FORUM DU FUTUR


"Industrie chimique et maîtrise des risques"
Petit-déjeuner débat du 26 mars 2002 à l'annexe de l'Assemblée Nationale
animé par :

M. Jacques LOPPION, Président Directeur Général - SNPE

Mme Corinne LEPAGE, Avocate, ancien Ministre de l'Environnement



Jacques LOPPION

          Tout d'abord, j'aimerais commencer mon propos par vous dire que la SNPE, frappée dans ses installations par l'explosion récente de l'usine AZF, n'a pas enfreint de règlements et n'a aucune part de responsabilité dans cet accident. Ce dernier a été démultiplié par une campagne de presse dénigrante. L'impact sur le groupe en sera d'autant plus important.

 
         La fabrication industrielle de produits chimiques pose des problèmes, en terme d'investissements, liés à des questions de crédibilité commerciale.

         Nous nous trouvons, actuellement, dans un régime transitoire et disjoint d'AZF. Le problème a dépassé le domaine juridique pour devenir politique. La question centrale réside, aujourd'hui, dans le degré d'acceptabilité du risque par les populations.

         Nous ne disposons pas, en démocratie, d'un système d'élaboration des décisions suffisant. La "façade réglementaire vole en éclat" et la légitimité technique n'est plus exercée par les pouvoirs publics.

         Il existe, à mes yeux, deux manières d'aborder le problème.

         La première, dans le cas d'un schéma "catastrophe majeure" avec des répercussions sur l'environnement, est celle d'une prise de décision, postérieure à une opération ou non. Ce schéma est déterministe. Il ne tient pas compte des efforts de sécurité réalisés en amont. Le risque "0" existe-t-il ? L'accepter revient à refuser d'assumer le risque résiduel qui existe toujours. Or, s'il y a risque, c'est parce qu'il y a bénéfice.

         La seconde est celle d'une approche probabiliste, utilisée par les hollandais (TNO). Elle consiste en une recherche de maîtrise du danger, après évaluation de la probabilité du  risque, réduite au maximum. Elle assume le risque résiduel dans le calcul de mise en balance du bénéfice. La probabilité de l'occurrence des risques est, ainsi, chiffrée et fait l'objet de créations de banques de données.

 
         Je pense que nous avons intérêt à assurer un risque pour parvenir au bénéfice recherché.

         Ici, il s'agit d'un processus et non d'une "vérité" parvenant en bloc des sphères dirigeantes.

 

         En France, je pense que nous subissons la mauvaise qualité du processus démocratique dans la prise de décisions. Des forums sont organisés à Toulouse.

 
 

Corinne LEPAGE

          La SNPE est, aujourd'hui, en quelque sorte, une triple victime, tout d'abord de l'accident qui n'est pas de son fait ; ensuite, de l'enchaînement de la situation avec tous les débats autour des causes de l'accident et de la responsabilité, ou non, de l'entreprise ; enfin, d'un système qui ne fonctionne plus.

         Depuis plusieurs années, nous assistons à une mauvaise évolution sur l'acceptabilité sociale du risque.

         La distinction se fait plutôt entre risque accepté et risque subi, c'est-à-dire prenant en compte le sentiment de la population.

         Ainsi, lors d'un accident du type de celui de Toulouse, on paye, en général, pour cela.

         D'une part, aucune explication n'a été donnée à la population. Il en résulte une perte de confiance s'il n'existe pas de transparence dans l'analyse du risque. Il est nécessaire d'établir la règle du jeu de "qui dit le risque" de sorte à pouvoir gérer la situation.

         D'autre part, les rapports sont de plus en plus difficiles entre le citoyen et l'Etat. Ce dernier considère qu'il peut gérer en son sein, en toute opacité, de nombreux domaines, comme les mondes de l'économie ou de l'environnement. Il est donc chargé d'arbitrages, puis fait "tomber la parole". Une certaine défiance s'est instaurée car il n'existe pas réellement de contre-pouvoir en France.

 
         Si l'on met bout à bout les différentes catastrophes : Tchernobyl, le sang contaminé, etc., on réalise que le traumatisme est ancien et que le ressentiment est bien réel car la population a la sensation que ses besoins de sécurité ne sont pas pris en compte, d'où une perte de confiance.

 
         Quelles seraient les solutions ? Tout d'abord, de renouer le dialogue et la médiation. Or, les industriels sont isolés et c'est à eux, avec leurs moyens, de pallier aux manquements de l'Etat. La question se pose partout et dans les mêmes termes pourtant. Il existe une sorte d'égalité devant les risques.

         D'autres difficultés sont liées à une certaine distorsion de la concurrence. Les Hollandais, par exemple, se sont fixés une période de dix ans pour réduire leur risque industriel...

         Le problème réside dans l'organisation du débat social où la parole révélée de l'Etat ne fonctionne plus et nous n'avons pas inventé de substitution, d'où de nombreux blocages

 


DEBAT

  

M. ESSIG

          De nombreux débats sont organisés en France et feront l'objet, pour nombre d'entre eux, d'un rapport au Premier ministre.

         AZF est en accord avec la réglementation. Cependant, nous manquons, en France, d'une culture de la sécurité et la réglementation ne répond pas aux attentes des citoyens. Or, nous n'avons pas besoin d'une "couche supplémentaire". Nous avons besoin de ces produits à risque pour fabriquer, notamment, des médicaments. Il faut donc organiser les sites, déplacer les activités et, surtout, envisager une stratégie sur le long terme.

         Par ailleurs, l'acceptabilité du risque ne se décrète pas à Paris. Le Premier ministre n'a pas, selon moi, à décider de la réouverture de l'usine. La prise de responsabilités est locale... sinon cela ne serait pas démocratique ! Il faut en laisser le soin aux collectivités locales.

         Qu'en pensez-vous ?

  

Corinne LEPAGE

          Je suis parfaitement d'accord avec vous sur cela. Cependant, je pense qu'une réglementation est nécessaire et que les installations doivent être les mêmes partout en France.

 

 M. ESSIG

          Un référentiel rigoureux est nécessaire plutôt qu'un compromis boiteux sur place. Il doit comporter une base scientifique sérieuse.

         Par ailleurs, une culture du risque doit imprégner la gestion de nos entreprises.

 

 Henri CONZE

          Il est temps de franchir la barrière du politiquement correct. L'acceptation du risque, à mes yeux, est une sous partie d'un problème plus général d'acceptation de l'industrie chimique tout court, car "l'industrie, c'est polluant !" Il appartient aux pouvoirs politiques de présenter cela au peuple.

  

M. SADOUN

          Je pense que la période est propice à cela. Ce thème devrait, à mon avis, être évoqué lors de la campagne présidentielle.

  

Roger BALERAS

          Un problème qui n'a pas explosé n'existe pas dans l'administration française, n'est-ce pas ?

         Il existe une certaine attente d'une prise de position de la part du futur président de la République, sur la précaution et la prise de responsabilités. Or, comme conséquences électorales, ne ferons-nous pas qu'ajouter une haute autorité indépendante ? C'est un problème de démagogie. O. Darrason a dit, je cite : "Il faut rendre leurs responsables aux citoyens"...

  

Corinne LEPAGE

          Je privilègierais, quant à moi, la prévention à la précaution qui ignore la nature du risque potentiel. Réduire les risques a un coût immédiat vis à vis des bénéfices ultérieurs, à l'inverse de la logique électorale.

  

P. RODOCANACHI

          Les bases de données permettent d'anticiper de nombreux risques. Cela représente une certain économie car on paie toujours les risques pris. Les pénalités dépassent largement les coûts de protection.

  

Jacques LOPPION

          Le fait de répertorier, puis de partager l'information s'avère très utile. Nous devons mettre en place une culture de sécurité dont les employés seront les meilleurs vecteurs.

  

M. TURPIN

          Le risque industriel n'a pas été prioritaire dans la culture française. On réalise, aujourd'hui, que le problème n'est pas réglé. De plus, nous sommes confrontés à des problèmes de terminologie. Le danger est potentiel, il diffère des risques qui sont la conséquence d'un danger quantifié après la prise de mesures. La sûreté permet de se protéger contre une agression extérieure (nucléaire, par exemple), la sécurité contre le danger, menant ainsi à des opérations de prévention. La traduction des différents termes diffère selon les domaines d'où un problème accru de compréhension de la part de la population. Est-ce un accident ?

  

M. BOISHARDY

          Le débat se pose à l'intérieur des entreprises. Le problème est celui de la participation pour le management total de la qualité. Ensuite, la difficulté réside dans la prise de décision au niveau local.

         La mise en œuvre, dans le problème minier, s'est effectuée sans la participation de l'Etat et des locaux. Cela a été à l'initiative d'une profession.

         Je crois qu'il est important d'accepter la probabilité et de se méfier de l'analyse déterministe en la matière.