FORUM DU FUTUR


"L'Asie en crise"

Colloque du 15 juin 1998


Jean-Daniel TORDJMAN

Ambassadeur délégué aux Investissements Internationaux - Ministère de l'Economie et des Finances

 

LES CAUSES DE LA CRISE

 

Des questions fondamentales se posent sur les origines du non développement des pays, mais surtout sur les causes du renversement de situation économique et sociale de certains pays, dont il était reconnu qu'ils avaient su trouver pendant trente ou quarante ans un développement harmonieux. Cette dernière question dépasse le simple cadre de la crise asiatique pour nous concerner tous.

 
Le développement n'est pas simplement lié aux ressources naturelles, sinon le Zaïre et la Russie seraient parmi les pays les plus développés ; ce n'est pas une question d'intelligence, sinon des pays tels que la Russie, la Hongrie, ou d'autres nations aptes à la mécanique intellectuelle mèneraient le développement économique ; enfin il n'est pas dû uniquement aux sources de financement, sinon l'Arabie Saoudite serait fortement industrialisée. C'est un ensemble plus complexe, dont l'élément clé est la volonté de l'esprit. Un pays ne se développe que s'il en a la volonté, s'il s'en donne les moyens, et s'il a la vision qui l'amène à le réaliser. Cette approche permet de mieux comprendre ce qui se passe au Japon aujourd'hui.

 
Quels sont les mécanismes qui ont fait trébucher le baht thaïlandais au mois de juillet 1997 ? L'importance du déficit de la balance des paiements courants, et les endettements externes ont été mis en avant. Ces éléments, qui ont survécu aux crises successives, ne préoccupaient pas les marchés financiers car les bases de la croissance dans les pays de cette zone étaient très solidement implantées. En effet, des taux d'épargne et d'investissement élevés, et par conséquent des taux de croissance élevés, leur inspiraient confiance. La volonté des pays de cette zone -Thaïlande, Malaisie, Corée et Indonésie- de lier leurs monnaies respectives au dollar a, dans toute la période de croissance, consolidé la confiance des investisseurs internationaux et entraîné vers ces pays des flux de capitaux très importants. Ainsi pour la Thaïlande, entre le début et la fin des années quatre-vingt, les flux de capitaux privés sont passés de vingt à quatre-vingt-dix milliards de dollars. Au niveau international l'abondance financière a entraîné par imitation l'arrivée de nouveaux flux de capitaux et au niveau national, ce sont les investisseurs privés, voulant bénéficier  des conditions de prêt avantageuses des marchés internationaux, qui ont contribué a renforcer ces flux.

 
Convaincus que l'établissement d'une relation favorable entre leur monnaie et le dollar était une situation durable, ces investisseurs se sont massivement endettés en dollars alors qu'en parallèle la monnaie américaine remontait, ce qui a provoqué un renversement de la tendance.

 
La remontée du dollar a été un facteur aggravant mais pas le principal. L'élément le plus important fut que la contrepartie en prêts internes, accordés par l'ensemble des banques de ces pays aux entreprises et aux individus qui contribuaient au développement, n'a pas été contrôlée ou effectuée de manière pertinente : des prêts, et donc des endettements importants, ont été effectués en dollars ; or, ils se sont massivement dirigés vers des systèmes non pertinents économiquement, c'est-à-dire que le prêt n'était pas accordé en fonction du retour sur investissement prévu, mais il était donné par népotisme ou pour des dépenses somptuaires inadaptées.

 
Le point central de l'explication réside dans la transformation de flux considérables de capitaux qui se sont déversés dans ces pays pour assurer leur développement économique. Une partie importante -environ 20 à 30 % du PNB[1]- a été orientée vers des emplois non pertinents. Pendant longtemps, la réalité de cet ensemble a été masquée aux investisseurs extérieurs, et une partie des informations n'a pas été divulguée.

 
Une fois la crise déclarée, les gouvernements des pays touchés, soit ont commencé par nier la crise, soit se sont battus pour maintenir la parité de leur monnaie avec le dollar, et cela pour une raison évidente : leurs propres prêts à terme publics étaient aussi en dollars. Donc si le dollar se dévaluait, cela augmenterait d'autant la charge de la dette en monnaie nationale. Cette pratique, bien que justifiée, a été considérée comme une manoeuvre dilatoire, et la marque d'un manque de volonté pour s'attaquer aux problèmes.

 
La confiance est un élément précieux qui se bâtit sur le long terme et qui, si elle est anéantie, ne se retrouve que par un long procédé.

 
On  peut donc s'interroger : s'agit-il d'une crise de conjoncture ou  de  système ? La crise est-elle asiatique ou mondiale ? Ou encore est-ce une crise économique ou politique ?

 
A cette dernière question, la réponse donnée par un certain nombre de pays montre une adéquation du problème économique à sa dimension politique. Pourquoi ? Car pour pouvoir faire la non-adéquation des prêts,  il  faut pouvoir transgresser les règles ; or, seuls les politiques peuvent le faire. Les Thaïlandais ont changé leur gouvernement, et fermé un certain nombre d'institutions financières douteuses. Les Coréens ont eu la chance d'avoir à ce moment-là une élection présidentielle. Ils ont élu une personnalité capable de restaurer la confiance sans bouleverser totalement le système et de reprendre en main le problème. Les règles de droit doivent être appliquées, une nouvelle donne économique doit être mise en place avec de nouvelles forces : c'est-à-dire de nouveaux flux de capitaux, et l'acceptation par l'opinion publique, la classe politique, et les dirigeants syndicaux des pays en cause, de la nécessité d'une redistribution de cartes.

 
La Corée qui depuis trente ans réussissait admirablement, n'est pas habituée aux phénomènes de restructuration. Il était jusqu'à présent inconcevable que Samsung rachète une partie de Daewoo, et que la remise en cause se fasse à l'intérieur. Les fusions-acquisitions ne faisaient pas partie de la culture du pays. Une entreprise se développait sur sa base naturelle et voulait tout faire : ceci ne peut fonctionner de nos jours.

 
Le Japon se trouve dans une situation surréaliste, et personne ne peut expliquer avec pertinence pourquoi ce pays, qui a connu quarante ans de développement ininterrompu et d'efficacité exceptionnelle, se retrouve depuis sept, huit ans, dans une situation de crise extrêmement profonde. Les causes essentielles sont les suivantes : pendant quarante ans ce pays a eu comme objectif de rattraper les Etats-Unis en terme de niveau de vie monétaire, ce qui a été atteint. Il y a cinq ou six ans la bourse de Tokyo égalait celle de New York. Aujourd'hui, cette même bourse réalise 2000 milliards de dollars de capitalisation boursière, contre 10 000 milliards pour les Etats-Unis, soit un cinquième. Les difficultés du Japon proviennent du fait qu'il n'a plus d'objectif. A l'inverse la Corée s'en sortira car elle a comme objectif de rattraper le Japon, objectif fondé sur l'histoire, les humiliations subies, la volonté de revanche. Son système politique et économique est aussi en cause. Jusqu'à présent les hommes politiques ne faisaient pas de choix essentiels. Il ne faisaient que gérer leur circonscription et laissaient à la technostructure la tâche de préparer l'avenir et les réformes ; or, cette dernière a été prise à contre-pied par la mondialisation.

 
Si un changement brutal n'a pas lieu, l'ensemble de la place financière de Tokyo risque d'être "siphonné" par les échanges électroniques, comme le sont déjà en partie les bourses de Singapour, Hong Kong, New York, et Londres.

 
La culture japonaise est telle que les hommes politiques ne prennent pas le risque de la remise en cause personnelle ; or, la remise en cause intellectuelle est un préalable aux décisions politiques. Organiser des débats, mesurer les enjeux, comprendre la situation, évaluer les choix possibles et les appliquer. Tout ceci doit précéder la prise de décision.

 
En Chine, deux éléments fondamentaux sont à prendre en compte : le problème des nombreuses entreprises d'Etat (87 000) qui représentent les deux tiers de l'économie chinoise et qui ont été financées pendant de nombreuses années par  des  prêts  des banques chinoises à hauteur de 10 ou 12 % en dessous des taux d'inflation. L'accumulation de ces prêts de facilité, accordés pour des raisons politiques et économiques par les dirigeants chinois et qui ne sont pas réglés, constitue une réelle  "bombe à retardement". Le second concerne la personnalité du dirigeant. Un dirigeant sachant s'imposer, déterminé, et connu des milieux mondiaux est un atout irremplaçable.

 
Les répercussions de cette crise sont attendues sur différents plans. Sur le plan bancaire : pertes d'environ 20 milliards de dollars des banques européennes. Sur le plan commercial : diminution du dynamisme des échanges de cette zone. Sur le plan  financier : mise en place en Europe d'une forte alternative au dollar, et sur le plan industriel : perspectives  de restructurations en fonction des prises de risques des firmes multinationales dans ces pays.

  

Débat

Jacques de LAROSIERE : Le Japon a profité très longtemps d'une bulle immobilière et boursière. Actuellement il dégonfle sa bulle monétaire car le yen est surévalué de 30 ou 40 %. Son vrai problème n'est pas la crise mais sa position ultérieure vis-à-vis de la Chine. Dans cet objectif de concurrence il doit dégonfler sa bulle monétaire. Grâce à des délocalisations et des reverse-imports qui représentent 50 % de ses importations, des implantations industrielles à l'étranger supérieures à celles des usines japonaises, il accumule les excédents monétaires. Il vient de repasser la barre des 100 milliards de dollars d'excédents monétaires (limite à partir de laquelle les américains souhaitent voir le Japon réévaluer sa monnaie).

 
Jean-Daniel TORDJMAN : C'est le moment pour les investisseurs internationaux. Malgré une économie américaine en bonne santé après sept ans de croissance et près de 800 % d'augmentation de Wall Street, de retirer leur profits pour les replacer probablement en Europe, car nous nous trouvons au début d'un cycle d'expansion de plusieurs années, et d'une manière plus modérée au Japon, pour profiter de la baisse considérable de l'immobilier et reprendre des positions pour le long terme de manière sélective.

 
Ambassadeur JESSEL : Pourriez-vous nous parler davantage de la Chine et de Hong Kong ?

 
Jean-Daniel TORDJMAN : Les dirigeants Chinois ont déclaré, en octobre 97, qu'ils ne dévalueraient pas leur monnaie avant une période de 12 à 18 mois, car d'une part ils perçoivent les avantages d'une monnaie relativement solide et stable, et d'autre part cela leur vaut le soutien unanime des dirigeants internationaux. En effet, s'il se produisait un nouveau cycle de dévaluation à l'initiative de la Chine, les conséquences s'observeraient dans les pays d'Asie du sud-est qui se croiraient aussi obligés de l'imiter. La Chine est également très attentive à se qui se passe en Indonésie où une partie de la classe dirigeante est constituée par la minorité chinoise qui représente seulement 6 ou 7 % de la population, mais qui contrôle une partie massive de la richesse nationale.

 Le problème chinois réside dans la situation financière de l'ensemble des entreprises d'Etat. Une mise en faillite trop brutale d'une partie de ces entreprises aurait des conséquences néfastes. Il existe une course de vitesse entre le niveau de restructuration qui peut se faire avec des capitaux étrangers et le risque d'éclatement de cette bulle financière.

 En ce qui concerne Hong Kong, le problème majeur est celui de la surévaluation des actifs et notamment de l'immobilier. Sachant que sa bourse repose à hauteur de 50 % sur des actifs immobiliers, si des variations trop fortes se manifestent dans ce secteur, cela peut créer des déséquilibres de grande ampleur. Des problèmes similaires se sont manifestés à la "bourse-casino" de Shenzen. Hong Kong restera un grand centre financier, qui continuera d'attirer les investisseurs et les talents du monde entier, mais sa crédibilité doit être améliorée.

 Paradoxalement cette crise asiatique gérée par le FMI, concerne essentiellement des capitaux privés. La remise en cause concerne, non pas le mauvais financement de l'ensemble public, mais une mauvaise allocation des ressources. La Thaïlande, touchée la première par la crise, grâce aux décisions politiques qui ont été prises, à la possibilité de s'en sortir la première et mieux que les autres pays, mais le phénomène est beaucoup plus global et il se pose le problème de la pertinence des moyens utilisés. Doit-on mettre l'ensemble de l'argent public des principaux pays pour soutenir les difficultés qui proviennent de pertes dans le secteur privé ? Une seconde question se pose : avec 25 000 milliards de dollars capitalisés dans le monde et des arbitrages journaliers sur les marchés des changes de l'ordre de 1200 ou 1500 milliards de dollars, que signifient les mots "réserve" et "confiance"? Que peut faire la Chine avec 140 milliards de dollars de réserve en cas de crise financière ? Si des phénomènes de grande ampleur se manifestent, tout sera emporté ; donc il faut que l'on puisse conforter les éléments de la confiance. A cet égard, l'arrivée de l'euro, en constituant une alternative au dollar pour le placement des capacités financières des banques centrales et des grands investisseurs, sera un élément de stabilisation et de diversification des risques.

 


 
François-Xavier ORTOLI

Président d'honneur du CNPF International

  

LE CONTEXTE INTERNATIONAL

 

D'une crise monétaire, on est passé à une crise économique ; d'une crise conjoncturelle à un crise structurelle ; d'une crise thaïlandaise à une crise de l'ASEAN, et de la Corée, sur fond d'atonie de l'économie japonaise.

 
La crise que nous traversons démontre que, collectivement, nous n'avons pas compris les conditions nécessaires à la réussite de l'ouverture globale des marchés. Il n'y a pas de mondialisation tenable sans un corps de règles du jeu, pas seulement en matière commerciale, mais aussi dans le domaine financier, établies en commun, respectées, assorties de sanctions, formant un cadre assez robuste pour que les mécanismes du marché puissent raisonnablement fonctionner.

 
L'absence d'un bon système d'alerte (le Fond Monétaire International est mal outillé pour suivre, au-delà des aspects macro-économiques, les risques économiques et financiers au niveau de l'économie réelle) ; des économies surendettées en devises étrangères (le financement des dépenses locales devrait être effectué en monnaie nationale car l'épargne est abondante, plutôt qu'en devises étrangères) ; des investissements de portefeuille aisément volatiles (les placements immobiliers ou industriels n'étaient pas toujours très pertinents) ; l'usage, fondé sur une attitude très respectueuse des souverainetés nationales, qui interdit d'annoncer les risques qui menacent un pays (les avertissements que donne le FMI restent très confidentiels), le relâchement politique, la facilité ; enfin le phénomène "d'euphorie asiatique" (l'avenir, à court comme à long terme, de l'Asie suscitant de grands espoirs en raison de fondamentaux jugés excellents s'appuyant sur des gestions macro-économiques relativement raisonnables) : telles sont les causes principales de la crise.

 
Cette crise nous apprend qu'au niveau du Monde, ce qui a été construit en matière commerciale doit l'être aussi en matière financière. En matière commerciale, les règles du jeu sont clairement établies et il y a un gendarme. En matière financière, les règles du jeu au niveau mondial et le gendarme sont à inventer. Des mesures impliquant à la fois la transparence, l'encadrement d'un système bancaire soumis à une véritable supervision, l'établissement de règles comme les ratios Cook ou encore l'instauration de systèmes comptables fiables, doivent être mises en oeuvre, même si cela prend du temps. C'est le début d'une phase de réorganisation ou plutôt d'organisation de la "gestion de l'interdépendance".

 
En fait, nous sous-estimons trop les contraintes que l'interdépendance mondiale fait peser sur nous, et donc la nécessité de cadrer le jeu et cela beaucoup parce que nos économies occidentales se sont, sur la durée, en tirant les leçons de l'expérience,  installées dans un système dans lequel ce type de règles ont été plus ou moins mises en place : dans les pays anciennement industrialisés existe déjà l'ensemble des structures administratives, financières, industrielles et de services qui fait qu'une crise y est plus facile à prévenir, à contenir, à maîtriser ; en revanche, lorsque sont atteints les pays émergents dans lesquels les infrastructures financières sont faibles et peu crédibles, l'économie est atteinte de plein fouet, sans mécanismes de prévention ni de correction.

 
On doit aussi retenir de cette crise que la liaison artificielle d'une monnaie avec une autre dont l'évolution reflète mal la réalité économique du pays qui s'oblige à un tel lien, paraît fonctionner lorsque la monnaie directrice est faible, mais pénalise des économies par ailleurs fragiles lorsque la monnaie de rattachement commence à être surévaluée. Ce raisonnement est difficile à faire entendre aux pays qui mettent en oeuvre une pratique dont ils voient avant tout les avantages de prévisibilité en matière de change... jusqu'au jour où la surévaluation devient éclatante et donc économiquement et psychologiquement dommageable.

 
Donc, construisons une "monnaie mondiale", économique et financière, aux assises robustes.

 
Ensuite, deux remarques : l'une concerne les économies occidentales et l'autre la gestion de la crise.

 
On peut constater que la crise survient à un moment où nos économies se développent à un rythme satisfaisant. Elles entrent donc dans cette crise, qui touche un pan non négligeable de l'activité mondiale, en étant dans phase de croissance, de développement, de modernisation. En outre, la crise entraîne une baisse des matières premières ; la politique de contrôle de l'inflation dans nos économies est servie par le fait que, par exemple, le pétrole se négocie à des prix très bas (à l'inverse, cela affecte celles des économies asiatiques et latino-américaines dont l'économie dépend de l'exportation de telle ou telle matière première). Dans l'Union européenne, les conséquences de la crise asiatique peuvent être considérées comme relativement modestes du fait de la part assez faible que l'Asie représente dans ses exportations. En revanche elles sont plus fortes aux Etats-Unis, mais la croissance y est telle que le phénomène met du temps à être ressenti. Il reste que l'équilibre financier mondial est fragilisé, et qu'un malaise généralisé n'est pas à exclure.

 
Comment faire pour relancer les économies ? Quasiment tous les pays de l'ASEAN connaissent actuellement une récession importante. La crise financière prive la  production de financements qui permettraient d'alimenter à la fois l'économie locale et les ventes à l'extérieur, et cela malgré un niveau de change favorable à l'exportation. Les occidentaux doivent se mobiliser pour que les efforts, souvent remarquables, qui sont faits par certains pays pour sortir de la crise, ne soient pas compromis par une aggravation inutile de la situation. Ce ne sont pas les réserves en devises qui font défaut mais des crédits viables plus importants, et assortis de taux d'intérêts moins élevés. Les occidentaux doivent tout mettre en oeuvre, tant du côté du G7, des institutions internationales, de l'ASEM, ou bilatéralement, pour donner à ces pays les moyens de produire et d'exporter.

 
Les situations sont très diverses en Asie : en Thaïlande, le gouvernement prend des décisions qui à court ou long terme devraient permettre à l'économie de redémarrer. En Corée, se manifeste la volonté de réaliser une sorte d'union nationale autour de la sortie de la crise, et de rechercher des mécanismes permettant d'absorber ce choc. Le problème du Japon est majeur car la crise est alimentée en partie par des signaux négatifs venant de Tokyo. A travers la dévaluation du yen, le Japon se révèle plus compétitif qu'on ne l'escomptait il y a un an. Il a fait de grands efforts pour aider ses partenaires sur le plan financier, mais parce qu'il est aujourd'hui en face de problèmes intérieurs sérieux, que la récession est là, il a cessé d'être un moteur.

 
Ainsi, même dans tous les pays où sont prises des initiatives sages de contrôle du court terme et de préparation de l'avenir, on peut craindre des réactions imprévisibles, si ne s'arrête pas, ou au moins ne se ralentit pas cette dégradation économique qui descend jusqu'à la base. Il nous faut en outre compter sur la poursuite de la sage politique de la Chine et nourrir l'espoir que la situation indonésienne cessera de se dégrader.

 
Donc, du côté de la production, nous devons être ouverts à l'idée qu'il faut aider ces pays à exporter chez nous, c'est-à-dire à disposer des liquidités nécessaires pour ce faire.

 
En ce qui concerne l'investissement, autre facteur de croissance, il s'est produit un changement par rapport à une situation où les investissements à long terme et de production n'étaient pas privilégiés. L'investissement immobilier ou la recherche d'un profit à court terme, étaient préférés aux investissements créateurs de richesse. Il est indispensable que les opérations communes (joint-ventures) ou les développements par achats d'entreprises, qui permettent, en s'appuyant sur le capital étranger, de maintenir en vie et de développer des entreprises nationales, puissent se poursuivre. L'investissement en Asie doit continuer de faire partie de la stratégie de développement des groupes lorsqu'ils ont des moyens suffisants pour pouvoir prendre des risques et parier sur l'avenir ; ils doivent saisir les chances que font surgir les conjonctures difficiles. Quant aux gouvernements, ils doivent comprendre l'apport irremplaçable pour la sortie de crise d'entrées de capitaux alimentant la croissance et renforçant les structures économiques, et donc agir avec rapidité, efficacité, crédibilité pour encourager l'arrivée de nouveaux partenaires.

 
Enfin, les conditions d'un développement fort des infrastructures, autre moteur de la croissance, ne sont pas réunies. On n'atteindra pas, et de loin, les 150 milliards de dollars par an envisagés il y a deux ans encore dans cette partie du monde, mais il faut explorer toutes les voies pour que le financement d'infrastructures utiles et rentables soit rapidement rendu possible.

 
Il est important de trouver des signaux qui permettent d'espérer que l'économie peut effectivement repartir. C'est au travers de projets concrets et d'une action collective que l'Occident peut montrer qu'il est prêt à aider. Aider ne se résume pas seulement à l'envoi d'experts pour monter un système bancaire crédible   -encore qu'il faille agir vite et y mettre les moyens nécessaires- ni plus généralement, à bâtir les indispensables infrastructures financières. Aider, c'est aussi agir pour que la reprise de la production s'opère, et faire en sorte que nos entreprises se tournent de nouveau vers l'Asie.

 
J'insiste : l'intervention des grands pays doit être plus claire, plus efficace, plus visible, et contribuer à recréer la confiance. Il faut démontrer que l'on est capable de mettre en place progressivement une "gestion de l'interdépendance" plutôt que de croire par naïveté libérale que, le marché ayant toujours raison, tout finira par se résoudre naturellement. Il faut non pas critiquer le Japon, mais l'aider à démontrer la qualité du programme difficile qu'il devra mettre en oeuvre, soutenir la mise en oeuvre de ce programme, tout en contribuant à ce que le Yen n'entre pas dans une zone de déraison, accepter l'idée que le Japon doit se stabiliser pour mieux repartir et que ceci implique qu'il continue à bénéficier d'importants excédents commerciaux.

 
Nous sommes dans un engrenage de la défiance, une séquence de réticences qu'il va falloir vaincre simultanément : défiance à l'égard de l'Asie, des régimes politiques, de la sécurité économico-financière, du rythme et de la qualité des réformes. Comment rompre le cycle de la défiance ? Grâce à la vertu des pays eux-mêmes, mais aussi par une action internationale plus ample que ce qu'elle a été.

  

René SERVOISE[2]

Ancien Ambassadeur

 
LE JAPON ET LA CRISE

 

Hier redouté pour son dynamisme, le Japon est aujourd'hui redoutable en raison de certaines de ses faiblesses.  Depuis juin 98, selon une déclaration officielle de son gouvernement, ce pays est entré en récession.

 
De tous les pays de l'Asie, le Japon est vraisemblablement le plus inscrutable, et partant la crise qui le frappe. Mais le Japon peut-il être considéré comme un pays d'Asie ? Non et oui.

 
Par certains de ses caractères, cette puissance est déjà davantage entrée dans le XXIème siècle que nombre de nations occidentales -la France en particulier. Le Japon, est depuis le début le début du XXème siècle, une puissance à part entière (domaines politique, économique et militaire). En d'autres termes, bien que géographiquement en Asie, le Japon doit être soigneusement distingué des autres pays en crise de cette région qui en étaient à la phase de "décollage", au sens de Walter Rostov.

 
Pour tenter de comprendre la crise nippone, deux remarques liminaires. Il nous faut être conscient de l'importance du rôle du Japon dans la complexe machine économique du monde, et reconnaître qu'il constitue une exception à maints égards.

 

Une puissance majeure, importante et singulière

 
Le Japon joue un rôle majeur, sur le plan mondial (à lui seul 8 % de la production, comparée à celle des Etats-Unis 20,4 % et de l'Union européenne 19,8 %).  Le Japon est le créancier le plus important (1/3 de l'épargne mondial) alors que les Etats-Unis sont le débiteur le plus endetté. Il détient des réserves en devises et à un taux d'épargne les plus élevés ; le taux d'intérêt est seulement de 0,5 %. De plus, parmi les 50 multinationales les plus importantes, 11 sont japonaises contre 16 américaines.

 
En Asie, disons sur le plan régional, le Japon assume un rôle éminent. Quantitativement, c'est la locomotive tirant l'ensemble par ses investissements en Asie du Sud Est, le transfert de ses techniques et par les échanges dans ce qu'il faut bien appeler "la sphère de coprospérité" qu'il avait su animer. Qualitativement, c'est le modèle économique, qui s'oppose au modèle libéral américain et apparaît plus "congénial" aux responsables asiatiques, parce que demandant à l'Etat d'assumer un rôle essentiel de direction.

 

Une puissance d'un type singulier

 
Cet archipel est sorti de ses rivages et il a su anticiper hardiment le mouvement de "mondialisation". Il interprète ce courant à sa façon et à son usage. Il s'implante par des entreprises japonaises chez ses "concurrents-partenaires" comme les Etats-Unis et l'Europe (la Grande-Bretagne est son cheval de Troie dans notre continent), présente des produits et de services nippons sous des labels américains ou européens. Ceci, sans parler des "monopoles de fait" de certains de ses produits et services qui s'imposent et sont devenus incontournables par leurs qualités. Il a su constituer des "marchés-captifs". Face à la mondialisation en cours, le Japon présente un caractère original : il sait l'utiliser à ses fins. Il est à la fois fermé et ouvert. Fermé, en ce que sens que près de 40 % (pourcentage contesté) de ses industries seraient protégés de multiples façons. Ouvert au monde, en ce sens, que les dérugalations en cours depuis des décennies permettent aux étrangers de gagner des parts-de-marchés sur les marchés japonais, où la concurrence est redoutable du fait des exigences du consommateur nippon, un des plus difficiles du monde. D'où le succès de certains produits comme les voitures allemandes. Cette puissance est très liée aux Etats-Unis, car durant six ans d'occupation, les Américains ont à dessein, systématiquement transformé et remodélé les institutions et la législation sur leurs normes et leurs modèles (plus de 700 lois ont été promulguées sous l'impulsion du Général Mac Arthur). Ils ont intelligemment créé des échanges permanents d'étudiants et de professeurs éduqués dans leurs universités. Il existe un Nichi-Bei (c'est-à-dire une association Etats-Unis/Japon infra étatique) sousestimé par les Européens entre ces deux grandes économies. Elle est réelle, en dépit des frictions de plus en plus nombreuses dans les domaines culturel et diplomatique.

 

Les atouts 

 
Les atouts du Japon ? Le consensus de la population sur un certain nombre de valeurs, un système éducatif remarquable, (l'adaptabilité de la main d'oeuvre s'explique par le degré de l'alphabétisation : 0,7 % d'illétrés contre 20 % en France). Le secteur Recherche et Développement très dévelopé -et supérieurs à celui de la  Grande-Bretagne, de la France et de l'Allemagne réunies. Enfin, l'absence d'immigrés, un patriotisme et un civisme qui permettent une cohérence nationale sans égale. Ainsi le Japon émet des signaux contraires, négatifs et positifs dans le même temps, qui rendent extrêmement difficile une interprétation de la crise pour l'étranger.

 

Une crise majeure

 
En effet, le Japon subit actuellement une crise majeure, et cette crise nous concerne, vu l'importance de l'économie nippone dans les mécanismes mondiaux et régionaux. Cette crise est révélatrice de faiblesses camouflées jusqu'à ce jour par le secret dont s'entoure le Japon et par ses succès spectaculaires durant les dernières décennies. La crise est financière et le nombre des faillites des grandes banques dues au manque de rigueur dans le choix de leurs débiteurs entraînent l'ensemble de l'économie dans une spirale descendante. Ces engagements bancaires traduisent un défaut spécifiquement japonais : la démesure. Eclatement de la bulle financière, effondrement du marché immobilier, multiplication des faillites dans tous les domaines, chute de la Bourse sont les manifestations les plus illustratives.  Mais l'emploi lui-même est désormais atteint, et dans des proportions préoccupantes, puisque le taux  de chômage officiel (4,1 %)  atteint  presque  celui des Etats-Unis (4,3 %). En réalité, le taux réel nippon serait plus important, nombre d'employés sont conservés par les firmes qui perdraient la face en mettant au chômage leurs salariés. Au total, nous assistons à une chute de la demande et la population, prenant conscience de l'importance de l'enjeu, ne consomme plus comme elle le faisait.

 

Les causes

 
Reste à nous interroger sur les origines de cette crise survenue -dans le temps- après celle des petits dragons d'Asie. Ces causes sont d'origine exogène et endogène.

 
Origine exogène : la crise en Asie a accentué la dépression au Japon, car nombre de banques japonaises s'étaient endettées au delà du raisonnable, au Japon certes, mais également dans des pays connaissant aujourd'hui des difficultés majeures, et où des firmes nippones s'étaient implantées. N'oublions pas que l'Asie représente 40 % des exportations du Japon. L'indonésie, la Thaïlance, la Corée du Sud constituent des débouchés dramatiquement réduits.

 
Origine endogène : ces causes exogènes se sont surimposées à la crise nippone proprement dite. En dépit d'investissements intérieurs toujours plus élevés,  la croissance nippone  a  relativement peu progresé :  depuis 1992, 1,4 % annuellement contre 2,4 % sur l'ensemble des pays industriels. Aujourd'hui existe une surcapacité industrielle.  Cette capacité continue de croître au rythme de 2 %. Ainsi la demande interne se réduit face à une capacité de production croissante. Nombre d'analystes en concluent que la crise nippone est esentiellement due à une défaillance de la demande.  Le Japon est entré dans une phase de déflation. Tout le système financier est atteint, il existe une crise de confiance, se traduisant, entre autres par une fuite des capitaux vers l'étranger  et aggravée par la révélation des multiples scandales financiers, illustrant la corruption dans certains milieux (affaires, politique, administration). Au Japon -comme en Occident- la corruption est présente. Sans évoquer l'infiltration des Yakusa (mafia nippone) dans certaines instances financières.

 
Ce Japon n'est en retard, cependant, ni dans la prise de conscience de la crise, ni dans l'élaboration des remèdes. Par contre, vue de l'extérieur, la machine politique paraît paralysée. Elle nous semble d'une extrême lenteur à se mettre en mouvement et à appliquer les mesures nécessaires et douloureuses. Cette lenteur est vivement critiquée par les observateurs occidentaux. Mais dans nos propres pays... quelles sont les mesures structurelles et impopulaires qui sont -non pas prises- mais simplement envisagées par nos gouvernements ? Cette lenteur toute nippone, à quoi l'attribuer ? D'abord, à l'horreur de l'inconnu par les Japonais qui improvisent mal des parades adéquates devant des situations inédites. Ceci est vrai de leurs militaires dans la guerre et de leurs civils dans la paix (exemple du cataclysme de Kobé). Cette méfiance de l'inconnu explique d'ailleurs la multiplication des organismes de prévision, des "think-tanks", justement destinés à prévoir pour permettre aux japonais de ne pas déboucher dans un "no man's land". D'autre part -et c'est un trait de psychologie- le Japonais ré-agit plus qu'il n'agit et n'anticipe. Ce peuple a besoin d'un stimulant, d'un choc. Cette provocation peut être d'origine interne (niaiatsu) exemple: tremblement de terre, mauvaise récolte de riz, ou d'origine externe (gaiatsu) exemple : hostilité d'une puissance étrangère, déclaration de guerre. Or, cette fois-ci, nous constatons la réunion de deux stimulants (crise interne profonde et difficultés extérieures). Tout porte donc à croire que les réformes en profondeur seront menées à bien, mais, auparavant, doit se dégager un consensus, d'autant plus difficile à obtenir que des intérêts divergents, puissants et nombreux existent avant de restructurer en profondeur l'économie. Les Japonais ne cachent d'ailleurs pas qu'un certain temps leur est nécessaire. En juillet 1998, le Premier Ministre Obuchi Keizo, déclarait que "la remise en ordre demandera un an...ou deux".

 

Perspectives

 
Une restructuration en profondeur est incontestablement en cours au Japon. Un exemple peut être donné et devrait nous inciter à plus de modération dans les jugements portés. Dans les domaines financier et boursier, celui des assurances et des pensions, un "Big-Bang" est en cours. Suivant l'exemple des Big-Bangs de New York et de Londres, les Japonais ont décidé de rattrapper leur retard. D'où leur programme, dont les tranches s'étagent au délà de l'an 2000.  Cette programmation -l'Economic Survey du Japon par l'OCDE en 1997, en a donné le détail (pages 84 et suivantes)- est méticuleusement établie : plus de 1500 mesures de dérégulation ont déjà été prises. Ayant été la première puissance économique à être frappée par la crise mondiale, (j'entends parmi les puissances majeures du G7), la Japon a été le premier à en prendre conscience et à entreprendre des réformes de structure. Il bénéficie ainsi, paradoxalement, d'une certaine avance dans le processus "destruction-construction" (creative destruction), par rapport aux Etats-Unis et aux économies de l'Europe.

 
Le Japon a dans le passé subi des crises majeures et chaque fois il en est mieux sorti que ses concurrents. Si la crise actuelle du Japon a surpris les Occidentaux, tel n'a pas été le cas Japonais. Parmi les six dangers menaçant le Japon (mon livre : Japon - les clés pour comprendre),  je signalais "une crise économique majeure" en précisant qu'elle pouvait entraîner une crise mondiale (p. 101 et suiv). Je montrais, d'autre part, que le Japon était reparti plus puissant de la grande dépression de 1929. La capacité de rebondissement de ce peuple, la souplesse et l'adaptabilité de cette nation bambou sont sans autre exemple au monde.  Mais ses représentants ont toujours eu l'art de présenter le Japon beaucoup plus handicapé qu'il ne l'est foncièrement. C'est le rôle des aimables "buffers", analysé par Karel van Wolferen dans L'énigme de la puissance japonaise. 

 
Dans cette partie du monde, l'efficacité résulte traditionnellement de l'adaptation. Il convient d'être en phase avec l'évolution des choses. L'art de gouverner rejoint parfois le "non-agir". Aménager la transition, c'est savoir profiter du changement en cours, comme le nageur use d'un courant et le navigateur d'un vent.  La notion de "crise" (en chinois weiji ; en japonais kiki) est en un sens dynamique. Elle combine danger et opportunité. Mais nul ne peut prévoir le temps, cette remise en équilibre dynamique. Un étranger moins qu'un autre. Nul ne doit oublier une spécificité du Japon, mise en avant par mon ami Robert Guillain dans son dernier ouvrage Aventure - Japon : sa "bi-civilisation". Il appartient à deux mondes, nous ne saurions le réduire au nôtre. 

 
 

Débat

 
Amiral Jean BETERMIER : La chute de l'activité en Asie provoque un excès de l'offre sur la demande de pétrole de l'ordre de 15 %. Il y a une contamination possible de la crise à travers la chute des prix du pétrole chez les producteurs. Je pense en particulier à la réduction brutale des ressources des pays du Moyen Orient. Ne pensez-vous pas que l'on risque d'avoir dans les domaines des hautes technologies, de l'espace, de l'aéronautique civile, et de l'armement une chute brutale des marchés ? 

 
François-Xavier ORTOLI : Je n'ai pas abordé toutes les causes des difficultés mais parmi celles-ci, ce qui se passe à l'est de l'Europe, en Russie notamment, est également préoccupant, et il y a la situation d'un certain nombre de pays, dont la solidité est liée au cours des matières premières -pétrole ou autres produits- comme l'Argentine. Il y a un effet bénéfique du point de vue de l'inflation pour les pays importateurs mais qui peut rendre la situation difficile pour les pays producteurs de matières premières. Il est souhaitable de voir se maintenir la situation actuelle aux Etats-Unis et en Europe. La baisse du prix du pétrole s'explique par la baisse des coûts d'extraction du pétrole. Une sorte de rattrapage s'est donc opéré. En  général au Moyen-Orient, la situation des pays dont l'économie et le développement dépend beaucoup des matières premières est préoccupante.

 Il faut que l'ensemble des responsables réfléchissent à la manière dont on peut redonner une certaine vigueur à l'économie internationale au travers de l'Asie. J'ai peur que nous ne sous-estimions, -comme nous l'avons fait pour ce que j'appelle la "gestion de l'interdépendance"-, un certain nombre de facteurs qui, de zones en zones, peuvent créer une série d'ébranlements financiers qui se retrouveront d'une manière ou d'une autre dans la gestion de l'économie mondiale.

 
Indru ADVANI : Cette crise n'est-elle pas provoquée en partie par l'hégémonie américaine ? En effet, les américains ont fait éclater les accords de Bretton Woods, et ne veulent accepter aucun autre accord, ce qui profite aux spéculateurs. Les Etats-Unis souhaiteraient que les Nations Unies n'existent pas, et ils ne veulent pas d'un accord supranational pour régler l'économie mondiale.

 
François-Xavier ORTOLI : Nous sommes à la veille d'une situation dans laquelle les faits nous conduiront à reconsidérer le système monétaire international ou plutôt le non-système monétaire, car nous sommes à la merci d'un certain nombre de dangers que le mythe relatif de la stabilité -c'est-à-dire la lutte contre l'inflation-, fini par faire oublier. Par exemple, le fait que nous ayons vécu pendant trois ou quatre ans avec une lire, une peseta, et même une livre sterling sous-évaluées, explique une partie de l'évolution économique actuelle. On ne peut pas vivre comme si le phénomène monétaire était un phénomène extérieur. L'architecture financière qui forme un ensemble complexe va conduire à inclure un certain nombre de réflexions sur la monnaie, comme les changements qu'introduiront la présence de l'euro dans la gestion financière et monétaire mondiale. Nous nous dirigeons vers un système dans lequel il y aura deux monnaies et demi : l'euro, le dollar -qui aura probablement encore la primauté- et un peu le yen. Ou bien encore, comme la définition de politiques monétaires mieux coordonnées au sein d'ensembles régionaux comme l'ASEAN.

 
Jacques de LAROSIERE : Il y a trois ou quatre ans, a eu lieu une crise du même ordre au Mexique. Elle a été résolue très rapidement car elle était limitée, et parce que le trésor américain est intervenu immédiatement. Actuellement, comme il n'existe pas de repères communs dans le monde, les mouvements de spéculation se développent d'autant plus que l'endettement des pays de l'OCDE est passé, en vingt ans, de 2000 milliards à plus de 20000 milliards de dollars, et que cette dette colossale ne repose que sur la capacité des divers Etats à lever l'impôt. Lorsque l'on sait que des pays comme l'Indonésie par exemple, peuvent faire faillite, la situation est grave et l'on ne voit pas quels garde-fous peuvent être mis en place pour éviter de telles catastrophes. Dans cet esprit la semaine dernière, à l'occasion du centenaire des Philippines, Fidel Ramos a évoqué le problème et déclaré que nous ne pouvons plus rien par rapport à la monnaie électronique. La seule manière d'agir est d'établir, d'une façon ou d'une autre, au sein des pays, une préférence nationale pour qu'il y ait un pare-feu dans des situations pareilles.

 
François-Xavier ORTOLI : A travers la crise asiatique, nous sommes tentés d'aborder l'ensemble des phénomènes qui sont de nature à changer profondément le contexte général de l'économie internationale. J'ai voulu rappeler, sous l'expression de "gestion de l'interdépendance", qu'ils forment un ensemble complexe.

 Le sous-produit des crises peut être le retour au protectionnisme. Il apparaît aujourd'hui dans l'esprit de nombreux observateurs en Asie ou ailleurs que l'ouverture des marchés s'est faite beaucoup trop rapidement, au nom d'une liberté aujourd'hui coûteuse, et qu'un certain nombre d'étapes nécessaires n'ont pas été franchies. Beaucoup de difficultés nouvelles peuvent donc surgir d'une situation dont notre appréciation à son égard à régulièrement changé au cour de l'année qui vient de s'écouler. 

                                                                                                                                                                                                                                                            

Jacques de LAROSIERE : Je voudrais souligner l'intérêt que la Chine a, ou n'a pas, à dévaluer. Elle est actuellement plus intéressée par son développement interne que par des prises de position sur les marchés extérieurs, c'est-à-dire ailleurs que dans l'ASEAN, le nord-est et le sud-est asiatique où ont lieu l'essentiel de ses échanges. Par conséquent, pour ne pas être désavantagée dans ses échanges, la Chine essaiera de maintenir sa parité. Elle peut le faire d'autant mieux que sa monnaie est, contrairement à celle du Japon, sous-évaluée. Elle dégage des surcapacités de production, mais pour elle ce problème est moindre que pour les autres pays car elle dispose d'une "soupape de sécurité" de 900 millions de paysans qui vivent en dehors du système économique. Elle freine depuis plusieurs années ses exportations, ce qui s'est traduit par sa politique fiscale à l'exportation. Il y a quatre ou cinq ans, elle remboursait les taxes à l'exportation à hauteur de 17 %. Progressivement elle a réduit ce remboursement à 9 %, remboursement qu'elle paye avec un retard d'un ou deux ans. Enfin, elle a rétabli des taxes à l'importation sur les biens d'équipement. Autrement dit, la Chine peut faire baisser ses prix par des moyens internes, et elle n'a pas besoin de dévaluer. C'est le seul pays au monde qui fait à peu près ce qu'il veut en ce qui concerne sa monnaie.

 
François-Xavier ORTOLI : Je l'ai souligné en une phrase lorsque j'ai parlé de la place singulière du bloc continental chinois, peu ouvert et très introverti, mais fragile sur deux points : l'exportation et Hong Kong.

 


 Gilbert GANTIER

Député de Paris ; Membre de la Commission des finances

LES ENJEUX DE LA CRISE

Je voudrais essayer de vous donner un point de vue de la Commission des Finances.

 
Nous nous intéressons évidemment beaucoup aux évènements qui se passent en Asie. Parmi les grands pays occidentaux, la France n'est certainement pas la plus menacée directement par la crise de l'Asie. Néanmoins, nous la sentons déjà. Nous avons reçu récemment les représentants de l'INSEE, nous avons reçu également le Ministre des Finances, Monsieur Strauss-Kahn, qui nous a donné les derniers résultats de la conjoncture. Il n'y a rien de dramatique du côté des chiffres pour l'instant. Le taux de croissance a été de + 0,6 % pour le premier trimestre 1998 ; les prévisions étaient de + 0,8 % : il y a donc déjà un fléchissement. Il est sûr qu'un certain nombre d'entreprises françaises commencent à subir la crise de l'Asie. Toute la presse en a parlé. C'est vrai notamment pour le secteur des produits de luxe. Les exportateurs de produits de luxe (Louis Vuitton et autres) ressentent déjà très clairement dans leurs chiffres la difficulté qu'ils ont à exporter. En effet, compte tenu de la dépréciation du yen, un sac à main de grand luxe vaut maintenant pour une japonaise, le double de ce qu'il valait il y a un an et demi. Cette crise va donc nécessairement se faire sentir en France. Elle sera sans doute plus sensible dans d'autres pays occidentaux. Je ne parle pas uniquement des Etats-Unis, mais également de l'Allemagne, de la Grande Bretagne, de l'Italie.

 
Cette crise était-elle prévisible ? Il y a une quarantaine d'années que je suis allé au Japon pour la première fois. J'avais alors été très frappé par le caractère de pays en voie de développement du Japon. Nous avons de la peine à l'imaginer, mais à cette époque, il n'y avait pratiquement pas, par exemple, d'industrie automobile dans ce pays. Il y avait une industrie automobile naissante, avec des modèles copiés sur les voitures anglaises de 1937. Les taxis de Tokyo étaient des quatre chevaux Renault à moteur arrière importés de France. L'industrie photographique : Dieu sait ce qu'est l'industrie photographique japonaise, enfin tout ce qu'elle a été durant les dernières décennies. En 1960, le Japon commençait à peine à produire des appareils photographiques. Mais ce que j'avais remarqué à ce moment là, c'est un immense besoin de créer, de vendre. En repartant pour l'Europe, j'avais vu à l'aéroport de Tokyo de nombreux japonais chargés de valises contenant catalogues et échantillons. Ils se rendaient en Europe pour vendre toutes sortes de choses inimaginables : des pianos, de la porcelaine, etc. Depuis cette époque je suis retourné souvent au Japon, et à chaque fois j'ai observé les progrès considérables de l'économie de ce pays. Je me disais : les arbres ne montent jamais jusqu'au ciel ; jusqu'où vont-ils aller ? D'autant plus que, comme le disait l'ambassadeur Servoise, le Japon est un tout petit pays avec un surpeuplement extraordinaire, des montagnes partout. Il fallait bien que la crise arrive. Qu'est-ce qui l'a déclenchée ?

 
On observe en Asie des situations extrêmement différentes. Pour commencer, voyons le cas de la Chine. C'est un pays gigantesque avec des situations très différentes d'une région à une autre. Il y a la Chine profonde  -un peu la Chine de Pearl Buck- qui n' a pas changé depuis un siècle : les villages sont pauvres, les paysans vivent de peu de choses et sont des centaines de millions. Et puis il y a le cas de Shanghaï, avec des grues partout, des gratte-ciels immenses, tout cela d'ailleurs largement financé  par des capitaux Taïwanais.

 
C'est en effet une autre curiosité de l'Asie que le problème de Taïwan. Taïwan est un pays qui était extrêmement pauvre. Il y a soixante ans, c'était pratiquement une colonie japonaise qui produisait un peu de camphre. C'est là que Chiang Kaï-shek s'est réfugié quand il a été chassé du continent chinois. Chiang Kaï-shek est arrivé à Formose avec  les trésors de la Cité Interdite, avec beaucoup de capitaux et une élite intellectuelle. Avec tout cela, en quelques plans quinquennaux, qui ont d'ailleurs été des plans libéraux, (ce n'étaient pas des plans marxistes, rien n'a été confisqué, les gens ont été indemnisés), ils sont parvenus à faire ce que j'appellerais "un petit Japon". Formose ressemble beaucoup au Japon. Il y a énormément de montagnes, il y a très peu de surfaces cultivables et de surfaces exploitables. La surpopulation est énorme dans les zones habitables, mais la volonté de produire, de se battre est extraordinaire. Si bien que maintenant nous avons tous chez nous des produits qui viennent de Taïwan. Taïwan a ainsi accumulé des réserves en devises considérables. Taïwan aurait pourtant disparu s'il n'y avait pas eu la guerre de Corée. Les Américains étaient très en colère contre Chiang Kaï-shek, qu'ils considéraient comme un homme perverti et malhonnête. Si les Américains n'avaient pas eu besoin du porte-avions que représentait pour eux l'île de Formose au cours de la guerre de Corée, ils auraient certainement abandonné Taïwan. Taïwan est maintenant un petit pays avec des ressources importantes, des réserves en devises colossales. C'est un "nain politique" ; il n'entretient pas de relations diplomatiques avec les pays occidentaux : en effet, aucun grand pays ne le reconnait comme tel. Néanmoins Taïwan, qui a été longtemps en guerre avec la Chine continentale, normalise petit à petit ses relations avec elle. Maintenant, les Taïwanais peuvent aller en Chine visiter leurs parents. Ils sont même les bienvenus, car ils apportent beaucoup des devises et des produits occidentaux. Ils contribuent au financement de l'expansion chinoise.

 
L'économie taïwanaise va-t-elle continuer à se développer ? Taïwan ne ressent guère la crise pour l'instant et même, il est assez curieux de constater que les hommes d'affaires taïwanais en profitent pour "faire leur marché" car leur devise a -jusqu'à présent- conservé une certaine valeur. Les businessmen peuvent acheter des affaires en Indonésie, aux Philippines, en Corée du sud à moindre coût.

 
Cette crise va-t-elle contaminer l'ensemble de la planète ? Jusqu'à présent l'expansion se poursuit aux Etats-Unis. Mais est-ce que la crise asiatique, notamment la crise du Japon, ne va pas avoir des répercussions sur l'ensemble des économies occidentales ? Il est très difficile de répondre à cette question. J'entendais tout à l'heure Monsieur Ortoli dire que nous aurons certainement besoin un jour ou l'autre de refonder notre système monétaire international. Nous allons voir comment l'euro va s'implanter au cours des  prochaines années, et quels vont être les grands pôles monétaires. Mais il me semble évident que, nous n'échapperons pas totalement à la crise de l'Asie.                             

 

Christian de BOISSIEU                                       

Professeur d'économie à l'Université de Paris I

 

LES INTERVENTIONS DES ACTEURS INTERNATIONAUX

 
Je voudrais me concentrer sur trois points :

 
- le thème de l'Europe et de la crise asiatique, question qui me paraît importante à la fois pour le passé, pour le présent et pour l'avenir

- l'approche nécessaire des problèmes du Japon, de la Chine et de Hong Kong   aujourd'hui

- quelle leçon peut-on tirer de la crise en ce qui concerne l'intervention des  organismes internationaux et l'approche de la réforme du système monétaire  international ?  Il est clair que la réforme du système monétaire international est un sujet beaucoup plus large que la seule question du mode d'intervention des organismes internationaux, mais ces deux questions sont liées.

 
Je ferai deux observations sur le thème de l'Europe et de la crise asiatique. La première, à partir du constat, que l'Europe en tant que telle a été pendant longtemps largement absente, directement en tout cas, de la crise asiatique. Elle n'a été présente qu'à travers sa participation aux organismes internationaux. L'Union européenne représente entre 30 et 35 %  des quotes-parts du Fonds Monétaire International : c'est par ce biais là que l'Europe est présente. Elle est présente à travers les discussions entre les organismes internationaux et les pays d'Asie du sud-est qui ont été ou qui sont sous programme d'ajustement avec le FMI ou avec la Banque Mondiale.

 
Pour moi, la crise asiatique date de la fin 1995 et non de juillet 1997. C'est à l'automne 1995 que les premiers problèmes sont arrivés en Corée ; ils ont été un signal d'alarme que nous avons sans doute négligé à l'époque. Nous faisons toujours commencer le film en juillet 1997 avec la crise du baht thaïlandais ; c'est une illusion d'optique. La crise asiatique avec sa dimension culturelle démarre vraiment à l'automne 95, quand nous avons réalisé que les banques coréennes n'avaient pas respecté des règles élémentaires de division des risques à l'égard d'un certain nombre de "chaebols coréens". On a eu tendance à l'oublier : en 1996 plus personne ne parlait de la crise coréenne.

 
Au rebond de la crise, à partir de juillet 1997, j'ai constaté que l'Europe des Quinze avait peu existé en tant que telle pour le diagnostic sur la crise asiatique. Je n'ai pas senti, pour être concret, par exemple, de convergence franco-allemande sur la perception de la crise asiatique. Il y en a peut-être eu en coulisse, dans des conversations que j'ignore, mais je ne suis même pas sûr que les grands pays de l'Union européenne soient aujourd'hui d'accord sur le diagnostic et le pronostic à propos de la crise asiatique.

 
Je comprends bien pourquoi il était difficile à l'Europe d'exister par rapport à ce choc. L'Europe, à travers la Commission européenne, existe aujourd'hui en Europe de l'Est grâce à des programmes d'assistance technique. La Commission européenne participe activement à la transition d'un certain nombre de pays vers l'économie de marché. Mais il est clair que la Commission européenne ne peut pas intervenir comme le Fonds Monétaire International ou par la Banque Mondiale. La réflexion que je soumets est : comment l'Europe aurait-elle pu être plus présente, -dès le début- avant même le sommet ASEM à Londres ?

 
Deuxième observation sur ce même thème : comment trouver un équilibre -pour nous européens-, dans le débat entre les aspects positifs et les aspects négatifs de la crise asiatique ? La crise asiatique est une menace potentielle ou effective, en même temps, c'est l'apparition de nouvelles opportunités. Il faut articuler les deux facettes pour essayer de comprendre les relations entre l'espace européen et l'espace directement touché par la crise :  l'Asie au sens large. Les menaces, je n'y reviens pas, vous en avez parlé, c'est tout le débat sur les canaux de transmission de la crise asiatique vers nous. Il aurait été assez normal que l'Europe soit directement présente dans la gestion de la crise asiatique parce que, quand vous regardez les chiffres, les banques allemandes et françaises ont plus d'encours de créances sur les pays d'Asie du sud-est  en valeur absolue, que les banques américaines. Je ne suis pas en train de vous dire que nécessairement les banques allemandes et françaises vont perdre plus d'argent en Asie que les banques américaines, mais si vous regardez les encours,  l'Europe est plus engagée à travers son système bancaire que ne l'est le système bancaire américain, pour des raisons qui tiennent peut-être au comportement des banques ici ou là, aux encouragements donnés etc. La crise exerce sur nous une influence à travers différents canaux : les exportations, les prix,  le système bancaire...

 
Sur l'aspect opportunité, je voudrais évoquer deux questions. L'évolution de l'investissement direct : est-ce que l'Europe va être le principal bénéficiaire des opportunités en matière d'investissement direct qui s'offrent dans beaucoup de pays d'Asie ? Aujourd'hui, acheter une entreprise en Indonésie, en Malaisie, en Thaïlande ne coûte pratiquement rien. Mais en face de ce rien, il faut mettre le risque social et politique. Car la crise asiatique, de financière, est devenue sociale et politique (sociale à travers la montée du chômage qui malheureusement est l'actualité et l'avenir de beaucoup de ces pays d'Asie).

 
La deuxième question :  la  crise asiatique ouvre-t-elle  une fenêtre pour l'euro ? La crise asiatique n'est pas nécessairement une crise du dollar en Asie. La crise asiatique, c'est la nécessité pour les pays d'Asie de rompre le cordon ombilical avec le dollar, c'est aussi  la nécessité d'éviter une surévaluation des taux de change d'Asie, en période de montée du dollar. Il n'y a aucun problème à être marié avec le dollar quand il baisse, mais il est difficile de rester marié avec le dollar quand il monte. Je ne dis pas que c'est cela la cause de la crise asiatique, je dis que c'est une partie du film qui s'est joué à partir de juillet 1997 avec les décrochages successifs de la plupart des devises asiatiques vis-à-vis du dollar. Mais je ne crois pas que la crise asiatique signale un divorce de l'Asie d'avec le dollar. Quand vous regardez les chiffres, aujourd'hui la monnaie de l'Asie n'est pas le yen, c'est le dollar. L'essentiel du commerce régional en Asie est facturé et réglé en dollar. La crise asiatique ouvre potentiellement une fenêtre pour une concurrence entre l'euro et le dollar dans le champ asiatique. Une concurrence que nous devrions aborder dans de meilleures conditions que si la crise asiatique n'était pas là. Même si l'Asie ne divorce pas du dollar aujourd'hui, il y a certainement à travers la crise asiatique une assez forte demande de diversification, du point de vue monétaire et financier et du point de vue géopolitique. Il y a sans doute une assez forte demande d'Europe derrière la crise asiatique, et je pense que l'offre d'Europe n'a pas été suffisante.

 
Deuxième thème : le Japon. Le problème du Japon, ce n'est pas l'intervention des organismes internationaux. Le Japon a un excédent extérieur ; le Japon n'a pas besoin du FMI, de la Banque Mondiale. Aujourd'hui, si nous voulons traiter au plan international les problèmes du Japon, je ne vois pas d'autres instances que le G7 ou le G8.

 
Je regrette que le communiqué de la dernière réunion du G7/G8 ait été aussi plat. Nous sommes dans une période de grande instabilité financière, et cela fait quelques mois que le Japon est au centre du débat à propos de l'éventuelle relance de la crise asiatique. Il y avait sans doute moyen de demander aux Japonais des engagements un peu plus fermes en ce qui concerne la relance au Japon. Le débat sur les marges de manoeuvre au Japon est le débat central aujourd'hui dans l'économie mondiale. Le Japon ne peut pas aller très loin dans la baisse du yen. Nous n'y avons pas d'intérêt et lui non plus. Le Japon aura toujours en face de lui des pays asiatiques qui iraient plus loin dans le sens de la dévaluation. En ce moment, on est en train de lancer une deuxième vague de dévaluations compétitives dans la zone asiatique, et c'est pour cela que la question de la Chine revient à l'ordre du jour. Souvent une dévaluation est nécessaire pour des raisons financières qui n'ont rien à voir avec les questions de parité et de pouvoir d'achat. Ayant travaillé pendant cinq ans sur la Russie, jusqu'à la fin 1997, je suis convaincu depuis quelques trimestres, que le gouvernement Russe aurait du dévaluer le rouble avant d'être obligé de le faire demain ou après demain. Ce n'est pas un problème de parité de pouvoir d'achat, ce n'est pas un problème de compétitivité du pétrole russe par rapport au marché mondial, c'est le fait que lorsque vous êtes dépendant d'investisseurs non résidents, (en Russie, depuis deux ans les investisseurs non résidents ont acheté une part croissante de bons du trésor émis par le Trésor Russe), il y a un moment où, si vous laissez s'accumuler de la surévaluation dans vos taux de change, quelle que soit la difficulté de la mesurer, les investisseurs non résidents prennent peur et partent avant de constater leurs pertes de changes. Ce qui se passe en Russie depuis quelques semaines et qui n'est pas fini, c'est le jeu qui peut se passer avec la Chine. Même si elle n'a pas besoin de dévaluer du point de vue de sa compétitivité et de sa croissance, elle dépend beaucoup des non résidents à la fois en termes d'investissements directs et avec une amorce d'investissement de portefeuille. Ce que je craindrais à terme, du côté chinois, c'est que les non résidents puissent se dire "le yuan est surévalué donc, je pars". Cela ne serait pas une première en économie, cela s'est déjà passé ailleurs, notamment au Mexique en 1994-1995.

 
Concernant le Japon, je souhaite donc une intervention du G7 beaucoup plus ferme. J'espère que le prochain sommet des Chefs d'Etat et de gouvernement insistera pour que le Japon mette en vigueur le plan de relance annoncé il y a un mois. Au delà des problèmes économiques, le problème du Japon est un manque de gouvernance politique. Ce n'est pas le G7 qui va régler les problèmes institutionnels du Japon. Ce n'est pas à lui de se mêler de la vie politique japonaise,  mais le G7 doit faire en sorte que le Japon ne puisse plus jouer sur la baisse du yen. Cela risque d'être dangereux pour lui et pour l'économie mondiale car il y a peu de marge de manoeuvre du côté de la politique monétaire au Japon. La seule marge de manoeuvre se situe au niveau de la politique budgétaire. Il faut accepter une augmentation du déficit public japonais pendant quelque temps car il n'y a pas d'autre solution aujourd'hui. Cela peut sembler être des propos curieux pour un économiste, mais je ne suis même pas sûr que le Japon ait les moyens politiques de réussir à augmenter son déficit public. C'est cela que j'appelle "la crise de gouvernance politique au Japon". Il faut que le G7 aide vraiment ce pays à mettre en oeuvre le plan de relance de réduction des impôts et d'activation des finances publiques. Si le yen continue à baisser, on risque de se placer dans une spirale de dévaluation compétitive avec la Chine, Taïwan, et Hong Kong. C'est dangereux car l'on se sait pas où cela pourra nous mener.

 
Troisième point : les organismes internationaux. Le débat ouvert depuis l'été dernier à propos du FMI est assez mal posé. L'action du FMI a été efficace, mais en même temps trop optimiste. Après les premiers programmes signés avec la Thaïlande et la Corée du sud, on a pu lire dans la presse internationale que le FMI "avait la situation en Asie sous contrôle". A l'automne 1997, c'était un peu présomptueux.

 
Le débat ne porte pas sur l'accroissement des compétences du FMI. Il faut qu'il essaye de faire mieux que ce qu'il fait déjà plutôt que d'essayer d'élargir son rayon de compétence. La Banque Mondiale est restée longtemps en retrait. Si l'on regarde la presse, pendant longtemps, on n'a pas relaté la crise asiatique à travers l'action de la Banque Mondiale. Or, si l'on respecte les règles de travail des organismes de Bretton Woods, c'est elle qui est directement concernée par les actions dues aux causes structurelles. Dans ce domaine, le FMI n'est pas spécialement compétent pour intervenir. Il faudrait reprendre l'histoire de tout cela et comprendre pourquoi la Banque Mondiale est restée si longtemps silencieuse, et pourquoi le FMI a été mis en première ligne. Cela n'est pas difficile a comprendre : au départ, la crise asiatique a été une succession de crises de liquidités, domaine où le FMI est opérationnel au plan mondial. La Banque Mondiale est venue dans le débat à la fin de 1997 en sortant de son rôle principal, au moment où elle a accepté de se joindre aux efforts de fourniture de liquidités du FMI et des banques commerciales vis-à-vis de la Corée du sud. Au coeur de la crise asiatique, il y a une vraie réflexion à mener sur la division du travail, et la coopération entre le FMI et la Banque Mondiale.

 
Il ne faut pas augmenter les compétences du FMI mais se poser des questions sur la régulation monétaire internationale. La crise asiatique débouche sur une vraie question qui est celle des risques associés aux marchés des pays émergents. Monsieur Ortoli rappelait tout à l'heure que la libéralisation a été trop rapide ; je pense qu'elle a été d'autant plus rapide qu'elle n'a pas été accompagnée de mesures règlementaires internes suffisantes dans la plupart de ces pays. La question est de savoir maintenant le rôle que l'on veut faire jouer, dans les années qui viennent, à la Banque des Règlement Internationaux ? Sur un certain nombre de sujets posés par la crise asiatique, par exemple les problèmes de règlementation bancaire, les problèmes de contrôle et de surpervision des banques, il semble que le FMI n'ait pas d'avantages comparatifs pour aborder ces problèmes. Il faudrait s'appuyer un peu plus sur l'expertise des Banques Centrales qui sont membres de la BRI, à laquelle viennent d'adhérer neuf pays émergents.

 
Je ne parlerai pas de l'action de l'OCDE par rapport à la crise asiatique. Dans ce domaine, cet organisme a encore moins de marge de manoeuvre que la Commission européenne ou la BRI. Le diagnostic de la crise asiatique peut être posé par l'OCDE, mais pas sa solution.

 
 

Alistair MAC DONALD

Coordinateur ASEM à la Commission Européenne

  

QUE PEUT FAIRE L'EUROPE ?

 
Etant le représentant de la Commission européenne à cette tribune aujourd'hui, j'évoquerai uniquement devant vous ce que l'Europe, en tant que telle, fait -ou peut faire- face à cette situation. Prudemment, je me garderais de faire un pronostic quant aux conséquences de cette crise.

 
Dès que la crise a commencé, les pays européens ont été très actifs au sein des institutions internationales, eu égard au rôle primordial de celles-ci dans une telle situation. Acteurs principaux dans le FMI, les pays européens ont largement contribué à l'élaboration de la réponse internationale et aux programmes d'appui en faveur de la Thaïlande, de l'Indonésie et de la Corée.

 
La contribution financière totale de l'Europe à ces programmes était de 19 % du total, soit 22 milliards de dollars américains. C'était inférieur à la contribution du Japon (20%), mais supérieur à la contribution des Etats-Unis (16 %). Sur ces 22 milliards, 16 ont été utilisés dans le cadre de l'aide multilatérale contre 6 milliards en aide bilatérale à la seule Corée. D'ailleurs, l'absence d'aide directe de l'Europe vis-à-vis de la Thaïlande ou de l'Indonésie a été très remarquée par les pays de l'Asie du sud-est. De même, l'implication politique des Etats-Unis, particulièrement au début de la crise, a été beaucoup plus visible que celle de l'Europe,  notamment par l'envoi  d'importantes délégations de hauts représentants de l'Administration américaine sur place.

 
Bien que la participation européenne ait été élevée dans la part de l'aide internationale totale, elle est apparue comme minoritaire faute d'avoir su y donner un relief politique. De fait comme souvent, les actions communes de l'Union européenne semblent plus faibles que certaines implications nationales dans le cadre d'une action bilatérale.

 
Le premier sommet ASEM (Asia Europe Meeting) s'est tenu en mars 1996 à Bangkok. A cette occasion, les Chefs d'Etat et de gouvernement d'une dizaine de pays asiatiques (l'ANASE de l'époque, plus la Chine, le Japon, la Corée), ont rencontré leurs confrères des quinze pays de l'Union européenne ainsi que le Président Santer, de la Commission européenne. Ce premier sommet a été très constructif à plusieurs niveaux.

 
Il a conduit les Chefs d'Etat à lancer un nouveau partenariat entre ces deux régions du monde, sur un plan d'égalité et de respect mutuel afin d'encourager le dialogue politique, de renforcer la coopération économique, et de promouvoir la compréhension mutuelle. Ils ont décidé de se rencontrer à nouveau en 1998 à Londres, puis en Corée en 2000.

 
Sur le plan économique, les Ministres et hauts fonctionnaires ont établi des plans d'actions pour l'investissement et le commerce (l'IPAP et TFAP), ainsi que pour une meilleure coopération douanière. D'autre part, en marge du sommet, a été créé le Business Forum, à l'initiative du secteur privé et dont la présidence initiale est revenue à Monsieur Ortoli.

 
Dans le domaine culturel, on a établi l'ASEF à Singapour avec une forte implication de la France et de la Commission européenne.

 
Dans le domaine politique enfin, plus lentement peut-être, s'est ouvert un dialogue informel mais franc.

 
Forte de ces premiers succès, l'Europe n'a pas ménagé ses efforts pour préparer le second sommet ASEM de Londres en mai dernier. Mais les changements économiques survenus en Asie ont créé un nouveau contexte particulièrement délicat.

 
D'un côté, il était essentiel que l'ASEM puisse répondre à cette nouvelle réalité, dans une discussion riche et utile, avec un message fort à l'égard de tous ses partenaires et du grand public. De l'autre, les pays asiatiques se sont interrogés sur l'intérêt réel que l'Europe pouvait leur porter, laissant entendre que ce nouveau partenariat serait viable en cas d'Asie prospère, non en cas d'Asie en difficulté. Par conséquent, le second sommet ASEM devait réussir son objectif, à défaut de quoi le concept du sommet aurait pu être remis en cause. Le maximum a été fait pour que le sommet de Londres relève ce défi, et ce fut le cas.

 
Les échanges entre Chefs d'Etat et de gouvernements ont été francs et ouverts à propos de la crise en Asie. Ils ont mesuré les difficultés rencontrées et rédigé le "Statement"  sur la situation économique, traçant différents axes de réflexion.

 
Le Business Forum a également rendu ses conclusions sur le sujet dans un rapport indiquant la volonté du secteur privé et les actions prioritaires à conduire.

 
Alors, même si le sommet n'est pas l'institution la plus compétente pour discuter les détails du système monétaire international, plusieurs principes importants ont été posés et il a été décidé plusieurs initiatives spécifiques :

 - considérer l'impact global de la crise sous tous les aspects (économique, social, ...)

- considérer l'action européenne dans son ensemble

- favoriser le retour à la stabilité en contribuant à la mise en oeuvre des réformes nécessaires dans les pays en difficulté

- renforcer la confiance domestique dans les grandes économies (Japon)

- encourager les initiatives en faveur de la libéralisation multilatérale de l'économie plutôt que les mesures protectionnistes

 
Du point de vue général, les Ministres des Finances ASEM ont décidé d'intensifier leur dialogue sur tous les sujets relatifs à la crise. Confronter les opinions est un moyen sûr de faire avancer les idées et de mener une réflexion approfondie.

 
Du point de vue économique, trois résolutions ont été acceptées :

 - l'adoption de l'ASEM "Trade Pledge", un engagement commun à résister au protectionnisme. L'ensemble des partenaires ASEM se sont engagés à résister aux pressions protectionnistes qui pourraient surgir par rapport à des mouvements commerciaux ou des ajustements économiques. Ils se sont également engagés à maintenir les niveaux courants d'accès aux marchés pour favoriser la libéralisation multilatérale. Cet engagement a été recommandé à d'autres partenaires commerciaux mondiaux notamment par le biais de l'OCDE ou du G8.

 - l'exécution rapide et active des "Plans d'Actions ASEM", pour favoriser les échanges commerciaux

 - la promotion des investissements extérieurs en Asie, avec dans un premier temps,  l'organisation de "hight-level business missions" pour prendre la tendance des marchés dans les pays en cours de réforme

 
Du point de vue financier et social, il a été décidé :

 - la création  de l'ASEM "Trust Fund" : un fonds fiduciaire auprès de la Banque Mondiale car elle seule a les moyens de faire face aux besoins des pays en crise. Les fonds recueillis seront mis à la disposition de la Banque Mondiale. Ils viendront en complément de sa propre action d'assistance, de conseil et de formation aux pays en difficultés, et dans la formulation des programmes sociaux. La contribution de la Commission européenne à l'ASEM Trust Fund s'élève à 15 millions d'écus, celle de la France ainsi que celle du Royaume-Uni à 7,5 millions d'écus. D'autre pays participeront également (Danemark, Luxembourg, Pays-Bas) pour arriver à 35 ou 40 millions d'écus au total. Cette initiative à été particulièrement bien accueillie par l'ensemble des pays asiatiques.

 - la création d'un réseau d'experts financiers européens à travers les services de la DG II et la DG XV de la Commission européenne. Il aura pour but de faciliter l'action de la Banque Mondiale et des bailleurs de fonds potentiels.

 
La Communauté européenne a répondu spécifiquement à la crise à travers le sommet ASEM, mais il ne faut pas oublier en parallèle tous les efforts menés bilatéralement. La plupart des Etats membres ont été très actifs à ce niveau, tant par des rencontres et des visites, que par des actions de conseil et d'assistance.

 
Ponctuellement, la Commission européenne apporte son complément d'aide à ces actions bilatérales, principalement pour répondre à des problèmes sociaux dans les pays affectés par la crise. C'est le cas par exemple de la Thaïlande ou de l'Indonésie vis-à vis desquels la Commission va prochainement augmenter son assistance. Dans ce dernier cas, la Commission est particulièrement attentive à la situation alimentaire et sanitaire. Si les conditions actuelles devaient s'aggraver, elle débloquerait des moyens pour une action d'urgence.

 
La situation sur place est préoccupante. L'action de la Commission européenne et l'action des Etats membres est conséquente ; il était important aujourd'hui d'en rendre compte aux opinions publiques européenne et internationale.

  

Philippe REMOND

Directeur Général de la COFACE ; Compagnie Française d'Assurance pour le Commerce Extérieur

 

LES PERSPECTIVES COMMERCIALES ET FINANCIERES

 
Les perspectives commerciales et financières s'assombrissent au fur et à mesure de l'implication dans la crise asiatique d'un nombre de plus en plus important de pays, et surtout de grand pays.

 
Repassons très rapidement le film des événements : au début nous avons eu la dévaluation thaïlandaise, qui était annoncée depuis deux ou trois ans, qui aurait pu être réussie et qui a été manquée, un peu comme pour la crise mexicaine. Cette dévaluation est devenue "compétitive" et les trois pays compétiteurs de la Thaïlande (Malaisie, Indonésie, Philippines) ont immédiatement dévalué. A ce moment là, la crise n'était pas grave. Ensuite, s'est produite l'attaque du Hong Kong dollar. Comme Hong Kong est une grande place boursière, cela s'est traduit instantanément par un mini krach mondial qui a frappé des pays extérieurs à la zone : le Brésil, qui est sous pression depuis cette date, et la Russie. Puis en novembre a éclaté une crise spécifiquement coréenne, d'entreprises peu capitalisées, donc peu susceptibles de supporter des pertes d'exploitation importantes. A la mi-janvier, a eu lieu un regain de la crise indonésienne, et le pays affecté par la sécheresse et la dévaluation de la roupie, s'est enlisé dans la paralysie. Indépendamment de l'aspect médiatico-politique que tout le monde a à l'esprit, il faut savoir que les réglements inter-entreprises dans ce pays ont commencé à s'arrêter, et que la vague de faillites sera considérable.

 
Plus récemment s'est manifestée la crise japonaise. Deux aspects sont à distinguer. Le premier est que le système bancaire japonais détient un montant considérable de créances douteuses, augmenté par l'implication des banques japonaises dans les pays d'Asie. Elle ont plus de 20 milliards de dollars de créances en Indonésie ; elles en ont en Corée, et encore plus en Thaïlande. Si la faillite d'une grande banque se manifestait, ou si les banques japonaises, pour maintenir leur solvabilité, étaient amenées à vendre leurs valeurs japonaises ou américaines, on aurait des dépressions complémentaires sur les bourses de Tokyo et New York. C'est cela qui pourrait provoquer un vrai krach mondial.

 
Le second est le fléchissement de la valeur du yen. Il entraîne celui de toutes les monnaies asiatiques, et cela rend la situation des deux Chines (celle du Yuan et celle du Hong Kong dollar) inconfortable. La monnaie chinoise va-t-elle "tenir" ? Il est difficile de le dire. Il existe de nombreux arguments pour que le pouvoir politique chinois "tienne" son taux de change : d'abord car M. Zu Rong Ji l'a annoncé, et sa crédibilité est en cause. Ensuite c'est aussi, en terme de rapports politiques, la crédibilité d'un "grand frère" asiatique (la Chine), par rapport à un autre qui est en moins bonne forme (le Japon) ; si la Chine peut contribuer à résoudre la crise asiatique en ne dévaluant pas sa monnaie maintenant, elle a le devoir de le faire par rapport à ses propres intérêts nationaux. Enfin, si la Chine dévaluait, il y aurait un regain de dévaluation des monnaies asiatiques, et l'avantage de compétitivité qu'elle pourrait avoir serait immédiatement gommé. La Chine a besoin des investissements directs étrangers ; or, si elle dévalue, elle les pénalise en terme de valeur des stocks d'actifs et des dividendes. Il y a donc de nombreux arguments rationnels pour que la Chine ne dévalue pas, si elle peut tenir. Tout dépendra de son taux de croissance, car il paraît difficile que la Chine, qui est passée de 8 à 7 % de croissance par an, puisse descendre  en dessous de 6 %.

 
On voit bien que la  crise a entraîné  des pays importants : Corée, Japon et Indonésie.

 
Les origines de la récession dans ces pays sont à rechercher en partie sur le plan micro-économique. De nombreuses banques et entreprises ont commis une faute de gestion, c'est-à-dire la non couverture de leur change, car elles pensaient être dans une zone dollar avec une parité qui les liait au dollar de manière stable. Au niveau micro-économique, les pertes de changes sont considérables (ainsi la banque indonésienne, Export-Import Bank, a perdu de cette façon 2,2 milliards de dollars). Les entreprises atteintes par des pertes de changes provoquent des faillites,  ainsi qu'un effet de "domino" car elles ont elles même des filiales en Asie.

 
Par ailleurs, le système bancaire local n'exerce pas vraiment ses fonctions. Les banques mexicaines, avec l'appui du gouvernement, avaient rééchelonné les crédits internes aux entreprises, or ceci n'est pas fait actuellement en Asie. Les banques asiatiques, frappées par des pertes immobilières, des pertes de changes ou des faillites, réduisent leurs crédits, ce qui conduit au "crédit crunch". Lorsqu'un appareil productif, déjà endommagé, n'a plus de crédits internes, il ne peut pas fonctionner. C'est d'autant plus vrai en Asie, où il n'y a pas assez de demande locale (car le chômage se multiplie), interrégionale (car plusieurs pays se trouvent dans la spirale dépressioniste), et japonaise (car à la différence du "grand frère" américain, le Japon est aussi en récession).

 
Les perspectives commerciales et financières sont pessimistes. Des ondes récessives  se propagent par les échanges internationaux, à partir d'un foyer de pays en situation de crise forte et durable. Cette récession va durer longtemps, et engendrer beaucoup de faillites. On ne peut pas envisager de reprise avant l'an 2000. Il existe déjà une très forte récession en Indonésie, Corée et Thaïlande, mais elle va aussi toucher Hong Kong et vraisemblablement Singapour et la Malaisie. Seuls Taïwan, les Philippines, et la Chine résistent pour le moment, avec toutefois des taux de croissance en diminution. Les pays touchés importent moins, par conséquent leurs fournisseurs régionaux (Australie, Chili, ...) exportent moins et donc la croissance de ces fournisseurs régionaux diminue. De proche en proche, par les échanges internationaux, on a une propagation de ces tendances récessionistes. Une étude récente de l'OFCE illustre cela ; elle estime  l'impact  négatif de  la crise asiatique à - 5,7 % de PIB pour l'Asie, - 3 % pour les pays du Moyen-Orient, - 2 % pour le Japon, et - 0,8 et - 0,9 % pour les Etats-Unis et l'Europe. Il faut retenir des prévisions extrêmement dépressives pour le foyer de la crise qui, faute de "grand frère" en mesure d'entraîner la reprise, va connaître une crise forte. Le développement des échanges internationaux va progressivement, mais significativement se ralentir.

 
Concernant les perspectives financières, l'impact de la crise sera moins fort pour les occidentaux que pour les asiatiques. Les pertes de changes en Asie ont été colossales, pour les importateurs, mais aussi pour les systèmes bancaires, ce qui est beaucoup plus grave car une économie ne fonctionne pas sans système bancaire.

 
Partout les faillites sont nombreuses. L'Indonésie connaît une lésion de l'appareil productif, et de grandes difficultés pour reprendre un cheminement de croissance.

 
Les pertes des bourses ont été extrêmement élevées sur les places boursières asiatiques, y compris la Chine et Hong Kong, qui ne sont pas encore entraînées dans la crise, mais aussi dans tous les pays émergents : Vénézuela, Chili, Brésil, Mexique, Afrique du Sud, Russie, et Slovaquie. Le seul effet bénéfique de cette crise boursière a été un important transfert de fonds des bourses des pays émergents, notamment asiatiques, vers celles d'Europe et des Etats-Unis, ce qui a provoqué une flambée des cours, et une baisse des taux d'intérêts de long terme.

 
Les pertes bancaires ont été importantes. Elles vont endetter les gouvernements asiatiques, qu'il s'agisse de banques publiques dont l'Etat est actionnaire, ou de banques privées que l'Etat veut sauver, ou dont il garantit les dépôts. Le transfert des "pertes de système bancaire" aux Etats émergents constitue une nouvelle forme de la "crise de la dette".

 
Les pertes de l'assurance-crédit sont peut-être le seul élément positif de cette énumération pessimiste. Elle ne sont pas très élevées ni pour le guichet public, (c'est-à-dire le suivi des opérations à moyen terme) où -à ce jour- quatre opérations sont affectées (trois financements de projets dans le secteur des télécommunications et une opération aéronautique), ni pour les opérations de crédits à court terme où les pertes sont inférieures aux provisions. Donc pour le moment il n'y a pas trop d'inquiétude à avoir, mais comme la crise risque de durer longtemps, les faillites vont s'étaler dans le temps, à la différence de la crise mexicaine où la reprise est revenue assez vite.

 
Il y a aussi évidemment le fardeau financier multilatéral du FMI, de la Banque Mondiale, et de la Banque Asiatique. Il est pour les pays contributeurs relativement dilué.

 
Cette crise va donc être forte pour les échanges internationaux, et en matière financière, mais elle sera plus forte en Asie qu'en Europe où elle nous touchera de manière différée et atténuée.

 
Pour conclure, voici deux idées : l'une pour la réflexion : peut-on avoir des zones économiques régionales sans coopération monétaire ? Il fallait sans doute que les monnaies asiatiques soient dévaluées par rapport à un dollar trop fort pour elles, mais cela aurait pu se faire de manière concertée et coordonnée. Cela s'est fait dans le plus grand désordre et avec une spirale sans fin.

 
L'autre concernant l'avenir : les fondamentaux asiatiques sont très bons ; les taux d'épargne et d'investissement sont très élevés, les économies sont tournées vers les marchés internationaux, la qualité et la quantité de travail sont satisfaisantes. La gestion micro-économique des banques sera sûrement meilleure dans deux ans, et l'on peut penser que l'Asie repartira sur un rythme de croissance assez fort. Il faut donc rester en Asie, courber l'échine, adapter ses possibilités à la situation, profiter des occasions d'achat à bon compte dans les pays qui peuvent s'en sortir, et continuer à vendre. Je rappelle que toutes les garanties COFACE, publiques ou privées, sont en vigueur sur cette zone (à l'exception pour le moment de l'Indonésie où nous avons "réduit la toile").

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   Amiral Jean BETERMIER

Vice Président du Forum du Futur

  

LES ENJEUX GEOSTRATEGIQUES

  

Il est aujourd'hui courant de dire que la géo-économie efface et remplace la géopolitique.  Si les explosions nucléaires survenues en Inde et au Pakistan viennent de nous rappeler le caractère quelque peu excessif de ce paradigme, il est néanmoins légitime de s'interroger sur les conséquences d'ordre stratégique de la crise économique qui ébranle l'Asie, ne serait-ce que parce qu'elle pourrait conduire à une redistribution durable des cartes dans cette partie du monde.

 
Il faut tout d'abord souligner que le Japon n'étant pas en mesure d'assurer pleinement son rôle de régulateur de l'économie asiatique en raison de ses difficultés intérieures, c'est Pékin qui est pour un temps maître du jeu ; il lui suffirait en effet de procéder à une dévaluation, qui pourrait être justifiée par le souci de maintenir ses parts de marché, pour relancer la crise économique.

 
Nous vous proposons d'examiner tour à tour les évolutions possibles dans les trois zones les plus sensibles : l'Asie du sud-est, la Mer de Chine et la Corée.

 
L'Asie du Sud-Est est à la fois une zone de liaison entre le monde indien et le monde chinois, et une zone de fractures où les cicatrices traversent des Etats le plus souvent sans unité ethnique, religieuse, historique ou culturelle. La mer est, avec le climat, le seul élément de continuité. C'est la menace communiste qui a poussé des communautés, que l'histoire a souvent opposées, à rechercher les voies d'un développement économique régional au sein de l'ASEAN.  Cet ensemble créé en 1967 regroupe aujourd'hui neuf des dix Etats de la région, à l'exception du Cambodge.  Il convient ici de rappeler le rôle clé joué par l'Indonésie au sein de l'ASEAN dans la mesure où ce pays, qui aurait pu se comporter en véritable puissance régionale, a choisi de promouvoir la coopération entre tous ses voisins sur une base égalitaire ; c'est dire aussi combien il est souhaitable de le voir retrouver rapidement le chemin de la prospérité et de la stabilité.

 
Les détroits indonésiens contrôlent l'accès au Pacifique mais aussi, outre cet intérêt stratégique évident, la première route commerciale mondiale qui achemine chaque année 56 % de la production pétrolière du Golfe arabo-persique et plus de 150 millions de tonnes de marchandises, dont 25 % des produits manufacturés dans le monde.  Déjà, dès le début du XVIème siècle, l'amiral de Albuquerque, le fondateur de l'Empire portugais, y voyait l'une des trois clés de l'empire du monde. La stabilité et le libre accès à ce qui a constitué, depuis vingt ans, la première zone de croissance de l'économie mondiale est en soi un intérêt stratégique majeur, les marchés traditionnels occidentaux devenant des marchés de renouvellement.

 
Il faut cependant souligner que la piraterie subsiste à l'état endémique dans les détroits et en Mer de Chine méridionale : on comptait encore, avant le développement de la coopération entre les marines riveraines en 1993, quelque 200 agressions chaque année.

 
Les ressources naturelles de l'Asie du sud-est ont longtemps été considérées comme indispensables à l'économie mondiale ; elles pourraient le redevenir à terme avec le développement de l'exploitation des hydrocarbures "off-shore", en particulier en Mer de Chine méridionale, zone dont le contrôle pourrait être un jour à l'origine d'un conflit...

 
Historiquement, les sujets de querelles entre les membres de l'ASEAN ne manquent pas. Viennent s'y ajouter les différends sur la délimitation des zones économiques maritimes, en particulier en Mer de Chine. Le trafic de drogue, de pierres précieuses et de bois, la piraterie, constituent des sujets toujours possibles d'affrontements, auxquels il convient d'ajouter le sort peu enviable des minorités lorsque surgissent des troubles intérieurs, comme on vient de le voir en Indonésie. La crise actuelle qui entraîne le renvoi des travailleurs immigrés par la Malaisie et la Thaïlande, et qui provoque déjà des mouvements de réfugiés d'Indonésie vers la Malaisie et Singapour, ne peut qu'ajouter aux instabilités latentes. En outre, le Ministre de la défense de Singapour relève déjà une augmentation des cas de piraterie dans les détroits.

 
La coopération au sein de l'ASEAN a jusqu'à maintenant permis d'oublier les difficultés. "On ne parle pas de ce qui fâche ", semble-t-il. Ce qui peut laisser craindre que, faute d'avoir recherché des solutions à ces différends, les partenaires de l'ASEAN ne les retrouvent devant eux dans l'hypothèse d'une  crise de longue durée.

 
Les efforts d'armement, légitimes devant la montée en puissance de la Chine, risquent d'introduire des déséquilibres significatifs au sein de l'ASEAN, en raison des fortes disparités économiques existant entre ses membres. C'est ainsi que Singapour ne laisse pas d'inquiéter ses voisins, même si son effort apparaît légitime. La crise actuelle ne peut qu'aggraver cette tendance ; à terme, si celle-ci devait se prolonger, c'est l'ensemble de l'ASEAN qui se trouverait dans un état d'infériorité marquée face à ses grands voisins et qui deviendrait l'enjeu d'une lutte d'influence entre l'Inde et la Chine. Une telle situation ne manquerait pas de raviver les lignes de clivages ethniques et culturels au sein même des Etats de l'ASEAN.

 Les relations des Etats membres de l'ASEAN avec la Chine sont quelque peu affectées par l'affaire des îles Spratley[3] sur laquelle nous reviendrons et par le développement de l'influence chinoise au Myanmar[4] qui se traduit par la construction d'une base navale sur l'océan Indien dans l'île de Haingyi.

 
Il n'en reste pas moins que pour les Etats de l'ASEAN, la Chine est considérée comme la puissance régionale qu'il convient de ne pas irriter, car c'est autour d'elle que tout s'ordonne. Pékin reste le suzerain auquel on reconnaît un certain droit de regard et auquel on paye tribut pour avoir la paix. La crise actuelle qui jusqu'à maintenant a épargné la Chine ne peut que renforcer ce sentiment. Le manque de transparence des dépenses militaires chinoises, tout autant que leur croissance au cours des dernières années, est une source d'inquiétude certaine, mais rarement avouée ; il paraît en effet plus facile aux membres de l'ASEAN de justifier leurs acquisitions d'armements modernes et leur discrète coopération stratégique avec les Américains par le prétexte de la puissance du Japon, plutôt que par le sentiment d'une menace chinoise.
 

Les Etats-Unis restent donc, aux yeux des membres de l'ASEAN, le partenaire stratégique majeur, mais partenaire dont ils doutent de la détermination. Le Japon se limite à un rôle d'investisseur, tandis que l'Union européenne n'apparaît toujours pas comme un acteur géostratégique.

 
J'en viens maintenant à la mer de Chine. L'affaire des îles Spratley est potentiellement, avec le problème de Taïwan,  le facteur majeur de crise. Après s'être emparé par la force des îles Paracels, à proximité des côtes du Vietnam, Pékin s'est approprié en 1992 la Mer de Chine méridionale, à l'exception des eaux territoriales des Etats riverains,  ainsi que ses 247 îlots ou récifs. Cette zone qui jouxte plusieurs gisements reconnus d'hydrocarbures (Nam Con à proximité du Vietnam, Natuna au nord de l'Indonésie) pourrait, selon des estimations controversées, posséder des réserves comparables à celles du Moyen-Orient. La marine chinoise protège les forages octroyés par Pékin, déloge les bénéficiaires de concessions vietnamiennes, et procède à des installations dans les îles les plus importantes. Les membres de l'ASEAN concernés par ces revendications (Malaisie, Vietnam, Philippines, Brunei et Indonésie) ne sont pas d'accord sur leurs droits respectifs et évitent de mécontenter la Chine. Si ce dossier passe pour un temps au second plan des préoccupations des membres de l'ASEAN, en raison de leurs difficultés économiques, il pourrait redevenir un sujet de tension.

 
Le problème de Taïwan, déjà évoqué, domine les relations entre Pékin et Washington. Les dirigeants chinois actuels n'ont pas suffisamment de prestige pour pouvoir accepter sans réagir une éventuelle déclaration d'indépendance de la part de Taïpeï, or, la démocratisation de l'île place son gouvernement sous l'influence d'une opinion publique de plus en plus favorable à ce projet. De hauts responsables américains laissent entendre que si Washington reste opposé à une réunification par la force, il ne bougerait pas dans l'hypothèse où Taïwan porterait la responsabilité morale de la crise en déclarant son indépendance.  Il faut s'attendre à voir Pékin s'efforcer de monnayer sa coopération dans la gestion de la crise actuelle en recherchant un relâchement de la coopération entre Washington et Taïpeï, en particulier dans le domaine des armements. C'est ainsi que le projet de construction sous licence par les chantiers américains de quatre sous-marins au profit de Taïwan paraît fortement compromis.

 
Mais si nous sommes convaincus que la mobilisation internationale est nécessaire pour aider l'Asie du Pacifique, il faut souhaiter une association étroite de Taïwan aux actions en cours : l'île dispose en effet d'importantes réserves de change. Comment ne pas y voir l'occasion d'un rapprochement pacifique entre les deux Chines ?

 
La crise économique qui frappe sévèrement la Corée du sud éloigne les   perspectives de réunification à laquelle personne ne paraît vraiment tenir. Séoul est impressionné par le coût de la réunification allemande ; Pékin et Tokyo sont sans doute inquiétes devant la perspective de l'émergence possible à terme d'une véritable puissance régionale, éventuellement nucléaire, tandis que les Etats-Unis, tout en souhaitant réduire encore le niveau de leurs forces, tiennent à garder un pied dans la zone. (L'abandon de la base d'Okinawa n'est probablement qu'une question de temps). Le statu-quo paraît cependant impossible en raison de l'effondrement inéluctable de la Corée du Nord où la famine aurait déjà fait plus d'un million de morts et où la vie de deux à trois millions de personnes serait menacée malgré l'aide internationale. Américains et Chinois réfléchissent donc à la perspective d'une "réconciliation" qui permettrait de réduire les tensions entre le nord et le sud, éviterait l'implosion du nord et un déferlement de réfugiés, tout en facilitant sa réintégration progressive dans la communauté internationale. On pourrait donc assister à une relance de l'accord de coopération de 1991, ainsi qu'à l'association du Japon et de la Russie aux discussions entre les Etats-Unis, la Chine et les deux Corées. La levée des sanctions économiques par Washington suivrait. Il semblerait que les relations de la Chine avec la Corée du nord ne soient guère plus faciles que celles de Washington.

 
Il est intéressant de noter qu'aux yeux des experts internationaux, l'aide destinée à financer les centrales nucléaires, dans le cadre du KEDO, en échange de l'arrêt des centrales anciennes plutonigènes, mériterait d'être redéployée dans des secteurs où elle serait plus utile. Cependant une telle orientation ne manquerait pas de susciter une forte réaction de Phyongyang[5].

 
L'Union européenne n'est perçue que comme un contributaire à l'aide internationale.  Encore faut-il relever que sa participation financière, trop souvent diluée dans des organismes internationaux aux apparences américaines, comme le FMI ou la Banque Mondiale, n'est même pas reconnue à sa juste valeur.

 
C'est le développement économique continu des vingt dernières années qui a constitué le principal fondement de la sécurité dans cette partie du monde. La crise remet en cause la structure des économies, quand ce n'est pas des Etats. L'ASEAN qui, en tant qu'Institution, a été de peu d'utilité dans la prévention et la gestion de la crise, paraît fragilisée. Il faut cependant souhaiter qu'elle retrouve rapidement son influence, ce qui dépendra en partie de l'issue des difficultés que traverse l'Indonésie. L'Asia Regional Forum ou ARF, instance internationale où sont abordés les problèmes de sécurité en présence des grandes puissances, peut contribuer à une meilleure compréhension entre les membres de l'ASEAN et la Chine ; c'est une raison supplémentaire pour regretter que la représentation européenne soit limitée à l'Union européenne et à la Communauté, laquelle n'a pas de responsabilités de sécurité . 

 
La crise économique a créé un fort ressentiment à l'encontre des Etats-Unis, qui restent le partenaire stratégique majeur mais dont la responsabilité est mise en cause.

 
La conférence ASEM, qui s'est tenue à Londres début mai, ne paraît pas avoir suscité un très grand intérêt auprès des médias asiatiques; Les circonstances nous sont cependant favorables car la responsabilité des Européens dans la crise  que traverse l'ASEAN paraît moins engagée que celle des Etats-Unis. L'Union européenne gagnerait cependant à diffuser une présentation consolidée de son aide prenant en compte l'ensemble des participations de ses membres : FMI, Banque Mondiale, Aide au développement, Communautés, Etats...

 
La Chine apparaît sur le plan géostratégique comme le grand bénéficiaire de la crise actuelle. Elle devient le principal partenaire des Etats-Unis pour la gestion des problèmes de cette partie du monde, en Corée, en Mer de Chine et dans le sud-est Asiatique. Son évolution commande celle de toute la région. Le gouvernement des Etats-Unis souhaite saisir cette occasion pour "engager" Pékin dans la gestion des affaires internationales, mais il se heurte au Congrès Républicain. De son côté, l'Inde, qui revendique le statut de grande puissance, ne veut pas se laisser marginaliser et ses essais nucléaires sont venus à point nommé pour le rappeler. Ce qui a eu pour effet d'entraîner la démonstration en retour des capacités Pakistanaises. On sait que ces deux Etats, dits du seuil, se considèrent depuis une dizaine d'années comme des puissances nucléaires et que l'Inde avait déjà procédé à un premier essai réussi en 1994. C'est donc d'abord à la Chine et aux grandes puissances qu'était destiné le message transmis par les explosions indiennes. On observera que les essais Pakistanais servent indirectement New-Delhi, car ils sont de nature à rappeler à la raison l'opinion publique indienne échauffée par la propagande nationaliste.

 
Le Japon ne peut que s'inquiéter du développement de ces relations privilégiées entre Washington et Pékin qui le reléguent au second rang. Il pourrait être conduit à terme à rechercher dans les armes de nouvelle technologie un substitut au nucléaire qu'il persiste à s'interdire, même s'il dispose de tous les éléments nécessaires pour y parvenir.

 
Pour l'Europe, le libre accès à des marchés en pleine expansion constitue en soi un intérêt stratégique majeur. Nous ne pouvons donc nous en désintéresser, malgré les risques non négligeables d'instabilité régionale. Pour être acceptée comme partenaire stratégique, l'Europe doit être capable de contribuer à la gestion des problèmes de sécurité, ce qui n'a guère été le cas jusqu'à maintenant, à l'exception de la participation de la France au réglement de la crise Cambodgienne. Il faut donc souhaiter que l'Union européenne reprenne un jour les missions que ses membres ne sont plus capables, ou ne veulent plus, assurer seuls.

  

Jacques de LAROSIERE

Ancien Président de la BERD

 

LECONS D'UNE CRISE

 
Lorsqu'on tente de comprendre la crise qui a ravagé un certain nombre de pays d'Asie du sud-est (Thaïlande, Philippines, Malaisie, Indonésie et Corée) depuis l'été 1997, on est d'abord frappé par la brutalité de l'évènement et son effet de surprise. Personne n'avait prévu une crise aussi foudroyante et aussi étendue : ni les pays qui en furent l'objet, ni les marchés qui la déclenchèrent, ni les institutions chargées, en principe, de "surveiller" le fonctionnement du système financier international[6].

 
Essayons d'analyser brièvement les causes de la crise, ses conséquences et les leçons à tirer.

 

Pourquoi la crise a-t-elle frappé de façon si soudaine cinq économies en forte croissance et apparemment saines ?

 
On peut rappeler que le taux de croissance de ces économies était enviable :

7 % par an en moyenne de 1990 à 1996. Leur stratégie de croissance était axée sur le développement de leurs exportations de produits manufacturés, développement en partie financé par un recours grandissant aux capitaux étrangers.

 
En dehors de ces bons résultats de croissance, trois facteurs ont rassuré les investisseurs étrangers :

 - au milieu des années quatre-vingt-dix, ces pays connaissaient des niveaux très élevés d'épargne intérieure (35 % du PIB pour l'Indonésie et la Thaïlande, 42 % pour la Malaisie)

- leurs taux d'inflation étaient relativement modérés (5 à 7 % par an en moyenne de 1990 à 1995)

- leurs réserves de change étaient élevées et croissantes jusqu'en 1996

 
Mais au-delà de ces indicateurs favorables, on n'a guère prêté assez d'attention à un certain nombre de signes inquiétants :

 - Les déficits de balance des paiements courants. L'investissement, au fil des ans, dans ces pays a eu tendance à dépasser significativement l'épargne intérieure. Les déficits courants oscillaient autour de 4 à 8 % du PIB au milieu des années quatre-vingt dix.

 - Les conséquences de la fixité des taux de change des monnaies de ces pays par rapport au dollar. Cette fixité a systématiquement favorisé l'endettement extérieur de ces économies tout en réduisant la compétitivité de leurs exportations. Il faut bien voir que cette fixité a joué un rôle décisif dans la genèse de la crise. Il devenait, en effet, extrêmement tentant pour les entreprises locales d'emprunter en dollars puisque -croyait-on- le risque de change était nul, alors que les taux d'intérêts internationaux étaient significativement plus bas que ceux qui étaient offerts par un système bancaire local peu efficient, protégé de la concurrence internationale et soumis, depuis quelques mois, aux conséquences d'un resserrement -tardif- de la politique monétaire intérieure. Lorsque le dollar s'est raffermi face au yen, la perte de compétitivité des exportations de ces pays s'est accentuée.

 - La très forte  progression du crédit intérieur. La faiblesse  de  la  politique monétaire -en dépit d'une réaction tardive- jointe aux effets expansifs sur la monnaie de l'afflux de capitaux en provenance de l'extérieur, ont entraîné une très forte progression du crédit intérieur.  Ce phénomène a contribué puissamment à la surchauffe de ces économies et à la détérioration de leurs balances des paiements. L'endettement des entreprises qui s'en est suivi les a rendues particulièrement vulnérables à un retournement de conjoncture.

 - L'accumulation chez  les entreprises et les banques d'une dette extérieure à court terme excessive.  Ainsi, la dette à court terme contractée par les cinq économies en question à l'égard des banques étrangères est passée de 82 milliards de dollars à la fin de 1993 à 152 milliards à la fin de 1996.

 - Le fait que la relative stabilité des prix masquait une véritable explosion des actifs boursiers et immobiliers. Ainsi, le prix de l'immobilier à Jakarta et à Manille aurait augmenté de 50 % par an en termes réels depuis quelques années et de 25 % par an à Kuala Lumpur. Quant à la capitalisation boursière, elle est passée de 1991 à 1996 de 113 % à 315 %  du PIB en  Malaisie et de 13 % à 97 % aux Philippines. Il est évident aujourd'hui que cette inflation des actifs entretenue par un développement incontrôlé du crédit avait un caractère hautement spéculatif et ne pouvait durer.

 - Un endettement extérieur massif à court terme hors de proportion avec la capacité normale et durable de remboursement des entreprises emprunteuses, des firmes vulnérables à des hausses de taux d'intérêt, à une dépréciation du taux de change et à un renversement de conjoncture.

 
Toutes les conditions d'une crise financière de grande ampleur étaient réunies. C'est ce qui se produisit au cours de l'été 1997.

 
On connaît la suite des évènements : les marchés commencent à se défier de la  Thaïlande qui doit faire face à des élections et qui réagit à la perte de confiance en intervenant massivement pour défendre son taux de change. Cantonnée à la Thaïlande pendant quelques semaines, la crise s'étend à la Malaisie, aux Philippines, à l'Indonésie, puis, vers la fin de l'année, à la Corée.

 
C'est là un schéma assez classique : à la faveur d'échéances politiques, les marchés commencent à prendre peur, les autorités alimentent la crise en empruntant davantage à court terme pour contrecarrer le sorties de capitaux, elles relèvent leurs taux d'intérêts pour défendre le change, précipitant par là même les entreprises dans un "crédit crunch" (resserrement du crédit) qui devait leur être fatal compte tenu de l'importance de leur endettement.

 
Le reste est bien connu. Les réserves de change s'épuisent, les monnaies ne peuvent plus être défendues face aux sorties de capitaux, les taux de change, mis en flottement, se déprécient massivement entraînant des faillites en chaîne et un brutal dégonflement des "bulles boursières".

 
L'intégration croissante du commerce intra-zone depuis la fin des années quatre-vingt a amplifié le caractère contagieux de la crise.

 

Les conséquences de la crise peuvent être analysées à plusieurs niveaux :

 
Sur l'économie des pays d'Asie du sud-est : il est clair que 1998 et 1999 vont être des années de contraction et d'ajustement pour la région même si la Chine, Hong Kong, Taïwan et Singapour paraissent devoir être relativement épargnés par la crise. Dans les cinq économies directement frappées par la crise, la croissance sera très faible, voire nulle tant que les investisseurs étrangers n'auront pas retrouvé confiance. Ceci n'empêche pas un regain d'intérêt pour l'achat de certaines firmes par des sociétés multinationales, phénomène auquel on assiste depuis quelques semaines et qui est favorisé par l'extrême dépréciation des taux de change de ces pays.

 
Sur l'économie japonaise : l'incidence sur le Japon de la récession des pays en crise est difficile à prévoir (nombreuses sont les filiales de groupes japonais parmi les sociétés emprunteuses de ces pays, ce qui devrait atténuer les effets de la crise sur les banques japonaises), mais il est hors de doute que le tassement de la demande, et notamment de la demande d'importations dans la région, aura des conséquences négatives sur la conjoncture nipponne déjà très fortement ralentie sous l'influence d'autres facteurs.

 
Sur l'économie mondiale :  il est encore trop tôt pour connaître l'impact de la crise asiatique sur la croissance de l'économie mondiale. Mais on peut noter que l'ajustement des balances des paiements sera très prononcé : compte tenu de la chute des importations dans les pays touchés par la crise et le tarissement des flux des capitaux à destination de ces économies, on évalue à une centaine de milliards de dollars le retournement de balance des paiements qui devrait être absorbé par le reste du monde (en grande partie par les Etats-Unis). En ce qui concerne la croissance de l'économie mondiale en 1998, le FMI avait prévu, avant la crise, un taux de 4,4 %. Après divers ajustements à la baisse, on évoque, maintenant, un chiffre approchant de 3 %. Mais la croissance mondiale pourrait être plus faible si la récession japonaise s'avérait plus forte et plus prolongée que prévu.

 
Sur le système financier mondial : bien qu'importante, la crise asiatique a eu des conséquences beaucoup plus faibles sur le système financier mondial  que la crise d'endettement de l'Amérique latine des années quatre-vingt. Ainsi, en 1982, les créances des neuf banques américaines les plus exposées représentaient 192 % de leur capital ; alors qu'aujourd'hui l'exposition des banques japonaises les plus touchées par la crise est sans doute inférieure à 25 % de leur capital.

 

Les prescriptions qui paraissent ressortir de la situation peuvent être résumées de la façon suivante :  

 
- Renforcer une "surveillance" internationale défaillante : même si le Fonds Monétaire International a bien diagnostiqué -et à temps- la montée des périls en Thaïlande, il reste vrai que les Institutions financières internationales n'ont pas cerné le problème de l'accumulation massive par les banques et les agents privés d'une dette de plus en plus courte. Que ce soit là une tâche d'autant difficile que les autorités et les institutions monétaires locales sont faibles et trop peu transparentes et que nombreux ont été les emprunts contractés par de grosses entreprises auprès des banques et sur le marché international par le biais de filiales établies à l'étranger (et donc non classées comme "asiatiques" dans les recensements effectués par la Banque des Réglements Internationaux), il n'en reste pas moins qu'une meilleure connaissance statistique et une large publication de l'endettement des banques et des agents économiques, est indispensable et peut être mise en place. Dans un monde où les mouvements de capitaux sont libres, il est en effet impératif de connaître les flux, et cela d'autant plus que, pour des économies relativement petites, les mouvements en cause peuvent être tout à fait disproportionnés. On a calculé, ainsi, que si l'on transposait à l'échelle des Etats-Unis les 35 milliards de dollars d'endettement net contractés par les banques en Thaïlande (l'équivalent d'un quart de PIB), on aboutirait au chiffre astronomique de 3000 milliards de D.M. pour le système bancaire américain !

 - Plus de vigilance et d'analyse des risques sont requises du côté des établissements prêteurs : il y a eu de leur part défaut de vigilance. A cet égard la baisse des marges sur les prêts à ces pays en 1996 était le signe d'un emballement excessif.

 - Restaurer la confiance des marchés par la mise en oeuvre dans ces pays de programmes de redressement  économique  bien  adaptés aux problèmes posés : la crise est, avant tout, une crise de change provoquée par l'endettement excessif des banques et des agents économiques privés. Il convient donc d'axer les programmes sur la combinaison :

 . d'une action macro-économique adaptée aux conditions locales et tenant compte, en particulier, de l'extrême contraction du secteur privé provoqué par l'effondrement des taux de change et ses conséquences sur les charges financières des entreprises. Ces programmes, notamment pour ce qui est de leurs aspects budgétaires, doivent donc restaurer la discipline tout en veillant à ne pas intensifier les conséquences dépressives du "crédit crunch" actuel.

 . d'initiatives micro-économiques destinées à consolider ce qui apparaît le plus sain dans le secteur des entreprises. Ceci est, sans doute, un des défis les plus exigeants auxquels sont confrontées les institutions multilatérales et les gouvernements du G7. La crise n'a pas sa source -à la différence de ce qui s'était produit en Amérique latine dans les années quatre-vingt- dans le laxisme budgétaire, mais dans la surchauffe et les imprudences du secteur privé. Nombreux ont été les investissements de caractère spéculatif et non viables. Il faut donc s'intéresser, au premier chef, à la restructuration et à l'assainissement des entreprises. La Banque Mondiale et la Banque Asiatique de Développement ont, à cet égard, des moyens d'intervention non négligeables. C'est ainsi que des prises de participation par la Société Financière Internationale et par la Banque Asiatique dans des banques locales "sauvables" pourraient jouer un rôle utile et exemplaire dans la restructuration du secteur financier -à la fois si faible et si important- de ces pays. De même, des prises de participation ou des prêts à des entreprises en cours de restructuration pourraient catalyser l'intérêt d'investisseurs étrangers. On peut se référer ici à l'action décisive menée par la  Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement en matière de privatisations et d'assainissement de banques et d'entreprises dans les pays d'Europe de l'Est. Encore faut-il que les pays d'Asie acceptent -ce qu'ils ont généralement refusé de faire jusqu'à présent- d'ouvrir le capital de leurs banques et de leurs firmes à des investisseurs stratégiques étrangers.

 . d'efforts intensifs en matière d'assistance technique pour améliorer les systèmes bancaires locaux. L'ouverture aux capitaux étrangers d'économies de petite taille requiert une qualité plus grande dans la gestion des institutions financières, une meilleure surveillance des banques et une plus grande vigilance à l'égard de l'endettement à très court terme. Il y a donc beaucoup à faire sur le plan de l'assistance technique dans ces domaines.

 
L'annonce de tels programmes intégrés du FMI, du groupe de la Banque Mondiale et de la Banque Asiatique combinant aspects macro-économiques et structurels serait un élément important du retour à la confiance et de la stabilisation des taux de change à des niveaux réalistes. Bien que la situation se soit améliorée depuis quelque temps, notamment en Thaïlande et en Malaisie, il  reste que les taux de change sont encore excessivement dépréciés, ce qui rend très difficile le redémarrage de ces économies.

 
Ces actions supposent plus qu'une coordination étroite entre le FMI et la Banque Mondiale ; elles requièrent une unité de conception et de commandement, des équipes mixtes sur le terrain ...

 
Ces actions doivent être menées rapidement. De ce point de vue, il n'est pas sûr que l'insistance à régler tous les problèmes dits de "gouvernance" (lutte contre la corruption, élimination de toute forme d'économie "clanique"...) dans le cadre de programmes du FMI soit réaliste ou avisée.  Ces problèmes sont réels et doivent être corrigés, mais ils ne sont pas à l'origine de la crise ; ils sont en large mesure politiques et relèvent des autorités responsables. Que les organismes internationaux fassent pression en faveur d'une plus grande transparence financière et de règles du jeu plus claires est justifié. Mais pousser trop loin dans le détail la "conditionnalité politique" ne peut qu'exacerber les réactions nationales et prolonger la crise.

 
- Faire participer, dès le départ, le secteur privé à la solution des problèmes. Il faut bien voir que la crise financière asiatique est une crise "privée". Privée du côté des emprunteurs (banques et entreprises). Privée du côté des prêteurs (banques et marchés de capitaux). Or la mise en place de "paquets financiers" massifs -de l'ordre de 40 à 50 milliards de dollars pour certains pays-, a été le fait du secteur public (FMI, Banque Mondiale, Banque Asiatique, gouvernements,...). Cette méthode est à l'opposé de celle qui fut adoptée dans les années quatre-vingt pour le traitement de la crise de l'Amérique latine. A l'époque, ce fut aux banques commerciales privées (qui étaient les principaux créanciers des gouvernements emprunteurs de la région) qu'incomba l'essentiel de la charge du financement de la crise (sous forme de rééchelonnements et d'argent frais), le FMI jouant principalement un rôle de direction d'ensemble, de catalyse et de négociation de programmes d'ajustement susceptibles de redonner confiance aux marchés. Quant aux entreprises privées emprunteuses en dollars, elles firent l'objet, au Mexique, d'un dispositif inventif qui transféra le risque de change sur le gouvernement tout en assurant, sur le moyen terme, que l'Etat récupérerait sa mise. Ce qui fut le cas. Même si les conditions ont quelque peu changé depuis les années quatre-vingt et s'il est plus difficile d'organiser des négociations entre des partenaires beaucoup plus dispersés qu'autrefois (multiplicité des emprunteurs privés), il n'en reste pas moins qu'il eût été éminemment souhaitable d'introduire ne fût-ce  que les banques commerciales créancières très tôt dans le dispositif. Le fait d'avoir annoncé les "grands paquets publics" en premier et d'avoir laissé les gouvernements locaux prendre en charge la garantie de la dette bancaire n'a guère facilité la négociation des rééchelonnements lorsque les banques créancières furent amenées, tard, dans le jeu. Il y a toujours un risque, celui du "moral hazard", à mettre en place des concours publics aussi massifs pour traiter des problèmes qui ont été créés par le secteur privé. Le risque est de donner à croire aux agents économiques qu'il y aura toujours un prêteur public de dernier ressort pour renflouer les imprudents ou les malchanceux. Le G7 semble s'être avisé, récemment, de l'importance essentielle d'une action concertée avec le secteur privé, revenant, ainsi, au concept de la "stratégie collaborative" de la dette qui avait fonctionné avec succès dans les années quatre-vingt.

 
Au total, ces crises n'ont rien de mystérieux ; elles sont la rançon de succès économiques rapides qui se transmuent, au fils des ans, les marchés financiers aidant, en une euphorique fuite en avant jusqu'au moment où les investisseurs, soudainement effrayés,  se retirent de la course.

 
Ces cinq pays ont à faire face à de sérieux problèmes de restructuration de leurs entreprises. C'est dans ce domaine de la réforme micro-économique que les défis sont les plus difficiles et que l'action des organismes internationaux -catalysant le secteur privé- est essentielle.

 
Pour réussir, ce n'est pas tant d'argent public qu'il faudra, mais d'actions concertées par toutes les parties en cause. Encore faudrait-il que la conception  et l'orchestration soient suffisamment claires pour que les marchés reprennent confiance et que les taux de change se redressent à des niveaux raisonnables. Il est clair que l'ouverture de ces pays aux investissements directs étrangers (plutôt qu'aux emprunts à court terme) est une des conditions de la réussite. Plutôt que de dogmatisme, (par exemple le fait de prôner la libéralisation absolue des flux de capitaux alors qu'il serait sage de mettre en place des mécanismes de contrôle de l'endettement extérieur du secteur financier), ces pays ont besoin de solutions pragmatiques et adaptées.

 
Tous ces pays ont du ressort, et une prodigieuse aptitude au travail. Il ne fait aucun doute qu'après une phase d'ajustement, ils se redresseront, plus forts et plus compétitifs. Mais l'adaptation sera pénible socialement dans ces pays où la protection sociale est pratiquement inexistante. On voit déjà apparaître des conséquences politiques inquiétantes en Indonésie. Il faudra donc suivre, avec l'aide de la Banque Mondiale notamment, ce qui relève du traitement social de l'ajustement.



[1]  le PNB est égal au PIB additionné des revenus rapatriés par les travailleurs nationaux à l'étranger, diminué des revenus exportés par les travailleurs et des capitaux étrangers présents dans le pays.

[3]  Mer de Chine méridionale
[5]  Corée du Nord