FORUM DU FUTUR


"Après la crise du Kosovo, 

l'Europe et les Balkans"

Colloque du 21 juin 1999



INTRODUCTION

 

 Jacques BAUMEL, Président du Forum du Futur

 

Nous avons voulu terminer le semestre par une journée consacrée à un problème d'extrême importance : Quelles seront les suites de cette crise du Kosovo ? Quelles seront les retombées de ce très grave conflit dont nous sortons à peine, et à travers un accord dont nous mesurons la précarité tous les jours. Quelles seront les conséquences, d’abord humanitaires, ensuite économiques et financières, et enfin politiques et diplomatiques ?

 
 Il faut être très attentif à cette région des Balkans qu'un certain nombre d’experts considèrent comme la troisième Europe. La première était l’Europe occidentale dans laquelle ont été maintenues et développées les potentialités démocratiques, le respect des Droits de l'Homme, et finalement une évolution moderne du monde. La seconde Europe soumise à cinquante ans de régime totalitaire, a émergé il y a quelques années avec la chute du mur de Berlin, et s’efforce aujourd’hui de mettre sur pied des régimes plus démocratiques, et d'envisager des solutions économiques plus éloignées de l’étatisme stalinien. La région des Balkans constitue la troisième Europe qui vit depuis des siècles dans un climat de haine ethnique, d’opposition fondamentale, de menées terroristes. Dans les Balkans ont effectivement existé au travers des siècles les organisations terroristes les plus efficaces, et malheureusement les plus sanglantes. Les Balkans subissent les conséquences à long terme des périodes d’occupation par les trois plus grands empires de l’histoire de l’Europe. Ils ont en effet été habités tour à tour par des peuples qui se sont entremêlés, et ont créé des problèmes de minorité et de frontière. Ils ont également été sous la coupe des trois plus grands Empires :  l’empire Austro-Hongrois, l’empire Russe, et enfin l’empire qui était autrefois Byzance. C’est dans le lointain passé des Balkans que l'on trouve quelques clés des solutions des problèmes actuels.

 
Deux cultures totalement différentes : d’un coté l’empire latin, et de l’autre l’empire byzantin. C’est devant ces principes essentiels qu’il faut réfléchir aujourd’hui aux problèmes qui découlent de ce conflit qui ne s’est terminé que par un accord extrêmement précaire, plein de contradictions et d’équivoques, et dont l’exécution posera de rudes problèmes aux diplomates et aux militaires.

 
Pour ouvrir cette journée, compte tenu de l’importance exceptionnelle du caractère humanitaire du conflit avec ces 900 000 réfugiés, nous avons demandé au Ministre de la coopération monsieur Charles Josselin de venir nous parler de ces problèmes. Je vais sans plus tarder lui donner la parole, après quoi, pour animer les débats, nous passerons la parole à monsieur Yves Bourdillon ; journaliste des Echos, et également un excellent spécialiste des problèmes des Balkans.

 


ALLOCUTION D'OUVERTURE

 

 

Charles JOSSELIN, Ministre délégué à la Coopération et à la Francophonie

 Je suis très heureux d'être parmi vous ce matin. Je remercie le Président Jacques Baumel de m'avoir convié à débattre, parmi d'éminents spécialistes, de la crise du Kosovo. Ou plutôt de l'après crise, puisque entre le moment où vous me proposiez d'intervenir et aujourd'hui, un accord de paix est intervenu. Ce qui va nous permettre de parler de reconstruction dans les Balkans et de la place de ceux-ci en Europe de façon moins hypothétique qu'il y a encore quelques semaines. En effet, l'accord signé le 9 juin dernier a permis de trouver une issue au conflit sur les bases que je rappelle, mais que vous connaissez tous :

 
·     le retrait du Kosovo des forces de Belgrade

·     le  désarmement de l'UCK

·     la mise en place d'une force internationale de paix, la "Kosovo FORce" ou KFOR

·     et bien sûr l'arrêt des frappes aériennes.

 
La paix est là. Mais pas encore la stabilité politique ni la tranquillité des personnes. Les crimes hanteront encore longtemps les mémoires ; les destructions imprimeront durablement les paysages des Balkans.

 
Cependant, d'ores et déjà, les réfugiés kosovars veulent rentrer chez eux. Quelques deux cent mille l'ont fait en quelques jours malgré les dangers encourus. C'est pourquoi la reconstruction politique et économique du Kosovo est urgente et cruciale. C'est le prochain défi qui nous attend.

 
Avant d'aborder "l'après crise", la reconstruction et ce qu'elle implique pour nous Européens, je voudrais revenir sur deux points à retenir de ce conflit :

 
·     premier point : ce conflit, l'Alliance y a participé au nom de valeurs, celles de la liberté et des Droits de l'Homme. Ceci me paraît fondamental : les considérations éthiques n'ont pas été simplement la rationalisation morale d'une approche géopolitique. C'est bien pourquoi nous ne nous sommes jamais considérés en guerre contre le peuple serbe. Aucun esprit de conquête n'a guidé notre action. Simplement  éthique et politique se sont complétées et renforcées pour la conduite de celle-ci.

 
·     Second point : ce conflit aura fait progresser, j'en suis convaincu, la dimension 'identitaire" de la construction de la grande Europe.

 
D'abord parce qu'il nous aura rappelé, s'il en était besoin, avec force et même avec violence, que les Balkans -cette "autre Europe", cette "Europe kidnappée" pour reprendre l'expression de Kundera- appartiennent bien à notre continent. Les Français, traditionnellement fâchés avec la géographie, savent dorénavant la proximité de Tirana, Skopje, Belgrade ou Pristina…

 
Ensuite, parce que les pays de l'Union européenne, en décidant d'agir, y compris par la force, ont clairement montré qu'ils ne passeraient pas le siècle en reproduisant l'erreur tragique qui avait coûté si cher à notre continent par le passé : celle de ne pas intervenir contre l'épuration ethnique. Cette volonté collective confirme, à mes yeux, le sentiment d'une communauté de destin.

 
Enfin, parce que l'Europe a été, quoi qu'on en dise, un élément moteur de toutes les étapes de conflit. C'était déjà clair quoi qu'on ait pu en dire, dans l'enclenchement voire dans la conduite de l'action militaire et c'était plus clair encore, dans la mobilisation humanitaire. Cela va devenir évident dans la reconstruction que je souhaite aborder maintenant.

 
Le cadre stratégique, politique et économique de la reconstruction, c'est le pacte de stabilité pour l'Europe du sud-est.

 
Adopté le 10 juin dernier à Cologne par les ministres de vingt sept pays comprenant les Etats Membres de l'Union européenne, les Etats-Unis, la Russie et les pays de la région, à l'exception de la République Fédérale de Yougoslavie, il représente un véritable succès pour l'Union européenne.

 
Celle-ci en avait pris l'initiative. Elle se voit donc confier une responsabilité de premier plan dans la mise en œuvre du Pacte, qui constitue au demeurant l'une des premières grandes réalisations de la politique étrangère et de sécurité commune prévue dans le traité d'Amsterdam.

 
L'objectif est "l'européanisation des Balkans", formule qu'avait employée d'ailleurs en plein cœur de la crise Ismaël Kadare dans un très bel article publié dans Le Monde.

 
Il s'agit de promouvoir la stabilisation du Sud-Est de l'Europe, fondée sur l'intangibilité des frontières, le développement de l'Etat de droit et le respect du droit des minorités.

 
Autrement dit, garantir l'ancrage européen d'une région traditionnellement instable. Créer les conditions politiques, économiques et de sécurité d'une intégration des Balkans à l'Union. Il va de soi que la Serbie n'est pas exclue de ce Pacte. Mais sa participation est prévue sous conditions préalables et constituera, le moment venu, le point d'application d'une volonté politique de l'Union européenne.

 
C'est parce que nous ne voulons pas laisser le peuple serbe dans l'impasse dans laquelle il s'est malheureusement laissé enfermer depuis dix ans, que nous souhaitons offrir une perspective européenne à la Yougoslavie et à tous ses citoyens. 

 
Cette promesse européenne ne pourra naturellement se réaliser que lorsque le peuple serbe aura rompu avec l'ultra-nationalisme et la violence, avec les théories ethniques et la tentation de la guerre. Aujourd'hui nous voulons croire qu'il est proche d'y parvenir.

 
Le Pacte prévoit un cadre ambitieux de coopération dans l'ensemble des domaines clefs pour la stabilité régionale : dimension politique comprenant la démocratisation et les Droits de l'Homme, questions de sécurité, coopération économique.

 
L'objectif exige une volonté politique forte et l'engagement de moyens considérables. Le texte du Pacte, tel qu'adopté par les ministres, constitue en fait le point de départ d'un processus de longue haleine. Le prochain sommet ministériel, qui devrait être convoqué à Sarajevo, en juillet prochain, aura ainsi pour objet d'initier concrètement ce processus.

 
A l'Union européenne reviendra la principale responsabilité de la mise en œuvre du Pacte, ainsi que la mise en place d'une "table régionale Europe du Sud-Est" recouvrant trois tables de travail thématiques (démocratie, sécurité, reconstruction).

 
·        S'agissant de la sécurité, l'accent devrait être particulièrement mis sur la lutte contre la criminalité organisée et sur le contrôle aux frontières. Ceci pourrait être mené dans le cadre de l'assistance technique générale prodiguée par l'Union.

 
·        Pour ce qui est de la démocratisation et des Droits de l'Homme, il conviendra de renforcer considérablement l'assistance de l'Union à la formation d'une société civile partageant les valeurs européennes. L'expérience de la Bosnie Herzégovine souligne la priorité accordée par l'ensemble des donateurs à la reconstruction physique, au détriment de la mise en place de systèmes éducatifs et de santé satisfaisants, d'une administration, tant au niveau central que local, de l'appui au système judiciaire, du  développement des échanges, par exemple entre scientifiques … Sur le long terme, il s'agit de points cruciaux. L'Union européenne, par les instruments dont elle dispose, est à même de jouer ce rôle, par exemple en mettant en place plus de bourses pour les étudiants, en ouvrant certains programmes communautaires à ces pays, en étendant les activités de la Fondation européenne de Turin pour la formation à l'ensemble des Balkans, en renforçant encore les moyens du programme Tempus, etc.

 
·        En matière d'appui au développement et à la reconstruction, l'Union doit garder pour objectif l'aide à l'ouverture aux marchés extérieurs. Dans ce domaine peut être plus que dans d'autres, la différence des besoins doit être pleinement prise en compte. Ainsi la reconstruction est-elle l'objectif numéro un au Kosovo ; elle sera une priorité dans la RFY[1] démocratique de demain ; le désenclavement est essentiel en Albanie ; les besoins de la Croatie sont plus évolués (appui à la mise en place des réformes structurelles, assistance technique pour l'adoption de législations conformes à l'acquis communautaire dans le domaine du marché intérieur…) ; la Macédoine constitue une situation intermédiaire.

 
C'est donc, avec un dosage propre à chaque pays, l'ensemble des instruments de l'Union qui doivent être mobilisés (aide humanitaire, assistance technique, appui macrofinancier, instruments contractuels…).

 
Dans ce cadre général, la reconstruction du Kosovo a, bien entendu, une dimension spécifique.

 
Le Kosovo va être placé sous une administration provisoire des Nations Unies. La MINUK se met actuellement en place. Coordonnée par le représentant spécial du Secrétaire Général de l'ONU, elle s'appuiera sur quatre "piliers" : le HCR, chargé de la protection des réfugiés, l'Union européenne, chargée de la reconstruction, l'OSCE qui devra contribuer à la mise en place de l'Etat de droit, l'ONU enfin -à travers ses différentes agences et ses programmes- pour toutes les autres tâches.

 
A ce jour, les coûts de la reconstruction sont évalués par l'Union européenne à près de 4 milliards d'euros, tandis que le Président de la Banque Mondiale, que je rencontrais hier, parlait de coûts s'élevant à 2,2 milliards de dollars. Des évaluations plus précises seront connues dans les tous prochains jours.

 
Pour l'Union européenne qui pourrait financer environ la moitié de ces actions, "l'opérateur" sur le terrain sera l'Agence Européenne de Reconstruction du Kosovo. Celle-ci, constituée pour une période limitée -sans doute deux ou trois ans- devrait être opérationnelle à Pristina en septembre. En attendant, une task force européenne préfigurant l'Agence devrait fonctionner dès le début juillet à Skopje.

 
La tâche sera lourde et difficile. Mais là encore, je vois dans la volonté européenne de coordonner les actions de reconstruction et de s'en donner les moyens (on parle de trois cents personnes pour l'Agence et du déblocage rapide d'une première tranche d'environ 170 millions d'euros pour la reconstruction), une réelle volonté de progresser par rapport à l'approche qui avait prévalu pour la Bosnie.

 
Mais tous ces efforts resteront vains si nous n'arrivons pas a établir un nouveau dialogue entre les "sociétés civiles".

 
En effet, qui peut croire que la stabilité de la zone, la sécurité des personnes, la capacité des hommes, des femmes et des enfants à surmonter les traumatismes vécus, relèvent de la simple addition, certes indispensable, de la fourniture de matériaux de construction, de semences agricoles ou de kits scolaires ? La solidarité est une nécessité, mais elle ne règlera pas les tensions terribles qui vont traverser ces sociétés déchirées.

 
Faire vivre ensemble des communautés séparées aujourd'hui par la haine, voilà bien la tâche la plus difficile. Elle demandera que se lèvent au sein de ces communautés bien des personnalités remarquables, volontaires d'un vrai "projet d'humanité".

 
Que pouvons-nous faire pour favoriser cette émergence ? Nul n'en a la recette mais je voudrais, en tant que ministre délégué à la coopération, en rappeler une voie : celle de coopérations directes entre acteurs de la société civile ici et des sociétés civiles là-bas. C'est aussi par les échanges de ce type que la démocratie se construira dans les Balkans parce que ce sont des relations ténues et de proximité qui pourront se tisser.

 
Le ministère des Affaires Etrangères a créé, au moment de la réforme de la coopération française, une importante mission destinée à favoriser la coopération "hors l'Etat". Au plus fort de la crise, on a pu constater le travail indispensable fourni par les ONG à qui je veux rendre ici à nouveau hommage pour le travail qu'elles ont effectué aux moments les plus douloureux du conflit. Ce sont aussi les collectivités locales françaises qui, dès le départ, se sont mobilisées d'abord pour l'aide d'urgence, l'aide humanitaire et maintenant la reconstruction et le développement.

 
Le foisonnement des offres des collectivités a été tel qu'un besoin de coordination s'est très vite fait sentir. D'où la création d'une cellule "Partenariat-collectivités locales Balkans" au sein du ministère pour aider au montage des projets et des financements. Elle travaille quotidiennement avec les associations de fédérations d'élus (ADF, ARF, AMF). Déjà plusieurs dizaines de projets sont en train d'être montés en Albanie et en Macédoine. Je souhaite qu'on n'oublie pas non plus le Monténégro.

 
Plus de cinquante projets de parrainage ont été proposés par des communes françaises. J'en citerai quelques-uns à titre d'exemple :

 
·        La région PACA et la ville de Marseille dans le domaine de la réfection du système d'adduction d'eau

·        Le Conseil Général de la Loire et Hôpitaux Sans Frontière vont reconstruire l'hôpital d'Elbassan

·        L'ARF (Association des Régions de France) travaille sur des projets de formation professionnelle, notamment dans le bâtiment, et d'éducation des jeunes. Elle s'est engagée à aider à la remise en marche des lycées au Kosovo.

 
Mais la société civile, ce sont aussi, bien sûr, les entreprises françaises que nous encouragerons à se mobiliser et à s'impliquer dans la reconstruction. Certaines d'entre elles sont déjà présentes, notamment dans les secteurs de l'eau, des télécoms, de l'électricité et du BTP.

 
Le ministère des Affaires Etrangères a, sur le même principe que pour les collectivités locales, créé une "cellule entreprises". Il n'est pas le seul ministère, ni d'ailleurs le seul organisme à avoir identifié spécifiquement ce rôle des entreprises dans la reconstruction du Kosovo et de l'aide économique aux Balkans. La Caisse des Dépôts et le MEDEF ont ainsi fait de même et l'on ne peut que s'en réjouir.

 
Je souhaiterais conclure sur la question de l'élargissement. Comme je le faisais remarquer dans mon propos introductif, la crise du Kosovo nous a rappelé que les Balkans appartenaient à l'Europe. Ce qui pose à terme la question de leur adhésion à l'Union européenne.

 
On ne peut à la fois expliquer que l'Europe est une solution et en même temps ne pas ouvrir, même si c'est à long terme et avec des conditions exigeantes, la perspective d'adhésion aux pays des Balkans. C'est une vraie question de réflexion et de débat. Où s'arrête la construction européenne ? Et quelles sont les limites à l'intégration du continent ?

 
Jacques Delors a dit un jour de l'Europe qu'elle était un "objet non identifié". Peut-être, comme l'écrivait Pierre Hassner "la communauté européenne est condamnée à rester ambiguë dans son rapport à la géographie".

 
Malgré ces interrogations, je reste pour ma part persuadé que la réconciliation de tous les peuples européens demeure possible et que, surtout, cette réconciliation est favorisée par la promesse d'un avenir commun au sein d'une Europe pacifique, démocratique et prospère.

 
Je n'ai pas voulu, dans cet exposé, rappelé tout ce que notre pays avait fait dans le cadre de ses efforts diplomatiques, de son action humanitaire, de son action militaire ou comptait faire pour la reconstruction. Ce n'était pas le sujet de vos travaux qui vont porter plutôt sur l'Europe. Mais je me dois ici de rappeler que cet effort a été tout à fait exceptionnel et qu'au sein de l'Europe comme aux yeux du monde, la France a parfaitement tenu son rang. Et qu'avec ses partenaires européens, elle a su éviter le jugement qu'Alexis de Tocqueville portait sur les pays du vieux continent : "les nations fatiguées de longs efforts acceptent qu'on les dupe, pourvu qu'on les repose".

 

Jacques Baumel : Nous sortons d’un conflit atypique, peut-être une des nouvelles formes des confrontations du XXIème siècle. C’est peut-être la première guerre du XXIème siècle devant laquelle nous nous sommes trouvés. Je crois qu’il faut surtout aujourd’hui se tourner vers la reconstruction, l’aide humanitaire, l’administration de ce pays, le développement démocratique, les liaisons avec les pays voisins qui ont beaucoup souffert. N’oublions pas qu’à coté, le Monténégro est un pays qui doit maintenant être l’objet de toutes nos sollicitudes, car il n’est pas complètement sorti de la crise. De même, tout un nombre de voisins comme la Bulgarie, la Macédoine, la Roumanie, ont terriblement souffert de l’embargo, des conséquences des opérations militaires.. Ces pays ont payé très cher le conflit : nous devons aussi en tenir compte dans nos calculs pour l’avenir.

 
De plus, il est certain que les choses sont urgentes. Vous avez lu ce matin dans les journaux cette déclaration pathétique du général Jackson dénonçant le vide administratif grave qui existe actuellement au Kosovo. Il nous dit : "Plus vite vous le comblerez, mieux cela vaudra". Nous sommes devant un vide de sécurité au Kosovo actuellement. C'est une opération extrêmement préoccupante, la nature de la KFOR n’est pas de jouer le rôle de policier ou de justicier. Il est urgent de prendre en main les différents problèmes de l’administration de cette grande province sous l’égide des Nations Unies qui a déjà décidé la nomination d’un représentant, qui est un brésilien de très grand niveau, et qui, en quelques jours, a fait un travail vraiment titanesque, et qui doit être remplacé par un nouvel envoyé des Nations Unies. Je pense d’ailleurs que la France a peut-être là aussi une carte à jouer en présentant un candidat éventuellement à ce poste. Nous avons sur les lèvres le nom éventuel de ce candidat.

 
Sans plus tarder, je voudrais demander si quelques questions peuvent être posées à monsieur Josselin qui doit nous quitter.

 
Ambassadeur Froment-Meurice : Monsieur le Ministre, croyez-vous, vous qui avez été sur place,  que réellement une réconciliation, une coexistence, est possible désormais entre serbes et albanais au Kosovo ?

 Charles Josselin : Je ne sais pas. J’observe que les efforts que nous faisons pour retenir les Serbes encore présents au Kosovo ne sont pas couronnés de succès. Les débordements auxquels se livrent les éléments incontrôlés de l’UCK conduisent aux même effets que celui des forces serbes qui a contraint au départ les populations musulmanes. C’est en tout cas dans ce sens là que vont nos efforts. C’est avec cet objectif que les forces françaises en particulier essaient quand elles le peuvent d’arbitrer et d’empêcher les actions violentes. Elles n’ont d’ailleurs pas toujours pu  l’empêcher au cours des derniers jours. Mais nous sommes parfois confronté à des situations étranges. Lorsque les réfugiés musulmans rentrent au Kosovo  dans leur ville ou dans leur village, qu’ils découvrent leur maison détruite, et les maisons serbes parfois encore intactes, il n’est pas très facile de les empêcher d’occuper ces maisons. Et ce faisant, elles empêchent, sans doute pour longtemps, le retour des Serbes. C’est dire si cette question de la coexistence est lourde, et vous savez que nous avons toujours été réservés, sinon opposés, à l’idée d’une partition, car nous considérions qu’elle portait en elle les germes d’autres violences. Il semble de plus que, sur le terrain, les populations étaient trop entremêlées pour qu’une telle organisation puisse se faire. J’aurais aimé répondre plus positivement à cette question, mais je répète ce que j’avais écrit : la coexistence à faire revivre est vraiment le problème majeur dans l’immédiat. Il est vrai que si nous n’y arrivions pas, nous pourrions nous interroger sur le résultat global de l’action entreprise.

 

Représentant de Taiwan : J’aimerais souligner que nous nous sommes engagés à aider à la reconstruction du Kosovo à hauteur de 300 millions de dollars américains. Comment encourager le monde entier à aider à cette reconstruction ?

 Charles Josselin : Nous ne pouvons que prendre acte et vous remercier de cette générosité exprimée par Taiwan. Il est vrai que le montant des moyens financiers qu’il faut réunir nous fait évidemment encourager toutes les bonnes volontés. Taiwan s'est déjà mobilisé.

 John Panitza : Monsieur le ministre, je voudrais parler du plan de reconstruction et de l’aide que l’Europe et la France vont accorder à la reconstruction du Kosovo, de la Macédoine et de l’Albanie. Vous n’avez pas mentionné deux pays qui ont été des alliés loyaux de la France et de l’OTAN, je parle de la Bulgarie et de la Roumanie. Ces deux pays ont, dès le début, pris leurs engagements sans aucune exigence en ce qui concerne cette action militaire et humanitaire dans la région. Ils ont souffert économiquement de façon considérable. Les ponts sont tombés alors que 20 % du trafic de l’exploitation bulgare passent sur le Danube, sans parler de tous les camions qui traversent la Serbie en empruntant un seul pont sur ce fleuve. L’Europe et la France ont-elles l’intention de s’engager une fois pour toujours en Europe de l’Est ?

 Charles Josselin : Je crois pouvoir répondre positivement à la question posée. En tout cas, le ministère des affaires étrangères plaide pour que la France et l’Europe s’impliquent beaucoup plus directement dans le développement, et disons la relation avec la Roumanie et la Bulgarie. Si j’ai insisté tout à l’heure sur l’Albanie et la Macédoine, c’est qu’elles ont du supporter l’essentiel de l’effort d’accueil des réfugiés. Je rappelle que l’Albanie aura accueilli 420 000 réfugiés, et la Macédoine 250 000. A proportion, cela signifierait pour la France quelque chose comme 8 à 9 millions de réfugiés. Je vous laisse mesurer le poids de ceci. Espérons que les réfugiés en question vont pouvoir rentrer dans de bonnes conditions. Nous avons par exemple commencé à passer les marchés de bâche plastique, parce qu’il faut les jeter au-dessus des murs pour permettre aux gens d’y vivre. Il faut que nous donnions aux réfugiés des matériaux, y compris marteaux, clous, bois, et planches. Ce sont des choses qui peuvent parfois paraître élémentaires mais qui sont essentielles dans cette situation.

 S’agissant de la Bulgarie et de la Roumanie, elles sont évidemment acteurs du pacte de stabilité. Leurs ministres des affaires étrangères participaient d’ailleurs à cette réunion du 6 avril à Luxembourg à laquelle j’ai participé moi-même. Nous avons pu déjà commencer le dialogue avec eux pour voir comment les aider à se reconstruire. Et quand je dis se reconstruire, c’est se développer, enraciner peut-être encore d'avantage la démocratie. Et je pense que la démocratie locale en est une composante essentielle. Tout ce qui peut se développer comme relation directe entre les communes françaises et les communes roumaines ou bulgares, pour parler des deux pays sur lesquels vous attirez notre attention, nous paraît devoir être encouragé. Je suis un fervent partisan de ces relations directes hors l’Etat, qui permettent d’ailleurs souvent de préserver la relation entre les populations quand il y a des crises entre Etats. Nous espérons bien que la leçon de l’Histoire sera pour de bon retenue, et nous allons faire en sorte que ce pacte garantisse pour longtemps la stabilité, notre propre stabilité. Chacun a vu que l’instabilité dans les Balkans est aussi nécessairement l’instabilité pour nous. Nos opinions publiques ne comprendraient pas que nous nous désintéressions de cette autre Europe. En revanche, ceci est parfois difficile à faire comprendre aux africains. Je passe une partie de mon temps un peu plus au sud, et il est vrai que les Africains ont beau jeu d'opposer l’extrême générosité dont les populations ont fait preuve, les moyens considérables que nous sommes prêts à mobiliser par rapport à ceux, qui ne sont pas négligeables, mais tellement insuffisants que nous mobilisons sur le continent africain. La raison est que ce sont nos frères qui sont concernés.

 Jacques Baumel : Je voudrais passer maintenant l’organisation des débats à notre modérateur qui est un excellent spécialiste des Balkans, monsieur Bourdillon, journaliste des Echos qui va donner la parole immédiatement à mon voisin monsieur Rupnik, un expert des problèmes d’Europe Orientale.

 Yves Bourdillon : Je vous présente les intervenants. Ognyan Minchev, politologue, directeur de l’Institut de géostratégie de Sofia, directeur de l’université libre de Varna. Abigail Friedman, qui a participé aux négociations de Rambouillet, premier secrétaire de l’ambassade des Etats-Unis à Paris, spécialiste de la politique américaine dans les Balkans et dans les pays d’Europe Centrale et Orientale. Le général Christian Delanghe, commandant de la doctrine et de l’enseignement militaire de l’armée de terre depuis 1998 et qui commandait la division multinationale de la SFOR à Mostar en 1997. Monsieur Jacques Rupnik, directeur de recherches au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales, professeur à Science Po, qui a publié "Balkans, le paysage après la bataille".

 
C’est d’ailleurs un titre qui aurait pu faire l’affaire aujourd’hui, puisque la bataille militaire est effectivement terminée. C'est la bataille de la reconstruction économique et politique qui commence. Nous avons chaque jour de nouvelles informations sur cette bataille. Hier nous avions les premières estimations indépendantes des destructions en Serbie (29,6 milliards de dollars). C’est le G17, groupe des économistes de l’opposition de Serbie qui a fait ce chiffrage. Nous apprenons aussi que, chaque jour, les patrouilles de la KFOR essuient des tirs d’éléments incontrôlés, ce qui montre bien qu’il sera très difficile de s’interposer et de faire mentir Churchill qui disait que les Balkans sont une région qui produit plus d’histoires qu’elle ne peut en contenir. Alors monsieur Rupnik, présentez-nous maintenant les attentes des peuples de la région.

 

LA PAIX INACHEVEE : L'ATTENTE DES PEUPLES

 

 

Jacques RUPNIK, Directeur de recherches au CERI

 
Je partirai de ce qu’à dit monsieur le ministre en citant la formule d'Ismaël Kadaré "l’européanisation des Balkans". Monsieur Baumel a rappelé qu'Hubert Vedrine avait aussi utilisé la formule. Pour les réconcilier, je dirais que bien avant eux, Harold Nicholson en 1919 utilisait la formule : "il faut européaniser les Balkans pour éviter une balkanisation de l’Europe". La seconde partie de la proposition n’est pas sans intérêt pour notre sujet, et nous montre bien la raison pour laquelle l’Europe est impliquée dans cette affaire, que ce n’est pas un engagement nouveau. Je voudrais commencer par une citation : "Nous allons étonner les gouvernements européens en leur apprenant une chose, c’est que les crimes sont des crimes. Ce n’est pas plus permis à un gouvernement qu’à un individu d’être un assassin. C’est que l’Europe est solidaire. Que tout ce qui se passe et se fait en Europe est fait par l’Europe. C’est que s’il existe un gouvernement bête fauve, il doit être traité en bête fauve". Cette déclaration n’est ni de monsieur Solana, ni de Tony Blair ou d’autres personnes que vous pourriez supposer de tribunes libres des journaux parisiens. C’est un texte de Victor Hugo écrit en 1876 à propos de massacres en Serbie, de massacres commis par les Turcs contre les Serbes. Je mentionne cela pour rappeler que la question de l’Europe, des Droits de l'Homme dans les Balkans n’est pas entièrement nouvelle :  regardez le débat de Gladstone et Disraeli au XIXe siècle sur cette question des Balkans. Regardez aussi le rapport de la première Commission internationale sur les guerres balkaniques et en particulier l’introduction du Baron d’Estournelles de Constant, le président français de cette commission, pour constater que cette interrogation sur l’Europe et les Balkans vendre les Droits de l'Homme et la Réal politik que certains font mine de découvrir aujourd’hui à travers une intervention humanitaire, n’est pas nouvelle, et qu’il est bon de la resituer dans ce contexte.

 
Monsieur Baumel a fort justement dit qu’il était important de ne pas oublier l’Histoire quand on parle des Balkans. Il est important, en effet, de situer dans un contexte historique, la construction des "Etats-nations" dans les Balkans sur les débris d’Empires multinationaux, sur les débris d’Etats multinationaux comme la Yougoslavie. Bien entendu, vous pouvez considérer ce qui se passe aujourd’hui au Kosovo, ou les guerres de succession yougoslaves, comme la phase ultime de ce processus de construction d’Etats-nations. Mais j’ajouterai aussi qu’il est bon de ne pas succomber aux pièges de l’Histoire et du discours sur l’Histoire. C’est au nom de l’Histoire de souffrances et d’échecs passés, que bien des crimes ont été récemment commis dans les Balkans. Une Histoire instrumentalisée dans les discours politiques des dirigeants post communistes. Milosevic et le Kosovo restera un cas d’école classique.

 
Dans l’affaire du Kosovo, nous sommes confrontés à la gestion d’un double problème. Tout d'abord, la gestion de la décomposition de l’Empire Ottoman et la question des frontières, de l’attribution à la conférence de Londres "du Kosovo à la Serbie" ; et ensuite celle de la décomposition de la Yougoslavie, du communisme yougoslave, et la façon dont Milosevic a géré cette sortie (ou non-sortie) du communisme. Dans cette affaire, les Albanais du Kosovo voulaient traiter le premier problème, les occidentaux préféraient traiter en priorité le second et Milosevic ne voulait bien entendu traiter ni l’un ni l’autre. Au final, je crois que nous avons un protectorat international qui est une façon de ne pas trancher sur la première question, sur la question de la souveraineté, de l’indépendance et des frontières, même si c’est une façon de soustraire le Kosovo à l’administration de la Serbie. La seconde question est vraiment clef pour l’avenir : comment se débarrasser de l'héritage du phénomène Milosevic, et de la sortie ou non-sortie yougoslave du communisme ?

 
Il y a eu en occident un "ouf" de soulagement tout à fait compréhensible une fois la rédition acceptée par Milosevic. Je serais tenté de dire que la partie facile, c’est à dire le bombardement, est terminée. C’est maintenant une tâche infiniment plus difficile qui commence, celle de la reconstruction et de la réintégration régionale et dans l’Europe, à commencer par la Serbie après la guerre. Bien entendu, nous l’avons observé, la guerre peut servir pour consolider temporairement un pouvoir dictatorial comme celui de Milosevic, et nous pourrions parallèlement nous dire que la défaite peut être propice, à la chute d’une dictature. Avant de conclure aussi rapidement, j’évoquerai quelques doutes.

 
Des fissures apparaissent dans l’après-guerre serbe. Nous observons le réveil des partis de l’opposition qui contestent le pouvoir, de l’Eglise qui appelle ouvertement à la démission de Milosevic, des villes de province qui contestent l’autorité et le régime de Belgrade. L’armée qui revient du Kosovo avec des appelés qui, évidemment, sont soulagés que la guerre soit terminée, mais avec un appareil militaire qui, lui, est très ambigu par rapport à la capitulation signée par Milosevic. Il y a la question des tensions qui persistent au Sandjak et qui pourraient renaître au Monténégro. S'il n'y a pas à court terme d'alternative démocratique à Belgrade, le Monténégro sera tenté par l'indépendance. Mais la question clef est celle de la division, de la fragmentation ou de l’unité hypothétique de cette opposition. Cette fragmentation permet -ou a permis jusqu’à maintenant à Milosevic de se maintenir au pouvoir. Il a toujours joué de cela. Mais l’unité est-elle possible, est-elle souhaitable ? Car il n’y a pas une opposition en Serbie, mais au moins deux camps.

 
Il y a ceux qui disent : "il faut tirer un trait sur cette guerre absurde, l’échec qu'elle représente, reconstruire dans la démocratie, réintégrér dans les Balkans"… Même Drazkovic,  Ministre démissionnaire pendant la guerre, dit maintenant qu’il faut se réconcilier avec tout le monde. Il n’a pas mentionné les Albanais, petit détail qui a quand même son importance. Il y a une ambiguïté dans le discours de l’opposition. On ne sait pas si elle reproche à Milosevic d’avoir massacré les Albanais ou d’avoir perdu le Kosovo. C’est une ambiguïté savamment dosée. Même la plus ouverte des leaders d'oppositions, Vesna Pesic a des formulations ambigües (quand on lit attentivement son interview dans Le Monde). Et c’est la position la  plus ouverte, la plus occidentale, la plus démocratique, la moins compromise par les nationalistes. Mais il ne faut pas oublier l'autre opposition à Milosevic est celle de Seselj. C’est lui qui reste aujourd’hui une force d’opposition importante, capitalisant sur le sentiment de frustration, d’échec qu’il y a chez les militaires, les paramilitaires, les réfugiés qui reviennent du Kosovo et grossissent le rang des réfugiés. Il y a déjà un demi million de réfugiés serbes en Serbie venus de Krajina croate et de Bosnie-Herzégovine. Il y a donc ce réservoir "pied noir" d’une contestation de Milosevic, mais qui ne va pas forcément dans le sens de la démocratie et du pluralisme. Vous retrouvez la même chose dans le discours de l’Eglise. Lisez attentivement la déclaration du patriarche de l’Eglise serbe, les mêmes ambiguïtés sont là : il est contre le tribunal pénal international, et dit "seule la justice divine compte, Dieu reconnaîtra les siens". C’est cette ambiguïté qui prévaut en ce moment. Peut-être est-ce compréhensible, peut être est-il trop tôt. Mais ces divisions, ces ambiguïtés permettent à Milosevic ce jeu de bascule, une certaine continuité qui peut jouer en sa faveur plutôt que la décomposition et la fragmentation.

 
L’alternative serait une unité de façade de toutes les oppositions contre Milosevic, le responsable de tous les malheurs de la Serbie ces dix dernières années. Mais ce serait une unité qui occulterait le débat de fond sur les causes de la situation, sur les origines de la guerre, et sur la part de responsabilité majeure qui revient aux serbes, à la Serbie. Sans ce débat fondamental, cet examen de conscience, il n’y aura pas de renouveau démocratique durable en Serbie. Voilà le dilemme : la division qui permet à Milosevic de perdurer, ou une unité de façade pour le renverser. Mais est-ce qu’on résoudrait le problème pour autant ? Voilà le problème vu de l’intérieur.

 
De l’extérieur, il est très difficile de promouvoir la démocratie. Les cas de l’Allemagne et du Japon étaient bien particuliers puisqu'il s’agissait d’une défaite claire et nette, et d’un régime démocratique imposé de l’extérieur. Ce n’est pas le cas en Serbie. Il y a un protectorat au Kosovo, mais pas d’imposition d’un régime à Belgrade. La conditionnalité économique est, bien entendu, une arme que nous pouvons utiliser, mais elle est à double tranchant. Tous les gens de l’opposition nous disent : "attention, vous pénalisez plutôt la population Serbe que le régime de Milosevic". Il y a beaucoup de gens, y compris ceux qui ont soutenu la cause des kosovars, beaucoup d’experts, qui disent de ne pas marginaliser la Serbie, car ce serait rendre la tâche de l’opposition démocratique plus difficile. La conditionnalité économique pose donc un problème.

 
Il y a tout de même deux questions pour lesquelles l’action extérieure peut jouer utilement. La première est la question de la justice, du tribunal pénal international, car c’est le seul moyen d'éviter d’entrer dans la logique de la culpabilité collective qui est une des sources du problème. En perpétuant uniquement la logique de la culpabilité collective, nous perpétuons la logique des nationalismes conflictuels. Le TPI peut être un cas test de ce point de vue pour la réconciliation régionale, mais surtout pour cet examen de conscience intérieur. Ce sera une question test pour voir comment l’opposition serbe va réagir sur cette question. La deuxième question où nous pouvons agir de l’extérieur est celle des réfugiés, bien entendu au Kosovo, mais aussi globalement. En priorité le retour des réfugiés albanais au Kosovo, sans oublier la question des réfugiés et des personnes déplacées en Bosnie ; mais aussi le droit au retour des réfugiés serbes de la Krajina en Croatie. Ils le demandent ; le pouvoir de Zagreb s’y oppose. Une façon de montrer que la communauté internationale considère cela comme un principe fondamental serait d’appliquer un programme simultané, global pour le retour des réfugiés après les guerres dans l’ex-Yougoslavie.

 
Nous avons donc, pour résumer, deux scénarios. Une alternance qui se ferait pacifiquement par des élections anticipées autour d’une coalition démocratique alliée au Monténégro, le tandem Dinjic/Dukanovic par exemple, et qui, dans une société fatiguée, démoralisée, mais où les villes de province se réveillent plus vite à la démocratie que Belgrade, pourrait amorcer un processus de reconstruction démocratique. C’est le scénario qu’imaginait l'historien serbe Ivan Djuric, qui préconisait cette stratégie des villes de province contre Belgrade. C’est là où l’opposition avait gagné les élections municipales, et où la contestation contre Milosevic s’est réveillée en premier. Je ne dis pas que cela suffise pour renverser le pouvoir de Belgrade, mais là peut-être un processus pourrait se mettre en place. Il est crucial de ce point de vue de soutenir l’opposition démocratique, les médias indépendants, d'aider la Serbie à devenir un pays normal, et éviter de la traiter en paria.

 
Mais un scénario plus pessimiste ne peut pas être exclu. Il ne repose pas seulement sur le régime, sa décomposition et sa responsabilité dans les crimes, mais plus généralement sur l’incapacité de l’opposition et de ces milieux intellectuels serbes à surmonter le défi que représente l’échec global de cette guerre de dix ans. Au lieu de réunir tous les Serbes dans un seul Etat, c’était le programme de Milosevic, on a aboutit à une petite Serbie avec tous les réfugiés. Ce serait donc, une opposition intellectuelle qui ne serait pas à la hauteur de cette tâche pour les raisons que j’ai indiquées, et tout cela dans une société où il faudrait s’interroger sur les ressorts profonds de ce régime nationaliste, une société qui se décompose, souffre de cette marginalisation. Certains à Belgrade parlent même, après la guerre, de risque de décomposition et de guerre civile. Je ne pense pas que ce soit le scénario le plus probable, mais nous ne pouvons pas complètement l’écarter.

 
Quelques mots sur l’après guerre au Kosovo. Monsieur Baumel a évoqué le vide administratif et le besoin de sécurité qui y existent. Je dirais que c’est un vide de pouvoir, et de pouvoir politique aussi, qui est aujourd’hui au cœur du problème du Kosovo. Entre le pouvoir serbe qui se retire et la KFOR qui s’est lentement mise en place, l’UCK s’est inséré dans la brèche pour s’établir comme nouveau pouvoir. Il n’y a pas que les Russes qui ont pris de vitesse la KFOR à Pristina, l’UCK s'est empressée d'établir son pouvoir à "Prisren" et dans d’autres villes, surtout dans le Sud et l’Ouest de l’Albanie. Et il ne s’agissait pas là d’avoir un rôle militaire quelconque, mais surtout d’un enjeu politique. L'UCK désire compenser la pilule amère que constitue l’abandon de la promesse de Rambouillet sur le referendum dans trois ans, et surtout profiter de ce vide de pouvoir et du discrédit de Rugova, toujours pas absent du Kosovo, pour s’imposer comme le seul pouvoir légitime au Kosovo.

 
La culture politique qui est derrière cela est celle du titisme : si vous menez une guerre de libération nationale, que vous gagnez, cela vous donne le pouvoir pour un demi-siècle. Cette culture politique est l’un des enjeux de l’après guerre. Dans quelle mesure, aurons-nous un Kosovo sans serbes, mais aussi sans démocratie, ou bien je l'espère, un protectorat international qui permettra d’ouvrir un espace de pluralisme démocratique ? Vous avez lu l’interview de "Betan Suroy" hier dans Le Monde : je crois que c’est un homme qui représente un espoir certain. Entre Rugova et l’UCK, une troisième voie pourrait concilier à la fois l’acquis de tout ce qu’a fait Rugova pendant dix ans, cette auto-organisation de la société non violente face au pouvoir, capitaliser sur cette idée de l’autodéfense de la société, de la constitution d’une société civile. Mais en même temps, il ne faut pas négliger la question du pouvoir, de la sécurité, des rapports de force qui a sans doute fait défaut à la stratégie de Rugova. Peut-être y aura-t-il entre ces deux une troisième voie, que "Vetan Suroi" pourrait représenter. Mais là aussi le facteur international pèsera énormément.

 
Je conclurais en revenant au thème européen. Je suis frappé par un double paradoxe concernant les rapports de l’Europe avec l’Europe du centre-est et des Balkans en général. Tout d'abord, au moment où les uns y rentraient, d’autres étaient bombardés par l’OTAN. Dans ce chassé croisé, il y a eu pas mal de conflits, de destabilisations, de perte de repères, et certains ont mieux géré cette situation difficile que d’autres. Il n’y a pas que dans les Balkans qu’il y a eu des dégâts sur ce plan là. Même chez les nouveaux membres des flottements ont été observés. Deuxième paradoxe, c’est celui de l’élargissement classique conçu pour l’Europe tel qu’il est appliqué pour l’Europe centrale, l’agenda 2000, soit quatre-vingt mille pages "d’acquis communautaire" à digérer (tâche sisyfienne puisque, nous dit-on, cet acquis communautaire augmente plus vite que la capacité des pays à l’absorber). Et puis, de l’autre coté, la logique du protectorat, qui dans l’urgence, dans le conflit est elle aussi une forme, peut être différente et paradoxale, d’intégration. Il importe, par rapport à ce paradoxe, de ne pas oublier ceux qui sont dans la situation entre les deux, c’est-à-dire ceux dont on s’occupe parce qu’ils sont dans la logique d’élargissement, les cinq pays d’Europe centrale, qui sont la logique d’élargissement pour l’agenda 2000, et puis ceux qui sont dans la logique du protectorat, que ce soit la Bosnie, ou l’ensemble Kosovo, Albanie, Macédoine, etc …Mais il y a ceux qui sont dans la situation intermédiaire, risquent de passer à la trappe, et sont dans une situation extrêmement vulnérable. Je pense bien entendu à la Bulgarie et à la Roumanie. Ils peuvent évoluer dans un sens ou dans l’autre et être un exemple positif pour les Balkans, tirer leur reconstruction dans le sens d’une intégration européenne.

 
Dernière observation : puisque nous voyons à travers cette logique de protectorat une forme d’intégration paradoxale et rapide, ne faut-il pas repenser le processus d’élargissement lui-même tel qu’il a été conçu, et que l’on fait appliquer à l’Europe centrale ? Les comptes d’apothicaires de la réunion de Berlin paraissent dérisoires à coté des sommes que nous allons maintenant dépenser pour la reconstruction des Balkans. Monsieur Prodi parle de 35 milliards de francs. Nous sommes dans une situation où il faut peut être non seulement repenser la politique que nous avons menée jusque-là par rapport aux Balkans, mais tout le concept de l’élargissement de l’Union européenne tel qu’il a été imaginé au lendemain de la chute du mur.

 Question du public : Pourriez-vous développer le problème de la perte de repères concernant les nouveaux arrivés ou les postulants dans l’OTAN, et notamment s’il s’agit d’un déficit d’image de l’Alliance dans ces pays ou un questionnement, une remise en cause sur les obligations qui vont découler de cette appartenance ?   

 

Jacques Rupnik : Ils ont été un peu pris de court, déstabilisés. La simultanéité entre leur adhésion et l’intervention de l’OTAN a provoqué un choc, une tension. Ils entraient dans l’OTAN essentiellement par rapport à ce qu’ils percevaient comme une menace, peut-être pas immédiate mais à terme, de la Russie, et aussi pour échapper à l’instabilité de Balkans. Lors de leur adhésion dans l’OTAN, on leur dit que leur première tâche est de s'impliquer dans les Balkans. Cela fait remonter l’incertitude par rapport à la Russie qui commence à parler de troisième guerre mondiale. Imaginez donc le déphasage pour ces pays sur le moment.

 
Certains, certaines élites politiques, l’ont géré mieux que d’autres. Là aussi, il faut différencier. La Pologne a été exemplaire dans toute l’intervention de l’OTAN. Les dirigeants affirment avoir été fiers d’avoir participé à cette opération, que cela a été un premier test difficile, mais qu'ils l’ont bien maîtrisé. Les Tchèques l’ont géré beaucoup moins bien. C’est un euphémisme. Des phrases du genre « mais cette décision d’intervenir a été prise avant notre adhésion » ou bien « nous sommes les passagers d’un train fou dont nous ne maîtrisons pas la destinée », ont contribué à semer la confusion. Heureusement qu’il y avait Vaclav Havel qui pendant toute la durée du conflit a maintenu le cap, à maintenu le discours sur les raisons profondes pour lesquelles il y avait cette intervention : ce ne sont pas du tout des interventions bellicistes.  C’était la question de fond, et ceux qui pensaient que la politique tchèque pouvait se passer de Havel sont peut-être allés un peu vite en besogne tant il s’est révélé indispensable. La Hongrie avait des raisons bien particulières et tout à fait compréhensibles avec des frontières avec la Serbie, une minorité hongroise en Serbie, et des bases de l’OTAN sur son territoire. Certains en parlant de débarquement terrestre avaient même envisagé une opération à partir de la Hongrie. Il y a plus que des circonstances atténuantes pour l’appréhension, la crainte, ou une certaine frilosité que l'on a pu observer en Hongrie. C’est un test que tous n’ont pas passé avec le même brio et surtout qui risque d’avoir un impact pour les candidats suivants. Si on s’interroge sur le futur élargissement, je suis sûr que nous allons examiner à la loupe le comportement des nouveaux membres, et certains ont montré les difficultés qu’il y avait peut-être à s’insérer dans l’OTAN.

 

Yves Bourdillon : A ce sujet, deux autres pays ne sont pas dans l’OTAN, mais aspirent à y entrer, ont du gérer cette situation difficile, et dont les dirigeants ont pris des décisions plutôt pro-OTAN. La Roumanie et la Bulgarie elles aussi ont passé le test malgré une opinion publique qui avait beaucoup d’états d’âmes.

 

Jacques Rupnik : Le cas de la Bulgarie et de la Roumanie est intéressant car les Tchèques ou les Polonais réagissent avec plus ou moins de soutien aux opérations de l’OTAN. Après tout ils sont loin ; même s’ils sont impliqués en tant que membres de l’Alliance, il n’y a pas de retombées directes. Par contre, certains ont des retombées économiques indirectes considérables, et potentiellement directes. Il y a parfois aussi des missiles qui s’égarent, des toits de maisons qui sont soufflés. Heureusement, ces quelques incidents n’ont pas suscité de mobilisation contre l’intervention trop forte. La décision des élites politiques bulgares et roumaines était d’autant plus courageuse d’ouvrir leur espace aérien et de soutenir ce que faisait l’Alliance, car l’opinion était loin d’être gagnée. Il y a tout de même un risque que se crée un gouffre entre ces élites politiques pro-occidentales et une population qui aurait des solidarités ailleurs. C’est sans doute temporaire, du à la crise elle-même. Une fois celle-ci retombée, et si l’on parle d’un pacte de stabilité pour les Balkans, le rôle de la Bulgarie ou de la Roumanie sera, je l’espère, valorisé.

 

Questions du public : Depuis le début des conflits de l’ex-Yougoslavie, on peut avoir l’impression que nous avons toujours un conflit de retard. Nous prenons conscience du problème de la Slovénie quand la Croatie va rentrer dans la guerre, nous nous penchons sur la Croatie alors que le feu commence à naître en Bosnie, et il en est de même pour le Kosovo. Ne pensez-vous pas que les phénomènes de rejet des albanais, qui menaçaient de remettre en cause un équilibre ethnique fragile, auxquels nous avons assisté en Macédoine risquent de laisser des séquelles profondes en Macédoine ? Que conviendrait-il de faire ?

 

Jacques Rupnik : Il y a deux choses : les séquelles et les attitudes des uns et des autres par rapport au conflit. Le vrai problème est qu’il y avait deux guerres parallèles. D'un premier côté, la guerre menée par Milosevic au Kosovo, le nettoyage ethnique où les militaires chassent des populations civiles par la terreur, et nous mesurons aujourd’hui avec la découverte des charniers l’ampleur de cette terreur, et de l’autre coté, le conflit aérien tel qu’il a été pratiqué par l’OTAN. Je crois que dans les attitudes de certains pays de la région, ce qui posait problème, c’est que la réponse de l’OTAN ne semblait pas adaptée au problème que l’on prétendait traiter, c’est à dire le départ des réfugiés. Il y a également l’aspect de la disproportion entre le petit contre le grand, le surpuissant avec sa technologie, et l’identification des petits pays de la région avec un petit pays comme la Serbie.

 
Il y a aussi dans le cas de la Macédoine un problème analogue à celui que les Serbes vivent avec les Albanais au Kosovo, dans les rapports entre slaves macédoniens et Albanais. Mais la grande sagesse de "Glicorov" a été à l’inverse du régime d’apartheid que Milosevic a installé : plutôt chercher la concertation, le compromis, et même la coalition gouvernementale. Sans doute la crainte qu’avaient la plupart des macédoniens par rapport à l’arrivée massive de réfugiés albanais sur le territoire, de voir la Macédoine devenir une sorte de base arrière de l’UCK, et une destabilisation de l’équilibre précaire en Macédoine, va sans doute maintenant s’apaiser. Il y aura sans doute des séquelles, mais tout dépendra de ce que nous allons faire maintenant, car nous avons suscité des attentes. Les réponses seront-elles à la hauteur ? Je le souhaite, mais n’en suis pas certain. Et en tout, cas il faut savoir que la Macédoine restera le point le plus vulnérable, car nous ne pouvons pas la mettre sur le même plan que des pays comme la Roumanie ou la Bulgarie. C’est un Etat qui existe à peine depuis quelques années, qui n’a pas d’infrastructures étatiques au sens ou nous l’entendons, pas de moyens économiques, militaires. La logique de protectorat que nous préparons pour le Kosovo devra nécessairement s'appliquer à l’Albanie et à la Macédoine.

 

Question du public : Le conflit du Kosovo est d’abord un conflit entre chrétiens serbes et musulmans anciens collaborateurs de l’envahisseur turc. Il serait naïf de ne pas voir que l’Islam est revanchard, conquérant et violent à l’égard du monde blanc chrétien et industrialisé. Dès lors, si pour empêcher la violence nous installons au cœur de l’Europe un Etat musulman a vocation conquérante et violente, n’aurons-nous pas fait très exactement la politique de gribouille ?

 

Jacques Rupnik : Le Milosevic champion de l’orthodoxie chrétienne ne me paraît pas tout à fait convaincant. La pratique religieuse du coté albanais comme du coté serbe est infime. Les églises sont vides en Serbie, la religion a un rôle important comme identification nationale, mais cela a beaucoup été le fait du régime serbe. Plus la Serbie tient ce discours au Kosovo, comme pour les musulmans de Bosnie, plus il y aura un repli sur l’identité nationale et cet aspect religieux. A la différence de la plupart des nations des Balkans, il n’y a pas de lien direct entre identité religieuse et identité nationale pour les Albanais. Ces derniers sont à 75% musulmans en Albanie, mais leur identité nationale est venue historiquement par un certain nombre d’intellectuels catholiques. C’est la logique de guerre qui renforce cette polarisation ethnique, y compris dans sa dimension religieuse. L’instrumentalisation sur ce point par Milosevic me paraît évidente. Les églises auront donc un rôle très important à jouer dans la réconciliation. Le patriarche parle de surmonter la guerre et d’assurer une présence durable au Kosovo. Cette présence passe par la réconciliation, la réconciliation passe par la justice, la justice a besoins de vérité et la vérité aura besoins de démocratie. Toutes ces questions sont liées. Nous verrons si nous voulons assurer une présence serbe durable au Kosovo par l'intégration, ou si nous serons dans la logique de partition. Mais celle-ci ne sera pas que le fait de musulmans particulièrement militant et religieux, mais de la politique serbe elle-même.

 

Sodef Dimitrov : Un protectorat international ne signifie-t-il pas une hégémonie américaine ? N’y a-t-il pas un projet pour les Balkans à travers un conseil des Balkans ou une union des Balkans intégrée dans le Conseil de l’Europe et de l’Union européenne ?

 

Abigail S. Friedman : La présence des Nations Unies n'est pas celle d'une quelconque hégémonie américaine. Il y a un consensus réel au niveau de l'OTAN, du groupe de contact et du G8 dans les Balkans. Le Président Chirac, même s'il a révélé quelques différences dans la position de la France et des Etats-Unis, a souligné ce consensus fondamental dans la gestion de la crise. Quand on parle avec les Macédoniens, on n'a pas le sentiment qu'ils s'attendent à ce que les Etats-Unis les sauvent, entrent dans la région et s'occupent de tout. On a plutôt le sentiment qu'ils placent un grand espoir dans la présence de l'Occident, de l'Unions européenne, des Etats-Unis. Il me semble surtout qu'ils veulent s'ancrer de plus en plus à l'ouest politiquement, stratégiquement, et économiquement à travers les liens du marché.

 

Yves Bourdillon : Nous allons maintenant aborder le volet militaire. Le général Christian Delanghe va nous présenter les forces d’interposition et la place des forces extérieures.

 


 

LA DIMENSION MILITAIRE

PLACE DES FORCES EXTERIEURES ET FORCES D'INTERPOSITON

MESURES D'URGENCE ET MAINTIEN DE LA PAIX

 

 

Christian DELANGHEGénéral de division, Commandant de la doctrine et de l'enseignement militaire supérieur de l'armée de terre (C.D.E.S.)

 
Pour traiter de la dimension militaire de cette crise des Balkans, je m’appuierai d’abord sur mon expérience d’acteur (puisque j’ai commandé la division multinationale sud-est de la SFOR en Bosnie-Herzégovine en 1997/1998), et je parlerai également en ma qualité d’observateur (puisque je suis maintenant chargé du renouveau doctrinal de l’armée de terre, en tant que Commandant de la doctrine et de l’enseignement supérieur).

 
Dans la situation complexe que les précédents intervenants ont parfaitement décrite (au plan politique, au plan des peuples, au plan économique), il n’existe évidemment pas d’option militaire simple et unique. Les experts parlent volontiers de conflit atypique ou d’opérations dissymétriques. La résolution d’une crise aussi complexe nécessite, en effet,  un déploiement militaire devant comporter la combinaison d’actions multiples de toutes natures, articulées intelligemment dans le temps et dans l’espace, en fonction de la situation.

 
Il me semble que cette dimension militaire comporte trois volets  : d’abord, le volet militaire (l’engagement des forces de combat) ; ensuite, le volet de la sécurité générale ; enfin, le volet d’appui aux actions civiles (la nécessaire contribution à la reconstruction du pays).

 
Le premier volet est celui de l’emploi de la force, autour d’une idée décisive : les forces déployées doivent être en mesure d’imposer la paix et de garantir son maintien.

 
Je ne vais pas m’étendre sur toutes les opérations que vous avez pu observer dans cette crise des Balkans. Je soulignerai un point majeur, que la crise de Bosnie-Herzégovine a clairement démontré : une évolution positive ne peut être obtenue que lorsque de vraies unités de combat sont engagées sur le terrain. Des progrès significatifs ont été enregistrés, en Bosnie, lorsque la communauté internationale a su sortir de la logique « casque bleu », la logique du pur maintien de la paix. C’est cette démarche d’imposition de la paix qui a été suivie avec succès en 1995, avec l’intervention de la brigade franco-britannique dont les tirs d’artillerie, couplés à la campagne de frappes aériennes, ont largement contribué à la signature des accords de paix.

 
Ainsi, sur un théâtre comme les Balkans, le premier volet de l’action militaire repose d’abord sur une capacité d’engagement de forces de combat. Elle nous donne, en effet, la capacité d’imposer notre volonté lorsque c’est nécessaire, et de ne pas rester soumis à la volonté des différents belligérants. Nous pouvons alors avoir une réelle capacité dissuasive, en maintenant sur place un rapport de force favorable. C’est à cette condition que peuvent être engagés les autres volets de l’action militaire : celui de sécurité générale comme celui de l’appui aux actions civiles.

 
Le second volet de l’action militaire, en effet, consiste à établir un environnement de sécurité au profit de tous. Cet objectif est poursuivi depuis plusieurs années en Bosnie-Herzégovine ; il l’est également, désormais, au Kosovo. Cette recherche de sécurité générale s’insère dans une nouvelle logique de l’action militaire : l’option stratégique de maîtrise de la violence, qui se combine avec l’option stratégique d’action coercitive. Il s’agit de créer, sur le théâtre de la crise,  les conditions de sécurité générale indispensables à la poursuite de l’action de la communauté internationale. Pour réunir ces conditions, il est nécessaire de mener un ensemble d’actions.

 
Il faut d’abord maîtriser les forces en présence, et en particulier faire en sorte que les belligérants n’aient plus la capacité militaire d’engager des opérations de reprise de conflit. Il s’agit notamment, dans ce cadre, de maîtriser les forces de police (dont les forces de police spéciale) qui jouent dans ces pays un rôle très important.

 
Il importe, par ailleurs, de maîtriser les espaces (terrestre d’abord, mais aussi aérien et maritime) afin d’assurer la liberté de circulation, en toute sécurité. Cela impose un dispositif terrestre déconcentré, et non pas le regroupement dans quelques grandes localités ou bases : il faut être présent partout. Des forces importantes sont nécessaires à cette fin : le volume de la force est un paramètre décisif. On le voit en Bosnie-Herzégovine. Alors que la taille de l’IFOR, en 1995, était d’environ soixante mille hommes, elle a pu être réduite à trente mille hommes dans le cadre de la SFOR. Il est clair cependant, depuis plus de deux ans, qu’il n’est plus possible de réduire fortement cette force. Un volume minimal est indispensable pour assurer une présence nécessaire à la sécurité générale, en conservant la fonction dissuasive d’une unité de combat.

 
A cette maîtrise des forces et des espaces doit s’articuler, en troisième lieu, une maîtrise des armements. Nous l'avons réalisée en Bosnie-Herzégovine par un contrôle très strict. Il s’agit, bien sûr, d’assurer le déminage, et d’organiser le retour des armes détenues par la population. Ce type d’action est particulièrement délicat dans une région surarmée, où chaque homme possède une arme de guerre.

 
La quatrième action de maîtrise est celle des populations. Dans ce type de crise, en effet, les forces militaires se trouvent peu à peu engagées dans des opérations de maintien ou de rétablissement de l’ordre, et dans certaines opérations de police judiciaire. L’arrestation de présumés criminels de guerre et la lutte contre les mafias en sont deux éléments majeurs, dont la difficulté nécessite une action inscrite dans la durée.  Dans ce type d’opération, en effet, le temps revêt une importance capitale : l’apaisement exigera plusieurs générations.

 
La recherche d’une sécurisation générale exige, au total, de mener un ensemble d’actions de maîtrise de la violence, nécessitant le déploiement de forces réparties largement sur le terrain, pour des actions quotidiennes de surveillance, de contrôle, et de contact avec les populations. Autant de tâches qui nécessitent un important volume de force : en dessous d’un certain seuil, il est certain que la capacité de maîtrise de la violence n’est plus assurée.

 
Le troisième volet de l’action militaire est celui de l’appui à la reconstruction du pays : c’est le volet civil, qui ne peut être mené que si les volets précédents sont pleinement assumés. Les ONG qui travaillaient avec nous en Bosnie-Herzégovine nous le disaient quotidiennement : aider à la reconstruction de ce pays nécessite, d’abord, un environnement sécurisé. C’est dans ce cadre que les forces militaires peuvent appuyer le volet civil.

 
Se pose d’abord le problème des réfugiés et des déplacés, dont il faut faciliter le retour, en toute sécurité. A cette contrainte de sécurité, condition première, s’ajoute la question du relogement : c’est un problème d’une complexité extraordinaire pour celui qui le vit sur le terrain. Pour rentrer chez soi, il faut avoir un « chez soi », une maison qui n’a pas été détruite ; et si elle n’a pas été détruite, elle est souvent occupée par quelqu’un qui, chassé d’une autre entité, l’a occupée ; et même si on arrive à s’installer chez soi, encore faut-il pouvoir mettre les enfants à l’école, trouver du travail, pouvoir se nourrir et vivre dans la cité. Pour avoir très bien connu la situation à Mostar et dans sa région, je dois souligner que le problème du retour des personnes déplacées est considérable : il nous faudra plusieurs années pour pouvoir commencer à le régler avec un réel taux de succès.

 
L’appui à la reconstruction du pays consiste, enfin, à mener diverses actions quotidiennes : toutes les petites tâches dont nos soldats s’acquittent au profit d’un village, d’une école, d’un quartier. Cette action de tous les jours est particulièrement importante pour les hommes que j’ai eu à commander. C’est de cette façon que nos forces participent activement au rétablissement du pays, de sa vie administrative, économique et culturelle. Le développement des actions civilo-militaires s’inscrit totalement dans ce cadre, pour lequel l’armée de terre fournit un effort tout particulier, en veillant à ce que ses officiers y soient formés en amont des opérations extérieures.

 
En conclusion, je ferai trois observations personnelles sur cet engagement militaire.

 
Il faut souligner, d’abord,  que les forces doivent disposer d’un mandat défini avec clarté et précision. C’est le cas en Bosnie, avec les accords de Dayton. Ce doit être le cas au plus vite au Kosovo. Il faut pleinement prendre en compte, en effet, la dimension juridique de l’action du soldat sur le terrain : ce sont les termes du mandat qui guident la définition des règles de comportement et d’engagement. Le mandat qui nous a été donné en Bosnie-Herzégovine était très clair ; les règles de comportement et d’engagement y étaient bien précisées. Nous arriverons sans doute à une situation identique pour le Kosovo.

 
Ma deuxième observation concerne la multinationalité. Il est essentiel que les unités agissent dans ce type d’opération dans un cadre multinational : car ce n’est pas la France, ni l’Allemagne, ni l’Italie, qui travaillent dans les Balkans, mais la communauté internationale. Il y a là une dimension très importante à faire valoir : une dimension internationale, bien sûr, et plus encore une dimension européenne. A cet égard, il faut souligner l’exemple de la division multinationale sud-est déployée, au sein de la SFOR, dans un tiers de la Bosnie-Herzégovine : essentiellement composée d’unités européennes, la DMNSE démontre que la réalité européenne existe en matière de défense. Cette réalité est actuellement en marche en Bosnie-Herzégovine. Je suis très optimiste dans ce domaine : les premières difficultés ayant été réglées, ces unités fonctionnent maintenant très bien ensemble. Elles permettent à l’Europe d’acquérir une expérience de très haute qualité, en renforçant son identité de défense.

 
Dans une dernière observation, je voudrais insister sur l’importance du temps dans la résolution de ce type de conflit. Nous ne pouvons pas régler un tel problème en menant des phases d’opérations durant six, douze ou même dix-huit mois. Il est nécessaire de ne pas précipiter les choses : dans l’ex-Yougoslavie, l’apaisement est affaire de génération. Aussi, nous devons nous inscrire dans le temps : en Bosnie-Herzégovine comme au Kosovo, nous sommes engagés pour longtemps. Se pose, dès lors, une question difficile : le volume des forces actuellement disponible est-il suffisant pour assumer une telle mission ? Il s’agit d’assurer, en effet, l’adéquation entre les effectifs nécessaires aux opérations extérieures, d’une part, et le format de nos forces terrestres, d’autre part.

 

Question du public : Dans le cadre du renouveau doctrinal de l’armée de terre, prenez-vous en compte la dimension économique des actions extérieures de la France, c’est à dire l’accès aux marchés qui en résulteront ?

 

Général Delanghe : C'est une fonction opérationnelle nouvelle que nous sommes en train de développer. Il s’agit d’abord, à chaque niveau, de mettre sur pied des bureaux "affaires civilo-militaires", qui sont parfaitement en mesure d’assurer cette liaison entre les volets militaires et économiques de notre action.

 
Le développement de cette nouvelle fonction opérationnelle passe, en outre, par la formation de nos officiers supérieurs, dont j’ai également la responsabilité pour l’armée de terre. Ainsi, plus de la moitié des officiers brevetés de l’armée de terre française font des études de troisième cycle dans les universités et dans les grandes écoles. Ces officiers acquièrent ainsi un profil très complet : leur connaissance des réalités et problèmes économiques vient compléter leur compétence tactique et opérationnelle.

 

Pierre Hassner : Pouvez-vous nous donner votre sentiment sur deux questions controversées qui font débat aujourd’hui. ? La première, c’est ce qui a amené la défaite de Milosevic. Nous avons tous dit, en stratèges amateurs ou professionnels, que l’engagement de forces effectives couplées avec les bombardements aériens a permis la décision, et que jamais l’arme aérienne n’a gagné une guerre seule. Il semblerait maintenant y avoir des apparences du contraire. Je reviens de Londres où un historien militaire très connu, John Keagan, a fait son mea culpa en disant que c’est une date dans l’histoire militaire. Les progrès militaires sont tels que pour la première fois, contrairement à ce que nous avons tous dit, l’arme aérienne semble avoir gagné toute seule. D’autres disent que ce sont les raids de l’UCK, et la menace de l’intervention terrestre qui commençait à se préciser, qui ont forcé les défenses serbes à sortir des bois. Pouvez-vous nous dire quelque chose sur ce point ?

 
L’autre point repose sur votre expérience en Bosnie. Le contrôle des armements très strict dont vous avez parlé et l’opération "train and equip", renforcement des forces bosniaques par les Etats-Unis, vous paraissent-ils conciliés, ou y a-t-il une tension, une contradiction entre ces deux aspects ?

 

Général Delanghe : Relativement à l’engagement des forces, j’ai effectivement dit que la dimension militaire dans ce genre de crise devait combiner un ensemble d’actions provenant de types différents. Il est certain que l’engagement de la force aérienne a été une option choisie par les autorités politiques en application de contraintes ou de principes qu’elles s’étaient fixées. Je ne parlerai pas de zéro mort, mais de ce que nous appelons la "force protection", qui est une priorité pour beaucoup de nos pays. L’engagement de la force aérienne a donc été décidé dans des conditions politiques bien précises. Elles ont atteint un objectif : le retrait des troupes serbes du Kosovo. Il faudra maintenant mesurer leur implication complète dans l’ensemble du règlement de la crise. Je pense qu'avec la rentrée de la KFOR au Kosovo, nous entrons dans un autre domaine. L’action aérienne n’a été qu’une étape du règlement de cette crise, et nous allons en mesurer les effets directs et indirects maintenant. Si vous regardez les manuels de doctrine en matière de campagne aérienne, en effet, vous vous apercevrez que cette campagne a duré le temps qu’il fallait, et qu’une campagne aérienne en matière de planification ne commence à atteindre ses véritables objectifs qu’au bout de trois mois.

 
S’agissant de la Bosnie-Herzégovine et de "train and equip",  il peut paraître paradoxal d’un coté de confisquer des armes à un belligérant, et de vérifier, de l'autre, que les trains d’armements du programme "train and equip" arrivent sur Sarajevo. Il s’agit, cependant, d’un investissement à long terme. Nous ne pourrons pas indéfiniment rester dans la logique de contrôle quotidien des armements. Il faut progressivement faire passer, chez les belligérants, une nouvelle manière de comprendre ce qu’est l’unité militaire, comment elle est utilisée, équipée, et surtout contrôlée par le pouvoir politique. "Train and equip" contribue, à long terme, à faire progresser ces forces de la fédération (bosniaques, musulmanes, et bosno-croates) vers un type d’armée proche du nôtre. Même si cela n’a pas été le cas jusqu’à présent, nous avons même envisagé, à un moment, d’appliquer de ce programme  aux bosno-serbes. Car « train and equip » doit être compris, au total, comme le passage de la logique actuelle de contrôle quotidien des armements, vers un contrôle plus intellectuel et plus culturel, consistant à équiper ces forces, à les entraîner, et à les habituer à travailler selon nos normes.

 Général Rhenter : Après votre présentation très complète et très précise, je voudrais vous poser une question d'ordre pratique : comment se résout le problème de la langue ?

 

Général Delanghe : J’ai en effet évoqué tous les atouts de la multinationalité pour bien montrer que la communauté internationale s’exprimait par ces unités militaires. Mais la multinationalité comporte également des difficultés : l’une d’elles, en effet, est un problème de langue. C’est l’un des soucis actuels dans la formation de nos cadres : il faut que ceux-ci puissent travailler indifféremment dans plusieurs langues. La langue de travail au sein de la SFOR est l’anglais, et c’est le français dans la division multinationale sud-est. Cette règle obligeait les Espagnols, les Italiens et les Allemands à réfléchir quelques fois en allemand, à parler dans l’état-major en français et à poser les questions au PC de la SFOR en anglais. C’est assez pénible, cela consomme du personnel, et cela oblige les états-majors à être plus importants. Pouvoir travailler indifféremment dans une, deux ou trois langues est maintenant un point de passage obligé pour tous nos cadres. Les officiers les plus anciens, qui ne connaissent pratiquement que le français, ont des difficultés. Ce qui n'est pas le cas de la nouvelle génération. J’avais autour de moi à Mostar toute une équipe de jeunes officiers qui, sans aucunes difficulté, pouvaient s’exprimer en allemand, en italien, en anglais ou en français. L’Europe de ces langues est en train de se construire.

 

John Panitza : Vous avez évoqué la Russie et les forces russes. Avez-vous confiance dans le fait que les Russes agissent dans le même esprit au Kosovo que vos collègues italiens, allemands ? J’écoutais la BBC ce matin où des officiers de la division russe déclaraient défendre les intérêts de la Russie. D'autre part,  sur l’efficacité des frappes aériennes, j’ai lu un article dans le Times ce matin qui déclarait que seuls treize chars en tout ont été détruits pendant toute la campagne, que tout les autres étaient des leurres.

 

Général Delanghe : S’agissant de l’intégration du contingent russe dans la force, je n’ai pas d’expérience personnelle. Ma seule expérience est le travail au sein de la division : une unité ukrainienne, qui travaillait avec nous, ne partageait peut-être pas forcément l’état d’esprit des forces de l’OTAN. Je pense, pourtant, que nous pouvons réussir en cultivant la multinationalité jusqu’au plus bas échelon. Il serait malvenu, à l’inverse, de déployer notre force en délimitant un petit secteur dans lequel agiront les Français, un autre dans lequel agiront les Russes, un autre où agiront par exemple les Marocains. Il faut systématiquement que les différentes actions soient faites par des équipes multinationales. Le travail quotidien du contingent ukrainien que j’avais dans ma zone, avec un contingent allemand et français, se passait de manière remarquable. Je pense que les Russes, même s’ils arrivent sur le terrain avec l’esprit que vous évoquez, trouveront tout naturellement le lien de la multinationalité devant la tâche à accomplir.

 
S’agissant de l’efficacité des frappes, je suis dans l'incapacité de vous répondre actuellement. Des chiffres différents ont été évoqués par les autorités militaires françaises. Je pense que le nombre de treize est un peu sous-dimensionné. Dans les semaines et dans les mois qui viennent, nous pourrons mesurer totalement l’efficacité de ces frappes aériennes sur des véhicules blindés répartis sur le sol, camouflés, avec tous les leurres.

 

Yves Bourdillon : Je précise qu'on a estimé par les moyens de renseignement aériens qu’il y avait 400 chars serbes au Kosovo, et la KFOR au point de sortie n’en a vu repartir que 240. 160 sont donc soit détruits, soit restés cachés au Kosovo.

 
D'après vous, compte tenu de l’expérience acquise en Bosnie, quel effectif conviendrait-il de maintenir au Kosovo, et pendant combien d’années, et surtout quel est pour la France le coût de sa participation ? D'autre part, les opérations en cours sont conduites essentiellement sous l’autorité de l’OTAN. La position particulière de la France par rapport à l’OTAN, qui ne fait pas partie du commandement intégré, ne pose-t-elle pas de problèmes d’intervention pour les forces françaises ?

 

Général Delanghe : J’évoquais tout à l’heure le chiffre d’environ trente mille hommes en Bosnie-Herzégovine. Pour le Kosovo, sur la durée, il faudra consentir à un effort du même ordre : il est des seuils en dessous desquels une force n’est plus crédible, dissuasive, et ne peut plus assurer sa mission. Nous nous en sommes aperçus en Bosnie-Herzégovine : il est difficile de descendre en dessous du seuil de vingt-cinq ou trente mille hommes. C’est une estimation personnelle : je pense qu’au Kosovo sur la durée, ce chiffre devra également être assumé. Ce n’est pas lié à la surface, mais à la capacité, à la crédibilité de la force.

 
S’agissant de la position de la France par rapport à l’OTAN, sachez que la non participation des militaires français à la structure militaire intégrée de l’alliance atlantique ne nous pose plus aujourd’hui aucun problème. Lorsqu’il s’agit de nous engager en opération, et nous l’avons montré depuis une dizaine d’années, nos officiers et nos unités sont parfaitement aptes à s’intégrer dans un état-major, quel qu’il soit. Même si nous ne sommes pas actuellement présents en grand nombre dans la structure militaire intégrée de l’OTAN, nous avons des officiers dans des unités, telles que le corps européen, qui connaissent très bien les critères de multinationalité. Au plan militaire, ceci ne pose plus aucune difficulté (sauf pour le problème de la langue, évoqué précédemment).

 


LE PLAN EUROPEEN POUR LA RECONSTRUCTION ET

LE DEVELOPPEMENT DANS LES BALKANS

 

Les Priorités pour redresser les Balkans

 

Ognyan MINCHEV, Sociologue ; Directeur de l'Institut de géostratégie de Sofia

 
Après la campagne militaire en Yougoslavie, les Balkans représentent un ensemble  complexe de problèmes et de défis pour l'Union européenne et pour l'Otan. La crise du Kosovo a substantiellement changé les attitudes européennes –tant les institutions officielles que les opinions publiques à l'Ouest- vis-à-vis de la région sud-est du vieux continent.

 
Les Balkans ont été quasiment oubliés lors du processus de réunification de l'Europe. Après la chute du mur de Berlin en 1989, l'Ouest a rapidement reconnu les anciennes républiques communistes de l'Europe centrale (République Tchèque, Hongrie, Pologne) comme membres potentiels crédibles de l'Union européenne et de l'Otan, alors que les Balkans avaient été largement considérés comme étant sans importance au sein d'une périphérie instable et difficilement prévisible, et incapable de se transformer en une région stable de l'Europe.

 
La raison fondamentale de cette attitude isolationniste de l'Europe vis-à-vis des Balkans tient principalement dans le tragique processus de désintégration de la Yougoslavie.

 
L'Union européenne et l'OSCE ont essayé de trouver une solution pacifique aux crises de l'après Yougoslavie, en Croatie et en Bosnie. Les positions intransigeantes des parties impliquées, en particulier des Serbes ont contrarié les efforts européens pour les gérer et pour trouver des solutions pacifiques aux conflits. De même, les positions des pays européens traditionnels, vis-à-vis des conflits yougoslaves ont manqué de coordination et d'une approche stratégique globale.

 
La crise du Kosovo a défié les politiques européennes dans l'obligation, d'une part, de réagir de façon adéquate et décisive en faveur de l'instauration des principes et des valeurs de l'humanité sur lesquelles toute l'Europe est basée, et d'autre part, de contrer les pratiques du nettoyage ethnique et de violation des Droits de l'Homme exercées à grande échelle par le régime de Belgrade.

 
L'action coordonnée des États-Unis et de l'Europe au sein de l'Otan a vaincu la résistance du Président Milosevic et a ouvert la porte à des efforts conjugués pour changer le statu quo dans les Balkans.

 
Aujourd'hui, l'Europe est prête à mettre en œuvre une stratégie coordonnée comportant des mesures bien orchestrées pour changer l'environnement politique, économique, administratif et de sécurité dans les pays du Sud-est  européen et pour  les orienter vers l'intégration à l'Union européenne.

 
Cette stratégie est la seule chance pour les nations des Balkans de rattraper le "vent du changement" et d'adapter leurs sociétés au modèle de Démocratie et de Société de Marchés de l'Union européenne. Cependant, il est difficile de dire quelles sont les initiatives que l'Union doit prendre pour aider ces pays à surmonter leur crise profonde.

 
La mise en œuvre d'un plan de reconstruction et de développement exige une définition précise de l'approche retenue en vue de l'intégration de ces pays au sein de l'Europe.

 
L'évaluation stratégique du plan de transformation des Balkans demande une forte coopération au niveau politique entre les experts et les décideurs à Paris, Bruxelles, Londres et Bonn et les analystes et faiseurs d'opinion dans les pays balkaniques eux-mêmes.

 
Les discussions autour du pacte de stabilité, de reconstruction et de développement dans l'Europe du Sud-est sont le premier exemple d'une telle coopération entre les experts de l'Est et de l'Ouest.

 
Plusieurs questions de base doivent être abordées par l'Union européenne pour les Balkans, et elles demandent des outils spécifiques pour la stratégie économique et politique et leur exécution pratique.

 
Le problème le plus important de la reconstruction et du programme de développement réside dans la capacité institutionnelle de construire au niveau national. L'utilisation des fonds publics dégagés par l'Union pour la reconstruction et le développement structurel ne peut pas être efficace tant que les réformes administratives fondamentales et la rationalisation de l'administration publique des pays balkaniques ne sont pas achevées.

 
Les distributions de fonds publics doivent être sélectivement orientées vers les projets de la région des Balkans favorisant les capacités de construction et de développement des infrastructures.

 
Les autres principales questions de développement économique doivent être laissées au secteur économique privé.

 
L'Union européenne ne doit pas donner les fonds structurels pour le développement économique à travers les gouvernements nationaux des pays concernés. La meilleure option serait de susciter des investissements privés européens dans la région en couvrant les risques politiques par des assurances données par les institutions européennes.

 
L'investissement privé va susciter une atmosphère appropriée de l'esprit d'entreprise en Europe du Sud-est. Ceci est la clé pour créer un nouvel esprit d'entreprise au sein des classes moyennes dans les sociétés des pays des Balkans.

 
Les institutions démocratiques des États et la société civile sont les questions clés pour une future coexistence pacifique des différentes communautés ethniques dans cette région. Il ne suffit pas de défendre les droits collectifs des identités ethniques  si un État n'a pas la capacité de garantir l'égalité civile et l'intégration de tous ses citoyens dans le système économique, culturel et politique de son pays. Le droit des communautés ne peut que faciliter le séparatisme et les conflits inter communautés.

 
Le processus de sécurité dans la région devrait être considéré comme la priorité absolue conditionnant le succès de toutes les réformes économiques et sociales car la sécurité n'est pas seulement une procédure d'ordre militaire ou de garantie d'ordre et de loi ; dans la région des Balkans, elle est étroitement liée à une structure sociale d'une société traditionnelle en pleine désintégration. La structure classique des communautés ethniques dans un environnement de pauvreté et d'éclatement des institutions fournit un terrain propice à une vaste économie souterraine, crime organisé, trafic de drogue, ventes d'armes illicites etc. Cette économie criminelle est liée directement à des pouvoirs corrompus chapeautant les divers secteurs du marché noir.

 
Par conséquent, la capacité institutionnelle à reconstruire n'est pas seulement une question essentielle au développement économique mais aussi à la loi, à l'ordre et à la stabilité.

 
Voilà les aspects essentiels de la reconstruction et du processus de développement dans les Balkans qui ne peuvent pas être conçus isolément et en détail par des analystes et des experts de l'Ouest en raison de leurs aspects culturels particuliers qui demandent une évaluation spécifique. Les analystes de l'Europe du Sud-est peuvent fournir des experts de grande qualité et des rapports sur tous les éléments essentiels pour la reconstruction et les plans de développement pour aider les efforts de l'Union européenne à instaurer la paix et la stabilité dans la région.

 
Ambassadeur Froment-Meurice : Nous avons abordé la Roumanie, la Bulgarie, et la Macédoine. Nous ne parlons jamais de la Moldavie. Est-ce parce qu'elle appartient encore à la communauté des Etats  indépendants ou  parce qu'il y a une présence russe ? La Moldavie est l'enfant perdu en ce moment : il n'y a aucune raison pour que les plans de stabilité dans cette région ne s'étendent pas à ce pays qui a été annexée autrefois par l'Union Soviétique, comme les Pays Baltes l'avaient été, mais qui doit à mon avis retrouver le chemin de l'Europe le plus vite possible. Or, actuellement, dans la marche des Balkans à l'Europe, la Bulgarie, la Roumanie sont, après la première vague tchèque, polonaise, hongroise, tout à fait sur la bonne voie. Mais la Moldavie, nous n'en parlons pas, et je trouve cela fâcheux et injuste.

 

Ognyan Minchev : Il est vrai que la Moldavie n'est pas énormément considérée dans cette partie de la région. C'est probablement dû au fait que les moldaviens eux-mêmes n'ont pas décidé quelle est leur position. Une part importante de ceux-ci se considèrent comme faisant partie de la région sud-est de l'Europe. De plus, l'influence des pays indépendants du Commonwealth est aussi très importante. C'est probablement du fait de ce double visage qui divise la Moldavie que cette dernière reste à l'écart des considérations en Europe. Mais je suis d'accord avec vous sur le fait que la Moldavie est historiquement, traditionnellement, et sera probablement dans le futur, une part essentielle de l'Europe du sud-est. Il faut en tenir compte avec les autres pays au niveau du développement, de la reconstruction, et de l'intégration.

 

Yves Bourdillon : Je vous présente maintenant monsieur Vladimir Fedorovski, écrivain, professeur à HEC depuis 1992, diplomate russe en 1989, et qui a participé à la création du mouvement des réformes démocratiques. Il est l'auteur d'un livre "Le triangle russe: essais sur l'âme slave". Nous attendons maintenant votre exposé sur les conséquences de la crise sur la politique russe.

 


LES CONSEQUENCES DE LA CRISE DES BALKANS

SUR LA POLITIQUE RUSSE

 

 

Vladimir FEDOROVSKI, Ecrivain ; Professeur à HEC

 
Avant de commencer, je voudrais faire un petit commentaire. Le problème a été abordé par l'ambassadeur, derrière la question sur la Moldavie, de l'Europe à plusieurs vitesses qui est en train de se profiler après cette crise. Ce qui m'inquiète, vu de Moscou, est qu'il se profile devant nous une Europe plus proche par rapport à la communauté, et une autre qui n'est pas encore incluse dans cet effort d'européanisation des pays anciennement sous le joug soviétique.

 
L'influence de la crise des Balkans a été considérable et multiple en Russie. Elle a été psychologique, politique, économique. Je suis soulagé, car nous avons pu éviter le pire suite aux décision qui ont été prises récemment : une rupture entre la Russie et l'Occident. Pourtant, les conséquences de la crise sur la politique intérieure ont été considérables. Une sorte de vague d'anti-américanisme, en tout cas de nationalisme est passé à travers les forces structurées de la Russie sur l'armée, certaines élites politiques, et même sur la mafia. Cela a donné des résultats très fâcheux au niveau intérieur. Les gens qui ont la prétention de représenter les valeurs occidentalistes, si on reprend les termes du siècle dernier, n'ont pas le vent en poupe. Le président de mon pays vit quand même des jours difficiles puisqu'il n'a seulement que 2 % d'avis favorables actuellement dans les sondages. Les gens qui ont le vent en poupe personnifient une sorte de main de fer. L'homme le plus populaire de ces sondages, parmi les personnages historiques, est l'ancien président du KGB, Andropov ; le maréchal Joukov, vainqueur de Berlin vient juste ensuite. Tous ces problèmes sont placés au centre de la politique intérieure russe suite à cette crise. Je suis loin de penser que la crise a eu une influence décisive. C'est nous qui n'avons pas géré les réformes post communistes, qui sommes responsables de cette situation. Mais la situation est dangereuse du fait que nous allons vivre dans cinq mois les élections législatives, et l'année prochaine les élections présidentielles.

 
Un second aspect m'a inquiété dans cette période, et nous avons encore une fois évité le pire. Dans ce contexte de fin de règne difficile en Russie, nous avons eu l'impression, d'avoir plusieurs politiques russes face à la crise. D'une manière rocambolesque, nous pouvons relever que notre ministre des affaires étrangères qui n'était pas au courrant de cette percée des parachutistes russes à Pristina. Il y avait une différence entre les négociations qui ont été menée par l'envoyé spécial du président russe, monsieur Tchernomyrdine et les réticences qui ont été exprimées publiquement par le milieu militaire. Les décisions principales, notamment l'envoi de ces parachutistes à Pristina, ont été prises essentiellement par l'état major de l'armée, et ont plus tard trouvé la couverture diplomatique et peut-être même politique. Sur ce plan là, à un moment donné, nous avons eu l'impression de l'éparpillement du processus de la prise de décision. Je ne pense pas qu'il faille exagérer comme dans le premier cas. Ce n'était pas du tout irréversible puisque l'administration présidentielle a parlé plus tard d'une seule voix notamment au G8. Mais, un problème de fond a été posé.

 
Un troisième aspect de l'influence de cette crise sur la politique de la Russie concerne certainement les rapports stratégiques entre l'OTAN et la Russie. Nous avons pu éviter la rupture, mais comment reconstruire les relations sur le terrain avec le contingent russe, mais surtout au-delà de cela sur un plan beaucoup plus général ? Ce n'est pas encore clair. Pour nous là bas, en tout cas ceux qui veulent le rapprochement entre l'Occident et la Russie, ce sera non seulement de renouer le dialogue, de voir dans quelle mesure la Russie peut être intégrée d'une manière beaucoup plus substantielle dans les efforts de rapprochement de l'OTAN avec les pays de cette région. Je ne suis pas de ceux qui partagent l'opinion selon laquelle la Russie, dans les années qui viennent, ne comptera pas. Je suis assez inquiet de ce processus. Le fait qu'il y ait des pays parias dans la région, non seulement la Russie mais aussi d'autres pays, avantage en réalité les forces nationales communistes. Il existe dans ce cas-là un grand danger de dérive dans le contexte électoral en Russie, et dans les milieux fondamentalistes des pays des Balkans et de la Yougoslavie. Nous allons dans ce cas là affronter un grave danger qui ne pourra pas être maîtrisé. Un terme m'est cher : celui de partenaire. Pour éviter ces dérives, peut-être faudra-t-il penser aux partenaires pour reconstruire une société civile si nécessaire à ces pays. Si nous n'en parlons pas, la gestion de ces problèmes peut être délicate. Pensons aux gens qui sont en place, mais aussi à l'avenir.

 
Pour ma part je fais toujours une sorte d'autocritique par rapport à ce qui s'est passé en Yougoslavie. Je me souviens des évènements du début des années soixante-dix. Nous savions finalement tous qui est Milosevic, nous avons travaillé longtemps avec lui. Nous n'avons jamais crée de partenaires fiables, avantagé les forces démocratiques qui peuvent servir à l'avenir dans ce pays. Peut-on le faire sans inclure dans le futur la Yougoslavie dans le processus de développement de la région ? Ne fait-on pas une erreur si on associe le peuple yougoslave aux crimes terribles qui ont été commis là bas ? Y a-t-il  la  notion de responsabilité du peuple face à cette tragédie ? Je suis en tout cas persuadé que l'aide humanitaire et la coopération avec les forces qui défendent les valeurs démocratiques dans tous ces pays, y compris évidemment en Russie, mais également en Yougoslavie, seront nécessaire pour gérer la crise.

 
Il ne faut finalement pas décrire la situation qui se présente devant nous en noir et blanc. Nous nous posons des questions de fond graves en Russie, car rien n'y est encore définitif. Les échéances électorales qui sont devant nous seront déterminantes. Je suis heureux que le dialogue, si difficile ces derniers mois, ait été rétablie entre nous et l'Occident. Je pense qu'il faudra peut-être faire de plus gros efforts pour développer ces rapports dans de multiples aspects, notamment sur le plan militaire, politique, et économique.

 

Vice-Amiral Scordino : Je crois avoir lu que la Douma a récemment voté à l'unanimité une résolution demandant la traduction de monsieur Solana, le secrétaire général de l'OTAN, devant le tribunal pénal international pour crime contre l'humanité. Est-ce exact, et si oui, qu'en pensez-vous ?

 

Vladimir Fedorovski : Ils n'ont pas voté cela, mais une résolution demandant la destitution de monsieur Tchernomyrdine de son poste d'envoyé spécial en Yougoslavie. La Douma reste très critique face à la politique qui a été menée ces derniers mois, notamment par la Russie, dans cette région. Mais elle n'exprime pas toute l'opinion du pays. Elle est dominé actuellement par les forces liées avec le parti communiste et les nationalistes. Ce qui doit nous alerter, c'est que l'opinion publique a une tendance à vouloir avantager les tendances nationalistes. Nous allons affronter les échéances électorales dans cinq mois. Les forces qui ont essayé de nuancer la  politique russe, notamment l'ancien Premier ministre Kirienko, n'existent pas pour l'instant : les sondages leur donnent 1,5 %. Les communistes ont le vent en poupe avec une trentaine de pour cent. La vague nationaliste est bien là. Et je pense que la dérive de langage de la Douma dont vous avez parlé dans votre question, est la dérive qui doit nous alerter surtout face à l'évolution en Russie à l'avenir, d'autant plus que nous vivons encore une fois une difficile fin de règne.

 

Amiral Betermier : Lorsque les opérations du Kosovo ont commencé, beaucoup d'experts stratégiques et politiques pensaient qu'il suffirait de quelques frappes pour faire céder Milosevic. L'Histoire dira probablement quel rôle a joué, dans le comportement de ce dernier, cette dérive de la guerre par le fort soutien que Moscou a apporté à Milosevic. Vous qui connaissez bien cette partie du monde, quel est votre avis ? Dans quelle mesure le soutien de Moscou rendait tout recul de Milosevic difficile, si ce n'est impossible ? Et quel rôle ce début de crise a-t-il joué dans la chute, la mise à l'écart de Primakov ?

 

Vladimir Fedorovski : Commençons par l'affaire Milosevic. Il y a des différences entre l'élite russe et ceux qui ont participé à la prise des décisions. Sur ce plan, je voudrais vous alerter sur le fait que très peu de gens pensaient être complices de Milosevic dans cette affaire. Les Russes savaient très bien à qui ils avaient à affaire. N'oublions pas  que Milosevic a été soutenu au début par des forces hostiles à celles en place actuellement, notamment à Elsine. Lui-même a toujours essayé de jouer la carte russe, parfois d'une façon très habile : son idée d'union entre la Russie et la Yougoslavie n'a pas été enterrée tout de suite. Evidemment, ces aléas de la politique russe ont joué un rôle au début, mais soyons très clair sur le fait que les Russes ont été très désappointés par la décision de l'OTAN prise en dehors des Nations Unies. Ils ont toujours pensé que les frappes ne seraient pas productives, mais auraient plutôt l'effet inverse dans l'opinion publique en Yougoslavie, et dans l'opinion en faveur des forces anti-démocratiques en Russie. Pour le reste, il faut dire que depuis le départ de Kosierev du poste des affaires étrangères depuis déjà plus de trois ans, la politique russe en Yougoslavie a été marquée par une sorte de double langage. Nous n'étions peut-être pas assez intransigeant, et cela a donné la possibilité à Milosevic de manœuvrer. Mais ce double langage a aussi été marqué par l'évolution intérieure de la Russie. N'oublions pas que Elsine est devenu plus nationaliste non seulement dans le langage, mais parce qu'il devait tenir compte de l'évolution politique russe très défavorable à son égard.

 
En ce qui concerne Primakov, je pense que son limogeage n'a rien à voir avec les questions de fond. C'est un homme qui rassemble 80 % d'avis favorables, et  Eltsine  2 %. Eltsine a alors préféré se séparer de lui.

 

Monsieur de Riedmatten : Selon certaines informations, le pouvoir politique n'aurait pas donné aux militaires russes l'ordre de rentrer les premiers au Kosovo, mais plutôt l'ordre inverse. Si cette information est exacte, pouvons-nous en déduire que le pouvoir militaire devient relativement indépendant du pouvoir politique ?

 

Vladimir Fedorovski : Je pense que votre interprétation est assez exacte. L'éparpillement de la prise de décision  est aujourd'hui une réalité en Russie. Il y a plusieurs pôles de décisions politiques en raison d'un certain affaiblissement du rôle de président. Nous avons une constitution non seulement présidentielle, mais aussi monarchique. Mais quand l'autocrate n'est pas présent, les forces qui comptent pour ce pays prennent alors des initiatives qui sont couvertes plus tard. En même temps, traditionnellement, ce genre de décision a été quelque peu délégué au chef de l'état major, et suite à ce processus de délégation, il pouvait prendre formellement la décision. Le président n'est pas entré dans les détails, mais cette possibilité d'entrer au Kosovo a peut être été évoquée en début de crise lorsque Primakov est allé négocier à Belgrade, et plus tard, cela s'est réalisé. C'est grave pour nous sur le fond. Dans le contexte actuel, cela signifie que l'armée est devenue un acteur indépendant de la politique extérieure, et peut être de la politique intérieure russe. Sur le plan de l'image de l'armée dans l'opinion publique, c'est une opération réussie. L'armée à perdu son prestige d'une manière radicale quand elle a participé à la tentative de putsch en 1991. L'opération de Pristina a été perçue dans l'opinion comme un rétablissement de l'autorité morale de l'armée dans le pays. C'est un facteur à prendre en compte dans ce que nous allons vivre dans les mois qui viennent.

 

Yves Bourdillon : Les parachutistes russes vont sans doute travailler avec des soldats de l'OTAN. A ma connaissance, c'est la première fois, et ils se trouveront coude à coude avec des soldats américains. Je vais donc demander à Madame Friedman de présenter la position des Etats-Unis dans les Balkans.

 


LES BALKANS, PERSPECTIVES ET ACTIONS AMERICAINES

 

 

Abigail S. FRIEDMAN, Premier secrétaire à l'Ambassade des Etats-Unis à Paris

 L'engagement américain dans les Balkans  

 Permettez-moi de commencer mon exposé par un propos d'ordre général. Des discussions vont bon train aujourd'hui en France sur le rôle des Etats-Unis dans la recherche d'une solution à la crise du Kosovo, et, plus particulièrement, un débat est engagé sur le rôle des Etats-Unis dans la campagne militaire. L'argument souvent avancé est que la stratégie américaine dans les Balkans a été une tentative à peine masquée de s'imposer, autrement dit "de se faire reconnaître comme les patrons du monde". Le gouvernement français, de son côté, a souvent été accusé d'être "suiviste".

 
Il semble curieux que l'on accuse l'Amérique de vouloir dominer les Balkans. Si vous vous rendez aux Etats-Unis et que vous parlez à des américains, il devient très vite évident que leur attitude vis-à-vis des Balkans est loin d'être chauvine. La mentalité "cow-boy" n'existe pas. C'est même peut-être le contraire. Ceux d'entre nous travaillant dans le domaine de la politique étrangère ont plutôt le devoir de convaincre le peuple américain que les Etats-Unis ont un rôle à jouer au niveau international. Nos tendances isolationnistes, bien que secondaires, doivent être prises en compte, à la fois par les politiques américains et par les gouvernements européens désireux de faire participer les Américains à des actions conjointes.

 
Quels sont les intérêts américains dans les Balkans ? A l'occasion d'un discours en début d'année, le Président Clinton a souligné que "là où les Etats-Unis peuvent faire la différence, et là où nos valeurs et nos intérêts sont en jeu, nous devons être prêts à nous engager". L'engagement américain dans les Balkans repose, donc, sur notre volonté de voir prospérer la démocratie et la stabilité dans la région. Sur ce point, je crois que les intérêts américains et européens ne font qu'un.

 
Comme l'Europe, l'Amérique a compris qu'il fallait réagir à la crise du Kosovo avant qu'elle ne mette en péril les progrès déjà réalisés en Bosnie ; avant que d'autres nations de la région n'y soient happées ; et avant que cette crise n'affecte nos alliés de l'OTAN, la Grèce et la Turquie.

 
Il y a une grande différence entre dire que l'Amérique a un rôle à jouer dans les Balkans et dire que l'Amérique a l'intention ou le désir de s'imposer en "maître des Balkans". Il faut savoir discerner la réalité, c'est à dire que l'Amérique est puissante, de l'idée fausse que son ambition est dominatrice.

 
Prenons par exemple la puissance économique américaine. Comme l'a remarqué l'Ambassadeur américain en France, Félix Rohatyn : La soi-disant "hégémonie" économique américaine est réelle. Tous les facteurs économiques le prouvent, que ce soit sur le plan de la performance économique ou sur le plan du poids économique, l'économie américaine domine. Mais ceci n'est pourtant pas dû à une politique gouvernementale délibérée de domination économique. C'est plutôt le résultat de politiques monétaires et fiscales qui ont favorisé la croissance ; c'est le succès d'une très importante restructuration des entreprises américaines au début des années 80 ; et c'est la réussite d'un investissement conséquent dans l'industrie de la recherche et de la haute technologie ces dix dernières années.

 
La même chose s'applique à la puissance militaire américaine. 815 avions américains, de loin le contingent le plus important, ont participé aux bombardements aériens de l'OTAN contre le RFY. Ceci ne reflète pas une politique américaine délibérée de domination de la campagne aérienne ou de maîtrise de l'OTAN. Bien au contraire. Cela traduit de longues années de restructuration de défense en Amérique, des années de réorganisation en profondeur et un engagement budgétaire pour adapter son système de défense. Plus de 3 % du PNB américain est affecté à la défense. Par contre, les Européens ne consacrent qu'environ 2 % de leur PNB à la défense. Nous avons une grande armée, moderne et puissante, car nous avons bien voulu y consacrer notre argent. Est-ce que l'on veut utiliser cette force pour dominer le monde ? Non. Elle nous sert à défendre nos intérêts et ceux de nos alliés.

 
Il a été dit, au sommet de l'OTAN en avril dernier, qu'un grand nombre d'alliés ont une capacité relativement limitée de déploiement rapide et important de leurs forces au-delà de leur territoire national. Si nous voulons des opérations multinationales d'envergure, une meilleure interopérabilité est nécessaire. C'est pour toutes ces raisons que les participants au sommet de l'OTAN se sont mis d'accord sur une initiative visant à surmonter ces défis.

 
Le fait que les opérations de l'OTAN en Serbie aient été interprétées par l'opinion publique européenne comme étant principalement américaines, démontre bien qu'il y a un manque d'identité européenne solide. L'Amérique encourage les efforts des Européens dans ce domaine. La garantie d'une identité européenne de sécurité et de défense forte ancrée au sein de l'Alliance n'impliquera pas des efforts de défense différents ou incompatibles. Au contraire, cela renforcera le lien transatlantique et aidera à la restructuration militaire de l'Europe. Le résultat, je crois, ne sera pas seulement une meilleure répartition militaire entre les Etats-Unis et l'Europe. Mais, en plus, l'opinion publique européenne comprendra peut-être mieux que leurs gouvernements ne sont pas "suivistes", mais pleinement impliqués dans un objectif commun. Ceci sera bon pour l'Europe et bon pour l'Amérique.


La vision américaine de stabilité régionale

 
Je voudrais maintenant parler de la vision américaine de la région du sud-est de l'Europe -une vision qui, je pense, est partagée par nos alliés.  Comme vous le savez, le 10 juin à Cologne, les ministres des affaires étrangères de l'Union européenne, d'Albanie, de Bosnie Herzégovine, de Bulgarie, de Croatie, de Hongrie, de Roumanie, de la Fédération de Russie, de Slovénie, de l'Ancienne République Yougoslave de Macédoine, de Turquie, des Etats-Unis, du Canada et du Japon, ainsi que les représentants de l'OSCE, de la Commission Européenne, du Conseil de l'Europe, de l'ONU, du UNHCR, de l'OTAN, de l'OCDE, de l'UEO, du Fonds Monétaire, de la Banque Mondiale, de la BEI et de la BERD -est ce que j'ai oublié quelqu'un ? –ont tous accepté la nécessité d'un pacte de stabilité pour l'Europe du Sud-Est. (Je nomme tous les participants pour souligner que nous avons tous des objectifs communs en Europe du sud-est. Il ne s'agit pas de revivre le 19ème siècle, où les décisions prises par les grandes puissances étaient imposées à la région).

 
Le pacte de stabilité, en reconstruisant les économies et les institutions démocratiques, cherche à ancrer la région dans l'Union européenne qui est plus prospère et plus stable.

 
Beaucoup de discussions aujourd'hui portent sur qui va payer pour la stabilité régionale et combien cela va coûter. Bien que ces questions soient pertinentes, à mon avis, elles ne sont pas primordiales. La question que nous devons plutôt nous poser est celle-ci : "sommes-nous prêts à réellement nous engager, à long terme, dans cette région ?". Si nous pensons uniquement en termes d'argent, il sera forcément gaspillé. Il nous faut une volonté et une stratégie pour la région. Ce à quoi les peuples d'Europe du sud-est aspirent va au-delà d'un simple chèque en dollars, euros ou yens. Il leur faut des liens politiques, économiques et stratégiques avec l'Europe de l'ouest. Il ne sera pas facile pour les pays de la région de s'acheminer vers une économie de marché plus compétitive et de surpasser les rivalités interethniques. Ils ne pourront certainement pas s'engager sur cette voie sans une participation réelle des pays de l'ouest. C'est la raison pour laquelle le pacte de stabilité a comme objectif d'ancrer la région à l'ouest.

 
La stabilité en Europe du sud-est doit reposer sur trois éléments : la reconstruction économique, le développement de la démocratie et la restauration de la sécurité, sans oublier la prévention des conflits. C'est pourquoi en plus de l'Union européenne, de nombreuses institutions telles que l'OSCE, l'OTAN, l'OCDE, le FMI et la Banque Mondiale auront un rôle à jouer.

 
La participation de l'Amérique se réalisera à travers des programmes d'assistance économique et technique dans les pays de la région et une contribution aux institutions financières internationales.


L'engagement américain au Kosovo

 
Nous ne devons pas sous estimer l'importance historique de ce que nous avons accompli au Kosovo. L'histoire regorge d'exemples d'injustices restées impunies, de torts jamais redressés, et d'un manque d'empressement à intervenir de la part de l'Occident. Cette fois-ci nous sommes intervenus avec des résultats très concrets. Le peuple Kosovar, qui a été victime des crimes les plus atroces en Europe depuis la seconde guerre mondiale, rentre maintenant chez lui en sécurité, a sa propre administration et ne subit plus les intimidations des forces de Milosevic. Comme l'a dit le Président Clinton : "Cette victoire montre bien qu'il y a de l'espoir. Dorénavant, lorsque qu'un peuple sera anéanti pour des raisons religieuses ou historiques et que nous pouvons faire quelque chose, nous ne détournerons pas la tête".

 
Nous entrons maintenant dans une nouvelle phase : la construction de la paix. Une de nos premières priorités est le retour des réfugiés dans un environnement sûr et sécurisé. Des retours rapides veulent dire que nous devons très vite procéder au déminage, au désarmement de l'UCK et à la reconstruction du Kosovo. Les maisons ont été détruites. Les circuits d'eau et d'électricité ont été endommagés. Il semble que la Commission européenne est en train de rapidement mettre sur pied une agence pour la reconstruction du Kosovo. Il en va de même pour la Communauté européenne et la Banque Mondiale.

 
Tous les aspects civils de la mise en œuvre au Kosovo seront placés sous l'égide d'un représentant spécial de l'ONU dont la mission est d'instaurer une administration intérimaire pour le Kosovo. Mais il nous faut encore attendre l'accord final sur le Kosovo. Démarrer un processus politique sera nécessaire si nous voulons une paix durable.

 
Qu'y a-t-il pour la Serbie ? Soyons clairs : on ne peut pas imaginer que des parlements occidentaux puissent apporter une assistance à la reconstruction de la Serbie alors que des criminels de guerre dirigent le pays. Il n'est pas non plus réaliste de penser que des institutions financières occidentales puissent offrir des crédits à une économie yougoslave déplorable. L'Amérique et l'Europe s'accordent à dire qu'ils n'apporteront aucune assistance à la Serbie tant que Milosevic sera au pouvoir et tant que la démocratie sera bafouée. Nous sommes bien sûr prêts à apporter une aide humanitaire au peuple serbe. En revanche, le peuple de la RFY doit intervenir pour aider à la création d'un gouvernement démocratique qui protégera les droits de tous les citoyens. Un réel effort doit être accompli pour accéder à une économie de marché.

 

Un effort commun sur le long terme

 
Cela fait dix ans que les Etats-Unis, tout comme l'Europe et la Russie, ont affaire à l'instabilité dans les Balkans. Durant cette dernière décennie, nous avons découvert des vérités sur la région. Nous avons appris qu'il était impossible d'ignorer les Balkans et que notre inaction ne pouvait pas se justifier en traitant les Balkans de "champ de bataille sans avenir" ; nous avons compris que les Balkans ont réellement besoin de nos investissements, pas seulement financiers mais en nous engageant aussi politiquement et en apportant une certaine sécurité. Ignorer les Balkans nous coûterait, financièrement et moralement, bien plus cher que le simple prix d'une reconstruction économique.

 
Nous avons aussi compris que nous ne pouvons pas atteindre notre objectif commun en Europe du sud-est tant que nous avons des stratégies divergentes entre l'Europe et les Etats-Unis. Le pacte de stabilité, dans ce sens, est un bon signe. En plus, le pacte de stabilité est une sorte de garantie que les pays des Balkans ne seront plus rejetés par l'Union européenne en tant que pays marginaux de l'Europe, alors qu'ils en font partie intégrante.

 
On me demande souvent si je suis optimiste ou pessimiste au sujet des Balkans. La meilleure approche, je trouve, est d'imaginer qu'on est en train de faire du vélo. Si on s'arrête de pédaler, on tombe. C'est pareil pour les Balkans : si nous nous arrêtons de pédaler, si nous nous arrêtons de rechercher une solution, la région tombera, sûrement, dans l'instabilité et dans le désespoir.

 

Xavier Guérin : Comment envisagez-vous le partage du fardeau économique de la reconstruction du Kosovo entre l'Europe et les Etats-Unis, les financements pour l'Europe, et les contrats pour les Etats-Unis ?

 

Yves Bourdillon : Il est vrai qu'en ce moment, il est difficile d'aller à Bruxelles sans trouver un diplomate qui rappelle avec beaucoup d'amertume que l'aéroport de Sarajevo a été fait par des européens, et inauguré par des américains.

 

Abigail S. Friedman : Sur la question en tant que telle, je pense qu'il est trop tôt pour répondre. Bien que je sois sûre qu'il y aura une participation de l'Union européenne et des Etats-Unis, je ne suis pas en position de vous donner un montant précis en dollars ou en euros.

 
Je voudrais cependant m'arrêter un peu sur ce que vous avez dit à propos du financement de l'aéroport de Sarajevo. Je reviens tout juste de Macédoine, où je me trouvais à l'occasion de la visite du Président Clinton. D'abord, ce qui m'a frappé, c'est que lorsqu'il répondait aux réfugiés qui criaient "USA" et "Clinton", le Président était très clair : il leur a bien dit que, quand le Président des Etats-Unis agit, il n'est en fait que l'expression de la volonté du peuple américain tout entier. Et deuxièmement, il a bien insisté sur le fait que les Etats-Unis n'avaient pas agi seuls mais que c'était un effort multilatéral de l'OTAN et de tous ses membres : l'Union européenne, les Etats-Unis, toutes les institutions ainsi que les pays d'Asie, comme l'a dit tout à l'heure notre collègue de Taïwan.

 

Question du public : Pour quelle raison les Etats-Unis ne donnent-ils pas leur consentement pour que Karl Built soit administrateur provisoire au Kosovo ?

 

Abigail S Friedman : Je ne sais qui va être l'autorité permanente choisie par les Nations Unies. Ce n'est pas une décision des Etats-Unis. Monsieur Annan a choisi monsieur Sergion Vieira de Mello  comme chef intérimaire. Nous en sommes très contents, mais je n'ai pas plus de détail sur la personne qui sera la figure permanente.

 

Question du public : En parlant des intérêts américains dans les Balkans, vous avez évoqué la volonté de vouloir voir prospérer la démocratie dans la région. Par ailleurs, vous avez dit que le Kosovo a désormais son propre gouvernement. Pourriez-vous nous éclairer sur le gouvernement que vous voyez pour le Kosovo, et ses fondements démocratiques ?

 

Abigail S. Friedman : Ce sera une des principales responsabilités de la personne que les Nations Unies vont nommer. Il est vrai qu'actuellement, il n'y a pas de gouvernement proprement dit dans cette région, et c'est un point sur lequel il va falloir avancer rapidement.

 

Yves Bourdillon : Nous sommes à vrai dire dans une situation un peu confuse, puisque la souveraineté de la Yougoslavie sur la région a été réaffirmée, alors qu'il n'y a aucune souveraineté  de Belgrade aujourd'hui sur la région.

 

Abigail S. Friedman : Premièrement nous n'allons pas changer les frontières. Deuxièmement, il y a des gouvernements, ou plutôt une administration, au niveau local, municipal, national. Je n'ai pas voulu parler d'un niveau ou d'un autre. Le mot gouvernement implique de gouverner aussi des institutions locales.

 

Yves Bourdillon : Je crois que nous pouvons commencer la deuxième table ronde sur la reconstruction de l'après guerre. Monsieur Antoine Peigney, responsable des opérations internationales à la Croix-Rouge française, qui a participé à des actions des  organisations humanitaires, "Equilibre", "Solidarité", "Action Contre la Faim", "Médecins du Monde", "Terre des Hommes" ; Madame Marie Thomsen, vice-président de Merrill Lynch à Paris, qui anime le groupe de recherche sur l'économie française sur les marchés des taux ; Madame Laurence de Richemont, conseiller au cabinet de M. de Silguy, commissaire chargé des questions économiques et financières de la commission européenne, et chef du secteur coopération et développement au SGCI en 1994 ; ainsi que Monsieur Pierre Hassner, directeur au CERI, et premier président du comité Kosovo crée en 1991, coauteur de "Kosovo, un drame annoncé".

 
Huit ans auparavant, vous saviez donc déjà ce qui se passerait, et vous devez donc avoir une idée assez précise de ce qu'il faut faire pour éviter les prochains drames, panser les plaies et apprendre aux gens à vivre ensemble.

 


LA STABILITE POLITIQUE EST-ELLE POSSIBLE

MALGRE DES IDENTITES CULTURELLES DIFFERENTES ?

 

 

Pierre HASSNER, Chercheur associé au CERI

 
Je voudrais commencer mon intervention en rendant hommage au Forum du Futur, et en particulier à Jacques Baumel et Hélène de Rochefort. C'est un peu un souvenir d'ancien combattant, mais il y a à peu près dix ans, avant la chute du mur de Berlin, il y a eu, organisé par le Forum du Futur, un colloque qu'on peut bien appeler prémonitoire sur l'Europe de l'Est. Pratiquement tous les craquements qui allaient quelques mois après faire s'effondrer l'empire soviétique étaient annoncés. Avec l'aide de plusieurs amis qui sont dans cette salle, Jacques Rupnik, John Panitza, nous y avons amené tout ce que l'Europe de l'Est comptait comme dissidents qui pouvaient venir. Nous avons tous sentis qu'il se passait quelque chose à ce moment là, et tous ceux qui comme moi venaient de ces régions là en ont gardé une très grande reconnaissance au Forum du Futur et à Jacques Baumel.

 
Mon sujet : "comment maintenir la stabilité avec des identités culturelles et religieuses différentes, et dans quel cadre", tient dans ces trois notions : stabilité politique, identités culturelles et religieuses différentes, et cadre institutionnel ou extérieur.

 
La stabilité politique consiste d'abord en des frontières stables et reconnues, monsieur Minchev en a parlé. Mais la stabilité n'est parfois obtenue que par le changement, le mouvement. Trop souvent, nous avons considéré que la stabilité, dans les Balkans ou ailleurs, était de maintenir la dictature locale, qui au moins maintenait l'ordre. Je crois qu'au contraire la stabilité politique passe notamment par le départ de Milosevic et par un changement de modèle politique en Serbie, et dans un certain nombre d'autres pays. De même, je crois que la stabilité des frontières est désirable, mais il ne faut pas oublier une distinction qui a été très discutée au moment de la conférence d'Helsinki en 1975 : est-ce que les frontières sont intangibles ou est-ce qu'elles sont inviolables ? Les Russes disaient qu'elles devaient être intangibles pour empêcher la réunification de l'Allemagne ; la position occidentale était qu'elles devaient être inviolables, et ne pouvaient pas être changées unilatéralement et par la force. Je crois que c'est à cela qu'il faut s'en tenir. Mais quand une fédération se décompose, la question de la fixité des frontières et les processus de désintégration, d'intégration ou de réintégration, ne sont pas à exclure. Ce qui est important est d'empêcher la violence, les phénomènes totalitaires que nous avons connus. J'ai l'habitude de dire que la Tchécoslovaquie m'allait très bien, et la République Tchèque et la Slovaquie me vont très bien aussi. De même, qu'il y ait la Yougoslavie ou sept républiques n'est pas capital. L'essentiel est que cela se fasse comme en Tchécoslovaquie et pas comme en Yougoslavie.

 
Deuxièmement : identités culturelle, et religieuse, différentes. C'est certainement un problème qui existe, mais il faut faire attention de ne pas tomber dans les excès que l'on trouve dans le livre de Samuel Huntington "Le choc des civilisations". Le fait que deux fois, des pays à majorité chrétienne soient intervenus pour défendre deux pays, ou deux communautés, Bosnie-Herzégovine et Kosovo, à majorité musulmanes, prouve en tout cas que nous ne pouvons pas interpréter ce qui se passe dans les Balkans en terme de choc des religions et choc des civilisations. Nous pouvons toujours dire ensuite que nous sommes intervenus parce qu'ils sont musulmans, pour se faire pardonner par les Arabes pétroliers le fait que l'on soutienne Israël. La paranoïa n'a pas de limites. Mais le fait est qu'encore plus au Kosovo qu'en Bosnie-Herzégovine, le problème religieux n'est pas du tout au centre et qu'un entremêlement rend impossible une séparation selon ces lignes.

 
Inversement, j'étais sceptique quand monsieur Minchev disait qu'il ne faut pas reconnaître les communautés ethniques, qu'il faut que tout le monde ait une nationalité citoyenne. J'entendais hier un reportage sur monsieur Westendorf, le haut représentant de la communauté internationale en Bosnie-Herzégovine qui disait qu'il prenait ce qu'il trouvait. C'est un fait qu'aujourd'hui en Bosnie-Herzégovine, personne ne se sent en sécurité sinon à l'intérieur de sa propre communauté. J'espère que notre présence, en encourageant des institutions uniques, en encourageant la circulation, le commerce, changera tout cela. Mais pour l'instant, je ne peux que partir d'une réalité qui est que chacun se sent plutôt membre de sa communauté. En 1990, à la veille de la guerre, 10 % des yougoslaves se considéraient avant tout comme yougoslaves, et les autres comme croates, serbes albanais, etc…

 
Je crois donc qu'il faut tenir les deux bouts de la chaîne. Aucune des deux logiques, celle du mélange et de la citoyenneté abstraite, et celle de la différence des minorités culturelles et religieuses, ne peut être érigée en absolu. Je crois que les communautés existent. La Bulgarie en est justement un exemple : c'est un pays qui est profondément marqué par les communautés, où il y a un parti de la minorité turque. Je fais moi-même partie d'un centre pour l'étude des minorités et des relations interethniques. J'étais très surpris, pour la composition du conseil scientifique de ce centre, de voir que la liste est : "Monsieur untel tzigane, madame untel juive, etc…", où chacun représente non pas la Bulgarie une et indivisible, mais sa communauté. Mais ces communautés vivent ensemble dans une même vie politique qui est tolérante, qui ne cherche pas à éliminer l'autre. Le gouvernement communiste a essayé à la fin de le faire pour les Turcs, et opérer un nettoyage ethnique ou une négation de la diversité.

 
Je pense qu'il faut être très flexible et éviter vues extrêmes. Il ne faut pas dire que les Balkans sont faits de minorités et de religions qui se sont toujours détestées, ne peuvent s'entendre, et doivent se séparer, ni dire qu'elles n'existent pas, qu'il faut que chacun se considère simplement citoyen de son Etat. La distinction entre nation et Etat, qui est anathème pour les Français, est tout à fait familière pour des gens qui viennent des Empires Austro-Hongrois ou Ottoman. Il faut faire avec en encourageant les dialogues quand c'est possible, et la séparation quand cela ne va vraiment pas. Il faut être intransigeant sur le plan moral contre les atrocités, les prisons, les régimes totalitaires, et flexibles sur les arrangements institutionnels qui ne sont pas forcement les mêmes selon les traditions des différentes régions et des différents pays, dans les Balkans, ou en Europe occidentale. Entre la France et l'Espagne par exemple,  il y a deux traditions totalement différentes sur les questions des autonomies régionales. Il me semble que dans les Balkans, chaque pays, en sortant de l'Empire Ottoman, est né irrédentiste, chacun voulait regrouper sa propre communauté. Or, le découpage, fait en grande partie par les grandes puissances, n'y correspondait pas forcément. Il y a donc toujours eu des rêves : la grande Grèce,  la grande Bulgarie, la grande Serbie, la grande Roumanie, etc.. et toujours des insatisfaits. Deuxièmement, il me semble que quand il y a des identifications communautaires, il n'est possible que d'avoir, comme l'avaient un tout petit peu les Empires Ottoman ou Austro-Hongrois, des structures souples qui reconnaissent aux communautés une certaine marge pour se gouverner elles-mêmes. Au contraire, la malédiction des Balkans est qu'ils avaient une conception à l'allemande, romantique, culturelle de la nationalité, et une conception française centralisatrice, jacobine de l'Etat, avec une majorité représentative de cet Etat et des autres. Il y a donc forcément l'oppression des minorités, et il faut en sortir. Cette notion de peuple constitutif, cette inégalité inscrite dans la constitution des Etats, même si elle n'est que symbolique, est une chose dont il faut se débarrasser.

 
D'où vient cette situation ? Trois interprétations sont possibles. L'une est le conflit des civilisations. Si vous êtes catholique ou protestant, héritier des Habsbourg, vous pouvez êtes démocrates, capitalistes, etc… Si vous êtes orthodoxe, musulman, si vous venez de l'Empire d'Orient, ou avez simplement été sous le joug musulman, vous êtes fichu, car vous ne connaissez pas les Droits de l'Homme, la différence du spirituel et du temporel, etc… Il y a une petite part de vérité. Nous ne pouvons pas ne pas reconnaître que certaines cultures et traditions sont plus propres  au respect du droit, de la démocratie ou de capitalisme. Mais décréter que la civilisation est par essence d'un côté, que comme disent ensemble Tudjman  et Huntington, l'Europe s'arrête à la Croatie, est absolument impossible. Il ne faut pas oublier que les plus grandes horreurs ont été par des pays impeccablement catholiques, protestants et civilisés, pendant la  deuxième guerre mondiale.

 
La deuxième interprétation est celle des étapes successives. Nous sommes choqués par le nationalisme des Balkans, mais nos Etats ne se sont pas construits par la douceur et la persuasion. L'unité s'est faite par la force, il y a plus longtemps pour la France et l'Angleterre, et à peine un siècle pour l'Allemagne et l'Italie. L'Europe centrale était divisée et turbulente entre les deux guerres. Il y a maintenant la constitution dans les Balkans d'Etats nationaux à la suite de la désagrégation des empires. Attendons donc un peu. Pour l'instant, nous ne savons pas qui aura droit à son Etat. Pour la Macédoine et la Slovénie, c'est la première fois, c'est dans ce siècle pour l'Albanie, et au XIXème  siècle pour les autres. Ils ont un nationalisme sourcilleux car ils ne sont pas sûrs de leurs frontières, de leur identité, mais donnons-leur le temps. A quelques guerres, déportations, déplacements de population près, plus un peu de progrès économique, ils deviendront comme nous dans un demi-siècle, des gens qui ne se battent plus pour l'Alsace-Lorraine, et pensent essentiellement à leurs droits individuels leur consommation. Mais nous vivons dans le même monde : les réfugiés arrivent, il y a l'effet CNN. Nous ne pouvons plus tolérer, après la deuxième guerre mondiale, que des choses qui se sont effectivement plus ou moins toujours passées continuent à se dérouler sous nos yeux.

 
La troisième interprétation, qui est plus en faveur dans la région elle-même, est que tout est de la faute des grandes puissances, du fait qu'il n'y ait pas eu un développement autonome. Nous avons disent-ils, été influencés par les uns ou les autres, tantôt sous les Russes, tantôt sur les Ottomans, tantôt sous les Autrichiens. Je fais souvent référence à un historien hongrois, Szücs, qui décrit les trois Europes : l'Europe de l'Est qui s'étend vers la Sibérie, l'Europe de l'Ouest vers l'Atlantique, et une au milieu, coincée, prise sous l'influence des uns ou des autres. C'est alors la pathologie inverse de celle qui dit que l'Albanie, Etat musulman conquérant, va être un danger pour l'Europe. A l'inverse, ce sont les calculs des Américains, des Allemands, des jésuites, des juifs, qui ont produit les conflits que nous vivons.

 
Ces trois visions ont donc une part de vérité chacune, et son caricaturales si nous les poussons au bout. Encore une fois, il ne faut pas voir une situation commune, mais des diversités. La Bulgarie orthodoxe, mêlée dans tous les conflits du siècle avec autant de violence que les autres, n'en a pas tiré la conséquence que le monde entier est ligué contre elle dans un complot, mais essaye au contraire de rejoindre à la fois l'OTAN, l'Union européenne, et d'organiser la coexistence entre les communautés d'une manière pacifique et tolérante. Si à la place de Jelev il y avait eu Milosevic, ou réciproquement, cela n'aurait pas forcément tourné de la même manière. Il faut voir qu'il y a une marge pour l'influence de l'extérieur, et pour le rôle des gouvernants, et une possibilité d'éducation.

 
Enfin, mon dernier point : le cadre extérieur à la fois institutionnel et international. Comment s'arrange-t-on entre les communautés traditionnelles, la société moderne économique et l'Etat ? Cela dépend des cas. Mais, que l'on soit plus communautaire ou plus mélangé, il faut respecter les droits de l'individu et qu'il y ait un Etat, une autorité plus ou moins impartiale. Je ne suis pas admirateur des régimes communistes, du régime de Tito, mais d'une certaine façon quand même, Tito avait crée quelque chose comme un compromis yougoslave. Les Serbes étaient les premiers, mais équilibrés par les autres Républiques. Cela pouvait à peu près tenir dans une situation de grande fragilité. A partir de l'effondrement de l'Etat yougoslave, il était fatal que cela ne fonctionne plus, et plus encore quand la première des républiques voulait tout recentraliser sous sa direction, ce qui était le cas de la Serbie de Milosevic après 1986-1987.

 
S'il n'y a pas un Etat, un empire extérieur, c'est un rôle qui incombe à l'Occident à travers le protectorat, sans que l'on sache encore exactement quel serra le rôle de la Communauté européenne, de l'OTAN, de l'ONU, pour donner cette espèce de sécurité, et cette espèce de relative impartialité administrative sans laquelle les communautés ne peuvent pas exister, et sans laquelle un rapport citoyen entre l'individu et l'Etat ne peut pas émerger. Peut-on le faire de l'extérieur ? Il y a quelques personnes isolées qui vont plus loin comme  Sonia Byserko, qui dit qu'il faudrait un protectorat et une occupation sur la Serbie elle-même pour la "dénazifier". Mais ce n'est évidement pas une opinion majoritaire en Serbie, et je ne crois pas ailleurs non plus, car personne n'a envie d'aller occuper Belgrade et dénazifier la Serbie.

 
Il y a donc énormément de problèmes, dont le problème serbe qui est au centre et qui est le plus aigu. Il faut que les gens soient éduqués par eux-mêmes à la démocratie, à la paix, à la tolérance. En même temps, ils ne peuvent le faire que s'ils ont une sécurité qui ne peut, aujourd'hui, être imposée que de l'extérieur. Alors faut-il voir les choses au niveau de la région ? Mais il y a les différences nationales et l'énorme morceau serbe avec Milosevic toujours au pouvoir au centre. Et comment faire pour cet énorme morceau serbe ? Je pense toujours à l'Allemagne vaincue après la première guerre mondiale, qui considérait qu'elle n'était vaincue qu'à moitié, et n'a pas changé ses structures, a cherché la revanche. En revanche, après la deuxième guerre mondiale, il y a eu en Allemagne et au Japon une occupation qui a donné une autre constitution. Entre ces deux extrêmes, comment faire pour que le régime anti-démocratique soit vraiment vaincu sans faire payer la société serbe ? Comment s'adresser directement à la société pour ne pas l'exclure du développement et de l'aide humanitaire, sans pour autant soutenir le régime ? Telle est la quadrature du cercle que les intervenants suivants vont certainement résoudre.

 

Yves Bourdillon : Merci Pierre Hassner pour discours qui nous rappelle qu'il ne faut pas interpréter la crise du Kosovo comme un choc de civilisations ou de religions. Nous savons où ce genre de raisonnement peut mener. Vous parlez de protectorat, mais un protectorat n'est pas une pédagogie. Généralement cela fige le problème, et permet pas au peuple qui est placé ainsi sous administration d'évoluer, et de se rendre compte dans quelle impasse il allait. Comment aider les Serbes, et d'autres peuples qui pourraient être pris de quelques tentations, à évoluer et à ne plus tout résoudre par la force ?

 

Pierre Hassner : Tout dépend de ce que l'on appelle protectorat. Je suis pas tout à fait d'accord avec vous. Les mandats de la Société des Nations étaient conçus dans un esprit consistant en des mandats provisoires devant mener à l'indépendance des peuples colonisés. Et en fait, à travers beaucoup d'erreurs, d'abus, ils l'ont fait. Il me semble au contraire que le général McArthur au Japon, McCoy et François-Poncet, dans leurs zones respectives en Allemagne ont contribué puissamment à l'éducation, à la démocratie du peuple allemand. Cela ne veut pas dire qu'il faille occuper la Serbie, mais que les efforts pour répandre la démocratie de l'extérieur, me semble-t-il, n'ont marché que quand il y avait  pratiquement de façon directe une nouvelle constitution, dénazification… Il faut trouver un juste milieu entre le fait qu'ils agissent eux-mêmes, et d'un autre coté, qu'il faille qu'ils sortent de leur rêve éveillé et se rendent comptent de la phase tragique où les a mené Milosevic. En Allemagne, le candidat social démocrate Schumacher qui était un anti-nazi convaincu et qui avait été dans les camps, accusa Adenauer d'être le chancelier des alliés. Il y a un danger que ceux qui collaborent avec les vainqueurs soient considérés comme des collabos. Mais d'un autre coté, si les gens sont livrés à eux-mêmes, il n'est pas certain que l'évolution que vous souhaitez se produise.

 

Question du public : Merci Pierre Hassner d'avoir relativisé les théories de Huntington. Je voudrais savoir comment vous analysez le transfert du patriarche orthodoxe de Belgrade au Kosovo, et quelles peuvent en être les implications face à certains antagonismes qui persistent tout de même en ce moment ?

 

Pierre Hassner : Il y a une double idée. L'une spécifique aux serbes : le Kosovo et ses monastères sont le berceau de la culture et de la région serbe, et il ne faut donc pas l'abandonner. Il montre la continuité de la revendication sur les lieux sacrés, ce qui est logique du point de vue de l'église orthodoxe serbe. Deuxième idée : c'est aux Serbes de partir, et le Kosovo doit être séparé. Et en même temps, chacun pour ses propre raisons, autant le patriarche serbe que la communauté internationale, souhaite que les Serbes restent. Nous voudrions maintenir le modèle multiethnique. Le patriarche veut sans doute maintenir l'orthodoxie, la présence serbe dans ce berceau orthodoxe, autour des monastères. Mais dans l'ensemble, c'est une chose qui semble logique et qui va dans le sens de ce que tout le monde souhaite.

 

Question du public : Entre l'accord de Rambouillet qui prévoyait un processus d'autodétermination pour le Kosovo, et celui qui a finalement permis d'arrêter les hostilités, il y a cette différence que le second ne prévoit rien. Croyez-vous que cela puisse tenir ? Croyez-vous qu'il soit en fin de compte possible que l'on maintienne cette sorte de fiction selon laquelle le Kosovo appartient à la fédération yougoslave ?

 

Pierre Hassner : Je ne le pense pas. Ce sont deux formules qui me rappellent que Talleyrand disait qu'une constitution doit être courte et obscure. J'ai écrit il y a un an que l'accord, quel qu'il soit, devait être ambigu et évolutif, un peu comme pour la Nouvelle Calédonie. Rambouillet consistait à dire aux Albanais : "vous avez l'autonomie substantielle", ce qui est d'ailleurs venu dans le deuxième temps. Le référendum était la condition pour qu'ils signent, mais dans trois ans, il y a de grandes chances que cela finisse tout de même par l'indépendance. En me promenant dans la région, j'ai toujours remarqué que les Kosovars, y compris Rugova, veulent l'indépendance, mais qu'ils sont à peu près les seuls : ni leurs voisins, ni les grandes puissances ne la veulent. J'aurais voulu interroger mon collègue Minchev qui a dit très énergiquement qu'il ne faut pas de changements de frontières. A la réunion où nous étions ensemble à Sofia il y a un mois, il avait une formule un peu plus nuancée disant : "il ne faut pas de changements comme résultat de la guerre, mais une évolution à long terme". Rien ne peut être exclu. Je pense que la fédération yougoslave n'existe presque plus, tout le monde est parti. Il serait paradoxal que les Albanais, qui sont une communauté originale, ultra majoritaire sur leur territoire, soient les seuls avec les Serbes.

 
En un sens, par rapport à Rambouillet, nous avons reculé dans cette évolution vers une indépendance possible. En même temps, j'ignore ce qu'il s'est dit entre les Américains et l'UCK. Pour qu'ils s'entendent si bien, il faut qu'on leur ait dit quelque chose. Il n'est pas du tout sûr que la situation ne tourne pas dans leur sens. L'UCK ne renoncera pas à l'indépendance. Donc, ambiguïté et évolution, c'est à mon avis tout ce qu'un accord peut aujourd'hui donner.

 

Jacques Baumel : J'aimerais demander ce que vous pensez de l'évolution éventuelle du régime de Belgrade. Dans cette équation à facteurs très compliqués, nous voyons à peu près ce qu'il peut se passer pour le Kosovo, en tout cas à moyen terme : une sorte de protectorat européen avec une d'organisation administrative, une police, une justice. Mais que va devenir la Serbie ? Que va devenir Milosevic qui a profité de ces évènements pour essayer de ramener autour de lui les plus grandes factions de l'opinion serbe ? Est-ce que l'opposition, qui apparemment a complètement disparu dans cette affaire, revient maintenant à la surface ? Est-ce que le nationalisme serbe, qui a été certainement très meurtri par les graves événements de  ces derniers mois, va servir de socle au maintien du régime de Milosevic ? C'est un problème. Nous ne reconstruirons pas un équilibre véritable dans des Balkans avec une Serbie humiliée, qui rappellera étrangement certains pays également humiliés en 1918 et 1920. Et nous savons ce que cela a donné…

 
Deuxièmement, il y a une région de la Yougoslavie dont nous ne parlons que très peu, et qui pose un problème, c'est la Voïvodine, qui a également terriblement souffert des bombardements de l'OTAN, et qui pourrait un jour être un élément de préoccupation. Mais les Voïvodines ne sont pas de religion tellement différente, et par conséquent, les problèmes religieux intenses qui opposent Kosovars et Serbes orthodoxes ne se posent pas avec la même intensité. Mais le vrai problème est : que peut devenir la Serbie ? Je vois mal l'organisation d'une occupation de Belgrade pour essayer de changer le régime. L'opposition semble-t-elle un peu renaître ? L'abandon de Milosevic par l'église orthodoxe serbe permettra-t-il un retour à la démocratie ? C'est un problème très préoccupant, d'autant plus que paradoxalement, Milosevic, accusé de crime de guerre, n'est pas condamné. Personne ne songe même à déposer à la porte de son bureau la lettre du procureur lui signifiant son accusation. Monsieur Clinton a récemment dit publiquement que l'Amérique ne se chargerait pas de cela. C'est tout de même impressionnant.

 
Comment peut-on donc imaginer l'évolution de la Serbie aujourd'hui ?

 

Pierre Hassner : Je me reposerais sur Jacques Rupnik qui a, comme moi, fait aveu d'ignorance en disant qu'il y avait un scénario paisible et démocratique, et un autre où l'opposition la plus forte était celle, nationaliste, de Seselj. Il n'est après tout pas exclu que tel Sadam Hussein, Milosevic se maintienne au pouvoir. De même, depuis le début, je sais ce que veulent les Albanais et les Occidentaux, mais pas ce que veut Milosevic, quel est son calcul, sa stratégie. C'est la grande inconnue, et en même temps, comment reconstruire les Balkans sans la Serbie de Milosevic ? Comment se débarrasser de Milosevic ? Nous tournons en rond avec toujours la même question.

 
Je dirai simplement, en reprenant la comparaison que j'ai faite tout à l'heure entre l'Allemagne revancharde de 1914-1918, et celle de 1945 qui a vraiment pris le tournant et est devenue une grande démocratie ; comment faire pour que ce soit comme en 1945 et pas comme en 1918 ? Tout en n'étant ni sadique, ni anti-serbe, je pense qu'il faut que la défaite soit claire, car si elle est ambiguë, le résultat pourrait être inverse. Peut-on s'adresser à la société en laissant de coté l'Etat ? C'est extrêmement délicat. Est-ce que les ponts sur le Danube ou les centrales électriques font partie de l'humanitaire ou du développement ? Ce sont des questions dont nous discutons en ce moment même.

 
Quant à l'opposition, l'euphorie unitaire du début ne durera pas. Il faut attendre qu'une opposition démocratique émerge. Le meilleur thermomètre a été en général "Drajkovic" qui dit qu'il faut collaborer avec les Etats-Unis, avec l'Europe, avec tout le monde. Il y a peut-être donc de l'espoir.

 

Amiral Brem : Quelle est la position de l'Albanie indépendante actuellement ? Nous parlons beaucoup du Kosovo, de la Serbie, mais peu des positions que peut avoir ou ne pas avoir l'Albanie dite indépendante. Les Albanais sont les pauvres malheureux de l'histoire. Dès 1878 on leur a pris "Ulcinio", qui s'appelle "Ulcine" maintenant, qui a été donné au Monténégro. L'indépendance en 1912-1914 a été faite par des grandes puissances européennes qui ignoraient tout de la géographie politique et ethnographique des Balkans. Il y a donc une certaine insatisfaction me semble-t-il chez les Albanais. Je ne sais pas s'ils veulent, en cas d'indépendance du Kosovo, l'annexer. Je ne sais pas s'ils veulent dépecer la Macédoine. Je ne sais pas s'ils ont de l'irrédentisme vis-à-vis du Monténégro. J'aimerais avoir un point de vue sur cette affaire.

 

Pierre Hassner :  Mon point de vue est de "seconde main" car je n'y suis pas allé. Pour commencer, il n'y a pas réellement d'Etat albanais. Donc, donner la position de l'Albanie relève d'une vue de l'esprit. C'est un pays en anarchie où des clans, des partis se battent, et où il y a énormément d'ambiguïtés. L'ancien Premier Ministre Fatos Nano avait par exemple plutôt l'air contre l'indépendance du Kosovo. Je l'ai entendu faire une conférence ici, où il disait que le Kosovo était une république sans droit de sécession, et il avait commencé à s'entendre avec Milosevic. Maintenant, le courrier international a publié un article d'un général albanais disant qu'il était le chef caché de l'UCK. Je n'en sais rien dans ces combinaisons et ces rumeurs.

 
Le Kosovo n'est pas seulement le berceau de la nation serbe, c'est aussi celui de la nation albanaise. La déclaration de Prizren en 1878 était au Kosovo, qui est un peu le Piémont de l'Albanie, et reste encore la partie la plus développée. En 1912-1913 on a coupé l'Epire du nord de la Grèce à l'Albanie, le Kosovo à la Serbie. A partir de là, et précisément pour cela, les rapports entre les Kosovars et les Albanais de Tirana ont été extrêmement ambigus. Je connais un jeune albanais qui travaille à la BBC, qui fait sa thèse pour dire que Enver Hodja  n'était pas nationaliste parce qu'il se fichait totalement du Kosovo, qu'il n'a jamais protesté contre la domination serbe au Kosovo. Nous avons eu une grande effusion de solidarité quand les réfugiés sont arrivés, mais aussi des frictions, car les Kosovars sont beaucoup plus développés, et les Albanais ont peur que le Kosovo annexe l'Albanie, et que les Kosovars la gouvernent. Enfin, les Albanais de Macédoine sont dans une situation plus favorable, certains d'entre eux sont tout à fait prospères et participent au gouvernement.

 
Il y a donc tous les ingrédients pour que, logiquement, l'indépendance du Kosovo ne signifie pas cette fameuse Grande Albanie qui fait peur à tout le monde. Mais en même temps, nous ne savons pas quelles sont les passions. Les Allemands nous disaient : "C'est vous les Français qui avez l'obsession de la réunification allemande. Nous voulons simplement la liberté dans les deux Allemagne qui cohabiteront pacifiquement". Mais dès que le mur est tombé, il y a eu unité. Je ne vous garantis donc pas que toutes les analyses que j'ai eues sur les différences traditionnelles, les différences de niveau, les antagonismes entre les uns et les autres, résisteraient dans une autre conjoncture. Nous sommes dans le domaine de l'ambiguïté, mais le cadre extérieur peut y faire quelque chose. Personnellement, je ne crois pas à l'automatisme disant que si le Kosovo est indépendant, c'est la mort de l'Albanie, que la Macédoine éclate, et donc que survient une nouvelle guerre balkanique avec une intervention de la Grèce et de la Bulgarie. Je crois que nous pouvons installer des coupe-feu à chacune de ces étapes, avoir deux Etats albanais comme nous avons l'Allemagne et l'Autriche, mais ce n'est pas une certitude.

 

Yves Bourdillon : Nous avons abordé le long terme et la coexistence entre des peuples qui se sont beaucoup battus. Nous allons maintenant parler du court terme et des mesures de soutien humanitaire. Comment soigner et s'occuper des ces gens ? Antoine Peigney, c'est à vous.

 


LES REFUGIES DU KOSOVO :

MESURES D'URGENCE ET SOUTIEN HUMANITAIRE POUR L'AVENIR

 

 

Antoine PEIGNEY, Responsable des Opérations Internationales de la Croix Rouge Française

 
A la lecture du libellé de ce sujet, il semble important de le préciser davantage en tenant compte de deux constats de fond : un d'ordre général et un d'ordre particulier relatif à la situation.

 

D'ordre général : mesures d'urgence

 Que signifie exactement le terme "humanitaire" dans ce type d'opération à grande échelle qui fait intervenir des opérateurs de toutes origines et pour des raisons extrêmement variées : les ONG, les agences des Nations Unies et de la Commission Européenne, des contingents militaires internationaux, des entreprises multinationales, et bien entendu des Etats via des représentations de coopération diverses.

 
Les actions cumulées de tous les opérateurs ci-dessus seront sans doute ce que l'on peut appeler un "soutien humanitaire pour l'avenir", si on entend par cela tous les programmes mis en œuvre pour reconstruire le Kosovo tant politiquement qu'économiquement et socialement.

 
Les barrières entre les différents opérateurs n'existent quasiment plus si ce n'est dans la manière de mener un programme : une action peut-elle être définie comme "humanitaire" si elle ne réside pas uniquement dans son objectif, mais aussi et surtout dans la manière d'y parvenir ?

 
A défaut de détenir une réponse évidente à cette question, et cette dernière n'étant pas à l'ordre du jour de cette conférence, nous nous contenterons de la contourner en proposant d'aborder d'une manière générale les mesures d'urgence à mener pour les populations du Kosovo.

 
D'ordre particulier : les populations du Kosovo

 
Au Kosovo cohabitent trois communautés ethniques : Albanais, Gitans et Serbes. Les uns ont été contraints de se réfugier dans des pays tiers voisins ou plus lointains (Albanais), ou de se déplacer à l'intérieur de la Yougoslavie ou du Kosovo (Albanais d'abord, puis Serbes ensuite). Les uns et les autres se rejoignent dans une catégorie transversale, dite vulnérable, et touchant les trois communautés : enfants en bas âge, femmes enceintes, allaitantes, vieillards, handicapés, cas sociaux.

 
La gestion d'une crise de ce type implique des mesures d'urgence et la gestion de la sortie de la crise implique d'autres mesures qui viennent s'ajouter à celles menées dans l'urgence. Là aussi, il est impensable de différencier tous ces bénéficiaires potentiels que ce soit sur des critères ethniques ou sur des critères catégoriques. Si l'on reparle d'humanitaire, le principe numéro un qui régit toutes les actions menées est la neutralité obligée des opérateurs et l'universalité des victimes.

 
C'est pourquoi nous nous proposons d'aborder les mesures d'urgence à mener en faveur des populations du Kosovo.

 
Situation des réfugiés au juste avant la fin du conflit au Kosovo

 
Dans la CEE et autres pays d'accueil hors Balkans : environ 100 000 réfugiés ont trouvé asile hors du Kosovo et hors des pays limitrophes de la Yougoslavie.

 
La France héberge environ 6500 réfugiés (au 21/06/99) du Kosovo qui ont été transportés par avion en provenance de Macédoine. A ces réfugiés conventionnels s'ajoutent environ 3000 autres réfugiés ayant rejoint la France par leurs propres moyens.

 
En Bosnie : 22 000 réfugiés sont hébergés dans des structures collectives.

 
Au Monténégro : 60 000 réfugiés vivent dans des camps.

 
En Albanie : 440 000 réfugiés ont été enregistrés au plus fort de la crise, dont 305 000 dans 38 000 familles d'accueil et 140 000 dans des structures collectives (49 camps et 278 centres collectifs). Les six régions sont du Nord au Sud : Shköder, Kukës, Durrës, Tirana, Elbasan et Fier. Au 22 juin, il reste environ  440 000 – 110 000 = 330 000 réfugiés en Albanie.

 
En Macédoine : on a recensé 250 000 réfugiés, dont 150 000 dans 26 000 familles et 100 000 dans neuf structures collectives (camps de toile, centres de transit). Ces neuf structures sont : Blace, Stenkovac 1 et 2, Bojane, Neprosteno, Radusa, Senokos, Radusa centre collectif, Cegrane. Au 22 juin, il ne reste que huit structures, car le camp de Blace a été entièrement vidé. Il reste environ  250 000 – 67 500 = 180 000 réfugiés en Macédoine.

 
La situation du retour des populations au 22/06/99 au Kosovo

 
Le Kosovo est organisé en sept zones pour préparer le retour des réfugiés :

 
Prizren, Gjakovica, Pec, Urosevac, Gnjilane, Pristina, Kosovsca, Mitrovica

 
L'objectif est de favoriser le retour des réfugiés dès qu'une zone sera sécurisée par la KFOR.

 
Au 22 juin 1999, l'UNHCR fait état de 109 400 réfugiés rentrés au Kosovo en provenance d'Albanie, dont 18 900 le 21 juin, 67 500 de Macédoine dont 18 000 le 21 juin, 250 du Monténégro et aucun de Bosnie.

 
Sur un total d'environ 780 000 réfugiés recensés au pic de la crise au Monténégro, en Macédoine, en Albanie et en Bosnie (21 700 dont aucun n'est rentré à ce jour), 177 150 sont rentrés au Kosovo, soit plus de 22 %.

 
La stratégie concernant l'organisation du retour des quelques 100 000 réfugiés hébergés dans la CEE et autres pays tiers est très floue. Il semble que les autorités nationales concernées n'encouragent aucun retour d'ici le printemps 2000. Ceci semble cohérent et sans doute recommandé par le HCR, afin de ne pas compliquer encore davantage la situation sachant qu'a priori les réfugiés concernés bénéficient (du moins sur le papier et sans doute dans la réalité à des degrés très divers) d'une protection qui les préservent de besoins immédiats. Cependant un grand nombre de ces réfugiés souhaitent aussi rentrer rapidement au Kosovo et en l'absence d'une stratégie globale, le feront individuellement et avec le soutien d'associations de proximité.

 
Les mesures humanitaires a prendre pour l'avenir de la population au Kosovo, et la prise en compte des personnes déplacées du Kosovo en Serbie et Monténégro.

 
Au Kosovo, d'une manière générale, les réfugiés doivent être, dans leur grande majorité, rentrés chez eux avant l'hiver. Les opérateurs prennent en compte un constat de retour spontané et général de l'ensemble des réfugiés en provenance de Macédoine et d'Albanie, ainsi que dans une moindre mesure du Monténégro, et surtout de Bosnie qui n'ont, semble-t-il, pas manifesté pour ces derniers de volonté forte de retour pour l'instant. L'autre constat est la volonté politique de la Macédoine de faire rentrer chez eux la totalité des réfugiés Kosovars d'ici fin juillet. Le HCR cautionne cette volonté puisqu'il se donne les moyens de l'appliquer, ce qui laisse supposer aux opérateurs que début août il n'y aura plus ou quasiment plus de réfugiés kosovars en Macédoine, (mis à part une frange de personnes très vulnérables et incapables de rentrer immédiatement),et qu'il faut donc de facto qu'ils s'organisent pour accélérer leur réinstallation au Kosovo.

 
Si moins de 10 % de réfugiés (environ 78 000) devaient être obligés de passer l'hiver en Macédoine et en Albanie, la Communauté Internationale saurait prendre les mesures efficaces, quoique onéreuses, pour les loger et subvenir à leurs besoins dans cette période particulièrement rigoureuse dans les Balkans. Un camp "européen" est à l'étude en Macédoine dans cette optique.

 
Le cap de l'hiver 99/2000 était une vraie préoccupation pour l'ensemble des opérateurs et si ce souci est aujourd'hui annulé, il n'en reste pas moins l'autre cap difficile dans le calendrier qui est l'été, notamment en Albanie, qui a déjà débuté avec ses grandes chaleurs. Une grande vigilance des acteurs dans ce domaine devra être amplifiée pour prévenir de toute épidémie, qui serait dramatique dans des temps de mouvements importants de population dans des conditions d'hygiène inévitablement très moyennes.

 
D'autre part, pour qu'une catastrophe humanitaire ne s'inscrive pas ici, il faut se donner les moyens de l'éviter, là en l'occurrence préparer rapidement le retour des Kosovars chez eux :

 
·        Déminage des zones identifiées comme à risque : marquage d'abord, puis déminage/dépollution ensuite, ou au moins marquage pour pouvoir reprendre le déminage à la fonte des neiges au printemps 2000. Parallèlement à cette action, un programme de sensibilisation est nécessaire afin d'informer les habitants du Kosovo des dangers et des précautions à prendre.

 
·        Réhabilitation d'urgence des logements par ordre de priorité parmi les plus détruits, totalement ou au moins partiellement avec couverture toit refaite, fermetures réparées et chauffage assuré, plus point d'eau potable à proximité.

 
·        Enfin relance des marchés économiques de base à partir de l'agriculture et du cheptel : constitution de coopératives centralisant les quelques récoltes pour créer des banques alimentaires et préparer les semis de l'année prochaine.

 
Parallèlement à ces actions matérielles à mener progressivement en fonction du calendrier jusqu'à l'hiver, et par rapport à une logique déterminée par une sécurisation obligatoire de tous les terrains concernés, l'aide internationale doit prendre en compte également tout un travail de services visant :

 
·        Une action en fonction du traumatisme psychologique des victimes tant déplacées à l'intérieur du Kosovo que réfugiées au retour.

 
·        La mise en route des écoles avec un soutien matériel et pédagogique basé, outre les disciplines scolaires de base, sur l'apprentissage des valeurs et du droit humanitaire.

 
·        La réhabilitation et la relance des institutions médicales (hôpitaux, cliniques et dispensaires) et sociales (hospices, orphelinats).

 
En terme de victimes du conflit parmi la population kosovare, l'assistance humanitaire doit prendre en compte tant les réfugiés que les déplacés. Ces derniers n'apparaissent sur aucune liste car ils ne sont pas sortis du territoire Kosovar, mais ils ont subi le même préjudice que les réfugiés.

 
Enfin au niveau du mouvement Croix-Rouge, il est primordial de réorganiser la branche Croix-Rouge du Kosovo dépendant toujours officiellement de la Croix-Rouge yougoslave via sa branche serbe de Belgrade. la branche Croix-Rouge du Kosovo dépendant toujours officiellement de la Croix-Rouge yougoslave via sa branche serbe de Belgrade.

 
Il ne peut y avoir deux sociétés nationales de Croix-Rouge ou Croissant Rouge dans un même pays et le cas de figure du Kosovo suppose une présence institutionnelle du secrétariat de la Fédération du mouvement pendant le temps qu'une solution soit trouvée. En effet, il est important qu'une expression du mouvement Croix-Rouge existe au Kosovo comme vecteur des valeurs et du Droit Humanitaire.

 
En Serbie et au Monténégro, au 22 juin 1999, selon des sources du HCR, 69 300 Serbes ont déjà quitté le Kosovo avec le retrait définitif des forces yougoslaves de la province : 58 700 pour se réfugier en Serbie et 10 600 au Monténégro.

 
Très peu de Serbes accepteront de rester et tout l'enjeu de la Communauté Internationale consiste à pouvoir faire revenir ces personnes chez elles.

 
Une action dans ce sens doit donc être menée tant au sein de la communauté albanaise du Kosovo, qu'auprès des réfugiés serbes en Serbie et au Monténégro.

 
Si la Communauté Internationale se contente de constater cet exode sans chercher à travailler dans l'autre sens, il est évident qu'au-delà d'une situation catastrophique pour ces exilés, c'est également une partie de l'objectif qui n'aura pas été atteint : faire cohabiter ces deux communautés.

 
Les autorités yougoslaves essaient actuellement de forcer les Serbes ayant quitté le Kosovo à rentrer notamment dans la zone de Mitrovica. Des bus sont affrétés pour ramener les gens et la Croix-Rouge yougoslave reste présente à Mitrovica. Dans cette ville, les deux communautés continuent donc à cohabiter, mais en s'installant chacune sur une rive de part et d'autre de la rivière  Sitnica coupant la ville en deux.

 
Enfin, la prise en charge de cette population ne pouvant être assumée par l'Etat yougoslave, quelle sera la marge de manœuvre permise pour les acteurs humanitaires de leur porter assistance, connaissant les déclarations internationales de non-aide au peuple serbe tant que le régime de Monsieur Milosevic sera en place ?

 

Yves Bourdillon : Vous devez être dans une situation un peu inédite puisque les réfugiés sont privés souvent de leurs papiers d'identité qui ont été confisqués par les milices serbes. Cela doit constituer un obstacle pour vous parce que quand vous distribuez par exemple de l'alimentation, vous ne savez pas si vous donnez plusieurs fois à la même personne puisqu'ils ne peuvent pas prouver leur identité. Comment gérez-vous ce point sans doute inattendu pour vous ?

 

Antoine Peigney : Au Kosovo nous agirons dans un premier temps avec un certain pragmatisme, en fonction de l'urgence qui fera face à ce défaut d'organisation, ce manque de papiers, d'enregistrement, comme nous l'avons fait en Albanie ou en Macédoine.

 

Question du public : … inaudible (sans micro)

 

Antoine Peigney : Pour l'instant c'est un simple constat, et j'aurais du le dire au début, je ne veux pas me faire, et ne n'aurais pas l'audace de me faire le porte-parole de l'ensemble des ONG et autres acteurs de l'humanitaire. C'est une sorte de compilation de compte rendu, à la fois de nos équipes sur place et de ce que nous avons pu entendre et voir de rapports directs et variés. L'agriculture,  nous savons que c'est une urgence, une priorité, ainsi que le bétail. En ce qui concerne l'agence européenne, nous savons que l'Union européenne constitue une agence pour trois ans pour coordonner l'aide de la commission en faveur de la reconstruction. Le mouvement Croix-Rouge bénéficiera de ces fonds, et en fonction de notre savoir-faire et de nos positionnements en terme de programme, nous nous orienterons ou pas sur des actions agricoles. Peut-être que non, peut-être que d'autres le feront mieux que nous. Il n'est pas évident que nous le fassions en tant que Croix-Rouge, loin de là.

 

Yves Bourdillon : Nous allons aborder le volet, très loin de cette région troublée où les gens souffrent de la faim, des monstres froids que sont les marchés financiers, qui sont resté très flegmatiques pendant la crise à part quelques petits chahuts sur l'Euro. Le consommateur européen aussi est resté flegmatique, puisque vous vous souvenez sans doute que pendant la dernière crise de grande taille qu'était la guerre du Golf, il avait stocké pattes, huile et farine. Là, rien de tout cela n'a été constaté. Madame Marie Thomsen, vous êtes vice-présidente de Merrill Lynch à Paris,  est-ce que ce flegme du marché financier devant cette crise et les perspectives de reconstruction énormes étaient justifiées ?

 

Yves Bourdillon : Vous devez être dans une situation inédite puisque les réfugiés sont souvent privés de leurs papiers d'identité qui ont été confisqués par les milices serbes. Cela doit constituer un obstacle, parce que quand vous distribuez par exemple de l'alimentation, vous ne savez pas si vous donnez plusieurs fois à la même personne, puisqu'ils ne peuvent pas prouver leur identité. Comment gérez-vous ce point sans doute inattendu pour vous ?

 

Antoine Peigney : Au Kosovo, nous agirons dans un premier temps avec un certain pragmatisme, en fonction de l'urgence, face à ce défaut d'organisation, ce manque de papiers, d'enregistrement, comme nous l'avons fait en Albanie ou en Macédoine.

 

Question du public : Inaudible … (sans micro)

 

Antoine Peigney : Pour l'instant c'est un simple constat, et je ne veux pas, et ne n'aurais pas l'audace de me faire le porte-parole de l'ensemble des ONG et autres acteurs de l'humanitaire. C'est une sorte de compilation de compte rendu, à la fois de nos équipes sur place et de ce que nous avons pu entendre et voir de rapports directs et variés. L'agriculture est une urgence, une priorité, ainsi que le bétail. En ce qui concerne l'agence européenne, nous savons que l'Union européenne constitue une agence sur trois ans pour coordonner l'aide de la commission en faveur de la reconstruction. Le mouvement Croix-Rouge bénéficiera de ces fonds, et en fonction de notre savoir-faire et de nos positionnements en terme de programme, nous nous orienterons sur des actions agricoles mais peut-être que d'autres le feront mieux que nous. Il n'est pas évident que nous le fassions en tant que Croix-Rouge, loin de là.

 

Yves Bourdillon : Nous allons aborder le volet, très loin de cette région troublée où les gens souffrent de la faim, des monstres froids que sont les marchés financiers, qui sont resté très flegmatiques pendant la crise, à part quelques petits chahuts sur l'Euro. Le consommateur européen est lui aussi resté flegmatique. Vous vous souvenez sans doute que pendant la dernière crise de grande taille qu'était la guerre du Golfe, il avait stocké pâtes, huile et farine. Rien de tout cela n'a été cette fois-ci constaté. Madame Marie Thomsen, vous êtes vice-présidente de Merrill Lynch à Paris, est-ce que ce flegme du marché financier devant cette crise et les perspectives de reconstruction énormes étaient justifiées ?



L'IMPACT FINANCIER :

ESTIMATION DES COÛTS DE LA RECONSTRUCTION

CONSEQUENCES SUR LES MARCHES FINANCIERS INTERNATIONAUX

 

 

Marie OWENS-THOMSEN, Vice-Président de Merrill Lynch

  
Je tâcherai de répondre à cette question au fur et  à mesure de mon exposé. Je tiens tout de même à souligner que le marché financier n'a pas ignoré la tragédie que cette guerre représentait. Bien entendu, il n'y a pas de mots ni d'images pour estimer la souffrance des hommes, femmes et enfants dans le contexte de cette crise. Je tenais à souligner que nous ne négligeons pas le coté humain des choses, même dans les marchés financiers.

 Peut-être pouvons-nous souligner une chose positive par rapport aux marchés financiers, et la conclusion que nous en tirons. Après avoir déterminé que le coût est relativement faible dans le contexte des marchés globaux, et que la réaction des marchés n'a pas été très violente, nous pouvons déduire que la crise a eu une conséquence très importante : celle d'avoir accéléré la coopération et l'intégration sur le plan européen, de notre point de vue en tout cas. Nous pensons que cela  a déjà été visible au sommet de Cologne où l'Europe a fait des progrès politiques au niveau du domaine de la défense. Nous nous attendons à voir la manifestation d'une accélération avec l'élargissement de l'Union européenne et de l'Union monétaire. Nous jugeons cette crise très favorable au marché grec, qui est le pays qui sera prochainement intégré dans l'union monétaire, et que cela va se faire un peu plus rapidement grâce au Kosovo, si je peux m'exprimer ainsi.

 
Nous avons déjà une prévision pour la prochaine vague d'élargissement de l'Union européenne qui, selon nous, devrait se faire en 2003. Et nous sommes en quelque sorte confortés dans cette prévision grâce à la crise du Kosovo. C'est tout de même quelque chose de très favorable, si ce point de vue est bon, car une intégration de ces pays directement touchés par la crise, directement voisins de cette zone, conduirait à des taux d'intérêts moins élevés, et donc des coûts de financement de l'économie moins importants qui bénéficieraient à leur croissance et à celle de la région. Ce serait une garantie de sécurité pour les investisseurs privés pour encourager les investissements dans cette zone et rééquilibrer le niveau de vie de cette région avec celui intérieur à l'Union européenne. Si nos conclusions sont bonnes, c'est très important et favorable pour la région.

 
Je vous demanderais de regarder dans le dossier pour faciliter le reste de l'exposé. Nous allons regarder le coût du Kosovo par rapport à d'autres variables.

 
 


 
Tout d'abord, le premier tableau montre  le coût de la guerre par rapport aux autres conflits depuis la première guerre mondiale. Il est flagrant que la guerre du Kosovo ne représente même pas 10 % du coût de la guerre du Golfe par exemple. C'est essentiellement grâce à la courte durée de la guerre du Kosovo.

 


 
 

Sur le deuxième tableau, nous avons essayé d'estimer le coût du maintient de la paix, de l'aide aux réfugiés, et de la reconstruction sur une base annuelle. Nous arrivons à un montant d'à peu près trente milliards de dollars pour la guerre et une année de paix, de reconstruction, et de protection des réfugiés. Il faut souligner que ce ne sont pas des estimations propres à Merrill Lynch, mais qui ont été faites par le CBO aux Etats-Unis et par la Commission européenne, et que nous avons arrondis à la hausse.

Pour comprendre l'importance de ces trente millions de dollars que coûteraient la guerre et une période de reconstruction annuelle, il faut les mettre en relation avec une chose qui nous est familière dans le secteur des marchés financiers. Nous l'avons donc mis ici en pourcentage du produit des produits intérieurs bruts (PIB) des pays de l'OTAN.


Sur cette base-là, nous arrivons à 0,2%. En mettant ces trente milliards en relation avec la taille du marché mondial obligataire, nous arrivons à 0,1%. Ces chiffres ne sont pas négligeables. Les mots gérable ou digérable, sont deux mots plus adaptés au contexte.

Il faut également se souvenir que les critères de Maastricht exigent que les pays de l'union monétaire maintiennent un déficit inférieur à 3 % de leur PIB. Donc effectivement, pour un pays qui lutte un peu avec cette barrière, qui a 2,8 ou 2,9 % de déficit, supporter ces 0,1 ou 0,2 % pourra être difficile et avoir des implications importantes. Mais dans une situation d'ensemble où les pays européens maintiennent un déficit inférieur à 3%, 0,2% n'est pas énorme. Et surtout en relation avec le budget américain qui va probablement afficher un surplus de quelques cent milliards de dollars cette année, cela ne fait pas peur non plus.
C'est dans ce contexte-là qu'il faut regarder la réaction du marché, et l'illustrer peut-être par le taux de change du dollar par rapport à l'euro. 

 


 La tendance est toujours négative pour l'euro : la ligne pointant vers le bas exprime une perte de valeur de l'euro face au dollar. Au milieu du mois de mars, avec le début des bombardements, la dépréciation de l'euro s'est accélérée, et, avec l'annonce du plan de paix au Kosovo, il s'est apprécié. Mais ce n'est que dans le contexte global des fluctuations de ce taux de change ; ce ne sont que des fluctuations journalières ou hebdomadaires qui n'ont pas eu un impact sur la tendance qui reste relativement négative pour l'euro.

Un autre marché pour étudier la réaction peut être l'indice CAC 40, l'indice du marché boursier français, et une valeur représentative du secteur de la défense : Thomson CSF.

Le CAC 40 n'a pas eu l'air d'avoir réagi à la crise du Kosovo dans son ensemble. Mais je trouve relativement significative une tendance plus optimiste pour les valeurs de défense. La valeur de Thomson s'est appréciée à partir du moment où les bombardements ont démarré.

 


 Et si je continue dans ma ségrégation des marchés, le graphique suivant vous montre l'indice de tous les pays émergents en gris. La ligne noire nous permet de voir l'évolution de l'Europe émergente par rapport à l'ensemble des pays émergent. C'est très parlant, car c'est surtout par rapport aux autres pays émergents que nous voyons la différence d'évolution qui a été lancée par la crise du Kosovo.

 

 Sur la ligne noire, à partir de mi-mars, il y a eu une nette dégradation de l'Europe émergente par rapport aux autres pays émergents. A partir de mi-avril apparaît par contre une nette amélioration avec la naissance d'espoirs de paix dans la zone. Et un peu bizarrement, pour terminer le graphique, nous aurions pu espérer que cette ligne continue à la hausse avec l'annonce de paix, mais cela n'a pas été le cas.

 Plusieurs explications peuvent illustrer cette évolution, dont le fait que les investisseurs se trouvent toujours en manque de garantie pour pouvoir revenir sur la zone. Il y a eu énormément de destructions, de problèmes qui vont continuer, et tout ne va pas être résolu dans l'immédiat. Faute d'un rapprochement par exemple avec l'Union européenne, avec d'autres structures garantissant les investissements pour les investisseurs, peut-être que ces derniers hésitent un peu à y retourner dans l'immédiat.

 Nous pouvons rapidement regarder les marchés de taux pour la Grèce par exemple.


 Nous voyons que la guerre a  eu  également une influence, bien plus légère, mais tout de même notable. Quand la ligne augmente, cela signifie que les taux grecs deviennent plus élevés par rapport aux taux allemands. Les taux montaient jusqu'à la mi-avril, et se sont depuis rapprochés du marché allemand, signe de confiance dans le marché grec, et que le marché a adopté notre version des choses : que l'intégration de la Grèce dans l'union monétaire va se faire plus rapidement suite à ces évènements.

Le dernier graphique concerne les marchés de taux sur cinq ans, et chaque ligne par rapport aux taux allemands sur la même période.

Nous pouvons toujours voir le même phénomène du marché grec, la ligne noire. Les taux hongrois étaient déjà en train de se détériorer bien avant la crise, à cause du développement macro-économique du pays. Mais sur la ligne la plus fine, qui représente la dette tchèque, nous observons un mouvement bien parallèle à celui du marché grec. Je me sens encore confortée, en regardant ce graphique, dans l'opinion que cette crise va continuer à stimuler la convergence des pays de la zone avec l'Europe.

 

S'il y a des personnes dans l'assistance pour trouver que cette prévision est radicale, et qui ont du mal à envisager que les pays de la région vont rapidement s'intégrer dans l'Union européenne, je me permettrai de citer l'exemple de l'Italie et de l'Espagne. Ce n'est bien sûr pas tout à fait la même chose, car les niveaux de vie sont encore plus divergents en ce qui concerne cette région et l'Europe qu'à l'époque entre Italie et Espagne et le reste de l'Europe, mais je pense tout de même que l'exemple est parlant. Il y a dix ans, peu de portefeuilles contenaient des papiers italiens et espagnols chez les investisseurs, et les instruments en provenance de ces pays-là étaient considérés comme des investissements très exotiques. Aujourd'hui, c'est la même chose avec les papiers de cette région, et il est tout à fait possible que dans dix ans, chaque investisseur ait dans son portefeuille des papiers en provenance de l'Europe de l'Est.

 

Yves Bourdillon : Merci pour cet exposé finalement assez rassurant, et qui nous inciterait à acheter du papier macédonien dès maintenant pour dans dix ans ! Je vous propose de garder les questions économiques et financières puisque nous allons tout de suite enchaîner sur l'exposé de monsieur Jacques de Lajugie. Vous poserez les questions financières aux deux orateurs à la fin. Donc, monsieur de Lajugie, vous êtes ancien directeur de la direction des relations économiques extérieures au ministère des finances, et en ce moment chargé de mission au ministère de la défense. Il s'agit maintenant de financer la reconstruction des Balkans. Le gouvernement allemand le premier, à moins que ce ne soit le gouvernement albanais, a parlé de la nécessité d'un plan Marshall dans les Balkans. C'est l'expression qu'on emploie à toutes les sauces. Je suis tombé sur le chiffre de 170 milliards de dollars d'aujourd'hui pour le plan Marshall entre 1947 et 1951. Il ne s'agit peut-être pas de trouver 170 milliards de dollars comme cela, mais la facture risque quand même d'être assez lourde.


COMMENT FINANCER LA RECONSTRUCTION DES BALKANS

 Jacques de LAJUGIE, Chargé de mission à la Direction des Affaires Stratégiques, Ministère de la Défense

 Je voudrais, en premier lieu, remercier le Forum du Futur, à commencer par son président, M. Jacques Baumel, d'avoir organisé ce colloque et de m'y avoir invité. J'interviendrai à titre personnel et mes propos ne sauraient engager ni le Ministère de la Défense, ni quelque institution que ce soit.

 
La question qu'il m'incombe de traiter est de savoir ce que nous voulons faire, où et avec quels moyens. Pour essayer d'y répondre, j'articulerai mes propos autour de deux séries de réflexions.

 
Savons-nous  vraiment quel problème nous avons à résoudre ? Je n'en suis pas sûr.

 
D'abord parce que la communauté internationale n'a pas encore défini le champ géographique de son intervention. S'agit-il de la limiter au seul Kosovo, de couvrir l'ensemble de ce qui fut la République Fédérale de Yougoslavie (à l'exception de la Serbie pour les raisons politiques que chacun connaît) ou de prendre en charge l'ensemble des Balkans ?

 
Dans le premier cas de figure, où s'arrête-t-on car tous les pays de la zone n'ont pas été largement touchés ? Choisit-on de se limiter aux pays les plus fragiles et les plus affectés par la crise, c'est à dire le Kosovo, l'Albanie et la Macédoine ? Étend-on le dispositif à un second cercle, qui comprendrait la Bosnie-Herzégovine, la Croatie et la Bulgarie, voire la Roumanie, ces deux derniers pays ayant passé un accord avec le FMI et bénéficiant d'une assistance financière de sa part ?

 
Ce point est moins facile à trancher qu'il n'y paraît, compte tenu des conséquences financières qu'il emporte. Plusieurs considérations jouent en sens inverse :

 
·        Ceux qui entendent limiter l'intervention de la communauté internationale peuvent faire valoir qu'il faut la concentrer à la fois sur les pays qui ont été le plus et le plus directement frappés et sur les pays les plus pauvres. Qu'y a t-il de commun entre l'Albanie ou la Bosnie-Herzégovine, dont le PIB par tête excède à peine 800 dollars, la Macédoine ou il atteint péniblement 1600 dollars et la Croatie où il approche les 4000 ?

 
A l'inverse, on peut faire valoir que :

 
·        L'essentiel des pays de la région cumulent les problèmes que connaissent à la fois les pays en développement et les pays en transition vers l'économie de marché.

·        Tous ont été, à des degrés divers frappés par la crise du Kosovo dont l'impact a été à la fois brutal et multiforme. Je pense à l'afflux des réfugiés qui a pesé sur les infrastructures de l'Albanie et de la Macédoine. Je pense également aux pays dont les échanges extérieurs ont été plus ou moins gravement perturbés, que ce soit directement (comme c'est le cas de la Macédoine et de la Bosnie-Herzégovine) ou indirectement (comme c'est le cas de la Roumanie et de la Bulgarie qui ont dû trouver des voies de transit de substitution, à l'évidence plus coûteuses, ou de la Croatie dont les recettes touristiques ont enregistré un manque à gagner évalué à 750 millions de dollars).

 
Sans multiplier les exemples, gardons à l'esprit deux choses simples :

 
·        Tous les pays de la zone sont plus ou moins confrontés à une dégradation de leurs comptes extérieurs (alors que leurs réserves en devises convertibles sont, par le force des choses, limitées) et à une augmentation plus ou moins marquée de leur déficit public, en particulier parce que les recettes tirées de la perspective des droits de douane ont baissé et parce que les charges liées à l'accueil des réfugiés n'ont pas été entièrement couvertes par l'aide humanitaire. En d'autres termes, ne sous estimons pas les conséquences macro-économiques de la crise, conséquences que le FMI a évaluées à deux points de PIB.

 
·        Dans le contexte actuel et pour le proche avenir, les pays de la zone auront plus de mal que par le passé à accéder au marché international des capitaux (sauf à payer une prime de risque prohibitive) et à attirer si peu que ce soit l'investissement direct. Dans ce contexte, le montant de l'aide internationale qu'ils parviendront à mobiliser ne peut pas être considéré comme indifférent.

Tant qu'une évaluation sérieuse et exhaustive n'aura pas été faite, tant que le "cœur de cible" n'aura pas été défini, la communauté internationale ne sera fixée ni sur l'ampleur de l'effort qu'il lui faudra faire, ni sur les modalités qu'il doit prendre.

 
La diversité des chiffres qui circulent est révélatrice à cet égard. Le 12 juin 1999, ne marge de la réunion du G7 Finance à Francfort, le FMI articulait un chiffre de trois milliards de dollars. S'agissant du Kosovo et de 1 milliard de dollars s'agissant des pays limitrophes. Cela étant, ces chiffres ont-ils été calculés pour solde de tout compte ou s'agit-il de flux annuels et dans ce dernier cas, combien de temps ont-ils vocation à durer ?

 
Parallèlement et en supposant que l'intervention de la communauté internationale ait un champ plus large, les évaluations disponibles oscillent entre les 18 milliards d'euros évoqués par Monsieur de Silguy le 3 juin dernier, les 40 à 50 milliards d'euros articulés par Monsieur Draskovic sur la base de travaux réalisés par un groupe d'économistes indépendants et les 90 à 100 milliards d'euros calculés par le CEPES à Bruxelles.

 
En supposant que le cœur de cible ait été défini et évalué, quels instruments la communauté internationale en général, la France en particulier doivent-elles privilégier, étant précisé qu'un certain nombre d'enseignements peuvent être tiré des trois "précédents", assez différents les uns des autres ? D'abord la Bosnie-Herzégovine, où les instruments multilatéraux ont été beaucoup plus sollicités que les instruments bilatéraux. Ensuite, le Liban, où les instruments bilatéraux ont été plus utilisés que les instruments multilatéraux. Enfin, les Territoires Autonomes de Palestine, où les instruments bilatéraux et multilatéraux ont été à peu près également sollicités.

 
Dans le cas d'espèce, j'ai le sentiments que l'intervention de la communauté internationale doit être articulée autour des institutions multilatérales, à commencer par la Banque Mondiale et l'Union européenne, et ce pour deux raisons :

 
L'utilisation de l'instrument bilatéral trouverait rapidement ses limites. D'abord, pour des raisons budgétaires, car les enveloppes de prêtes et dons du Trésor ont été drastiquement réduites par rapport à ce qu'elles étaient à la fin des années 1980. Ensuite parce qu'il a déjà été sollicité dans le cas qui nous occupe, et ce à hauteur de 650 millions de francs hors contribution de la France aux concours mis en place par l'Union européenne et la Banque Mondiale. Enfin, parce que l'expérience vécue en Bosnie-Herzégovine n'a pas été probante. Outre que notre aide a été modeste et, par voie de conséquence, peu "lisible" (60 millions de francs en tout et pour tout alors que les concours multilatéraux ont porté sur 4,4 milliards de dollars), elle n'a pu être décaissée que lentement. Rappelons qu'il a fallu trois ans pour identifier, calibrer et financer cinq projets dont le montant unitaire était pourtant modeste.

 
Dans ces conditions, il n'y a pas ou peu d'alternative à l'utilisation quasi exclusive des instruments multilatéraux, à commencer par la Banque Mondiale et l'Union européenne. D'abord parce que c'est le seul moyen de mobiliser les montants nécessaires pour faire face aux besoins une fois qu'ils auront été précisément identifiés et chiffrés. Ensuite, parce que ce qu'il s'agit de faire dans les Balkans correspond à ce que font communément la Banque Mondiale et, dans une moindre mesure, l'Union européenne, notamment dans le cadre du programme MED.

 
Cela étant, le fait d'opter pour une utilisation préférentielle de l'instrument multilatéral ne suffit pas à résoudre l'ensemble des problèmes posés. A ce stade,  j'en distinguerai trois :

 
·        Comment assurer une coordination forte des intervenants, y compris de la Banque Mondiale et de l'Union européenne, une fois passée la période de l'aide humanitaire et/ou de l'aide d'urgence ? Leur multiplicité fait obstacle à la création d'une "agence" qui centraliserait la collecte des fonds, la définition des modes d'intervention et l'identification des projets. Cela étant, la présence d'une structure capable de recenser à la fois l'ensemble des besoins et les projets en cours est indispensable, comme l'a montré le rôle joué par le BHR en Bosnie-Herzégovine.

 
·        Comment répondre à une situation ou la déliquescence des structures publique, le dépérissement de l'état, et par voie de conséquence, l'ampleur prise, ici ou là, par une corruption qui peut être à la fois endémique et organisée augmentent la probabilité ou, à tout le moins, le risque qu'une fraction plus ou moins substantielle de l'aide internationale soit déterminée de son objet, faute que le contrôle exercé par les donateurs soit suffisant ?

 
Sans revenir sur les dysfonctionnements dénoncés par la Cour des Comptes de l'Union européenne s'agissant de l'aide alimentaire à la Pologne et à la Russie, le risque est réel dans le cas de l'Union européenne qui, contrairement à la Banque Mondiale, n'a ni les moyens d'être un opérateur au sens plein du terme, ni les moyens de contrôler autant qu'il le faudrait à la fois l'exécution des projets qu'elle finance et l'utilisation des sommes qu'elle décaisse.

 
·        La capacité d'absorption des pays concernés est limitée. Calculés en monnaie courante, le PIB cumulé de l'Albanie, de la Macédoine, de la Bosnie-Herzégovine, de la Croatie et de la Yougoslavie n'excède pas 45 milliards de dollars, c'est à dire le quart de ce que représente la Turquie.

 
Dans ce contexte, gardons-nous de vouloir trop en faire et de n'avoir pour objectif que de consommer à toute force les enveloppes qui auront été annoncées sans que les populations concernées y trouvent le moindre bénéfice.

 
En conclusion, je voudrais à la fois élargir un peu mon propos et rappeler deux évidences :

 
·        Nous sommes au cœur du continent européen. C'est à dire que les Etats-Membres de l'Union européenne doivent jouer un rôle à la fois essentiel et "sensible" pour définir et mettre en œuvre ce que va faire, ce que doit faire la communauté internationale dans les Balkans.

 
·        Rappelons-nous les conclusions du Conseil européen de Cologne : "l'Union européenne est disposée à rapprocher les pays des Balkans de la perspective d'une pleine intégration dans ses structures. Ce rapprochement se fera grâce à un nouveau type de relation contractuelle tenant compte de la situation particulière de chaque pays, y compris les progrès réalisés en matière de coopération régionale, et offrant une perspective d'adhésion à l'Union européenne sur la base du Traité d'Amsterdam et lorsque les critères définis lors du Conseil européen de Copenhague seront remplis".

 
Il ne s'agit ni d'étendre aux pays des Balkans le traitement accordé aux Pays d'Europe Centrale et Orientale, ni de bâtir une relation fondée sur un processus de pré-adhésion. Cela étant, l'Union européenne devra leur offrir une perspective d'avenir et, par voie de conséquence, aller au-delà des accords existants. Sa crédibilité, son attractivité et son influence à venir sont à ce prix.

 

Yves Bourdillon : Merci pour cette intervention qui montre bien le contraste entre la précision du coût de la guerre estimé par des données diffusées par Merrill Lynch, et le coût de la paix qui reste lui totalement dans le flou.

 

Question du public : Les estimations que nous donne Jacques de Lajugie vont du simple au quadruple. Je crois que  la question des instruments viendra après, mais qu'il faudrait peut-être commencer par le coût de la guerre. J'espère que très prochainement, l'Union européenne nous donnera des estimations du coût de la reconstruction qui seront plus précises que celles dont nous disposons actuellement. Je voulais poser une question très ponctuelle à madame Thomsen. Si je retire une conclusion des graphiques, c'est que les marchés se portent très bien, mais de façon plus précise, ne pourrions-nous pas préciser le graphique de la page six qui ne donne que le cours de Thomson CSF par l'évolution du cours du marché des armements sur le marché de New York ?

 

Marie Thomsen : Je dois avouer mon ignorance ; je ne sais pas exactement ce qu'ont fait les valeurs à New York. Je ne suis pas analyste boursier, et j'ai juste fait un peu le tour des valeurs qui me semblaient les plus intéressantes pour une conférence à Paris. Mais je suppose qu'elles ont connu une évolution similaire.

 

Question du public : Permettez moi ironiquement la remarque suivante : le coût de la guerre n'est que de six milliards, il n'est pas étonnant que les Américains s'en soient chargés. Si la reconstruction est de trente milliards de francs par an, il est effectivement tout à fait normal que ce soit l'Europe qui paye ! Les Etats-Unis sont donc très largement gagnants ! Nous allons payer des choses que nous allons reconstruire. Le dollar continue à monter puisque l'économie américaine est en pleine forme, et l'euro va continuer à baisser puisque c'est nous allons payer et que les taux d'intérêts commencent déjà à monter en France. Je ne sais pas si vous savez qu'ils sont montés de 2,3 points en une semaine. La conclusion est : comment faut-il entendre le consensus des pays de l'OTAN ?

 

Yves Bourdillon : Les Américains font valoir que les bombes leur ont tout de même coûté cher !

 

Abigail S. Friedman : Je n'ai pas les chiffres, mais il m'étonnerait que les Etats-Unis ne participent pas du point de vue financier. Même avant le pacte de stabilité, nous avions des liens très importants et toute une stratégie de développement des relations avec le sud-est. Mais je ne veux pas m'engager sur une discussion des coûts, sur qui va payer quoi, car je ne pense pas que nous en soyons à ce point-là pour le moment.


 Yves Bourdillon : Ce sera certainement le débat le plus vif dans les mois qui viennent. Je vous rappelle que  la première conférence sur la reconstruction du Kosovo se tient à Sarajevo dans trois semaines.

 

Jacques de Lajugie : Vous posez la vieille question du "burden sharing". Nous la posons dans le cadre de l'OTAN en matière militaire, et aujourd'hui en matière civile. J'aimerais nuancer le propos. N'oubliez pas que les Etats-Unis sont un des principaux actionnaires de la Banque Mondiale. Chaque fois que celle-ci dépense un franc, le contribuable américain débourse dix-huit centimes. Il pourrait dépenser plus, certes. Cela étant, à partir du moment où nous faisons le choix de bâtir la reconstruction du Kosovo via les organismes multilatéraux, c'est une façon comme une autre d'obliger les Etats-Unis à payer plus que dans le cas où nous préfèrerions utiliser les instrument bilatéraux. L'aide publique au développement des Etats-Unis est en effet réduite à sa plus simple expression depuis déjà plusieurs années.

 Marie Thomsen : J'aimerais simplement dire un mot sur l'évolution de l'euro face au dollar. Je crois que le graphique a bien montré que la guerre n'a causé que des fluctuations très temporaires. Les grands déterminants dans ce taux de change sont multiples, et surtout autres que la guerre du Kosovo ; l'un est le désir plus ou moins explicite des gouvernements européens de maintenir un taux de change compétitif. Les crises que nous avons eu en Asie, en Russie et au Brésil, qui ont beaucoup frappé le secteur industriel en Europe, sont ce qui a entraîné la croissance européenne à la baisse. Comment promouvoir l'industrie et l'industrie exportatrice autrement que par un taux de change compétitif, plus qu'avec des baisses de taux qui agissent surtout sur l'économie interne ? Je crois donc que malgré la tendance à dire le contraire, pour la crédibilité de notre jeune devise, il faut en ce moment percevoir l'orientation de l'euro comme favorable à l'Europe.

 Laurence de Richemont : Je crois que nous avons empiété sur le débat européen. Je voudrais intervenir brièvement sur deux points, dont nous avons déjà commencé à parler, qui sont le coût de la reconstruction et le taux de change de l'euro. En ce qui concerne le coût de la reconstruction : si nous nous en tenons à l'analyse de l'Union européenne, et de monsieur de Silguy en particulier, une estimation fiable ne peut être faite à ce stade du coût de la reconstruction. Une mission de la Communauté européenne avec la Banque Mondiale est prévue. A ce stade, toute estimation serait vraiment arbitraire, et c'est pour cela que des chiffres divers ont circulé.

 
Pour le taux de change de l'euro : nous constatons effectivement une baisse de l'euro vis-à-vis du dollar au cours des dernières semaines. Comme cela a été rappelé, il y a un décalage conjoncturel entre les Etats-Unis et l'Europe qui fait que l'euro s'est déprécié face au dollar, mais également qu'il est stable face au yen ou à d'autres monnaies telles que le franc suisse. Cela compense certaines appréciations qui peuvent être portées. Par ailleurs, il y a un important potentiel d'appréciation de l'euro, car le décalage conjoncturel qui existe actuellement entre les Etats-Unis et l'Europe va probablement diminuer. Le ralentissement de la croissance que nous connaissons en Europe actuellement est probablement temporaire et limité ; les fondamentaux européens sont parfaitement sains, et la croissance européenne devrait redémarrer plus vigoureusement dès la fin de l'année.

 Question du public : Le problème du coût et de savoir qui va payer est un problème très important. Mais le plus important dans tout cela pour notre avenir et celui de l'Europe, est de savoir s'il y a un volonté politique  de nos gouvernements d'assurer la sécurité. En 1945, nous voulions l'Europe pour avoir la paix chez nous, et nous l'avons fait en partie. Mais il ne semble pas que les gouvernements d'Europe, et en particulier les gouvernements français et allemand, se soient préoccupés de ce qui se passait dans les Balkans alors que tout le monde le savait. Il n'y a donc pas eu, à mon avis, de politique européenne de paix et de sécurité chez nous, parce que les Balkans, l'Europe de l'Est, c'est chez nous. Il y a bien sûr l'épreuve du Kosovo, de la Serbie, pour lesquelles nous avons fait tout un cinéma légitime car il s'y passe des choses atroces. Mais nous n'avons pas fait ce qu'il fallait faire avant, et je doute que nous fassions ce qu'il faut maintenant.  On dit qu'il y a la paix. L'armée serbe est partie, mais il y a l'UCK, et nous ne savons pas très bien ce que nous allons faire avec. Il n'y a, à mon avis, pas de volonté européenne qui s'exprime de manière précise et déterminée. Pensez-vous que les gouvernements européens vont vraiment prendre l'Europe en main ? Il y a tout de même une domination européenne qui existe, même si vous la niez, aussi bien sur le plan des intérêts que celui de la sécurité que de l'armement. J'aimerais savoir s'il y a des gouvernements européens, et en particulier un gouvernement français et allemand, qui ont une volonté politique réelle d'assurer cette sécurité ?

 Yves Bourdillon : Je ne sais pas si les intervenants qui sont spécialisés dans les questions économiques ont une opinion là-dessus. C'était d'ailleurs peut-être plutôt une prise de position de votre part.

 Amiral Betermier : Je pense que cette question sera abordée par le président de Puig qui est le président de l'Assemblée de l'Union l'Europe Occidentale.

 Question du public : Je voudrais savoir pourquoi l'intervenante de Merrill Lynch a uniquement choisi Thomson CSF par rapport à d'autres sociétés de défense qui peuvent être américaines ou européennes ? Je suis un petit peu choqué, mais il y a sans doute une réponse intéressante.

 Marie Thomsen : Je crains que la réponse ne soit tout à fait banale. Comme je l'ai déjà dit, je ne suis pas analyste boursier, mais plutôt des marchés de taux et macro économiste, et je ne m'occupe pas du tout de l'analyse des valeurs, et ne fais pas de recommandations de stratégie sur le marché boursier. J'ai juste illustré le point avec une valeur qui me semble représentative pour le secteur sans aucune autre motivation ou arrière pensée.

 Yves Bourdillon : Est-ce que les marchés financiers auront la mémoire de ces évènements ? Est-ce que la bourse des pays émergents va revenir à ce qu'elle était, ou est-ce qu'ils vont se souvenir que c'est une région troublée, et qu'il y aura donc une prime de risque que ces pays là vont devoir payer durant des années et que l'on peut déjà estimer ?

 Marie Thomsen : La crise au Kosovo intervient dans une ligne de multiples crises. Il y a un an le marché était euphorique et avait un gros appétit de risques. Les investisseurs avaient peu de craintes quand ils achetaient des papiers russes par exemple, ou des pays émergents. Après la crise asiatique, russe, brésilienne, la guerre au Kosovo, cet appétit de risques sur le marché a été sensiblement réduit. Nous avons beaucoup parlé d'effet de levier, qui est une manière pour les investisseurs dans le marché de prendre de grosses positions et avoir plus de levier sur leur capital. Ces poses de levier ont radicalement diminué. Maintenant, la priorité des gens actifs dans le domaine financier est la liquidité. S'il y a une prime à payer, les investisseurs y sont prêts pour s'installer sur un marché où la liquidité est très grande, et où ils savent qu'ils peuvent vite retourner une position sans être pénalisé. Je pense qu'il va être dur, pour les pays émergents dans leur ensemble, et pour les pays touchés directement par la crise, de regagner la confiance des investisseurs. C'est donc d'autant plus important dans le cadre d'un rapprochement rapide avec l'Union européenne pour donner une structure, une garantie permettant de regagner la confiance des investisseurs qui est aujourd'hui radicalement inférieure à ce que nous pouvions voir, il y a moins d'un an.

 Question du public : … Inaudible (sans micro)

 Jacques de Lajugie : Je crois que la question est prématurée pour la simple et bonne raison que les monnaies de la plupart des pays dont nous parlons ne sont pas convertibles. Il y a un système de caisse d'émission en Bulgarie depuis déjà deux ans et demi, mis en place sur l'initiative du FMI, et dont les résultats ont été spectaculaires. Poser aujourd'hui la question des taux de change des monnaies de la région et de leur arrimage, soit à l'euro, soit au dollar, soit à un palier de monnaie, me semble prématuré. Nous sommes plutôt là où en étaient les territoires autonomes de Palestine. Je pense à l'Albanie et à l'ex-Yougoslavie il y a deux ou trois ans, avec un système bancaire en moins. Il y avait un système bancaire en Palestine et en Jordanie qu'il n'y a plus dans les pays dont nous parlons. Je ne veux pas me prononcer sur la question que vous me posez. Je pense qu'elle est assez théorique aujourd'hui.

 John Panitza : Considérez-vous que l'établissement d'une banque centrale régionale, sur le modèle de la banque centrale africaine de l'Afrique occidentale, serait un modèle utile aujourd'hui dans la région ? Prenons l'exemple de la Bulgarie.

 Jacques de Lajugie : Nous nous trouvons confrontés à une situation qui n'est pas celle de la Bulgarie aujourd'hui, ni il y a deux ans, mais à une situation d'urgence où il s'agit de faire face aux besoins immédiats dans certains cas d'une partie de la population. La réflexion qui doit intervenir un jour ou l'autre sur le système bancaire, sur l'autonomie de la banque centrale par rapport au gouvernement, sur la convertibilité de la monnaie, sur "l'accrochage" des devises locales à telle ou telle monnaie, n'est pas le problème actuellement. Nous sommes bien plus en face d'une économie de matière que d'une économie de monnaie dans les pays dont nous parlons.

 Yves Bourdillon : Une nouvelle fois, les questions aux deux orateurs suivants seront traitées à la fin de leur intervention. Nous allons maintenant aborder le chantier de la reconstruction. Madame Laurence de Richemont est conseiller au cabinet de Monsieur de Silguy. Nous avons évoqué le fait que l'Union européenne jouerait un rôle clef au coté de la Banque Mondiale puisqu'elle coprésidera la première conférence sur la reconstruction du Kosovo. Pouvez-vous nous présenter le rôle de l'Union européenne ?

 


LE RÔLE DE L'UNION EUROPEENNE DANS LA RECONSTRUCTION

 

 

Laurence de RICHEMONT, Conseiller au Cabinet de Yves-Thibault  de Silguy, Commissaire chargé des questions économiques, financières et monétaires, Commission européenne

 Monsieur de Silguy, qui a été malheureusement empêché, me charge de vous transmettre toutes ses excuses et ses regrets de ne pouvoir être personnellement présent à ce colloque. Il ma demandé de le représenter.

 Le rôle de l'Union européenne dans la reconstruction et dans la gestion des conséquences du conflit des Balkans est un thème d'une actualité évidente. Je voudrais simplement rappeler en introduction qu'au conseil européen de Cologne les 3 et 4 juin dernier, la Commission a été invitée à faire, de façon prioritaire, des propositions en ce qui concerne l'aide à la reconstruction et les moyens et les mécanismes à mettre en œuvre. Depuis la résolution du Conseil de Sécurité des Nations Unies du 10 juin, et la fin de la phase armée du conflit, nous sommes confrontés à la phase nouvelle de la gestion des conséquences humanitaires de ce conflit et à la  phase de transition des pays les plus affectés par la crise et à s'intégrer réellement dans l'économie mondiale. Pour lancer le débat, je voudrais essayer de répondre brièvement à trois questions. D'abord quel est l'impact de la crise sur les économies de la région ? Ensuite quels sont les problèmes à résoudre ? Et troisièmement, que peut-on faire, comment agir ? Je me placerai bien sûr du point de vue de l'Union européenne, et en particulier de la Commission européenne.

 
Tout d'abord, l'impact de la crise sur l'économie des Balkans. Cette question fait l'objet d'un suivi constant par la Commission, en étroite coopération avec la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International. Cet impact est très variable suivant les pays concernés. Ceux que nous prenons en compte sont en fait au nombre de six : Albanie, Bosnie-Herzégovine, la Bulgarie, la Croatie, l'ancienne République yougoslave de Macédoine, et la Roumanie. Trois d'entre eux ont accueillis un grand nombre de réfugiés et sont évidemment plus touchés : l'Albanie, la Macédoine, mais aussi la Bosnie-Herzégovine. Je vais les passer très brièvement en revue.

 
L'Albanie a une frontière commune et des liens ethniques et culturels étroits avec le Kosovo. C'est aussi le plus pauvre des Etats européens : le revenu par habitant y est inférieur à 800 euros par an. Elle a connu un afflux massif de réfugiés avec l'accueil d'environs 450 000 personnes, soit 14 % de sa population, ce qui est considérable. Nous comprenons donc dans ce contexte, que le pays ait du faire face a de sérieuses difficultés économiques : non seulement le coût de la crise et son impact sur le budget, mais aussi son impact sur la balance des paiements qui est évalué à plus de  150 millions d'euros. S'agissant du commerce extérieur, l'impact a été assez limité sur les exportations mais les importations ont brutalement augmenté, et le déficit de la balance courante est maintenant de 12 % du PIB.

 
La Bosnie-Herzégovine n'a pas de frontière commune avec le Kosovo, mais elle a tout de même accueilli 75 000 réfugiés, qui étaient pour la plupart d'origine serbe, à la différence de l'Albanie. Elle a donc supporté des coûts indirects, par exemple en matière de santé ou d'éducation. Le Fond Monétaire International a estimé cette charge budgétaire supplémentaire à environ 670 000 euros par mois dans la partie serbe. Le commerce international, notamment du coté serbe, a été également particulièrement perturbé par l'interruption du trafic avec la République Fédérale de Yougoslavie, d'où des moins values douanières et un effet déstabilisateur sur les finances publiques. L'impact financier global de la crise a pu être évalué par le Fonds Monétaire à environs 185 millions d'euros.

 
La Bulgarie a accueilli un petit nombre de réfugiés, mais a elle fourni une assistance humanitaire aux personnes déplacées en Albanie et en Macédoine. Ses relations commerciales avec les Balkans sont relativement modestes, mais elle a quand même connu des pertes de trafic et des surcoûts au niveau du transport des marchandises. Le recours au marché financier est devenu beaucoup plus difficile pour elle. Au total, la perte de croissance est estimée environ à 0,6 % de point de PIB, soit 59 millions d'euros.

 
La Croatie a, elle aussi, accueilli peu de réfugiés, mais c'est surtout le secteur du tourisme qui va traverser de graves difficultés. Elle risque également de connaître un ralentissement des flux d'investissements directs. Au total, son PNB devrait baisser d'environ 1 % en 1999.

 
L'Ancienne République Yougoslave de Macédoine a accueilli 250 000 réfugiés, soit 11 % de sa population. Cette situation s'est produite dans un contexte de chômage déjà élevé, d'où un risque de tensions sociales ou ethniques beaucoup plus fort. Son commerce avec la République Fédérale de Yougoslavie a été sérieusement perturbé, et le PNB macédonien devrait baisser de 4 % en 1999, avec évidemment un déficit budgétaire qui va se creuser.

 
La Roumanie a accueilli assez peu de réfugiés, mais le commerce extérieur roumain a souffert de l'interruption du trafic fluvial sur le Danube. Le coût de la crise est estimé par le FMI à 0,4 point de PIB. La situation pour la Roumanie demeure donc économiquement très difficile.

 
Enfin, c'est le Kosovo, qui est évidemment le plus touché par le conflit avec la Serbie. La Commission avait d'abord évalué les dommages à 300 millions d'euros en février. Ce chiffre est aujourd'hui très largement dépassé. Certains ont parlé de 1 à 1,5 milliards d'euros sur trois ans. Mais il est prématuré de faire des évaluations à ce stade. Par ailleurs, il faudra aussi tenir compte de la Serbie. Il est exclu de la faire bénéficier d'aides internationales tant que le régime actuel sera en place, même si l'aide humanitaire se poursuit.

 
Au total, les problèmes sont très différents d'un pays à l'autre, et leur intensité varie. Pour essayer de sérier les questions qui se posent, trois phases peuvent être distinguées.

 
·        Il faut d'abord organiser la réinstallation des réfugiés. Selon le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés), 600 000 personnes déplacées ont besoin d'une aide urgente au Kosovo. En outre, 500 000 réfugiés installés dans les pays voisins devraient revenir dans les trois mois. Leur retour pose évidemment de nombreuses difficultés pratiques et logistiques, telles que le transport, le déminage, l'approvisionnement alimentaire, les besoins en eau, etc… L'Office d'Aide Humanitaire de la Communauté européenne (ECHO) y travaille, en étroite coopération avec le HCR.

 
·        Le deuxième problème concerne la mise en œuvre la reconstruction. Les destructions ont été très nombreuses et la tâche de reconstruction est vaste. La priorité va à la réhabilitation des logements, ensuite aux infrastructures de transport, d'énergie, de télécommunications, et à la relance de l'activité agricole, puisqu'elle occupe 50 %  de la population. Hier, la Commission a annoncé que dès 1999, elle débourserait au tire du programme OBNOVA, qui signifie reconstruction en serbo-croate, 150 millions d'euros. Ce coût devrait passer à 500 à 700 millions d'euros par an dès l'année prochaine et sur trois ans.

 
·        La troisième phase consiste à préparer la réinsertion de ces pays dans l'économie internationale. Cela implique l'établissement d'un cadre macro économique stable et d'un environnement favorable à l'investissement, pour permettre le développement du secteur privé. Les pays des Balkans sont moins avancés que les Pays d'Europe Centrale et Orientale dans ce que nous appelons "la transition économique" vers une véritable économie de marché. Il va falloir les aider et préparer leur réinsertion dans les échanges mondiaux avec, à terme, un objectif d'intégration dans les structures du l'Union. C'est l'un des objectifs fixés par le Pacte de Stabilité pour les Balkans.

 
Face à toutes ces questions, comment agir ? L'Union européenne essaye de mobiliser tous les instruments disponibles et de mieux les coordonner. En effet, les intervenants sont extrêmement nombreux : les Nations Unies avec le HCR, les institutions financières internationales avec le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale, la Banque européenne de Reconstruction et de Développement (BERD) et la Banque Européenne d'Investissement (BEI), les donateurs bilatéraux avec notamment les Etats-Unis et le Japon, les organisations non gouvernementales (ONG). Tout cela fait un ensemble d'intervenants extrêmement complexe, et la priorité est de coordonner l'aide internationale.

 
Il faut tout d'abord mobiliser tous les instruments disponibles. Quels sont-ils ? Pour l'Union européenne, ils sont principalement au nombre de six. Il y a l'aide humanitaire. La Commission a déboursé 182 millions d'euros depuis le début de la crise, et 196 millions d'euros devraient être débloqués sur la réserve. Il y a ensuite l'assistance technique et l'aide au financement d'investissements et au développement d'infrastructures. Ce sont les programmes PHARE et OBNOVA sur lesquels un effort financier lui aussi très important va être fait. Il y a également les aides budgétaires directes. La Communauté européenne a débloqué 100 millions d'euros d'aide directe au budget des Etats les plus affectés, l'Albanie et Macédoine, pour les aider à faire face au coût des réfugiés. Il y a enfin l'assistance macro financière, c'est à dire le soutien à la balance des paiements, dont ont bénéficié l'Albanie (20 millions d'euros), la Bosnie-Herzégovine (60 millions d'euros) et la Bulgarie (100 millions d'euros). Enfin, l'allègement de dettes s'effectue dans le cadre du Club de Paris, qui réunit les créanciers publics et qui a dores et déjà décidé de différer tout remboursement de dette pour l'Albanie et la Macédoine.

 
Il faut d'autre part coordonner l'ensemble des actions. L'expérience de la Bosnie-Herzégovine a bien mis en évidence du point de vue de l'Union européenne, qu'une telle coordination est absolument nécessaire. Pour les Balkans, cette coopération va avoir trois volets : politique, financier et pratique.

 
Le volet politique relève du Pacte de stabilité adopté le 10 juin dernier pour les Balkans. Il y a un grand nombre  d'intervenants dans ce pacte : l'Union européenne, les Etats-Unis, la Russie, le Japon, les Balkans eux-mêmes, la Turquie, l'Europe Centrale et Orientale, et enfin des organisations internationales ou régionales telles que l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE). L'objectif est de contribuer à la paix, à la stabilité, et au développement économique de la région. Dans ce cadre, un coordinateur spécial sera nommé par l'Union européenne et aura pour mission de promouvoir les objectifs visés. Quant à l'Union européenne, dans le cadre du pacte, elle a la mission de mettre en oeuvre des programmes destinés à soutenir l'Etat de droit et la démocratie, revitaliser l'économie et développer les relations contractuelles dans la région.

 
Le deuxième volet est financier. Le 27 avril dernier à Washington, la communauté financière internationale, qui s'était réunie à l'occasion des réunions annuelles du FMI et de la Banque Mondiale, a décidé de confier à la Banque Mondiale et à la Commission européenne, une mission de coordination de l'aide internationale aux Balkans occidentaux. Il s'agit de mobiliser les donateurs, poursuivre l'estimation des besoins, qui sera mise à jour très régulièrement, d'assurer la cohérence des financements, et de veiller à la bonne mise en œuvre des efforts de reconstruction sur le terrain. Actuellement, un groupe de pilotage à Haut Niveau réunit le Président de la Banque Mondiale, un membre de la Commission européenne chargée des affaires économique et financières, les principaux donateurs (G7) au niveau ministériel, le Directeur général du FMI, les Présidents de la BERD et de la BEI, le représentant des Nations Unies dans les Balkans et le Coordinateur spécial du Pacte de stabilité. Ce groupe de haut niveau va tenir sa première réunion à Bruxelles le 13 juillet prochain pour lancer le processus des conférences des donateurs que nous avons évoqué tout à l'heure.

 
Une première conférence des donateurs qui se tiendra fin juillet, sera centrée plus spécifiquement sur le problème des réfugiés. Une seconde conférence des donateurs aura lieu à l'automne, après une mission d'évaluation sur le terrain. Enfin, une troisième conférence des donateurs pourrait avoir lieu au début de l'année prochaine, une fois que nous aurons une vision d'ensemble beaucoup plus complète de la reconstruction.

 
Autre élément de cette coopération : un support logistique, avec l'ouverture d'un bureau conjoint de la Banque Mondiale et de la Commission à Bruxelles et l'installation mise en place d'un site "web" qui donne accès à une information constamment mise à jour sur la situation des réfugiés, les besoins etc.

 
Le troisième volet est le volet pratique. C'est l'Agence Européenne pour la Reconstruction dont la Commission a proposé hier la création. Cette Agence aura principalement pour mission d'assurer une gestion du programme de reconstruction d'une façon décentralisée et proche du terrain. Elle doit permettre de tirer les leçons de l'expérience de la Bosnie-Herzégovine et faire face aux problèmes qui peuvent se poser pour gérer un programme de reconstruction d'une telle ampleur. L'Agence est une première concrétisation de la volonté de l'Union de tirer la leçon des erreurs du passé, en essayant de mettre en place une structure locale qui pourra agir de façon rapide et efficace. Elle va recruter des experts dans tous les domaines qui seront concernés : ingénierie, déminage, architecture, agronomie… L'Agence pourra agir de manière transparente, et avec toutes les procédures de contrôle nécessaires mettre en œuvre le programme de reconstruction.

 
Pour conclure, je crois que le dispositif mis en place est assez complet, mais également complexe. Vu de l'extérieur, il est parfois difficile de se retrouver dans ces arcanes. Mais il est important de souligner que ce dispositif répond à une très ferme volonté de l'Europe d'être présente dans la gestion de la reconstruction des Balkans. L'objectif n'est pas seulement d'assumer les coûts de la reconstruction, mais d'assurer durablement des conditions de paix et de prospérité dans cette région. Cela va au-delà d'un simple projet économique, c'est un véritable projet politique pour l'Europe avec à terme, une perspective d'intégration des pays des Balkans dans les structures de l'Union européenne. A terme parce que le processus d'élargissement aux pays d'Europe centrale et orientale déjà en cours, est prioritaire pour l'Union. L'approche régionale en faveur de l'Europe du sud-est qui a été récemment adoptée par le conseil des ministres de l'Union le traduit bien. L'idée est aussi de conclure avec ces pays des accords de stabilité et d'association, sous réserve de conditions à respecter en matière de démocratisation, de Droits de l'Homme, d'intégration économique. Il est important de souligner que ceci répond à une très forte volonté politique de l'Union européenne d'être présente dans cette région.

 Yves Bourdillon : Merci madame de Richemont pour cette très riche présentation du double rôle de l'Europe : un rôle de soliste qui va payer et participer au chantier, et un rôle de chef d'orchestre plus difficile à tenir peut-être au vu de l'expérience de la Bosnie-Herzégovine. Monsieur Patrice Dufour va maintenant nous en parler, ainsi que des leçons à en tirer. Vous êtes conseiller à la vice-présidence Europe de la Banque Mondiale depuis 1991, et vous avez contribué à la mise en place des accords de Dayton et au programme de reconstruction en Bosnie-Herzégovine en 1997.

 


COMMENT ORCHESTRER L'EFFORT DE RECONSTRUCTION ?

L'EXPERIENCE DE LA BOSNIE

 

 

Patrice DUFOUR, Conseiller principal à la Vice-Présidence Europe, Banque Mondiale

 Je ne vais certainement pas contredire Laurence de Richemont dans ce qu'elle vient de vous dire. La manière dont est envisagé l'effort de reconstruction et de relance économique dans les Balkans qu'elle vous a décrite correspond tout à fait à ce que nous essayons de faire ensemble et qui tient compte de l'expérience vécue en Bosnie-Herzégovine après les accords de Dayton. La reconstruction de la Bosnie, qui est souvent la référence à laquelle nous nous rapportons pour comprendre la situation  du Kosovo aujourd'hui, diffère dans bien des cas de la situation à laquelle nous sommes confrontés. Je vais brièvement rappeler comment le processus de reconstruction a été engagé en Bosnie-Herzégovine, comment il a évolué au fil des ans, ce qui a bien ou moins bien marché, de façon à voir comment aujourd'hui adapter cet effort à la situation plus complexe du Kosovo.

 
Avant cela, je voudrais revenir sur ce que j'ai entendu sur la Banque Mondiale. Il est vrai que les Etats-Unis sont le principal actionnaire de l'institution. Mais les actionnaires ont mis très peu d'argent au pot commun depuis 1945 -une dizaine de milliards de dollars- qui ont permis de financer 300 milliards de dollars de projets. L'essentiel des ressources de la Banque Mondiale provient des marchés financiers, et sont reprêtés à nos pays membres emprunteurs. Mesurer l'effort des uns et des autres par leur présence dans son capital n'est pas vraiment révélateur, si ce n'est lorsqu'ils sont sollicités pour reconstituer les ressources de l'IDA qui accorde des prêts sans intérêts. Hormis l'Albanie et la Macédoine, les autres pays de la région n'y sont pas éligibles. L'instrument Banque Mondiale est neutre et l'Europe dans son ensemble est son principal actionnaire. Si elle parlait d'une voix unie à son conseil d'administration, elle aurait un poids prépondérant, puisque les pays de l'Union européenne représentent 30 % de son capital. Il est donc important de rappeler que nous sommes aussi une institution européenne, que la moitié de nos ressources concessionnelles vers les pays les plus pauvres viennent de l'Europe, et donc, qu'à ce titre, nous sommes tout à fait concernés par ce qu'il se passe dans le coin sud-est du continent.

 
Revenons maintenant à la Bosnie-Herzégovine qui après le conflit, connait une situation dramatique. Les trois-quarts de sa richesse nationale sont perdus. Elle est endettée à peu près à deux fois de ce qu'elle arrive encore à produire. La Bosnie est de plus confrontée à des dommages de guerre estimés à 20 milliards d'euros (40 selon les équipes locales) ; 80 % de l'électricité ne fonctionne plus, les maisons ont été détruites à 60 %, la moitié des écoles ont disparu, le tiers des hôpitaux sont affectés, et il ne reste que 40 % des vaches - il faut savoir que l'un des premiers projets en Bosnie a été de faire revenir des vaches pour permettre aux paysans de relancer l'élevage. Et de plus, 7000 champs de mines empêchent les paysans de cultiver les champs et menacent les enfants. Nous sommes donc dans une situation dramatique, les défis se superposent.

 
La première chose à faire est de relancer l'économie, avec deux objectifs : aider les gens à retourner chez eux, et ensuite rebâtir les infrastructures.

 
La deuxième priorité est la mise en place des institutions dont ces régions, ces municipalités doivent se doter. C'est un problème extrêmement ardu, surtout dans un pays où l'État central est extrêmement faible, les "entités" très puissantes et la décentralisation extrêmement poussée. Il faut donc rétablir des institutions qui fonctionnent : une banque centrale, un conseil des ministres, une présidence, trouver un drapeau, des armoiries. Il faut ensuite permettre à ce ou ces pays de trouver leur place dans l'Europe et dans l'économie mondialisée d'aujourd'hui. Ce qui est frappant dans le cas de la Bosnie-Herzégovine, même si nous avons parfois le sentiment d'une multiplicité d'acteurs, c'est qu'il y a eu une ligne de conduite assez ferme sur la manière de procéder. Cette ligne a été rendue possible par le travail d'évaluation préalable des besoins, c'est-à-dire que dès la fin des conflits, comme aujourd'hui au Kosovo, la priorité est de définir les besoins et une stratégie.

 
Je comprends très bien la réticence devant les chiffres annoncés, mais je sais comme Laurence de Richement, qu'ils ne sont pas vraiment fiables pour le moment. Ce que nous savons, car cela a été étudié en détail par le Fond Monétaire, la Banque et les autres, c'est l'impact qu'a eu le conflit sur les pays de la région. Il a été chiffré à 2,2 milliards de dollars, mais sera probablement un peu supérieur quand nous aurons fait les additions. Pour ce qui est de la reconstruction proprement dite, la priorité est l'évaluation des besoins, et c'est pourquoi elle parlait tout à l'heure d'une conférence qui aura lieu en juillet 1999 pour une première prise de contact entre les donateurs, pour évaluer les besoins d'urgence, pour démarrer et accompagner le processus de retour des réfugiés chez eux, pour définir les points d'étape pendant l'été et le calendrier du travail d'évaluation de l'impact du conflit sur les Balkans de façon à ce qu'à l'automne, une nouvelle conférence ait des instruments de travail plus fiables.

 
Si je me réfère à l'exemple de la Bosnie, dès le mois d'avril 1996, nous avons eu des estimations très précises des besoins, un chiffre qui a servi de guide tout au long, une sorte de boussole : 5,1 milliards de dollars. Honnêtement, cela aurait pu être 4,8 ou 5,3 milliards, mais à partir du moment où cette somme avait été choisie, le cap devait être tenu. Nous avions dit que ce serait trois ou quatre ans maximum, et le pari a été respecté. Les cinquante pays, les trente organisations qui participaient à ces premières conférences de bailleurs de fonds pour la reconstruction de la Bosnie ont effectivement versé ces montants. Le plus généreux des contributeur est, vous l'imaginez bien, l'Union européenne qui s'est senti une responsabilité particulière pour cette région.

 
Actuellement tout s'organise, des estimations sérieuses sont faites par des équipes professionnelles, et nous voyons la qualité des équipes qui se montent. Bien sûr, nous chipotons un peu pour savoir qui va y aller, mais peu importe. L'important est que nous soyons tous mobilisés par cette tâche, que nous travaillions ensemble, sans que  chacun cherche à tirer la couverture à soi. Nous sommes tous amenés à vivre en partenariat, et il serait dommage de gâcher cet effort par des petites mésententes tout à fait secondaires par rapport à l'ampleur de la tâche.

 
Cette mobilisation ne pourra pas se faire sans ressources. La deuxième leçon tirée de l'expérience bosniaque est que nous ne pouvons pas compter sur des emprunts bancaires classiques, remboursables, pour financer un tel effort de reconstruction. Dans la plupart des cas, les infrastructures ont été bâties à coup d'emprunts. Au niveau par exemple de la Banque Mondiale, la République de Yougoslavie nous doit 1,5 milliard de dollars sur les emprunts qu'elle a fait pour financer des infrastructures qui sont aujourd'hui détruites. L'idée que nous puissions reconstruire en leur permettant de réemprunter n'est donc pas réaliste. De même qu'en Bosnie, le programme de reconstruction a été financé à 96 % par de l'aide concessionnelle, il faut s'attendre, dans le cas du Kosovo et des pays voisins, à avoir une aide qui le soit massivement si nous voulons vraiment avoir un impact. Nous avons vu au sommet de Cologne que l'endettement est un boulet pour le développement et la relance économique, alors ne créons pas, dès le départ, ce boulet. La deuxième leçon est donc que la reconstruction exige une aide concessionnelle.

 
La troisième leçon est que le "hardware" est beaucoup plus facile à faire et à financer que le "software". Pour la reconstruction physique, il faut de l'argent, de bons bureaux d'étude, de bons ingénieurs. Il faut reconnaître que dans ces pays, contrairement à l'expérience que l'on peut avoir ailleurs, il existe une bonne main d'œuvre, une qualité d'expertise professionnelle qui la rapproche de l'Europe de l'après guerre. En apportant les ressources, nous pouvons très rapidement enclencher le processus de reconstruction. La reconstruction physique a progressé très vite dans le cas de la Bosnie. Les visiteurs qui étaient là en 1996 et qui reviennent aujourd'hui se disent que ce n'est plus le même pays. Nous avons financé près de 500 écoles, remis en place près de 100 000 logements, rétabli tous les systèmes d'adduction d'eau, d'électricité, de télécommunication, permis aux gens pour une part de retrouver du travail. Le taux de chômage est passé de 90 % à 35 %, ce qui est encore énorme, mais cependant un progrès. Tout ce qui a été reconstruction physique s'est bien passé, et en l'espace de quelques années, l'argent et l'expertise ont fait la différence.

 
Par contre, les choses sont plus délicates pour la création des institutions locales, et la relance d'une activité économique normale. Les institutions sont un combat qui n'est pas terminé, car créer des institutions représentatives, efficaces et une administration civile qui fonctionne bien est une tâche extrêmement complexe. Dans le cas du Kosovo, qui reste partie prenante de la Yougoslavie tout en étant sous l'administration des Nations Unies, nous sommes confrontés à ce problème de monter l'administration civile à partir de peu de choses. Un défi majeur nous attend, et nous aurons probablement besoin autant de spécialistes d'administration publique que d'ingénieurs pour la reconstruction des institutions.

 
La troisième phase consiste à introduire la région dans l'économie européenne d'aujourd'hui, une économie de marché, où les flux sont libres, où chacun vit en fonction de ses avantages comparatifs. Pour cela, nous aurons une fois encore affaire à des tâches extrêmement complexes, tout un héritage est à digérer. L'expérience de la Bosnie a montré, qu'il est très difficile d'introduire des réflexes nouveaux. Il est dur de demander à changer les références économiques après toutes les destructions, toutes les souffrances. Tout cela montre que nous avons probablement là le défi le plus long et le plus difficile à relever.

 
Dans cet effort, quel peut être le rôle de la Banque au coté de l'Union européenne ? Le premier aspect est l'effort de coordination. Dans le cas du Kosovo, comme celui de la Bosnie, nous aurons à coordonner des dizaines et des dizaines d'organisations. En Bosnie-Herzégovine interviennent 50 Etats, 30 organisations, plusieurs centaines d'ONG, et rien que le fait de rassembler l'information sur la distribution des rôles est une tâche extrêmement lourde. Nous l'avions fait en Bosnie par une base de données qui permettait de relever contrat par contrat à quoi l'argent était consacré, quand les bailleurs de fonds voulaient bien donner cette information. Nous suivions comme cela 80% de l'effort de reconstruction. Quand vous savez que rien que la Banque Mondiale, dans les 700 millions qu'elle a mis dans la reconstruction de la Bosnie, a financé trois mille contrats de reconstructions, vous imaginez combien il peut y avoir de contrats pour un chiffre dix fois supérieur. C'est donc une tâche administrative colossale que de suivre cet effort, et je me réjouis que nous ayons pu, avec la Commission, créer très vite un bureau commun à Bruxelles dont ce sera une tâche majeure.

 
Le deuxième aspect, est la diffusion de l'information. Nous sommes tous à courir après pour savoir ce qui se passe, quelles sont les missions aujourd'hui à Pristina, pour savoir que la FAO au coté du HCR, du PNUD, et de l'Union européenne sont actuellement sur place pour préparer l'administration civile. Et le meilleur moyen de faire ce suivi au quotidien est de diffuser l'information en temps réel sur Internet. Cela permettra, lorsque les contrats seront passés, les prêts accordés, de savoir pour les entreprises où sont les opportunités de marché, et aux bailleurs de fonds de communiquer à leurs pairs ce qu'ils ont l'intention de faire. Nous avons par exemple suggéré de créer, sur ce site, une liaison avec celui du ministère des affaires étrangères français qui, lui aussi, fait un suivi quotidien de ce qui se passe au Kosovo. Il faut ensuite un travail de gestion et de financement des projets. L'Europe a choisi de créer une agence de reconstruction car elle s'est rendu compte qu'il lui manquait une sorte de bras séculier sur le terrain en Bosnie-Herzégovine. Dans le cas de la Banque Mondiale, nous serons aussi amenés à monter des équipes de réalisation de projets, et enfin, une aide de qualité aux autorités locales de tous les pays de la région pour les accompagner dans cet effort de meilleure gouvernance, et de transition réussie vers l'économie de marché.

 
Nous aurons donc là trois défis. Ils sont à mon avis jouables, mais c'est pour l'Europe un enjeu crucial, parce que si cette région ne trouve pas sa place parmi nous dans les années à venir, nous aurons manqué un rendez-vous historique. Il est donc dans notre intérêt à tous de travailler ensemble pour réussir l'effort de reconstruction.

 Yves Bourdillon : Merci monsieur Dufour de nous avoir présenté la complexité du chantier qui nous attend, puisqu'il faudra faire revenir des vaches, déminer des champs, construire des logements, former des juristes, et coordonner des ONG. Je ne sais pas ce qui sera le plus difficile. Monsieur Baumel, vous souhaitez intervenir.

 Jacques Baumel : Je voudrais d'abord remercier tout particulièrement les orateurs que nous venons d'écouter pour leur contribution, qu'il s'agisse de Laurence de Richemont, où de Patrice Dufour. Il était important d'introduire dans notre colloque ce volet essentiel de reconstruction, de relèvement financier, et d'aide de ces pays. C'est un élément qui découle tout naturellement  des évènements que l'on vient de connaître. Je ne voudrais pas pour autant oublier le volet politique et le volet de défense. C'est la raison pour laquelle je suis heureux d'accueillir parmi nous Lluis-Maria de Puig qui préside l'assemblée parlementaire de l'Union de l'Europe Occidentale. Beaucoup d'entre vous savent ce qu'est l'Europe occidentale. Je voudrais vous préciser qu'elle est la seule organisation strictement européenne de défense, à coté de l'OTAN. Aujourd'hui se pose le problème de ses relations avec l'OTAN dans le cadre de l'évolution naturelle de l'Union européenne et d'une identité de défense européenne. C'est un problème fondamental.

 Finalement, nous européens n'avons pas à nous réjouir beaucoup de ce que nous avons fait depuis dix ans dans le déroulement implacable des tragédies d'une partie de l'Europe. Nous ne pouvons pas laisser ainsi, abandonnée à des puissances extérieures, la direction de tout ce qu'il convient de faire pour assurer la paix et la stabilité sur notre continent. C'est la raison pour laquelle l'une des conséquences essentielles de la crise du Kosovo est la mise sur pied d'un pacte européen de stabilité, de paix et de sécurité. Je reprends ce qui a été dit avant moi : la décision de Cologne du 10 juin dernier est capitale. Il faut enfin que les Européens aient une politique de prévention au lieu de suivre les évènements, et de laisser s'envenimer des débuts de conflit, qui finalement quand ils prennent trop d'importance, ne sont réglés que par des frappes aériennes ou par d'épouvantables désastres. Si les Européens, au lieu d'être divisés, s'étaient dès le début mis d'accords pour une force d'interposition en Bosnie, comme l'avaient proposé la France et l'Allemagne, nous aurions évité le drame de Sarajevo. Si dès le départ du Kosovo, l'Europe avait pu établir des structures de prévention, nous aurions probablement pu éviter ce qui vient de se passer, et dans lequel l'Europe n'a joué qu'un rôle mineur. Se contentera-t-elle longtemps de jouer un rôle secondaire dans les grandes affaires de notre continent ? Ce n'est pas souhaitable.

 C'est la raison pour laquelle nous avons trouvé opportun de terminer ce colloque en écoutant le président de l'Union de l'Europe Occidentale. Il a la responsabilité d'une assemblée de plusieurs centaines de députés de toutes les nations d'Europe occidentales. Il tente, avec le secrétariat général et le conseil des ministres, de renforcer la participation de l'Europe aux problèmes de défense et de sécurité dans le droit fil des missions de Petersberg qui nous ont été attribuées il y a quelque temps. Il faut maintenant réfléchir à comment éviter la reproduction de ce que nous avons connu depuis trop d'années. C'est en grande partie pour cela que je le remercie d'avoir bien voulu honorer de sa présence la fin de ce colloque.

 


ALLOCUTION DE CLÔTURE

 

 

Lluis-Maria de PUIG, Président de l'Assemblée de l'UEO

 
Permettez-moi de vous parler des problèmes du Kosovo, même si dans la crise des Balkans, l'UEO n'a pas mené une action prééminente, même si elle est présente et s'occupe de l'organisation d'une force de police démocratique en Bosnie et en Albanie. J'ai moi-même effectué des missions en Macédoine et en Albanie au moment le plus critique de la situation. J'ai pu soumettre des rapports, il y a deux mois, à la présidence allemande, qui était en même temps celle de l'UEO et de l'Union européenne, pour les avertir de la gravité de la situation. Mais l'UEO en tant que telle n'a pas été chargée de s'occuper de ce problème.

 
La première chose que je voudrais vous dire, c'est que cette crise du Kosovo n'est pas finie, bien que nous ayons l'impression, à la lecture des journaux, que c'est le cas. Tout d'abord, nous ne savons pas ce qui va se passer avec l'UCK, avec ces groupes armés kosovars qui prennent des décisions et font des démarches qui ne sont pas claires. Nous ne savons pas ce que va entraîner le retour d'un grand nombre de personnes, surtout s'il est chaotique comme c'est parfois le cas. La situation des Serbes au Kosovo est telle que nous nous demandons si la paix sera possible dans cette province tant qu'il y aura des Serbes, et si ces derniers pourront cohabiter avec les Kosovars qui sont de retour. L'enjeu n'est pas simple, car il s'agit aussi d'un débat non résolu : quel sera l'avenir du Kosovo ? Un Kosovo autonome, et avec quelle sorte d'autonomie, ou un Kosovo indépendant, comme certains le veulent ? Il me semble que modifier les frontières dans les Balkans serait un exercice extrêmement dangereux, qui n'est pas, je crois, dans l'esprit des grands mandataires européens. Mais c'est une question qui est posée. Nous ne savons pas quelles voies vont être empruntées dans les prochaines semaines et les prochains mois.

 
La deuxième chose que je voudrais vous faire remarquer à propos du Kosovo est que l'Europe devra faire un effort énorme, au-delà même de ses possibilités : nous devons reconstruire le Kosovo et même les Balkans. Cela va durer vingt ans ou plus. Je demandais à M. Westerdorp, qui est la plus haute autorité de Bosnie, où sont présentes depuis cinq ans des troupes européennes, quand nous pourrions commencer à retirer ces troupes de la Bosnie. Il m'a répondu : "dans vingt ans, pas avant". En ce qui concerne par exemple la police, qui est un aspect traité par l'UEO, certains nous disent : depuis l'organisation de la police multiethnique, jamais un policier croate n'arrête un délinquant croate ou un policier serbe un délinquant serbe, la réalité est ainsi compartimentée. Voilà des exemples de la gravité de la situation, et elle est si alarmante que nous pouvons imaginer ce qui se passerait dans ces pays si nos troupes et les policiers qui y sont disparaissaient.

 
En ce qui concerne la reconstruction du Kosovo et de tous les pays voisins, nous, l'Europe, l'Union européenne en tête, mais aussi toutes les autres institutions européennes, nous voulons et devons faire un effort politique et économique énorme, et pendant longtemps. Cela ne me gêne pas que nous fassions cet effort. Ce qui me gêne, c'est d'avoir entendu à la radio M. Clinton annoncer que le Plan de stabilité serait à la charge de l'Europe ; c'est aussi que ce soit le Président des Etats-Unis qui nous désigne, que ce soit l'Europe qui paie tout cela parce que les Américains ont déjà payé les opérations militaires. Je reconnais nos responsabilités, mais je ne trouve pas juste que ce soit hors de nos frontières que l'on nous indique ce que nous devons faire.

 
Cela m'amène au fond du problème que je voulais traiter. C'est le débat qui a fait dire, à propos de la crise du Kosovo, aux diverses opinions, hommes politiques, intellectuels : "Où est l'Europe ? Pourquoi cette absence de l'Europe ? Que devrons-nous faire à l'avenir ? Devrons-nous accepter cette totale hégémonie, cette domination de l'autre côté de l'Atlantique ?". Ce raisonnement est un peu injuste, car l'Europe n'a pas été absente. Elle était là, loyale à ses alliances. Personne ne nous a forcés à adopter l'attitude qui a été la nôtre vis-à-vis de Milosevic et de la crise des Balkans. L'Europe était présente. Mais il y a tout de même eu une prise de conscience dans ces débats, une inquiétude est née à propos du rôle secondaire joué par l'Europe dans une crise qui se produisait sur notre continent.

 
L'Europe fait certainement la preuve de son incapacité à indiquer la direction, à manifester un pouvoir d'initiative plus clair. En même temps, nous avons vu naître pendant le conflit les inquiétudes de certains face à des éléments confus, à des avis divergents, à des contradictions qui sont apparues même entre le Pentagone et l'OTAN. Nous avons observé des points de vues différents entre les gouvernements sur la possibilité d'une intervention terrestre, sur l'utilisation de certains armements, les Apache par exemple. Il y a même eu des contradictions entre des gouvernements favorables à une opération terrestre, d'autres qui s'y sont toujours refusés. Mais surtout, on sentait avec inquiétude que les Européens n'étaient pas les décideurs, et que cette opération était en grande partie conduite par les Américains, les directives venant entièrement des Etats-Unis.

 
Ce débat arrive à un moment où il y en avait déjà un sur l'orientation à donner à la construction de la défense européenne. A un moment donné, il y a une dizaine d'années, nous avons essayé de réveiller l'UEO, et commencé à créer des structures en vue de l'organisation d'une vraie défense européenne. Mais une fois encore, nous n'avons pas pu aller vers la défense commune, parce qu'évidemment, les Britanniques ne le voulaient pas. Puis, quand l'Union européenne s'est élargie aux pays neutres, ceux-ci ne voulaient pas que l'Union européenne, qui n'était pas une alliance militaire quand ils y ont adhéré, le devienne pendant la période de jonction du Traité de Bruxelles. Une opposition unissait Britanniques et neutres, qui n'a pas permis d'avancer. Mais dans le même temps, il y a eu des progrès, certains gouvernements européens ont réalisé un effort d'investissement en ce qui concerne l'UEO ces dix dernières années : après la Plate-forme de La Haye, un véritable développement de l'UEO a eu lieu.

 
Je dis parfois que les Européens aiment se flageller, et ne reconnaissent pas les développements positifs : ce que nous avons construit à l'UEO est remarquable. Ce sont des institutions comme l'appareil politico-militaire : le Comité militaire, la Cellule de planification, le Centre de situation, le Centre satellitaire de Torrejón, l'Eurocorps, huit brigades multinationales. Tout cela permet aujourd'hui à l'UEO de disposer de forces dépassant les 200 000 hommes. Ce n'est pas négligeable. Nous avons fait ces efforts, mais la volonté politique de se servir de ces instruments a fait défaut, la volonté d'utiliser l'UEO n'a jamais existé, ni en Bosnie, ni en Albanie, ni dans d'autres crises. S'il y avait eu cette ambition politique, l'UEO aurait effectué une opération militaire à un moment délicat, tout le monde aurait connu notre organisation et se serait peut-être attaché à elle.

 
Mais un jour, les Britanniques ont pris conscience de leur absence du processus de l'euro, et comme ils l'ont proclamé, ils ont ressenti le besoin d'avoir malgré tout une certaine influence en Europe, ce qui serait possible dans le domaine de la défense et de la sécurité, où ils pourraient libérer plus ou moins cet espace, selon leurs vues. Ils ont donc annoncé qu'il fallait donner une dimension de défense à l'Union européenne. Par cette décision, Tony Blair a donné à l'Union européenne une véritable opportunité de repenser et de reconstruire le projet de défense européenne représenté jusqu'à aujourd'hui par l'UEO. Il y a eu les accords de Saint-Malo, de Pörtschach, nous avons avancé. Mais surtout, il y a eu Cologne, où, il y a quelques semaines, les gouvernements de l'Union européenne ont pris des décisions pour donner cette dimension de défense à l'Union européenne, en essayant d'ébaucher un processus d'insertion, et non d'intégration, de certaines fonctions et de certains organes de l'UEO dans l'Union européenne. Peut-être ces décisions sont-elles importantes, peut-être ont-elles une signification ? Nous avons sans doute supprimé le mur qui se dressait encore dans le Traité d'Amsterdam, qui empêchait de donner une dimension militaire à l'Union européenne. Nous avons introduit à l'Union européenne la participation aux missions dites de Petersberg et on a décidé de commencer à transférer les compétences de l'UEO à l'Union européenne.

 
Mais il reste encore énormément de décisions à prendre à partir de la Déclaration de Cologne. Pendant ce sommet, une orientation s'est peut-être dégagée, mais ce que les gouvernements ont décidé n'est pas très clair. Je me demande si c'est un départ ou une renonciation aux accords de Cologne. Nous y trouvons à plusieurs reprises l'affirmation de la volonté de construire la défense européenne, mais lorsque nous arrivons aux démarches concrètes, aux dispositifs politiques, ils ne sont pas de même nature, et vont même dans une autre direction. On y parle du maintien de l'article V du Traité de Bruxelles modifié. C'est essentiel si nous voulons qu'un jour il y ait une défense européenne, car il porte sur la défense collective. Sans lui, il n'y a pas de défense européenne, mais simplement une force multinationale à la disposition d'une autorité pour la gestion d'une crise. A Cologne, la volonté a été affirmée d'assurer ce maintien, mais à côté de l'article V du Traité de Washington, ce qui n'est pas une référence innocente. Nous voyons donc les décisions annoncées, mais pas vraiment les dispositions qui les garantissent. Dans la Déclaration de Cologne, il n'y a aucune nouvelle sur ce que va devenir l'acquis de l'UEO. Nous parlons de l'intégration de l'UEO, mais cette institution représente beaucoup : tout d'abord le traité qui en est la base juridique, mais aussi toutes ses institutions (subsidiaires, organes politico-militaires, militaires, Conseil, Conseil général, Assemblée parlementaire). Nous ne savons pas ce qui va se passer à ce niveau.

 
Certaines démarches apparaissent même comme un recul. Deux semaines avant le sommet de Cologne, j'avais entendu les ministres allemands annoncer leur volonté de jumeler le poste de Secrétaire général de l'UEO et celui de Monsieur PESC. Nous ne comprenons pas pourquoi cela n'a pas été fait puisque c'était annoncé, et, à l'heure actuelle, nous ne savons pas si ce poste va perdurer ou disparaître. Nous ne savons pas plus ce qui va se passer avec le Conseil des ministres de l'UEO. On nous parle du Conseil européen comme la grande autorité, mais on ne sait pas comment va s'exercer cette autorité, puisqu'il y aura un Comité de politique de défense au sein de l'Union européenne. Nous avons l'impression que l'on va dépouiller l'UEO de certaines fonctions et institutions sans procéder à une véritable intégration, susceptible de renforcer des projets européens. C'est pourquoi nous pourrions au contraire en conclure que Cologne peut signifier un affaiblissement du projet européen. L'UEO était jusqu'à présent l'embryon de la défense européenne que nous défendions depuis longtemps. Mais nous ne savons plus maintenant si ces potentialités vont être réduites et même anéanties. En outre, on rencontre chez nous une vraie préoccupation car le type d'intégration décidé à Cologne ne va pas vers une plus grande indépendance de l'Europe dans le cadre de la défense, mais plutôt vers  une situation subsidiaire, complémentaire de l'OTAN.

 
Personne en Europe ne conteste l'OTAN : ni l'UEO, ni les gouvernements. Il convient de noter que les Européens ont fait preuve d'une loyauté totale envers l'OTAN dans cette crise du Kosovo. Aucune prétention ne se manifeste de concurrencer ou de déstabiliser l'OTAN. Bon nombre d'observateurs, parmi lesquels je me trouve, pensent que l'existence d'une Alliance atlantique est parfaitement compatible avec la défense européenne, qu'elle est non seulement compatible mais nécessaire. Ces derniers jours, une délégation de sénateurs canadiens m'a demandé pourquoi une défense européenne était nécessaire en plus de l'OTAN, ajoutant que c'était non seulement une complication, mais aussi une attitude déloyale. Je leur ai répondu que plusieurs fois, ces dernières années, face à une crise, les Américains nous ont dit que cela ne les concernait pas et qu'ils ne bougeraient pas. Rappelez-vous la Bosnie : les Américains n'ont pas voulu intervenir, et l'OTAN ne l'a donc pas pu. Les Européens ont dû mettre sur pied une coalition et envoyer des troupes qui y sont encore. La même situation s'est produite pour la crise en Albanie et une nouvelle coalition européenne a dû être organisée. C'est pourquoi, même si c'est simplement dans le cas où les Américains nous laisseraient seuls, nous, les Européens, avons l'obligation de concevoir un outil de défense européenne, au-delà de l'intérêt que nous pouvons avoir à renforcer l'Union européenne par un élément stratégique de défense et de sécurité. A Cologne, les mandataires européens se sont donnés un an et demi pour prendre les décisions finales. Il faut donc que nous fassions un effort pendant cette période pour éclaircir et mettre sur la table tous les arguments et tous les éléments dont il faut tenir compte, afin de parvenir à la consolidation d'une Europe de la défense.

 
Les Européens ont l'idée stratégique d'un monde multipolaire. Il me semble qu'une large majorité d'entre eux pense qu'un monde unipolaire n'est pas ce qui convient, qu'il faut des équilibres, des alliances et qu'il serait dangereux de tout laisser entre les mains d'une seule puissance. L'Europe, par sa force, par son économie, peut équilibrer un peu les choses. Cependant, cela ne va pas à l'encontre des Américains : ce serait également bon pour ces derniers si nous voulons avoir un avenir de prospérité et de justice sur toute la planète. Mais ce qui nous intéresse, c'est de savoir si nous serons en mesure de prendre nos propres responsabilités. Tout au long de cette année, nous devrons décider si nous voulons réellement une défense européenne ou quelques "petits trous" à côté de l'Union européenne.

 
Ou nous voulons que l'Europe soit maîtresse de son destin ou nous acceptons la situation actuelle, à savoir une subordination, un abandon à ceux qui nous ont garanti pendant des années la sécurité. Je sais que certains gouvernements européens sont pour l'organisation d'une vraie défense européenne, mais j'en connais d'autres qui n'en veulent pas. Ce sera donc le débat qui va marquer l'avenir de l'Europe au cours de la prochaine décennie.

 

Jacques Baumel : A l'issue de notre longue journée, il ne me reste plus qu'à remercier tous les orateurs, et notamment le modérateur qui a eu l'extrême gentillesse d'assurer la direction de ces débats. Je voudrais bien entendu remercier monsieur de Puig qui se bat pour la défense européenne, et qui essaye de monter quelque chose de très solide pour l'avenir. Cette réunion est la dernière manifestation du Forum du Futur pour le semestre. Merci beaucoup.

 


[1] République Fédérale de Yougoslavie