FORUM DU FUTUR


"La Lituanie dans la dynamique régionale

et européenne"

Conférence du 9 septembre 1999


Patrick OLLIER, Vice-Président de l'Assemblée Nationale

  

Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs,

 
Je suis particulièrement heureux de vous accueillir ce soir à l'Assemblée Nationale française. Au nom de Laurent Fabius et au nom de tous les députés je vous souhaite la bienvenue. Je me réjouis de pouvoir ouvrir avec vous un débat sur la place que doit ou que va tenir votre pays dans l'avenir de l'Union européenne.

 
Monsieur le Ministre, vous êtes issu d'une génération politique qui s'est battue pour sa liberté et qui s'est battue très récemment. Il se trouve que Jacques Baumel, le Président du Forum du Futur, fait partie d'une génération qui à une difficile période de la vie de notre pays s'est battu pour la liberté, et avec les mêmes principes que ceux qui vous ont animés récemment. Cette similitude d'état d'esprit n'échappera à personne, et devrait permettre de déterminer des points de convergence forts pour l'avenir.

 
Le Parlement, le Gouvernement et le Président de la République française souhaitent ardemment que la Lituanie soit à même d'entrer rapidement dans l'Union européenne.

Dans ce processus, il y aura forcément des étapes, des interrogations, des phases de progrès notamment sur le plan de l'économie et des finances. Vous avez déjà réussi brillamment certaines de ces étapes, y compris dans l'environnement qui est un domaine auquel je suis très sensible, et je vous encourage vivement à poursuivre tous les efforts déjà entrepris.

 
Ainsi que mes collègues, je souhaite que d'ici la fin de l'année ces efforts soient récompensés en conduisant l'ensemble européen à décider l'ouverture des négociations avec votre pays. Vous avez, en France et dans cette assemblée, des amis qui partagent avec vous cette vision de l'avenir. Il nous revient ce soir, Mesdames et Messieurs, de renforcer la mise en œuvre du processus en déterminant des axes communs de réflexion et des voies de développement. Je souhaite vivement que ce débat soit des plus constructifs

 


 

Amiral Jean BÉTERMIERVice-président du Forum du Futur

 Merci monsieur le Vice-président, Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs,

 
En l'absence de Jacques Baumel qui se trouve actuellement en mission en République Populaire de Chine je suis très honoré d'accueillir pour vous monsieur USACKAS Vice-ministre des Affaires étrangères qui a bien voulu accepter, malgré un préavis très court, de remplacer monsieur PAKSAS, son Premier Ministre, malheureusement empêché.

 
Monsieur USACKAS a joué un rôle très important en 1989, dans une période très sensible de l'histoire de la Lituanie en étant l'un des cofondateurs de l'Union des étudiants. Nous savons à quel point les étudiants ont contribué à l'émancipation des populations des Pays baltes et d'Europe Centrale.

 
Permettez-moi aussi de rappeler les contacts étroits que le Forum du Futur a entretenus, au cours de la décennie 80, avec ses amis au-delà du rideau de fer, en leur offrant une tribune pour faire connaître leurs difficultés, partager leurs espérances et leurs projets.

 
Monsieur USACKAS est juriste et politologue de formation. Au cours de sa carrière, il a notamment été chargé des relations avec l'Union européenne, l'OTAN et l'UEO. En 1996 il a pris la direction des affaires politiques au Ministère des Relations Extérieures de Lituanie. Il est aujourd'hui Vice-ministre des Affaires étrangères, et c'est à ce titre que nous l'écoutons avec la plus grande attention.

 

Vygaudas USACKASVice-ministre des Affaires étrangères.

 Monsieur le Vice-président, Excellence, Mesdames et Messieurs,

 

Je suis très honoré de pouvoir m'exprimer devant cette audience française et je remercie le Vice-président de l'Assemblée Nationale ainsi que le Forum du Futur de cette rencontre qui nous permet de présenter les principaux aspects de la politique régionale et européenne de la Lituanie.

 
Je dois vous informer qu'à cause d'un changement de dernière minute, Monsieur Rolandas PAKSAS, notre Premier Ministre a été retenu par des engagements très importants. Il ma demandé de l'excuser auprès de vous et de transmettre aux organisateurs de cette réunion toute sa gratitude.

 
Auparavant, je voudrais vous parler de ma participation au sommet de la francophonie qui s'est réuni la semaine dernière à Moncton[1] et qui a admis la Lituanie en qualité d'observateur. Je remercie la France qui nous a aidés dans cette démarche. L'appartenance à la famille francophone nous ouvre des voies nouvelles dans le domaine de la coopération politique, économique et sociale, ainsi que des horizons élargis et enrichissants dans le domaine culturel. Je suis persuadé que cette démarche sera utile, autant à la Lituanie qu'à la France, en permettant de développer les échanges culturels et en favorisant l'apparition de solidarités franco-lituaniennes encore plus fortes.

 
A ce propos, je voudrais souligner l'engagement croissant de la France dans les affaires de la région Baltique. Devenue récemment membre du Conseil des États de la Mer Baltique à titre d'observateur, elle a déclaré : "La France entend poursuivre ses efforts pour contribuer au développement de la sécurité de la région Baltique et plus particulièrement contribuer à la préparation de l'intégration européenne des pays candidats à l'ensemble européen dont la Lituanie".

 
Au fil des siècles, la région Baltique a fait l'objet de toutes les convoitises des grandes puissances, il y a eu des tentatives successives de domination, de partage des zones d'influence, ce qui fait que les petits États ont été occupés plusieurs fois dans cette région. A l'heure actuelle, le développement de la région Baltique est des plus rapides en Europe.  La chute du Mur de Berlin, le rétablissement de l'indépendance des États de cette région, leur coopération avec l'Union européenne et avec l'OTAN ainsi que les perspectives d'adhésion de ces États à ces organisations, donnent aux États riverains de la Mer Baltique, de nouvelles possibilités pour renforcer la stabilité et contribuer à leur mieux-être.

 
Nous sommes parfaitement conscients que beaucoup de choses dépendent de nos propres efforts. C'est la raison pour laquelle nous menons à bien des réformes en matière de restructuration, pour améliorer la compétitivité de notre pays et mettre en œuvre les pratiques communautaires. La Lituanie n'a pas de revendications territoriales particulières à l'égard des frontières avec les pays voisins. Avec eux, nous avons signé des accords de bon voisinage : Russie, Pologne, États baltes et avec la Biélorussie nous participons également aux missions de maintien de la paix dans le cadre de l'OTAN.

 
Pour ce qui est de l'intégration dans l'Union européenne, cela représente pour nous une possibilité de profiter de l'expérience accumulée par les États membres de  l'Union européenne, de développer une coopération économique ainsi que dans de nombreux autres domaines. Nous nous fondons sur les mêmes valeurs. Nous estimons que les efforts d'un petit pays comme la Lituanie peuvent être couronnés de succès, si ces efforts s'inscrivent dans le cadre des efforts communs de tous les États européens.

 
Pour ce qui est de notre adhésion à l'OTAN, c'est quelque chose de très important du point de vue politique et psychologique, parce que cette adhésion représente pour nous un sentiment de sécurité dans un environnement qui reste pour le moment assez incertain.

 
Il est bien clair dans l'esprit du gouvernement lituanien et de tous les citoyens lituaniens, que l'intégration dans l'Union européenne et dans l'OTAN, permettra d'accéder aux privilèges et avantages liés à l'appartenance à ces deux ensembles, mais c'est également accepter toutes les responsabilités et devoirs qui en découleront.

 
La Lituanie à l'heure actuelle est un État doté d'une économie ouverte, d'une économie souple qui est en mesure de résister aux pressions concurrentielles. Les infrastructures lituaniennes se modernisent très rapidement, le rythme de ces modernisations est l'un des plus rapides en Europe orientale et centrale. Le port de Klaïpeda qui ne gèle pas en hiver, est relié par des axes routiers et par des réseaux ferroviaires, avec les systèmes de transport des autres États de l'Est. Ce port est particulièrement intéressant pour les hommes d'affaires qui veulent s'implanter sur les marchés russes, ukrainiens, biélorusses et même sur les marchés de l'Asie centrale. Par ailleurs, nous venons de mettre en service un terminal d'import-export de pétrole à Butunge.

 
En  ce qui concerne nos échanges avec l'Union européenne, nous constatons un accroissement ; en 1996 leur part dans le total des échanges représentait 38%, cette année, elle atteint presque 50%. Aujourd'hui, lors de nos entretiens avec votre Premier Ministre Lionel Jospin, nous avons annoncé que le volume des échanges entre la Lituanie et la France a été multiplié par trois au cours des trois dernières années. Pour ce qui est des investissements directs étrangers, le montant cumulé de ces investissements au premier avril de cette année était de 1,74 milliards de dollars américains. Ces investissements ont permis d'améliorer la compétitivité lituanienne et d'accroître les exportations de notre pays vers l'Union européenne. Parfois, nous entendons dire que la Lituanie ne serait pas capable de résister à la pression concurrentielle au sein du marché européen, mais d'ores et déjà, nous constatons que la Lituanie vend avec succès ses produits sur le marché européen.

 
Nous estimons donc que la Lituanie est prête à commencer les négociations d'adhésion à l'Union européenne. Et la Lituanie espère que, lors du sommet d'Helsinki, elle sera invitée à commencer ces négociations. Une telle décision constituerait une très bonne motivation pour notre société. Nous espérons que chaque pays candidat sera évalué en fonction des progrès déjà réalisés et en fonction des critères objectifs définis par le sommet de Copenhague.

 
Les négociations n'ont officiellement pas encore commencé. Nous nous y préparons de façon très sérieuse et nous sommes parfaitement conscients du fait que nous devrons, non seulement transposer l'acquis communautaire, mais également le mettre en œuvre dans la pratique. C'est la raison pour laquelle nous mettons sur pied tout un mécanisme qui permettra de le faire.

 
Nous constatons également que la politique intérieure et la politique étrangère lituaniennes sont définies ensemble ce qui contribue à notre intégration européenne.

 
Nous avons accordé une attention toute particulière à la mise sur pied d'une stratégie en matière d'énergie. Il y a eu aujourd'hui deux réunions très importantes, à Bruxelles et à Vilnius, qui portaient justement sur l'élargissement de l'Union européenne et  la politique énergétique. D'après le plan que nous avons mis sur pied le premier réacteur de la centrale nucléaire d'Ignalina devrait être fermé d'ici l'an 2005. Bien sûr, cela dépendra de l'aide financière des pays du G7 et des États membres de l'Union européenne. Pour le deuxième réacteur, la décision de fermeture sera prise en 2004, dès que nous mettrons sur pied la seconde phase de la stratégie de développement du secteur énergétique. Nous estimons qu'une date réaliste de fermeture de ce deuxième réacteur serait 2009. Le dialogue qui se poursuit dans ce domaine avec l'Union européenne est très constructif et nous nous en réjouissons. C'est un exemple qui montre que la Lituanie "fait bien ses devoirs", si j'ose dire. Nous coopérons de façon constructive avec les institutions de l'Union européenne dans ce domaine, et nous avons été très heureux d'entendre à Paris, lors de nos récents entretiens, que la France soutiendra la candidature lituanienne à Helsinki.

 
Le sommet de l'OTAN qui s'est tenu à Washington a reconnu et a évalué les progrès réalisés par la Lituanie en vue de son intégration ; nous avons salué l'adoption du plan d'élargissement de l'Alliance. Nous espérons que le prochain Sommet qui se tiendra en 2002, traduira dans les faits la politique de la porte ouverte de l'OTAN. Nous espérons que cela confirmera l'intégration de notre pays  à l'OTAN de manière irréversible. Nous souhaitons que l'espace de sécurité et de stabilité soit élargi d'une façon équilibrée vers l'Europe du Sud-Est et vers l'Europe du Nord, et nous estimons qu'au moins un État balte devrait être invité à rejoindre l'OTAN. Si c'est le cas, à ce moment là, l'espace de stabilité serait élargi vers la région Baltique et vers l'Europe du Nord.

 
La Lituanie, par ailleurs, a mis sur pied un projet de développement des structures en matière de défense ; ce projet prévoit et fixe certaines priorités et orientations dont  : la formation des militaires d'après les exigences de l'OTAN, la logistique, le développement des infrastructures. Nous augmentons la part du budget national allouée à la défense. A l'heure actuelle, elle est de 1,5% du PIB et d'ici l'an 2001, elle  devrait passer à 2%. Je pense que la capacité de défense et la Lituanie et sa capacité à participer aux opérations de maintien de la paix pourraient représenter quelque chose de très utile dans le cadre de la nouvelle identité européenne de défense. Mon pays souhaite que cette identité de défense soit définie au sein de l'ensemble européen élargi afin de pouvoir y jouer un rôle accru. De même, une véritable  identité de défense européenne devrait permettre la coopération avec un grand nombre d'États de notre région, et également avec ceux membres de l'Union de l'Europe Occidentale.

 
La crise du Kosovo a montré que la sécurité européenne était indivisible et qu'il s'agissait de notre responsabilité commune ; depuis le début de cette crise, la Lituanie a appuyé les efforts de l'OTAN, de l'OSCE, de l'ONU, qui visaient  à mettre fin à ce conflit et aux violations des Droits de l'Homme. Nous avons participé  aux opérations qui ont été organisées par les organisations internationales, en Bosnie-Herzégovine, en Croatie, en Albanie et plus tard au Kosovo. Nous avons apporté une aide humanitaire et une aide financière aux victimes de ces crises successives. A l'heure actuelle, les Lituaniens participent également aux opérations de maintien de la paix dans les Balkans. Je crois que notre capacité à instaurer une paix durable dans cette région est en quelque sorte un test pour le système de sécurité de l'Europe du XXIème siècle.

 
Dans la région Baltique, nous renforçons notre coopération avec les deux autres Pays baltes, avec les États de l'Europe du Nord, avec la Pologne, et nous resserrons nos liens avec tous les États riverains de la Mer Baltique, dont l'Allemagne et la Russie ; nous essayons d'inclure la Russie dans ces processus qui concernent la région des États riverains de la Mer Baltique. Ceci a été la priorité de la Lituanie dans le cadre des activités du Conseil des États riverains de la Mer Baltique.

 
La coopération bilatérale avec la Pologne, se poursuit de façon très satisfaisante dans les domaines économique, politique et culturel pour lesquels nous avons signé plusieurs accords. La coopération transfrontalière se déroule bien également. D'autre part, nous avons mis sur pied en commun des propositions qui sont relatives à la PESC. Les Lituaniens et les Polonais coopèrent déjà dans le domaine de la défense avec la création d'un bataillon commun appelé LITPOLBAT. Nous menons ensemble d'autres initiatives importantes : un projet d'interconnexion du système de transmission d'énergie électrique ou bien un projet  d'amélioration des infrastructures routières. Nos deux pays sont liés par des liens historiques très forts, c'est que qui explique aujourd'hui cette bonne coopération.

 
Avec la Lettonie et l'Estonie, les deux autres États baltes, nos liens sont également étroits. Nous coopérons dans les domaines de la création des infrastructures, de la prévention de la criminalité, de la défense, de l'action sociale notamment. Tous ceux qui s'intéressent à la sécurité de la région Baltique savent qu'il y a bon nombre de projets qui ont été mis sur pied par les États baltes, tous ces projets s'appellent "BALT-quelque chose". Le mot BALT figure dans le nom de chacun de ces projets.

 
Concernant la Russie et Kaliningrad, la Lituanie souhaite ardemment avoir des relations de bon voisinage et de confiance avec eux ce qui faciliterait l'entrée de la Lituanie dans l'Union européenne. Nous sommes parfaitement conscients du fait que, si la région de Kaliningrad est en retard de développement par rapport aux États voisins, cela aura des conséquences très néfastes. C'est la raison pour laquelle nous menons à l'égard de la région de Kaliningrad une politique d'inclusion et non pas une politique d'exclusion. Nous renforçons déjà notre coopération avec l'enclave de Kaliningrad en matière de contrôle frontalier, création d'infrastructure frontalière, transport et énergie. Nous avons déjà réalisé de grands progrès dans le domaine de la formation. Nous essayons également de coopérer dans le domaine des investissements. A l'heure actuelle, le Premier Ministre russe et le Premier Ministre lituanien essayent de définir ensemble des propositions relatives à ce que l'on appelle "la dimension du nord". Elles doivent porter sur l'énergie, l'environnement, le transport et le commerce. Nous pensons que toutes ces initiatives faciliteront notre intégration rapide à l'Union européenne.

 
Je voudrais souligner l'importance de la dimension de la politique régionale, qui devient de plus en plus importante dans le contexte actuel de l'Europe. Les possibilités et les moyens offerts par le programme PHARE ont un impact très positif sur l'économie de l'enclave de Kaliningrad et de la Lituanie, et par conséquent sur le mieux-être de toute la région de la Mer Baltique. Lors de la présidence lituanienne du Conseil des États riverains de la Mer Baltique, le statut d'observateur a été octroyé à l'Ukraine, ce qui permet d'élargir encore plus les horizons de cette organisation. Il  faut rappeler que notre politique de coopération régionale concerne avant tout les projets en matière de transport et d'énergie. D'ailleurs, ces questions seront traitées les 11 et 12 septembre prochain[2], à Yalta en Ukraine, au cours d'un forum qui réunira les États riverains de la Mer Baltique et les États riverains de la Mer Noire.

 
Avec la Biélorussie enfin, nous essayons d'entretenir des relations qui se fondent sur les principes d'une politique pragmatique pour résoudre un certain nombre de problèmes de démarcation des frontières. Nous encourageons les échanges économiques et commerciaux ainsi que l'émergence d'institutions démocratiques en Biélorussie. Le respect des Droits de l'Homme et le respect des engagements pris sur le plan international par la Biélorussie est quelque chose de capital qui pourrait contribuer à la normalisation des relations de ce pays avec l'Union européenne. Nous estimons que la Biélorussie ne pourra résoudre les problèmes auxquels elle est maintenant confrontée qu'en organisant des élections démocratiques et libres.

 
Les efforts actuellement réalisés par la Lituanie visent à améliorer sa situation économique, ses relations avec les États voisins, pour promouvoir son intégration dans les deux ensembles Europe et OTAN. Il convient que ces efforts soient évalués à leur juste valeur. Grâce à eux, nous espérons que la Lituanie sera bientôt invitée à entamer les véritables négociations pour l'intégration.

 
Je vous remercie de votre attention et je suis disposé à répondre à toutes vos questions.

 


DEBAT

 

Amiral Jean BÉTERMIER

 
Je vous remercie, Monsieur le Ministre, de cet exposé très complet. Vous n'avez pas hésité à évoquer les problèmes les plus sensibles en particulier celui de l'enclave de Kaliningrad. Je suis persuadé que les participants à cette réunion ont de nombreuses questions à vous poser et je me tourne immédiatement vers eux.

 
 

Monsieur Pierre-Louis CAVOLEAU

 
Monsieur le Ministre, nous vous remercions pour toutes les informations que vous nous avez données. Nous savons que dans le passé, la Lituanie a été connectée au système ferroviaire russe. Vous avez dit que votre pays était un axe de communication à la fois avec l'Ukraine, la Russie, les pays d'Asie Centrale, Pologne  et les PECO. Est-ce que vous avez un double système de transport en particulier vis-à-vis de Klaïpeda et vis-à-vis de Kaliningrad ? Comment est organisé votre système ferroviaire ?

 

Monsieur Vygaudas USACKAS

 
Le gouvernement lituanien attache une très grande importance au développement des infrastructures et notre réseau ferroviaire est l'un des domaines prioritaires. La plupart des lignes ferroviaires ont l'écartement aux normes anciennement soviétiques. Avant, l'occupation par l'Union soviétique nous avions un écartement européen. A l'heure actuelle il y a un petit nombre de lignes dont les normes d'écartement sont européennes. Dans le cadre des programmes de l'Union européenne et du G7, nous avons mis sur pied un certain nombre de projets de construction de nouvelles lignes qui relieraient la frontière lituano-polonaise à la ville de Kaunas de même que la construction d'équipements permettant le passage des trains d'une norme à l'autre.

 

 

Monsieur Michel HABIB-DELONCLE

 
Ce n'est pas à proprement parler une question que je voudrais formuler, mais plutôt un commentaire en tant que Vice-président de l'Union Paneuropéenne Internationale et premier Vice-président de l'Union Paneuropéenne de France. Vous savez que l'Union paneuropéenne a toujours milité, depuis avant la première guerre mondiale et sous la direction de "Koudenove Kalergis" pour une union de l'ensemble des États de l'Europe. Nous avons repris cet objectif, notamment au moment de la division de l'Europe par le rideau de fer, ce que nous n'avons jamais accepté, c'est dire avec quelle joie nous avons salué l'indépendance des États baltes. Je vous rappelle qu'à plusieurs reprises à Strasbourg, nous avons eu l'honneur d'accueillir Monsieur Vytautas Lansbergis, le Président de Lituanie.

 
Mon commentaire sera d'ordre général et s'adressera plus à l'auditoire français qu'à l'auditoire lituanien car, Monsieur le Ministre, je pense que ce que je vais dire vous fera plaisir.

 
Nous trouvons étrange la procédure qui a été adoptée pour l'admission des pays candidats à l'Union européenne. En quelque sorte, nous sommes dans un grand et beau restaurant et l'on vous demande de patienter dans l'antichambre avant d'accéder à la salle à manger. Je ne sais pas s'il y a beaucoup de gens qui se rappellent le grand passé du Grand-duché de Lituanie, du temps de la Rzeszpospolita, la Lituanie qui allait jusqu'à Vitebsk et jusqu'aux frontières de l'Empire autrichien. Alors, ce grand pays qui compte dans l'histoire européenne, on le laisse dans l'antichambre tandis que l'on discute pour savoir s'ils sont assez riches pour entrer déjeuner avec les autres. C'est comme cela que l'on a disserté de la Bosnie Herzégovine ou de la Croatie en présence de nos amis irlandais tandis que les Hongrois ou les Roumains qui connaissaient peut-être mieux la situation n'étaient pas là.

 
Nous avons opté, résolument pour l'inversion des priorités qui font que l'on admettrait au moins au salon, là où l'on peut discuter entre soi, les pays candidats, quitte à faire en sorte qu'ils n'entrent dans le domaine économique qu'après les modifications structurelles nécessaires, qui peuvent prendre des années. Cette espèce de domination des pays "riches" de l'Union européenne actuelle qui font attendre les autres en examinant ponctuellement si vraiment ils vont bientôt intégrer tout l'acquis communautaire n'est pas convenable. Ils ont un acquis bien plus ancien que l'acquis communautaire, c'est l'acquis européen. Ce sont des grands pays européens qui ont joué un grand rôle dans la vie de l'Europe. Je voulais simplement apporter ce témoignage ; puisque l'Union à maintenant une vocation politique et une vocation de sécurité et défense, il y a en France et en Europe, des gens qui souhaitent que ces questions soient débattues en présence des représentants des États candidats et non pas en dehors d'eux, alors qu'ils attendent à l'extérieur. Cela me paraît être de la dignité des candidats qui sont des pays meurtris par l'histoire, qui souvent n'ont pas été responsables de la confiscation de leur autonomie et de leur indépendance et qui ont d'autant plus droit à notre considération et à notre respect.

 

Monsieur Vygaudas USACKAS

 
Je vous remercie sincèrement pour cette remarque. La France a apporté un soutien considérable à la Lituanie et aux autres États qui ont été oppressés et dominés par le passé. La Lituanie a proclamé son indépendance en 1990 et nous avons été soutenus par la France. Je souhaite également saluer la présence de Monsieur Venskus (orthographe ?) qui est l'Ambassadeur lituanien auprès des Communautés européennes avec lequel il m'a été donné de travailler. Je suis tout à fait d'accord avec votre remarque et d'ailleurs en Lituanie, nous avons un dicton qui dit : "Il ne faut pas s'engager sur les petites routes lorsqu'il y en a de plus grandes et de plus sûres." Nous devons garder ceci à l'esprit parce que l'objectif premier de la création de l'Union européenne et de l'OTAN était la stabilité en Europe. Il faut faire en sorte que nous n'ayons plus à redouter de nouvelles divisions, de nouvelles frontières ou de nouveaux "mur de Berlin" en Europe. Pour éviter cela, il faut asseoir à la même table tous les pays qui se sont libérés de l'emprise soviétique pour traiter de ces questions avec l'ensemble européen. Cette idée que vous avez évoquée doit absolument être reconnue et traduite dans les faits par les hommes politiques en Europe.

 

 

Monsieur Bruno GABÉLIERRI

 Je prends la parole ici comme représentant d'une association européenne puisque je suis le secrétaire général de l'APRI (association européenne des institutions de protection sociale paritaire de droit belge) dont le siège est à Bruxelles. Je voudrais vous informer que nous avons créé cette association européenne au-delà de l'Union européenne stricto-sensus puisque l'on retrouve des Belges, des Italiens, des Français, des Grecs, des Suisses, et des Bulgares. Nous sommes très heureux d'ouvrir nos portes aux pays candidats à l'intégration à l'Union européenne qui ne sont pas "du premier cercle" comme c'est le cas avec la Bulgarie.

 
Il me semble que la dimension sociale, qui n'était pas présente dans votre discours mais que je ne peux pas imaginer comme absente de vos préoccupations, doit être elle aussi cultivée à l'autre bout du processus d'intégration européenne, et au-delà de l'économique. Elle doit aussi toucher le social pour ces peuples qui ont largement contribué à la grande histoire de l'Europe.

 
Je suis prêt à vous donner toute information sur cette association qui rassemble pour la France l'Agirc, l'Arrco et le centre technique des institutions de prévoyance.

  

Monsieur Vygaudas USACKAS

 Je vous remercie beaucoup. Je me réjouis du fait que vous vouliez avoir un dialogue ouvert avec les États. Je souhaite que nos représentants de Paris ou de Bruxelles prennent contact avec vous afin d'avoir plus d'informations sur cette association.

 

Monsieur Jean-Marc POILOT

 Vous avez parlé de ne pas avoir peur d'un nouveau risque de "mur de Berlin" à propos de l'élargissement de l'OTAN. Ne craignez-vous pas que votre adhésion à l'OTAN provoque un rapprochement de la Biélorussie et de la Russie et recréé de ce fait à la frontière entre ces deux pays, un nouveau "mur de Berlin" ?

 

Monsieur Vygaudas USACKAS

 C'est une question qui nous a déjà été posée lors de nos entretiens pour l'intégration. Notre aspiration à rejoindre l'OTAN n'a pas pour objectif de remettre sur pied une frontière étanche entre la Biélorussie et la Russie, ni en ce qui concerne l'enclave de Kaliningrad, bien au contraire. Cela peut paraître paradoxal mais notre objectif principal est d'avoir des relations de bon voisinage avec chacun de ces pays. Notre adhésion à l'OTAN et les bonnes relations avec ces pays ne sont pas des choses incompatibles. Nous essayons d'œuvrer dans ce sens et de montrer que nous sommes parfaitement conscients de la responsabilité qui nous incombe dans ce domaine et qui découle forcément de notre situation géopolitique. Par exemple, l'enclave de Kaliningrad  a une situation géographique tout à fait unique du point de vue militaire. La Lituanie a réussi à se mettre d'accord avec la Russie sur les modalités du transit entre la Russie et Kaliningrad, via la Russie. Nous avons signé un accord en vertu duquel les habitants de la région de Kaliningrad n'ont pas besoin de visa pour se rendre en Lituanie et réciproquement. Cet accord n'est pas valable pour la Russie "continentale".  Il est de notre intérêt de renforcer la stabilité de l'enclave de Kaliningrad. Il faut que cette région devienne plus ouverte aux investissements et plus ouverte, en général, sur le plan humain. C'est cela qui va renforcer la stabilité, bien mieux que n'importe quel mur ! Notre politique étrangère et notre politique intérieure ne visent pas du tout à construire le mur de Vilnius au contraire, nous nous attachons à bâtir de bonnes relations tout en s'intégrant à l'Union européenne et dans l'OTAN.

 

Amiral Jean BÉTERMIER

 Vous avez dit que les trois États baltes souhaitaient entrer dans l'OTAN. Vous avez également précisé que la Lituanie avait l'intention d'accroître son effort dans le domaine de la défense et de la sécurité en particulier en augmentant son effort de défense de 1 à 1,5 % de son PNB. Est-ce que vous pensez que les acquisitions de nouveaux matériels, c'est à dire pour l'essentiel la transition de matériels anciennement soviétiques à des matériels occidentaux se fera État par État parmi nos amis baltes, ou bien est-ce que vous envisagez de bâtir un plan d'ensemble qui serait plus économique et qui favoriserait votre intégration plus rapide à l'OTAN en termes d'interopérabilité ? Si tel est le cas, est-ce qu'une démarche trop concertée ne risque pas d'inquiéter vos voisins russes ?

 

Monsieur Vygaudas USACKAS

 En effet, nous avons essayé de définir tous ces points. Les équipements militaires ont été définis dans un projet de développement de notre défense. Nous avons pour objectif de mettre sur pied des forces armées qui soient en mesure de résister à une agression potentielle, et à défendre le territoire lituanien. Peut-être avec des alliés, mais il faut également que ces forces armées soient à même de participer aux opérations de la paix ; cela se fait déjà avec la Pologne, le Danemark et les autres États baltes par exemple. Par ailleurs, la Russie qui est membre du partenariat pour la paix participe à des opérations de ce genre. Nous essayons d'améliorer l'interopérabilité en adoptant les standards dans ce domaine. L'objectif de la structure de défense lituanienne est double : participer aux opérations de la paix et assurer la défense du territoire.

 

 Madame Anne-Marie GOUSSARD

 En créant la libre circulation entre Kaliningrad et la Lituanie, c'est la libre circulation entre la Lituanie et la Russie que vous organisez ; est-ce que ceci ne risque pas d'être un frein à votre adhésion à l'Union européenne ?

 

Monsieur Vygaudas USACKAS

 Je dois préciser que l'obligation de visa a été supprimée uniquement à l'égard des habitants de Kaliningrad, et cela ne s'applique pas aux Russes qui habitent dans d'autres régions. Cette précision est importante. Maintenant est-ce que c'est un frein ? Tout dépendra de la situation qui s'offrira à nous à l'avenir. De toutes façons, nos initiatives dans ce domaine seront harmonisées avec les politiques et la position européenne. Maintenant, cette question a été débattue à Bruxelles et nous avons d'ores et déjà dit au Président russe que cette question de suppression d'obligation de visa n'est pas une question définitivement résolue. Nous ne savons pas ce qu'il en sera à l'avenir car il y a beaucoup de facteurs à considérer : en premier lieu, cela dépendra de la Russie, de sa position par rapport à Kaliningrad, de sa capacité à faire face à la crise, de la capacité a contrôler les frontières de part et d'autre, de la position des États membres de l'Union européenne. Mais la Lituanie ne veut pas que cette région  soit de nouveau isolée parce que cela pourrait contribuer à la détérioration de la situation. A l'avenir, c'est une question qui devra être traitée dans le cadre de la PESC.

 

Madame Ugné KARVELIS

 Ambassadeur de la Lituanie auprès de l'Unesco, je souhaite faire une remarque sur les rapports de la Lituanie avec Kaliningrad. Ces rapports sont très différents de ceux entretenus avec la Russie. Je prends pour exemple une action réalisée dans le cadre de l'Unesco. Nous venons de déposer ensemble, une demande d'inscription sur la liste des monuments du patrimoine mondial de l'Unesco, de la bande de sable qui s'appelle Néringa qui appartient pour moitié à la Lituanie et Kaliningrad. C'est un projet qui a été élaboré en commun entre les autorités locales de Kaliningrad et de Nida qui est la ville la plus proche, côté Lituanie.

 

Monsieur Rémy DEGOUL

 J'interviens à double titre en tant que président du groupe Colisée (Comité de liaison pour la solidarité avec l'Europe de l'Est) qui regroupe en grande partie les ONG françaises en lien avec ces pays et d'autre part, comme représentant du Fonds Européen pour la Liberté d'Expression qui a été créé en 1986 à l'initiative de parlementaires français et conjointement avec l'Union européenne, à l'époque pour soutenir Solidarnosc. Depuis, le fonds européen a étendu son activité à tous les pays d'Europe Centrale et Orientale sur trois axes stratégiques à savoir : soutien aux médias indépendants, démocratie locale et formation des élus locaux, développement de la vie associative.

 
La Lituanie est candidate à l'intégration européenne, mais pour cela il faut aussi l'adhésion des citoyens au projet. Le rôle d'une ONG est de développer l'exercice de la citoyenneté dans le domaine humanitaire, éducatif, coopération décentralisée, culturel etc. Quelle est la position du gouvernement lituanien dans ce domaine ? Comment soutient-il les organisations lituaniennes ?

 

Monsieur Vygaudas USACKAS

 La position du gouvernement est très favorable aux ONG. Je ne pourrai pas citer de chiffres mais je crois qu'il y a actuellement près de 200 ONG dans mon pays qui sont régies par des textes précis. Elles sont certainement confrontées à des problèmes financiers, mais le gouvernement et le ministère des Affaires étrangères en particulier, sont en contact étroit avec celles qui travaillent dans le domaine des Droits de l'Homme. Nous essayons d'organiser des séminaires et conférences auxquels nous invitons des jeunes, des étudiants et des journalistes des états voisins. Il y a peu de temps, avec l'université libre de Minsk et une ONG nous avons organisé un séminaire à Vilnius qui portait sur les institutions démocratiques et sur les Droits de l'Homme. Bien sur vous pouvez prendre contact avec notre ambassade à Paris.

 

Madame Anne-Marie GOUSSARD

 En tant que président de la coordination des associations France-Lituanie, (environ une cinquantaine), je voudrais témoigner à la fois de la vitalité des ONG et des associations en Lituanie et de la force des relations en ce domaine, entre nos deux pays.

  

Monsieur Jean-Marc POILOT

 Vous avez présenté un dossier de candidature simultanément à l'OTAN et à l'Union européenne. Est-ce qu'au niveau du gouvernement vous avez fixé une priorité d'adhésion vis-à-vis de l'une ou l'autre des organisations ?

 

Monsieur Vygaudas USACKAS

 Ma réponse est : les deux !

  

Amiral Jean BÉTERMIER

 Dans quelle mesure, la crise économique qui a affecté l'économie russe dans le prolongement de la crise asiatique affecte-t-elle l'économie des Pays baltes et la Lituanie en particulier ?

 

Monsieur Vygaudas USACKAS

 La crise russe a eu un double impact sur notre économie. D'un côté nos échanges avec la Russie ont baissé de façon considérable et certaines entreprises lituaniennes qui par tradition travaillaient beaucoup avec la Russie ont été très pénalisées, mais d'un autre côté il y a eu un impact positif car les acteurs économiques lituaniens ont cherché des débouchés extérieurs en se tournant vers les marchés occidentaux. Ceci a contribué à l'accroissement des échanges entre mon pays et l'Union européenne. Le gouvernement essaie d'aider les entreprises lituaniennes à trouver des partenaires commerciaux en occident car il est difficile pour elles de se lancer à la conquête de vos marchés. Certaines d'ailleurs se sont vues accusées d'avoir fait du dumping. Je pense que ces démarches seront facilitées à l'avenir.

 
L'effet de la crise russe se traduit concrètement par la diminution des recettes du budget qu'il a fallu réviser à la baisse en diminuant les dépenses de l'État.

 

Amiral Jean BÉTERMIER

 Le moment est venu de nous séparer. Je vous remercie vivement Monsieur le Ministre, d'avoir accepter de remplacer votre Premier Ministre. La franchise dont vous avez fait preuve pour exposer les difficultés que vous rencontrez dans un environnement difficile, nous a permis d'en mesurer l'importance. Nous comprenons mieux vos espérances et je suis bien certain que les membres du Forum du Futur et leurs amis présents auront à cœur de vous accompagner en tant que relais d'opinion dans votre marche vers l'Union européenne, en souhaitant que la route ne soit ni trop longue ni pavée de difficultés afin de nous retrouver tous, bientôt, dans la "Vieille Europe".


[1] Ville du Canada

[2] 1999