FORUM DU FUTUR


"Le retour de la Russie"
10 ans après la fin de l'URSS

Conférence du 4 décembre 2001 à l'Assemblée Nationale
animée par :

M. Vladimir FEDOROVSKI, Ecrivain, Professeur de géopolitique

M. Michel GURFINKIEL, Rédacteur en chef "monde" – Valeurs Actuelles, Editorialiste – Wall Street Journal



Jacques BAUMEL

 Le débat de ce soir porte, une nouvelle fois, sur une question d'actualité internationale : la situation en Russie.

Il y a quelques jours, le Président Vladimir POUTINE était interrogé par un grand journaliste américain qui lui demandait si, éventuellement, la Russie pourrait reconsidérer sa position vis à vis de l'OTAN et même, en devenir membre. Ce dernier lui a répondu : "Mais pourquoi pas ?".

Il y a quelques jours encore, Vladimir POUTINE a assisté à un sommet à Shanghai réunissant le Président des Etats-Unis, le Président POUTINE et le Président chinois - ce que personne n'aurait imaginé il y a à peine un an -tous les trois habillés de la veste de soie des Mandarins. Ce sommet est, évidemment, une étape extrêmement importante dans l'évolution de la politique mondiale et de la politique de la Russie. C'est la raison pour laquelle nous avons demandé à Vladimir FEDOROVSKI, écrivain, grand expert des problèmes russes, étant d'origine russe lui-même, de venir s'exprimer. Ce dernier a participé à la création du mouvement des réformes quand le système stalinien a commencé à disparaître. Il a été le porte-parole à Moscou pendant le putsch, au mois d'août 1991, avec Monsieur ELTSINE. Depuis, il vit en France et y poursuit une carrière universitaire et littéraire. Il a écrit de nombreux livres, dont le dernier en date est "De Raspoutine à Poutine".

 
Je suis très heureux d'accueillir également le rédacteur en chef "monde" de Valeurs Actuelles, Monsieur Michel GURFINKIEL. Editorialiste au Wall Street Journal, ce dernier est expert en géopolitique. Il complètera par son témoignage cette réunion, au cours de laquelle nous parlerons de ce que va devenir la Russie, de sa place dans le monde, et des changements importants à prévoir en géostratégie.

  

V. FEDOROVSKI

 Nous débutons sous des auspices favorables car, Monsieur le ministre, chaque fois que vous organisez au Forum du Futur une réunion concernant la Russie, vous posez souvent les problèmes de manière prémonitoire. Votre invitation nous a touché, tout particulièrement en cette période de publication de notre dernier ouvrage aux éditions Odile Jacob, réalisé en commun, par Monsieur GURFINKIEL et moi-même et concernant la géopolitique de la Russie. Ce livre est très significatif pour nous, car nous l'avons commencé pendant le "gorbatchevisme". J'étais alors diplomate, et Michel GURFINKIEL, éditorialiste au Wall Street Journal et rédacteur en chef de Valeurs Actuelles. Ce n'était pas évident. Nous les avons tous cotoyés pendant ces quinze années : MM. ELTSINE, GORBATCHEV et POUTINE évidemment. Notre avis est que la Russie doit, et va retourner sur la scène internationale. Et c'est ce qui se passe en ce moment.

Je suis persuadé que nous venons de vivre une rupture significative : entre l'avant et l'après 11 septembre. Pour la Russie, ce sont les gestes qui comptent. Quand Vladimir POUTINE a décroché son combiné, pour téléphoner à G.W. BUSH, et lui dire : "Nous sommes avec vous", il a posé le problème d'une manière radicalement nouvelle en ajoutant : "Nous faisons partie, nous la Russie, de la même civilisation que vous : nous faisons partie de l'Occident". Le geste était habile. On m'a raconté que le Président BUSH en a été touché, et qu'il aurait répondu : "Que peut-on faire tout de suite en échange ?". V. POUTINE a été alors encore plus habile - et je suis d'autant plus à l'aise de le dire, parce que souvenez-vous, Monsieur le ministre, j'étais souvent critique à son égard - car il a répliqué : "Nous sommes avec vous et nous ne demandons rien".

 
Evidemment, il a tout eu après : les marchandages ont eu lieu, du problème des défenses antimissiles à l'entrée de la Russie à l'Organisation Mondiale du Commerce, dans la nouvelle configuration géopolitique mondiale. Cependant, poser le problème de cette manière là, équivaut à promouvoir une nouvelle donne, au-delà du jeu proprement diplomatique, qui se profile à l'horizon.

 
Première date : le 11 septembre, deuxième date : le 25 septembre, Vladimir POUTINE prononce alors un discours au Bundestag où il propose l'entrée de la Russie à l'OTAN. J'admire son habileté diplomatique de ces derniers jours. En effet, il commença son discours en Russe. Les députés allemands furent au début très sceptiques, car l'interprète n'était pas bon et rappelait "l'officier du KGB qui parle en Russe". Puis, il laissa le discours de côté et commença à s'exprimer dans un allemand parfait. Savez-vous qu'il parle plusieurs sortes de dialectes allemands sans accent ? Il changea de ton pour parler de la géopolitique, de la nouvelle Europe et posa le problème d'une manière nouvelle en évoquant les questions de synergie avec les Etats-Unis, et d'une Allemagne au centre de la nouvelle configuration européenne.

 
Derrière ces négociations, il y a, notamment la base économique de cette nouvelle Europe qu'ils veulent construire. Ils proposent un pacte énergétique de l'Atlantique à l'Oural dont un des objectifs est de sceller les liens entre l'Europe, l'Occident et la Russie. Cet accord permettrait de réorienter l'approvisionnement de l'Europe et surtout de faire doubler l'approvisionnement en pétrole et en gaz, de l'Allemagne et éventuellement des autres pays européens, ce qui, bien sûr, créerait ce grand marché européen et apporterait de nouvelles bases à la coopération économique.

 
Monsieur GURFINKIEL et moi, avons effectué une dizaine de voyages en Russie profonde où nous avons rencontré des gens simples comme de grands dirigeants d'hier et d'aujourd'hui. Nous pensons qu'il existe toujours une dimension géopolitique et historique à cette Russie qui est en train de faire un retour fracassant sur la scène internationale, dix ans après la fin de l'URSS. Pour comprendre, il est nécessaire d'aborder la géopolitique, mais aussi de considérer le profil des dirigeants significatifs d'hier et d'aujourd'hui : MM. GORBATCHEV, ELTSINE et POUTINE.

Sans oublier de poser le problème de la CEI, vestige de l'Empire soviétique d'autrefois et difficile à gérer, ainsi que les crises, en particulier en Asie Centrale.

  

M. GURFINKIEL

 Nous assistons depuis le 11 septembre à une véritable "lune de miel" entre la Russie et l'Amérique. Elle a été marquée de manière symbolique extrêmement forte par le séjour que le Président Russe Vladimir POUTINE a fait, non seulement aux Etats-Unis, mais dans le ranch texan du Président George W. BUSH. Je crois que cette alliance frappe beaucoup les imaginations dans le reste du monde, car pendant près d'un demi-siècle, nous avons vécu avec l'idée d'une confrontation entre la Russie et l'Amérique, même après la désintégration de l'Union soviétique. Le spectre d'un "mauvais retour" de la Russie, c'est-à-dire d'un retour de la Russie à son impérialisme traditionnel, et d'un retour à une nouvelle guerre froide, a pesé sur les relations entre la Russie et l'Amérique, et d'une manière plus générale, entre la Russie et les pays occidentaux, entre la Russie et l'Europe.

 
Je crois que cette rencontre russo-américaine est aussi l'aboutissement ou la réalisation d'un vieux désir. Rappelez-vous ce film célèbre "2001 : l'Odyssée de l'Espace" - dont nous fêtons en quelques sorte les vingt ans cette année - imaginait une coopération spatiale russo-américaine aujourd'hui en 2001. Cela exprimait assez bien l'espoir que les gens, qui vivaient la Guerre froide, avaient d'un après Guerre froide et finalement d'une réconciliation entre les deux "super grands". Ce qui est moins connu, c'est que ce fantasme d'une retrouvaille, voire même d'une fusion russo-américaine, a toujours été extrêmement prégnant dans la culture russe elle-même. Je voudrais en donner deux exemples.

 
Le premier, c'est un roman du célèbre écrivain NABOKOV, publié en 1969, donc pratiquement au moment où Stanley KUBRICK réalisait "2001 : Odyssée de l'espace". Né Russe, écrivain russe, NABOKOV est devenu, à travers les péripéties de l'exil, écrivain américain, tout en conservant un fort attachement à ses origines. Ce dernier est connu pour son livre, à la fois magistral et scabreux : Lolita mais, comme vous le savez, il en a écrit beaucoup d'autres notamment en 1969 : Ada ou l'ardeur. Ce roman se passe dans un pays imaginaire, le Vinland, quelque part entre le Canada et la Sibérie, où fusionnent, tout simplement, la Russie de TCHEKHOV, de TOURGUENIEV, et l'Amérique d'HEMINGWAY ou de FAULKNER. Ce qui est à la fois déroutant, intéressant et amusant.

 
Le deuxième exemple culturel est plus récent, et "plus russe". Il y a trois ans, un film intitulé Le Barbier de Sibérie sortait en Russie. Son auteur s'appelle, MIKHALKOV. Il est issu d'une famille de célèbres artistes russes, étant lui-même un grand cinéaste. Ce film est une exaltation provocatrice de la Russie de l'Ancien Régime et plus particulièrement d'un personnage, contesté par beaucoup d'historiens : le tsar Alexandre III. Père du dernier tsar Nicolas II, il apparaît dans toutes les histoires de la Russie, y compris celles qui ne sont pas de gauche, comme l'un des tsars les plus réactionnaires que la Russie ait connu. A ce titre, il lui est souvent reproché d'avoir préparé, d'une certaine manière, les événements révolutionnaires tragiques de 1917. Ainsi, le tsar Alexandre III, est mis en scène dans ce film et MIKHALKOV, lui-même, joue le rôle du souverain. Ce dernier apparaît notamment dans une scène provocatrice, à cheval, au milieu d'une cérémonie de remise des diplômes aux cadets de la garde impériale. Je crois que tous les thèmes tendant à faire l'éloge, sans restriction, du tsarisme pur et dur sont rassemblés dans cette scène. Cependant, ce film - un grand chef d'oeuvre du cinéma - est, quand on le regarde attentivement, beaucoup plus subtil, car c'est une histoire d'amour compliquée entre une aventurière américaine et un jeune officier russe. De cette idylle naît un enfant. Or, le jeune garçon, qui apparaît ponctuellement tout au long du film, se trouve être un jeune officier, non plus de la garde impériale russe mais du corps des marines américain. Ainsi, je trouve tout à fait frappant qu'un film, au thème ouvertement ultra nationaliste - presque réactionnaire - présente en contre point l'image d'un jeune homme, à la fois russe et américain, et qui sert dans le corps des US Marines !

 
L'art n'est-il pas toujours divinatoire ? N'y a-t-il pas dans cette scène étrange comme un pressentiment de l'alliance russo-américaine d'aujourd'hui ? Il est, en tous les cas, intéressant de voir qu'un artiste, jouant totalement sur la corde nationaliste, ait imaginé cette rencontre, et au-delà de cette rencontre, cette fusion entre l'Amérique et la Russie.

 
Nous avons intitulé notre livre Le retour de la Russie. La Russie, comme beaucoup d'autre pays, a connu des hauts et des bas. Ce qui est frappant, quand on essaie d'étudier l'histoire de ce pays, c'est que les moments de déclin et de remontée sont marqués par des passages abruptes entre le zénith et le néant. Ainsi, l'histoire de la Russie est ponctuée par une alternance de périodes de gloire, d'expansion, de fort impact sur la géopolitique mondiale et d'effondrements.

 
Entre le XVIè et le début du XVIIè siècle, la Russie des tsars Ivan III le Grand et Ivan IV le Terrible, connut une extraordinaire expansion territoriale jusqu'à devenir un "pays continent". Après la mort d'Ivan le Terrible, la Russie entre dans une période de troubles et connaît une crise extrêmement profonde où l'Etat russe semble se décomposer complètement. Il faudra plusieurs décennies à la Russie pour sortir de cette crise et devenir, à nouveau, avec Pierre le Grand, un acteur fondamental de l'histoire européenne.

 
De même, plus ramassée dans le temps, mais tout aussi spectaculaire, est la crise que la Russie a connu en 1917, car il n'y eut pas seulement la Révolution, mais aussi un réel effondrement géopolitique de la Russie. Entre 1917 et 1918, tout comme à partir de 1991, les pays périphériques de la Russie, qui semblaient n'être que des provinces russes, devinrent indépendants les uns après les autres. La Russie sembla redevenir ce qu'elle avait été avant Ivan le Terrible. Puis, en quelques années, sous la main de fer des bolcheviques, l'empire russe s'est quasiment reconstitué géopolitiquement.

Depuis 1989 et 1991, avec la décomposition de l'empire extérieur soviétique, puis l'indépendance de toutes les républiques non russes de l'URSS, la Russie s'inscrirait-elle, à  nouveau, dans un cycle étrange de déclin et de remontée subite ? L'empire russe va-t-il, une fois de plus, se reconstituer rapidement ?

 
Beaucoup de russes l'ont pensé. Ils ont même cru que cela se ferait pratiquement de soi. Ce qui semble être à l'arrière plan de la doctrine de la politique extérieure, proche d'un droit, que la Russie, en fait l'ancienne URSS, aurait sur les pays proches. Cette doctrine a été sans cesse affirmée à l'époque de M. ELTSINE. De même, beaucoup d'occidentaux ne pouvaient se résoudre à l'idée que la Russie n'était plus que la Fédération de Russie actuelle, qu'elle n'était plus l'empire que l'on avait toujours connu, cet empire "plus grand que la face visible de la lune" selon la formule du géographe allemand HUMBOLT.

 
Je crois que, si l'on s'interroge sur les éléments qui ont permis les différentes "résurrections" de la Russie, on comprend l'ampleur de la crise actuelle. La reconstitution de l'empire apparaît même, peut-être impossible, car il faut tout simplement tenir compte de la démographie.

La Russie a été, depuis le Moyen âge, un pays à la démographie particulièrement forte. Lorsque l'on étudie, sur une longue période, les populations de la Russie, on s'aperçoit qu'il y eut une poussée humaine absolument sans précédent, d'abord sur une partie de l'Eurasie, puis sur une partie de plus en plus importante de l'immense espace de l'Eurasie du nord. Sans cette poussée démographique russe exceptionnelle, qui a atteint jusqu'à 200 % d'augmentation au XIXè siècle, c'est-à-dire un taux tout à fait comparable au taux exponentiel que le tiers monde a connu dans la deuxième moitié du XXè siècle ; jamais la nation russe n'aurait pu ni conquérir, ni tenir les territoires importants qui ont été les siens. On constate, bien sûr, que les crises se traduisent par des déperditions humaines considérables : morts à la guerre, de famine, de maladie, déficit des naissances... Néanmoins la vitalité démographique russe était telle que la Russie se reconstituait.

 
Simone WEIL, non pas la femme politique d'aujourd'hui mais la philosophe, avait souligné combien la vitalité du peuple russe transcendait tout, y compris les péripéties du communisme. Après 1945, on assiste encore à un dernier printemps démographique russe. Ensuite, c'est l'effondrement comme, depuis le milieu des années 1960, dans tous les pays européens. Cette chute démographique est même, depuis quelques années, préoccupante, puisque avec moins de 2 enfants en moyenne par femme, le simple renouvellement des générations, c'est-à-dire le maintien d'une population à un niveau donné n'est plus assuré. En Russie, non seulement la chute de la natalité a été plus forte que dans les pays occidentaux, mais elle s'est combinée à une chute, tout à fait exceptionnelle, de l'espérance de vie. Pour une espérance de vie de 80 ans, en moyenne, dans les pays occidentaux, en Russie, cette dernière se situe actuellement, avec une certaine différence entre les hommes et les femmes, entre 65 et 70 ans.

 
La Russie a donc pris un retard considérable par rapport aux autres pays de souche européenne. La combinaison de la chute de la natalité et de la chute de l'espérance de vie, selon les statistiques des Nations Unies, est à l'origine de la baisse de la population russe : de 150 millions d'habitants en 1991, elle compte 147 millions d'habitants aujourd'hui et serait appelée progressivement à décliner jusqu'à tomber à près 110 millions d'habitants seulement, d'ici une trentaine d'années.

 
Je pense que cette chute démographique rend, pratiquement impossible, la reconstitution de l'empire, vers la Baltique, la Mer Noire, la Mer Caspienne, etc. Je pense, également, que la prise de conscience de ce phénomène et de sa concomitance dans les pays européens et en Amérique pourrait être l'un des facteurs conduisant à un véritable retour de la Russie en Occident, lié à la convergence des destins. La Russie commence à mesurer ce manque de substance vitale qui lui permettrait d'empêcher, au-delà des effondrements de 1989 et de 1991, une situation plus dramatique encore, engendrant un recul pur et simple sur la Volga et l'Oural d'ici 20 ans à 30 ans, dans le cas où elle choisirait de ne pas s'appuyer sur le reste du monde euro-américain. Or, si le monde euro-américain est, lui-même, confronté à des problèmes assez similaires, moins dramatiques apparemment, mais finalement peut-être aussi problématiques à plus long terme, il semble prêt à faire des efforts pour que la Russie rejoigne cette famille commune qu'elle avait plus ou moins quittée, pour diverses raisons, dans un passé proche.

 
Bien entendu, c'est une opinion parmi beaucoup d'autres. Vladimir et moi-même en avons beaucoup discuté pendant que nous écrivions notre livre. Lorsque nous avons remis le manuscrit, nous sentions les frémissements de l'alliance russo-américaine. Nous sommes ainsi très heureux de voir, qu'apparemment, notre pari était le bon.

  

V. FEDOROVSKI

 Cette éventualité d'un retour de la Russie, évidemment, n'est pas un pari facile, tant il y a d'handicaps. Tout d'abord, une mentalité héritée du passé, vingt-cinq ans de carrière diplomatique m'amènent à considérer cette période post-communiste comme celle d'occasions souvent manquées et de rivalités inutiles, marquées par la mentalité de la Guerre froide. Cela concerne essentiellement    la politique extérieure de la Russie. Quand M. POUTINE a pris ce virage avec une habilité exceptionnelle, il a dû affronter les réticences de militaires et d'institutions politiques marqués par le passé. Il y est parvenu, mais est-il capable de maintenir le cap ? A titre personnel, je pense qu'il évolue bien. Cependant, on a connu déjà cinq ou six "Poutine" : l'homme du KGB - même si Hélène CARRERE D'ENCAUSSE a dit que "le KGB, c'est l'ENA de la Russie" - l'homme du contre-espionnage, le maire de St Petersbourg, l'homme dans le système eltsinien - d'où viennent ses contradictions d'aujourd'hui, la sortie de capitaux, d'ailleurs, continue en Russie - l'homme de la guerre en Tchétchénie et enfin le Président, disons le "tsar" depuis le 11 septembre.

 
De plus, pour ma part, je considère, qu'à l'intérieur de la Russie, il y a des handicaps difficiles à surmonter, malgré les évolutions depuis l'arrivée de POUTINE au pouvoir, sur le plan économique et sur le plan intérieur. Sur quelles forces va-t-il s'appuyer si ce virage s'effectue ? La base sociale nécessaire est-elle présente ? N'oublions pas que la "période ELTSINE" n'a pas permis la création d'une classe moyenne véritable, propice aux réformes.

 
La Russie connaît une "embolie" économique incontestable. La croissance de l'année dernière se confirmera certainement cette année autour de 6 %. Cependant, le taux de cette croissance a été calculé sur un prix du pétrole multiplié par trois, or depuis, ce dernier a baissé. Des réformes économiques, à l'intérieur de la Russie, ont eu lieu, notamment dans le domaine de l'agriculture avec l'accès à la propriété privée.

Cependant, comme vous le savez, ce qui transparaît dans la presse n'est que le sommet de l'iceberg. La symbiose entre les clans mafieux et la démocratie persiste. M. POUTINE lui-même en a récemment parlé, en mentionnant que la fuite des capitaux continuait en Russie, au rythme de 20 milliards de dollars par an. L'héritage du passé est donc un gros handicap.

 
Il faut dire très clairement aussi que l'arrivée de V. POUTINE a été accompagnée de parrainages très contradictoires dont il faut tenir compte. Vous comprenez qu'ayant été lancé par le système oligarchique d'ELTSINE, il lui ait été difficile de combattre et de prendre ses distances avec ce système. S'il est parvenu à pousser hors de la Russie quelques oligarques en vue, tels que BERISOVSKI ou, dans une moindre mesure, son patron de presse BOUSCEINSKI, le reste du système est toujours intact. Pour le combattre, il a besoin d'alliés. Où les trouver ? Est-ce que ce sont les services secrets ? V. POUTINE a placé des anciens du KGB partout. Vous savez que sur 7 super préfets en Russie, il y en a 5 qui sont originaires du KGB et de l'armée. De même, beaucoup de conseillers viennent de sa maison, et sont tout à fait actifs.

 
Sont-ils capables de suivre le Président ? Vont-ils aller dans le sens de ses réformes ? C'est une question qui se pose. Pour ma part, je connais le poids du pouvoir exécutif suprême en Russie. Les clubs du Kremlin ont une certaine marge de manoeuvre, mais le poids du passé fragilise les actions menées aussi bien en politique intérieure qu'en politique extérieure.

Quant à l'armée, elle fut son alliée en Tchétchénie par esprit de revanche en quelque sorte. Cette guerre a été une réussite sur le plan électoral et, dans une moindre mesure, sur place aussi, même si dans ce contexte de lutte antiterroriste, nous moralisons cette situation. Des liens ont certainement existé avec O. BEN LADEN, et certains pays du Proche-Orient ont contribué aux actions des Tchétchènes.

Quand, il y a quelques jours, V. POUTINE a pris la décision "d'éliminer" les responsables de la disparition du sous-marin nucléaire Koursk, ce dernier a du surmonter les réticences des autorités militaires. Sur qui peut-il s'appuyer dans ce contexte ? Peut-être sur la jeune génération des hommes d'affaires qui est entrain de prendre la relève.

La Russie est capable de se servir de la base sociale mais, le contexte est contradictoire, aussi à l'intérieur de la Russie malgré les avancées économiques, les clivages sociaux sont là : avec 50 % (officiellement 40 %) de la population frôlant le seuil de pauvreté, il existe une Russie à plusieurs vitesses. L'envolée économique récente permettra-t-elle à la Russie d'atténuer ces clivages ? La question se pose alors que le gouvernement annonce des réformes tout à fait significatives.

Le gouvernement du Président POUTINE comprend, non seulement des gens du KGB, mais aussi de jeunes réformateurs de St Petersbourg. Sont-ils capables de surmonter la gangrène, qu'est pour moi, cette symbiose entre la pègre et la bureaucratie. Quelques têtes tombent mais le système est bien là, ce qui suscite questions et inquiétudes.

 
Je pense que la Russie et ses amis d'Occident ont devant eux une chance formidable, celle de construire un monde à la hauteur des défis qui viennent.    V. POUTINE pose des questions simples ce qui est, à mon avis, la meilleure manière d'agir. Elles se résument en ces termes : est-ce que pour la Russie d'aujourd'hui avec son problème démographique, notamment du côté de l'Orient, il est préférable d'avoir les Américains comme partenaires, éventuellement même comme concurrents en Asie centrale, ou de s'appuyer sur des hommes comme O. BEN LADEN ?

 
Bien évidemment, et il est à ce sujet très clair, il pense qu'il faut travailler avec l'Occident, y compris avec les Américains, et ce, sur long terme pour essayer d'approfondir les choses. Cela dit, il ne faut pas se leurrer, le passé ne s'efface pas. Monsieur BIJENSKI a développé la thèse du cordon sanitaire autour de la Russie, comme une sorte de fusible susceptible d'éviter la renaissance de l'impérialisme russe.

 
Quand Monsieur POWELL parle de séisme comparable à la fin de la Guerre froide, il s'agirait des nouveaux rapports entre la Russie et les Etats-Unis. Ces rapports doivent être basés sur l'entente, non seulement politique, mais aussi dans des domaines relatifs aux véritables intérêts nationaux. Ainsi, s'ils doivent concerner le marchandage à court terme, ils doivent aussi porter sur le long terme, dans le sens de l'établissement de bases économiques solides. Les questions de fond tournent autour des "packs" énergétiques, de l'entrée de la Russie dans l'OMC, du règlement du problème de la dette russe, etc.

 
Cependant, notre message est un message de l'espoir reposant sur l'opportunité historique que représente ce retour de la Russie sur la scène internationale.

 
 

DEBAT

 
Premier intervenant

 Messieurs, vous nous avez brossé un paysage géopolitique où il a été beaucoup question de l'Europe et des Etats-Unis. Vous avez évoqué le Moyen-Orient, mais à aucun moment, nous n'avons entendu parler de la Chine. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la manière dont les relations peuvent évoluer entre la Russie et la Chine, dans ce cadre du retour de la Russie sur la scène internationale ?

  

M. GURFINKIEL

 Nous abordons la question de la Chine dans notre livre. La Chine est en quelque sorte l'horizon de la Russie, c'est-à-dire la ligne la plus lointaine. L'expansion russe s'est faite d'Ouest en Est, de la Moskova au grand fleuve Amour, à la Manchourie. Il est certain que le conflit, à la fois idéologique et géopolitique, qui a opposé l'URSS et la République Populaire de Chine pendant une trentaine d'années, jusqu'à la décomposition finale de l'URSS, a révélé des enjeux extrêmement importants à terme. La Chine connaît aujourd'hui une très forte expansion, à la fois économique et technologique, mais également démographique. Il lui est donc très difficile de ne pas regarder vers ce qui a longtemps été considéré comme l'Extrême-Orient soviétique ou comme la Sibérie Russe, et de ne pas considérer cette zone comme un prolongement naturel de son propre territoire, de sa propre réalité nationale. Il est impossible que la Russie ne perçoive pas cette poussée naturelle.

 
Pour l'instant, les deux pays ont plus à gagner dans la coopération que dans la confrontation. On a constaté, pendant les années ELTSINE, ces dix années qui suivirent la chute de l'URSS, que la Russie résiduelle et la Chine ont constamment coopéré, en concluant de nombreux accords économiques souvent sous une forme assez frustre, à tel point que l'on a pu parler d'un troc généralisé entre les deux pays. Il y a même eu un apport de main d'œuvre chinoise très important dans l'extrême Est de la Russie, ce qui pose des problèmes démographiques mais a été toléré sinon même, encouragé par les autorités russes car cet apport a semblé utile sur le moment. On a pu constater, également, une coopération militaire extrêmement poussée entre les deux pays, avec notamment des transferts de technologies militaires importants.

 
Que va-t-il se passer à terme ? La géopolitique se joue toujours à plusieurs niveaux : à court, moyen et long terme. Quelles peuvent être les arrières pensées sur le long terme des Russes et des Chinois ?

 
Il y a plusieurs manières d'aborder cette question.

La première, c'est peut-être simplement de se demander si la Russie d'une part, et la Chine d'autre part, resteront ce qu'elles sont aujourd'hui, c'est-à-dire des pays modernisés, ou occidentalisés ou, partiellement je dirais européanisés, ou bien s'ils iront plus loin, s'ils s'intégreront entièrement, comme par exemple le Japon a pu le faire, à un monde reposant sur des idées de développement économique rapide, de droits de l'homme, de démocratie, de liberté. Si effectivement, la Chine et la Russie évoluent dans cette direction, on peut imaginer que les tensions ne déboucheront pas sur un conflit.

 
Je ne formule en cela aucun voeu à partir d'idées philosophiques, car ces constatations reposent sur des considérations pragmatiques. Le fait est, - et c'est un fait constaté - que les nations occidentales de type libéral ont eu des conflits mais ne se font plus la guerre.

Depuis que des nations évoluent et adoptent "la civilisation" de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord, le recours à la guerre paraît impossible. D'une certaine manière, chacune de ces nations conçoit qu'elle gagne plus à la coopération avec les autres, qu'à une confrontation brutale. Rien n'empêche de penser cela donc, si la Chine continue à évoluer et se libère à son tour de certains restes de totalitarisme qui la marquent encore, et si la Russie revient totalement en Europe. Je voudrais insister sur ce fait, aujourd'hui absolument accepté par les meilleurs esprits en Russie même, que la Révolution de 1917 a été une épouvantable catastrophe du point de vue de la Russie et du point de vue de l'Europe. Le règne de Nicolas II, d'une certaine façon, a marqué l'apogée de la Russie, le moment où elle se développait et accédait à la civilisation libérale bourgeoise, quasiment démocratique, du reste de l'Europe et de l'Amérique du Nord.

 
Donc, si la Russie revient en Europe, et si la Chine, au-delà de son évolution actuelle, devient en quelque sorte un "autre Japon", une société à la fois asiatique et convertie à beaucoup de valeurs occidentales, je pense que l'on peut imaginer que tout ce qui tient du conflit deviendra simplement concurrence et que l'on n'ira pas vers des problèmes plus graves.

En revanche, cette évolution peut ne pas se faire, car rien ne prouve qu'elle doive nécessairement se faire, tant il n'y a pas, à mon sens, nécessairement de vent de l'histoire qui dise toutes les réalités humaines. Peut-être que Samuel HUNTINGTON, lorsqu'il parle du "choc des civilisations", selon la traduction française acceptée, met le doigt sur un problème réel. Il y a peut-être des "isolés" culturels au sein de l'humanité dont on a négligé l'importance jusqu'à présent. Tout restant ouvert, s'il y avait une évolution vers le conflit, il y aurait matière à conflit. La Russie et la Chine sont typiquement dans un rapport d'instabilité géopolitique. A mes yeux, si ces deux pays continuent à prôner une culture politique non démocratique, il y aura conflit, puisqu'il y a matière à conflit.

  

Deuxième intervenant : Hubert KEMLIN

 Je voudrais demander à Monsieur FEDOROVSKI, dans quelle mesure, les nationalités influent et contribuent à mettre la Russie dans une position qui ressemble à celle que nous connaissons aussi ? Car, il existe encore à l'intérieur de la Fédération Russe, un certain nombre de nationalités allogènes. Je pense, en particulier, à toutes les minorités musulmanes vivant sur la frange nord du Caucase, dont les Tchétchènes sont la partie la plus visible, mais également chez les Tatares, etc? Dès lors, comment faciliter le rapprochement ?

  

V. FEDOROVSKI

 Le rapprochement est facilité par un certain nombre de facteurs.

Premier point, la Russie a une tradition de cohabitation avec les musulmans. Depuis Ivan le Terrible, cette cohabitation est une réalité.

 
Deuxième point : ici, l'Islam vire vers ce que l'on peut appeler l'intégrisme. En voyageant, j'ai souvent parlé avec les musulmans. Vous savez que je parle arabe. J'ai, de plus, beaucoup d'amis dans ce milieu. Je suis donc frappé par le fait que la jeune génération, surtout chez les Tatares, qui est une nation tournée vers la Russie, est plutôt portée vers l'économie de marché, et vers la coopération avec l'Occident. Elle n'est pas du tout tentée par les extrêmes.

 
Le problème se pose surtout dans le Caucase et en particulier en Tchétchénie. Pour ma part, je considère qu'il y a eu une erreur de gestion de la crise. Il fallait plutôt utiliser les moyens propres aux services secrets, que le Président POUTINE maniait avec brio. Les choses se sont passées autrement. Le paradoxe de la situation aujourd'hui, est que l'ouverture à l'Occident ait atténué la tension dans cette région. Cette petite ouverture de négociation avec les Tchétchènes n'est pas négligeable. Elle peut aller dans un sens souhaitable. Il faut marginaliser les extrémistes et travailler avec les modérés. On ne peut pas diaboliser tous ces pays. Cela n'a pas été le cas auparavant, historiquement parlant.

Alors je pense qu'en se plaçant dans le cadre de conflit des civilisations, on pourrait faire appel à nos politologues. Les Russes ont su sauvegarder cet esprit de cohabitation historique et pourraient aider à le développer ailleurs.

  

Jacques BAUMEL

 J'aimerais ajouter quelques éléments récents à ce que vient de dire Michel FEDOROVSKI.

Nous avons reçu, il y a quatre jours le Président de la Douma, Monsieur SELESNEV. Ce dernier était accompagné par une délégation très importante dans le cadre de la grande commission franco-russe, créée il y a plusieurs années. Parmi tous les sujets que nous avons abordés, a été évidemment évoqué le problème de la grande transformation de l'ex-Russie soviétique, et notamment la création de grands pays qui se sont brutalement séparés de la Russie. Moscou a envisagé de reconstituer une sorte de famille, dans un cadre assez serré, où vont se maintenir des liens avec ces grands territoires perdus et leurs millions d'habitants.

 
C'est d'ailleurs, la raison pour laquelle, il y a maintenant, à côté de la Douma, une chambre des nationalités qui représente toutes ces républiques nouvellement créées. Certaines ont accepté de participer à ce regroupement, une sorte de "dominion soviétique", d'autres ont résolument refusé. En tous les cas, ce qui est très important, c'est le souci, qu'a la Russie, de renforcer ses liens avec l'Asie centrale soviétique, une région que les Français connaissent d'ailleurs fort peu et qui est probablement l'un des centres géostratégiques importants de demain. Si des pays neufs émergent, ils ont néanmoins un passé. Prenons l'exemple de l'Ouzbékistan. Tamerlan est pour eux, un grand homme, au même titre que Saint Louis ou Louis XIV peuvent l'être pour nous. Tous ces pays sont actuellement confrontés à un problème très précis : la renaissance et l'explosion de l'Islam intégriste et de l'Islam terroriste.

 
Nous avons posé beaucoup de questions à cette délégation soviétique. De plus, à titre personnel, j'ai reçu en tant que maire, une délégation très importante d'Ouzbeks, Rueil étant jumelée avec Boukhara, une des grandes villes d'Ouzbékistan. Cette renaissance de l'Islam est très claire aujourd'hui, peut-être à cause de l'expérience connue par ces républiques, pendant 70 années de laïcisme acharné, durant lesquelles des Imams ont été emprisonnés, la religion mahométane interdite, etc. Les mesures prises ont été extrêmement dures. Mis à part quelques petits réseaux, dont un réseau ouzbek qui vient d'ailleurs de se faire "étriller" dans les opérations autour de Mazar-E CHARIF, il n'y a pas de grands mouvements importants sur le plan islamique. Pourtant, ces nations islamiques représentent une masse énorme ce qui pose un problème pour l'avenir. C'est une immense région proche de la Chine – qui a elle-même ses musulmans, les Ouighours sur les confins occidentaux de la Chine, à côté du Kazakhstan – divisée en quatre ou cinq républiques musulmanes. Elles contrôlaient l'éternelle route de la soie parcourue aujourd'hui, non plus par des chameaux, mais par des poids lourds de 100 tonnes sur des chaussées bitumées. Ces régions sont une source de ravitaillement énergétique futur considérable. Elles représentent même, en quelque sorte, l'avenir de l'énergie en matière de pétrole ou de gaz. Quand les réserves américaines et peut-être saoudiennes auront disparu, c'est là qu'on les trouvera.

 
On vient de révéler, il y a à peine quelques mois, au Kazakhstan, en bordure de la Mer Caspienne, le plus grand gisement de pétrole et de gaz jamais découvert. Une bataille énorme s'est engagée entre les grands trusts pétroliers américains et anglais notamment, bataille dans laquelle, malheureusement, nous ne jouons qu'un rôle très minime.

Il y a là un problème spécifique et, comme l'a souligné M. FEDOROVSKI, il serait intéressant de savoir comment ces républiques, essentiellement musulmanes, mais d'un Islam qui n'a rien à voir avec l'Islam extrémiste arabe, sortiront du laïcisme soviétique marxiste et comment elles pourront participer, pour l'avenir du monde, à un équilibre géostratégique ?

 
Je pense qu'il est très important d'analyser cela, c'est la raison pour laquelle, dans le but de poursuivre cette réflexion, nous organisons une conférence le 24 janvier prochain, ici même, sur la Chine avec l'un des meilleurs spécialistes des affaires chinoises : le Général EYRAUD. Ce dernier a dirigé longtemps des services de recherche avec la Chine. Il est l'un des meilleurs spécialistes et sera entouré de deux ou trois experts des problèmes chinois.

 
Enfin, je pense qu'il nous faut maintenant remercier Messieurs FEDOROVSKI et GURFINKIEL d'avoir bien voulu venir jusqu'à nous, pour nous énoncer les grandes propositions qu'ils font dans leur livre. Le retour de la Russie est un livre très intéressant à lire à l'heure actuelle, compte tenu notamment des évolutions récentes et de la volonté de la Russie de reprendre sa place, non seulement au Moyen Orient, ce qu'elle est entrain de faire, mais presque partout dans ses anciennes zones d'influence.