FORUM DU FUTUR


"La lutte contre le terrorisme géostratégique"
Colloque du 11 mars 2002 à l'Assemblée Nationale
animé par :

Amiral (cr) Jean BETERMIER, Vice-Président du Forum du Futur

 M. Jean-Louis BRUGUIERE, Magistrat au Palais de Justice de Paris

 M. Roland JACQUARD, Président de l'Observatoire International du terrorisme



Jacques BAUMEL

 Nous évoquerons aujourd'hui l'un des grands problèmes de notre époque : "la stratégie" d'un nouveau terrorisme, appelé "Hyperterrorisme" par notre ami François Heisbourg, en présence de M. Roland Jacquard, Président de l'Observatoire International du terrorisme, connu pour ses articles, les campagnes qu'il a menées, et pour son expérience tout à fait exceptionnelle du terrorisme à travers le monde, ainsi que de M. Jean-Louis Bruguière, Premier Vice-Président du Tribunal de Grande Instance de Paris, chargé de l'instruction et de la coordination antiterroriste et de l'Amiral Jean Bétermier.

 
Le monde a basculé depuis le 11 septembre même si l'on ne s'en aperçoit peut-être pas dans la vie quotidienne. Nous avons changé d'époque.

Pour la première fois, l'Amérique est frappée au cœur. Malgré sa participation à un certain nombre de conflits, et notamment aux deux dernières Guerres mondiales, elle n'avait jamais été touchée ainsi. Raison pour laquelle la riposte a été d'une telle envergure et a caractérisé le peuple américain dans sa guerre du "Bien contre le Mal".

Cet événement est à replacer dans une perspective américaine et mondiale. En effet, quelques hommes sont parvenus à affecter le capital humain et économique de la première puissance mondiale, ont détruit le symbole du "capitalisme triomphant" et ont introduit, dans l'esprit américain, un certain nombre de réflexions tout à fait nouvelles.

De plus, autre fait nouveau : les Etats-Unis sont parvenus à mobiliser la plupart des grands Etats. En effet, dès le départ, plus de cent d'entre eux ont approuvé, à l'ONU, l'action des Etats-Unis et, dans les jours qui ont suivi, quarante Etats ont offert le survol de leur espace aérien. Dix ans plus tôt, contre l'Irak, le père de G.W. Bush, n'avait obtenu le soutien que d'une vingtaine d'entre eux.

La Russie, notamment, fait exceptionnel, s'est ralliée dès les premières heures aux Etats-Unis, alors qu'elle avait observé une position très réservée, voire même hostile vis à vis de l'intervention en Irak.

  

Jean BETERMIER

 "Hyperterrorisme" ou terrorisme géostratégique ?

Alors que le terrorisme visait jusqu'à maintenant à impressionner beaucoup de monde avec le minimum de moyens, "l'hyperterrorisme" vise à provoquer le maximum de dégâts en utilisant les possibilités de destruction massive qui lui sont offertes par notre époque.

L'hyperterrorisme est probablement né le 20 mars 1995, lors de l'attaque chimique des passagers du métro de Tokyo par la secte Aoun, mais ce n'est que le 11 septembre 2001 qu'il a pris une dimension géostratégique en raison de son organisation, de ses implantations dans de nombreux pays, et de l'ampleur de ses conséquences humaines, économiques, stratégiques et politiques.

On remarquera que, dans les deux cas - Tokyo ou New York -, les revendications sont difficiles à interpréter et paraissent être davantage d'ordre eschatologique que politique. Je me souviens de l'une des communications de M. Edouard Sablier, disant qu'après tout : "si rien ne meurt sous le soleil, on peut se souvenir de l'action des zélotes".

On ne peut que constater les modifications produites dans l'ordre international par ces événements. L'objectif de cette réunion n'est pas de réfléchir sur les causes de la crise actuelle, mais d'examiner les conditions de la lutte anti-terroriste en nous limitant, faute de temps, aux aspects juridiques et militaires, tout en étant bien conscients qu'une crise de cette envergure appelle des politiques plus globales prenant en compte, entre autres, les dimensions économiques et culturelles.

 
M. Jacquard, expert international, auteur d'un livre remarquable consacré à Al Qaïda : Au nom de Ben Laden, a accepté de nous aider à mieux connaître et comprendre ce type de menaces.

Le Juge Bruguière, nous fera bénéficier de sa longue expérience de la traque des mouvements terroristes.

M. Marsaud, ancien magistrat spécialisé - qui avait accepté de contribuer à nos débats en venant évoquer la vision du monde de l'entreprise, de ses attentes et de ses possibles contributions à la lutte anti-terroriste, tout au moins, aux moyens d'en limiter les effets - ne pourra malheureusement pas nous rejoindre.

  

Roland JACQUARD

 L'organisation Al Qaïda a été fondée par Ousama Ben Laden avec l'appui d'islamistes de différentes nationalités, notamment égyptienne. C'est une organisation différente de toutes celles avec lesquelles les services anti-terroristes ont eu à traiter ces dernières années.

  

La spécificité d'Al Qaïda : l'importance du "religieux"

 Al Qaïda est une organisation qui s'appuie sur un terrorisme irrationnel, difficile à prévoir, à combattre, à pénétrer, puisque c'est un terrorisme fanatique qui trouve ses racines et son essence dans des textes religieux : les fatwas. Ces directives religieuses sont émises depuis le sommet de la hiérarchie, dans un premier temps, à l'organisation d'Ousama Ben Laden, une sorte de conseil des sages d'Al Qaïda, puis elles redescendent ensuite sur les différents membres des réseaux de cette organisation.

L'importance religieuse de ce terrorisme doit être étudiée avec soin. Il eut été impossible, par exemple, pour l'organisation Al Qaïda, de donner des instructions depuis l'Afghanistan à des terroristes, de telle sorte qu'ils réalisent l'opération du World Trade Center, si cette action n'avait pas été légitimée par un ordre religieux.

Le Coran interdit le suicide, mais comme le texte sacré peut être discuté, il est d'une grande flexibilité. Ainsi, curieusement, trois mois avant l'attentat du World Trade Center, des discussions théoriques avaient tourné autour de cette question, notamment sur des sites internet intégristes (il en existe des dizaines de milliers dans le monde), et cela, sans que les services américains n'aient remarqué quoi que ce soit. On réalise, aujourd'hui, que tout était pratiquement annoncé à l'avance car, sur au moins deux sites intégristes connus, des Oulémas avaient donné l'autorisation de mener des opérations "suicide", si cela devait conduire à défendre la religion islamique menacée dans ses fondements. Bien sûr, ils ne précisaient pas à quel moment, ni où, ces actes kamikazes devaient avoir lieu, mais c'était déjà une première indication soulignant l'importance de l'ordre religieux dans cette organisation.

J'ouvre, à ce propos, une parenthèse. Je lis souvent dans certains journaux qu' O. Ben Laden pourrait aujourd'hui être réfugié ici ou là. Cela ne correspond pas non plus à la réalité islamique. Quand on a commencé le Jihad en un lieu, on doit y rester, sauf si l'on dispose d'un ordre express d'un conseil des Oulémas. Donc, si O. Ben Laden est toujours vivant, il se trouve, probablement, en Afghanistan ou dans les zones frontalières avec le Pakistan.

 

La  notion religieuse est très importante, car quel que soit le destin de      O. Ben Laden, il n'est en quelque sorte que le fondé de pouvoir d'autres chefs religieux au-dessus de lui. Les racines de ce terrorisme se trouvent malheureusement dans certaines organisations religieuses, certes minoritaires, dans le monde du Golfe Persique mais dont les chefs religieux ont légitimé de tels actes. Je suis membre d'une mission d'experts à l'ONU, plus précisément au Conseil de Sécurité, nous analysons des textes retrouvés sur place. Dans nombre d'entre eux, émanant d'entités religieuses, nous retrouvons l'existence de fatwas légitimant ces actions. Cela montre, qu'avec ou sans O. Ben Laden, l'organisation Al Qaïda continuera à fonctionner. Un texte, notamment, souligne cela parfaitement, je cite: "O. Ben Laden n'est qu'un religieux qui combat avec nous parmi les autres. Après lui, l'organisation va continuer". Raison pour laquelle il est si difficile de combattre ce genre de terrorisme fanatique, minoritaire dans le monde arabe musulman et même islamique.

Je rappelle aussi qu'il faut se garder de tout amalgame entre islamiste intégriste, fondamentaliste et terroriste.

De plus, une collaboration entre les pays du Golfe et les Etats occidentaux s'est vraiment instaurée depuis le 11 septembre et elle fonctionne aujourd'hui parfaitement.

Un phénomène transnational

 Parallèlement à ce conseil religieux, l'organisation Al Qaïda repose également sur des chefs militaires, pour la plupart égyptiens, membres du Jihad ou de la Jamaah Islamiyah. Ces personnes avaient déjà des organisations à l'extérieur. Pour la plupart, ils ont fuit après les attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, en 1998, et ont, par la suite, recruté des militants dans tous les combats où l'Islam, selon eux, était menacé. Ainsi, c'est une organisation aujourd'hui transnationale, composée d'islamistes ayant combattu en Bosnie, en Afghanistan, en Tchétchénie, en Algérie, etc., avec notamment le groupe islamiste saddafiste, qui continue probablement à fournir aux réseaux d'Al Qaïda, un certain nombre de ses composantes européennes.

 
Ce phénomène transnational n'a pas été, avant le 11 septembre, bien analysé par les Etats-Unis. Les américains étaient restés à d'autres notions sur le terrorisme. Ils se méfiaient plutôt des Rogue States comme l'Irak ou l'Iran, alors qu'en France, les services d'espionnage et de contre-espionnage, notamment la Direction de la Surveillance du Territoire et la Direction Centrale des Renseignements Généraux, avaient, depuis de très nombreuses années, perçu l'arrivée de ce genre de terrorisme. Dès 1985, la DST avait fourni des rapports indiquant l'existence de camps d'entraînement en Afghanistan, précisant que de nombreux européens, parfois même des français, s'y rendaient et qu'une organisation était en train de créer ses ramifications un peu partout. Elle avait mis en garde les autorités de l'époque. Depuis, la DST qui travaille en permanence avec les juges d'instruction, comme le Juge Jean-Louis Bruguière, n'a cessé de connaître de mieux en mieux ce type d'organisation. De plus, les Renseignements Généraux ont réalisé un maillage systématique du territoire, après les attentats de Paris de 1995, ce qui leur a permis d'avoir une bonne connaissance des milieux terroristes islamiques. Cette connaissance nous a probablement permis d'éviter un certain nombre d'attentats en France, même s'il y a eu des menaces réelles, notamment lors de la Coupe du Monde de football en 1998. On retrouve d'ailleurs, aujourd'hui, dans les camps américains de Guantanamo, parmi les français membres d'Al Qaïda, des personnes qui, alors, avaient été impliquées dans des réseaux.

L'existence de tous les réseaux européens, démantelés depuis le 11 septembre, souligne combien cette organisation est tentaculaire, trouvant constamment de nouvelles recrues parmi les groupes combattants algériens mais aussi auprès de marocains, tunisiens... L'Ambassade américaine à Rome, a été visée plusieurs fois. En France, des attentats-suicides ont été déjoués. Les services anti-terroristes français ont démantelé et continuent à démanteler un certain nombre de réseaux.

 
Cette organisation est particulière à Al Qaïda qui, finalement, recrute un peu partout tant elle voit arriver vers elle, agissant comme une force d'attraction, des islamistes issus de tous les pays. On a retrouvé des documents attestant de l'entraînement dans des camps de chinois, de turcs, de kurdes, de libyens, d'algériens, de marocains, de pakistanais, de turkmènes, d'ouzbeks, etc.  Ainsi, une véritable internationale intégriste s'était créée autour d'Al Qaïda.

  

Une organisation "techno-terroriste" structurée

 Cette organisation est aussi extrêmement dangereuse car, contrairement aux nombreuses photos ou films qui nous ont été montrés à la télévision, les vrais combattants d'Al Qaïda ne sont pas habillés de haillons, pieds nus et armés de vieilles kalachnikovs. Les maillons forts de l'organisation, présents dans une soixantaine de pays et comptant environ cinquante à soixante mille sympathisants, sont structurés en associations clandestines, en réseaux opérationnels, susceptibles de frapper à n'importe quel moment. L'organisation fait appel à des ingénieurs en télécommunication, des experts en informatique, spécialistes d'Internet et capables de dissimuler des messages. Or, il existe des milliers de sites intégristes. Il est donc très difficile de se retrouver dans cette masse de documents qu'il faut traduire. Ainsi, souvent, quand la solution du problème a été trouvée, il est déjà trop tard.

 
Un certain nombre de groupes terroristes correspondent via les cyber cafés. Al Qaïda, aujourd'hui sans nouvelles de ses chefs, essaye de se restructurer, en utilisant des cyber cafés installés dans les zones pachtounes ou à Peschawar au Pakistan. Ainsi, cette organisation a, malheureusement, su recruter des personnes très compétentes dans le techno-terrorisme. Prenons les CD-Roms, par exemple, ce sont de réelles armes de guerre ! Pour en fabriquer plusieurs, cela coûte environ 300 $. Leur diffusion est ensuite très facile. L'utilisateur a simplement besoin d'un ordinateur. Le CD-Rom que voici s'appelle L'encyclopédie du Jihad. Il en existe deux versions.

La première, plus simple, est distribuée, dans les camps en Afghanistan, aux maillons faibles de l'organisation, c'est-à-dire à ceux dont on ne pense pas qu'ils pourront un jour organiser des attentats de l'envergure de ceux du            11 septembre. A l'intérieur, on vous explique comment étrangler quelqu'un, mener une guérilla urbaine, faire sauter un tank, diffuser de la propagande, surveiller des objectifs. C'est un véritable manuel du terrorisme islamique international. Cet outil, mis entre les mains d'un réseau même peu opérationnel, peut être extrêmement dangereux.

La seconde, plus élaborée, est distribuée aux maillons forts de l'organisation, c'est-à-dire ceux, dont on sait qu'ils pourront être des agents dormants pendant de nombreuses années mais, à qui l'on demandera un jour de mener une opération du type World Trade Center. Sur ce CD-Rom, on vous montre comment mener une guerre biologique ou chimique. Le processus de fabrication d'une "bombe sale" radiologique composée de déchets nucléaires, ou celui d'une bombe chimique utilisant des liquides explosant lorsqu'ils se mélangent, est expliqué en détail, tout comme le recours à des méthodes plus basiques comme : mettre du poison sur des poignées de porte, etc.

 
Tout cela a été vérifié ces dernières années par différentes instructions, notamment, dans l'affaire Khaled Resam, cet algérien arrêté à la frontière entre les Etats-Unis et le Canada. Le Juge Jean-Luc Bruguière et la DST connaissaient très bien l'existence de camps d'entraînement de ce type en Afghanistan, notamment celui de Darounta. Des satellites, anciennement américains, avaient observé, pendant de nombreux mois, ce lieu où l'on apercevait des animaux morts. Des expériences avaient été menées sur des chiens auxquels des poisons avaient été inoculés. Nous avons retrouvé un document en Afghanistan, montrant comment utiliser un produit extrêmement dangereux appelé Botulium. De même, un autre document d'archives signé Abou Kattap - ce nom est le pseudonyme d'un égyptien responsable de la brigade chimique d'Al Qaïda, en relation avec des Tchétchènes et des Ouzbeks -  montre, comment ce dernier avait mis au point un certain nombre d'armes chimiques. Il y avait, également, trace de la recherche menée par Al Qaïda pour créer une arme radiologique. Fort heureusement, il ne disposent pas de la technologie pour faire une bombe nucléaire, mais ils ont pu fabriquer, ou tester, quelques bombes radiologiques sales. Ces dernières sont fabriquées à partir de déchets nucléaires, ou même de produits disponibles dans des laboratoires ou des hôpitaux, comme le Césium, des produits utilisés en radiothérapie, etc. De nombreux documents de ce genre ont été retrouvés dans les camps en Afghanistan.

 
Al Qaïda prépare déjà le terrorisme du futur. Cette menace doit être prise en considération. Le dernier rapport du Conseil de Sécurité des Nations Unies, fait état d'un certain nombre de documents, trouvés en Afghanistan, décrivant l'existence de missiles sol-sol, tels que des Scud B-17 et des Frog 7 d'une portée  de 300 et 70 km, mis à disposition de l'armée des Talibans. Cette armée avait, depuis le mois de juin, complètement intégré Al Qaïda et était entre les mains de O. Ben Laden qui avait pris le dessus sur le Mollah Omar.

 
Or, des missiles équipés de têtes classiques peuvent l'être aussi de têtes chimiques ou nucléaires. Le Conseil de Sécurité écrit : "on ne sait toujours pas si ces missiles sont opérationnels et où ils se trouvent. On n'en a retrouvé aucun." D'après les dernières informations dont dispose le Conseil de Sécurité, il y avait, avant l'offensive de la coalition, une centaine de missiles Scud et au moins quatre unités mobiles de lancement. Ces armes ont très bien pu être transportées ailleurs, avant ou même après le 11 septembre, dans la panique générale. Cette idée est renforcée par la mise à jour de complicités au sein des services secrets pakistanais. Ces derniers ont dirigé un certain nombre de convois, à la hâte, à travers les différentes frontières pour aider des réseaux d'Al Qaïda.

 De plus, les Talibans possédaient des stocks d'obus chimiques, des projectiles de gaz Sarin, de VX, etc. qu'ils pouvaient tirer à partir de canons M46 de 130 mm.  Aucun de ces produits n'a encore été retrouvé. Le risque qu'ils aient été transportés ailleurs existe bel et bien, à moins qu'ils ne soient enfouis dans l'une des huit cent grottes dénombrées en Afghanistan.

 
Nous devons rester prudents. Toutes ces armes dites de destruction massive pourraient être un jour - à moyen terme - utilisées par Al Qaïda, car elle a formé des gens en ce sens. Ceci devait probablement faire partie d'une seconde vague de terrorisme. Aux Etats-Unis, ils avaient commencé à prendre des cours de pilotage sur des avions pulvérisateurs de pesticides pour assainir les terrains agricoles...

  

Un terrorisme de masse

 Autre élément permettant de comprendre la dangerosité d'une organisation telle qu'Al Qaïda : ils ont utilisé, pour perpétuer l'attentat du 11 septembre, des gens qui n'étaient pas d'un niveau exceptionnel et qui, ainsi, se sont fondus dans la population américaine en vivant normalement pendant des mois, voire des années, tout en restant cloisonnés jusqu'au bout. Il n'y a eu aucune fuite sur ce réseau mené par Mohamed Hattah.

 
On s'aperçoit, qu'avec ce genre de terrorisme de masse ayant recours à des kamikazes, une vingtaine de personnes suffit pour frapper au cœur la principale puissance du monde, tuer 4 000 personnes, traumatiser psychologiquement, financièrement et économiquement le monde entier et changer toutes les alliances géostratégiques.

A Jalahabad, dans l'une des maisons du Dr Al Zahoueri, cet égyptien numéro deux de l'organisation Ben Laden, un certain nombre de documents ont été trouvés, dont un livre de 600 pages intitulé Les Cavaliers de l'Islam qu'il a écrit lui-même. Il y raconte son parcours : comment il est devenu l'adjoint de Ben Laden, mais surtout, il y annonce pour l'avenir, d'autres attentats de grande envergure. En effet, il dit : "dans l'avenir, ce qui va changer notre relation avec le monde des croisés - le monde occidental - c'est que nous avons formé 2 000 kamikazes, sortis pour la plupart d'Afghanistan depuis de nombreuses années et qui vont être capables, pour les générations futures du terrorisme, de monter des opérations du style du 11 septembre." Et encore : "ces kamikazes, ces Moudjahidins ont une qualité dont est totalement privé l'ennemi mécréant : la volonté du martyr." Celle-ci constitue une force effrayante menaçant la stabilité du nouvel ordre mondial dont le rapport "qualité/prix" est très important car ces gens acceptent de se suicider contre des objectifs civils ou militaires ! Cela ne coûte pas d'argent, tout au plus une vingtaine d'hommes, et très peu d'organisation car, en réalité, et cela est passé inaperçu - alors qu'O. Ben Laden lui-même nous l'avait dit dans la cassette vidéo diffusée en décembre - tous ces jeunes responsables de l'attentat du World Trade Center n'avaient pas été formés dans des camps en Afghanistan. "Ils se sont formés eux-mêmes (…)" ce qui est possible aujourd'hui, à partir de n'importe où, en utilisant L'encyclopédie du Jihad dans sa version dure ; vous pouvez apprendre à piloter un avion sur votre ordinateur, préparer un attentat comme celui du 11 septembre, etc.

 
La menace, aujourd'hui, est devant nous car, même si l'on n'entend jusqu'à présent pas parler de Ben Laden, des hommes comme Abu Zubaïda, restent extrêmement dangereux. Cet homme, chef des forces extérieures, contrôlait la plupart des réseaux européens. A présent, probablement sorti d'Afghanistan, il est capable de monter de nouvelles opérations aussi importantes que celle du World Trade Center.

  

Les ressources d'Al Qaïda

 Concernant les ressources financières, elles proviennent de différentes sources.

On a probablement exagéré l'importance de la part d'argent personnel   d'O. Ben Laden. Avant d'être un terroriste, c'était un homme d'affaires qui travaillait pour son groupe et il avait placé de l'argent un peu partout dans le monde, comme dans l'industrie laitière au Canada. Il a même financé des voitures lors du grand prix de Monaco ! Puis, au Soudan, il a eu des contacts avec de nombreux islamistes, et a commencé à devenir, en quelque sorte, le fondé de pouvoir, non pas religieux, mais financier de "l'Internationale Intégriste".

L'argent provient d'organisations caritatives qui détournent une partie de l'argent "propre", donné en faveur d'actions tout à fait recommandables, à la grande différence de la haute délinquance financière qui blanchit de l'argent sale. Cet argent échappe ainsi aux contrôles des institutions financières internationales. Aujourd'hui, une traque s'est engagée un peu partout dans le monde. Plus de 100 millions de dollars ont été saisis à des groupes dont on ne sait pas s'ils faisaient parti d'Al Qaïda. En tous les cas, ces derniers étaient susceptibles d'aider à un moment donné l'organisation.

 
Il faut rester extrêmement prudents et ne pas nous abriter derrière  de simples mesures de contrôle de l'argent du terrorisme, parce que les attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, n'ont coûté que    40 000 $, et celui contre le cuirassé américain, au large au Yémen, 25 000 $. Selon les confidences écrites de Rifaï Amataharah, l'un des responsables de la Jamaah Islamiyah, cet attentat a coûté l'achat d'un vieux canot à moteur, de quelques explosifs, d'une ou deux caméras vidéo avec lesquels ils avaient fait des repérages depuis le port d'Aden, de trois kamikazes et d'une ou deux complicités, soit seulement 25 000 $ pour faire exploser un cuirassé américain et tuer plusieurs personnes. L'attentat du World Trade Center a probablement coûté un demi million de dollars, ce qui est peu pour une organisation terroriste telle qu'Al Qaïda, comparé au produit de la drogue en Afghanistan pendant le régime des Talibans, aux échanges avec les mafias des pays asiatiques ou des pays de l'est, aux trafics d'armes divers et aux dons terroristes reçus de fondations.

Ainsi, l'organisation Al Qaïda est en mesure, avec peu de moyens de financer de nouveaux des attentats dévastateurs. En revanche, l'organisation des camps d'entraînement et leur entretien (depuis 1995, des milliers de personnes y ont séjourné), coûtent très cher, sans compter l'argent donné aux familles des terroristes et les pensions de retraite pour les familles des kamikazes.

 
Il a bien fallu que l'organisation Al Qaïda trouve cet argent quelque part. Elle a utilisé la "technique de la fourmi" : un dépôt est fait quelque part, puis de petites sommes d'argent sont retirées depuis d'autres pays. Quand 2 000 ou 3 000 personnes retirent 1 000 à 3 000 $, cela représente, en fin de compte, beaucoup d'argent et permet d'entretenir les réseaux terroristes. Ce système est paradoxalement fondé sur la confiance : Al Qaïda laisse une grande latitude à ses réseaux qui s'auto-financent eux-mêmes et choissent leurs cibles. Par exemple, en Europe, certains groupes utilisent le clonage de carte de crédit et chaque membre peut avec l'une d'entre-elles, retirer jusqu'à 200 000 francs. Ils ont aussi de nombreuses autres méthodes. Ils pratiquent le racket, le gangsterrisme, comme le "gang de Roubaix", le trafic d'armes et de drogue, etc. Ils utilisent tous les moyens, licites et illicites, pour grossir le trésor de leur organisation.

 
Pour conclure, je dirais que c'est une organisation différente des autres, tentaculaire et extrêmement dangereuse, qui s'appuie sur un terrorisme irrationnel et difficile à combattre. Il suffit pour s'en convaincre de penser à la motivation de ces milliers de jeunes prêts à mourir en Afghanistan, à ceux qui faisaient la queue dans les camps d'entraînement pour monter dans des voitures piégées, puis, devant les autres, ils étaient envoyés, bardés d'explosifs contre des rochers. On s'aperçoit alors que l'on est face à des gens qui ne pensent pas comme nous et qu'il va être très difficile d'appréhender ce genre de terrorisme dans les années futures car, avec ou sans Ben Laden, la menace reste entière.

 

Jean BETERMIER

          Cette nouvelle situation qui vient de nous être décrite avec minutie n'est pas sans conséquences pour les institutions de défense et les forces armées.

 
         La lutte contre le terrorisme était, jusqu'à maintenant, pour l'essentiel, de la responsabilité des organismes de renseignement au sens large, civil et militaire, des services spécialisés de la magistrature et de la police, les forces armées n'ayant qu'un rôle d'appoint, de couverture, d'occupation des terrains, sauf situation exceptionnelle comme en Irlande ou en Algérie.

  

La protection des sanctuaires nationaux

          Les nouvelles menaces invitent à une plus grande implication des forces armées dans la protection des territoires nationaux, mais aussi dans la neutralisation des organisations terroristes jusque dans leur sanctuaire, comme on l'observe aujourd'hui avec les opérations d'Afghanistan. On a aussi vu aux Etats-Unis, le soir du 11 septembre et le 12, la garde nationale se déployer au cœur des grandes villes, protéger les installations de distribution d'eau, les aérodromes civils, tandis que l'US AIR FORCE adoptait une posture de défense plus élevée qu'elle ne l'avait été pendant la Guerre Froide. Celle-ci entraîne la permanence en vol d'avions d'alerte avancée, les Awacs, et des patrouilles de combat composées de chasseurs F-16 chargés d'escorter tout avion détourné et éventuellement de l'abattre. Les passagers de l'avion, parti de Paris, qui avait à son bord le "shoe bomber", ont dû voir avec terreur les intercepteurs F-16 voler en patrouille serrée sur leur avion.

 
         La défense du territoire américain, appelée Homeland defense, est désormais la mission prioritaire des forces armées. Cependant, cette mission était déjà annoncée dans le programme électoral du candidat G.W. Bush. Ceci montre que, malgré la surprise, nos alliés s'attendaient à une action contre leur territoire, reposant sur des armes de destruction massive. A une moindre échelle, nous avons appliqué, en France, le plan Vigipirate renforcé. L'Armée de l'Air a procédé au déploiement des missiles anti-aériens Crotales autour de l'usine de retraitement des déchets nucléaires de La Hague et a augmenté de manière significative le nombre d'intercepteurs en alerte redéployés sur le territoire. La surveillance maritime a également été accrue.

 
         La menace d'attentats utilisant des armes de destruction massive, biologiques, chimiques ou radiologiques, qui vient d'être esquissée par Roland Jacquard, ne peut qu'accroître le rôle des armées. Il est, en effet, à redouter, que les terroristes, animés par la volonté d'être au moins aussi destructeurs que lors des événements de New York, mais confrontés à des services de surveillance renforcée les contraignant à des dispositifs simplifiés, n'aient recours à de telles armes dès qu'ils en auront la possibilité.

 
         En général, ce sont les armées qui sont les mieux équipées, préparées et entraînées face à ce type de menaces, je pense en particulier au service de santé des armées. Il convient, cependant, quand on cherche à évaluer ce nouvel appel aux forces armées pour la protection du territoire, de garder présent à l'esprit le fait qu'après la suppression du service national, les effectifs ont été considérablement réduits et, d'autre part, que leur personnel est très sollicité par les nombreux engagements de nos forces à l'extérieur.

  

La neutralisation des organisations terroristes dans leurs sanctuaires

 Notons, tout d'abord, que ces opérations font appel à des coalitions de circonstance. Et ce, à la fois pour des raisons de légitimation politique, mais aussi pour des considérations de moyens, de capacités de projection, etc. Seuls les Etats-Unis sont pratiquement en mesure de conduire, seuls, une opération d'envergure. Les opérations d'Afghanistan, telles qu'elles se déroulent, s'apparentent à une intervention contre un Etat perturbateur, dans la mesure où Al Qaïda avait colonisé de l'intérieur l'Etat Taliban.

 
Cependant, à la différence des principales opérations conduites par les forces occidentales au cours des cinquante dernières années, à l'exception peut-être des actions françaises au Tchad, il s'agit, en Afghanistan, d'un théâtre continental éloigné de la mer avec très peu de facilités logistiques. Ce qui militait en faveur d'un dispositif terrestre aussi léger que possible et ne prêtant pas le flan à des actions de guérilla de la part d'un adversaire fort de sa victoire sur l'Armée Rouge.

 
L'arme aérienne, au sens large, qu'elle soit mise en œuvre par les armées de l'air ou l'aviation embarquée, a donc joué et joue encore un rôle central dans les opérations. Les porte-avions, dont on annonçait encore, il y a peu, la mise à l'écart, ont tenu un rôle important dans ce conflit, en particulier au début des opérations. Et ce, en effectuant plus de 50 % des missions aériennes. Aujourd'hui, les avions du porte-avions Charles de Gaulle sont engagés, au même titre que ceux de leurs camarades des forces aériennes, dans l'est afghan.

 
         Ainsi, des forces spéciales accompagnent sur le terrain "à dos de cheval" l'Alliance du nord. Ces nouveaux cavaliers sont équipés de moyens électroniques perfectionnés leur permettant de commander et diriger le tir de l'aviation. On se retrouve donc dans une situation inverse de celle connue pendant des années, où l'aviation, en terme d'appui aérien, intervenait au profit des forces terrestres. Ici, tout au moins dans cette phase du combat, ce sont les forces terrestres, en l'occurrence les forces spéciales, qui interviennent pour faciliter la mise en œuvre de l'aviation. Ce retournement est intéressant à observer.

 
         Le renseignement joue un rôle clé. Il repose sur la fusion de données émanant de différents censeurs. Ces derniers sont : soit des satellites d'observation, soit des satellites d'écoute électronique, soit des avions de différents types ; avions de reconnaissance, de guerre électronique et drones, ces avions sans pilote sont employés pour la première fois à une grande échelle. Le tout permet de constituer une grille d'informations à laquelle viennent se raccrocher les différents senseurs et vecteurs aériens. Ce dispositif permet de réduire considérablement les délais de réaction entre la découverte des cibles, leur identification et leur engagement ; nous sommes ainsi passés de quelques jours, lors de la Guerre du Golfe, à quelques heures dans les Balkans, à quelques minutes en Afghanistan.

 
Ceci est décrit dans la littérature anglo-saxonne sous le concept de Centric Networks Warfare : "Guerre en réseau". Les forces terrestres qui étaient pour l'essentiel fournies par l'Alliance du nord, avaient pour mission de forcer Al Qaïda à manoeuvrer et à s'exposer aux coups des armes de précision mises en oeuvre par l'aviation. Cette dimension avait fortement fait défaut lors des opérations du Kosovo. Nous avions annoncé que nous n'engagerions pas de forces terrestres, ce qui a permis aux forces Serbes de s'enterrer et donc a réduit considérablement l'efficacité des frappes aériennes. Dans le cas présent, l'Alliance du nord a forcé Al Qaïda à se déplacer.

            
Sur ce point, il est intéressant de noter l'augmentation significative du nombre d'armes de précision au fil des conflits. Lors de la guerre contre l'Irak, il n'y avait eu guère plus de 4 % "d'armes intelligentes" utilisées. En Serbie, près de 30 % du total des armes engagées par l'aviation alliée étaient des armes de précision. En Afghanistan, le total des armes intelligentes utilisées représente  60 % des munitions. Cette évolution permet de minimiser les risques collatéraux.

 
Il y a eu, certes, des victimes. Ce qui est à déplorer, mais vis à vis de l'ampleur des opérations et du volume des forces représentées par Al Qaïda et les Talibans, le nombre en est fort heureusement limité. Il eut été difficile de conduire ce genre d'opérations dans un pays aussi éprouvé, si les dégâts avaient été très élevés. Ce type d'actions a épargné bien plus la population civile que ne l'aurait fait, par exemple, une bataille rangée pour la prise de Kaboul. Il suffit de se souvenir de ce qui s'est passé dans cette même ville, il y a quelques années, lorsque les talibans ont chassé les gens du Nord.

 
La recherche de minimisation des "pertes amies" me conduit à aborder la question du "zéro mort". Ce soucis doit, effectivement, être la préoccupation de tout commandement responsable. Il est particulièrement au cœur de la pensée militaire américaine depuis le conflit du Vietnam et s'impose, à l'évidence, lorsque les intérêts vitaux ne sont pas en cause.

Il en va cependant différemment dans le conflit afghan. Nos amis américains sont, dans le cas présent, prêts à accepter des pertes beaucoup plus importantes. Toutes les opérations ne sont pas terminées car si les talibans ont évacué les villes, ils se sont réfugiés dans des sites souvent souterrains dans les montagnes. Pour les en déloger, il faudra envoyer des forces terrestres et les Etats-Unis y sont résolus.

 
Nous sommes donc soumis à un double défi avec des moyens limités. Comment renforcer la protection du territoire national et, en même temps, prendre une place significative dans les opérations de projection ?

 
Ces opérations, face à des armées plus ou moins rustiques, ne se conduisent cependant pas avec des moyens limités. Bien au contraire, elles font appel à l'intégration des moyens les plus modernes. Si nous n'arrivons pas à acquérir et à maintenir ces capacités, nous aurons beaucoup de difficultés à assurer la nécessaire inter-opérabilité avec les forces de nos alliés américains. Nous assisterions même, inévitablement, selon de nombreux analystes américains, à la spécialisation suivante : les forces armées américaines feraient la guerre tandis que leurs alliés seraient chargés de missions de maintien de la paix et de consolidation des Etats, nommées Peace keeping operations. Je pense qu'une telle tendance n'est pas sans inconvénients, car elle introduirait un décalage profond dans l'alliance et elle enfermerait les Européens dans un rôle secondaire qui ne leur laisserait aucun poids politique dans le règlement des crises.

  

Jacques BAUMEL

          Les événements, depuis le 11 septembre, ont indiscutablement transformé la stratégie militaire de la plupart des grands pays. Tout d'abord parce que, comme l'a très bien souligné l'Amiral Bétermier, la spécialisation d'un matériel ultramoderne bouleverse les conditions du combat au sol. Pendant la guerre du Golfe, il y avait près de 12 heures d'intervalle entre la détection d'un adversaire et son éradication. En Bosnie, lors du siège de Sarajevo, ce laps de temps avait déjà beaucoup diminué, pour n'être plus que de 2 heures au Kosovo. Nous n'avons pas suffisamment parlé de ce système en France, qui bouleverse les filières de commandement et d'ordre de tirs. En effet, la présence sur le terrain, au milieu de l'ennemi, d'observateurs des forces spéciales susceptibles d'entrer en communication directe - sans passer par tous les niveaux d'Etat-major - avec des forces opérationnelles et notamment des pilotes, est une révolution. Le second bouleversement des données, également peu évoqué, réside dans l'utilisation croissante de drones, qui ne sont plus seulement des avions d'observation sans pilotes, mais des armes de guerre dotées de moyens de feu extrêmement précis, comme notamment le drone Predator, entré en service récemment.

 

 

DEBAT

  

Premier intervenant

 Monsieur Jacquard a évoqué l'existence, au dessus d'O. Ben Laden, d'un conseil lui transmettant des ordres et qui serait susceptible de continuer la lutte si ce dernier disparaissait. Que sait-on de ce conseil, de sa composition, de ses membres, de son implantation ?

 

 Roland JACQUARD

          La plupart des membres de ce conseil sont des religieux intégristes, sachant que la grande majorité des intégristes musulmans ne soutiennent pas cela. L'Arabie Saoudite vient de prendre des mesures pour mieux contrôler les intégristes qui attaquent notamment son gouvernement. Ces derniers font partie de ce conseil des Oulémas. On sait, aujourd'hui, que l'intégriste qui a légitimé l'attentat du World Trade Center était un Cheik saoudien de 80 ans. Ce dernier a été mis discrètement en résidence surveillée par les autorités saoudiennes          le 9 décembre puis est mort d'une attaque cardiaque le 24 janvier. Son enterrement a été fort suivi car il était très connu et respecté dans certains lieux religieux en Arabie Saoudite. Ainsi, remonter aux racines d'Al Qaïda risque d'entraîner des conséquences diplomatiques, économiques et financières graves. Raison pour laquelle ce sujet est extrêmement sensible. Aujourd'hui, les autorités saoudiennes, qui sont les plus concernées, ont vraiment pris des mesures mais cela demandera énormément de temps.

  

Deuxième intervenant

          De quels moyens les forces armées disposent-elles pour une telle lutte contre le terrorisme, compte tenu des autres servitudes ?

Amiral Jean BETERMIER

         Les forces armées disposent de moyens très limités. Nous voyons encore des soldats de l'Armée de Terre, au nom du plan Vigipirate, accompagner gendarmes ou policiers, dans le métro ou dans les gares. C'est effectivement une charge supplémentaire considérable pour des personnes qui se déplacent d'un théâtre d'opération à l'autre, mais ce n'est pas parce que nous n'avons pas tous les moyens de faire face dans l'immédiat, qu'il ne faut pas en évoquer l'éventualité.

  

Jacques BAUMEL

          Par moyens militaires, nous ne devons pas seulement entendre moyens conventionnels. Ce sont aussi les services de renseignement, les services spéciaux, les forces particulières... car la bataille que nous sommes obligés de livrer depuis le 11 septembre n'est plus un conflit militaire. Ce ne sont plus les inquiétudes d'il y a 30 ans, que les européens manifestaient devant les 200 divisions soviétiques. Aujourd'hui, il s'agit essentiellement d'un problème de police, de renseignement, d'utilisation de certaines filières et de certains matériels ultra sophistiqués. Il est possible, par exemple, d'écouter, à des kilomètres de distance, une conversation qui a lieu dans une pièce ou de prendre des photos dans l'obscurité la plus totale. Ces moyens sont utilisés, couramment, par les services spéciaux modernes.

  

Troisième intervenant

          Monsieur Jacquard, vous avez évoqué une collusion entre les religieux saoudiens et Al Qaïda mais il n'y a pas que les religieux, le Prince Turki, Directeur du Renseignement du Royaume saoudien, a soutenu Al Qaïda pratiquement jusqu'à sa relève, intervenue quelques jours avant le 11 septembre et le ministre des Affaires sociales d'un Emirat en a fait tout autant.

Si les liens entre les saoudiens et Al Qaïda sont ambigus, n'oublions pas qu'O. Ben Laden est un enfant des américains. Ces derniers l'ont soutenu de 1981 à 1991, c'est-à-dire, après la fondation d'Al Qaïda en 1989. En ce qui concerne les négociations menées par les Américains avec les Talibans, bien après l'alliance de ces derniers avec Al Qaïda, elles ont été menées pratiquement jusqu'au 10 septembre avec de très mauvais relents de pétrole. Quant à Al Qaïda, les américains ont trouvé très bien cette organisation contre les russes.

Pourquoi n'avez-vous pas, Monsieur Jacquard, fait allusion à cette alliance des Talibans et des Américains jusqu'au 10 septembre ?

  

Quatrième intervenant

          A-t-on une idée de l'ampleur de la participation des avions d'attaque français lors de l'opération Anaconda depuis les porte-avions, ou les bases du Kirghizistan, car la presse française en fait très peu état et la presse anglo-saxonne pas du tout ?

  

Roland JACQUARD

          Pour répondre à la première question, effectivement, la complicité des personnes des services de renseignement du Pakistan, voisin de l'Afghanistan, a été démontrée. Les services secrets de l'IAISSI ont créé les camps d'Al Qaïda, aident et ont aidé l'organisation.

De même, je suis d'accord pour dire avec vous que O. Ben Laden a été financé à l'époque par les Etats-Unis, lorsqu'il a combattu l'Armée Rouge.

Cependant, je n'ai pas abordé ces questions, car mon exposé portait sur l'organisation terroriste Al Qaïda et non sur le personnage Ben Laden.

Quant aux négociations menées, nous disposons d'un certain nombre de textes relatant les prises de contact officielles de Monsieur Richardson, ancien représentant des Etats-Unis à l'ONU avec les Talibans. Ces négociations ont été publiques et visaient à demander aux Talibans de livrer O. Ben Laden, ce que les Talibans se disaient prêts à faire. Elles ont duré ainsi jusqu'au 11 septembre.

  

Jacques BAUMEL

          Les Etats-Unis n'ont pas utilisé O. Ben Laden. Dans leur lutte contre l'envahisseur et l'occupant de l'Afghanistan de l'époque, les Américains ont eu des relations avec le chef du service de renseignement pakistanais, celui-là même qui, après bien des hésitations, vient d'être licencié à ce sujet par le Président du Pakistan. La relation a eu lieu à travers ce dirigeant, en relations personnelles avec O. Ben Laden.

  

SEM Henri FROMENT-MEURICE

          On dénombrerait, selon Moscou, dans les rangs des combattants tchétchènes des wahabites : Egyptiens, Saoudiens, et Talibans. Avez-vous des informations sur une implication directe d'Al Qaïda dans la guerre de Tchétchénie et dans le soutien aux Tchétchènes ?

 

 Roland JACQUARD

          On trouve quelques combattants tchétchènes dans les forts d'Al Qaïda, à l'intérieur même de l'Afghanistan. Il existe des relations entre le commandant Kattab, le chef des Tchétchènes en Tchétchénie et Al Qaïda. Cependant, celles-ci ne sont pas toujours basées sur une confiance mutuelle. Les Tchétchènes ont leur propre combat. Par ailleurs, ce dernier étant mené d'une manière très forte, il a aussi influencé de jeunes européens, comme Zakarias Moussaoui, emprisonné aux Etats-Unis. Il les a ainsi entraînés dans l'organisation Al Qaïda. On a retrouvé de nombreuses cassettes montrant le combat des Tchétchènes contre les Russes dans des appartements de groupes terroristes. Parallèlement, la cause Tchétchène permet à Al Qaïda de recruter par internet, via des sites comme : caucasa.com.

  

Jacques BAUMEL

          En tant que membre d'un comité au Conseil de l'Europe étudiant les problèmes en Tchétchénie, je tiens à souligner qu'actuellement la Russie se délecte de l'histoire d'Al Qaïda. En effet, elle espère que, suite à de pseudo interventions d'Al Qaïda qu'ils annonceraient, les Américains fermeraient les yeux sur les méthodes utilisées en Tchétchénie.

  

SEM François DE ROSE

          Certains éléments fournissent les preuves d'une implication de l'Irak dans les activités d'Al Qaïda, qu'en pensez-vous ?

  

Roland JACQUARD

          Le directeur de la CIA a reconnu, devant une commission spécialisée du Congrès Américain, qu'il n'existait pas de lien direct entre Al Qaïda et l'Irak, en ce qui concerne l'attentat du 11 septembre.



 

DEUXIEME PARTIE

  

Jean-Louis BRUGUIERE

          Avant de débuter mon intervention, j'aimerais ajouter quelques mots sur la Tchétchénie.

 
         Sur un plan strictement opérationnel, d'après ce que nous observons, il existe des liens très importants entre la mouvance islamiste radicale internationale, au sein de laquelle Al Qaïda joue un rôle moteur, et la Tchétchénie, ne serait-ce que parce que ces organisations cherchent, dans la conception du jihad des fronts de belligérance ouverts, comme en Bosnie, puis au Kosovo et aujourd'hui en Tchétchénie. Il existe, de plus, des liens physiques entre les individus originaires d'Europe, allant faire leurs armes en Afghanistan, puis repartant combattre ouvertement auprès des Tchétchènes. Les liens ont été acceptés comme tels, même si ce sont peut-être des forces subjectives. Nous savons également qu'il y a, en termes de financements, des relations très étroites entre Horatab, ses lieutenants et la mouvance islamiste radicale, notamment à Londres.

 
         Mon intervention regroupe une série d'observations sur cette problématique de la mouvance islamiste radicale internationale, et ce d'un point de vue opérationnel.

  

L'évolution de la menace islamiste radicale depuis une dizaine d'années.

 Si le 11 septembre a été une surprise par sa dimension, il n'est malheureusement pas un accident de l'histoire. Il s'agit plutôt de la résultante d'un processus d'une dizaine d'années. Dès 1999-2000, avec l'arrestation d'Ahmed Ressam, nous étions convaincus de la proche survenue d'événements inéluctables sur le sol américain. Un "saut qualitatif" s'est opéré à cette période. L'arrestation d'Ahmed Ressam, passée complètement inaperçue en Europe, a été la première manifestation tangible de l'exportation de la violence sur le sol américain. Les opinions publiques avaient aussi oublié l'attentat du World Trade Center en 1993, dont les acteurs avaient rejoint Al Qaïda par la suite, ou encore, et surtout, l'attentat majeur de 1998.

En France, nous avons été confrontés au GIA en 1994, et donc à une conception saddafiste radicale : "le combat est un combat planétaire, il faut porter le jihad à l'extérieur et contre la France en particulier".

Une des cibles visées était la Tour Eiffel, au moyen d'un avion détourné. Nous avons les preuves judiciaires de cette opération programmée. Je les ai obtenues à la suite de perquisitions conduites, notamment, en Angleterre.

 
En mars 1995, quand le réseau ZAOUI a été interpellé, nous savions que la frappe était proche. Nous avons ainsi travaillé en profondeur, et ce, plus que n'importe quel autre pays, non par vertu mais parce que nous avions été frappés directement sur notre sol.

Nous avons développé un travail au quotidien et dès 1993, la menace islamiste a été considérée comme grave, prioritaire et attentatoire à nos libertés publiques. Si, l'opinion publique française n'a pas été très sensible à cette menace, la structure "anti-terroriste" et les services de sécurité français ont travaillé au quotidien sur celle-ci, en cherchant à l'analyser, à engranger des éléments et à échafauder des scénarios de compréhension et de riposte. Ainsi, lorsque nous avons été confrontés, en 1995, à cette menace irrépressible, mais prévisible, nous n'avons pas été surpris et nous avons pu, sur un plan strictement opérationnel, réagir rapidement avec efficacité.

Ainsi, dès le premier attentat, en juillet, nous avons arrêté le commando, sans parler de la structure de logistique déjà asséchée par des frappes successives menées sur le terrain. A ce sujet, j'avais fait l'objet de critiques virulentes. Il m'était reproché de "ratisser large". Cependant, si tel n'avait pas été le cas, nous n'aurions pas été en mesure d'arrêter les frappes. Nous avions une connaissance très précise de l'ensemble du dispositif arrêté lors de l'une des vagues de grève les plus dures de l'histoire de France, en elle-même déjà très déstabilisante. Nous savions qu'ils projetaient d'agir à nouveau. Ce travail en amont, en synergie avec les services de renseignements et les services de police judiciaire, nous a permis de constater qu'à partir de 1996, nous étions passés d'une menace quasi bilatérale, regardée même avec un certain amusement par certains pays - je ne veux pas faire de polémique ici - à la mondialisation.

 
La France paye un peu le prix de son histoire, d'une mauvaise décolonisation et d'erreurs stratégiques. Par cela, j'entends que les pays occidentaux ont formé et traité comme de futurs hommes politiques, des individus responsables d'avoir allumé la mèche de l'islamisme radical. En cela, d'une certaine manière, nous sommes responsables de ce processus ayant conduit au 11 septembre.

 
Nous avons donc anticipé la menace. Ainsi, nous avons noté la perte de vitesse, pour des raisons internes à l'organisation, du jihad dès 1996. Les exactions auxquelles se livrait l'organisation avaient entraîné des critiques très importantes, ouvrant la porte à l'émergence, d'autres tendances comme le GSPC. Cette dernière a masqué la réalité et a permis de montrer qu'il y avait une permanence dans le GIA.

Par ailleurs, il existe un mouvement que je qualifierais de centripète, car des individus parmi les plus radicaux ont quitté leurs organisations traditionnelles, comme le FIT, le jihad, la Jamaah Islamiyah ou le jihad islamique, pour "se satelliser" sur un plan planétaire et rejoindre celui d'une mouvance islamiste radicale, qui n'est pas uniquement celle d'Al Qaïda.

Dès 1995, nous avons anticipé cela en créant, en lien avec la DST, une enquête spécifique et latérale sur les filières afghanes, car nous nous sommes aperçus de l'importance de l'Afghanistan, en termes de va-et-vient avec l'Europe et la France en particulier. Ce phénomène était nouveau et bien différent des confrontations quasiment bilatérales entre les organisations algériennes ou maghrébines et la France.

 
         Nous étions donc en avance à la fois dans l'analyse, dans la connaissance, dans la compréhension et dans l'anticipation du phénomène. Nous avons ainsi été à même de relever deux différences fondamentales, car ces mouvements en se planétanisant connaissaient un profond changement de stratégie. Dans l'affaire Ressam, qui a mobilisé nos amis américains, nous avons joué un rôle majeur d'aide à la compréhension, à la lutte et au règlement judiciaire. Nous connaissions ce groupe - un élément prototype d'Al Qaïda - depuis 1996. Nous savions qu'il était dans sa mouvance. En 1997, nous avions notamment repéré la cellule située au Canada.

En 1999, nous sommes allés, avec la DST à Montréal pour neutraliser Hamed Ressam. Nous avons rencontré, alors, quelques difficultés : d'une part, pour une demande formulée en mars, nous n'avons eu l'autorisation qu'en octobre et d'autre part, du fait de viscosités de compréhension et de mécanismes judiciaires inadaptés, Hamed Ressam nous a échappé. Nous avons quand même pu arrêter un certain nombre de personnes, et surtout procéder à des perquisitions fructueuses dont le produit a été un élément déterminant dans la condamnation de Ressam par la Cour Fédérale de Seattle en 2001. Après nous avoir échappé, ce dernier a été arrêté deux mois plus tard, par hasard alors qu'il passait en voiture aux Etats-Unis. Cela fut fort heureux car nous savons, aujourd'hui, que son projet était de commettre un attentat terroriste sur l'aéroport de Los Angeles pour le millénium.

Nous ne nous étions donc pas trompés et l'alerte était là. Cette Force Warning, comme disent les Américains, était incontestable et pourtant, je ne suis pas certain, qu'elle ait été prise en compte de tous les côtés et notamment au niveau des européens.

 
Nous travaillons en parallèle sur d'autres réseaux, et notamment sur l'affaire BEGAL, sur laquelle je ne m'étendrais pas puisque c'est une affaire en cours. Cependant, je peux vous dire que nous avons travaillé sur ce réseau en amont depuis 1999, et que nous avons ouvert cette enquête judiciaire le             10 septembre. Nous savons que ces gens sont reliés à une mouvance radicale, souvent tunisienne ou algérienne en connexion avec Al Qaïda ou avec des mouvements et des réseaux oeuvrant en zone afghane.

 
Le problème d'Al Qaïda est complexe. Aujourd'hui, on a tendance à ranger les individus dans des catégories. Or, dans ce monde de réseaux, tout bouge beaucoup, même si l'on sait, qu'en 2001, la situation s'est rigidifiée. Al Qaïda passait alors sous le contrôle des Talibans ou vice et versa et, suite à une prise en main totale, le réseau était devenu opérationnel. Aujourd'hui, nous savons que l'ensemble de ces opérations sont connectées les unes aux autres, comme l'opération du 9 septembre : ainsi, l'assassinat de Massoud est liée au        11 septembre. Nous arrivons ainsi à relier toutes les affaires, uniquement par voie d'enquête. La masse des éléments que nous collectons nous permet de réaliser une grille de compréhension et de parvenir ainsi à une valorisation judiciaire.

 
         Quelle est la situation aujourd'hui ? L'important est de savoir riposter face à cette menace. Or, l'état de celle-ci aujourd'hui, est pire qu'elle ne l'était le       11 septembre. Nous commettrions une grave erreur si nous pensions que la fin d'Al Qaïda, consécutive aux frappes américaines, entraînerait la fin de la menace.

Il n'y pas d'adéquation entre les résultats militaires obtenus sur le terrain sur une organisation donnée et l'état de la menace, tant celle-ci est globalisée et parcellisée. La menace Al Qaïda n'est qu'une des composantes de la menace actuelle islamiste radicale de type sunnite. Nous constatons aujourd'hui le renforcement de celle-ci à l'intérieur des pays cibles.

De même, il est important de se garder du "terrorisme afghan" car la menace pourrait émaner demain d'autres pays, comme le Yémen, la Tchétchénie ou d'autres pays "refuges" susceptibles d'être utilisés. Nous savons, aujourd'hui, que des recrutements se font à quelques encablures d'ici, qu'il y a encore un ou deux mois, des gens s'entraînaient à vingt kilomètres de Paris, comme à Dérounta ou à Kaboul, dans la perspective manifeste de commettre des actions terroristes sur le sol français ou en Europe. L'Allemagne est, elle aussi, concernée.

 
         Ainsi, l'ennemi contre lequel nous luttons est partout. Cette planétarisation implique de grandes complexités, les différents groupes n'obéissant pas à un seul commandement général, hiérarchisé, centralisé et structuré. Nous sommes face à un système en toile d'araignée composé d'individus évoluant souvent de façon très erratique. J'aime comparer la menace islamiste radicale actuelle à un virus. Des instruments très fins permettent d'appréhender ce système. Cependant, avant qu'il ne le soit, il nous échappe car il se modifie. Nous sommes donc dans l'incapacité de modéliser la menace terroriste.

  

Comment lutter contre cette menace ?

          Pourquoi sommes-nous arrivés à ce stade et comment doit-on lutter contre la menace islamiste ? Je crois qu'une riposte globale est nécessaire devant cet hyperterrorisme : riposte militaire, financière - même si à ce sujet, je suis beaucoup plus circonspect - en terme de renseignements et judiciaire. Nous avons pu, en France, développer un système très efficace car nous avons été souvent frappés, et ce, même si nous ne disposons pas de moyens considérables. Ainsi, nous gérons depuis vingt ans la pénurie dans tous les domaines. Mais, grâce aux lois de 1986, nous avons pu nous centraliser et nous sommes un des rares pays, sinon le seul, à le faire. A l'échelon parisien, certains magistrats ne s'occupent que de cela. Cela fait vingt ans que je me consacre à la lutte anti-terroriste. Et ceci est d'une certaine importance parce que, dans ce domaine, les connaissances, la culture, la capacité de réaction et de relation, sont essentiels.

 
         Deuxième point : il est important de créer un lien organique et institutionnel avec les services chargés des enquêtes. Je crois que nous sommes parvenus à favoriser le décloisonnement des services de sécurité et surtout à travailler de façon quasi-monopolistique. Ceci peut être critiqué par la DST, qui s'occupe à la fois d'enquêtes et de renseignement. Nous souhaitons que le renseignement nourrisse le judiciaire et vice et versa, car les deux actions sont totalement complémentaires. Quand un service d'enquête et de renseignement participe à une perquisition, le document appréhendé aura une valeur différente. Il peut permettre, par exemple, de valider la qualité d'une source. Ainsi, se crée une synergie et malgré des moyens relativement limités, nous parvenons à une grande efficacité.

         Par ailleurs, grâce à cette complémentarité et au climat de confiance instauré entre magistrats et gens du renseignement, entre deux cultures, aux réactions, comportements et objectifs différents, nous avons été en mesure d'exporter cet ensemble de dispositifs dans le cadre international. La riposte ne peut être que globale. Aucun pays du monde, fut-il le plus important - les Etats-Unis pour ne pas les citer - n'est en mesure, aujourd'hui, d'apporter seul une réponse à la menace terroriste. Ainsi, la coopération judiciaire n'a jamais été aussi intense avec nos amis américains. Il ne se passe pas une semaine sans que j'aie des contacts avec les autorités judiciaires ou policières américaines.

 
Nous occupons une position de leader dans ce domaine, en termes d'animation et de réflexion. Dès que nous avons un objectif en France ou à l'extérieur, nos amis de la DST sont en mesure d'apporter une réponse, précisément parce qu'ils s'appuient sur quinze ans de travail, de données et de regroupements mais aussi parce qu'au lieu de faire du "suivisme", nous avons anticipé les évolutions. Cette guerre va prendre du temps et nécessitera des moyens accrus, notamment en hommes. Nous devrons, d'autre part, faire face à des problèmes de renseignement, même si le dispositif humain a montré qu'il était relativement efficace. Comme vous le savez, nous avons privilégié en Europe, et en France en particulier, le renseignement humain au détriment du renseignement technologique.

 
         En conclusion, je dirais que nous n'avons pas "atteint le milieu de la rivière". Je suis inquiet pour l'avenir car l'on ne peut exclure l'éventualité d'une tentative d'attentat dans les trois ou quatre mois.

La situation est pourtant relativement bien maîtrisée car, en effet, la coopération internationale est très bonne depuis le 11 septembre, et notamment avec des pays avec lesquels nous entretenons d'ordinaire des relations difficiles.

Cependant, il ne faudrait pas que nous nous retrouvions à nouveau dans une situation de décalage entre la perception que nous nous avons de la menace et de la nécessité d'agir d'une part, et celle exprimée par l'opinion publique, les médias et les gouvernements d'autre part. Ce fossé ne doit pas se creuser car nous n'aurions pas les moyens de lutter à la fois contre des éléments externes et contre une opinion publique réticente qu'il faudrait convaincre de la nécessité de poursuivre notre combat mais aussi celle de donner les moyens de le faire.

Les Américains sont très mobilisés, or je constate qu'en Europe, et notamment en France, l'effet "11 septembre" est déjà en train de s'estomper. Les priorités sont ailleurs ! L'argent doit continuer d'être affecté à la sécurité ! Et là, se concentre une part de nos inquiétudes car la menace s'accroît alors que l'opinion publique n'évalue pas la sécurité comme une priorité.

         Je lance donc, en quelque sorte, un appel à la mobilisation. Nous avons besoin du soutien de l'opinion publique dans ce combat de citoyens, en faveur de la démocratie, à l'échelle planétaire, et de la sauvegarde de nos institutions, devant une agression qui est celle de l'obscurantisme, lié au concept du jihad.

  

Roland JACQUARD

          Le Juge Bruguière avait anticipé cette menace avec les services de renseignement, notamment la DST, dès 1995. Quand on voit aujourd'hui toute l'importance que donne la presse mondiale à l'arrestation des "Français d'Al Qaïda" et que l'on sait que, dès 1995, le Juge Bruguière avait commandé à la DST un rapport sur cette question, on comprend comment la menace a été appréhendée.

Je profite de cette parenthèse pour souligner combien il est regrettable que l'opinion publique et les politiques n'aient pas suivi. Or, il faut absolument que ces derniers prennent conscience de cette menace, surtout quand on sait dans quelles conditions travaillent souvent des juges comme le Juge Bruguière, aidé heureusement par les services de renseignement, impliqués d'une manière extrêmement pointue et courageuse dans la lutte contre le terrorisme. Il y va de l'avenir de la sécurité en France et en Europe.

 

 

DEBAT

 

Jacques BAUMEL

          Grâce à vous, Monsieur Bruguière, nous venons de vivre un moment formidable. Je crois me faire l'interprète de tous, pour vous dire que votre intervention a été salutaire, lucide et courageuse. Je souhaite que vous puissiez continuer votre tâche avec les moyens nécessaires.

 
         Avant de donner la parole à la salle, j'aimerais souligner deux de ses conclusions.

         La première est, qu'il s'agit d'une guerre qui est loin d'être terminée. L'issue de la bataille ne se joue pas actuellement dans les montagnes glacées de l'ouest de l'Afghanistan entre 1 000 soldats afghans et 300 ou 500 américains, même si les derniers tenants d'Al Qaïda se terrent au fond d'une grotte, la bataille va continuer sur d'autres plans. Les Américains en sont persuadés.

         La seconde est, qu'après l'unanimité de l'opinion au lendemain du           11 septembre, celle-ci s'effrite et se dégrade sous la pression de certains milieux sensibles à l'anti-américanisme. Nous devons donc rester en alerte et le Juge Bruguière a raison : ce n'est pas seulement une bataille de techniciens, de policiers et de militaires, c'est une bataille d'opinion et de médias.

  

Septième intervenant

          J'aimerais que vous précisiez un point que vous avez soulevé : celui du lien entre l'assassinat du Général Massoud et le 11 septembre.

  

Jean-Louis BRUGUIERE

          J'ai été allusif à ce sujet car il m'est difficile de divulguer certaines informations relatives à des enquêtes en cours. Je ne peux malheureusement répondre plus précisément à votre interrogation. Je crois, cependant, qu'il existe, effectivement, un lien très net. Ces événements ne sont pas morcellés mais s'inscrivent dans un plan assez général. On peut dire, aujourd'hui, que ce sont les mêmes groupes qui ont programmé et réalisé l'assassinat de Massoud, le 11 septembre et d'autres "répliques", en reprenant une terminologie de sismologues, prévues par la suite et que nous avons fort heureusement arrêtées.

 
         Pour en revenir à des schémas explicatifs, reprenons l'exemple de l'opération Ressam menée en 1999 depuis le premier réseau de 1996 lié au GIA.

         Ahmed Ressam voulait frapper les Etats-Unis sur leur sol, à Los Angeles, pour le millénium. L'année suivante, le même groupe, les mêmes individus, se déplaçant de l'Afghanistan vers l'Europe : en France, mais surtout en Allemagne et en Angleterre, organisent une opération prévue pour le 25 décembre. La symbolique religieuse est très importante. On la retrouve dans le choix du 25 juillet pour les attentats du GIA, la station Saint-Michel dessert Notre-Dame ! En 2000, ce groupe était à Francfort, bourré d'explosifs fabriqués en Afghanistan. Nous avons aujourd'hui des preuves de la fabrication d'explosifs dans des camps spécialisés. Leur objectif : un attentat contre la cathédrale de Strasbourg. Nous disposons d'une vidéo saisie dans une cache à Francfort. Nous avons "réussi" Strasbourg grâce à la DST qui avait obtenu à temps les renseignements. Ces éléments d'évaluation ont permis, dans le cadre de la collaboration internationale du renseignement et du judiciaire, de pouvoir actionner des relais à l'étranger, notamment en Allemagne, et donc d'éviter ce drame.

 
         Cette synergie, se situe également dans le registre de la prévention à travers, certes les arrestations, mais aussi les affaires évitées. Les frappes judiciaires concertées, dans 5 pays en Europe, ont abouti à l'interpellation d'une centaine de personnes à 5 heures du matin. Les perquisitions effectuées ont permis de neutraliser, pour 5 à 6 ans, un certain nombre de structures logistiques nécessaires aux commandos, car, agissant de façon militaire et par surprise, ces derniers ont besoin de supports. Ainsi, en bons stratèges, nous nous attaquons directement à la logistique, avec l'aide de notre drone : l'action de malfaiteurs. Et nous "ratissons" large pour la sécurité. La sécurité est la première des libertés publiques, sans elle, il n'est pas de liberté d'opinion, de liberté d'expression, de liberté d'agir.

 
Il est donc incontestable que ces opérations ont permis d'anticiper et d'éviter des catastrophes. Par ailleurs, on retrouve une continuité entre Ressam, l'affaire de Francfort, Becal, le 11 septembre, Massoud, etc. Nous nous trouvons dans un continuum d'une grande cohérence, même s'il n'est pas le fruit d'un seul cerveau.

  

Hélène de ROCHEFORT

          Ne croyez-vous pas qu'il faudrait au contraire montrer cette cassette de telle sorte que les Français aient, pour une fois, un peu "froid dans le dos" ?

Jean-Louis BRUGUIERE

          Non, je n'ai pas la possibilité de la montrer. Elle est sous scellé judiciaire.

  

Amiral LEENHARDT

          Au cours des nombreuses conférences organisées par le Forum du Futur, nous entendons la même mise en garde contre tout amalgame entre le bras armé ou le groupe islamiste radical et les islamistes en général. Ma question est la suivante : ces derniers sont-ils conscients du désordre et du tort que les radicaux font à l'Islam ? Existe-t-il une force morale au sein du monde de l'Islam capable de reprendre la situation en main ? Ou bien, est-ce que les premiers sont définitivement les plus forts et indépendants de tout Islam ?

  

Roland JACQUARD

          Les Saoudiens sont les plus "impliqués" et notamment parce que nombre d'entre eux figuraient parmi les kamikazes, mais aussi parce qu'il y a eu de nombreuses complicités, y compris au sein des services secrets saoudiens, que des financements ont eu lieu via des organisations. N'oublions pas non plus les Fatwas, l'une d'entre elles légitimait l'attentat du World Trade Center.

Aujourd'hui, les Saoudiens ont conscience qu'il doivent changer d'attitude, car cela peut, également, se retourner contre eux. Dès le 9 septembre, ils avaient mis en résidence surveillée le cheikh Chouabi. Ils ont même accepté, sur le plan du financement des organisations, via les groupes caritatifs ou de prosélytisme, que le Trésor américain vienne sur place, et ont accepté certaines mesures de contrôle.

Ce sera une œuvre de très longue haleine car, malheureusement, parfois l'apprentissage commence dans certaines écoles religieuses, notamment au sein de madrasas au Pakistan. On y apprend aux enfants que le jihad qui, pourtant au départ est un effort sur soi-même, serait un effort de guerre. Le Ministre des Affaires religieuses, en Arabie Saoudite, a reçu des instruction du Prince Abdallah dans le sens d'une révision de ce système. Dans de nombreux pays du Golfe, il n'y a strictement aucun problème et les oulémas sont mieux contrôlés. Les Emirats arabes font de nombreux efforts pour collaborer avec les autorités de contrôle, assurer une meilleure transparence financière et édicter des lois contre le blanchiment de l'argent.

 
Tout cela prendra du temps car il faudra des années entières pour changer les mentalités. N'oublions pas que ce terrorisme est d'origine religieuse et nombreux sont ceux qui se laissent entraîner en pensant qu'ils vont accéder au paradis d'Allah, ou encore aider leur famille, ou enfin préserver l'Islam qui serait en danger. La pression psychologique et l'influence, depuis des années, a été telle, alors que parallèlement, en Occident, nous laissions faire, qu'il nous faudra une grande force politique. Les chefs d'Etats des pays du Golfe doivent également prendre conscience que les islamistes intégristes peuvent se retourner contre eux à tout moment.

  

Edouard SABLIER

          La guerre a été évoquée sans que soient précisés ou définis les belligérants. Si le nom "Al Qaïda" signifie pour nous tous quelque chose, je crois que nous avons encore des difficultés à déterminer ce qu'est cette force. De même, la riposte des pays démocratiques est souvent évoquée sans que l'on sache comment et dans quelles mesures nous ripostons.

         J'aimerais donc ajouter quelques mots. Al Qaïda est simplement l'émanation d'un mouvement islamiste militant. Si nous n'osons pas dire cela, nous n'arriverons jamais à trouver l'adversaire où il se trouve. Cet islamisme provient du fait que les musulmans, dans tous les pays du monde, se sentent frustrés par la manière dont ils ont été traités dans le passé ou, peut-être, dont ils le sont encore aujourd'hui. Par conséquent, dans le coeur de chacun, il existe une corde prête à vibrer dès que l'on fait appel à elle, suffisamment forte pour donner sa vie, ou en tous les cas, son concours à ce que nous appelons cette nébuleuse Al Qaïda.

 
         Autre point : contre Al Qaïda, il y aurait le reste du monde, nous, au moins. Or, j'apprends par Le Figaro, que les forces aériennes, qui se battent actuellement courageusement pour nous, aux côtés des forces américaines, n'ont pas obéi aux ordres du commandement américain. Les aviateurs auraient refusé d'intervenir en disant : "cela menacerait des vies humaines (...), par conséquent, nous refusons d'obéir aux ordres qui nous ont été donnés par le commandement américain." Je n'ai lu aucun démenti et les quelques personnalités que j'ai pu sonder ne m'en ont donné aucun non plus. Il est donc essentiel que nous prenions conscience de ce que nous voulons être pour pouvoir nous battre. Car c'est bien d'une guerre qu'il s'agit. Or, tous les efforts réalisés par les européens ne "comptent" pas pour le moment car nous ne sommes pas unis et que nous ne nous battons pas dans la bonne direction. En effet, nous tolérons actuellement - et je le dis en tant que journaliste - les excès de journaux qui dressent l'opinion dans une direction ou dans une autre, sans jamais frapper dans la bonne, c'est-à-dire celle que nous recherchons ici. Pour le moment, pour nos amis américains, la France, c'est : la DST et Bruguière, car ce sont les seuls qui leur donnent le sentiment d'agir. Nous ne sommes pas du tout engagés dans ce combat comme il le faudrait ! Les ordres reçus par notre aviation émaneraient de l'Elysée et de Matignon ! Je suis très pessimiste en vous disant que nous n'envisageons pas le problème comme il devrait l'être, c'est-à-dire : la définition de l'ennemi et l'unité d'action. Or, nous connaissons l'ennemi en partie. Il n'y a pas seulement quelques saoudiens, il y a aussi, en Egypte, les anciens mouvements des frères musulmans encore extrêmement puissants, au Yémen, il y a tous les mécontents et enfin, dans tous les pays musulmans, une force sous-jacente qui soutient Al Qaïda de tout cœur et qui n'est pas représentée à l'ONU ou ailleurs.

  

Général de la PRESLE

          Le terme de terrorisme géostratégique a été plusieurs fois cité, cependant, j'ai l'impression, qu'après avoir utilisé ce terme de géostratégie, nous avons fait du géo-opératif ou du géo-tactique, c'est-à-dire que nous avons l'impression d'avoir évoqué les ripostes permettant de s'attaquer aux symptômes ou de s'attaquer aux causes immédiates. Ma question est donc la suivante : s'agissant des causes premières et profondes, quelles sont celles auxquelles il faut s'attaquer si l'on veut gagner ce combat, y a-t-il actuellement des réflexions qui sont conduites, des études qui sont faites et des concepts qui sont définis ?

 

 Amiral Jean BETERMIER

          Lors de ma courte introduction, j'avais évoqué le fait que nous nous limiterions aujourd'hui aux aspects policiers, juridiques et militaires et qu'il existait, bien sûr, le besoin d'une réponse globale prenant en compte les facteurs économiques et humains, les problèmes de développement et la recherche de la solution de certains conflits, comme celui en cours au Moyen-Orient et qui n'est probablement pas sans conséquences sur le feu qui s'étend.

         Je pense qu'il existe dans de nombreux endroits, des centres de réflexion qui travaillent sur ce dossier et que certaines affaires sont du ressort de l'ONU. Je me tourne à ce sujet vers Monsieur Roland Jacquard.

  

Roland JACQUARD

          L'ONU a souvent une mauvaise presse car elle n'est pas considérée comme efficace dans ce type de situations. Or, des résolutions très importantes ont vu le jour. Un groupe de suivi au Conseil de Sécurité, dont je suis membre, a été mis en place et s'intéresse au terrorisme sur les plans financier, militaire, économique, stratégique, etc. La prise de conscience qu'il faut une globalité de la recherche de la lutte contre le terrorisme est bien réelle. Dès l'année prochaine, le Secrétariat Général de l'ONU devrait organiser une cession annuelle consacrée exclusivement au terrorisme. Un débat général, qui devrait voir le jour, permettra d'éclaircir les éléments de réflexion dont nous disposons et de dénoncer ceux qui ne participent pas à la lutte.

Amiral Jean BETERMIER

          Si vous le permettez, je voudrais juste ajouter un mot. Il y a également, à une échelle plus modeste, un travail de réflexion très sérieux mené à la Fondation pour la Recherche Stratégique, en particulier par Robert Bussière. Ce dernier, présent parmi nous, a lancé et dirigé depuis maintenant trois ans, une réflexion sur la prévention des conflits et des crises.

  

Roland SADOUN

          Je voudrais savoir dans quelle mesure, nos différents orateurs et notamment le Juge Bruguière, comptent sur les résultats des interrogatoires de Guantanamo pour recueillir des informations importantes, dans la mesure où les combattants, qui ont été fait prisonniers, sont peu différents de ceux qui se trouvent actuellement dans les réseaux dormants. Que peut-on donc attendre des interrogatoires de Guantanamo qui donnent aussi, jusqu'à présent, lieu à beaucoup de commentaires négatifs, notamment dans la presse française ?

  

Jean-Louis BRUGUIERE

          Il est incontestable que nous pouvons en attendre des informations intéressantes sur un plan purement opérationnel. Je voudrais simplement souligner que la plupart des personnes interpellées se trouvant à Guantanamo, nous sont déjà connues. Ces derniers avaient été, en majorité, appréhendés en 1998, lors d'opérations de prévention et de préparation de la Coupe du monde de football. Compte tenu de ce qu'ils préparaient avant, nous ne sommes pas surpris de savoir qu'ils se trouvaient en Afghanistan. Ainsi, ce qu'ils pourrons nous dire, ne fera que valider des informations que nous avons déjà et nous ne nous attendons pas à des révélations fondamentales.

         Guantanamo confirme l'importance de disposer de banques de données. Quelque part, nous sommes heureux que les personnes interpellées aient déjà été fichées, plutôt que d'en découvrir de nouvelles. Or, aujourd'hui, nous découvrons au cours de nos opérations des personnes que nous ne connaissions pas et cela est plutôt inquiétant. Nous assistons, en effet, à une sorte d'accélération d'un renouvellement de générations, d'individus montant en puissance et résidant près de chez nous. Ces derniers ne viennent pas de l'extérieur et cela est problématique.

         La menace est donc aujourd'hui essentiellement européenne, parce que les réseaux se trouvent géographiquement, en grande partie, situés au sein de l'Europe. Or, malheureusement et ce même après le 11 septembre, je n'observe pas de prise de conscience européenne suffisante pour la mise en place de dispositifs - dont le cadre est à définir - assez efficaces pour éradiquer cette menace montante. Cette menace "interne" est en relation avec la mouvance islamiste radicale Al Qaïda. Elle est donc susceptible de mener, avec une grande motivation, des opérations d'envergure.

Il nous faut impérativement mobiliser les énergies, les opinions publiques, les gouvernants et les responsables pour mettre au point un dispositif européen opérationnel nous autorisant à mener la riposte nécessaire.

  

Général LE BORGNE

          Nos deux orateurs se sont exprimés différemment sur la personnalisation de la menace. Monsieur JACQUARD n'a pratiquement parlé que d'Al Qaïda et Monsieur Bruguière a pris le soin d'élargir ce terme en évoquant une mouvance radicale islamique.

         Je ne sais pas si ma question a un sens, mais ne serait-il pas plus commode de personnaliser la menace en Al Qaïda ?

  

Jean-Louis BRUGUIERE

          Ma réponse repose sur mon expérience issue de l'opérationnalité. Cela fait 10 ans que nous travaillons sur ces éléments concrets.

Al Qaïda n'est, pour moi, qu'un "élément", c'est-à-dire "l'arbre qui cache la forêt". L'éradication d'Al Qaïda n'aura qu'une faible incidence sur le niveau de la menace. Je dirais même que, probablement, celle-ci pourrait se révéler constituer un facteur d'augmentation, et même d'exacerbation. Les troupes sont partout et en cela réside le problème. Ainsi, toute la difficulté est d'arriver à identifier et localiser l'ennemi dans cette mouvance car nous savons, globalement, ce qu'il veut. Les individus ne sont pas connectés opérationnellement les uns aux autres, il ne nous reste donc que la méthode empirique pour tenter de cerner la manière dont ils vont se développer.

 
Al Qaïda a joué un rôle important de fédérateur. On sait, par exemple, que depuis mai 2001, une sorte de pacte d'alliance entre les Talibans et Al Qaïda a été institué pour prendre le contrôle de l'ensemble de cette mosaïque afghane. Celle-ci se composait de camps, chacun dirigé par sa petite organisation ou par ses petits chefs, ces derniers se livrant une guerre d'influence entre eux, malgré des objectifs similaires. A partir de mai, ils ont été fédérés, ce qui a permis certainement le 11 septembre.

         L'éradication d'Al Qaïda n'aura malheureusement pas d'incidence sur la menace. Toute la difficulté va donc être de modéliser cette menace, d'arriver à la quantifier, à la déterminer, ce qui sera d'autant plus ardu que les victimes : les pays cibles marchent totalement en ordre dispersé. Il est évident que la vision des choses du Royaume Uni, par exemple, n'a rien à voir avec la nôtre. Sans entrer en polémique avec nos amis britanniques, et quelque soit le bien fondé de la législation britannique, au bout de 7 ans, une personne que nous demandons ne nous a toujours pas été livrée ! En terme de riposte, le problème se pose au niveau de la Cour Européenne des Droits de l'Homme. Or, nous avons besoin d'une riposte concertée.

  

Roland JACQUARD

          Je suis tout à fait d'accord avec vous. Al Qaïda est en quelque sorte un millefeuille composé de différentes organisations terroristes que O. Ben Laden a su fédérer. O. Ben Laden est en ce sens un personnage relativement unique. Issu d'une famille très riche d'Arabie Saoudite, il l'a quittée pour aller combattre contre l'Armée Rouge en Afghanistan, et devenir un "jihadiste". Il en acquis une aura charismatique dans le monde de l'intégrisme et dans son propre pays, à tel point que beaucoup de jeunes voient en lui une sorte de Che Guevara intégriste. Après le 11 septembre, en Amérique Latine où il existe une certaine implantation islamiste, dont on ne parle jamais, des révolutionnaires qui n'avaient rien à voir avec l'Islam ont applaudi, simplement parce qu'Oussama Ben Laden avait porté un coup très dur à l'hégémonie américaine. Il s'est constitué autour de sa personne un certain symbolisme. De plus, cet homme a su utiliser les circuits de l'argent, après avoir créé beaucoup de réseaux et les avoir fédérés. Fort heureusement, d'ailleurs, il a su ne fédérer que les sunnites, bien qu'il ait essayé de prendre des contacts avec les chiites. Mais, cela souligne une chose : Al Qaïda n'est pas la seule organisation, n'oublions pas notamment le jihad islamique, c'est la raison pour laquelle l'atomisation d'Al Qaïda ne fera que renforcer l'aspect diffus de la menace et son imprévisibilité.

  

Jacques BAUMEL

          Permettez-moi d'ajouter quelques mots rejoignant votre propos. Je suis Maire dans une banlieue ouest de Paris et j'ai vu, de mes yeux, à Nanterre et ailleurs, des garçons, même des garçonnets, porter des tee-shirts à l'effigie de Ben Laden. Il va prendre, auprès des jeunes, la place qu'occupait le Che il y a vingt ans.

 
Il est temps, à présent de clôturer ce colloque.

Je remercie beaucoup nos deux orateurs et vous demande une pensée pour le Commandant Massoud.