FORUM DU FUTUR


"France, Europe, Etats-Unis :

quelles politiques africaines ?"

Colloque du 2 octobre 1997 


Présentation

 
Jacques Baumel

 
L'Afrique a changé mais pas la politique africaine de la France, qui est trop liée au passé. La France n'a pas su prendre la mesure exacte de la crise des grands lacs à partir de quelques conflits tribaux, exacerbés par certaines grandes puissances soucieuses de jouer un rôle plus important en Afrique, moins pour y défendre les droits de l'homme que pour y conquérir des marchés.

 
Les tragiques événements du Zaire et du Congo Brazzaville imposent à notre pays de refondre sa politique en passant de la coopération au partenariat partagé, et du bi-latéralisme à des rapports mieux adaptés à l'Afrique d'aujourd'hui, représentée par des élites nouvelles et par l'émergence d'états africains comme l'Afrique du Sud, désireux de jouer un rôle sur cette scène.

 
En raison de nos liens anciens avec ce continent, notre pays est naturellement soucieux de la stabilité et du maintien de la paix en Afrique, mais nous devons limiter notre présence à l'application de nos accords de défense, sans tenter d'intervenir dans des problèmes intérieurs qui ne portent pas atteinte à la sécurité de nos concitoyens ou à nos intérêts essentiels.

 
Face à certains qui jouent ingénument les apprentis-sorciers, la France qui connaît depuis longtemps l'Afrique, pourrait créer -afin de mieux gérer une politique d'assistance économique et sociale- à la place du Ministère de la Coopération, une ou deux agences d'assistance qui tiendraient mieux compte des vrais besoins des populations locales.

 
Le moment est venu, me semble-t-il, de prendre des initiatives courageuses et de nous engager sur une nouvelle voie pour éviter la déstabilisation de ce continent trop souhaitée par ceux qui pensent y gagner une place sur le plan strictement économique et commercial.


   
Introduction

 

Charles JOSSELIN

Secrétaire d'Etat à la Coopération

 

Cette réunion me donne l'opportunité de clarifier certains points de la politique de coopération française, notamment à cause des récents évènements africains et des conséquences qui en découlent dans les relations bilatérales. Ces évènements dont, hélas, on a tendance à ne retenir que les plus tragiques et les plus douloureux, sont bien connus de chacun et je n'y reviendrai pas. Toutefois, vous me permettrez d'évoquer au passage, d'autres faits, d'autres transformations, d'autres évènements, qui incitent à plus d'optimisme.

 

Mondialisation et diversité

 
Le contexte international s'est profondément bouleversé ces dernières années. La mondialisation est devenue l'un des mots-clés, sinon l'un des slogans que l'on utilise pour caractériser l'état du monde.

 
La mondialisation c'est, d'une part, l'unicité du monde, tous les Etats étant insérés dans un marché économique global. D'autre part c'est aussi, en tendance, l'uniformisation, y compris celle des comportements culturels. Pourtant, on observe, singulièrement parmi les pays justiciables de notre aide au développement, une diversification marquée ou même croissante, des pays émergents aux pays les moins avancés, sans parler de la remontée des particularismes encouragés, en Afrique surtout, par la diversité ethnique.

 
Ce double mouvement n'est pas toujours perçu clairement : on voit généralement l'un ou l'autre, à côté de la difficulté principale que rencontrent les acteurs de cette mondialisation. Cette dialectique uniformatisation-diversification, est présente sous de nombreuses formes.

 
Nous ne pouvons plus envisager les relations avec tel ou tel pays indépendamment de ses voisins : de plus en plus, ce sont des régions qui apparaissent, avec leur cohérence et leur dynamique propres. En conséquence, les instances d'intégration régionale se multiplient, tout comme les coopérations trilatérales. Ces évolutions ne sont pas sans conséquences pour notre coopération au développement, au sud comme au nord.

 
Les relations bilatérales nous imposent de participer par des contributions originales au débat international. Ainsi, au sein de l'Europe qui est à la veille d'un renouvellement profond de sa relation avec les pays du sud dans le cadre de la renégociation des accords de Lomé. Mais notre présence doit aussi s'exprimer avec plus d'énergie au sein des instances multilatérales : au PNUD, à la Banque Mondiale où les initiatives qui sont conduites en faveur du renforcement des capacités nationales sont à privilégier, au Fonds Monétaire International (FMI) où il convient de s'attacher à faire prévaloir davantage dans les programmes, l'importance de la maîtrise des dépenses publiques afin que la priorité soit effectivement accordée aux dépenses sociales.

 

Une nouvelle approche du continent africain 

 
C'est de cette analyse globale que procède la nouvelle organisation des compétences et une configuration dans laquelle le Secrétariat d'Etat est un Secrétariat d'Etat délégué auprès du Ministère des Affaires Etrangères, pour la Coopération, mais également pour la Francophonie, les Droits de l'Homme et l'Action humanitaire.

 
L'appartenance du Secrétariat d'Etat à l'ensemble "Affaires Etrangères" marque naturellement la volonté de considérer la politique de coopération au développement comme étant une composante importante et partie intégrante de la politique extérieure de la France. Cette nouvelle organisation découle également de ce que le Secrétariat d'Etat à la Coopération n'est plus, ou n'est plus "seulement" le "Ministère de l'Afrique". Concrètement, cela veut dire que, si les pays africains continuent d'être ses premiers partenaires, ils ne sont pas les seuls. Cela signifie également que le Ministre des Affaires Etrangères, en quelque sorte ne "sous-traite" plus l'Afrique, il fait le choix de s'impliquer personnellement.

 
Que l'on m'entende bien, l'Afrique demeure et demeurera pour longtemps, ne serait-ce qu'en raison du poids de l'histoire et de tous les liens qui ont été tissés au fil des ans, notre partenaire principal. Mais il convient de prendre en compte toute l'Afrique, et pas seulement celle à laquelle nous sommes liés par l'histoire coloniale. Fidélité aux pays francophones, mais aussi ouverture sur une autre Afrique, anglophone surtout, et avec laquelle nos relations étaient peu développées. Le récent voyage du Ministre des Affaires Etrangères, illustre clairement cette adaptation de notre politique et cet élargissement de nos relations bilatérales.

 

L'Afrique en mouvement 

 
Je voudrais évoquer ici différents points positifs concernant l'Afrique et vous convaincre, si besoin est, que le continent africain est certainement un continent d'avenir.

 
Certes, les vingt dernières années ont été marquées par la crise du pétrole, par celle de l'endettement, par la mauvaise gouvernance, par des conflits sanglants. Autant d'éléments qui ont trop souvent gâché les chances de développement. Avec la fin de la guerre froide, l'Afrique a reçu moins d'aide et d'investissements, parce qu'elle n'était plus un enjeu aussi intéressant.

 
Il me semble qu'actuellement la perspective change, sans doute en partie grâce aux premiers succès des politiques d'ajustement structurel : l'Afrique tend à redevenir attractive. J'en suis pour ma part convaincu, et les résultats présentés lors de la dernière réunion des Ministres de la Zone Franc sont éloquents : bon nombre d'Etats ont renoué avec une croissance significative, plus 5 ou 6 % en moyenne, tout en réussissant à assainir leurs finances publiques et à conduire d'importantes réformes économiques. L'excédent commercial s'est amélioré de 31 % entre 1995 et 1996, grâce à une forte progression des exportations.

 
Ces bons résultats ne sont pas seulement comptables, ils s'accompagnent sur le plan intérieur, d'une meilleure allocation des ressources budgétaires qui permet d'augmenter régulièrement les moyens consacrés aux secteurs sociaux. Ils permettent une redistribution plus équitable de la richesse au profit des producteurs ; ainsi l'augmentation des revenus dans le monde rural est particulièrement nette qu'elle soit liée à la hausse des prix d'achat des produits exportés ou à celle des denrées vivrières. Enfin, ces programmes s'accompagnent d'une nécessaire transparence dans la gestion des deniers publics à laquelle nous sommes très attentifs. Sur le plan extérieur, ils redonnent confiance à la communauté financière internationale qui est en mesure de soutenir financièrement les réformes entreprises.

 
Autre point positif : les progrès constatés en matière d'intégration régionale. L'exemple de la zone ouest-africaine est particulièrement probant.

 
Depuis la conférence des Ministres de la Zone Franc de Ouagadougou en avril 1991, des progrès considérables ont été accomplis. L'intégration régionale, fondée sur la mise en place des règles de droit harmonisées et modernisées, se concrétise aujourd'hui par plusieurs traités signés par tous les Etats africains de la zone franc. Ils concernent l'harmonisation du Droit des Affaires (traité OHADA), la mise en place d'institutions de contrôle régionales dans le domaine des assurances (traité CIMA) et de la prévoyance sociale (traité CIPRS). Il convient également de mentionner la création en 1993 d'un Institut Statistique Régional (AFRISTAT) dont le caractère stratégique est encore plus évident depuis la dévaluation, ainsi que la création de deux pôles régionaux de formation des cadres des ministères de l'Economie et des Finances (celui de Ouagadougou est déjà pleinement opérationnel).

 
Enfin, la transformation de l'union monétaire en union économique, s'accompagne d'une réforme fiscalo-douanière en cours de finalisation en Afrique de l'Ouest (création d'une Union douanière par suppression des barrières intérieures et adoption d'un tarif extérieur commun), de l'adoption d'un cadre juridique et comptable harmonisé des finances publiques, de la mise en place d'un marché financier régional et enfin d'un cadre de surveillance multilatéral permettant de suivre l'évolution de la nécessaire convergence de ces économies.

 
Ces deux éléments que je viens de citer offrent des opportunités nouvelles pour une reprise de l'investissement, en particulier dans le secteur privé.

 
Un certain nombre de conditions sont en effet indispensables pour que l'entrepreneur, qu'il soit national ou étranger, prenne le risque d'investir. C'est sur la réalisation de ces préalables, parmi lesquels on peut citer la mise en place d'un Etat de droit économique, l'assainissement du secteur bancaire, la baisse du coût des facteurs, etc., que nous avons choisi de porter notre effort et où les premiers résultats sont visibles. Beaucoup reste encore à faire, dans un marché international très ouvert et où la concurrence est brutale, marché dans lequel le continent africain (à quelques exceptions près) est encore très peu présent.

 

Priorités

 
J'en viens précisément aux axes prioritaires qui doivent guider l'action dans notre coopération.

 
La notion de solidarité est le fondement de notre aide au développement. Une attention particulière doit donc être accordée aux pays du Sud qui traversent les difficultés les plus grandes, qui sont engagés dans des politiques exigeantes et qui ont avec nous les liens politiques les plus forts.

 
L'expérience française de coopération est ancienne et riche. Quel peut-être son apport ? Le plus utile, le plus efficace ? Parmi ceux où notre savoir faire est incontestable, quatre domaines sont à privilégier.

 
D'abord, la conquête de la souveraineté économique. Dans sa dimension économique, l'appui français doit viser à promouvoir l'insertion des pays du Sud dans l'économie mondiale.

 
L'amélioration de la compétitivité passe souvent par des réformes d'envergure impliquant le réajustement du rôle de l'Etat dans l'économie. A cet égard, une question se pose aujourd'hui : n'est-on pas allé parfois trop loin dans la critique de l'Etat ? Ne s'est-on pas souvent trompé de cible ? De fait, ici ou là, il faut certes privatiser, mais il faut aussi "renationaliser l'Etat" dans ses fonctions essentielles, voire au préalable le construire.

 
Je suis donc convaincu qu'il nous faut aujourd'hui reconsidérer la question de l'Etat, tout comme du reste la place et le rôle des entreprises, et apporter notre contribution à la reconstitution de capacités nationales de gestion et de prévision pour discerner les enjeux et les besoins de la société, identifier les ressources, définir les modes de résolution des problèmes et clarifier les cheminements du développement, qui doivent impérativement coller au terrain. Ce premier axe inclut les appuis qu'il convient d'accorder aux expériences d'intégration régionale et à l'harmonisation des règles juridiques et administratives. La constitution d'espaces économiques unifiés, susceptibles d'attirer des investisseurs, doit être encouragée.

 
En second lieu, l'enracinement de la citoyenneté dans les institutions démocratiques. En phase de transition, la conscience politique et sociale ne peut venir que de l'utilisation opportune de toutes les situations pour responsabiliser les populations.

 
La démocratie suppose à la fois des institutions politiques et juridiques, nécessaires mais insuffisantes, et des pratiques décentralisées mettant en mouvement des associations de quartier, des comités de jeunes ou de femmes, des groupements professionnels, des collectivités territoriales.

 
Il y a là un immense champ d'action en faveur de la démocratie locale et du développement participatif, où les opérateurs décentralisés et non gouvernementaux révèlent de grandes capacités et obtiennent des résultats.

 
En troisième lieu, le développement humain. Le développement ne se résume pas à la taille du Produit Intérieur Brut (PIB) ; il inclut plus fondamentalement le bien-être du plus grand nombre, un niveau supérieur de connaissances, d'apprentissage et de responsabilités critiques et une densification des relations sociales. Il convient de s'interroger sur les moyens d'accroître l'impact de nos actions sur la réduction des disparités sociales et concentrer l'effort dans deux directions : relancer l'enseignement de base et conforter la politique des soins de santé primaires.

 
Enfin, le développement durable. Les accidents climatiques, les troubles politiques comme les crises économiques se traduisent par une pression plus forte sur les ressources naturelles. Une stratégie plus clairement affirmée devrait mettre au coeur de la coopération française (et européenne) les principes du développement durable. La politique à préconiser doit articuler les liens entre pauvreté et dégradation du patrimoine naturel et du cadre de vie et s'appuyer sur une approche participative.

 
 

Des méthodes nouvelles

 
Une politique nouvelle, ce ne sont pas seulement de nouvelles priorités, d'autant que, convenons-en, la mise en oeuvre de certaines de celles que je viens d'énoncer a déjà été partiellement engagée dans les années passées. Une politique nouvelle, ce sont aussi des méthodes nouvelles, ce devraient être aussi de nouveaux moyens.

 
Les méthodes doivent tenir compte des évolutions intervenues chez nos partenaires. Les sociétés bougent, des institutions naissent, une nouvelle génération de cadres politiques, d'entrepreneurs, d'intellectuels, de journalistes, d'artistes signale à notre attention que l'avenir dans ces pays est riche de promesses. Une alliance, dénuée de complexes comme de paternalisme, et fondée sur un dialogue responsable avec des élites émergentes, qui n'ont pas la même histoire que leurs pères, ni les mêmes références à la période coloniale, ouvre de nouvelles perspectives à la coopération.

 
Le renforcement des capacités nationales de gestion est une orientation fondamentale pour faire de nos interlocuteurs africains de véritables partenaires, en mesure de participer à la mise en place de programmes adaptés aux conditions locales. Coopérer, c'est agir ensemble dans un dialogue libre. L'évolution de nos concours sera donc subordonnée à la négociation de contrats de partenariat et de développement avec les pays qui le désirent et qui s'avèrent en mesure de formuler une stratégie crédible de développement dans un cadre démocratique renforcé.

 
Un dialogue libre et égal est aussi un dialogue exigeant. Bien entendu, il nous faut sortir des systèmes d'intervention clientéliste et des réseaux.

 
Nos concours fondés sur de véritables priorités, doivent être plus sélectifs. Pour chaque pays bénéficiaire, nos moyens seront concentrés sur quelques programmes essentiels et les projets, moins nombreux, seront plus conséquents. D'ailleurs, des crédits pourront, et peuvent du reste déjà, être délégués aux postes pour des actions de moindre envergure mais plus proches du terrain.

 
Enfin, il faut envisager pour certaines opérations des gestions déléguées confiées à des opérateurs de statut privé (agences d'exécution, opérateurs privés, Organisations Non Gouvernementales). Les projets à gestion étatique devront ainsi devenir moins nombreux. Une telle évolution exige certainement beaucoup plus de professionnalisme et de transparence de la part des Organisations Non Gouvernementales (ONG) et des autres opérateurs potentiels français et africains, qui devront pour certains démontrer sur le terrain leurs qualités de gestionnaire.

 
Parmi ces autres opérateurs, une place particulière revient, à mes yeux, aux collectivités locales et territoriales. Au fil des années, la coopération décentralisée a trouvé une place de plus en plus importante dans nos échanges avec le Sud.

 
Je n'ai pas commenté l'évolution de notre dispositif militaire en Afrique. Permettez moi de dire qu'évidemment il s'inscrit dans la même perspective, nouveaux objectifs et renouvellement des méthodes allant de pair, et que cette évolution devrait se traduire finalement par un rôle accru de notre coopération militaire, sans que notre capacité d'agir soit minorée.

 
Des objectifs, des méthodes, disais-je, et, bien sûr, des moyens adéquats :

 
L'aide publique que la France consacre au développement est certes encore significative puisqu'elle fait de nous le second donateur des pays de l'Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE). Elle a néanmoins décru dernièrement et se situe à présent en dessous de 0,5 % du Produit National Brut (PNB). A l'intérieur du budget de l'Etat, la part de l'action extérieure a suivi la même pente.

 
Pour 1998, nos priorités ont été prises en compte et les moyens dont nous disposerons sont en conformité avec le schéma que je vous ai présenté.

 
En réalité, au delà des seules considérations budgétaires, la France dispose, pour faire face aux tâches qui ont été énumérées, de nombreux atouts, et, si nous les mettons en oeuvre avec détermination, je suis convaincu que nous pourrons maintenir globalement nos positions.

 
Je sais qu'elles sont parfois menacées et qu'ici ou là, nous avons perdu du terrain. S'agissant des pays d'Afrique francophone, force est de constater que, dans plusieurs d'entre eux, notre image est brouillée. Dans quelques-uns, peu nombreux, elle est dégradée.

 
Mais je suis autant frappé par, si vous permettez l'expression, "le besoin de France" qui s'exprime en de nombreuses régions du globe. Je l'ai, jusqu'à présent, surtout éprouvé en Afrique, car c'est le continent dans lequel je voyage le plus. Ce besoin se manifeste en Afrique francophone, lusophone ou hispanophone. C'est ainsi que le Président du Nigéria vient d'exprimer le souhait d'assister comme observateur au Sommet de Hanoï, que celui de la Guinée Equatoriale propose de faire du français la langue officielle de son pays.

 
J'ajoute que même les situations que j'ai qualifiées de dégradées sont réversibles. Nous demeurons pour le continent africain un partenaire majeur, dont le principal défaut serait au fond qu'il n'en fait pas assez ou, ce qui est une autre façon de comprendre les choses, qu'il néglige un peu trop d'expliquer ce qu'il fait et qui souvent réussit. Beaucoup de nos partenaires engagés dans l'aide au développement n'ont pas cette retenue.

 
Ceci soulève un réel problème de communication, en direction de l'opinion française qui ne retient que les aspects les plus négatifs sur lesquels les médias braquent volontiers leurs projecteurs, mais aussi en direction de l'opinion des pays partenaires plus attentive aux actions nouvelles et spectaculaires qu'à l'effort continu et plus silencieux.

 
Globalement, l'image de notre coopération est en réalité bien loin d'être aussi mauvaise qu'on le dit parfois. Cela ne tient pas uniquement à son importance, du reste très inégale selon les régions. Cela tient surtout aux valeurs qu'elle exprime, à la présence humaine qu'elle représente sur le terrain, cela tient enfin à la voix qu'elle prête volontiers à nombre de ces pays pour les accompagner dans les difficiles négociations qu'ils ont à conduire sur la scène internationale.

 
A ce propos, je ne voudrais pas éluder le débat suscité par certaines initiatives américaines d'autant qu'il me permettra de préciser encore notre philosophie de la Coopération.

 
C'est un fait : on enregistre à l'évidence un regain de l'action en Afrique des Etats-Unis, après quelques années de repli, depuis que, la guerre froide achevée, le continent africain n'était plus un enjeu entre bloc de l'Est en décomposition et occident capitaliste. Inutile de mentionner des exemples de ce regain d'activité : nous les avons tous à l'esprit.

 
Ce que j'aimerais dire tout d'abord, c'est que cet intérêt est, après tout, un motif d'optimisme, le signe que les premiers résultats des plans d'assainissement aidant, l'attention se porte à nouveau sur les immenses richesses du sous-sol africain, sur les marchés potentiels qu'ils représentent et aussi sur les espoirs d'une mise en valeur plus rationnelle que fait naître l'émergence d'élites nouvelles.Vous avez remarqué, comme moi, que l'attention américaine est tout à fait sélective.

 
Cela doit nous inciter à nous garder de toute paranoïa. Les Etats-Unis ne chassent pas la France d'Afrique, la France ne s'évanouit pas à leur approche. Nous restons le pays le plus présent, par les hommes, en terme d'aide et aussi d'investissements et d'échanges, et de loin !

 
Cependant, pour que notre action soit pleinement efficace, pour qu'elle soit bien perçue comme nous le souhaitons, il nous faut tout d'abord rester fidèles au message et aux valeurs fondamentales qui sont les nôtres.

 
A cet égard, la politique de Coopération ne saurait donc être envisagée séparément de nos politiques envers les étrangers, qu'il s'agisse des visas ou de l'immigration.

 Je ne développe pas ce point, car ces débats sont sur la place publique et connus de tous, mais j'y insiste fortement : cette dimension est cruciale, et j' y attache pour ma part la plus grande importance.

 
La vigilance que j'appelle de mes voeux, c'est évidemment aussi l'attention aux évolutions récentes. C'est ici qu'intervient le débat sur les nouvelles élites africaines. Je pense à ce mouvement vers les universités américaines -que, soit dit en passant, on observe pas seulement en Afrique, mais tout autant en Europe de l'Est ou en Asie. S'agissant de l'Afrique, nous sommes peut-être encore plus concernés; sachez que c'est pour moi une préoccupation majeure.

 
Notre coopération a formé tant et tant de cadres et d'intellectuels, notre pays a accueilli tant d'étudiants étrangers dans ses universités, qu'aucun d'entre nous aujourd'hui ne peut se résigner à voir gaspiller l'investissement que représente la confiance, les valeurs et les cultures partagées.

 
Permettez-moi une dernière remarque, d'ordre en quelque sorte méthodologique : faire face aux défis que j'ai exposés implique l'union des efforts de tous ceux qui se sentent concernés par le développement, qu'ils soient diplomates, agents de l'Etat, élus, entrepreneurs ou simples citoyens.

 
C'est d'une culture commune de développement que nous tirerons la satisfaction d'une aide mieux ciblée, mieux négociée, mieux évaluée, et en définitive mieux comprise.

 
Au-delà de la représentation nationale, c'est de l'adhésion des Français à sa politique de coopération dont la France a besoin pour affirmer mieux encore sa présence dans le monde.  



France-Afrique : Quel avenir ?

  

Guy GEORGY

Ambassadeur de France

 

Les relations politiques et institutionnelles

 

Au terme de trente-sept ans d'indépendance et de coopération internationale bilatérale et multilatérale, les pays d'Afrique et les grandes puissances occidentales sont à même de faire le point de leur politique respective de promotion du développement. Les faits leur font d'ailleurs une obligation d'établir, sans complaisance, ni arrière pensée un bilan sincère, même s'il se révèle décevant, voire catastrophique.

 
Nul ne peut ignorer en effet, que l'assistance des pays riches et technologiquement avancés au monde sous-développé a été la grande préoccupation de ce demi-siècle finissant.

 
La deuxième guerre mondiale avait à peine terminé ses ravages que les grandes puissances découvraient brusquement le problème de la misère, de la faim et de l'ignorance et prenaient conscience du péril que ces carences allaient faire courir à l'humanité tout entière. Elles élaborerent des doctrines d'assistance à l'échelle mondiale et mirent en place des structures appropriées dans les domaines financiers, technologiques, politiques et culturels.

 
Dès 1946, la France créait le fond d'investissement pour le développement économique et social de ses territoires d'Outre-Mer (FIDES) et organisera une Caisse centrale (l'ancienne caisse de la France Libre) pour l'octroi des subventions et, à partir de 1959, pour les prêts et les opérations de crédit. En 1947, le Conseil Economique et Social des Nations-Unies rassembla à Lake Succès, une commission de développement économique à destination des régions insuffisamment développées.

 
En janvier 1949, le Président des Etats-Unis, Harry Truman, définissait devant le Congrès les objectifs de la politique étrangère américaine. Ce programme prit le nom de Point 4. Quelques mois plus tard, les Nations-Unies développaient un projet élargi d'assistance technique à l'échelle mondiale, tandis qu'en Angleterre, les Ministres des Affaires Etrangères du Commonwealth réunis en septembre 1950, mettaient en route un des premiers grands programmes, le plan de Colombo.

 
Le départ de la croisade en faveur du tiers-monde était donc lancé. Dès lors, une avalanche de colloques et conférences internationaux définit les objectifs économiques et sociaux, brassa les idées et prépara indirectement la grande explosion politique des indépendances des empires coloniaux des années 1960.

 
Affrontée à l'apparition d'une centaine de nouvelles nations insuffisamment préparées à assumer seules leur destin, la communauté des anciens maîtres, stimulée par ses propres querelles et la défense de ses intérêts, prit à bras-le-corps le problème.

 
Les plus grandes voix du monde se firent entendre. Celle des Nations-Unies et même celles des grands empires communistes de l'Union Soviétique et de la Chine qui voulaient promouvoir leur empire idéologique face au monde capitaliste et libéral. On peut y ajouter la voix de l'Allemagne renaissante, et celle du Pape Paul VI qui publia en mars 1967, l'encyclique "Populorum progresso".

 
Toutes ces voix, sans exception, offrirent leur argent, leur savoir, leurs capacités techniques et leur philosophie.

 
Il y eut la conception française, synthétisée par le rapport Jeanneney, qui préconisait le respect de la vérité, l'indépendance d'autrui, la discrétion, pour mieux adapter son rôle à l'essentiel, la vertu d'exemple, la spécificité africaine, les moyens financiers et une assistance en experts considérable.

 
La conception britannique, privilégiant le Commonwealth, mais se préoccupant de l'ensemble du monde pour l'accomplissement des aspirations vers un progrès économique et social solide et continu, illustrée par les discours du Chancelier de l'Echiquier Richard Maudling en 1963, la création d'un ministère de l'Outre-Mer, puis la publication d'un "Livre Blanc" en 1965. Bref, une conception morale et réaliste assortie de puissants moyens financiers.

 
La conception américaine, un peu messianique et généreuse, inspirée par un besoin de propager à travers le monde, ses propres idéaux et son expérience du plan Marshall en Europe occidentale.

 
La guerre du Viêt Nam et ses aléas ne furent pas sans conséquences sur un retour à l'isolement nord-américain.

 
Il y eut également, une conception allemande inspirée par une réalité économique et industrielle, dans le droit fil de sa construction, et qui consistait en une sorte de cautionnement par l'Etat de fournitures de marchandises par les sociétés allemandes exportatrices. Mais bientôt, une évolution se dessina vers des crédits à long terme accordés à des conditions non commerciales.

 
Durant la période 1960-1970, le monde entier adhéra à ces philosophies du développement, les Chefs des jeunes Etats les préconisèrent dans tous leurs discours, dressèrent de véritables catalogues de demandes, et promirent de faire tous leurs efforts pour rattraper le temps perdu sous la domination coloniale. Peu importait les systèmes proposés, coopération bilatérale ou multilatérale, on réclamait des crédits et l'on se déclarait prêt à se plier à toutes les analyses, les moyens d'action, les expériences et mêmes les directives des donateurs qui s'effrayaient souvent des multiples dérives.

  

Les grands organismes des Nations-Unies et de la Communauté européenne se mirent en place : FAO (organisation des Nations-Unies pour l'alimentation et l'agriculture), OMS (Organisation Mondiale de la Santé), UNICEF (Organisation des Nations-Unies pour l'Enfance), AID, IDEA (International Development Association), auxquels s'ajoutent la CCCE, l'OCDE, le FMI, la BID, la Banque Mondiale et les organisations non gouvernementales (ONG) etc .

 
Après plus de trente ans, ces appareils constituent toujours une superstructure indispensable pour la coopération mondiale, toujours d'actualité malgré les échecs sans nombre. Les doctrines et les points d'application sont toujours incontournables. Les priorités sont inchangées et les objectifs immuables. Il n'y a rien de nouveau à imaginer sur le fond, tout reste affaire, de volonté et de mise en oeuvre.

 
En voulez-vous des exemples :

 - priorité à l'agriculture pour nourrir les peuples sous-alimentés,

- priorité à l'enseignement à tous les échelons pour former des cadres capables et des

  peuples instruits,

- priorité au regroupement des entités nationales pour former de véritables marchés,

- priorité à la petite entreprise et à l'industrialisation modulée,

- piorité à la paix, priorité à la vie démocratique et à l'organisation économique et

  sociale etc.

 
Mais voilà, on ne manipule pas les hommes comme les plans financiers. Nul n'a encore trouvé la manière d'exorciser les démons de l'humanité en général et de l'Afrique en particulier : la malignité, l'appétit du pouvoir, le goût de l'accaparement, la spéculation, l'affairisme, la vénalité, l'hypocrisie et les despotismes de toute nature.

 
Les quelques mille milliard cinq cent millions de dollars déversés sur le tiers-monde dont un quart sur l'Afrique, n'ont servi en général qu'à acheter des biens de consommation, à favoriser des dépenses inutiles de prestige ou des faveurs politiques.

 
La paix toujours mise en exergue a débouché sur des querelles, des guerres et le désordre. Des flots d'armes et de munitions venues des grandes puissances industrielles ont tué des millions d'hommes, estropié des générations et voué à l'inculture des milliers d'adolescents.

 
La France, pas plus que d'autres, n'a pu parvenir à ses fins, malgré son Ministère de la Coopération, des sommes considérables, et beaucoup de bonne volonté dépensée. Malgré vingt-cinq Ministres de la Coopération en trente-sept ans, tous plein d'ardeur et d'illusions, malgré vingt-cinq discours d'investiture (je les ai tous lus) et vingt-cinq annonces de tournant qu'ils n'ont jamais pu prendre. Trop de doctrinaires en chambre et trop d'intellectuels assis loin des réalités, ont transformé en routine inefficace et stagnante ce qui aurait dû être vie et progrès.

 
Aujourd'hui, le bilan est devenu si décevant que beaucoup sont tentés de baisser les bras qui ne furent jamais très tendus et envisagent de laisser l'Afrique malheureuse à son destin, comme si la misère des deux tiers de l'humanité n'était pas la pierre de touche de notre propre destin et de notre civilisation.

 
Allons-nous revenir aux temps révolus des vieilles querelles d'intérêt. Il parait que les américains menacent nos activités en Afrique ? Ils ne rêvent que de prendre notre place ? Aurions-nous donc conservé des chasses gardées, des propriétés foncières, des droits de regard ? Les anglais, les allemands, les italiens ne seraient pas en reste et font ceci ou cela ! Serions-nous revenus au temps de Lord Lugard, du roi Léopold, de Stanley, de Savorgnan de Brazza ou de Serpa Pinto. A l'approche de l'an 2000, l'Afrique et ses six cents millions d'hommes concernent aussi bien l'Europe que l'Amérique.

 
Il ne peut plus être question d'intérêts particuliers, épisodiques et égoïstes. Personne n'a plus les moyens financiers et technologiques de suffire seul à cette tâche.

 
Une des causes de l'échec de nos actions respectives est dû en grande partie à la dispersion, au double emploi, au manque de coordination et à des réflexes d'ostracisme national datant des siècles passés.

 
Il nous faut donc tirer ensemble les leçons de nos échecs comme de nos réussites. Utiliser au mieux les prestigieux outils de coopération dont nous disposons toujours et repartir sans hypocrisie ni catastrophisme sur le front du grand combat contre la misère et le désespoir.

 
Certes, il faut encore beaucoup de sacrifices, de courage, mais tous les progrès humains sont à ce prix et c'est à cette recherche éclairée par l'expérience et le bon sens que je convie chacun des intervenants à ce colloque.   

  

 

Jean-Pierre DOUMENGE

Directeur du CHEAM

 

La gestion des ressources naturelles

   

Ce qui est frappant sur le plan démographique, c'est que l'Afrique ne représente aujourd'hui que 13 % de la population mondiale alors qu'elle augmente de 3 % par an. Son fort taux de fécondité détermine un taux de natalité de plus de 4,5 %, avec une mortalité qui, par les progrès de la médecine, est descendue à 1,5 %. Par conséquent, en 2030, même si les niveaux de vie et d'éducation s'améliorent, il y aura deux fois plus d'africains en Afrique !

 
A ce jour, ils sont sept cent millions, avec l'Afrique au nord du Sahara. De ce fait, ils vont être un milliard quatre cent mille. Cela posera un certain problème, d'autant plus que la répartition est très mauvaise. Il y a des pays terriblement sous-peuplés, d'autres surpeuplés. On a beaucoup voulu exacerber les phénomènes d'antagonisme ethnique : c'est stupide. Avant, les peuples vivaient en complémentarité ; ce qui est vrai pour le Rwanda, l'est également pour d'autres pays. Il peut y avoir une ethnie à dominance agricole sédentaire, et une ethnie, moins importante numériquement mais plutôt mobile, à dominance pastorale qui ne pourront plus cohabiter dès que la densité de population passera de 20 à 50 habitants au km2. Malgré les efforts de l'agronomie tropicale où l'école française a beaucoup apporté, les mentalités et les systèmes d'éducation n'ont pas été suffisants pour transformer les technologies en moyens d'amélioration de l'adéquation entre "les bouches à nourrir" et les "bras pour les nourrir" ; il y a surpopulation relative dans des lieux où, si nous étions en Amérique du Sud ou en Asie, nous parlerions de sous-population grave. C'est ennuyeux.

 
Les schémas de référence historique ne marchent pas ou marchent mal ; il ne suffit pas de faire de très belles plantations si elles ne sont pas généralisées. En Afrique, les sarclages, le déboisement des zones saoudiennes, savanières ont fini par stériliser les terres. Localement, il y a des communautés, en particulier de jeunes femmes, qui arrivent à être aussi compétitives que des Malaises ou des Françaises, si elles sont bien organisées, mais malheureusement, cela joue sur des facteurs locaux de cohésion de groupe.

 
Cette cohésion traditionnelle, est un des principaux problèmes de l'Afrique. Les jeunes gens n'ont pas toujours accès à la terre. La gérontocratie traditionnelle met très souvent le black-out sur les réserves foncières. Les jeunes sont obligés, pour survivre, de partir à la ville, sorte de "jardin d'Eden" ou, plus exactement, paradis matériel, bien que l'Afrique reste essentiellement terrienne : encore actuellement, 75 % de la main d'oeuvre active est une main d'oeuvre agricole. L'Afrique reste profondément rurale mais n'arrive plus à assumer cette progression infernale de 3 % de population en moyenne par an ; ce qui veut dire localement 6, 8 ,10 % ,et devant la famine, on part !

 
C'est une sorte d'enchaînement : on a surexploité des sols rentables avec 20 habitants au km2 ; dès que l'on est passé à 45 ou 50, la famine est apparue et le peuple africain s'est réfugié dans les capitales, là où l'image est la plus forte.

A la différence d'autres continents, en particulier asiatique et européen, où le développement s'est fait à travers la ville et le maillage des villes dans la campagne, on a abouti à une macrocéphalie des capitales qui a drainé tous les meilleurs. Il n'y a pas ces relais régionaux que sont nos métropoles moyennes régionales.

 
Chaque fois que je reviens en Afrique, je constate que finalement, lorsqu'il y a convergence de facteurs à la fois socio-culturels et technico économiques, il peut y avoir des réussites. Pourquoi y-a-t-il des réussites en certains endroits seulement ? Les éléments d'optimisme sont modérés et les pôles de réussite sont très limités : les grandes paysanneries restent à la remorque ; sur le plan urbain, on a fait le saut de l'industrialisation (puisque cette dernière, en terme de produit intérieur brut global africain représente 14 %). Ce qui a été l'élément décisif de l'urbanisation, du développement et de la rénovation des agricultures en France et en Europe, n'a pas marché en Afrique. Nous sommes passés tout de suite à une société urbaine de services non productifs. Par clientélisme des appareils d'Etat, on en est arrivé à l'hyper profit des administrations ; sur le moment, c'était intéressant car enfin, on nourrissait les africains !

 
Ceci était d'autant plus intéressant que l'expression "manger", est quelque chose de fondamental en Afrique. Dans notre esprit européen, on a pensé qu'il était bien d'avoir des infrastructures pour arriver à se débrouiller puisque les décolonisations ont été moins difficiles et douloureuses, en général du moins, dans l'espace francophone au sud du Sahara, que dans l'autre partie du globe. On a pensé pouvoir utiliser les infrastructures, les équipements collectifs et, puisqu'il y a progression de la population, on a pensé que si celle-ci est bien éduquée et saine sur le plan médical, on développera l'ensemble du continent. Finalement, cette chimère sympathique, qui était fondée au début des années soixante, s'est peu à peu étiolée, d'autant que les ressources n'ont pas développé de plus-value locale.

 
Même les pôles d'activités, notamment miniers, ne sont que des enclaves d'un monde non africain qui utilise une main d'oeuvre locale pour l'extraction, tandis que la gestion et l'encadrement sont assurés par des personnels venus de l'extérieur du continent. Trente ans après les indépendances, le fonctionnement est identique. Même le raffinage du pétrole en Afrique est très limité. La valeur ajoutée du diamant se fait à Anvers, pas sur place. Il y a toute une valeur ajoutée qui aurait pu être créée en Afrique.

 
Il y a perte des substances parce que le continent tout entier a besoin de la valeur ajoutée créée pour nourrir physiquement et intellectuellement ses populations, afin qu'elles se réalisent dans des emplois stables. Dans l'économie formelle, on a loupé les transferts de technologies. Par contre, tout ce que l'on appelle l'informel (l'artisanat local, en fait, n'a rien d'informel !) c'est de l'économie qui n'a pas de référence dans notre monde développé, mais qui a sa logique propre à déterminer une classe d'entrepreneurs. Il faut que les Etats et leurs représentants n'imposent pas trop ce type d'entrepreneurs. Chacun sait que l'économie d'Etat n'est pas des plus rentables et ce n'est pas une réalité propre à l'Afrique ; si on veut que les gens produisent plus et bien, il faut leur laisser une marge d'autonomie.

 
Au départ, les économistes ne se sont pas intéressés à l'informel ; les pouvoirs publics non plus. C'est la raison pour laquelle nous avons là une base pour une nouvelle économie libérale. Les objectifs économiques vont changer ; il va falloir prendre appui sur la dévaluation du franc CFA, pour ce qui est de l'espace francophone, pour réussir à la fin des années quatre-vingt-dix, ce que l'on a raté dans les années soixante.

 
Les ingrédients existent pour un épanouissement de l'Afrique, mais encore faut-il que les mentalités, en particulier les élites qui se renouvellent progressivement, sachent faire la différence entre le public et le privé au cours du prochain millénaire. Qu'il y ait de la corruption comme partout, à hauteur de 5 % , reste tolérable, mais à hauteur de 90 % c'est une trop forte perte de capital.

 
D'autre part, une génération ne peut véritablement se développer que si elle prend en compte le patrimoine de celles qui l'ont précédée. Au moment des indépendances, on a trop vite évacué le patrimoine pré-européen, dénigré le patrimoine de la colonisation (ce dernier n'ayant pas été un racket organisé comme certains voudraient le faire penser).

 
Le développement économique et l'équilibre social, passent avant tout par la connaissance cohérente de sa propre culture. La démocratie commence par la compréhension de ce qui fait la plus-value de la solidarité sociale, quelle que soit l'échelle nationale ou internationale. Ces cultures pourront s'épanouir grâce aux plus-values issues des outils étatiques modernes. Naturellement, il faudra que les personnes qui seront à la tête des Etats soient irréprochables de moralité sinon, comme d'autres avant-eux, ils détourneront l'argent.

 

 

Michel Roussin

Ancien Ministre de la Coopération ; Président du Comité ACP du CNPF ; Adjoint au Maire de Paris

 

Les entreprises françaises en Afrique

Certains analystes n'hésitent pas à évoquer le spectre d'un épuisement de la politique africaine de la France et le risque de voir notre influence et notre capital d'amitié sur le continent engagés dans un déclin irréversible.

 
Ainsi, la dévaluation du franc CFA intervenue en janvier 1994 est encore trop souvent perçue comme étant le point de départ d'un désengagement de la France en Afrique. Il n'empêche que cette mesure a eu des effets bénéfiques sur la politique macro-économique des pays de la zone franc. Elle a permis d'assainir le marché. A partir de l'observatoire mondial qu'est le FMI, un constat aujourd'hui s'impose : certains pays connaissent une réussite exemplaire grâce à laquelle l'ensemble de la région devrait bénéficier d'une croissance du PIB réel de l'ordre de 6 % en moyenne en 1997. Il faut se rappeler qu'en 1991, la croissance du PIB par tête en Afrique subsaharienne était négative de -2 % ! Avant le 12 janvier 1994, date de la dévaluation, le taux de croissance était donc proche de zéro. Au-delà de ces chiffres, plusieurs indices me laissent penser qu'il s'agissait de la bonne mesure car elle aura permis de déclencher l'aide multilatérale et s'est traduite par une prise de conscience des Africains, qui se sont mis à respecter les mesures préconisées (pour ne pas dire exigées) par les organismes internationaux.

 
L'électrochoc de la dévaluation et les pressions de la France sur les institutions internationales ont été suivis assez rapidement de signes positifs, comme l'effacement de la dette, qui ont encouragé les Africains à poursuivre leurs efforts. Il fallait absolument que nos partenaires se rendent compte que la situation avait changé, que la France formulait un certain nombre d'exigences, notamment que l'effort global soit partagé par tous et, bien entendu, par les Africains. J'estime d'ailleurs que ceux, parmi les Africains, qui ont critiqué la France au motif "quelle se retirait" devraient être les premiers à réinvestir dans leur propre pays et y faire redémarrer l'épargne. Ceux qui, aujourd'hui, se retirent de ce marché, font une mauvaise analyse, car ils n'ont pas perçu l'évolution des mentalités, la montée en puissance d'une nouvelle classe politique, ni l'effort entrepris pour attirer des investisseurs étrangers. Sur ce plan, les Africains ne s'adressent pas exclusivement aux Français. Les investisseurs européens semblent aussi être sensibles à l'amélioration de la situation.

 
Car il faut bien admettre qu'à l'heure où les flux de l'Aide Publique au Développement (APD) sont en constante régression, la clé de la croissance africaine, et donc de son développement, réside de toute évidence dans l'investissement privé, international et national.

 
Or, la France demeure le principal partenaire économique et le premier investisseur étranger en Afrique.

 
Le nombre de filiales d'entreprises françaises sur l'ensemble du continent, hors Maghreb, est particulièrement significatif : plus de mille, dont la majeure partie, il est vrai, en zone franc. "Les groupes français sont importants en zone francophone. Ils sont complétés par des centaines de PME/PMI indépendantes, dans les activités industrielles, de commerce et de services" (Extrait du rapport Prouteau - 1995). Hors banques et pétrole, les investissements sont souvent dirigés vers des secteurs assez peu capitalistiques et à fort contenu de main d'oeuvre (agro-alimentaire, textile, verre, distribution ...)

 
Il s'agit d'entreprises relativement prospères, et qui ont plutôt tiré parti de la dévaluation du franc CFA.

 

La dévaluation a, assurément, pénalisé certaines sociétés, en particulier dans le secteur de l'importation des produits de consommation, mais elle en a favorisé d'autres, notamment les industries tournées vers l'exportation, ou vers la substitution d'importations, dès lors que la part des "intrants" n'était pas excessive.

 
Ce fut le cas, pour n'en citer que quelques-unes, des industries du textile (Niger, Burkina-Faso, Côte d'Ivoire), des matières plastiques et de la conserverie alimentaire (Côte d'Ivoire).

 

Les flux d'investissements français en zone franc

 
La zone franc se caractérise par le poids substantiel des entreprises françaises (près de huit cent sociétés), qui représentent souvent  plus de 40 % du stock d'investissement direct étranger (IDE) dans les différents pays.

 
Les intérêts français sont fortement concentrés sectoriellement et géographi-quement : les services marchands, l'industrie et l'énergie regroupent 75 % des opérations. 85 % de l'IDE français est concentré sur quatre pays : le Gabon, le Sénégal, la Côte d'Ivoire et le Cameroun. Au Sénégal, les privés français remportent généralement tous les marchés, à tel point que l'on peut parler d'effet de seuil car nos entreprises détiennent la quasi totalité des parts de marchés dans les principaux secteurs. La France est le premier investisseur au Cameroun, et ce dans tous les secteurs (primaire, secondaire, tertiaire).

 
Malgré les lourdeurs administratives évoquées par nombre d'industriels, le cadre règlementaire des investissements a évolué dans un sens plus libéral. L'exemple de la Côte d'Ivoire est symptomatique de l'évolution des dispositifs d'incitation à l'investissement, avec la création du "Centre de Promotion des Investissements en Côte d'Ivoire".

 
D'autre part, tous les pays de la zone ont décidé d'accepter, depuis 1996, les obligations de l'article 8 du FMI, qui interdit en particulier les restrictions aux paiements, la pratique de taux de change multiples ou des dispositions monétaires discriminatoires, favorisant ainsi un environnement favorable aux investissements.

 
Les entreprises françaises jouent également un rôle majeur dans le processus de privatisations, entraînant une reprise des IDE. Citons à cet égard le cas de France Télécom qui devrait débourser six cent soixante seize millions de francs pour le rachat de 33 % de la SONATEL au Sénégal, le cahier des charges prévoyant en outre deux milliards de francs d'investissement à l'horizon 2006.

 
Suite au rachat partiel de la Cie ivoirienne de Télécom (CITELCOM), France Télécom s'est aussi engagée à investir plusieurs milliards de francs à moyen terme.

 
Autres exemples au Sénégal dans le secteur de l'électricité avec la SENELEC, ou au Cameroun avec la REGIFERCAM (transport ferroviaire).

 
Trois axes de travail sont actuellement privilégiés afin d'augmenter de manière significative les investissements étrangers en zone franc :

 - poursuivre les efforts visant à assurer une plus grande sécurité sur les plans  juridiques, fiscaux et douaniers,

- développer un véritable marché régional,

- améliorer le fonctionnement des circuits de financement des entreprises afin d'abaisser le coût du crédit,

 
 

Le rôle des PME/PMI françaises

 
Grâce à leur savoir-faire, nos petites et moyennes entreprises peuvent conquérir des parts de marché, avec des partenaires africains.

 
En se portant sur des créneaux d'investissement rentables, en participant à des opérations conjointes avec des sociétés locales, ce partenariat doit s'établir sur des bases d'intérêt mutuel et dans une perspective de moyen ou long terme. La contrepartie est que les Africains proposent aux investisseurs des garanties de stabilité, de transparence et de sécurité dans le cadre des affaires. Il ne faut pas non plus négliger les avantages financiers ou fiscaux temporaires. C'est ainsi que dans un contexte assaini, nos entreprises se sentiront plus à l'aise.

 
Le renforcement de l'Etat de Droit est aujourd'hui une condition déterminante de la relance des investissements en zone franc. Pour cela, il faut mieux prendre en compte les propositions des entreprises dans la définition des politiques économiques. Nos amis africains ont bien perçu ce message fréquemment répété.

 
Considérant la taille actuelle des marchés africains, les PME françaises sont des acteurs idéaux pour développer des partenariats industriels et commerciaux avec leurs homologues africains. Elles rencontrent toutefois des obstacles, dont les principaux sont d'ordre financier et relationnel :

 
Les PME ont d'importantes difficultés à trouver des financements adaptés à leur structure (elles représentent un risque pour les banques, d'où des taux de crédit prohibitifs), et pour gérer les problèmes de trésorerie liés à leurs investissements (délais d'instruction des dossiers de financement et de déblocage effectif des fonds après accord). Ces freins se vérifient autant auprès des institutions financières locales que françaises ou multilatérales. Pour sa part, le Conseil National du Patronat Français (CNPF) s'efforce d'appuyer directement les PME ayant des projets sur la zone Afrique Caraïbe Pacifique (ACP) afin d'obtenir des financements européens, d'encourager les partenariats, d'intervenir auprès de la Banque Africaine de Développement (BAD) pour l'octroi de lignes de crédits adaptés aux micro-projets.

 
La mise en relation est un autre frein. A cet égard, les bailleurs de fonds internationaux, comme l'Union européenne ou la BAD, ont pris conscience de la nécessité d'une politique d'appui au secteur privé et, de facto, aux partenariats industriels et commerciaux, générateurs d'emploi, de transfert de savoir-faire et de richesse.

 
Néanmoins, ces institutions ne sont pas dotées de moyens permettant de favoriser des rencontres entre partenaires potentiels. Il serait donc opportun de créer une structure fonctionnelle de rapprochement, entre acteurs français et africains, pouvant déboucher sur un vivier de projets susceptibles de répondre aux critères de financement des bailleurs de fonds.

 
Dans ce cadre, le CNPF conduit régulièrement des délégations d'entrepreneurs français en Afrique et accueille réciproquement leurs homologues à Paris.

 
Nous développons parallèlement un projet de Bureau de Coopération industrielle, implanté en Afrique et en France, avec l'objectif de confronter offres françaises et africaines.

 

Vers l'élargissement de notre présence économique à l'ensemble du continent

 
Les entreprises françaises ne se limitent plus au seul "pré carré" francophone, mais s'intéressent désormais à l'Afrique, dans sa globalité.

 
Ainsi l'Afrique australe, dominée par le poids de l'Afrique du Sud, et qui représente à elle seule plus de la moitié du PIB de l'Afrique subsaharienne, suscite un intérêt croissant de la part de nos entreprises.

 
Les exportations françaises vers cette région sont de l'ordre de huit milliards cinq cent mille francs, dont un peu plus de cinq milliards vers l'Afrique du Sud où la France était le septième fournisseur en 1996 avec une part de marché de 3,6 %.

 
Il faut reconnaître que, dans cette zone, la progression très rapide des parts de marchés sud-africaines rend plus difficile de maintenir, voire de développer notre présence globale. Mais les entreprises françaises ont cependant réussi à remporter quelques grands contrats très porteurs dans la période récente.

 
Mentionnons en particulier l'attribution, à Alcatel et TRT/Lucent Technologies, de contrats de près de trois milliards de francs en Afrique du Sud pour l'installation de quatre cent mille lignes téléphoniques. Dans ce même pays, l'octroi à un consortium conduit par Bouygues, du contrat de construction et de gestion de la future autoroute Witbank-Maputo pour près de cinq milliards de francs. Au Zimbawe, les contrats téléphoniques remportés par SAT et TRT/Lucent Technologies pour plus de deux cents millions de francs, etc. Toutefois, dans de nombreux secteurs, les entreprises sud-africaines sont incontournables. La stratégie française doit en tenir compte, ce qui implique souvent des alliances dans le cadre de joint-ventures ou de partenariats pour les grands projets, avec les Portugais notamment en Angola ou au Mozambique.

 
En Afrique orientale, et particulièrement en Ethiopie, notre "percée" est assez significative. L'agressivité commerciale française sur ce nouveau marché est actuellement plus forte que celle des Américains.

 
Aujourd'hui, trois cents entreprises françaises y sont présentes, contre trente en 1993.

 
En mai 1997, la plus grande exposition commerciale organisée à Addis-Abéba (Ethiopie) a rassemblé cent vingt-six entreprises françaises, et nos investissements sont déjà nombreux dans ce pays. Citons la société BGI (Brasseries et Glacières Internationales, groupe CASTEL), qui a investi vingt-cinq millions de dollars américains dans une brasserie à quatre cent cinquante kilomètres d'Addis Abéba. Dans le domaine des infrastructures, SPIE Enertrans avec cent cinquante millions de francs pour la construction de lignes électriques, ou la SOGEA avec trois cents millions de francs pour la construction de routes.

 
Je ne mentionnerai en outre, que pour mémoire, une demi-douzaine de joint-ventures franco-éthiopiennes pour des investissements de moindre importance.

 
Ces exemples montrent que l'approche des chefs d'entreprise français sur les marchés africains est moins franco-française et s'oriente de plus en plus vers une stratégie d'alliances, de partenariats européens, voire locaux.

 
De plus, l'entreprise française ne raisonne plus en terme de potentialités d'un marché national, mais régional.

 
Globalement, nos intérêts ne peuvent que tirer parti d'un essor de l'investissement privé, international ou local, qui génèrerait un surplus de croissance économique et augmenterait le pouvoir d'achat local : dès lors, l'explosion démographique de l'Afrique ne serait plus un facteur de paupérisation, mais bien un enjeu marchand.

 
Pour cela, il est indispensable de favoriser et de conforter les projets nouveaux, les initiatives émanant de promoteurs locaux, de plus en plus responsables et compétents.

 
Enfin, la soi-disant rivalité commerciale franco-américaine doit être perçue en termes de concurrence loyale, et surtout de complémentarité sur de nombreux marchés.

 
L'Afrique, pour sa part, doit persévérer dans le redressement de ses grands équilibres budgétaires, mais doit aussi remplir une condition absolue : un environnement institutionnel propice à une meilleure rentabilité des investissements, un cadre instaurant durablement la confiance.

 
Monsieur Michel ROCARD déclarait récemment : "l'Afrique a besoin d'un coup de main, mais elle a besoin de s'aider elle-même".

  

 

Général Bernard NORLAIN

Ancien directeur de l'IHEDN

 

 
Les aspects stratégiques

 
Les conflits de ces derniers mois en Afrique, notamment dans l'ex-Zaïre et le Congo, illustrent bien l'état actuel de la situation stratégique de ce continent. Une violence généralisée et une communauté internationale impuissante.

 
En réalité, cette impuissance de la communauté internationale est avant tout une volonté d'impuissance, une marque d'indifférence. Une indifférence politique et stratégique face aux convulsions qui déchirent un grand nombre de pays africains.

 
En effet, après la chute du mur de Berlin et l'implosion du bloc communiste et donc la profonde modification du paysage géopolitique mondial qui a suivi, l'Afrique a cessé d'être un enjeu stratégique majeur. Tout le monde pensait qu'à la fin du conflit Est-Ouest, l'Afrique poursuivrait son bonhomme de chemin. En réalité, la fin des tutelles politiques a libéré toutes les forces internes du continent et les luttes permettent maintenant tous les débordements. Cette attitude a eu comme conséquence une marginalisation de l'Afrique sur la scène mondiale et un désintérêt, voire un désengagement de la part des pays traditionnellement présents sur ce continent.

 
La France notamment, a vu sa politique africaine sévèrement critiquée et violemment contestée dans son essence même. Au-delà d'une critique portant sur la modernité de cette politique, la remise en cause visait l'intérêt pour la France de mettre en oeuvre une politique dorénavant coûteuse et inutile.

 
Pour ces détracteurs, le véritable enjeu se situait sur le continent européen, dans l'ouverture à l'Est et la construction européenne. Aussi, dès le début des années quatre-vingt dix, la politique africaine de la France est devenue hésitante, ambiguë, suscitant une grande inquiétude chez nos amis africains qui redoutaient un désengagement et un retrait français de ce continent.

 
Or, Fernand Braudel l'a fort bien exprimé, notre pays, de par sa situation géographique est un carrefour ; notre héritage celte coexiste avec notre héritage latin ; nous sommes à la charnière entre le Nord et le Sud et nous devons, non seulement assumer cet héritage, mais en faire un atout.

 
De plus, le balancier stratégique, comme cela arrive souvent, ramène le continent africain sur le devant de la scène pour des raisons démographiques, économiques, politiques.

 
Il convient, bien sûr, d'apprécier correctement les différents aspects stratégiques, et de tenter de dégager les lignes de forces autour desquelles organiser notre politique africaine plus que jamais indispensable.

 

Les enjeux stratégiques

 
L'Afrique n'a jamais été un continent en paix, mais la période coloniale, puis la guerre froide avaient donné une certaine rationalité aux nombreux conflits qui ont secoué l'Afrique pendant presque un siècle. Ou tout au moins une rationalité qui nous était propre. Aujourd'hui, nous avons affaire à un nouveau type de conflictualité, à une véritable mutation de la conflictualité, comme l'ont fort bien expliqué Jean-Marc Balencie et Arnaud de La Grange dans leur livre "Mondes rebelles".

 
Une recrudescence des conflits internes, caractérisés par le fait qu'il n'y a plus de distinction entre conflits inter ou intra-Etats. Ce qui met bien en évidence le décalage de certains discours officiels qui s'obstinent à vouloir maintenir une dichotomie commode mais complètement irréaliste.

 
Cette clarification commode et un peu hypocrite servait de garde-fou pour les actions militaires, la menace extérieure relevait des accords de défense, la rebellion interne était laissée à la charge du pays concerné, quitte à l'aider de façon non officielle mais ce n'était plus l'affaire des diplomates.

 
Cette distinction n'est plus possible ; les ethnies en lutte contre les autres sont toujours situées sur deux ou plusieurs pays limitrophes ; chacun se défend en essayant, par la manipulation d'une ethnie, de créer chez l'agresseur supposé des problèmes identiques, et tout se complique encore s'il y a en cause des enjeux économiques majeurs : pétrole, diamants, etc. Les revendications d'ordre politique dégénèrent en conflits d'intérêts, les bandes armées travaillent pour leur propre compte.

 
Il se crée en Afrique des zones où les logiques de guerre s'expliquent moins par l'ambition de prendre le pouvoir que par la volonté de réserver pour soi-même des ressources naturelles. L'ouvrage "La criminalisation de l'Etat en Afrique" illustre bien ce propos.

 
Progressivement, la carte politique de l'Afrique évolue ; il apparaît ce que l'on appelle pudiquement des zones grises, et des noyaux durs se constituent autour des régions à fort potentiel économique.

 
Les nations extérieures au continent se trouvent impuissantes devant cette situation. Elles répugnent à s'engager devant le coût de telles opérations et elles disposent de moins en moins de personnels qualifiés pour analyser l'évolution des crises.

 
Par ailleurs, ces conflits internes se caractérisent aussi par une radicalisation qui recherche la victoire totale au moyen de "l'élimination radicale de l'Adversaire", c'est-à-dire non seulement les combattants ennemis, mais également les femmes, les enfants, soit l'ensemble de la communauté qu'ils constituent. Les grands conflits africains récents sont ainsi marqués par un refus du compromis. 

 
         * Les conflits sont d'essence ethnique. Ils suivent les lignes de fracture ethnique. Une vingtaine de pays en Afrique sont concernés. C'est à la fois la conséquence de la mondialisation qui provoque en retour une crispation identitaire et une marginalisation de l'Afrique. Mais c'est aussi la conséquence du legs d'un modèle d'Etat moderne, mal adapté aux sociétés africaines, et de la prime à la démocratisation du début des années quatre-vingt dix.

 
En effet, l'opinion démocratique a rapidement montré ses limites et s'est révélée incapable de transcender les clivages traditionnels.

 
Le passage à la violence pour les groupes exclus, souvent des ethnies, s'est révélé le moyen le plus sûr et le plus rapide pour accéder au pouvoir.

 
Je ne dis pas qu'il faille abandonner l'objectif démocratique, bien au contraire, mais il ne faut pas la plaquer sur une réalité qui n'est pas encore prête. Ce qu'a fort bien exprimé Monsieur le Ministre Charles Josselin en parlant des voies de la démocratie "à son rythme et selon ses traditions".

 
         * Une prolifération d'armements modernes qui non seulement accroît et radicalise la violence, mais qui aussi augmente les risques et les niveaux de toute intervention extérieure.

 
Cette nouvelle conflictualité qui se caractérise en définitive par son niveau de violence et sa complexité a bien sûr des conséquences dramatiques pour l'Afrique. Elle détient le triste record du nombre de réfugiés avec six millions sept cent mille personnes en 1995, auquel il faut ajouter les "déplacés" (réfugiés dans leur propre pays), soit onze millions huit cent mille africains (43 % du total mondial), contre seulement sept millions quatre cent mille en 1994. Vingt millions de personnes sont menacés de famine dans neuf pays africains.

 
L'Afrique sub-saharienne est devenue un vaste champ d'observation de nombreuses formes de la violence politique contemporaine. Elle provoque de plus la destruction quasi totale de production, de l'infrastructure économique et sociale.

 
Dans cet environnement instable, les pays africains se sont rapidement aperçus que les solidarités anciennes entre la France et l'Afrique avaient disparu sans vraiment laisser la place à une politique véritablement décidée à les aider dans leurs difficultés.

 
En revanche, les Etats-Unis, bien que l'Afrique ne figure pas dans leurs priorités stratégiques, ont semblé développer une nouvelle politique hégémonique et apparemment anti-française puisque la France était encore la seule puissance à vouloir conserver, malgré tout, une certaine politique africaine.

 
Les Etats-Unis ont beaucoup critiqué la France. En octobre 1996, Warren Christopher, lors d'un voyage en Afrique, a stigmatisé le "domaine privé", le maintien de "liens paternels", "l'exercice d'un patronage exclusif sur des sphères d'influence". Sur le terrain, les actions récentes ont également démontré cette vision américaine de l'Afrique.

 
En réalité, on peut discuter à l'infini de l'existence d'une véritable politique africaine des Etats-Unis. Mais plus qu'une vision, il y a l'évidence d'un "imperium" américain.

 
L'Amérique est la seule surpuissance mondiale ; il est donc inévitable qu'elle soit présente partout, d'autant plus que sa présence est réclamée par tous, y compris par la France. Mais cet interventionnisme a cependant ses limites : la politique africaine des Etats-Unis reste à la mesure de leurs intérêts économiques, l'aide reste très limitée et depuis l'expérience somalienne, ils évitent soigneusement d'engager leurs hommes sur le terrain.

 
Quoi qu'il en soit, cet "activisme" américain a mis en évidence le fait que l'Afrique redevenait un enjeu stratégique, particulièrement pour la France. Non seulement parce qu'il cristallisait des divergences franco-américaines, mais surtout les crises qui se succèdaient sur fond d'immobilisme économique, d'effondrements de structures étatiques, mais aussi de très forte poussée démographique et de ressources naturelles considérables, ne pouvaient laisser indifférentes les grandes puissances, et pas seulement pour des raisons humanitaires.

 
Les grandes puissances ne peuvent éviter de s'intéresser à ces problèmes sous peine de les voir déborder chez elle par le biais notamment des mouvements de populations.

 

Une nouvelle politique africaine française

 
La France possède en Afrique des intérêts politiques, économiques, culturels et militaires qui se sont imbriqués les uns dans les autres au cours de plus d'un siècle de présence.

 
Progressivement, certains d'entre eux sont devenus des intérêts partagés entre les français et les africains, qu'il s'agisse de la francophonie, des questions de sécurité intérieure ou de développement économique. La politique africaine de la France a d'abord été une politique basée sur les relations humaines. Des liens profonds se sont établis, ils ont orienté de façon permanente la politique africaine de la France. Cette "personnalisation" s'est avérée efficace pendant toute la période où il s'agissait de maintenir le plus possible l'Afrique hors de l'influence communiste ; elle s'est traduite par des interventions directes dans des affaires intérieures et les alliés de la France s'en trouvaient satisfaits.

 
Il était évident que le nouveau commerce stratégique, l'activité des Etats-Unis, l'arrivée de nouvelles générations, la diminution des moyens appelaient une remise en question de notre système. Or, "l'après La Baule" a montré la difficulté qu'avait la France à sortir du discours classique et du double langage, ce qui s'est traduit par des hésitations, un désengagement et a conduit aux échecs de la région des Grands Lacs et du Zaïre.

 
L'action militaire de la France en Afrique a suivi l'évolution des relations globales : elle est hésitante et souvent irrésolue. A une période où les intérêts français en Afrique sont menacés, la France semble s'orienter vers un désengagement militaire qui est une conséquence logique du relâchement des liens politiques.

 
Or, le fait militaire reste primordial dans la vie politique africaine, pour de multiples raisons, mais d'abord parce que ce dont a besoin avant tout ce continent, c'est de sécurité. Il n'y a pas de développement possible sans sécurité.

 
Pour cette raison, la coopération militaire française doit rester un pilier essentiel d'une politique africaine modernisée, telle qu'elle s'ébauche, malgré ses avatars, depuis quelques années et qu'elle se précise maintenant.

 
Cette nouvelle assistance militaire doit, ou devrait, s'articuler autour des points suivants :

 

         * Une présence militaire française en Afrique réaffirmée. Le gouvernement a annoncé, il y a quelque temps, les mesures de redéploiement de notre dispositif prépositionné qui réduiront globalement le volume de nos forces de 25 %. Ce redéploiement est tout à fait logique, mais il ne doit pas répondre seulement à des considérations budgétaires ou de restructuration militaire hexagonale. Il doit au contraire contribuer à marquer notre solidarité à l'égard des pays africains.

 
Les bases militaires prépositionnées marquent de façon évidente la solidarité politique de la France. Encore faut-il que ses forces soient bien admises dans le pays. C'est en général le cas, sauf en Centrafrique où, dès 1979, les forces françaises ont fait l'objet d'actes hostiles de la part de la population de Bangui.

 
Pour que ces forces soient bien admises, il faut qu'elles s'intègrent dans la vie du pays. Cet objectif est actuellement atteint par deux moyens :

          -  la présence des familles qui, outre qu'elle constitue un signe politique fort, est un facteur d'intégration important. Cette pratique permet des séjours plus longs donc plus formateurs.

          - la mise en place de personnels expérimentés, formés progressivement au cours de leur carrière aux spécificités de l'action en Afrique et qui constituent un atout irremplaçable pour la compréhension des problèmes, la formation des plus jeunes et la prise en compte rapide des situations de crise. Ces personnels possèdent de solides capacités d'adaptation et une parfaite maîtrise de la vie en campagne, deux des principales qualités nécessaires au succès des actions militaires.

 
Ces forces prépositionnées constituent autant de bases logistiques irremplaçables dans les actions extérieures ; elles permettent de diminuer le coût des soutiens, toujours onéreux à mettre en place, à partir de rien, dans une conjoncture de crise ; elles constituent des réserves de personnes déjà acclimatées, disposant d'une bonne mobilité stratégique à partir des plates-formes aéroportuaires locales ; elles offrent au pouvoir politique la possibilité de conduire, s'il le souhaite, des actions de longue durée.

 
Il faut ajouter enfin que les forces prépositionnées créent autour d'elles un climat de sécurité particulièrment favorable aux activités économiques de toute nature, ainsi qu'aux personnels expatriés et à leurs familles.

 
Il est évident que toute modification du dispositif prépositionné est interprété par les gouvernements et les populations comme un signe politique : il faut donc être particulièrment attentif à obtenir un consensus sur les mesures envisagées, à ne pas, pour des satisfactions à court terme, hypothéquer les capacités d'action du futur, à ne pas créer un fossé entre les militaires français et la population, à ne pas sous-estimer l'impératif de former les personnels dans les domaines spécifiques des actions en Afrique, à ne pas enfin, desserrer les liens entre les cadres français et les cadres africains qui constituent des avantages considérables dans la gestion des crises.

 
La présence militaire en Afrique doit donc être maintenue dans ses objectifs politiques et dans sa forme.

 

         * Renforcer l'autonomie des pays africains. Pour préserver ses enjeux stratégiques, la France, en liaison avec ses alliés, doit aider les africains à résoudre leurs problèmes et à maintenir à l'intérieur des Etats la sécurité sans laquelle aucun progrès social ou économique, donc politique, n'est possible. Il s'agit, bien sûr, tout d'abord, d'aider les africains à prendre en main leur propre destin, mais en étant prêt si nécessaire à venir renforcer leurs entreprises.

 
L'idée d'amener les Etats d'Afrique à prendre en main leur destin date de quelques années, même si celle de créer une armée interafricaine est un peu plus ancienne. Cette responsabilisation est certainement la voie à privilégier, mais elle ne doit pas servir d'excuse à l'inaction. Il s'agit de construire un véritable outil opérationnel en tirant les enseignements de ce qui a déjà été fait dans le cadre de l'ONU, et en dressant un inventaire des possibilités des Etats africains.

 
En premier lieu, comme l'a annoncé le Ministre des Affaires Etrangères, il faut soutenir la mise en place et le fonctionnement du mécanisme de prévention des crises et gestion des conflits créé par l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) en 1993.

 
Il faut ensuite permettre la constitution et l'engagement de forces interafricaines mises sur pied, pour l'instant, sous la bannière de l'ONU puisque l'OUA ne dispose ni du poids politique, ni des ressources nécessaires.

 
La tendance initiale avait été de créer une force interafricaine permanente. Ce projet n'a pas reçu l'accord des chefs d'Etats contactés. Une position plus pragmatique a été définie depuis le concept français du "Recamp" qui semble prévaloir actuellement. Il préconise la sélection, dans chaque Etat volontaire, d'unités susceptibles d'être engagées, la coordination de ces préparations se faisant de façon souple par l'intermédiaire des états-majors concernés, le choix des commandants de forces et la composition de celles-ci étant décidé au moment de chaque crise.

 
Cette solution a déjà été mise en oeuvre en République du Centrafricaine avec la "Misab", mais elle implique qu'une autorité extérieure au continent : un pays ou un groupe de pays, prenne en compte l'essentiel des soutiens logistiques, l'acheminement des forces sur les lieux d'engagement et l'assistance technique opérationnelle éventuellement nécessaire. 

 
C'est dans cette voie que se sont engagés notamment les Etats-Unis, le Royaume Uni et la France. Les dernières décisions annoncées par ces pays sont les premières pierres d'une mise en oeuvre concrète de cette politique.

 
Au moment où se déroule notre colloque, a lieu à Dakar un séminaire réunissant de nombreux pays sur ce thème. Des exercices militaires sont programmés dans les prochains mois pour valider le concept et les premières réalisations.

 
Bref, une politique est en train de se mettre en place, mais ceci veut dire que la France et les autres nations européennes préoccupées par la sécurité en Afrique ne sont pas à la veille de pouvoir se décharger de leurs responsabilités actuelles.

 

         * Une assistance militaire légitimée. L'aide que peuvent fournir directement les forces armées françaises comporte trois volets :

 
         -  tout d'abord, la coopération entretenue auprès des armées africaines. Elle constitue un outil privilégié car elle peut renforcer et aider les systèmes militaires de l'intérieur ; les coopérants techniques sont à même de déceler les domaines dans lesquels une action est possible et de définir les moyens nécessaires. Il ne s'agit pas de vastes entreprises, mais comme l'a souligné Monsieur Michel Roussin dans "Afrique Majeure", de conduire des actions dans des créneaux de progrès avec imagination, persévérance et modestie. En cas de crise, cette coopération peut être renforcée par des cadres connaissant déjà ce pays et augmenter ainsi l'efficacité de son assistance.

          -  le deuxième volet est celui de la formation. Il est en cours de développement mais la formation doit être conduite avec le souci de l'adaptation aux besoins des stagiaires.

 
La formation des cadres africains dans les écoles est indispensable et obtient d'excellents résultats. La création d'écoles de formation en Afrique permet d'accueillir plus de stagiaires et souvent dans des conditions mieux adaptées. Cette procédure doit être développée, car sur le plan des matériels et sur celui du niveau de qualification des cadres, l'armée française et les armées africaines divergent.

 
Le développement de l'information, tant dans le système d'armes que dans les procédures de gestion, fait que les stagiaires africains sont dépassés par des stages qu'ils abordent avec un niveau technique informatique insuffisant et qui se déroulent sur des matériels qu'ils ont très peu de chance de voir arriver en dotation dans leurs unités. Il faut donc créer des écoles adaptées aux besoins réels et en assurer l'encadrement et le fonctionnement.

 
Il ne faut toutefois pas supprimer la totalité de la formation en France, dans tous les domaines où elle est compatible, particulièrement dans celui de la formation des officiers. Elle doit être maintenue à un niveau de qualité élevé car elle est l'occasion de créer des liens de camaraderie et de faciliter l'interopérabilité des forces, ces deux éléments sont particulièrement utiles voire indispensables dans la gestion des crises.

 
         -  Le troisième volet est bien entendu l'assistance opérationnelle directe à partir des forces prépositionnées? ou à partir de France avec des moyens opérationnels en alerte ou mis sur pied à cette occasion. La gestion des crises actuelles en Afrique ne peut plus se contenter uniquement des modules de force traditionnels. La complexité des problèmes à traiter exige, pour chaque crise, la mise sur pied de détachements composés à la demande. Pour les missions difficiles, les soldats ne sont pas interchangeables. Il y a, dans ce domaine de l'action opérationnelle, un effort considérable à faire.  

 
Cet effort doit aboutir à un développement du savoir et à la volonté de l'exploiter et de le privilégier. L'armée française doit s'attacher à développer chez certains cadres et dans certaines unités la connaissance de l'Afrique. La banalisation actuelle du service en Afrique aboutit inéluctablement à la dispersion d'une expérience qui deviendra de plus en plus superficielle et les unités engagées en action extérieure souffriront des mêmes handicaps que les américains en Somalie. Tous les problèmes opérationnels en Afrique doivent être traités avec un souci constant de regrouper des capacités valorisées par l'expérience. Bien sûr, on pourrait se contenter de dire comme Pierre Dac : "celui qui ne sait rien en sait toujours autant que celui qui n'en sait pas plus que lui".

 
La France possède des intérêts importants en Afrique. Les contraintes budgétaires, le souhait de redéployer autrement son effort de coopération, et les préoccupations nées de la réforme des armées semblent amener les responsables politiques et militaires à vouloir diminuer l'effort en Afrique. Cette tendance se manifeste malheureusement à un moment où les problèmes de sécurité interne de l'Afrique se sont sérieusement compliqués et où il existe un appel pour une aide plus importante et plus engagée.

 
La France se trouve à la croisée des chemins. Il ne faut pas oublier que les intérêts français ne se mesurent pas seulement en termes financiers, et que les relations privilégiées qu'elle a entretenu avec les Etats africains ont joué un grand rôle dans l'influence qu'elle exerce encore aujourd'hui dans le monde.

 
Il faut donc choisir de défendre les intérêts de la France et ses enjeux stratégiques. Les africains ont bien compris que nos moyens étaient limités : ils accepteront les sacrifices que nous sommes obligés de faire, mais se détourneront de nous s'ils ne peuvent plus compter sur notre solidarité.    



Etats-Unis, Europe, Afrique : Quels enjeux ?

 

Vicki Huddleston

Sous Secrétaire Adjoint pour les Affaires Africaines au Département d'Etat Américain

 
 

Le but de la politique américaine en Afrique est d'aider ce continent et ses habitants à réaliser leurs potentialités de manière rationnelle et juste. Souvenez-vous, à cet égard, que les priorités américaines énumérées par Madeleine Albright dans son premier discours public étaient les suivantes :

 
- contrôler la prolifération des armes de destruction massive,

- maintenir le processus de paix au Moyen Orient,

- consolider la paix en Bosnie,

- prêter plus d'attention aux régimes d'Amérique Latine, d'Asie du Sud et d'Afrique qui sont parfois ignorés,

- combattre le terrorisme international, le trafic de stupéfiants et le crime organisé,

- aider ceux qui, dans le monde, travaillent à l'amélioration des Droits de l'Homme, de la démocratie, du développement de l'Etat de droit,

- promouvoir la prospérité des Etats-Unis par un système d'expansion économique mondial toujours plus ouvert.

 
L'Afrique fait donc partie des priorités que s'est donné le gouvernement des Etats-Unis, sous une triple forme : la démocratie, le développement économique et la stabilité.

 
Les Etats-Unis ont un intérêt particulier à promouvoir les institutions démocratiques dans le monde et plus encore en Afrique. L'actuelle administration de Bill Clinton est très satisfaite des efforts entrepris sur ce continent depuis ces dernières années, en utilisant les élections plutôt que les canons pour aboutir à des changements de régimes. L'Amérique se réjouit de voir qu'au cours de la décennie écoulée, le nombre des démocraties dignes de ce nom en Afrique subsaharienne a plus que doublé pour atteindre aujourd'hui, une vingtaine d'Etats sur les quarante-huit qui composent la région. Le processus de démocratisation est en marche mais il reste encore beaucoup à faire.

 
Les pays africains ont commencé à récolter les fruits des réformes économiques encouragées par les institutions de Bretton Woods. La croissance économique s'est beaucoup améliorée en quelques années. En Ouganda, son rythme est comparable à celui des Etats de l'Asie du Sud-Est. Le commerce extérieur de l'Afrique avec les Etats-Unis ainsi que l'investissement direct, bien que très modestes encore, ont augmenté de 20 % l'année dernière. Ce montant dépasse maintenant celui des exportations américaines vers les pays de l'ancienne Union soviétique.

 
Nous souhaitons voir cette croissance continuer pour que chaque pays africain devienne un acteur économique sur le marché mondial, plutôt que de rester la cible des puissances étrangères. Lors du sommet de Denver (Colorado, Etats-Unis), le Président Clinton a annoncé des initiatives pour l'Afrique visant à favoriser l'accès au marché américain de pays africains qui défendent la liberté de leur économie.

 
La stabilité est un facteur essentiel pour le développement de la démocratie et de l'économie. Trop d'Etats africains manquent encore de stabilité. C'est le cas de la région des grands lacs, du Congo-Brazzaville, de la Sierra-Leone. Des pays connaissent aussi de sérieuses tensions internes : le Soudan, le Nigéria, le Cameroun, le Kenya. Tous ces pays représentent un défi au monde occidental et aux Nations-Unies qui doivent trouver les moyens d'améliorer la protection des réfugiés, le respect des Droits de l'Homme, et faciliter la réconciliation nationale afin de créer des nations viables.

 
Les Etats-Unis se réjouissent d'avoir trouvé, avec la France et le Royaume-Uni, un consensus sur le rôle des armées africaines, qui renforce leur capacité de participation aux actions de maintien de la Paix. Une force inter-africaine peut être, dans le futur, un gage de stabilité pour les pays africains. Maintes fois lors des crises en Afrique, l'armée française a étendu sa protection aux ressortissants des pays tiers et notamment aux américains. Ce fut le cas lors de la chute d'Hissen Habré au Tchad, aux Comores, à Bangui et récemment encore, au Congo. Le gouvernement de Bill Clinton en est pleinement conscient et reconnaissant. Nous essayons d'ailleurs de faire de même lorsque l'occasion s'y prête (évacuation de Monrovia en 1995) .

 
L'influence de l'opinion publique et du Congrès sur la politique africaine des Etats-Unis est forte. Près de 13 % de la population américaine étant d'origine africaine, les afro-américains ressentent un intérêt particulier vis-à-vis du continent africain. Le "black caucus" au Congrès, c'est-à-dire les législateurs afro-américains, sont très attentifs aux affaires africaines. Un aspect significatif de la politique étrangère vis-à-vis de l'Afrique est devenu une affaire nationale au cours de ces dix dernières années : le Congrès a opposé un veto présidentiel contre le recours aux sanctions économiques visant l'Apartheid en Afrique du Sud parce que l'opinion publique a assimilé la lutte des sud-africains contre l'Apartheid à la lutte des afro-américains pour leurs droits civiques dans les années cinquante et soixante. Le public américain s'oppose passionnément à toute forme d'injustice et de souffrance humaine, et ce sentiment est d'autant plus vif qu'avec la télévision, cette injustice pénètre dans chaque foyer. Ce fut le cas avec la famine en Ethiopie dans les années soixante, avec les évènements de Somalie au début des années quatre-vingt et avec le génocide Rwandais en 1994, qui sont devenus des sujets prioritaires dans la politique étrangère des Etats-Unis. Il faut cependant noter un paradoxe : si l'opinion publique américaine est toujours soucieuse de venir en aide avec une forte assistance technique aux pays en proie aux désastres, elle n'est pas favorable pour autant à l'augmentation du budget de l'aide extérieure au développement, persuadée que 10 % du PIB sont suffisants. Cette part n'est en réalité que de 1 % du PIB.

 
Les Etats-Unis savent et reconnaissent que la France conserve et conservera toujours une relation particulière avec l'Afrique. Des liens profonds, historiques, culturels, linguistiques et politiques -spécialement avec les pays francophones-, d'une dimension très supérieure aux nôtres, l'unissent avec ce continent. Malgré l'impression que donne parfois la presse, les Etats-Unis n'ont pas l'intention de supplanter la présence française en Afrique. Les rôles respectifs des Etats-Unis et de la France en Afrique sont complémentaires. Plusieurs objectifs leur sont communs : le soutien au développement, l'Etat de Droit, la croissance économique et la stabilité, même s'il y a des nuances dans les perceptions. En réalité, sur ce continent, il existe beaucoup plus de sujets de rapprochement entre nos deux pays, que de motifs de querelles.

 

Jacques BAUMEL : Merci madame pour cette clarification. Nous partageons vos voeux d'entente et de cordialité.

 J'aimerais néanmoins que vous apportiez un éclairage supplémentaire sur la réaction de l'administration des Etats-Unis face à l'attitude de monsieur Laurent-Désiré Kabila qui vient de prendre le pouvoir au Zaïre. Beaucoup d'espoirs sont nés après sa victoire sur son prédécesseur qui était un dictateur notoire. Malheureusement, au fur et à mesure de l'ouverture des dossiers, on constate que son avancée militaire s'est accompagnée d'épouvantables massacres sur lesquels les Nations-Unies veulent enquêter. Or, monsieur Kabila ne fait rien pour faciliter le travail d'enquête de la commission des Nations-Unies alors que son discours prône l'instauration de la démocratie.

 

Vicki Huddleston : Les Etats-Unis n'ont pas aidé monsieur Kabila à prendre le pouvoir, et l'actuelle politique des Etats-Unis face au nouveau Congo est de souhaiter que la Communauté européenne, et la France en particulier, restent engagées avec ce gouvernement, même s'il présente plusieurs faiblesses comme ces actes dont vous avez parlé. La démocratie ne se fait pas du jour au lendemain ; il faut donc que des pays tiers puissent apporter conseil et assistance pour créer une réconciliation nationale et un Etat viable.

 A propos de la commission d'enquête des Etats-Unis sur les massacres au Congo et au Rwanda, je préciserai que le mandat de cette commission a débuté en 1995 et non pas seulement en 1997, année victorieuse pour Monsieur Kabila. Si cette commission s'est rendue au nouveau Congo, c'est justement pour découvrir s'il y a eu, ou non, des massacres.

 Cette situation floue nous préoccupe beaucoup. C'est pourquoi nous sommes en train de constituer une délégation qui ira s'entretenir avec Monsieur Kabila. Cette délégation rendra compte au Président Clinton lui-même. J'espère notamment que cette délégation pourra contribuer au redémarrage du travail de l'équipe des Nations-Unies dans tout le pays, dans l'intérêt de l'instauration d'un régime démocratique et pour les Droits de l'Homme. Parce que cette région est plus confrontée aux risques de conflits ethniques que certaines autres, il faut y rester encore plus engagé. Cette région de l'Afrique représente un véritable défi pour les Nations-Unies qui doivent trouver le moyen de travailler pour son avenir, avec l'ensemble des gouvernements concernés.

 

 
Philippe Soubestre

Directeur général de la DG VIII à la Commission Européenne

 

Les aspects économiques de la politique européenne

 
L'Europe a-t-elle une politique africaine ?

 
L'Europe, c'est à dire la Communauté et ses Etats membres, ont-ils une action coordonnée que l'on puisse qualifier de politique africaine ? J'essaierai de démontrer que, si actuellement l'Union européenne est dotée d'une politique africaine centrée sur le commerce et sur l'aide au développement, à l'avenir, elle devra avoir une ambition plus large en définissant une véritable politique coordonnée couvrant l'ensemble de la problématique des relations extérieures, y compris la dimension de politique étrangère et de sécurité.

 
Aujourd'hui, nous avons une politique communautaire centrée sur le commerce et le développement qui se juxtapose à quinze politiques nationales avec des mécanismes de coordination souples encore insuffisemment exploités. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec cette politique, je voudrais la rappeler en me basant avant tout sur l'Afrique subsaharienne.

 
Les origines de cette politique remontent au traité de Rome qui avait prévu, en 1957, que l'Europe devait pouvoir montrer sa solidarité avec ce qui était alors les pays d'Outre-Mer, qui entretenaient des relations avec un certrain nombre d'Etats membres fondateurs de la Communauté (France, Belgique, Italie).

 
Après le début du processus de décolonisation, la plupart des pays concernés ont souhaité conserver des relations une fois l'indépendance obtenue. A partir de là, nous sommes entrés dans le cycle des conventions de Yaoundé puis, après l'élargissement de la Communauté au Royaume-Uni, au Danemark et à l'Irlande, de Lomé.

 
Les problèmes de l'Afrique ont obligé la Communauté européenne à ne pas regarder simplement ses propres problèmes, à se donner un supplément d'âme et à s'ouvrant sur l'extérieur, en inscrivant dès le départ son action dans un cadre plus large qui était celui de sa responsabilité naturelle.

 
A l'origine, dans un monde bipolaire, la politique de la convention de Lomé était naturellement axée vers les priorités et les aspects économiques. Je rappelerai toutefois que Lomé fut le premier accord de partenariat négocié au niveau international. Les dispositions prises permettaient aux deux groupes (quinze européens d'un côté, soixante-dix pays africains de l'autre) de s'organiser de telle manière qu'ils puissent, à tout moment, décider en commun de leur évolution. De plus, les textes permettaient l'ouverture à toute l'Afrique, sans introduire aucune discrimination entre les pays avec lesquels nous étions en rapport. C'était le moyen de commencer à dépasser les conséquences du monde bipolaire. Lomé est un accord global, qui fixe aussi la composante "aide au développement" pour les prochaines années.

 
Cet accord a également permis d'innover dans de nombreux domaines importants : stabiliser les ressources tirées de l'exploitation des matières premières de pays africains, appuyer le développement d'industries minières en Afrique, consacrer des ressources importantes au développement de la coopération régionale et sous régionale, et enfin, malheureusement, prévoir des montants significatifs en matière d'aide d'urgence.

 
La planification de rencontres entre Experts, Ambassadeurs, Gouvernements a permis l'intervention de Parlementaires grâce à l'Assemblée Paritaire qui, elle-même, rencontres régulièrement les partenaires sociaux (syndicats, représentants des milieux économiques) et le Comité Economique Social.

 
Dès le départ, nous avons eu la volonté de confier, pays par pays, la direction de la coopération et les arbitrages entre les différentes priorités aux pays bénéficiaires, plutôt que de nous substituer à eux. Nous avons essayé de faire en sorte que cette politique de développement soit la leur. Il y a deux évolutions essentielles : l'évolution de la dimension politique des rapports des partenaires, notamment en matière de sécurité, et l'évolution de la coordination opérationnelle au quotidien.

 
Au cours des dernières négociations sur la convention de Lomé, nos partenaires ont souhaité qu'elles soient basées sur trois valeurs  essentielles : le soutien à l'évolution démocratique des pays, la possibilité d'interrompre la coopération si cette évolution va dans un sens non souhaité, la défense des Droits de l'Homme et la promotion de l'Etat de droit. Qui pourrait penser que demain, la Communauté européenne suspende sa coopération avec un pays alors que ses Etats membres appliquent une politique différente ?

 
Ce raisonnement s'applique aussi sur le plan économique. L'Europe est un acteur majeur des politiques de réforme que l'on appelle "ajustement structurel". Il est évident que chaque pays africain ne peut avoir qu'une politique de réforme et d'ajustement. Par conséquent, il est nécessaire que l'ensemble des "bailleurs de fond" se cale sur une même approche, et que les engagements qui sont demandés aux pays bénéficiaires soient partagés par l'ensemble des donateurs. Qui pourrait penser que la Communauté européenne puisse présenter des demandes qui seraient contradictoires, sinon opposées, avec celles de ses Etats membres ?

 
Ainsi, ces deux dimensions : "prise en compte des aspects politiques", "coordination opérationnelle et unicité de positionnement de la Communauté et des Etats membres" se sont développées petit à petit. Mais il y est maintenant nécessaire d'avoir une politique africaine européenne plus ambitieuse.

 
Le nouveau contexte international, avec le passage d'un monde bipolaire à un monde multipolaire, laisse supposer qu'il y aura moins de risques de conflits globaux mais davantage de risques de crises régionales. Il va falloir gérer ce que les américains appellent la mondialisation de l'économie et la nécessité d'aider l'ensemble des partenaires africains à s'inscrire dans cette évolution incontournable.

 
La construction européenne elle-même ne se limite plus aux aspects économiques ; de nouvelles compétences ont été portées au niveau de l'Union. Bientôt ce sera la monnaie unique, après ce sera l'élargissement. La Communauté y trouvera une nouvelle expression et de nouvelles responsabilités qu'elle ne pourra pas éluder.

 
L'Europe et ses Etats membres ont des intérêts en Afrique. Il n'est pas raisonnable de penser qu'une politique durable peut être fondée sur autre chose que sur l'intérêt mutuel, même s'il est vrai que dans un rapport de ce type, les partenaires n'amènent pas la même chose et qu'il n'y a pas égalité de contribution.

 
Pour l'Europe, ces intérêts sont nombreux : des liens historiques, avec un attachement aux valeurs essentielles ; un intérêt culturel, un intérêt économique (marchés, entreprises, matières premières), un intérêt pour les questions environnementales, mais aussi l'impact que ce qui se passe en Afrique peut avoir chez nous. Et, si ces éléments positifs d'interdépendance ne suffisaient pas, il y a aussi des inter-dépendances négatives à ne pas perdre de vue comme les problèmes de drogue, de criminalité, de risques sanitaires et de flux migratoires. 

 
Beaucoup d'éléments incitent au renforcement des relations entre les deux continents car l'Afrique est entrée dans un processus de réformes ambitieux, tant au niveau politique qu'au niveau économique. Il serait faux de croire que pour continuer sur cette route, l'Afrique n'a pas besoin d'être aidée si elle veut réussir. De son côté, l'Europe a les moyens d'une politique africaine ambitieuse. Déjà, la Communauté et ses Etats membres réprésentent plus de 50 % des échanges commerciaux des pays africains avec le monde, et 60 à 70 % de l'ensemble de l'aide publique internationale.

 
La politique de l'Union européenne peut être une seizième politique à côté des quinze politiques bilatérales. Elle doit être une action commune qui s'appuie et qui complète celles que mènent les Etats membres et réciproquement. La complémentarité devra être de plus en plus prise en compte par les différents partenaires.

 
Dans ce cadre-là, l'avenir de la politique européenne de coopération avec l'Afrique, c'est le développement.

 
Les improvisations de la communauté internationale, lors des dernières crises en Afrique, l'afro-pessimisme général et l'idée que les européens avaient de nouvelles priorités, les contraintes budgétaires qui ont amené beaucoup de gouvernements à diminuer l'aide au développement, l'avènement de l'Afrique du Sud comme nouveau partenaire, sont autant d'éléments qui ont amené la Communauté européenne à s'interroger et à publier un "Livre Vert", dont l'ambition était de lancer un processus de réflexion, en Europe et en Afrique, pour dresser un bilan de la coopération passée, et dégager un certain nombre de perspectives en commun.

 
L'objet de ce Livre Vert à été discuté dans les instances de chacun des Etats membres. Le Parlement européen a approuvé les résolutions qui sont sorties de ces discussions à la quasi unanimité des membres, toutes couleurs politiques confondues, ce qui est quand même très encourageant et tout à fait exceptionnel.

 
Que peut-on tirer de ces résolutions ? Difficile de répondre, surtout pour un fonctionnaire qui ne peut anticiper les décisions de ses autorités politiques de tutelle quelles qu'elles soient, Communauté européenne ou Conseil des Ministres. Mais cinq orientations semblent à l'évidence s'imposer dans toute relation avec les pays d'Afrique.

 

         * Renforcer la dimension politique de la coopération avec l'Afrique. L'Union européenne doit devenir un partenaire politique et non plus seulement un partenaire économique. Certains aspects de coopération portent déjà sur des dimensions politiques (démocratisation, respect des Droits de l'Homme, Etat de droit) parce que ces notions font partie intégrante de tout vrai processus de développement.

 
La dimension politique doit également comporter une partie importante de prévention des conflits par la recherche de la stabilité. Chaque fois que nous n'avons pas su prévenir une crise et que nous avons dû y remédier, ce fut d'abord sur le plan humanitaire, puis sur la réhabilitation, avant de parler développement. A chaque fois, ce sont des capitaux qui étaient préalablement destinés au développement qui ont été utilisés. L'Union européenne, sans parler de ce qu'ont fait parallèllement les Etats membres, a déjà consacré plus d'un milliard d'Ecus à la région des Grands Lacs. C'est plus d'un million d'Ecus par jour que nous continuons à dépenser pour éviter que des populations souffrent, et avant de pouvoir les aider à organiser leur propre développement.

 

         * Donner la priorité à la lutte contre la pauvreté. Sur cette question, le débat a été très vif à l'intérieur des Etats membres. Il traduit des visions différentes de l'économique et du social. C'est là qu'il faudra trouver une approche équilibrée entre les besoins immédiats et l'approche à plus long terme pour créer une économie durable. Ceci nous amènera à privilégier notamment le renforcement de la dimension sociale dans le développement, car il faudra prendre garde à ne pas privilégier les plus riches (qui auront les moyens de conduire ces orientations de politique économique), pour abandonner les plus pauvres en rendant les évolutions économiques socialement insupportables.

 

         * Approfondir les partenariats économiques engagés. En effet, si les préférences commerciales que nous avons données à nos partenaires restent nécessaires, elles ne sont plus suffisantes pour créer une dynamique d'échanges et de développement. L'objectif est d'aider les pays ACP à s'adapter aux règles du commerce international et à s'intégrer dans le système multilatéral, à développer la coopération en matière d'investissement, de propriété intellectuelle et d'une façon générale, dans tous les domaines liés au commerce et à l'investissement.

 
Cette orientation va progressivement faciliter l'insertion de ces pays dans l'économie internationale par des phases transitoires, en s'appuyant sur des espaces économiques régionaux qui permettront aux pays africains de passer d'une économie nationale à une économie sous-régionale continentale, puis mondiale -je l'espère !

 
Evidemment, nous nous heurterons aux règles de commerce international qui prennent parfois "le pas" d'une manière formelle sur d'autres dimensions de politique, et notamment de politique de développement. A nous de réfléchir pour trouver les moyens d'un équilibre entre les actes d'une libéralisation et les éléments d'accompagnement et de protection qui sont dûs aux pays qui en ont le plus besoin.

 

         * Revoir la pratique de la coopération financière et technique. Mettre les pays au centre de cette coopération, ne pas hésiter à s'appuyer sur les mérites et aider les pays en fonction de leurs propres performances. Sortir du "tout Etat" et avoir une coopération diversifiée qui s'appuie sur les acteurs de la société civile (entreprises du secteur privé, ONG) qui sont à la base du développement de chaque pays.

 

         * Maintenir un accord global avec les soixante-dix pays. Il y a une culture "Convention de Lomé", une volonté des partenaires à rester ensemble. Il y a là également une volonté d'évoluer dans une différenciation par groupe géographique en essayant d'adapter la coopération aux besoins de chacune des différentes régions

 
C'est uniquement à partir de ces cinq orientations que l'évolution se poursuivra.

 
Dans le nouveau contexte mondial, la coopération au développement doit devenir un moyen de gérer la mondialisation de l'économie, d'en réduire les risques et d'en exploiter les potentialités dans une relation de partenariat. Ce nouveau défi est à la mesure de chacun des Etats membres. En revanche, l'Europe ne pourra y jouer un rôle important sans l'adhésion des Etats membres.

 
La politique communautaire de Lomé a toujours été soutenue par les opinions publiques, mais reconnaître et apprécier la valeur des principes fondamentaux de cette politique de déjà plus de vingt-cinq ans ne signifie pas qu'il faille s'en tenir aux acquis. Il faudra demeurer attentif et négocier les virages en temps opportun. Nous aurons un seul objectif : l'Europe doit se fixer les règles d'une réelle politique à l'égard de l'Afrique, continent avec lequel elle est infiniment liée !     

 

 
Armand de Decker

Président de la commission de la défense à l'UEO

Sénateur belge

 
Les aspects stratégiques de la politique européenne

 
L'Europe a-t-elle une politique africaine ?

 
Cette question implique de se placer dans le décor de l'évolution de ces dernières années. Depuis la vague d'indépendance en Afrique, de 1958 à 1964, jusqu'à la chute du mur de Berlin en 1989, le jeu politique sur ce continent a été l'otage de la stratégie bipolaire des super-puissances, qui ne permettait qu'une marge de manoeuvre extrêmement réduite.

 
A la suite de l'effondrement du système communiste, un vide s'est créé, accentué par les réactions des opinions publiques occidentales qui n'admettaient plus du tout que les gouvernements démocratiques de l'Europe de l'Ouest soutiennent des potentats sanglants.

 
Nous assistons à des bouleversements fondamentaux sur ce continent, dont les plus importants sont la multiplication des conflits ethniques, l'émergence de l'Afrique du Sud comme puissance régionale, l'avancée de l'Islam, l'émergence difficile d'une nouvelle génération politique (surtout en Afrique de l'Est avec l'espacement progressif et difficile de la classe politique issue de la décolonisation), et enfin le renforcement lent et difficile, mais réel, de l'OUA qui exprime la volonté des africains à prendre davantage en charge leur destin, sans se tourner systématiquement vers l'extérieur.

 
Nous ne pouvons pas abandonner l'Afrique à son chaos actuel. L'Afrique a fondamentalement besoin de l'Europe, et nous avons besoin d'une Afrique stable capable de tenir une place dans l'économie mondiale.

 
Dans le même temps que nos opinions publiques se montraient soucieuses de démocratie, on a constaté que notre système de gouvernement européen et occidental n'était peut-être pas tout à fait adapté à la psychologie des masses africaines et à leur comportement sociologique. On a mesuré cet aspect des choses à travers l'échec retentissant des accords d'Aroucha qui a mené, partiellement en tout cas, au génocide rwandais. Nous assistons actuellement à une vague de violence de l'Afrique de l'Est vers la côte Ouest du continent. Le continent africain subsaharien connaît une division Est/Ouest profonde. A l'Ouest, les politiques menées par la France et la Belgique ont été marquées par l'esprit de la décolonisation. A l'Est au contraire, on voit une influence anglo-saxonne menée par la Grande Bretagne, les Etats-Unis mais aussi, le Pakistan et l'Inde. La côte Est du continent est tournée vers le monde arabe et le sud du continent indien : l'Islam y joue donc un rôle important sur le plan social et culturel.

 
A l'heure actuelle, personne n'a réellement fixé les moyens d'une stratégie, à l'exception peut-être des Etats-Unis qui, par le biais de l'Ouganda, font une percée vers le Centre et l'Ouest du continent, là où le Libéria ne leur apportait que des déboires ! Les anciennes puissances coloniales semblent, quant à elles, plus ou moins déstabilisées, et sans perspectives pour l'avenir : la Grande Bretagne poursuit surtout une politique visant à assurer des positions commerciales ; en voulant poursuivre le passé, la France a connu une grande déception ; l'Espagne et le Portugal sont absents ; la Belgique, forte d'une grande expérience, notamment au centre du continent, manque actuellement d'idées. Elle s'est désinvestie du Zaïre à la suite des démêlés avec le régime du Maréchal Mobutu, et reste profondément traumatisée par l'échec de sa politique de soutien au Président Abiari Mala au Rwanda, qui s'est soldée par un génocide et par la perte de dix soldats belges, dans des circonstances où se mêlent les responsabilités du gouvernement génocidaire, de l'ONU et des instances politiques et militaires belges ; les Russes se sont repliés de ce continent ; la Chine et le Japon ont des difficultés à comprendre la façon de fonctionner de l'Afrique mais s'y intéressent, de plus en plus ; l'Union européenne enfin, faute d'une volonté politique clairement définie, est trop absente. Son action se caractérise surtout par l'addition de politiques nationales.

 
L'espoir devrait venir en grande partie de l'apport stabilisateur de l'Afrique du Sud avec l'influence du Président Mandela. C'est ce pays qui doit démontrer son aptitude à faire fonctionner, dans l'harmonie, une économie riche et complexe, et une société multiraciale qui s'est longtemps opposée. 

 
Et c'est en partant de ces paramètres que les européens pourront établir une stratégie cohérente, pour nouer avec l'Afrique un partenariat sur un pied d'égalité, en se montrant oublieux du passé, et désireux d'avancer vers un nouvel avenir.

 
A ce jour, il semble que l'Europe n'ait pas une politique africaine, mais des politiques en Afrique. Les accords de Lomé font de l'Europe le principal partenaire pour les échanges de la coopération, et le plus gros "donneur d'aide" à l'Afrique subsaharienne. De même, l'aide humanitaire directe de l'Union européenne est la plus importante du continent africain. Néanmoins, ces actions ne permettent pas de dire que l'Europe a une politique africaine.

 
Divers pays européens ont entretenu des relations bilatérales très particulières avec leurs anciennes colonies. C'est le cas de la Belgique, de la France, du Portugal, de la Grande-Bretagne. Dans la plupart des cas, ces relations bilatérales n'ont pas encore suffisamment intégré les conséquences de la fin de la guerre froide, et de la disparition de l'opposition des peuples.

 
L'Europe doit-elle aider l'Afrique ? Chaque fois que la question est posée, trop nombreux sont ceux qui haussent les épaules et suggèrent même de la laisser se débrouiller seule. Mais, en raison de son histoire, l'Europe a acquis une connaissance approfondie de cette partie du monde et a, vis-à-vis de ce continent, une responsabilité à laquelle elle ne peut se dérober.

 
Il est vrai qu'aucun intérêt vital, à moyen terme, met ici en jeu la sécurité de l'Europe. Mais il existe d'autres raisons valables de mettre au point une politique commune de prévention des conflits en Afrique, et de seconder ce continent dans tout espoir de développement.

 
Dans le cadre de l'Union européenne, le respect des Droits de l'Homme, la Démocratie, l'Etat de droit, et une bonne gestion des affaires publiques sont les éléments essentiels des relations privilégiées établies selon les accords de Lomé entre l'Union européenne et les Etats de l'Afrique subsaharienne. L'Europe ne peut donc pas demeurer indifférente au désastre humanitaire qui s'y produit sans y perdre sa crédibilité.

 
Non seulement les tensions et conflits existant en Afrique menacent directement les citoyens européens vivant dans ces régions, mais ils ont un effet de contagion sur les pays voisins. On vient de le voir par l'influence du drame du Rwanda sur les évènements de l'ex-Zaïre redevenu Congo. En outre, l'Europe a des intérêts économiques, surtout à long terme, en Afrique centrale. A l'heure actuelle, les échanges entre l'Union européenne et cette partie du monde ne sont pas très importants mais, les ressources naturelles, surtout minières, la croissance de la population et la situation géographique favorable, peuvent en faire, à l'avenir, un partenaire commercial et économique déterminé.

 
Indiscutablement, l'Afrique bouge, mais comment ? Premièrement, la génération des hommes politiques africains apparue à l'indépendance quitte progressivement la scène (c'est le cas de Monsieur Mobutu). Une jeune génération très bien formée en Europe ou aux Etats-Unis, est prête à prendre le relais, mais une génération intermédiaire les en empêche aujourd'hui. Cette génération intermédiaire est encore marquée par les moeurs politiques des plus anciens. Une "révolution culturelle" est nécessaire là-bas, tant que les élites locales qui dominent la scène politique et économique, ne se sentiront pas plus responsables du développement de l'ensemble de leur Société. Sans cette "révolution culturelle", l'Afrique n'aura pas de place dans le monde en marche, et les politiques d'assistance étrangère ne serviront à rien.

 
Deuxièmement, le rôle majeur et fondamental de l'Afrique du Sud. En s'appuyant sur cette nouvelle Afrique du Sud, des collaborations régionales sont apparues pour la première fois dans la politique étrangère de nombreux Etats africains. Sans l'appui de l'Afrique du Sud, le rayonnement de l'Ouganda ne serait pas ce qu'il est devenu, n'aurait pas influencé les évènements au Rwanda. L'accession au pouvoir de Monsieur Kagamé a elle même entraîné la "libération" du Zaïre du régime Mobutu.

 
Troisièmement, l'Europe bouge par rapport à l'Afrique. La nature des relations change. C'est un progrès et une prise de conscience qui se généralisent. Le paternalisme qui entérine "les intérims" doit céder la place à un véritable esprit de partenariat. Les politiques bilatérales isolées que les pays européens ont menées doivent céder la place à des actions d'ensemble décidées et gérées à l'échelon européen, y compris au plan des éventuelles interventions militaires, à but humanitaire ou de maintien de la paix.

 
L'Europe est-elle capable aujourd'hui de faire face à ces nouveaux enjeux ? La politique étrangère de l'Europe en est à ses tout débuts. Le traité de Maastrich,t qui a récemment introduit le chapitre "J4", ne permet pas encore de mettre en oeuvre le traité d'Amsterdam qui vient conforter et rappeler les ambitions de politique étrangère de l'Europe. Mais tout doucement, une Politique Etrangère et de Sécurité Commune de l'Europe (PESC), est en train d'émerger. L'Europe se dote d'un certain nombre d'outils fondamentaux, notamment dans le cadre d'éventuelles interventions.

 
Si je parle des éventuelles interventions, c'est parce que par le passé, les européens sont intervenus très souvent sur le continent africain, mais de façon isolée, c'est-à-dire nationale. De moins en moins d'Etats, voire en fait, aucun Etat européen, n'a encore envie de s'engager seul en Afrique, dans des opérations humanitaires, de maintien ou de rétablissement de la paix. Même la France, lors des derniers évènements du Congo, a fait savoir qu'elle ne souhaitait pas y aller seule. C'est le cas de tous les Etats européens aujourd'hui. Il faut donc que l'Europe se dote des moyens pour y permettre des actions militaires communes.

 
Peu à peu, ces outils se mettent en place : la déclaration de Petersberg en 1992, qui constitue un document de référence pour les activités de l'UEO, précise que : "toute décision de recourir aux activités militaires sera prise conformément aux dispositions de la Charte des Nations-Unies". Cela veut dire que l'UEO, qui est prête à intervenir hors zone, dans le cadre de son chapitre 8, ne le fera que dans le cadre du droit international dicté par les Nations-Unies. Le chapitre 8 sur le fondement juridique des opérations hors zone est un aspect politique et délicat car : "à la demande de l'une des parties contractantes, le conseil des ministres des affaires étrangères des pays membres de l'UEO sera immédiatement convoqué, en vue de permettre aux autres parties contractantes de se concerter, sur toute situation pouvant constituer une menace contre la paix, en quelque endroit qu'elle se produise, ou mettant en danger la stabilité économique."

 
Autres outils, je rappelle deux déclarations de l'UEO. Celle de Rome en 1984, et la plate-forme de La Haye sur les intérêts européens en matière de sécurité en 1987, qui mentionnent d'éventuelles opérations hors zone de l'UEO. Dans la déclaration de Rome, les Ministres décidaient "d'avoir des discussions approfondies et de chercher à harmoniser leurs vues sur les conditions spécifiques de la sécurité européenne". Ils ont ajouté "qu'ils pourraient également examiner les incidences, pour l'Europe, des situations de crise dans d'autres régions du monde". Dans la plate-forme de La Haye, les Ministres des pays membres de l'UEO ont souligné "qu'ils entendaient concerter leurs politiques sur les crises survenant hors d'Europe dans la mesure où elles seront susceptibles d'affecter les intérêts de sécurité européens".

 
Enfin, le document sur la sécurité européenne adopté à Madrid en 1995 identifie "les intérêts communs, les risques et les menaces potentiels qui pourraient affecter les européens", mais aussi : "les responsabilités nouvelles de l'Europe, dans un contexte stratégique où la sécurité de l'Europe ne se limite pas à la sécurité en Europe, et où cette dernière a acquis la capacité d'apporter sa contribution à la construction d'un ordre mondial, juste et pacifique".

 
C'est ainsi que les outils juridiques se mettent progressivement en place, pour permettre à l'Europe, le cas échéant, d'intervenir lorsque des raisons humanitaires ou la nécessité de rétablir la paix se présenteront.

 
Plus concrètement, au delà du cadre juridique européen, l'UEO se dote de moyens pour être capable de diriger une opération politico-militaire. Il s'agit par exemple du rôle et du niveau opérationnel de la cellule de planification, du centre sanitaire, du centre de situation, de la cellule de renseignements, du futur comité militaire, et enfin, du caractère opérationnel de forces européennes mises à la disposition des Ministres européens de l'Union de l'Europe Occidentale ou de l'Union européenne, que sont l'Eurocorps, l'Euromarfor et l'Eurofor. J'ajoute d'ailleurs que les deux dernières ont la spécificité de réunir les Etats plus particulièrement intéressés à la sécurité au sud de l'Europe.

 
Alors, puisque le cadre juridique et les moyens politico-militaires existent, s'il y avait la volonté politique de les mettre davantage en commun, l'Europe aurait les moyens d'intervenir plus efficacement. Aujourd'hui, ce qui manque le plus souvent, c'est cette volonté politique des Etats membres pour agir en commun. Cette division au sein de l'Europe est due principalement à des cultures politiques différentes. Lorsqu'il y a eu le drame du Kiwu (Rwanda), que les européens, avec les américains et les canadiens, ont envisagé d'y mener une opération humanitaire, le blocage est venu de la Grande- Bretagne et des Pays-Bas.

 
Lorsque l'on interroge les responsables britanniques sur les raisons pour lesquelles ils étaient opposés à une intervention à ce stade, c'est parce que cela risquait de créer un problème politique majeur. Une opération de "libération" du Congo était en cours par des forces soutenues par le Rwanda et donc, la présence de forces européennes occidentales au coeur du Congo aurait pu apparaître comme une force d'interposition à la progression des troupes de Monsieur Désiré Kabila. Cette sorte d'arrière-pensée très politique, est une raison du refus d'intervenir assez fréquente de la part des pays membres.

 
Ces refus pourraient s'estomper dans le cadre d'opérations militaires bien "ficelées", avec des bases et directives claires. C'est cette même cause de prudence et de méfiance à l'égard de l'ONU, notamment à cause de ses insuffisances fondamentales à gérer les crises, à encadrer et à fixer les normes d'une opération multilatérale, qui bloque certains Etats pour agir davantage avec elle.

 
Cette division de l'Europe face aux enjeux en Afrique démontre qu'à la rivalité Est/Ouest a succédé une concurrence entre le monde anglophone et le monde francophone. L'Europe devrait être capable d'y mettre fin par une analyse commune de la situation, et par le redéploiement, en Afrique, de la présence française et belge qui, plus que jamais, doivent montrer leur volonté de participer au sauvetage du continent.

 
C'est un dossier crucial pour l'avenir de l'Europe, tant la pression démographique associée aux écarts économiques, constitue un mélange explosif particulièrement dangereux pour la stabilité européenne. Ce défi considérable qui nous est lancé ne pourra être relevé que par une action commune de l'Union européenne. Aucun Etat européen ne peut prétendre pouvoir y répondre seul, sauf bien entendu pour venir en aide à des ressortissants en danger. L'Europe doit définir rapidement les objectifs et les moyens économiques et stratégiques d'une véritable politique africaine commune.

 
 

Jacques Godfrain

Ancien Ministre de la Coopération

 
Evolution des relations avec l'Afrique : du bilatéral au multilatéral

 
Le sujet "bilatéral et multilatéral" n'est pas toujours simple à exposer car des idées préconçues existent sur ce dualisme. En effet, la France n'a pas la moindre appréhension contre le multilatéralisme. Elle l'a prouvé au cours des dix dernières années ; en 1984, 22 % de son budget "actions extérieures" étaient consacrés au multilatéral. Dix ans plus tard, en 1994, c'était 23 %, soit 1 % de plus.

 
L'engagement de telles masses financières exige que nous portions beaucoup d'attention à leur utilisation, mais il y a d'autres raisons qui justifient que la France conduise à la fois des politiques bilatérales et multilatérales en Afrique. La France ne peut pas se contenter d'une réaction philosophique sur les vertus du multilatéralisme par rapport aux vertus du bilatéralisme ; d'ailleurs, la question ne se pose pas de façon dogmatique mais au contraire, en partant d'un état de faits et de réalités qui sont propres à notre pays sur ce sujet.

 
Première réalité, la proximité géographique entre l'Europe et l'Afrique est telle, que nous nous devons d'avoir une politique bilatérale. C'est le cas notamment pour régler les problèmes de flux migratoires, qui ne trouveront de solution que dans le dialogue. A ce propos, je voudrais soulever un problème franco-français. Je suis choqué par le fait que l'on parle de la politique migratoire et de la loi sur l'immigration en France à ce jour, alors qu'aucune voix ne s'élève dans le concert politique français, pour aborder le sujet du développement africain. Or, si les problèmes migratoires trouvent bien leur origine quelque part, c'est principalement dans le sous-développement africain.

 
La deuxième réalité, est une réalité historique. Si les Etats-Unis et leurs alliés ont largement contribué à la libération de la France lors de la seconde Guerre Mondiale, les africains étaient eux aussi, dès 1939 à nos côtés ! Dans nos mémoires, le sacrifice de ces régiments de Tirailleurs Sénégalais et Maliens doit être traité avec autant d'égard que celui du sacrifice des Anglo-saxons.

 
Troisième réalité, la politique de développement que conduit la France avec ses amis africains, s'inscrit aussi dans une lutte contre l'intégrisme, et pour l'Etat de droit tant commercial, financier, administratif, constitutionnel, autant que celui qui consiste à éradiquer les phénomènes de terrorisme. L'action que la France mène avec les Africains sur ces sujets profite à l'ensemble de la communauté internationale.

 
Néanmoins, il ne faut pas diminuer notre action au sein du multilatéralisme.

 
La France est très engagée auprès des Pays les Moins Avancés (PMA) et en zone subsaharienne. Nous sommes très satisfaits d'avoir agi pour que l'aide multilatérale internationale soit beaucoup axée sur la zone subsaharienne.

 
Le multilatéralisme est un levier puissant par rapport à l'aide bilatérale. Si, à travers le multiralisme, les intérêts de notre pays peuvent être défendus, ils doivent l'être en faveur de l'action des entreprises françaises. Mais cela pose un problème, car il est parfois difficile d'identifier l'aide française bilatérale par rapport à la part française dans l'aide multilatérale. Pour cela, il faut continuer à jouer la transparence.

 
Comment bien travailler avec l'aide multilatérale ?

 
D'abord, bien identifier les projets. Savoir exactement ce que l'on peut et ce que l'on doit faire, ceci en partenariat avec les responsables Africains. Je préconise la méthode de la "mise en concurrence des organismes internationaux". Chaque organisme a son savoir-faire, sa spécialité, sa méthode, ses hommes, ses sources de financement. De plus, les organismes internationaux apparaissent souvent comme une sorte de coordinateurs des financements, des expertises, et de fédérateurs des actions de développement. Sur un projet identifié, c'est un moyen extrêmement fiable pour déterminer lequel sera le meilleur en proscrivant les réflexes conditionnés. Il faut oser dire : "sur ce type de projet, nous considérons que tel organisme semble être le meilleur". Choisir le meilleur partenaire multinational, c'est possible dans le cadre d'une vraie relation de partenariat entre Etats et gouvernements.

 
Ensuite, s'adresser à ceux qui ont une excellente connaissance du terrain : les institutions financières internationales (le FMI, la Banque Mondiale) qui ont une certaine neutralité politique. A cet égard, la France joue une sorte de rôle de médiateur entre les pays africains et ces organisations financières internationales dont je vous livre un exemple : si la doctrine, un peu idéologique, de certains fonctionnaires de la Banque Mondiale concernant le développement de la filière coton en Afrique avait été appliquée, cette filière n'éxisterait plus aujourd'hui. La France a su prendre l'initiative de faire comprendre aux experts que, sur le terrain, ce n'était pas tout à fait comme en théorie. A force de persuasion et de conversations répétitives, la filière coton africaine, qui est remarquable, a bâti, en l'espace de quinze ans, une véritable richesse, un or blanc africain, et peut être tranquille sur son devenir.

 
Autre illustration : la France a joué son rôle de médiateur dans la dévaluation du franc CFA. Les institutions financières internationales ont joué un grand rôle. La coopération française a permis aux pays africains de mieux gérer cette dévaluation lorsqu'elle est intervenue. Cela n'a pas été facile : il a fallu mettre en place des fonds sociaux et des fonds spéciaux de développement pour que, grâce à des chantiers locaux de proximité, créateurs d'emplois, nous aidions ces pays CFA à franchir ce cap.

 
Il y a encore d'autres exemples où les institutions financières internationales sont très actives.

 
Le système des Nations-Unies permet de donner un soutien de bonne qualité par sa neutralité politique. C'est très important pour les pays qui en sont bénéficiaires. La France est le quatrième "bailleur de fonds" des Nations-Unies, paie sa cotisation sans délai, sans discuter et surtout, ne relie pas le versement de sa cotisation à une quelconque vision réformée des Nations-Unies, ce qui est particulièrement loyal vis-à- vis de cette grande institution.

 
L'Union européenne, pour sa part, augmente régulièrement son aide financière à l'Afrique. De 1993 à 1999, on assiste à une croissance de 50 %. La France mêne une collaboration en complémentarité de ce que fait Bruxelles. C'est un travail que j'appellerai "bi-multi". Cette action n'est pas simple à conduire, car elle porte massivement sur la simplification des procédures et sur l'utilisation des crédits. Nous essayons de créer des relations profondes, des liens forts et ténus, entre Paris (ministère de la Coopération), et les représentants permanents de la France dans les organismes multilatéraux, tout en examinant la rationalité des dépenses, et en évaluant les projets afin d'éviter que, sur place, les plans d'actions se fassent concurrence, fassent double emploi ou deviennent contradictoires et donc forcément coûteux ! C'est de cette façon que les Etats-Unis mènent leur action en Afrique ; dans un extrait d'une lettre rédigée par M. Brown, quelques jours avant son tragique accident, on lit : "La politique américaine ne peut pas se départir d'une action commerciale américaine, et la défense de l'entreprise américaine passe par l'aide américaine au développement."

 
La France souhaite procéder aussi de cet esprit sans être l'esclave du business. Nous avons de bons outils à la disposition des multilatéraux, avec tout un réseau de contacts locaux très compétents et professionnels : ambassadeurs, chefs de missions, coopérants, chefs d'entreprises, investisseurs... Cela permettra une déconcentration du suivi opérationnel des actions menées par un bon contrôle et une excellente transparence. L'efficacité de nos contributions multilatérales doit reposer sur une grille d'évaluation contraignante, avec des indicateurs de résultat, le taux de retour, sur le contrôle de l'affectation des fonds, sur l'évaluation des résultats, etc.

 
En conclusion, le multilatéral doit permettre une meilleure utilisation des fonds, un meilleur positionnement des activités françaises et une meilleure coordination des actions de la France auprès des organismes multilatéraux pour éviter les gaspillages. Il y a en France, auprès du Premier Ministre, un comité pour la coordination de l'aide ; il y a localement des comités pour l'aide au développement auprès des Ambassadeurs . Grâce à cela, les liens entre ces comités nationaux et locaux avec les multilatéraux devraient se renforcer, de manière à éviter -j'insiste- les duplications, les gaspillages, l'absence de transparence, et ainsi assurer la bonne utilisation des fonds publics.  

 
 

Christian Van Melle Kamp

Ministre plénipotentiaire près l'ambassade d'Afrique du Sud

  

Le nouveau positionnement de l'Afrique du Sud

 
Lorsque l'on réfléchit à la question de savoir quelles politiques française, européenne et américaine doivent être appliquées en Afrique, on se demande tout naturellement quel rôle l'Afrique du Sud va jouer dans la sous-région. Nous, Sud-africains, regardons les politiques décidées à Washington et dans les capitales européennes sur les questions africaines d'un point de vue de pays africain, car nous sommes une composante organique de ce continent et nous devons, à ce titre, jouer un rôle dans son développement et sa stabilité. Toute la question est de savoir quelle doit être l'importance de ce rôle et avec quels partenaires.

 
En tant que pays en développement, l'Afrique du Sud se trouve au coeur d'un réseau complexe de forces qui n'ont pas seulement leurs origines dans notre histoire immédiate, mais qui sont aussi le résultat de nouvelles pressions internationales engendrées par de nouvelles percées technologiques, des flux d'information accélérés, de nouvelles techniques de gestion et une plus grande concurrence en matière de marchés et de ressources. La mondialisation est le produit de ces pressions, et l'Afrique du Sud est dans la position difficile d'entrer dans la concurrence internationale, de relever le niveau de régions dans le pays qui connaissent de graves difficultés économiques, et d'apporter sa contribution aux programmes de développement. Nous ne pourrons relever ces défis qu'en développant un réseau stable de partenariats internationaux. Hormis nos liens traditionnels avec l'Europe, l'Asie, l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud, nous devons aussi maintenant chercher à établir de nouvelles relations avec de nombreux pays du Moyen Orient, d'Europe Centrale et avec pratiquement chaque pays africain. C'est là, pour nous, un nouvel état de choses et nous n'en sommes qu'à la première étape, celle de la mise en place. Ceci est particulièrement vrai pour l'Afrique.

 
Quelle importance doit avoir le rôle de l'Afrique du Sud ?

 
Notre Vice-Président, Monsieur Thabo Mbeki, a récemment déclaré, lors d'une conférence rassemblant les diplomates sud-africains à Prétoria (capitale de l'Afrique du Sud), que : "la libération de l'Afrique du Sud a fait naître l'espoir sur le continent africain, et a donc entraîné un changement dans l'approche vis-à-vis du développement économique et de la stabilité économique sur le continent. L'Afrique du Sud doit jouer un rôle constructif en participant à cette recherche mais elle ne doit pas être perçue comme le pouvoir dominant du continent".

 
Notre interaction avec l'Afrique n'est pas fondée sur l'idée que le continent est une sorte de bloc humain monolithique sur lequel une politique analytique appliquée à grands coups de pinceau pourrait entraîner des bénéfices qui seraient le résultat de nos efforts. Nous essayons de formaliser des principes généraux qui, pour le moins, sont difficiles à appliquer dans tous les domaines. Le Ministre des Affaires Etrangères, Monsieur Nzo, a évoqué ces principes. Il a dit : "tout en consolidant son propre développement démocratique, l'Afrique du Sud accepte aussi la responsabilité de promouvoir la démocratie, la bonne gouvernance et les droits de l'homme sur le continent".

 
Ce sont là donc les principes généraux établis par les décideurs en matière politique dans notre pays, mais l'Afrique du Sud observe aussi avec beaucoup d'attention ce que l'Europe, les Etats-Unis et les puissances asiatiques font en Afrique. Notre pays voudrait accorder tout le poids et le respect requis à ses relations avec les gouvernements individuels, et éviter la contemplation de cartes géographiques qui accompagne si souvent ce qui passe pour de l'analyse stratégique et de la politique étrangère.

 
Parmi d'autres initiatives d'une nature plus concrète se trouvent nos efforts de médiation dans des conflits au Centre et au Sud de l'Afrique, notre action dans la campagne contre les mines anti-personnel et notre soutien à une foule d'efforts multilatéraux allant de la lutte contre la désertification au contrôle de missiles, en passant par le démantèlement de nos installations nucléaires et le désarmement, ainsi que notre soutien envers les questions d'environnement auxquelles les pays en développement ont à faire face. Nos chercheurs, les ONG et les institutions gouvernementales oeuvrent étroitement avec un certain nombre d'institutions africaines dans pratiquement tous les domaines de l'activité humaine.

 
Tout ce qui se passe dans notre sous-région nous touche directement et nous croyons donc qu'il est nécessaire d'avoir un degré de consultation et de coopération beaucoup plus élevé, en incluant, et non pas en excluant, les pays africains, même ceux qui traversent des difficultés.

 
Par conséquent, il est encourageant de voir que Washington, Londres et Paris ont élargi leurs programmes consultatifs sur le continent en ce qui concerne l'initiative de réponse à la crise africaine et la proposition Camp.

 
Nous nous sommes lancés dans de nouvelles approches politiques divergentes qui sont en train d'être mises en place et affinées. Ces politiques prennent en compte les changements qui se produisent en Afrique, le rôle des sociétés multinationales et les ONG sur le continent, ainsi que la capacité croissante d'un grand nombre de gouvernements africains à adopter et à exécuter leurs propres programmes nationaux et régionaux. En dépit de nos relations commerciales croissantes avec l'Asie, qui compte maintenant pour 30 % de notre commerce extérieur, et avec l'Europe qui absorbe 40 % de nos exportations, l'Afrique représente maintenant 18 % dans exportations sud-africaines, ce qui montre une augmentation significative par rapport aux chiffres d'il y a cinq ans.

 
Nous sommes également conscients du rôle que les organisations régionales et les centres de pouvoir émergents joueront dans la politique du continent, et il est encourageant de voir la zone franc réémerger après la difficile période qui a suivi la dévaluation du franc CFA.

 
L'Afrique du Sud est donc complètement consciente de ses capacités et nous souhaitons politiquement faire la différence chaque fois que c'est possible, mais nous devons le faire en consultation avec nos amis d'Afrique, et dans les limites de ce que les circonscriptions politiques locales sud-africaines soutiendront.

 
Un rôle de quelle importance ? Probablement d'une importance plus grande que ce que certains peuvent penser possible, et d'une importance moindre que ce que certains pourraient souhaiter.

 
Les objectifs premiers de la politique étrangère de l'Afrique du Sud se fondent sur notre besoin essentiel de développement et de stabilité. Notre région, ainsi que les parties avoisinantes, sont étroitement liées vis-à-vis de ces objectifs et, par conséquent, l'Afrique du Sud ne peut ignorer le fait que l'Afrique en général et l'Afrique australe en particulier, seront au coeur d'une tâche intense, celle de trouver des politiques et des objectifs communs servant non seulement les intérêts de l'Afrique du Sud, mais aussi les intérêts de ses voisins.

 
Hormis les structures politiques de la SADC (la Communauté pour le Développement de l'Afrique Australe), l'Afrique du Sud et les autres membres de la SADC essaient actuellement de resserrer l'étendue des accords de coopération régionaux, et de créer des couloirs de développement spécifiques qui ont déjà engendré de gros investissements en intérêts étrangers, et des créations d'emplois. Ces couloirs de développement (appelés "initiatives d'aménagements du territoire") sont destinés à relier les points de production, tels que les mines et les centres industriels, à d'autres points nodaux ou à des ports. La réalisation totale de ces projets produira un nouveau réseau de communication, des liaisons routières et des opportunités d'affaires dans toute l'Afrique australe. Nous sommes, en effet, en train de créer la deuxième vague de couloirs de communications en Afrique australe, la première vague ayant été créée au début du siècle avec la découverte de l'or et des diamants en Afrique du Sud.

 
Nous avons choisi d'oeuvrer par le biais de structures multilatérales existantes, telles que la SADC, l'OUA et l'ONU ainsi que le Mouvement des Non Alignés, afin d'obtenir des accords et un consensus sur la façon dont le développement de l'Afrique doit être promu. Il est évident qu'il n'y a pas de solution facile.

 
Permettez-moi de vous parler un peu de l'Afrique du Sud elle-même.

 
Ces sept dernières années, l'Afrique du Sud a mis en place un vaste programme visant à stabiliser le pays politiquement, et à créer une base de croissance économique et d'opportunités d'investissements pour les sociétés nationales et étrangères. Ce processus a été remarquablement couronné de succès malgré les obstacles auxquels nous avons dû faire face ; il reste toutefois, beaucoup à faire. Il a été réconfortant, cependant, de voir l'accélération des flux d'investissements dans notre pays qui se sont élevés à environ dix-huit milliards de dollars pour les trois dernières années. Ce dernier trimestre, l'Afrique du Sud a enregistré le plus fort flux de capitaux étrangers de son histoire, soit douze milliards de dollars. Les secteurs des services et de fabrication se sont beaucoup développés, faisant ainsi passer notre économie d'une économie préalablement dominée par le secteur minier à une économie tournée vers les exportations de produits finis. L'étape suivante à envisager est l'internationalisation des sociétés sud-africaines, même si déjà beaucoup ont franchi ce cap.   

 
Ce que nous expérimentons actuellement en Afrique du Sud, c'est l'influence d'un changement de pouvoir dans les mouvements de capitaux mondiaux. Dans les années quatre-vingt, 80 % des flux de capitaux mondiaux étaient générés par les gouvernements et les organismes internationaux tels que la Banque Mondiale et le FMI. Dans les années quatre-vingt-dix, 80 % des flux de capitaux mondiaux sont générés par le secteur privé. Les politiques économiques suivies par les marchés émergents et les marchés semi-développés sont le reflet de la réalisation que le niveau des investissements directs étrangers sur ces marchés est directement lié à des conditions macro-économiques favorables. A cet égard, nous pouvons dire que nos efforts ont été récompensés car l'Afrique du Sud a fait l'objet, ce mois-ci, d'un taux d'endettement local de classe A.

 
Un autre aspect, également important, est notre capacité à intégrer notre économie dans la région. C'est pour cette raison que nous avons développé des liens politiques et économiques étroits avec nos voisins d'Afrique australe dans le cadre de la SADC. Les taux de croissance réalisés par certains de nos pays sont impressionnants.

 
Le portrait que je viens de brosser illustre la nature dynamique de notre pays. Toutefois, je voudrais maintenant en souligner les limites. Il y a dans notre pays un écart parmi les plus importants au monde, entre riches et pauvres. Nous avons aussi d'énormes besoins en terme de programmes sanitaires en milieu rural et notre système éducatif laisse beaucoup à désirer, tout particulièrement en ce qui concerne les défavorisés. Nous devrons construire deux cent cinquante mille logements par an, d'après les prévisions, afin de rattraper le retard qui est le nôtre à ce niveau-là, et nous devons en même temps chercher à atteindre des taux de croissance d'au moins 6 % par an si nous voulons crééer suffisamment d'emplois. Ces points mettent particulièrement en lumière la nécessité qu'a le gouvernement sud-africain d'adopter une politique fiscale rigoureuse, des programmes sociaux prudents et une politique étrangère qui soit le reflet de l'équilibre entre nos capacités réelles, nos besoins et nos responsabilités au niveau régional.

 
Notre Vice-Président, Monsieur Thabo Mbeki, a mis en avant une vision pour l'Afrique qu'il a appelé "la Renaissance africaine" ; cette dernière requiert des divers gouvernements africains qu'ils adoptent des politiques du futur et des échéances nationales afin de stabiliser, en priorité, leurs pays et de développer les ressources naturelles et humaines immenses dont jouit le continent. En fait, cette façon de voir est plus qu'un objectif concernant le développement des hommes et des ressources ; elle vise à élever l'âme et l'esprit de l'Afrique auxquels les jeunes générations font si souvent référence.

 
Imaginez alors l'impact que peut avoir toute nouvelle politique adoptée par les grandes puissances de ce monde qui ne prendrait pas en compte ce facteur-là. Pendant des siècles, l'Afrique a été vue et considérée comme un terrain de jeux pour les riches et les puissants, et elle s'est imprégnée de politiques interventionnistes très mal inspirées, de politiques d'exploitation et de manipulation de première grandeur. Le continent et ses peuples ne sont pas sans blâmes, et bien des dirigeants africains ont, dans le passé, joué un rôle significatif dans ce processus négatif.

 
Ce que l'Afrique du Sud veut dire, c'est que, pour que la renaissance puisse avoir lieu, nous devons nous attaquer à ces réalités-là et être novateurs dans notre recherche de solutions. C'est exactement à ce niveau que l'Europe et les Etats-Unis peuvent jouer un rôle dynamique, tout particulièrement en aidant à la création d'institutions dont un Etat moderne a besoin.

 
Un article paru récemment dans le Wall Street Journal parlait des divers échecs et réussites qui s'étaient produits en Afrique, et soulignait que les investisseurs étrangers se montraient de plus en plus positifs à l'égard de certains des pays qui avaient adopté des programmes politiques et économiques modernes. L'article faisait la distinction entre ces Etats-là, et ceux qui continuaient tout simplement à appliquer des programmes désastreux, et conseillait aux investisseurs de laisser de côté le tableau général et d'examiner les risques et avantages liés à chacun des pays, à savoir "le bon côté, le mauvais côté et le facteur chance".

 
La plupart de tout ceci est vrai mais, malheureusement, le tableau général n'a pas d'impact sur les pays spécifiques, en particulier sur l'Afrique centrale où l'on constate une implosion politique et une explosion d'animosités historiques.

 
Je voudrais aussi aborder une question d'une importance capitale car elle pourrait, si elle était mal traitée, faire échouer tous nos efforts pour développer une plus grande confiance en Afrique.

 
C'est la question des divisions linguistiques et culturelles qui ont leur origine soit dans des guerres en Afrique, soit dans des guerres en Europe. Il est agréable de voir de nouvelles politiques émerger à Paris qui montre ainsi sa volonté de chercher à voir au- delà des sphères d'influences linguistiques ; ces nouvelles politiques ont été définies par Monsieur Védrine, le Ministre des Affaires étrangères. Ce sont là, des évolutions particulièrement encourageantes car elles font place à des partenariats dépassant les questions culturelles et linguistiques, en libérant des capacités de développement et des flux d'investissements nouveaux qui se trouvaient autrefois bloqués. L'Afrique du Sud a onze langues officielles ; nous ne sommes ni anglophones, ni francophones, ni lusophones ou autre. Nos langues sont toutes officielles car elles sont toutes respectées.

 
En résumé, la nouvelle position de l'Afrique du Sud au sein de la communauté internationale est basée sur ses besoins immédiats en développement, sur sa nécessité de maintenir des taux de croissance entre moyen et élevé dans un environnement politique et macro-économique stable, ainsi que sur ses responsabilités multilatérales, tout particulièrement celles dérivées des défis auxquels ses voisins immédiats doivent faire face.   

 


 

Francophonie et Négritude : Quelle coexistance ?

 


Philippe de Saint Robert

Ecrivain

 
Illusions et désillusions de la francophonie

 
L'action de la France en faveur de la francophonie n'est que très infime, en actes et en argent, par rapport au budget total de la coopération française bilatérale ou multilatérale.

 
La Francophonie n'est pas une idée neuve. Son émergence comme phénomène international a correspondu avec la question de souveraineté internationale des pays de l'Afrique Francophone, dans les années soixante.

 
En effet, lorsque ces pays ont accédé à la souveraineté, et sont arrivés notamment aux Nations-Unies, ils se sont aperçu très rapidement que la place de la langue française -qui n'est pas seulement une des langues officielles des Nations-Unies, mais une des deux langues de travail du secrétariat général avec l'anglais- n'était peut être plus tout à fait respectée. C'est grâce à eux qu'il y a eu un retour de la langue française dans le système des Nations-Unies, à une époque où bon nombre de pays d'Europe centrale ou d'Amérique latine, qui de longue date, utilisaient le français dans leurs relations internationales, avaient tendance à s'éloigner de la pratique de cette langue.

 
Au début, le général de Gaulle a été extrêmement prudent par rapport à l'émergence de ce phénomène ; il pensait que si le mouvement francophone venait de la France, il pourrait apparaître comme une sorte de prolongation de la période coloniale qui s'achevait. La francophonie est née d'initiatives variées, du Président Senghor, du Prince Sihanouk, du Président Bourguiba, etc. qui à l'époque, nous ont demandé de prolonger la communauté culturelle qui avait teinté la période précédente, et qui allait pouvoir accueillir d'autres pays qui n'avaient aucun lien historique ou colonial avec la France. C'est dans les années soixante que nous redécouvrons, par exemple, le phénomène français du Canada.

 
L'institutionalisation proprement dite de la francophonie, ne se fera qu'à partir de 1970, après le décès du général de Gaulle, par la naissance d'un accord international qui a permis la création de "l'agence de coopération culturelle et technique", devenue aujourd'hui "l'agence de la francophonie".

 
Mais les difficultés créées jusqu'en 1986 par les problèmes inter-canadiens n'ont pas permis, comme vous le savez, à la francophonie d'émerger sur le plan international avant précisément cette année 1986 qui vit s'effacer de la scène politique canadienne Messieurs Pierre Eliott Trudeau et René Lévesque. Leurs successeurs durent se mettre d'accord pour permettre au gouvernement québecois d'apparaître comme un gouvernement à part entière dans les réunions et sommets francophones, ce qui posait problème jusqu'alors.

 
Néanmoins, dans cette même période, existaient des sommets franco-africains. On a pu avoir l'impression, à ce moment-là, qu'il y avait double emploi entre sommets franco-africains et sommets francophones, qui ont vu augmenter le nombre de leurs participants avec le temps -d'ailleurs quelquefois d'une manière un peu inconsidérée, puisque les pays qui n'utilisent pas beaucoup la langue française ont demandé à y figurer comme observateurs.

 
Une communauté de langue n'est pas une communauté de culture. La francophonie est fondée sur une diversité de langues à l'intérieur du partage de la langue française. C'est d'ailleurs cela qui singularise la francophonie par rapport à l'anglophonie ou le Commonwealth qui ne rassemble que des pays anciennement dépendants de la couronne britannique et ne comporte pas les Etats-Unis d'Amérique, ou par rapport à l'ismanophonie qui rassemble des pays qui ont tous l'espagnol comme langue maternelle. Dans le cas de la francophonie, seule la France a le français pour langue maternelle majoritaire. Le Canada et la Belgique l'ont comme langue maternelle mais minoritaire. Les autres pays d'Afrique, ou d'ailleurs, utilisent le français à des titres divers, comme langue officielle, comme langue d'enseignement priviligié, comme première langue étrangère, mais ne sont pas de langue maternelle française. Nous aurions grand tort de croire que la pérennité du français dans ces pays est acquise à perpetuité, si nous ne nous donnons pas le mal de fournir des raisons à ce que leur appartenance à la francophonie continue.

 
Au moment de la génèse de cette idée de francophonie, le Président Shengor, lors du sommet franco-africain de Nice en 1980, invitait la France à "fonder une communauté organique pour le développement des échanges culturels". Il ajoutait : "langue de l'aliénation pour certains peuples et langue de libération de nombreux peuples, le français doit à présent, jouer un rôle important dans la diffusion des cultures du Tiers-Monde, dans les rapports nouveaux entre culture nationale et développement andogène, entre développement socio-cultutel et développement économique."

 
Dans le même temps, Monsieur Houari Boumediene, Président algérien de l'époque, disait non à la francophonie en tant qu'expression du colonialisme économique et culturel. C'est une position que l'Algérie continue officiellement à adopter aujourd'hui, et cela bien que les algériens soient maintenant davantage francophones que du temps où la France y était présente.

 
Un peu plus tard, le Président Abbou Diouf, ayant succédé au Président Shengor, définissait quant à lui, le français comme "langue de communication internationale et d'accès à l'information scientifique et technique, ainsi qu'à la culture universelle".

 
En conséquence, tout ceci veut dire que l'organisation de la francophonie n'a de sens que si le français, aux côtés de quelques autres grandes langues, reste lui-même une grande langue de communication internationale, c'est-à-dire si l'anglo-américain cesse de vouloir s'imposer au dépens de toutes les autres langues. Or, à voir, en particulier, les manoeuvres des anglophones dans les organisations internationales, il est clair qu'ils ont un dessein d'exclusion au détriment des autres langues, et notamment du français.

 
A partir de 1986, la francophonie prend une voix institutionnelle et politique, mais François Mitterrand l'oriente essentiellement vers le dialogue Nord/Sud. Les problèmes linguistiques y sont très rarement évoqués et nombre d'Etats ne tiennent pas toujours compte des résolutions qui y sont adoptées.

 
Pour ma part, il me semble évident que depuis 1994, la France se désengage de l'Afrique francophone en la contraignant notamment à se conformer à la politique de la Banque Mondiale et Fonds Monétaire International, à la suite de la dévaluation du franc CFA. Les bienfaits pour la macro-économie ne sont pas nécéssairement les mêmes que les bienfaits pour les peuples.

 
De plus, le phénomène de la construction européenne dilue de plus en plus l'action de la France dans un champ indéfini qui se heurte tantôt au malthusianisme allemand entièrement orienté aujourd'hui vers sa propre unification et les pays de l'Est, et tantôt aux britanniques qui préfèrent revenir aux relations bilatérales. Par conséquent, prenons garde de ne pas trop nous enthousiasmer du multilatéralisme où il suffit d'une seule mauvaise volonté pour tout bloquer. D'un Lomé à l'autre, il nous appartient de nous battre pied à pied, pour empêcher cette aide de diminuer sous la double exigence de nos amis allemands et britanniques.

 
A cet égard, le rapport de l'Observatoire permanent de la coopération française, de 1996, est assez sévère pour notre politique. Je citerai simplement deux passages de ce rapport : "Le Ministère des Finances est dans son rôle, quand il s'efforce d'assurer une saine gestion du budget et donc aussi des fonds destinés à l'APD. Par contre, il est regrettable que ce soit Bercy qui soit amené à déterminer, et ce par défaut, la politique française d'appui au développement et les priorités qui s'y attachent. Si les finances sont si influentes en la matière, c'est parce qu'en dépit des discours, il y a un vide et un manque de conception solide et de volonté politique dans les autres instances et aucune responsabilité en matière de coopération." Le rapport conclut par ces mots : "à moins d'un changement profond de pensée, d'attitude et d'organisation, il y aura une sérieuse menace en matière de coopération et de développement pour que la France ne soit désormais considérée que comme contributeur financier majeur par les autres donateurs, qu'elle perde toute influence au niveau des concepts et des méthodes, tant auprès de la Communauté européenne, auprès de Brenton Woods, et donc finalement auprès de ses amis du tiers-monde."         

 
A la veille du sommet francophone qui doit se tenir à Hanoï, nous constatons que le Secrétariat d'Etat à la Francophonie a disparu de l'organigramme gouvernemental. Le Ministre de la Coopération a appris que la francophonie lui serait rattachée : or, ce dernier aurait annoncé qu'il souhaitait sa disparition ! J'ironiserai encore en rappelant qu'en ouvrant la dernière section du Haut conseil de la francophonie en février dernier, le Président de la République lui-même ne craignait pas de déclarer que "la francophonie constituait avec l'Union européenne l'un des deux cercles de solidarité particulière de notre diplomatie". Grâce à la cohabitation, nous vivons chaque jour dans un monde où le discours et l'action sont complétement et tragiquement dissociés ; c'est de la schyzophrénie politique !

 
Alors, on a beaucoup parlé de l'émergence de l'Amérique dans cette aire africaine, sinon francophone. Il fut un temps où Henri Kissinger nous accordait encore, avec condescendance, un statut de puissance régionale. Il semble par ailleurs, que ce statut dérange encore, et que nous n'ayons plus tellement la volonté de l'assumer. Monsieur Warren Christopher a tenu des propos qui tendent à prouver que, même comme puissances régionales, ni la France, ni l'Europe n'ont plus tellement leur place dans la région. C'était évidemment des propos extrêmement différents de ceux, beaucoup plus agréables et plus diplomatiques, que Madame Huddleston nous a tenus tout à l'heure ! 

 
Ainsi, nos liens avec l'Afrique, nos promesses d'une francophonie vivante et universelle, l'intérêt pour notre langue de conserver sa place dans le dialogue des cultures et dans les grands échanges internationaux, tout cela, au fond devrait être sacrifié sur l'autel des critères de Maastricht, et ceci bien sûr, au mépris des promesses et des engagements, et surtout de nos propres intérêts. Pour terminer, je dirai qu'à cette politique que je déplore, il me semble qu'il n'y ait qu'un précédent dans notre histoire, c'est le traité de Paris 1763 qui n'a pas laissé de très bon souvenirs !         

 

Pierre de Boisdeffre

Ancien diplomate, Ecrivain

  

L'âme africaine et la langue française

Histoire d'une libération

 

Les Français sont entrés en Afrique, comme tous les occidentaux d'ailleurs, en conquérants et en colonisateurs. Ils ont bénéficié du partage du continent au Traité de Berlin (1878), remontant les fleuves et traçant des frontières à partir des voies de pénétration, sans tenir compte des ethnies qui occupaient le terrain, ni des traditions historiques et culturelles.

 
Cependant, à l'inverse des Anglo-Saxons, plus pragmatiques et qui ne pratiquaient pas, du moins en principe, l'administration directe, les Français avaient la conviction d'apporter avec eux des valeurs universelles et ils affichaient l'ambition de les faire partager aux Africains. Leur propos n'était pas seulement d'exploiter des territoires et d'occuper des points stratégiques, mais de faire oeuvre civilisatrice, et même émancipatrice. A l'inverse de ce qui s'est passé au Maghreb, il n'était pas question de créer des colonies de peuplement mais de soigner, d'éduquer, d'administrer -pour leur bien disait-on- ceux que l'on appelait encore des indigènes. Les militaires passèrent ainsi progressivement la main aux administrateurs, aux ingénieurs, aux médecins, aux missionnaires, aux instituteurs. L'enseignement du français, dans cette perspective, était conçu comme instrument de développement et d'émancipation. Il est aujourd'hui le bien commun des Africains de l'Ouest.

 
L'assimilation était le but, la langue était le moyen. L'assimilation a commencé très tôt puisque, dès 1789, les quatre "communes libres" du Sénégal envoyaient aux Etats-Généraux réunis à Versailles des "Cahiers de Doléances" et des représentants, tout comme les communes de la Métropole (qui étaient alors des paroisses). Une littérature africaine d'expression française va naître, d'abord en imitant les modèles métropolitains, puis en rejetant leur tutelle et enfin, en combattant explicitement les valeurs et les thèmes du colonialisme. L'exemple, ici, est venu de Haïti, première nation américaine à s'être émancipée les armes à la main et à avoir triomphé de l'occupant européen -en l'espèce, la France du Premier Consul. Ce dernier, mal conseillé, avait, en 1802 rétabli l'esclavage que la Convention venait de supprimer (4 février 1794). Bref, apparaît et se développe une littérature négro-africaine qui, bientôt, affichera une conscience de classe exploitée et une volonté d'indépendance nationale. Dès 1900, un intellectuel haïtien, Hannibal Price, se consacre à la "Réhabilitation de la Race noire". Un demi siècle plus tard, les romans de Joseph Zobel dépasseront la pacotille indigéniste pour raconter une histoire d'émancipation ("Rue Case-Nègre"), et des intellectuels comme Depestre, Jacques-Stephen Alexis, Glissant, Tirolien élèveront la révolte au niveau du lyrisme.

 
Cette revendication va gagner l'Afrique. Il se produit là aussi un double phénomène d'appropriation de notre langue et de désappropriation des valeurs reçues de l'occupant blanc.

 
Dans le Paris des Années 1930, quand Léopold Sédar Senghor lance sa revue "L'étudiant noir", comme à Fort-de-France où Césaire invente la "Négritude" et le concept de "Légitime défense", il s'agit de proposer une double révolution, politique et culturelle. Peu importe qu'elle soit d'abord culturelle pour le premier ou d'abord politique pour le second. En fait, l'un et l'autre, suivis par toute une génération qui reprend à sa manière et prolonge l'aventure surréaliste, ne proposent rien moins qu'une libération.

 
"Moi le maître de langue

Ma tâche est d'éveiller mon peuple aux futurs flamboyants

Ma joie de créer des images pour le nourrir, ô lumières rythmées de la parole"

 
s'écrie Senghor qui traduit dans notre langue "les versets des fleuves, des vents et des forêts" du pays natal, qu'il célèbre au rythme trémulant du balafon, des cercles, des cuivres et du tam-tam. Plus politique, Césaire s'enorgueillit de manier nos mots comme des armes :

 
"Des mots ? Quand nous manions des

quartiers de monde, quand nous épousons

des continents en délire, quand

nous fermons de fumantes portes,

des mots, ah oui, des mots ! Mais

... qui sont des raz-de-marée... des laves et des feux

de brousse... et des flambées de ville..."

 
La célèbre "Anthologie de la poésie nègre et malgache", que préfaça Jean-Paul Sartre, a peut-être fait davantage pour la libération des peuples africains que tous les manifestes politiques. L'indépendance est venue sur ces entrefaites, baptisée par le général de Gaulle qui avait, en pleine guerre, ouvert de nouvelles perspectives dans le Discours et la Conférence de Brazzaville (1944). Les contraintes et les réalités du pouvoir ont alors pris la place du lyrisme revendicateur d'autrefois, tandis que les avenues ministérielles s'ouvraient devant des hommes comme Senghor, Houphouët-Boigny, Sékou Touré.

 
La décolonisation a laissé derrière elle, on ne peut le nier, d'immenses problèmes politiques, économiques et sociaux. Mais, l'indépendance n'a déraciné ni la langue, ni la culture française. Le français demeure à côté de la multiplicité des dialectes et des langues vernaculaires, non seulement un instrument privilégié de communication, mais le support d'une culture et d'une littérature dont l'originalité, longtemps niée ou masquée, s'affirme chaque jour.

 
Dès les premières éditions de mon "Histoire vivante de la littérature d'aujourd'hui", j'avais consacré une place, que d'aucuns jugèrent trop importante, aux littératures francophones : celles du Maghreb, du Liban, de l'Orient proche ou lointain, des Antilles mais aussi de l'Afrique noire et des îles de l'Océan Indien. Ce qui m'avait paru remarquable, c'était que les Africains employaient notre langue pour créer des concepts, des images, des mythes qui ne devaient rien au message de la Métropole, mais beaucoup aux idéologies à la mode -le marxisme d'abord, les thèses de Franz Fanon ensuite- et plus encore au riche héritage, affectif, poétique et musical de leurs ancêtres africains. Rien de plus normal que le Sénégal, qui fut plus tôt français que la Lorraine et la Savoie, soit une pépinière de romanciers, de Sembène Ousmane à Cheik Hamidou Kane. Rien d'étonnant à ce qu'un Nigérien comme Ibrahim Issa fasse revivre "Les Grandes eaux noires" du pays d'"Air", ou qu'un Nazi Boni évoque "Le crépuscule des temps anciens" d'un Burkina qui préexistait à la Haute-Volta. Mais il est plus curieux que les trésors de la littérature peule nous soient devenus accessibles à travers l'oeuvre multiple d'Amadou Hampate Ba, et que nous découvrions les vieilles légendes bantoues dans les récits de Jean Malonga. Les romans africains ont aujourd'hui envahi le marché français et collectionnent les prix littéraires, Goncourt en tête.

 
Mais les vrais trésors de cette littérature noire d'expression française se situent dans la poésie. Non seulement dans celle des Antilles, dont la résonnance aujourd'hui est universelle avec les grandes oeuvres inspirées de Césaire, de Senghor, de L. G. Damas, de René Depestre ou de Davertige, mais aussi dans tout le continent francophone, avec Bernard Dadié, Birago Diop, Keita Fodeba et tant d'autres. Ces quelques exemples que je cite trop rapidement ne suffisent pas à épuiser la richesse de cette littérature. Reste que la coexistence d'une langue européenne de culture, à vocation universaliste comme le français, et des dialectes locaux pose des problèmes d'identité qui ne sont pas aisés à résoudre. (Et ce n'est pas la pratique supplémentaire de l'anglais qui les résoudra). Faut-il admettre, avec Claude Hadège, qu'un "enfant aux deux langues" entre dans la vie avec une supériorité intrinsèque ? En tout cas, la possession du français, que tant d'Africains, on le voit dans les organisations internationales, parlent et maîtrisent aussi bien et parfois mieux que nous, est une richesse à laquelle ils ne renonceront pas de sitôt.