FORUM DU FUTUR


"Marchés et Démocratie"

Petit-déjeuner débat du 17 juin 1997 



Jean-Paul FITOUSSI

Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris

 

 Dans les vieux pays industrialisés de la zone OCDE, l'avenir apparaît plus sombre, plus incertain.  Chômage de masse et augmentation de la pauvreté dans les pays riches témoignent des blessures dont souffre la société.  Nulle part, les tentatives pour les panser ne semblent avoir été couronnées de succès.  Pour faible qu'elle soit, la croissance économique ne semble bénéficier qu'à certaines catégories et les inégalités s’aggravent partout.  En Europe, la même dynamique est à l'oeuvre et jamais depuis la seconde guerre mondiale, les perspectives salariales n'ont été aussi médiocres.  Comme si le renoncement à une croissance normale, au dynamisme de la société que celle-ci rend possible, était en même temps  renoncement à la cohésion sociale.  La simultanéité de la globalisation des marchés et de l'affaiblissement de la croissance peut faire penser à une relation de cause à effet.  Il n'en est rien.  L'émergence de nouveaux pays industrialisés n'est pas en soi une mauvaise nouvelle.  Elle est signe que la capacité de production mondiale s'accroît.  Pourquoi faudrait-il craindre une plus grande abondance ?

 
Si j'ai choisi comme titre de mon intervention "marchés et démocratie", C'est qu'il me semble aujourd'hui, en raison des évolutions que je viens de décrire, que le politique s'efface derrière l'économique, au point que l'unicité des stratégies proposées dans le monde pour affronter la nouvelle donne de l'économie mondialisée ne laisse plus aucune place au choix, donc à la démocratie.  La régression de la démocratie est-elle inscrite dans le triomphe de l’économie de marché ? La thèse que j'entends soutenir est que ce n'est pas le marché qui a triomphé, mais certains intérêts particuliers et que si l'on n'y prenait pas garde ce triomphe serait annonciateur d'un effondrement et du marché et de la démocratie, c'est à dire du système capitaliste tel que nous le connaissons aujourd'hui.  Aucun contrat social ne peut se satisfaire de l'existence de gagnants et de perdants structurels.

 
Pourquoi sommes-nous à la recherche d'un nouveau contrat social ? Quelles forces ont détruit ou rendu obsolète l'ancien, et vers quel type de contrat social conduisent-elles spontanément ?

 
Je pourrais décrire l'histoire des trente dernières années en accéléré par l'allégorie suivante.  Cette salle réunirait les populations d'Europe à la veille de la mondialisation : on y perçoit des différences de richesse, de revenu, de catégories sociales.  Mais quelles que soient les difficultés de la vie quotidienne, chacun est intégré socialement, chacun a un emploi et anticipe une augmentation de ses revenus au cours de sa vie.  Une nuit passe pendant laquelle se produit la mondialisation.  Le lendemain les mêmes se retrouvent en cette salle.  Certains, en petit nombre, se sont considérablement enrichis.  D'autres, en nombre plus élevé, ont pris beaucoup d'assurance, parlent doctement et sont mieux nourris.  Une fraction non négligeable des classes moyennes a beaucoup perdu et craint pour son avenir et pour celui de ses enfants.  Une importante minorité est au chômage ou réduite à la pauvreté.  Les gagnants disent alors aux perdants : "nous sommes sincèrement désolés du sort qui vous est fait, mais les lois de la mondialisation sont impitoyables, et il vous faut vous y adapter en renonçant aux protections qui vous restent.  Si vous voulez que l'économie européenne continue de s'enrichir, il faut que vous acceptiez de vous appauvrir.  C'est cela le contrat social de l'avenir, celui qui nous fera retrouver le chemin du dynamisme". Cette allégorie fait apparaître la mondialisation pour ce qu'elle est : un alibi.  Mais derrière cet alibi, une dynamique implacable est à l'oeuvre.  Je voudrais la décrire de façon élémentaire, stylisée, pour pouvoir restituer la question du contrat social dans son contexte.

 

 

Rapports de force

 
C'est entendu, le socialisme s'est effondré à la fois en pratique et en théorie et, avec lui, le rêve que l'on pourra créer un monde plus solidaire, plus rassurant pour le devenir de l'homme.  Le marché, anonyme, a partout triomphé mais il reste animé d'un dessein mystérieux.  La plupart des commentateurs en parlent comme d'une personne, dotée de pouvoirs considérables et capable de décision, plutôt que comme d'un lieu fictif où se rencontrent les agents économiques : ne dit-on pas "le marché sanctionne (ou accueille favorablement) la politique de tel ou tel gouvernement ?"  Le marché n'est pourtant pas Dieu revenu sur terre après la défaite du socialisme, mais une méthode d'allocation des ressources rares qui garantirait que ces dernières soient affectées aux usages où elles sont les plus productives.  Par exemple, l'épargne ira là où les opportunités d'investissement sont les plus profitables.  Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.  Et les exemples abondent d’une affectation non productive de l'épargne.

 
C'est qu'en vérité il est vain d'attendre des marchés financiers qu'ils aient la prescience nécessaire pour anticiper le long terme.  Ils se trompent autant que les autres agents, mais, à l'inverse des autres agents, leurs erreurs - que l'on appelle parfois du joli nom de bulles spéculatives - sont lourdes de conséquences sociales.  Cela ne doit pas étonner, car les marchés financiers ont une tâche extraordinairement complexe à accomplir : la coordination des plans intemporels des agents, c'est à dire des décisions portant sur l'avenir telles que l'épargne et l'investissement.  Leurs dysfonctionnements reflètent simplement l'indisponibilité de l'information quant au futur, et l'incertitude irréductible qui en découle.  Tout cela revient à dire que les marchés financiers seront la plupart du temps en déséquilibre, au sens où l'offre et la demande ne seront pas égales.  Le côté court du marché, celui qui est en plus petit nombre, sera alors en position de domination.  Le côté long sera rationné et certains, se trouvant dans les files d'attente, ne pourront accéder au marché.  Il apparaît incontestable aujourd'hui qu'en raison notamment de la mondialisation financière, "les créanciers" -terme générique qui désigne les détenteurs de capitaux ou ceux qui agissent pour leur compte- constituent le côté court du marché.  Ils savent en effet qu'il existe, partout dans le monde, une longue file d'attente de demandeurs de capitaux désireux de payer un prix élevé pour en disposer.

 
Dès lors on comprend mieux que "le marché" ne désigne pas un lieu fictif de coordination des décisions des agents, mais le groupe des individus ou des institutions qui le dominent et dont les intérêts, bien identifiés, ne coïncident généralement pas avec ceux de la société dans son ensemble. "Le marché" oeuvre ainsi pour ceux qui savent et peuvent s'en servir.  Mais généralement les dysfonctionnements des marchés financiers se propagent aux autres marchés et vont mettre en oeuvre sur ces derniers des processus de domination analogues.  Le chômage de masse signifie que le marché du travail est caractérisé par un important déséquilibre, une très longue file d'attente, et que de ce fait les salariés y sont en position de grande vulnérabilité.  Lorsque le marché "décrète" une baisse des salaires, c'est en fait que les entrepreneurs sont en position de force, et les salariés de faiblesse.  Les premiers peuvent alors exiger des seconds un sacrifice supplémentaire.  Lorsque les marchés financiers "demandent" aux états une rigueur accrue, ce n'est pas que la rigueur soit bonne en soi ; elle est bonne pour les créanciers car elle rend les états plus solvables, et réduit les tensions inflationnistes que les créanciers craignent par dessus tout.  Domination des entrepreneurs sur le marché du travail et domination des créanciers sur les marchés financiers sont les caractéristiques du temps présent.  Elles structurent l'avenir et dessinent les contours d'un "nouveau contrat social" impitoyable.

 
Car les forces que mettent en jeu les deux dominations de marché que je viens de souligner oeuvrent dans le même sens, celui de la croissance "molle". Pourtant, les créanciers et les entrepreneurs n'ont pas les mêmes intérêts.  Le secteur des entreprises est normalement débiteur net des autres agents et pour cela en conflit avec les créanciers : les uns ont intérêt à payer le moins et les autres à exiger le plus.  Mais dans ce conflit les créanciers sont gagnants d'avance : la globalisation des marchés financiers leur donne pour ainsi dire un pouvoir absolu, tant sont immenses les besoins de capitaux de par le monde.  Il ne reste comme stratégie aux entrepreneurs que de s'autonomiser, c'est à dire de dégager des marges de profit suffisantes pour autofinancer leur activité et, si besoin en était, pour devenir eux mêmes créanciers.  C'est l'origine du mouvement auquel on assiste depuis le début des années quatre vingt dix un peu partout dans le monde et singulièrement en Europe.  Les entreprises se désendettent, et, pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, elles dégagent une capacité de financement excédentaire.  Elles passent ainsi dans le camp des créanciers.  Il vaut mieux être du côté du manche que de celui de la cognée.  Mais qui reste du côté de la cognée ? Les salariés, évidemment, mais aussi, on le verra les gouvernements, c'est à dire la politique.

 
 

L'emploi comme variable d'ajustement

 
D'abord les entreprises ne peuvent se désendetter et accroître leurs marges de profit que si elles économisent sur leurs dépenses de salaires et d'investissement.  Elles vont donc s'adapter en licenciant et l'aggravation du chômage aidant, en exigeant de leurs salariés de plus en plus d'effort pour des rémunérations stagnantes, si ce n'est en baisse.  Le jeu social devient déséquilibré, l'un des acteurs trop affaibli pour pouvoir exiger un juste retour.  Car les salariés se battent le dos au mur.  La probabilité croissante de perdre leur emploi rend leur situation précaire et fait taire les revendications salariales.

 
Cette précarité est contagieuse : de proche en proche, elle se propage des plus atteints -les salariés non qualifiés et parmi eux particulièrement les jeunes- à ceux qui s'en croyaient immunisés, les classes moyennes et les petites entreprises.  Car dans ce combat, les petites entreprises ont des effectifs trop faibles pour pouvoir s'adapter suffisamment par le licenciement ; leur survie serait alors en jeu.  Elles restent donc sous la coupe des créanciers, mais ces derniers les considèrent comme trop vulnérables pour accepter de leur prêter dans des conditions normales.  Elles sont donc rationnées ; autrement dit elles ont de moins en moins accès au crédit, ce qui les met en risque permanent de faillite.  La précarisation des classes moyennes est un phénomène beaucoup plus destructeur qu'on ne le croit, non pas parce que les classes moyennes méritent d'être davantage privilégiées que celles, plus souffrantes, du bas de la hiérarchie sociale, mais en tant qu'elle est emblématique d'un mouvement de mobilité sociale descendante.  Le signal qui est alors donné à la société est qu'il devient de plus en plus difficile de monter, mais de plus en plus facile de descendre l'échelle sociale.  C'est en vérité un signal de rupture de l'égalité des chances, puisque chacun peut penser que la régression ou, au mieux, la stagnation, caractérisera son devenir social.

 
Dans une économie régie par de telles forces, le volume des affaires ne peut être florissant.  La précarisation du travail, la fragilisation des classes moyennes, organisent la faiblesse structurelle de la consommation.  Car la logique du système conduit à redouter une croissance trop rapide.  Elle pourrait, en effet, redonner vigueur à l'emploi et donc changer le rapport des forces sur le marché du travail et, par contagion, sur les marchés financiers.  Les entreprises, certes, pourraient s'en accommoder.  Mais une telle évolution ne conviendrait pas aux créanciers qui redouteraient le risque d'une reprise de l'inflation.  Il ne faut donc guère s'étonner si de bonnes nouvelles sur le front de l'emploi soient interprétées comme en étant de mauvaises pour les "marchés" financiers.  Wall Street peut s'effondrer si le marché du travail américain devient trop dynamique : l'anticipation d'un meilleur partage entre salaires et profit (en faveur des premiers) et d'une augmentation de l'inflation équivaut à celle de la réduction de la rente financière et peut donc susciter en retour l'exigence de taux d'intérêts plus élevés.  Le paradoxe n'est ainsi qu'apparent car les marchés financiers servent d'autres intérêts -ceux du groupe qui les domine- que ceux de la société.

 
 

La substitution des victimes

 
Le marasme des affaires a une autre conséquence : il met en oeuvre ce que l'on pourrait appeler un processus de "substitution des victimes" aux termes duquel l'état va se retrouver endetté en lieux et place des entreprises.  C'est l'atonie de l'investissement et l'aggravation du chômage qui permet aux entreprises de se désendetter.  Et ce sont les mêmes facteurs qui conduisent au déficit public.  Les recettes de l'état qui sont un pourcentage de celles du secteur privé s'en trouvent réduites.  Parce que les dépenses publiques sont généralement déterminées par des considérations structurelles, elles n'ont pas et ne peuvent avoir la flexibilité de celles des entreprises.  Elles sont pour l'essentiel, le reflet d'un contrat social de long terme et le dernier refuge de l'égalité des chances : éducation, santé, lutte contre la pauvreté, recherche, transport, défense etc.... De plus, sous l'effet des circonstances -aggravation du chômage et de la pauvreté- les dépenses publiques et sociales  ont tendance spontanément à augmenter.  Ce double  mouvement

-réduction des recettes et augmentation des dépenses- conduit à la montée des déficits et de l'endettement public.

 
En ce sens le désendettement des entreprises a pour contrepartie l'accroissement de la dette publique.  C'est maintenant l’état qui est sous la coupe des marchés financiers et le risque est que la politique économique se fasse à la corbeille.  La meilleure politique est, dès lors celle qui a la faveur des créanciers ou celle sur laquelle ils n'ont plus de prise.  Rigueur budgétaire et monétaire.  Une telle politique garantit en effet les créanciers contre toute reprise de l'inflation.  Rigueur budgétaire, rigueur monétaire, modération salariale furent les trois piliers de la croissance molle depuis le début de la présente décennie.  Paradoxalement, une telle configuration rend plus difficile la lutte contre les déficits publics.  Car le secteur privé continuera de dégager une épargne excédentaire : Les entreprises, pour les raisons que nous avons déjà soulignées, et les ménages pour compenser la précarisation croissante du travail.  Où va s'investir cette épargne excédentaire ? Dans une économie, il ne peut exister que des créanciers.  Il faut bien qu'apparaisse un agent débiteur et c'est évidemment l'état.

 
Placés devant ce qui apparaît bel et bien comme une forme d'impuissance, les gouvernements n'ont d'autre ressource que de se "résigner" à la réforme structurelle.  La tâche est ardue car l'économie se trouvant en déficit d'avenir, la précarisation du travail est par définition un déficit d'avenir ; la faiblesse de l'investissement est le symptôme d'un manque de construction du futur. Il n'est pas facile de faire comprendre aux populations le projet qui porte les réformes structurelles douloureuses auxquelles on leur demande de consentir.  Car il s'agit en fait de réduire les dépenses publiques et sociales et/ou d'augmenter impôts et cotisations pour rechercher un équilibre budgétaire adapté au nouveau sentier d'une croissance languissante.  La réduction des dépenses, sauf à la concevoir comme un plan de restructuration à long terme, risque d'accroître les inégalités à un moment où ces dernières sont déjà durement ressenties.  L’augmentation des impôts si elle pèse sur les ménages contribuera davantage encore à fragiliser les classes moyennes et à anémier la consommation.  Peut-être les peuples d'Europe finiront-ils par se résigner à la réforme structurelle, mais l'avenir qu'ils prépareraient ainsi à leurs enfants serait sans qualité.  Renonçant à ce qui reste de solidarité aujourd'hui, ils laisseront à leurs descendants un monde encore plus impitoyable.

 
 

Les chemins de l'avenir

 
La réforme structurelle apparaît donc comme le complément obligé de la croissance molle.  Mais l'expression est suffisamment floue pour pouvoir désigner des choses fort différentes.  Il est deux visions du monde à venir que l'on pourrait avoir si l'on suivait l'air du temps présent.  Pour la première la baisse du taux de croissance dans nos vieilles économies industrialisées serait un phénomène tendanciel et il est vain de compter sur les dividendes du progrès pour résoudre nos problèmes actuels.  Il nous faut donc mieux partager le travail, les revenus et les richesses, bref s'adapter, de la façon la plus solidaire possible, à un monde sans croissance.

 
Dans la seconde, la croissance serait entravée par nos systèmes de protection trop solidaires et par nos prétentions égalitaires qui ne sont plus conformes au monde tel qu'il est.  C'est parce que l'on décourage l'initiative privée par des taux de prélèvements obligatoires trop élevés et par des prestations sociales trop généreuses, que le chômage se développe et que la croissance devient si fragile.  La protection sociale et l'intervention de l'état seraient les véritables obstacles au retour de la croissance.  Il faut sans inutile sensiblerie réduire les transferts sociaux et accepter une croissance inévitable des inégalités.  Nos pays ne peuvent continuer de s'enrichir que si certaines catégories sociales acceptent au moins transitoirement de devenir plus pauvres.

 
J'ai dit ailleurs pourquoi l'une et l'autre de ces visions étaient erronées, et pourquoi de fait elles n'avaient pas vraiment d'avenir.  La première, parce qu'elle est fondée sur de fausses prémisses : la croissance molle n'a rien de naturel, elle résulte des circonstances particulières que je viens de décrire et dont la permanence est rien moins que certaine - la domination des créanciers sur les marchés financiers n'est pas un phénomène irréversible.  La seconde, parce qu'en faisant fi des progrès de la démocratie, elle nous ferait parcourir à rebours le cours de l'histoire.  Je voudrais, ici, en prenant davantage de distance, montrer pourquoi la nature humaine ne peut se résigner à la fin de la croissance, et analyser les raisons pour lesquelles les voies de l'avenir ne peuvent être que des troisièmes voies.

 

 
Le sens du progrès

 
Des voix s'élèvent donc aujourd'hui pour dire que l'avenir de l'Europe passe par la déconstruction de ce que les Trente Glorieuses nous ont transmis en héritage.

 
Nous avions la croissance et la protection sociale.  Et bien, nous devons aujourd'hui admettre qu'ayant perdu le secret de la première, nous devons renoncer, au moins partiellement, à la seconde.  La double punition succède à la double récompense.

 
Il nous faut dépasser cette crispation compulsive sur notre gloire perdue.  Car, aujourd'hui, les mécanismes de la croissance sont toujours à l'oeuvre, même s'ils ont changé de nature, d'intensité ou de lieu d'application.

 
- l'élévation du niveau moyen d'éducation et de compétence des populations ;

- l'augmentation du stock de capital ;

- le progrès technique ;

- la recherche incessante de nouveaux modes de coopération et d'organisation de la société.

 
Quelles sont alors les contradictions que nous ne parvenons pas à dénouer ? La rareté est présente dans chacun de nos discours, chacun des maux que nous dénonçons : la pauvreté, le chômage, le niveau élevé des taux d'intérêt (rareté du capital), le manque de qualifications, etc...  Pourquoi alors devrions-nous abandonner le combat contre la rareté, qui est le contenu même de l'activité économique et le vrai ressort de la croissance ?

 
La question de la croissance est ainsi d'ordre philosophique avant que d'être économique.  Une société peut-elle renoncer à progresser ?

 
Vouloir retrouver les rythmes de croissance des Trente Glorieuses est peut-être une illusion, mais prononcer un adieu à la croissance est certainement une fiction.  Une société peut-elle renoncer à améliorer le sort des générations à venir ? L'une des sources du désarroi actuel est la prise de conscience que les enfants auront peut-être un sort moins enviable que celui de leurs parents.  Pouvons-nous imaginer que cette prise de conscience ne soit suivie d'aucun effet, d'aucune tentative, tendant à inverser pareille prédiction ?

 
La période actuelle est spécifique en ce que les forces du progrès sont bridées par le rapport de force (déséquilibré) qui s'est établi sur les marchés financiers et généralisé au marché du travail. La croissance est contrainte par le nouveau rapport au temps qui en découle et que les acteurs vivent comme une frustration.  Le futur est artificiellement déprécié par le niveau anormalement élevé qui a caractérisé en moyenne les taux d'intérêts depuis près de quinze années, et par l'incertitude croissante de l'avenir. La gestion du passé domine l'avenir, puisque les entreprises cherchent à se désendetter davantage qu'à s'investir dans un projet, et que les gouvernements cherchent à effacer l'héritage d'un endettement public trop lourd avant que de mettre en scène les chemins de l'avenir.  La gestion du passé, par crainte de l'avenir, ne peut tenir lieu longtemps de politique, car elle met la société à bout de souffle.

 
 

La troisième voie

 
L'autre vision de l'avenir qui consisterait de fait à défaire la société, pour s'en remettre encore plus complètement au marché, nous promet un retour de la  croissance,  mais sans aucune perspective pour la société.  A quoi servirait la croissance, si elle n'était pas en même temps promesse d'avenir pour la majorité des populations ? Comment imagine-t-on pouvoir mobiliser ces dernières si d'emblée on les exclue des fruits de l'abondance à venir ?

 
Plus fondamentalement, que signifierait une société où il n'y aurait plus de choix politiques ? Et comment croire que cette absence de choix sert les intérêts de l'ensemble des citoyens ? Or "le politique", dans une démocratie, est lieu du contrat social et décréter son impuissance ou pis encore sa nuisance -et c'est bien ce que l'on fait lorsque l'on dénonce toute forme d'interventionnisme- revient à décréter l'inanité du contrat social.

 
Aujourd'hui pense-t-on le capitalisme a triomphé du socialisme.  C'est peut-être vrai et l'histoire tranchera.  Mais en aucune manière pourrait-on affirmer qu'il a triomphé de la démocratie, c'est à dire d'une recherche incessante de formes supérieures de contrat social.  La conception toute libérale de l'avenir semble de fait être fondée sur un contresens.  C'est parce qu'on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux que les régimes communistes se sont effondrés à l'Est.  Cet effondrement est donc une victoire de la démocratie non de l'économie de marché.

 
Si le capitalisme, en excluant le politique, devenait totalitaire, il risquerait de s'effondrer à son tour.  La quasi-disparition du communisme de la planète, ne serait ainsi qu'un prélude à celle du capitalisme.  Car en aucune autre période de notre histoire -à l'exception toute transitoire des années trente- les dysfonctionnements de l'économie de marché n'ont été aussi graves qu'aujourd'hui : chômage de masse, formidable croissance des inégalités et de la pauvreté dans les pays riches. Cela ne peut laisser la démocratie indifférente.  Il ne faut pas, qu'à notre tour, nous oublions que le système économique est toujours médiatisé par la démocratie, et qu'en ce sens, il ne peut exister que des voies hybrides, complexes.

 
Marx pensait que le capitalisme était un système transitoire qui ne pouvait que s'effondrer, parce que son but ultime était d'accroître la misère des hommes.  L'histoire n'a pas validé les prédictions de Marx, ni celles de Schumpeter sur l'avenir du système capitaliste.  Par contre le système soviétique s'est effondré.  Aucun chercheur en science sociale ne peut continuer de raisonner comme si rien ne s'était passé.  Il est urgent de réfléchir sérieusement aux raisons qui ont conduit à cet état du monde.

 
Ce qui a disparu à l'Est, c'est une forme particulière du communisme, davantage un régime totalitaire qu'une idéologie.  La confusion entre l'un et l'autre était soigneusement entretenue car elle offrait à une dictature l'alibi d'une idéologie généreuse.  Il serait pourtant illusoire de croire que le communisme ait disparu en tant qu'idéologie.  Si d'ailleurs, tel était le cas, il faudrait inventer d'autres utopies.  Il serait dangereux, en effet, que le capitalisme en tant que système théorique ne soit plus confronté qu'à lui même.  C'est donc sur la notion de système politique, social et économique qu'il convient de réfléchir.  L'erreur est de considérer -et sur ce point les marxistes et les libéraux ne se distinguent pas- que tout procède de l'économique, le reste étant "superstructure".

 
La notion même de système économique procède de cette erreur ou à tout le moins est des plus ambiguës.  Car elle parait véhiculer l'idée de l'autonomie de l'économique par rapport au politique, comme si l'un pouvait prendre sens sans l'autre, comme si l'économique pouvait suivre son cours sans règles du jeu.  Or la question de savoir qui détermine les règles du jeu est fondamentale.  Mais il est plus complexe d'y répondre qu'il y parait.  La réponse la plus intuitivement évidente est le politique, c'est à dire, dans les systèmes socialistes, la dictature du prolétariat, dans les systèmes capitalistes tels que nous les connaissons, la démocratie.  Mais elle n'est que partielle.  Le déroulement normal du jeu implique, en effet, que soit respecté le principe de l'indépendance de la règle par rapport aux joueurs.  Celui qui édicte la règle ne doit pas participer au jeu, ni en bénéficier.  Le principe d’organisation qui détermine la façon dont les règles du jeu, son établies est le principe politique.  Alors que la règle du jeu définit structurellement le principe de l'organisation économique.  Ces principes, parce qu'ils ne peuvent être modifiés à tout propos, vont acquérir une certaine autonomie l'un par rapport à l'autre et entrer en conflit l'un avec l'autre.  Ils sont donc dans une relation dialectique, mais hiérarchisée, dans la mesure où le politique garde le pouvoir de modifier la règle.

 
Dans le système soviétique, le principe économique était celui de la planification centralisée et le principe politique celui de la dictature.  C'est dire que de fait, le principe d'indépendance de la règle n'était pas respecté et la confusion qui en résultait aboutissait à l'essentialisation complète du politique. Sans contradiction avec lui-même, le système s'est révélé incapable d'adaptation.  Il ne pouvait dès lors que s'effondrer en apparence en tant que système économique, mais de fait en tant que régime politique.  Dans les économies dites capitalistes, la règle est du ressort de la souveraineté populaire, mais une fois édictée, elle ne peut s'inscrire que dans le temps long de la démocratie. Le système est alors soumis en permanence à une tension entre deux principes d'organisation contradictoires : celui du marché et celui de la démocratie.  Car plus que dans des économies de marché, nous vivons dans des "démocraties de marché". Dans cette caractérisation du système qui nous régit, chaque mot est important, car chacun définit un principe d'organisation différent. D'un côté, le marché régi par le principe du suffrage censitaire, où l'appropriation des biens est proportionnelle aux ressources de chacun, un franc, une voix. Et, de l'autre, la démocratie régie par le suffrage universel, une femme, un homme, une voix.  Notre système procède ainsi d'une tension entre des deux principes, l'individualisme et l'inégalité d'une part, de l'autre, la société et l'égalité, ce qui oblige à la recherche permanente d'un "entre-deux", d'un degré acceptable d'inégalités. Cette tension est dynamique parce qu'elle permet au système de s'adapter, et non point se rompre comme le font généralement les systèmes régis par un seul principe d'organisation (le système soviétique).

 
Les évolutions de la dernière décennie nous ont éloigné de cette impérieuse nécessité de la recherche d'une troisième voie.  Par naïveté ou cynisme, l'application trop dogmatique du principe du marché s'est accommodée du chômage et de l'exclusion, c'est à dire d'une régression de l'usage du principe de la démocratie.  Ce n'est qu'en redonnant substance au contrat social, et notamment au principe d'égalité qui est l'une de ses principales composantes, que nous retrouverons le chemin de l'avenir.  Dans une démocratie de marché où chaque citoyen pèse, de par sa voie, d'un poids égal, il n'est pas d'autre méthode d'intégration que le travail : cela suppose un emploi et un revenu suffisant pour vivre en société.  Mais précisément la mission du politique et l'objet même du contrat social, sont de ne pas tolérer trop longtemps -au risque d'une rupture dont personne ne sait aujourd'hui quelle forme elle pourrait prendre- de tels déséquilibres dans les rapports de forces entre acteurs et groupes sociaux.  Le capitalisme pourrait connaître les mêmes avatars que le système socialiste, si d'aventure, tout à son triomphe, Il en oubliait les exigences de la démocratie.

 
Comment pareille éventualité pourrait-elle advenir ? Il peut exister des circonstances historiques où l'on perde de vue la notion que la souveraineté populaire peut modifier ou infléchir les règles du jeu.  Ces situations sont alors vécues comme celles de l'impuissance du politique.  Mais de fait elles impliquent que le principe de l'indépendance de la règle du jeu par rapport au joueur n'est plus respecté.  Un tel risque existe lorsque les rapports de force sur les marchés et donc dans la société sont trop déséquilibrés.  La persistance de ces déséquilibres signifie alors qu'il existe des gagnants et des perdants structurels, en violation du principe de la démocratie qui ne saurait s'accommoder de l'existence de "privilèges". Alors la tentation pour les gagnants structurels de modifier à leur profit la règle du jeu pourrait devenir irrésistible.  En fait ce mouvement a déjà commencé, et l'aggravation du chômage comme la précarisation du travail en est la résultante.  Mais l'on perçoit que pris dans sa propre dynamique, il ne peut que tenter d'aller plus loin : la modification formelle des règles de la protection sociale et notamment du droit du travail.  C'est cette dynamique qui me fait penser à la possibilité de l'effondrement du "système", pas nécessairement un effondrement du capitalisme mais de ce que j'appelle la démocratie de marché, car il peut de fait exister des dictatures de marché.  Cela conduit à l'essentialisation du marché, comme en témoigne le vocabulaire même de notre époque : "la réaction des marchés", leur "tutelle" ou même leur "dictature". Comment ne voit-on pas que ce vocabulaire renvoit maladroitement au processus de la privatisation de la règle, de son appropriation non pas par les marchés, mais par ceux qui y sont en position de force ? Et comment ne perçoit-on pas que cette évolution vide le principe de la démocratie de sa substance ? C'est donc quand un système ne se trouve plus confronté qu'à lui-même, à l'abri de toute contradiction, que le risque de son effondrement devient majeur.

 
Comment n'a-t-on pas compris que chaque fois que la règle faisait l'objet d'une appropriation, il ne pouvait en résulter que violence, qu'elle soit d'état ou privée ?  Au décompte des horreurs, il est difficile de dire lequel des systèmes, au sens dogmatique du terme s'est le mieux illustré en ce siècle.