FORUM DU FUTUR


"L'avenir de l'arme nucléaire"

Réunion du Groupe Stratégique du 27 mars 1997


Introduction

 

Jacques Baumel

 Un débat sur l'avenir du nucléaire est aujourd'hui nécessaire.

 La fin du pacte de Varsovie, la chute du mur de Berlin et d'autres évènements majeurs viennent de bouleverser l'environnement stratégique mondial. Par voie de conséquence, ils remettent en cause toute stratégie fondée sur le nucléaire.

 Dans ce nouveau contexte, la France a récemment pris de nombreuses décisions importantes avec la reprise des essais nucléaires, la signature du traité d'interdiction des essais et la signature du traité de Rarotonga qui nous interdit les essais dans le Pacifique, ou l'aventure technologique et financière du système Palen ; L'abandon des sites de Mururoa et d'Albion, la réduction des crédits et des moyens votés par le Parlement, la remise en question du dogme, avec notamment la formation de l'idée d'une dissuasion européenne concertée, l'orientation générale d'une partie de la planète vers la dénucléarisation, même au Pentagone, tandis que le danger de prolifération augmente dans le sud, sont autant de raisons à notre réunion ce matin.

 La question que nous devons nous poser pour la France, c'est de savoir si une force nucléaire nationale fondée sur la puissance nucléaire doit être maintenue. C'est un sujet d'une extrême importance pour le pays, car le nucléaire constitue l'un de nos derniers atouts sur le plan international, au même titre que notre place au Conseil de sécurité, ou notre présence sur le continent africain aujourd'hui contestée.

 En fonction de tous ces éléments et d'autres encore, je cède  la parole à François Géré et Henri Conze sur le premier thème avant de recueillir vos impressions.


 
"Le nouveau contexte stratégique mondial et le rôle de la dissuasion nucléaire"

 

François Géré

 
Je vais d'abord essayer de définir le plus précisément possible le nouveau contexte mondial puis, voir comment envisager le rôle des armes nucléaires dans le monde de demain.

 
Il y a donc deux phénomènes majeurs avec la disparition de l'ennemi désigné. La situation que connaissait la France depuis 1870 s'est terminée en 1990. Pendant 120 ans nous avons vécu dans un environnement stratégique déterminé et répétitif. En conséquence, aujourd'hui, nous ne sommes pas préparés à re-penser la signification de l'ennemi désigné. Depuis la chute du mur de Berlin, nous n'arrivons pas définir si réellement, il y a une nouvelle menace, si il y a des risques à la place des menaces,

si il y a des dangers et lesquels, et dans quelles perspectives à plus ou moins long terme ?

 
Quelles sont les caractéristiques du contexte d'aujourd'hui ?

 
- la Paix, consécutive à la disparition de l'ennemi désigné.

 
De cet élément va découler toute la stratégie et la préparation des outils qui permettront de faire face aux multiples situations auxquelles nous serons confrontés en temps de Paix (ce qui n'est pas synonyme d'inaction). Par exemple, la Russie constitue encore une inconnue. Bien qu'elle puisse difficilement redevenir la menace conforme à ce qu'elle a été entre 1947 et 1990, il est certain cependant, que si elle redevient un jour une menace, ce ne sera pas dans les mêmes termes, ni par rapport aux mêmes cibles.

 
La Paix pour qui et où ?

 
La fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin nous forcent a redéfinir la notion de paix. Si la France est en paix, à l'extérieur de ses frontières, ailleurs, même en Europe, il y a conflits et guérillas.  De même, la Paix que nous avons connue en Europe durant la guerre froide, fondée sur la dissuasion nucléaire n'a pas fonctionné et ne fonctionne toujours pas dans d'autres parties du monde.

 
Donc la dissuasion nucléaire ne constitue plus et ne peut plus constituer la posture stratégique majeure que la France doit afficher. Pourquoi conserver des armes nucléaires, dans quelles perspectives, et par rapport à qui ? Ceci nous amène au deuxième élément constitutif, le retour à la liberté d'action.

 
- la liberté d'action, qui se situe à deux niveaux distincts.

 
Au niveau politique, la disparition du duopole mondial et de l'idéologie conquérante, mécanique valable pour l'ensemble du monde, constitue une mutation importante qui augmente la marge de manoeuvre et d'action de tous les acteurs.

 
Attention toutefois à ne pas confondre la liberté d'action politique avec la stratégie d'action qui met en oeuvre l'ensemble des moyens nécessaires à la réalisation des objectifs politiques. Pour un état, l'action est un processus par lequel il va s'efforcer de réaliser ses objectifs de prospérité dans un environnement compétitif. Pour assurer le succès de son action dans la sûreté, il doit se doter des moyens militaires qui lui permettront de faire face à la transformation de ce milieu compétitif en un milieu conflictuel.

 
Il s'agit de la situation que nous connaissons aujourd'hui et dans laquelle, nous allons probablement devoir agir durant plusieurs générations.

 
- la nouvelle hiérarchisation de la puissance dans le monde.

 
La compétition dans laquelle sont entrés les différents acteurs qui cherchent à promouvoir leurs intérêts et réaliser leur prospérité suppose que chacun réévalue son rang et ses atouts de puissance dans un monde ou les paramètres sont transformés. Il est prévisible que d'ici une génération, les membres permanents du Conseil de Sécurité ne seront plus ceux d'aujourd'hui puisque cette structure elle même était la conséquence d'un certain état du monde.

 
Comment et avec quels atouts cette nouvelle hiérarchie va apparaître ? A titre d'exemple, j'indiquerais que la reprise des essais nucléaires par la France n'était pas seulement une manoeuvre technique visant à assurer le pérennité de ses armes, c'était aussi un test pour la nouvelle hiérarchisation des puissances. Il s'agira de savoir de quoi chaque état sera capable. Cette nouvelle compétition intégrera désormais, la composante traditionnelle de l'action, mais aussi la composante économique, culturelle et militaire, cette dernière ayant une place largement moins prépondérante que par le passé.

 
- l'existence d'un projet politique que l'action doit servir.

 
Ce projet politique c'est la construction de l'Europe. Le projet français voit l'Europe comme une puissance, c'est à dire une entité prenant part dans la nouvelle hiérarchie mondiale, accompagnée de l'idée d'une identité diplomatique, de sécurité et de défense.

 
Ce projet ne correspond pas forcément à la vision du monde que peuvent avoir d'autres états.

 
Dans ce nouveau contexte, que deviennent les armes nucléaires ? Je le définirais par cinq éléments qu'il faut garder à l'esprit :

 
- l'esprit de précaution. C'est à dire la nécessité pour la France de conserver son armement nucléaire compte tenu de ses propriétés uniques qui "assurent" la sécurité par la dissuasion. C'est un effet préventif tel un contrat d'assurance, mais coûteux, et plus particulièrement encore dans un environnement mondial pacifié.

 
D'autre part, dans le cadre d'une stratégie d'action, les armes nucléaires permettent de manoeuvrer en sûreté, c'est à dire que la France dispose de moyens sûrs et fiables par lesquels elle peut agir, sans courir le risque d'une détérioration catastrophique liée aux résultats négatifs de l'action qu'elle aurait entreprise.

 
- l'esprit de modération. Les armes nucléaires servant une stratégie de dissuasion et non de conquête, il n'est pas nécessaire d'en avoir en trop grand nombre. 

 
Dans le contexte actuel, la tentation d'employer ces armes dans un esprit autre que l'esprit de dissuasion servirait défavorablement l'image du pays. C'est cet esprit de dissuasion qui a d'ailleurs toujours animé nos chefs d'Etat.

 
- l'esprit de concertation qui nous conduit à envisager toutes les situations avec nos partenaires européens. Il faut évidement constater l'état, en nature et en volume, du "stock" d'armes nucléaires dont dispose l'Europe unifiée, mais aussi réfléchir conjointement aux stratégies d'emplois éventuels par rapport à la défense des intérêts vitaux. C'est trouver une légitimité à la dissuasion concertée par tous les membres de l'Europe.

 
- l'esprit d'adaptation. Un contexte de risque majeur éloigné et de paix à long terme, va forcément modifier les mentalités et la perception des choses. En conséquence il faut que les armes d'aujourd'hui soient suffisamment robustes, maniables, performantes et technologiquement modulables, pour faire face à des  situation aujourd'hui inconnues, qui seront vécues dans le futur. 

 
- l'esprit de discrétion. Pour la France, il n'est plus nécessaire d'avoir une doctrine affichée sur une posture donnée puisque nous ignorons tout des situations auxquelles nous aurons à faire face. Toutefois, la reprise des essais à eu pour effet de montrer que, bien qu'étant dans un processus d'unification, la France, et par voie de conséquence l'Europe, était en mesure de réactualiser son armement pour demeurer suffisamment dissuasive dans le cas de conflits futurs.

 
En conséquence, la situation d'aujourd'hui est paradoxale et il faut envisager l'action stratégique par quantité de moyens conventionnels. Il convient d'être capable de répondre à toutes les situations, de reconstituer une dissuasion nucléaire si besoin est, de faire face aux conflits de basse intensité, de répondre à des opérations de maintien de la Paix, de contrer les actions terroristes etc... Etant donné le volume réduit des ressources, cela n'est pas permis c'est pourquoi il faut savoir s'adapter et être flexible.

 
Il faut nous doter de laboratoires de technologies qui nous permettraient de développer des prototypes et systèmes mis au point pour répondre à un besoin déterminé en cas de conflit, et susceptibles d'être produits rapidement par l'industrie. C'est le défi que nous devons relever en réponse à ces nombreuses inconnues.

 
 

Henri Conze

 Le contexte mondial a effectivement changé et l'on s'aperçoit notamment en lisant "Rand, Brookings, Harvard et les autres, les prophètes de la stratégie des Etats-Unis" de Jean Paul Mayer, que la réflexion américaine en matière de nucléaire, et surtout lors de l'affrontement bloc à bloc, a développé un grand nombre de philosophies ou de stratégies qui toutes ont pour résultat de n'avoir pas évolué au cours des cinquante dernières années. Alors aujourd'hui, faut-il maintenir le nucléaire, pourquoi, comment ?

 
Je préconiserai de réfléchir à notre avenir nucléaire sous deux aspects ; le premier  en tenant compte de "l'esprit de précaution" ainsi que l'a exposé François Géré, le second en tenant compte de la menace de la prolifération.

 
Ainsi donc, la France est quasi assurée de ne plus connaître de situations difficiles telles que la seconde guerre mondiale. Reprenant l'image de la police d'assurance, je préciserai que le nucléaire correspond à la partie minime pour les "catastrophes naturelles" sur les contrats multirisques.  En chiffres, la part consacrée par le contribuable français au nucléaire s'élève à 5°/°° (cinq pour mille) du total de son imposition. Est-ce que l'opinion publique accepte de garder cette partie minime de financement pour être à l'abri ? Y a-t-il toujours un consensus national ou y a-t-il un lobby antinucléaire en France ? Est-ce que la Nation peut maintenir cet effort ? Ce sont les questions qu'il faut se poser.

 
Dans ce cadre, il faut également tenir compte de quelques données et contraintes importantes avec notamment le maintien d'un niveau de compétence technologique et de compétence dans les forces armées. Tenir compte encore, du fait que la décision d'abandonner tel ou tel aspect, arme ou posture sera irréversible. Chacun d'entre nous a pu constater quelle volonté et quel courage il a fallu, au président de la République française lorsqu'il a, envers et contre tous, décidé de revenir sur une décision d'avril 1992.

 
Concernant la menace de prolifération  nucléaire, chimique ou biologique, il faut savoir quel rôle confier à nos armes nucléaires ? Si parmi les grandes puissances nucléaires, ces armes ont été conçues pour dissuader, chez d'autres, elles ont un attrait d'emploi pour la conquête. Il faut réfléchir aux moyens de dissuader un nouvel acteur qui serait tenté d'agresser ou de menacer par ce biais. Dans ce cas, notre conception de la dissuasion nucléaire comme arme de dernier recours ne pourrait être appliquée.

 
Il convient d'étudier aussi le rôle que pourrait jouer un système de défense face à la prolifération. Son déploiement par une grande puissance dans des zones sensibles placerait l'adversaire potentiel devant un dilemme ; Soit il développe un volume significatif de moyens offensifs, et persuade du même coup notre opinion publique de la réalité des dangers, rendant plus acceptable la menace d'une frappe de rétorsion, et l'on revient à l'esprit de précaution ; Soit il n'a pas les moyens, ou ne veut pas développer ses moyens offensifs et, il est confronté aux incertitudes sur les effets réels d'une agression de sa part. Sa capacité de chantage est réduite, il devient vulnérable à notre capacité de rétorsion ou d'action préventive.

 


 
Débat

  

Général Forget : Monsieur Géré nous a parlé de l'esprit de discrétion. N'y a t il  pas contradiction entre le traité de non prolifération et les déclarations internationales ou l'on s'engage à ne pas menacer un pays qui n'est pas doté de la puissance nucléaire ?

 
François Géré : Effectivement depuis la signature de ce traité, les puissances nucléaires déclarées doivent en quelque sorte adapter leur discours en fonction de l'auditoire ou de l'environnement. Il ne faut pas afficher de doctrine mais garder la souplesse nécessaire à la prévention des risques qui subsistent. C'est une situation inconfortable et vous vous référez aux assurances négatives de sécurité.

 
Paul-Ivan de Saint Germain : Je pense personnellement qu'il faut toujours afficher une doctrine, sinon nous aurons beaucoup de mal à orienter les recherches technologiques et à négocier des accords diplomatiques si nous ignorons les menaces.

 
Thérese Delpech : Au début de cette matinée vous avez, monsieur Baumel, posé la question "faut-il ouvrir un débat sur le nucléaire ?" Je crois que ce débat est déjà ouvert. En revanche, ce qui est nouveau, c'est que 1990 a ouvert un débat historique sur les nouvelles stratégies nucléaires et depuis lors, les gouvernements européens avancent petit à petit dans la dissuasion concertée. C'est une politique de fait, construite sur des déclarations multiples sur la politique européenne. A ce propos notre premier ministre l'a fait en janvier 1995 dans une perspective de politique européenne.

 En ce qui concerne l'impératif de discrétion évoqué par le général Forget, il se heurte principalement à deux problèmes. Le premier c'est que les arguments des adversaires du nucléaire sont de plus en plus sophistiqués et répandus. Le silence ou la non réaction des partisans du nucléaire risque de laisser la part belle aux opposants. Il faut y faire attention. De même, dans la perspective de la dissuasion concertée, il faut savoir quelles sont nos positions et nos arguments, pour les exposer efficacement et convaincre nos partenaires.

 
Général Baer : Parmi les cinq esprits, j'ai cru voir dans celui de modération une remise en cause du développement de la capacité de maîtrise des effets collatéraux, or, on sait qu'avoir des armes précises donne de la souplesse d'adaptation. On sait également que la stratégie d'action et la stratégie de dissuasion sont liées. J'estime que l'on ne pourra pas avoir une bonne stratégie de dissuasion si l'on a pas de bonne stratégie d'action.

 Enfin, sur l'esprit de discrétion. Le fait de ne pas afficher de doctrine ne doit pas nous empêcher d'étudier les problèmes qui pourraient se présenter, ni même, à mots couverts, de préciser qu'il existe la possibilité d'atteindre des objectifs situés à approximativement telle distance.

 
François Géré : Attention, lorsque je dis il n'est pas nécessaire d'avoir une doctrine je parle des "tables de la loi" qui seraient trop clairement définies à la manière d'un guide pratique en fonction de telle ou telle situation. Cela ne veut pas dire que l'on ignore le débat sans répondre ouvertement aux opposants. Au contraire, il faut développer des arguments.

 
Amiral Marcel Duval : Je crois qu'il faut distinguer doctrine oratoire et doctrine opérationnelle, actuellement c'est la doctrine oratoire qui est difficile a mettre en place. Pourtant, elle est capitale. C'est elle qui permet ce consensus national que l'on nous envie ailleurs, et qui permet la dotation de crédits au budget de la défense.

 D'autre part, à propos de la menace venant du sud, qui est une crainte principalement française d'ailleurs, j'aimerais que l'on se pose clairement le problème de savoir si la dissuasion nucléaire est opératoire vis à vis de cultures totalement différentes de la notre et réfléchir à la dissuasion substratégique.

 Enfin, sur la concertation européenne. Je pense qu'il y a moyen, sans faire de provocation ni se mettre trop en avant, d'aborder une certaine concertation européenne allant au delà de nos partenaire actuels (GB,All), d'aborder le problème par l'intermédiaire d'une discussion européenne sur la prolifération et sur le désarmement. De part ses récentes initiatives, la France pourrait jouer ce rôle moteur et ne pas laisser aux Américains le monopole de l'animation politique dans ces deux domaines.

 
Jacques Baumel : Amiral, j'aimerais vous répondre sur le substratégique. Vous savez que j'ai longtemps été président de la commission de la défense à l'UEO. Ces pays sont extrêmement susceptibles, lorsque nous avons créé l'EUROFOR et EUROMARFOR à Florence, ce ne sont pas les pays les plus intégristes qui ont protesté, mais au contraire les pays amis qui ont vu dans cette création une suspicion ouverte face à une menace qui ne se justifiait pas véritablement parce que cette zone n'a pas actuellement les moyens technologiques et financiers de constituer cette menace. Nous savons tous que la Libye développe surtout des activités de recherches biologique et chimique. L'Algérie a tenté d'avoir une centrale nucléaire mais ce n'est plus trop d'actualité du fait de la situation intérieure. En fait, si menace il y a, elle serait plutôt de la partie Est du Sud.

 
Bernard Sitt : Je reviens sur les cinq esprits du nucléaire que vous avez donnés parce qu'ils constituent bien l'architecture sémantique pour lancer le débat. C'est à partir de là que les difficultés commencent. C'est l'esprit de discrétion qui pose problème car nous avons une doctrine dont il ne faut pas parler, mais il ne faut pas non plus, laisser le champ libre aux discours élaborés de tous les partisans de la dénucléarisation dans le monde. Ce n'est pas logique. Dans les faits, nous avons d'ores et déjà un discours, il faut définir comment l'afficher afin de ne pas nous discréditer avec des déclarations qui pourraient être interprétées comme contradictoires.

 
Général Alain Courthieu : Attention, la doctrine opératoire n'est pas affichable, mais bien réelle. Chaque jour des gens sont entraînés pour savoir exécuter les ordres qui  pourraient, un jour, être donnés. Ce que l'on peut faire, c'est faire savoir à l'opinion publique que cela existe et que ce sont des gens responsables qui l'exercent. Par contre, la pièce essentielle de la dissuasion vis à vis de tel ou tel pays est l'incertitude qu'elle a sur la puissance de réaction en cas d'agression.

 
Claude Roche : J'aimerais rappeler toutefois que l'objectif est de gagner en cas de conflit, pas d'affirmer que l'on a raison. Peu importe que l'on affiche ou pas de doctrine, l'important est de savoir prendre une décision opérationnelle lorsque cela s'avère nécessaire.

 
Bernard Norlain : Je crois que ce débat est trop occulté par la présentation diabolisée des adversaires du nucléaire. A mon sens la crise du nucléaire est plus diplomatique et il convient de se demander si le nucléaire à toujours un rôle à jouer sur le plan politique, pour notre sécurité et sur le plan mondial, pour lutter contre la prolifération. Les adversaires ont changé, il faut faire évoluer notre panoplie de contre attaque pour rester crédible et sortir de l'idéologie doctrine ou pas doctrine. Pour être crédible il faut nous adapter au contexte mondial.

 
Général François Bresson : La disparition de l'ennemi désigné à forcément des conséquences sur le discours, mais aujourd'hui nous sommes dans le brouillard et c'est dangereux. Il faut maintenir un discours, mais un discours établi dans le brouillard ne sera pas le même qu'un discours établi par temps clair. Pour cela il faut s'interdire les décisions irréversibles, rechercher la polyvalence et adopter un discours simpliste aussi bien pour le conventionnel que pour le nucléaire.

 
Général Pierre Warmé : Le nucléaire assure la force. S'il y a tant de prolifération aujourd'hui, c'est bien parce que ces pays ressentent le besoin d'être fort. La France est dotée de cette force, il n'y a pas d'autre discours a adopter.

 
Jacques Baumel : J'aimerais demander à Bruno Tertrais, qui a occupé des fonctions à la Rand aux Etats-Unis, de nous donner quelques indications sur le débat nucléaire actuellement outre atlantique.

 
Bruno Tertrais : Actuellement il y a deux éléments intéressants dans le débat américain sur le nucléaire. Je pense qu'il ne faut pas accorder trop d'importance au phénomène de contestation du nucléaire dont on parle beaucoup, mais qui existe en réalité depuis Hiroshima. En revanche, il est vrai qu'il y a actuellement une véritable expertise sur les questions de désarmement et en particulier nucléaire et puisque vous avez cité la Rand, il n'y a aujourd'hui quasiment plus de nucléaire à la Rand. C'est un signe qui préoccupe les observateurs extérieurs. Reste à savoir si c'est la volonté de l'Administration. Là encore le débat est complexe et je crois qu'il ne faut pas accorder trop d'importance à des déclarations comme la fameuse déclaration des soixante généraux.

 
Jacques Villain : Il ne faut pas exclure de nos observations la situation en Russie et en Chine, là ou il n'est pas question de dénucléarisation. En novembre 1996, la Russie à mis sur cale un nouveau sous marin nucléaire. En Chine on passe à la propulsion a poudre et d'ici deux ans ce sera un missile de 8000 kilomètres de  portée. En conséquence, aujourd'hui au Conseil de Sécurité des Nations Unies, il y a cinq grandes puissances. Dans trois ans, pour le siècle prochain et le nouveau millénaire, il n'y aura que quatre puissances capables de se dissuader les unes les autres à savoir les Etats-Unis, la Grande Bretagne, la Russie et la Chine. La France seule n'en aura pas les moyens.

 
Magnus Robbach : La Suède est un pays membre de l'Union Européenne qui ne souhaite pas devenir un pays nucléaire. En revanche nous souhaitons participer à cette stratégie d'action pour la défense des intérêts de l'Union Européenne. De ce point vue nous préférons une doctrine nationale par rapport à une dissuasion concertée ou élargie. A vous entendre, je me demande ou est le problème car il n'a jamais été question de désarmement nucléaire unilatéral. Il n'a pas été question non plus de se montrer désunis face à une prolifération renforcée. Pour un pays comme la France, il n'y a pas de risques à s'engager résolument dans des négociations internationales pour prévenir cette montée de la prolifération.

 
Henri Conze : A la lumière de ce qui a été dit dans cette salle, je crois que finalement il y a plusieurs débats. Le plus important est celui sur la doctrine et la stratégie, affichée ou non, avec ses conséquences sur l'Union Européenne et le reste du monde.

 Nous devons avant tout, chercher à simplifier la présentation du nucléaire. Avant 1990, il y avait une menace et on savait y répondre. Il y avait une justification aux yeux des Français. Aujourd'hui il faut que nous sachions répondre simplement à la question "le nucléaire pourquoi, et pour quoi faire ?" afin de retrouver l'adhésion de notre opinion publique. Parmi les propos que j'ai relevés ce matin, il y a des réponses, quelques unes simples, quelques unes compliquées. L'esprit de précaution avancé par François Géré me parait être la plus simple et l'attitude à retenir pour le moment.

 
François Géré : L'interrogation majeure que je retiens de cette matinée, est "A qui parle-t-on et de quoi ?" La doctrine affichée durant la période de guerre froide correspondait à un seul adversaire. Aujourd'hui il y en a plusieurs, chacun d'importance variable, il nous faut donc autant de discours à l'attention des ensembles de pensées opposants au nucléaire, à l'attention des opinions publiques nationales et internationales, à l'attention des proliférants, à l'attention des opérateurs bien évidemment, ce dernier n'étant pas rendu public.

 
 


 
"Diversité et rôles des armes nucléaires en opérations extérieures"

  

Paul Ivan de Saint Germain

 
Dans la première partie de cette matinée, nous avons réfléchi au nouveau contexte dans lequel le nucléaire prend place aujourd'hui. A présent, nous allons nous placer dans la perspective de situations concrètes pour lesquelles le rôle du nucléaire peut se poser. Vous trouverez dans l'ouvrage du Crest "L'ombre porté du nucléaire" l'évocation de trois situations l'une dans l'esprit de précaution, la seconde dans l'esprit de modération et la troisième celle d'une crise qui mettrait la France et ses alliés face à un pays proliférateur non européen. Ce matin nous n'évoquerons que la troisième.

 

Claude Roche

 
Dans la prolongation de ce qui a été dit ce matin, le changement de l'environnement mondial, nous devons savoir adapter notre doctrine et nos conditions d'intervention. Je propose de vous livrer ici, quelques une des conclusions d'une simulation de jeu stratégique qui a constitué une expérience unique.

 
Ce jeu à mis en relation trois groupes de personnes issues de milieux différents : des politiques, des journalistes, des militaires, des ingénieurs, des industriels. Ils ont réfléchi  ensemble à une situation hypothétique d'opération extérieure en ambiance nucléaire. Cette expérience menée à l'initiative du Crest et intitulée Pégase a duré presque un an.

 
L'environnement était le suivant : en 2015, un petit pays du sud de la Méditerranée, entouré de deux pays islamistes, est menacé d'envahissement par son voisin de l'Est qui dispose d'un armement nucléaire avec missiles, qui pourraient atteindre la France. Pour la clarté de l'exposé, j'ajoute que nous avons raisonné en considérant la France seule, disposant de moyens conventionnels importants et de sa dissuasion nucléaire.

 
Nous nous sommes mis dans la situation d'une cellule de crise à l'Elysée. Toute la problématique d'une opération en ambiance nucléaire, les risques que cela pouvait entraîner, les contacts que nous pourrions avoir avec nos alliés, la relation avec les médias ont été analysés. Régulièrement de nouvelles informations étaient intégrées sur l'évolution de la menace et le nouvel environnement.

 
A la fin de l'expérience, après et à la lumière des rebondissements, nous avons pu définir une échelle de réaction aux attaques du pays hostile :

 
- attaque conventionnelle du pays ami :

réponse opération conventionnelle

 
- attaque chimique :

réponse opération conventionnelle

arrivée au large des côtes d'un porte avion équipé avec des missiles + nucléaires

- attaque nucléaire simple :

réponse très forte opération conventionnelle destruction potentiel + pétrolier, militaire,...

- attaque nucléaire multiple :

réponse possibilité d'utilisation du nucléaire via le porte avion

- attaque directe sur le sol français :

réponse possibilité d'utilisation du nucléaire via les sous-marins

 
Il ressort plusieurs faits de cette expérience :

 
Premièrement, dans une crise, on n'est jamais assuré d'une frappe fiable à 100 % et de la destruction totale des armes du pays hostile. Les échelles de réaction sont nécessaires à l'élaboration de la stratégie donc la dissuasion est obligatoire.

 
Deuxièmement, la dissuasion peut également se faire avec des moyens conventionnels.

 
Troisièmement, pour dissuader il faut faire connaître les échelles de réaction à l'hostile pour fixer des limites et se crédibiliser sur le théâtre d'opération, sur le plan international (pays alliés et autres pays), vis à vis de l'opinion publique nationale.

 
Quatrièmement, pour dissuader il faut connaître son adversaire, ne pas le sous estimer, et savoir se placer dans sa rationalité pour lui donner la possibilité de renoncer sans perdre la face.

 
Cinquièmement, pour être crédible, il faut prouver ses moyens.

 
Dans tout cela, on voit bien l'importance que revêt l'information et la communication. Il faut savoir communiquer sa stratégie sans trop en dire, tout en étant crédible, et différemment selon que l'on s'adresse à un pays allié ou à un pays hostile et tout en restant flou. Par conséquent, l'investissement en "renseignement" ou en "action psychologique" est fondamental.

 
En résumé, en cas de menace d'attaque contre nos intérêts vitaux, la doctrine oratoire et opératoire définie avant 1990 peut s'appliquer. En revanche, lorsqu'il s'agit de dissuader quelqu'un d'attaquer nos forces à l'extérieur la doctrine sera différente. C'est là qu'il faut étendre la notion de dissuasion par des menaces conventionnelles. Dans ce cas, il faut, soit des moyens propres, soit des alliances. La part des investissements que nous ferons dans le domaine conventionnel décidera de notre capacité à agir seul ou non dans le futur.

 
La dissuasion concertée. Là encore, il y a différentes possibilités. Si l'attaque projetée concerne les troupes de plusieurs pays alliés et les troupes françaises, qui sont en opération au même endroit, la dissuasion nucléaire française leur profitera au même titre que la mise en commun des moyens conventionnels des pays engagés sera dissuasive. Si l'attaque projetée doit porter sur un site ou des intérêts strictement français, la France peut agir sans demander l'assentiment de ses alliés ni les organisations internationales. Si l'attaque projetée concerne les intérêts d'un pays ami, se pose alors le problème de la crédibilité de notre capacité de rétorsion.

 
La défense antimissile. Il est apparu que la dissuasion d'agir était souvent la meilleure arme. La défense antimissile n'est techniquement fiable qu'à 80 ou 90 %. Elle offre toutefois quelques avantages avec la possibilité d'épargner les vies alliées en permettant d'agir très localement, et de démontrer preuves à l'appui, aux opinions publiques que le maximum a été fait dans ce sens. Elle joue aussi un rôle décisif dans l'adhésion des troupes à l'action par un effet psychologique. Les alliés savent que leurs troupes ne se trouveront pas sous ce feu, les ennemis ont tendance à déserter.

 
En conclusion, et pour l'avenir, nous devons retenir qu'il est possible de dissuader de plusieurs manières. La dissuasion de l'avenir sera basée sur un mélange d'information publique, de collecte de renseignements "secrets", de manipulation psychologique des hostiles, des opinions publiques, des alliés. C'est ce que l'on pourrait considérer comme le sixième esprit, l'esprit d'intelligence.

 

 
Amiral Jean Betermier

 
J'ai écouté avec beaucoup d'intérêt l'exposé de mon ami Claude Roche. Avant de développer les points sur lesquels nos opinions peuvent différer, je voudrais tout d'abord rappeler rapidement un certain nombre d'éléments qui me paraissent caractériser la situation actuelle, même si ceux-ci ont déjà été évoqués lors du débat précédent.

 
Les armements nucléaires ont été perçus pendant plus de quarante ans, non comme un moyen de gagner la guerre, mais comme un moyen de l'éviter. Le fait même d'accepter de s'engager dans une opération d'intervention extérieure comporte implicitement l'acceptation du conflit armé. En outre, la prolifération des armements nucléaires et des vecteurs adaptés, celle des armements chimiques et biologiques sont de nature à changer radicalement la nature de certaines interventions. Il s'agit donc dans cette situation nouvelle pour nous, de penser la "dissuasion dans la guerre", afin de pouvoir conserver ou retrouver la liberté de manoeuvre indispensable à la conduite du conflit face à un adversaire disposant d'armes de destruction massive.

 
Pendant toute la guerre froide, l'affichage des capacités de destruction constituait en permanence l'un des éléments de la manoeuvre stratégique des puissances nucléaires, alors qu'aujourd'hui, celles-ci se font à juste titre discrètes, ne serait ce que pour ne pas inciter les pays tiers à devenir nucléaires. Sans doute, retrouvons nous là l'esprit de discrétion recommandé par François Géré.

 
Dans cette dernière perspective de non prolifération, lors de la renégociation du TNP, la France comme ses partenaires nucléaires reconnus à donné en mai 1985 aux Etats non nucléaires signataires du TNP, des garanties ou assurances négatives de sécurité l'engageant à ne pas utiliser ses armements nucléaires contre des pays qui en seraient démunis et qui s'abstiendraient de s'engager aux côtés d'alliés nucléaires. On soulignera ici que nous n'avons exprimé à cette occasion aucune réserve à l'encontre de pays disposant des autres types d'armes de destruction massive, alors que nous avons nous mêmes renoncé à en disposer. Je rejoins là le général Forget dont je partage les interrogations. Il me semble bien que monsieur Rifkind, lorsqu'il était ministre de la défense du Royaume-Uni, considérait que ces garanties négatives ne devraient être données qu'aux pays ayant renoncé à l'ensemble des armes de destruction massive. Mais, peut-être que Béatrice Heuzer qui nous fait l'amitié de venir de Londres acceptera de revenir sur ce point.

 
Si les forces armées savent se protéger contre la menace chimique au prix, il est vrai d'un alourdissement de leurs forces et d'un ralentissement de leur manoeuvre, il n'en va pas de même pour la protection de nos concentrations urbaines. Qu'il me soit permis de rappeler l'effort remarquable de la force aérienne tactique sous le commandement du général Forget.

 
La menace représentée par les armes biologiques est encore plus redoutable que celle des armes chimiques, dans certaines conditions leurs effets sont plus étendus que ceux des armements nucléaires.

 
On notera enfin que les puissances occidentales ont considérablement réduit le nombre et la diversité de leurs armes de théâtre. Leurs forces ont été structurées autour des systèmes centraux pour maintenir un dialogue dissuasif constructif avec la Russie.

 
Je propose maintenant de revenir sur les différentes situations étudiées par Claude Roche, mais avec une typologie légèrement différente en examinant successivement les cas suivants :

 
- les actions de contre prolifération,

- une intervention contre un perturbateur conventionnel,

- une intervention contre un perturbateur nucléaire,

- une intervention contre un perturbateur chimique ou biologique

- une action d'interposition entre deux belligérants disposants d'armes de destruction massive.

 

- Les actions de contre prolifération.

 
J'aborde ce point parce qu'il fait l'objet d'un débat dans l'Alliance.

 
L'attaque de sites de production ou de stockage d'armes de destruction massive peut paraître justifiée lorsque toutes les autres mesures politiques ont échoué, surtout si le caractère agressif des dirigeants du pays est clairement établi.

 
D'un point de vue purement militaire, les armes nucléaires paraissent dans ce cas les mieux adaptées à cette mission, car elle seront dans la plupart des cas moins polluantes, les débris étant soit évacués vers la haute atmosphère, soit brûlés. L'exemple souvent évoqué de l'attaque réussie du réacteur Osirak par l'aviation israélienne avec des armes conventionnelles est trompeur. En effet, fort heureusement, il n'y avait pas encore de matériaux nucléaires sur le site. Dans le cas contraire, nous aurions assisté à quelque prologue à l'accident de Tchernobyl.

 
De plus, les armes nucléaires lorsqu'elles sont dotées de capacité de pénétration dans le sol, les "earth penetrators" dans la terminologie anglo-saxonne, seront à moyen terme les seules à pouvoir détruire des installations fortement enterrées et durcies. Il faut se souvenir des déclarations des responsables du Pentagone au plus fort de la crise avec la Corée du nord, reconnaissant qu'ils ne disposaient pas des moyens nécessaires pour détruire des installations enterrées sans provoquer des dégâts collatéraux inacceptables. Dans le dessein de remédier à cette situation, le Pentagone procède à l'adaptation de la bombe nucléaire B 61 mod 11 et développe avec le degré de priorité le plus élevé, une arme conventionnelle de pénétration. Cette dernière mesure est justifiée par le fait qu'il est difficile de prétendre lutter contre la prolifération des armes de destruction massive en prenant l'initiative de briser le tabou nucléaire. Je doute que la France retienne jamais ce mode d'action.

 

- La dissuasion d'un perturbateur conventionnel.

 
Les exemples des cinquante dernières années indiquent que les perturbateurs conventionnels n'ont jamais renoncé à affronter les forces d'adversaires nucléaires et que ceux-ci ne sont jamais allés jusqu'à recourir à la menace d'emploi de leurs armes nucléaires, même lorsque leurs forces étaient en difficulté. On se souviendra ici de la guerre de Corée, du Vietnam lors des batailles de Dien Bien Phu où les Anglais se sont opposés à l'emploi d'armes nucléaires par les Etats-Unis pour dégager la garnison française, ou lors du siège de Khesan et enfin plus récemment du conflit entre l'Irak et le Koweit.

 
Notre prise de position sur les garanties négatives de sécurité ne peut que renforcer la détermination de ce type de perturbateur.

 

- La dissuasion d'un perturbateur nucléaire.

 
Le scénario le plus probable verrait le perturbateur s'emparer rapidement et par surprise des territoires convoités et procéder ensuite à leur sanctuarisation par la menace d'emploi d'armes nucléaires. Nous serions là devant un cas de "sanctuarisation agressive". Il faudrait alors pouvoir afficher sans ambiguïté notre détermination de répliquer nucléairement à toute action de cette nature et le cas échéant faire ce que l'on dit. Il faut bien sûr disposer des moyens d'exercer une menace crédible, en deux mots, d'armes d'énergie limitée, donc précises. Il est de plus en plus indispensable que ces armes possèdent un pouvoir de pénétration unitaire des défenses élevé, car il paraît exclu d'envisager des attaques saturantes qui reposent sur le tir d'un grand nombre d'armes.

 
Il est enfin souhaitable de disposer de systèmes dont la présence peut être affichée. De ce point de vue, le futur missile ASPM+ peut offrir des capacités adaptées, en particulier en raison de la souplesse d'emploi du vecteur aéroporté et de son caractère démonstratif ; son déploiement à la mer permet de s'affranchir d'autorisations de survol ou de  stationnement, tandis que son déploiement sur le sol d'un allié menacé est de nature à afficher notre solidarité tout en protégeant indirectement nos forces déployées sur ce territoire. De ce point de vue, on ne peut que regretter la disparition du système mobile Hadès, car la guerre du Golfe a bien mis en évidence les fortes capacités de survie conférées par ce type de déploiement face à des attaques conventionnelles.

 
La menace de frappes nucléaires sur nos forces nous interdira de procéder à de grandes concentrations en particulier dans la phase initiale de mise à terre de nos forces. C'est pourquoi, il pourrait être judicieux, face à certains perturbateurs nucléaires, de procéder d'entrée de jeu à une déclaration de non usage en premier, tout en affichant des capacités de représailles fortes.

 
Claude Roche a évoqué l'étude Pégase conduite par le Crest. Il paraît surprenant que certains participants excluent l'hypothèse d'une réponse nucléaire à une attaque de cette nature sur nos forces. Il me semble qu'un gouvernement qui écarterait à priori ce type de réponse de notre part, devrait renoncer d'entrée de jeu à exposer ses forces, surtout, comme c'est le cas, lorsqu'il est dépourvu de toute défense antimissile balistique. En outre, face à un adversaire disposant de moyens d'atteindre notre territoire, toute pusillanimité dans ce domaine pourrait à un stade ultérieur de la crise, constituer une invitation à frapper nos centres urbains.

 

- La dissuasion d'un perturbateur chimique ou biologique.

 
Le problème est conceptuellement plus difficile à appréhender, car le franchissement du seuil de ce qui est intolérable est plus flou qu'avec le nucléaire et les effets correspondants peuvent être parfois différés, en particulier avec le biologique. On notera ici que les modes d'épandage par missiles de croisière ou de dispersion de mini-charges par missiles balistiques peuvent être très redoutables. Il faut ici naviguer entre deux dangers, d'une part sous-estimer la nature de la menace, de l'autre reconnaître au perturbateur une stature comparable à celle d'un état nucléaire. Il conviendra au minimum de signifier au perturbateur que nous ne tolérons pas une attaque contre notre territoire national, mais encore faut-il veiller, ce faisant, à ne pas lui laisser penser qu'il peut utiliser ses différentes armes de destruction massive sur nos forces.

 
La guerre du Golfe est de ce point de vue riche en enseignements. Il apparaît en effet que Saddam Hussein disposait d'armes chimiques et biologiques, et que c'est la crainte d'une rétorsion nucléaire américaine ou israélienne qui l'a dissuadé. Les commentaires de l'ancien secrétaire d'état Baker sur la lettre du président Bush remise par ses soins  à Tarek Aziz, ou les déclarations de ce dernier à l'analyste britannique Trévan lèvent tout doute sur ce point.

 

- Les mission d'interposition entre belligérants.

 
Point n'est besoin d'une imagination extraordinaire pour entrevoir des situations où nous pourrions être invités ou incités à nous interposer entre deux puissances dotées d'armes de destruction massive comme par exemple l'Inde ou le Pakistan. Il serait indispensable dans une telle hypothèse d'obtenir l'accord des deux belligérants avant de s'engager, encore faudrait-il pouvoir évaluer avec un bon niveau de confiance la qualité du contrôle des armes de destruction massive par les autorités responsables des deux camps.

 
En conclusion, la problématique à laquelle nous sommes confrontés est bien plus celle d'une dissuasion dans la guerre de l'emploi par l'adversaire d'armes de destruction massive, que celle d'une dissuasion de la guerre.

 
Cette problématique est rendue plus complexe par le caractère international des opérations concernées, la diversité des adversaires potentiels et le flou qui entoure le niveau des agressions chimiques ou biologiques. Les armes nucléaires restent dans cette situation indispensables sous réserve que leur emploi soit crédible, c'est à dire puisse être limité et en rapport avec la gravité de l'agression, ce qui revient à ne pas s'en remettre à la seule menace de représailles massives. Il faut donc disposer d'armes précises et d'énergie limitée. Cette mission peut-être confiée à des armes initialement conçues pour l'ultime avertissement à des fins de protection du territoire national. Resterait à débattre de la doctrine, mieux vaudrait me semble-t-il réfléchir aux conditions d'une dissuasion efficace  reposant sur la disposition d'armes assurant au politique la plus grande liberté de manoeuvre. Il paraît difficile de menacer des populations qui n'ont aucun moyen de peser sur les décisions de leurs dirigeants. Mieux vaut pouvoir s'en prendre aux racines du pouvoir du perturbateur, bien qui lui est sans doute encore plus précieux que sa propre vie, ce qui suppose des capacités de renseignements et de compréhension de la situation et des mentalités.

 
On peut donc envisager d'organiser nos capacités selon trois niveaux :

 
- des armements conventionnels précis, combinés avec des moyens de guerre électronique,

- une défense antimissile de nature à assurer une certaine liberté de manoeuvre au politique, à défaut de pouvoir protéger totalement nos forces mais aussi le territoire national face à un adversaire en mesure de le menacer,

- des systèmes nucléaires s'apparentant davantage aux armes conçues pour l'ultime avertissement que pour les destructions massives de la guerre froide.

 


 
Débat

 

Claude Roche : J'ajouterais deux précisions. Dans notre scénario, nous avons réfléchi à l'idée que les hostiles s'emparent rapidement du territoire convoité, or, compte tenu du "décor" nous avons déterminé qu'il faudrait entre quatre et six jours pour arriver jusqu'à la capitale. En conséquence nous avions le temps de préparer nos forces conventionnelles à la riposte pour arrêter la progression de l'ennemi avant la capitale.

 Le plus difficile dans ce jeu à été la réflexion à propos de la réponse nucléaire ou non à une première attaque nucléaire. C'est la discussion qui nous a poussé à arriver à une réponse non nucléaire.

 
Amiral Bernard Louzeau : Je trouve que ce genre de simulation est totalement irréaliste. De même que votre échelle de réaction, c'est un comble de ne pas riposter.

 
Bruno Tertrais : J'aimerais revenir sur quelques points. Tout d'abord nous n'avons pas d'arme ultime d'avertissement, nous n'avons que des armes stratégiques.

 Les assurances négatives de sécurité que vous avez évoquées, les autorités gouvernementales rappellent que la dissuasion nucléaire française s'applique contre toutes les menaces y compris biologiques ou chimiques. En 1995, les assurances négatives de sécurité on été completées par un certain nombre de déclarations officielles. Notre marge de manoeuvre n'est pas limitée par les assurances négatives de sécurité.

 Concernant la doctrine, je pense que nous avons une doctrine affichée par tout un ensemble de déclarations et qui mis bout à bout constitue un puzzle, un peu comme c'est le cas en Grande Bretagne que l'on cite toujours comme exemple de pays qui n'a pas de discours doctrinal.

 Enfin, pour terminer, à propos de l'exercice Pégase en lui même. Je trouve que c'est un exercice intéressant, mais ce qui est important c'est de savoir ce qui se passe dans la tête de l'attaquant et de se mettre dans sa logique pour parer les coups.

 
Béatrice Heuzer : J'aimerais simplement évoquer l'idée de la dissuasion concertée. la Grande Bretagne pense que l'Allemagne n'est pas encore prête pour cette discussion mais toutefois elle est plus proche des positions de la France que l'on croit.

 
Thérèse Delpech : Tout d'abord, je trouve que votre scénario sur l'interposition entre l'Inde et le Pakistan totalement irréel.

 
Amiral Betermier : Moi aussi mais le but de ce genre d'exercice est de tout envisager.

 
Thérèse Delpech : Tout envisager oui, mais tout de même pas trop théoriques... seconde remarque sur l'Irak.

 Vous avez indiqué que Saddam Hussein était beaucoup plus proche du nucléaire que nous le pensions. C'est vrai, en fait il lui a manqué les matières nucléaires. Mais il ne faut pas oublier que les matières qu'il aurait pu utiliser pour un premier engin auraient pu être d'origine russe et française. Alors qu'aurions nous fait ?

 Je voudrais rappeler également que les assurances négatives de sécurité, pour la France ne datent pas de 1995. En revanche la nouveauté de cette année là était que les assurances négatives de sécurité ne seraient données qu'à des pays qui respectent leurs engagements. Je trouve paradoxal de dire que les assurances négatives de sécurité sont une mauvaise chose, mais qu'en revanche on pourrait donner un certain nombre d'engagements de non usage en premier à un certain nombre de pays.  Je trouve personnellement que le non usage en premier est un engagement beaucoup plus grave que les assurance négatives de sécurité.

 Enfin à propos de Pégase, je trouve qu'un tel exercice qui mettait en situation des groupes différents, qui ont travaillé différemment et qui arrivent finalement à des conclusions très voisines met en évidence trois choses :

 
- le caractère solitaire des opérations est révolu. Aujourd'hui, même en Afrique toutes les opérations sont multilatérales,

- le type de réponse ; il est normal de réfléchir quand la question de l'usage du nucléaire se pose. Si nous devons utiliser le nucléaire dans une opération, il faut garder à l'esprit que nous courons le risque de diminuer notre arsenal pour et nous ne sommes pas à l'abri d'un conflit encore plus sérieux dans un avenir plus ou moins proche. Ce qui nous met en situation de faiblesse compte tenu des contraintes de fabrication de ces engins, et parce que une réponse de ce type pourrait entraîner de nombreux mouvements de délégitimisation qui seraient bien plus considérables que les provocations initiales,

- la défense antimissile ; là encore, par rapport aux moyens et aux besoins que nous avons, l'étude à montré dans quel contexte le problème se posait.

 
J'émets toutefois une réserve sur la façon dont la France avec son "indépendance" de pensée à tout de même fait appel aux Etats-Unis. C'est la première chose qui m'a frappé à la lecture des conclusions de l'étude. A partir du moment où une crise devient sérieuse, on consulte Washington.

 
Amiral Jean Betermier : Il y a une différence entre les garanties négatives de sécurité qui sont données une fois pour toute aux Etats membres du TNP et qui respectent leurs engagements dans le cadre du TNP et une décision de conduite dont je ne dit pas qu'elle serait appliquée à toutes les situations, mais je me suis posé la question pour certains cas, une proposition de non usage en premier pourrait inciter l'adversaire d'utiliser son armement nucléaire.

 Quant à l'occasion de ces jeux de mise en situation, nos alliés américains s'interrogent sur ce qui se serait passé si Saddam Hussein avait disposé, lors de la guerre du Golfe, de quelques armes nucléaires. Il ressort qu'ils seraient probablement intervenus parce qu'il était intolérable de le laisser s'emparer des réserves pétrolières du Koweit et de l'Arabie Saoudite. Dans un tel cas, une des hypothèses envisagées par les gens qui élaborent la stratégie serait de faire savoir qu'ils n'ont pas l'intention d'utiliser leur armement nucléaire en premier, mais que si il y avait lieu, leur réponse serait dévastatrice. Dans une crise comparable, nous pourrions éventuellement envisager de faire savoir que nous n'avons pas l'intention d'utiliser notre armement nucléaire en premier. ce n'est évidemment pas un mode d'action à proposer dans toutes les situations.

 
Général Michel Forget : Je reviens sur un point qui a été absent de nos conversations. Je crois que la dissuasion se joue bien en amont des crises et que l'image de fermeté que le pays donne doit être permanente. Il ne faut pas considérer les adversaires comme de simples "fous", il sont dangereux mais ils savent comprendre les messages qui leurs sont destinés. Il nous appartient de leur délivrer des messages suffisamment fermes et clairs pour les dissuader d'agir.

 D'autre part, je pense qu'il faut réfléchir à un système de défense antimissile sur notre territoire parce que si l'on nous en envoie quelques uns, il faut pouvoir les arrêter avant qu'ils n'atteignent leur objectif. Cela sous entend bien sûr un système d'identification sophistiqué et un système d'alerte.

 
Amiral Marcel Duval : Le scénario du jeu Pégase laisse apparaître une distorsion fondamentale dans la notion de dissuasion. La dissuasion ce n'est pas persuader un adversaire de cesser d'agir par des rétorsions de plus en plus violentes, c'est le persuader que s'il agit, il subira une catastrophe irréversible pour lui.  C'est là qu'apparait la perception de la différence culturelle. "Monter au Paradis" pour certains, n'est pas forcément une catastrophe.

 
François Géré : La notion de dissuasion nucléaire est liée à la notion d'intérêt vital. Dans le scénario élaboré au cours du jeu, l'action vise les intérêts vitaux d'un autre Etat allié de la France. En aucun cas il n'y avait de menace sur les intérêts vitaux français. Les joueurs ont considéré qu'une opération nucléaire sur un territoire qui n'est pas le nôtre, contre les éléments d'un corps expéditionnaire qui comporte effectivement des soldats français ne relevait pas nécessairement d'une riposte nucléaire qui elle restait maintenue à la protection des intérêts vitaux.

 
Claude Roche : Toute la réflexion qui a été menée est restée en dehors de la théorie. Il n'y avait pas de distinction armes stratégiques, armes tactiques, il y avait des armes nucléaires aéroportées et des sous marins, les deux ayant leur rôle propre. D'autre part, les échelles de réaction ont été conçues de telle façon que l'adversaire renonce. Bien évidemment, et même si l'échelle de réaction le prévoyait, nous n'allions pas dire à l'adversaire à la première frappe nucléaire sur nos troupes, nous répondrons conventionnellement. Par contre, nous lui avons dit nous avons plusieurs possibilités de réaction et la capacité de détruire vos intérêts vitaux.

 
Amiral Jean Betermier : De la part de Jacques Baumel qui a été appelé par ses activités de parlementaire, je tenais à remercier tous les participants à cette matinée et en particulier les représentants des Etat Majors, et des services officiels qui nous ont fait l'amitié de venir et redire au Crest que le Forum du Futur est  toujours ouvert à l'idée de travailler avec vous.

 
Général Paul-Ivan de Saint Germain : Je joins mes remerciements aux participants à ceux de Jacques Baumel et de l'Amiral Betermier. Je crois que ce débat à montré que sur le sujet du nucléaire, il y a effectivement matière à réflexion. L'ambition du Crest ce matin était d'ouvrir le débat. Les questions qui ont été abordées se matin étaient importantes, je souhaiterais qu'il se poursuive sous différentes formes pour amorcer un débat encore plus large.