FORUM DU FUTUR


"L'extrême Orient et la Révolution des Affaires Militaires"
Conférence du 27 mars 2002 à l'Assemblée Nationale
animée par :

Dr Kyong-Wook SHIM, Chercheur à l'Institut Coréen d'Analyse de Défense de Séoul (KIDA), Docteur de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris




Hélène de ROCHEFORT

          La Commission de la Défense a eu la grande gentillesse de mettre cette salle à notre disposition pour cette réunion avec le Docteur SHIM, dont l'intervention au Sénat, en mai dernier, avait été très appréciée. Nous sommes particulièrement heureux de l'accueillir, ce soir, avant son retour en Corée.

 
         Jacques BAUMEL a dû remplacer, au pied levé, un de ses collègues parlementaires pour une réunion à St Petersbourg et vous prie de l'en excuser. Je passe donc la parole à notre Vice-Président, l'Amiral BETERMIER.

  

Amiral Jean BETERMIER

          Le Docteur SHIM est une grande amie de la France. Elle a été interprète auprès de l'Ambassade de France, lorsque de hautes missions officielles se rendaient à Séoul, mais aussi auprès des grands industriels français à l'époque des coopérations sur les centrales nucléaires. Vice-Présidente du Cercle d'amitié franco-coréenne, son autorité scientifique est reconnue, bien sûr en Corée par ses pairs, en France mais aussi aux Etats-Unis et au Canada.

         Le Docteur KHIM a soutenu une thèse sur le problème des nationalités dans l'armée soviétique. Nous étions alors tous admiratifs de votre capacité de travail et de votre rigueur scientifique.

 
         Le thème de ce soir, choisi en accord avec le Docteur SHIM, est celui de la révolution dans les affaires militaires. Ce concept est né au début des années 90 aux Etats-Unis, au départ sous le titre "Révolution Technico-Militaire". Il faisait référence, à l'époque, à l'introduction des nouvelles technologies, en particulier, celles de l'information, qui laissaient entrevoir une nouvelle manière de conduire les opérations et de faire la guerre. Ceci coïncidait avec la fin de la Guerre froide, donc la fin de l'interdit nucléaire, qui rendait, tout au moins en occident, une certaine liberté de manœuvre aux forces conventionnelles. Le terme "Technico-Militaire" a été utilisé pendant plusieurs années, mais il a fait craindre une opération conduite par les grandes industries de l'armement pour vendre leur matériel. Il a donc été redéfini comme "Révolution des Affaires Militaires" par le Docteur Andrew MARSHALL, patron du Net Assessment et théoricien de ce concept selon lequel, régulièrement dans l'histoire, la conjonction d'un certain nombre d'événements, à la fois de nature géostratégique, mais aussi technique, permettent d'envisager une nouvelle manière de conduire les opérations. Il prenait comme exemple, ce qui s'est passé en Allemagne de 1934 à 1940 et a conduit, pour nous, au désastre que vous connaissez.

 
         Ce concept de RMA n'a pas été accueilli par la communauté française avec, à mon sens, toute la curiosité ou l'ouverture d'esprit qui convenait. Il parait donc intéressant de voir comment nos amis, nos alliés et, éventuellement les grandes puissances en Asie-Pacifique réagissent vis à vis de cette transformation éventuelle de l'art militaire.

         Docteur SHIM, nous vous écoutons avec la plus grande attention.

  

Kyong-Wook SHIM

         Quel lien existe-t-il entre la RMA et l'Extrême-Orient? Pourquoi une Coréenne s'intéresse-t-elle à la RMA en Extrême-Orient? Parce que la Péninsule coréenne est entourée de quatre puissances très intéressées par la RMA à l'heure actuelle : la Chine, le Japon, la Russie et les Etats-Unis. C'est un sujet d'actualité débattu en ce moment dans la région.

         Sans parler des Etats-Unis, le grand leader en la matière, la Chine, son concurrent futur, l'étudie ardemment et revoit tout son plan de modernisation militaire. Le Japon avance pour sa part à grands pas dans le réarmement, mais à la manière "RMA". En dernier, la Russie, malgré ses difficultés économiques, conserve la nostalgie de la MTR, ou "Révolution militaro-technologique", qui date de l'ère soviétique.

         De plus, l'Extrême-Orient est en quelque sorte à l'origine de la floraison de la RMA. Les Américains, inspirés du concept de base soviétique, la réalisent à toute vitesse, en évoquant l'éventualité de menaces susceptibles de surgir d'ici 2030. Ils justifient le rajeunissement révolutionnaire de leurs forces armées par le réveil d'une Chine hégémonique.

         D'autre part, le tir du Daepo Dong, en août 1998, par la Corée du Nord, a permis au Japon, de justifier la révision de sa constitution pacifique et de lancer un projet commun de TMD avec Washington. De son côté, la Chine, face à ses concurrents américain et japonais pour l'hégémonie régionale, embrasse résolument la nouvelle tendance militaire.

         Cette situation m'a conduite à faire le tour de ces quatre pays avec le même mot de passe : la Révolution dans les Affaires Militaires.

Avant d'entrer dans les détails, je tiens de remercier le Forum du Futur de m'avoir offert cette occasion. C'est avec grand plaisir que je vous présente ce soir mes points de vue personnels sur les perceptions, l'orientation, et les perspectives de la RMA dans ces pays.

 
 

DU RUK RUSSE A LA RMA

         Permettez-moi de débuter par la Russie. Chargée des affaires russes au sein de mon Institut, j'aimerais commencer par cet Etat eurasiatique. Il passe souvent inaperçu que la RMA, conduite aujourd'hui par les Etats-Unis, n'est pas à l'origine "made in America". Elle a été mise en oeuvre par les stratèges soviétiques dès les années 70. Depuis, elle a été forgée, étape par étape, dans l'enchaînement d'une évolution causale entre avances et réponses entre les deux camps durant la Guerre froide. Vers la fin de leur course aux armements, les Soviétiques ont introduit la doctrine du RUK (Razvedyvatel'no-udarnyj kompleks), c'est-à-dire "complexe de reconnaissance-frappe". Cette théorie, en fin de compte, est à l'origine de la RMA. La description de son concept la plus pénétrante, a été donnée en 1995 par la théorie de "Système des systèmes" énoncé par l'Amiral W. OWENS, ancien chef adjoint d'Etat-Major américain. Les concepts de base du "Système des Systèmes" sont, au fond, identiques à ceux du RUK du Maréchal OGARKOV.

 
Dès 1971, alors que d'autres stratèges soviétiques ainsi que leurs homologues d'Occident travaillaient sur le nouveau concept opérationnel des armes nucléaires, OGARKOV avait déjà constaté leurs limites. Il avait alors déclaré : "L'apparition de nouvelles armes conventionnelles, basées sur les nouveaux principes physiques, provoquera une révolution sur la scène militaire." Au moment où les Soviétiques entamaient l'ère de la Perestroïka, officialisant leur défaite dans la Guerre froide, les stratèges américains, inspirés par la théorie RUK, menaient déjà des discussions intensives sur le "complexe de reconnaissance-frappe", en générant l'effet de synergie grâce au système C4I reliant les engins de reconnaissance et les moyens de frappe de précision.

 
Pour leur part, les Russes - mise à part la pensée militaire riche et avancée de TOUKHATCHEVSKI jusqu'à OGARKOV - ont hérité de l'URSS un immense complexe militaro-industriel (VPK). Comme autre héritage, n'oublions pas non plus la forte volonté des dirigeants politiques et militaires, et l'atmosphère de la société russe, en faveur de l'innovation dans les affaires militaires.

Néanmoins, en dépit de ces robustes héritages, la crise économique a empêché les Russes de poursuivre leur vocation révolutionnaire. Ils se sont contentés de poursuivre leurs efforts en matière de R&D, en mettant au point de nouvelles technologies avancées à travers la fabrication de prototypes. Cette politique est similaire aux mesures de hovering en Occident. Elle permet aujourd'hui aux Russes, soumis à des restrictions budgétaires, d'élever, cependant, leur niveau technologique et de se préparer ainsi à une crise, lors de laquelle ils se remettraient à produire massivement des systèmes d'armes à partir de la technologie accumulée dans les prototypes. Un des fruits de cette politique apparaît notamment dans les secteurs des chasseurs et des sous-marins.

 

Inventaire de l'héritage technologique russe

Malgré une stagnation dans de nombreux domaines technologiques, la Russie conserve un haut niveau dans les domaines de la physique nucléaire, de la supraconductivité, de la fusion thermo-nucléaire et des champs d'électrons, auxquels s'ajoutent les technologies laser et plasma, et l'arme nucléaire de troisième génération. Les Russes ont étendu aussi la technologie aux armes non-traditionnelles comme les armes à énergie dirigée, les armes anti-guerre-électronique et en particulier, le générateur d'impulsion électromagnétique, arme de contre-renseignement suffisamment puissante pour neutraliser des équipements électroniques de toute nature. Mais il est à noter que dans un domaine spécifique comme celui de l'infrastructure de C4I, elle se trouve très en retard par rapport aux Etats-Unis et quelques pays occidentaux. 

 

De "tête de dragon à queue de serpent"

Un pays économiquement fragile comme la Russie, ne pourrait certainement pas disposer sans efforts prodigieux d'un faisceau très complexe de moyens de renseignement, de surveillance, de transport, et d'armes de précision. Les Russes sont pourtant très souvent considérés comme compétents dans la rénovation de concepts opérationnels et la restructuration de forces armées, en fonction des changements d'environnement stratégique et militaire. Alors que les Américains se contentent, malgré leur révolution générale dans les affaires militaires, de renforcer la dite "jointness", c'est-à-dire, la cohésion et l'interopérabilité entre leurs trois armes, les Russes sont en train de concentrer l'organisation de quatre armes en trois – terre, mer et "aéronautique" – afin de s'adapter à la nouvelle ère aéronautique. Toutefois, on se demande toujours : même si les réformes militaires russes en cours aboutissent à un succès, l'armée russe pourra-t-elle gagner une guerre future ?

 

 

QUID DU RENOUVEAU MILITAIRE CHINOIS ?

 

La Chine se réveille d'un sommeil centenaire. Son renouveau militaire est suivi de très près par ses voisins. La Russie, notamment, a toujours craint que le vide militaire créé par l'affaiblissement de son potentiel naval, ne soit comblé par ses voisins chinois et japonais.

Or, c'est bien ce qui se passe en ce moment dans cette partie du monde. Si le renforcement militaire de la Chine est loin de surprendre ses voisins d'Extrême-Orient, le premier test, début août 1999, d'un nouveau missile sol-sol de longue portée capable d'atteindre les rives américaines du Pacifique, a attiré l'attention de plusieurs quotidiens européens. De plus, ce tir intervenait trois semaines après l'annonce par la Chine qu'elle maîtrisait la technologie de la bombe à neutrons.

 

Le rajeunissement actuel des Forces armées chinoises est exempt, du moins dans l'immédiat, de menaces pour la sécurité régionale. Car, même si les Chinois améliorent leurs systèmes d'armes, dans le but de devenir une puissance crédible et menaçante dans la région, ces derniers devront combler plusieurs lacunes dans des domaines tels que : la doctrine interarmée, le commandement et le contrôle, la logistique et l'entretien, entre autres. Théoriquement, ils ne seraient capables de disposer d'une force de projection que d'ici quinze à vingt ans.

Cependant, le potentiel de la Chine, ainsi que sa détermination à mettre en oeuvre, à la chinoise, une révolution dans les affaires militaires, y compris dans les théories guerrières, représente, d'ici 2030, un défi parmi les plus importants aux yeux de ses ennemis futurs. Les dépenses militaires de la Chine pour l'année 2001 ont marqué une augmentation record de 17,7 %. Il s'agissait d'une augmentation nettement supérieure à celles des dernières années qui variait de 12 à 16 %.

 

Perception chinoise de la RMA

Aujourd'hui, il est à la mode, pour les militaires chinois, de parler de la RMA. Une telle ardeur pour apprendre la RMA a étonné et étonne encore beaucoup d'observateurs occidentaux. La RMA, cette invention des puissances militaires avancées, est maintenant embrassée avec impatience par la Chine dont la base technologique est très faible, sauf en matière de missiles balistiques, satellites commerciaux, et radars terrestres. L'élaboration des concepts de la RMA par l'Armée Populaire de Libération (PLA) a bouleversé les visions occidentales sur la faiblesse de sa planification stratégique. Pourquoi la RMA passionne-t-elle autant les Forces populaires de la Chine ?

 
Pour les Chinois, les campagnes aériennes de l'OTAN en Serbie ont apporté deux leçons : la justification par les pays occidentaux d'une intervention dans les affaires d'autres pays pour une cause humanitaire, et la capacité de ces mêmes derniers à lancer, de loin, une intervention militaire "zéro-mort".

Or, la Chine doit faire face à des problèmes "internes". Le séparatisme dans les régions du Xinjiang et du Tibet, le conflit au sujet du détroit de Formose, etc., sont tous susceptibles de provoquer une intervention militaire des Américains. Deuxièmement, les Etat-Unis, le Japon et d'autres pays capables de réaliser la RMA, sont tous des adversaires potentiels pour la Chine. Troisièmement, les Chinois sont intrigués et inquiets de l'élan militaire des Américains, dans la mesure où ils ont assisté, de plus près, à l'effondrement de l'URSS dû, en partie, à la course aux armements pour la "guerre des étoiles".

 
Il est donc nécessaire pour les Chinois d'une part, de s'appliquer à étudier la RMA menée en Amérique et d'autre part, de s'abstenir de s'engager d'une manière naïve, dans une nouvelle "course suicide".

 
A travers l'étude de la RMA, les penseurs chinois ont découvert un certain nombre d'idées qu'ils veulent fusionner dans la modernisation à long terme de leurs forces armées. En voici trois parmi d'autres :

1) les frappes de longue distance.

2) les formations de bataille petites tailles et mobiles.

3) la liaison entre supériorité dans la collecte d'information et victoire d'une opération. L'engagement de combat, invisible physiquement, commence bien avant le feu des soldats. Les attaques au centre de commandement/contrôle de l'ennemi peuvent effectivement être aussi effectuées de simples virus informatiques et des bombes de logiciels susceptibles de paralyser les systèmes de commandement et de contrôle.

Les Chinois essayent ainsi de "sinifier" la RMA selon leurs propres concepts traditionnels, leurs pratiques actuelles et leurs besoins futurs. Autrement dit, pour beaucoup de stratèges chinois, la RMA ne doit pas être un privilège technologique offert seulement à une superpuissance. Les militaires chinois pensent que la guerre d'information devrait être attentivement étudiée pour apprendre tant de ses forces que de ses faiblesses. Ceci est crucial pour l'APL, qui pendant une longue période devra compter sur des armes inférieures pour se battre contre des ennemis puissants.

 
La tâche d'étudier dans ses moindres détails, la guerre au Kosovo a été assignée à des institutions de recherche. Ils ont analysé comment les opérations aériennes de l'OTAN ont été gênées par le mauvais terrain et la difficile météorologie. Ils ont aussi recherché pourquoi le système de défense aérien intégré de la Yougoslavie a échoué dans ses objectifs d'abattre un nombre significatif d'avions, et pourquoi les forces de l'OTAN ne sont pas parvenues à infliger plus de morts chez les Serbes.

Dans le même contexte, les militaires chinois s'attachent à étudier comment mener une guerre asymétrique contre un ennemi primordialement puissant, par exemple, à travers l'emploi concentré de missiles conventionnels contre des groupes de porte-avions.

 
D'autre part, face au projet de bouclier américano-nippon, l'attitude des Chinois est, aussi, bien claire. Il s'agit de décupler le nombre de fusées intercontinentales, ainsi que celui des missiles de portée intermédiaire comme les DF-21s, avec un accent sur les missiles de croisière. Ne serait-ce que par défi ou chantage, les articles publiés depuis deux ou trois ans par les experts chinois soulignent le bas prix de la production en masse de fusées, par rapport au système de défense anti-missiles qui sera établi par les Américains et les Japonais.

 
Quelles perspectives pour la RMA en Chine ?

Tout d'abord, la République populaire de Chine essaie de s'équiper de forces aériennes et navales ultramodernes, plus réduites et plus mobiles, plutôt que d'investir dans une force terrestre. A ce propos, l'Armée terrestre connaît, ces derniers temps, une forte réduction d'effectifs. Les dirigeants chinois concentrent les crédits dans le développement des réseaux de communication spatiaux, des armes laser et électro-magnétiques, du super-computer, de l'arme nucléaire de future génération, des missiles de croisière, des avions et sous-marins de future génération, etc.

 

Bien que les Chinois apprennent par coeur les pensées américaines, il n'est pas certain qu'ils assimilent la RMA avec succès. Cependant, la Chine conserve de belles perspectives. Ses dirigeants s'entendent à accorder la priorité au développement de la haute technologie. Cette détermination a été renforcée d'ailleurs par le bombardement de l'OTAN sur l'Ambassade chinoise de Belgrade, en mai 1999 qui a ainsi suscité un large soutien de l'opinion publique chinoise.

 

 

LE JAPON, UNE BELLE AVANCÉE VERS "L'ETAT NORMAL"

 
Autre acteur intéressant dans la région, le Japon produit aujourd'hui des efforts considérables pour sortir de l'incertitude militaire et stratégique dans laquelle il se trouve. D'où la réponse immédiate du Cabinet de KOIZUMI à l'appel des Etats-Unis pour prendre part à la guerre anti-terroriste, dès le lendemain du 11 septembre. S'agirait-il d'une volonté manifeste pour devenir "normal" en une période "exceptionnelle" ?

Pour le moment, les Forces d'autodéfense, bien qu'elles possèdent des F-15 et des AEGIS, ne seraient pas toujours capables d'accomplir complètement leurs missions, ne serait-ce que pour assurer la défense de la zone économique exclusive (ZEE). Cependant, un changement radical est prévisible dans les années à venir. Le Japon souhaite regagner sa pleine souveraineté en s'affranchissant de sa dépendance stratégique à l'égard des États-Unis.

 

Vers un réarmement japonais ?

En outre, selon les principes de l'alliance redéfinie il y a 5 ans, le Japon prêterait main-forte aux troupes américaines si elles devaient être engagées en Asie. Le Japon avait déjà décidé d'équiper ses Forces d'autodéfense aériennes en avions-citernes, et la production des premiers F-2 a débuté en 1996 dans les ateliers de Mitsubishi. Ainsi équipé, le Japon sera en mesure d'effectuer la surveillance sur un rayon de 1.000 milles nautiques. Au lendemain du tir du missile Daepo-dong par la Corée du Nord à fin août 1998, les Japonais ont officialisé le projet de production locale de quatre satellites d'observation avant la fin de 2002, et un autre projet de quatre satellites a été démarré pour 2008.

 
Contestée naguère, l'acquisition de ces appareils pouvant coordonner des opérations bien au-delà des limites territoriales japonaises ne cause plus aujourd'hui de remous politiques. D'autre part, les systèmes de commandement et de contrôle reliant l'Agence de Défense et les trois Forces d'autodéfense sont en cours de mise au point. L'Agence de défense est actuellement en train d'étendre l'interopérabilité, horizontale et verticale, des systèmes C4I. Cette dernière a arrêté, en avril 1998, les directives de standardisation des systèmes d'informatique afin de mettre fin à la mauvaise interopérabilité des réseaux. De plus, la situation présente de la recherche concernant la défense anti-missiles de théâtre met au jour le niveau de la technologie militaire japonaise. Les recherches concernant la TMD se limitent, au Japon, au système de défense naval "Navy Theater Wide", muni de missiles d'interception lancés à partir des AEGIS.

 
Cependant, les Japonais se trouvent au centre du projet car ils possèdent une technologie avancée, en avance même sur celle des Américains, pour ce qui concerne le fuel de la mini-rockette et le récipient de haute pression du réacteur.

 

Raisons et méthodes japonaises de recours à la RMA

Le Japon poursuit aujourd'hui, de façon discrète, une RMA pour banaliser son réarmement et ajouter un poids militaire à son statut déjà acquis de puissance économique. Se basant sur la haute technologie à usage dual qu'il a accumulée ces dernières décennies, le Japon a déjà acquis "l'option nucléaire" ainsi que celle des ICBM. Un exemple permet de souligner cette évolution : le budget de R&D des quatre entreprises majeures japonaises correspond à l'ensemble du budget militaire de la Grande Bretagne. De plus, muni sous peu de satellites d'observation, le Japon jouira de son propre réseau de renseignement.

 
Tokyo s'applique actuellement à poursuivre la RMA de façon à n'exciter aucun voisin, notamment la Chine et la Corée du Sud, encore traumatisées par les dommages infligés par le Japon impérial. Les Japonais observent attentivement la situation et l'orientation de la RMA dans les autres pays, tandis que ces derniers estiment que le Japon a déjà acquis un très haut niveau de potentiel. En dépit de la crise économique et du vieillissement de la population, les dépenses militaires japonaises, oscillant entre 42 à 50 milliards de dollars dans les années à venir, se situeraient toujours au second rang après les Etats-Unis dans la région.

 
 

LES ETATS-UNIS, RÉVOLUTIONNAIRE OMNI PRÉSENT

 
Le succès militaire des opérations américaines en Afghanistan a même fait taire la voix critique envers la RMA, voix faible mais présente, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des Etats-Unis.

 

La RMA américaine et l'Asie-Pacifique

Au lieu d'étudier la RMA aux Etats-Unis comme nous avons fait pour les trois autres pays, il serait intéressant de chercher quelles implications aurait la RMA menée par les Etats-Unis, sur leur politique militaire, et surtout sur leur politique d'alliance dans l'Asie du Nord-Est.

Aux yeux des stratèges américains, le caractère et la dimension des concurrents potentiels d'ici 2030 ne sont pas rassurants pour plusieurs raisons. D'abord, l'ordre international dépendrait plus de la politique de puissance que de la sécurité coopérative, contrairement à l'évolution en Europe. Ensuite, la position hégémonique américaine s'affaiblirait progressivement, d'ici 20 à 30 ans, face à la montée de nouvelles puissances régionales comme la Chine et l'Inde. Ceci impliquerait un transfert possible, de l'Europe vers l'Asie, de la focalisation géographique de la compétition. Il est ainsi nécessaire pour les Etats-Unis, de telle sorte à maintenir une supériorité militaire dans ces zones stratégiques, de se rapprocher davantage de leurs alliés, tels que le Japon, la République de Corée et l'Australie.

 
Dans ces conditions, les Etats-Unis soulignent, plus fort que jamais, le besoin de réaliser la RMA, de façon coopérative, de concert avec ses alliés. Car l'interopérabilité dans le système de commandement/contrôle avec ses alliés, ainsi que le soutien logistique de ces derniers, revêtent, pour eux, une très grande importance.

Or, le caractère de l'alliance dans l'après-Guerre froide est en train de se transformer fondamentalement à cause de l'évolution géopolitique et du changement dans l'environnement militaire. La nouvelle nature d'une alliance reposerait sur sa crédibilité, sa durabilité et son mode de partage des responsabilités.

En outre, il est fort probable que la volonté de partager les charges avec les alliés s'affaiblisse au fil du temps, du fait notamment des revendications croissantes de ces derniers en vue du retrait des bases américaines. De plus, la contribution directe des alliés dans les opérations futures serait bien limitée, vu l'écart important existant entre les capacités militaires de l'Etat américain et de ses alliés.

 

Une répartition des tâches entre les Etats-Unis et leurs alliés

Dans ces conditions, quelle assistance les Etats-Unis attendent-ils de leurs alliés en Asie-Pacifique ? Ils acceptent d'assumer les missions et les capacités en matière de C4ISR à l'échelle mondiale, de manifestation militaire et de projection des forces, de frappes stratégiques de large gamme, d'exercices et de simulations approchant des conditions réelles d'intégration de systèmes et d'organisation d'opérations. Dans cet énorme plan d'opérations futures, le rôle des forces terrestres américaines sera réduit, car les conflits futurs dans la région seront dominés par les opérations maritimes et aéronautiques. Il en serait bien ainsi en cas de conflit entre la Chine et Taïwan, au sujet des Iles Spratly, etc.

 
Les Américains émettent ainsi l'hypothèse que si leur force terrestre se contente de défendre le continent américain, les alliés peuvent, pour leur part, compléter de leurs propres troupes terrestres, la composition des troupes aéronautiques expédiées par les Etats-Unis. Les Etats-Unis essaient de différencier l'assistance fournie par les alliés selon les degrés de leur efficacité de telle sorte à pousser davantage leurs investissements dans la RMA.

 
Les alliés extrême-orientaux, la Corée et le Japon, se verront confier la protection des communications d'accès au théâtre d'opérations, et la défense anti-missiles de théâtre. Il serait, tout de même, très important pour les Américains, de mettre sur pied une nouvelle organisation de bases avancées en fonction de la nature ad hoc de l'alliance dans le futur. Ils le réaliseront peut-être grâce à la RMA.

 Pour conclure notre tour des quatre acteurs majeurs en Extrême-Orient, je dirais que tous considèrent que la RMA est toujours dans ses années de formation, cette phase initiale s'étendant jusqu'à 2030. Il est donc difficile de visualiser son plein potentiel. Cependant, ni les Chinois, ni les Japonais, ni même certains Russes ne pensent qu'il soit trop tard, théoriquement parlant, pour "monter" sur la troisième vague dans les affaires militaires, mais chacun à leur propre manière.

 

Résumons, en quelques mots, la situation de chacune de quatre puissances : les Etats-Unis, révolutionnaire omni présent, la Chine, à la recherche d'une asymétrie, le Japon, discret dans ses choix, et la Russie, de "tête de dragon à queue de serpent".

1) les Etats-Unis, "révolutionnaire omni présent et omni puissant", grâce à leurs capacités avancées de reconnaissance et d'intervention militaire,

2) la Chine, à la recherche d'une asymétrie visant les points vitaux de ses ennemis futurs, largement plus puissants qu'elle-même,

3) le Japon, aux choix discrets. Je ne sais pas si le mot "optionnaire" existe, mais le Japon fait face à plusieurs options : l'option nucléaire, l'option d'ICBM et même l'option de porte-avions. Les Japonais vont bientôt mettre au point un mini-réacteur destiné à des navires marchands. Cependant, il pourrait très bien fonctionner sur un porte-avions et sur des sous-marins nucléaires.

Pour l'instant, il lui faut ne "gratter" ni la Chine, ni même les deux Corées.

4) Quant à la Russie, de "tête de dragon à queue de serpent". Je ne crois pas que vous ayez besoin d'une explication. Mais, à mon avis, aux yeux d'une Coréenne, la Russie reste un dragon malgré sa spectaculaire chute de "classe".

 

 Amiral Jean BETERMIER

          Docteur SHIM, nous vous remercions pour cette présentation très fouillée, très fine et très riche. Pourriez-vous dire quelques mots sur un pays auquel nous portons le plus grand intérêt et une grande amitié : le vôtre ?

 

Kyong-Wook SHIM

          J'ai le plaisir d'avoir en face de moi nos officiers, actuellement étudiants à Paris. Je pense qu'ils seraient plus capables que moi de vous répondre. Cependant, je vais essayer de vous proposer quelques éléments de réponse.

 
         La Corée est, dans un sens, comme la Chine. Nous sommes passionnés et nous avons une grande envie d'étudier et même d'intégrer la RMA. Il y a trois écoles.

         La première, l'Ecole de la hiérarchie militaire n'est pas très favorable à cette révolution. Ils considèrent que la RMA est seulement une réforme, et donc qu'il suffit de continuer notre chemin, de renforcer nos forces conventionnelles et d'améliorer nos capacités, en tant que force de maintien de la paix, en quelque sorte.

         La deuxième, l'Ecole de la RMA, rassemble officiers et experts de la communauté sécuritaire, favorables à des réformes de grande dimension, cependant moindres que celles préconisées par la troisième école propre de la RMA. Les différences entre ces deux écoles résident dans la vitesse, la raideur et la priorité accordées à ces points en particulier. Dans le cas de la Corée, seul un petit nombre de protagonistes de la RMA veulent désormais lancer des réformes à la "manière RMA", alors qu'il existe bien plus de protagonistes modérés désirant d'une part, prendre le temps nécessaire. D'autre part, institutionnellement parlant, nous dressons un plan de la RMA selon chaque arme, avec des objectifs à atteindre d'ici 2025 ou 2030. De plus, l'Etat-major et le Ministère de la Défense disposent chacun d'une équipe.

 
Pourquoi cette RMA passionne-t-elle tellement un pays comme la Corée qui n'a pas d'importantes bases technologiques ? Parce que la RMA est un grand défi pour nous, une opportunité. Car personne en Corée, en Russie ou au Japon, ne croit que la RMA est impossible, et ce, selon des modèles propres, à découvrir, après leur "coréanisation" et leur "sinisation". Cela peut nous servir de réforme de panacée.

  

Amiral Jean BETERMIER

          J'aimerais vous poser une autre question avant de donner la parole à la salle. N'y voyez aucune malice, plutôt du respect pour vos compétences scientifiques et vos talents d'observation. Vous venez de passer près d'une année en France, et un peu partout en Europe. Avec quelle idée repartez-vous de l'attitude des européens, en général, ou des français, en particulier, vis à vis de cette RMA ?

 

Kyong-Wook SHIM

          Personnellement, j'ai été étonnée de constater la passivité des français. Il y a 5 ou 6 ans, alors que nous étions en train d'étudier la RMA en Corée, j'ai réalisé qu'il n'existait pas de documents sur la situation de la RMA en France. Il n'était possible de se procurer que des études sur la RMA américaine. Cependant, la situation est, en France, tout à fait différente de celle existante en Corée ou en Chine, parce que vous avez déjà entamé, étape par étape, cette évolution dans les affaires militaires, même si vous la nommez parfois différemment, étant donné que vous avez déjà acquis une certaine technologie stratégique militaire. Cette révolution dans les affaires militaires menée par les Etats-Unis ne peut pas, quoi qu'il en soit, être conçue partout de la même façon.

  

Amiral Jean BETERMIER

          C'est une marque d'indépendance nationale.

 

 

DEBAT

 

Premier intervenant : Pierre CONESA

          Ayant eu la chance de travailler avec Madame SHIM, je connaissais donc une partie de ses analyses sur l'Extrême-Orient. Je suis cependant étonné par la gentillesse avec laquelle elle décrit la démarche française sur la RMA.

Par ailleurs, vous semblez décrire le Japon comme se trouvant au seuil d'un certain nombre de choix stratégiques essentiels : le nucléaire, le balistique et l'anti-missile. Pouvez-vous aller plus loin sur cet élément important de votre présentation ?

  

Kyong-Wook SHIM

          Je pense que le pays que les Coréens envient le plus est le Japon, parce que ce dernier ne s'affiche pas en tant que puissance militaire alors que les Japonais ont acquis une réelle profondeur et richesse dans le domaine de la haute technologie.

         J'ai, en effet, utilisé le terme "option". Pourquoi donc une "option nucléaire" ? Parce qu'ils disposent de dômes de plutonium et de la technologie nécessaire en cas de crise. Ils peuvent se lancer dans la fabrication d'armes nucléaires dans des délais, selon les experts, variant entre deux semaines et six mois. Ils n'en disent rien, mais nous savons qu'ils en sont capables.

Au sujet des missiles intercontinentaux, le fameux tir expérimental des Coréens du Nord, les a conduis à réorienter leurs plans en termes de satellites d'observation. Ils pensaient, à l'origine, en acheter ou en acquérir pour partie à l'étranger, ils ont donc décidé d'en mettre au point un certain nombre eux-mêmes. Avant la fin 2002, les Japonais vont lancer 4 satellites d'observation puis 4 autres dans les années qui viennent. Par ailleurs, ils ont la capacité de fabriquer des missiles intercontinentaux. Et pour ce qui concerne l'option porte-avion", ils disposent déjà d'un navire pour hélicoptères de 8900 tonnes, susceptible, peut-être - les avis sont partagés sur cette question - de recevoir des chasseurs. Ce type d'utilisation modifiée s'est déjà présenté et n'oublions pas qu'ils sont en train d'achever la mise au point d'un réacteur. Tout comme les Chinois, je crois, qu'ils sont eux aussi très intéressés par les sous-marins nucléaires.

  

Deuxième intervenant : Amiral HABERT

          Pour ce qui concerne plus précisément les porte-avions, vous avez souligné que la Chine était en train d'envisager de se restructurer stratégiquement vers une capacité aéronavale accrue. Pensez-vous que cette capacité aéronavale s'orientera vers les porte-avions ? Qu'en est-il de leur volonté éventuelle d'acheter LE CLEMENCEAU français, qui se trouve actuellement toujours à Toulon, ou la VARIAG qui se promène à la remorque, quelque part entre la Russie et la Chine ? Ont-ils cette volonté de se doter de porte-avions et en auraient-ils aussi la capacité ?

 

 Kyong-Wook SHIM

          La Chine envisageait de prendre la VARIAG, il y a quelques années. En ce moment, une négociation est effectivement en cours avec les Français, si je me réfère à ce que j'ai lu dans la presse et dans les livres. Tout ce que je sais, c'est que la Chine projète de se munir de porte-avions avant 2010.

  

Troisième intervenant :

          Pourriez-vous situer l'Inde également dans ce contexte de RMA ?

  

Kyong-Wook SHIM

          Nous, Coréens, sentons, effectivement, la nécessité, le besoin de connaître beaucoup mieux l'Inde. Cependant, je vous répondrais que, pour le moment, nous sommes déjà entourés de quatre puissances qui nous "tourmentent" et que l'Inde est un peu loin de notre portée. Pourtant, nous pensons qu'à l'heure actuelle, ce qui est important, c'est "l'IT", Information Technology. Cette technologie engendrera une guerre différente dans les années à venir. Or, l'Inde, comme le Japon et la Corée, n'est pas en retard dans ce domaine. Ouvrant une parenthèse, je vous rappelle que la Corée comptabilise le plus haut débit d'internet du monde, par rapport à l'ensemble de la population. Je pense donc que cela peut être un critère. L'Inde a un chemin prometteur dans la RMA. De toute façon, comme vous le savez très bien, la RMA sera réalisée par un petit nombre d'experts, de stratèges ou d'ingénieurs de haut niveau et l'Inde est capable d'avancer bien plus encore que nous ne l'estimons aujourd'hui.

  

Quatrième intervenant : Amiral HERROU

          Quels sont les projets de votre pays en matière aéronautique ?

  

Kyong-Wook SHIM

          Si vous me demandez mon avis personnel, je vous dirais qu'en ce moment, nous menons plusieurs grands projets de grande valeur matérielle mais aussi stratégique. Je pense que nous évaluons un projet au fur et à mesure, lorsque celui-ci est en cours. La Marine coréenne a une longue expérience surtout dans le secteur des sous-marins. Je crois que nos officiers de la Marine souhaitent tout autant que moi que nous nous projetions dans un avenir plus lointain.

  

Cinquième intervenant : Général FENNEBRESQUE

          Vous avez confirmé le déclin de la Russie en ce qui concerne ses capacités militaires. Cependant, vous avez aussi souligné qu'elle conservait un niveau technologique élevé grâce à ses efforts de recherche et qu'elle pourrait donc, le moment venu ou nécessaire, se remettre à produire des équipements hautement sophistiqués, en particulier dans la perspective RMA.

         Mais pour ceci, encore faut-il, qu'à côté, des capacités des laboratoires ou des bureaux de recherches, la Russie dispose d'un appareil industriel en état. Pensez-vous qu'elle l'aurait encore ou qu'elle pourrait se le donner à nouveau, et ce assez rapidement pour pouvoir réagir en cas de crise ?

  

Kyong-Wook SHIM

          J'ai évalué la situation de la Russie en tant que Coréenne, tout en connaissant les analyses européennes et américaines plus nuancées. Ayant personnellement eu de nombreux contacts avec les Russes, à propos du satellite TSAR ou de sujets relatifs à l'aéronautique, j'ai été étonnée de constater que, malgré toutes leurs difficultés, les Russes conservaient un esprit de hovering, comme un dernier rempart technologique, en quelque sorte. Ainsi, dans certains petits secteurs technologiques, détiennent-ils une expertise avancée, à tel point que, par exemple, les Américains désirent acheter en premier leur système laser de protection des chars. Les Russes sont, je crois, très attachés à cette stratégie sélective de réserve technologique dans certains domaines.

  

Sixième intervenant : Robert BUSSIERE

          Toutes les grandes nations que vous avez évoquées ont un programme de RMA orienté suivant les projets opérationnels qu'ils ont ou la menace prioritaire qu'ils peuvent envisager. En Corée du Sud, avez-vous une menace prioritaire ? Je pense, par exemple, bien sûr aux quatre nations, mais aussi à la Corée du Nord. Comment allez-vous orienter votre RMA en fonction de vos menaces prioritaires ?

  

Kyong-Wook SHIM

          En effet, cette question est essentielle et primordiale pour nous dans la mesure où, quand nous souhaitons dresser un plan à long terme, nous sommes obligés de définir précisément la menace. Or, si nous considérons que cette menace nord-coréenne disparaîtra dans les 20 ans à venir, nous construisons et développons nos capacités militaires aujourd'hui. Notre planification est très compliquée sur le long terme. C'est pour cela, en ce qui concerne la RMA, qu'alors que les Etats-Unis pensent à l'Inde ou à la Chine, que la Chine pense au Japon ou aux Etats-Unis etc., la Corée ne pense à aucun d'entre eux en particulier. La menace est incertaine et nous l'envisageons ainsi. Car, si nous répondions à une menace incertaine, cette dernière ne serait pas résolue en elle-même. Ainsi, le développement de la capacité militaire ne doit plus se faire en fonction des menaces et désormais, il faut que nous pensions à une autre manière de les développer en nous attachant davantage à protéger nos valeurs. Mais je crois que cette difficulté d'identification de la menace est la même pour tous, y compris pour les Etats-Unis.

  

Amiral Jean BETERMIER

          Vous avez évoqué le cas des Etats-Unis. Ceci est particulièrement flagrant dans le dernier document de base de la Quadrienal Defense Review, parue le 30 septembre dernier, où il est écrit en toutes lettres que les Etats-Unis renonçaient à un modèle reposant sur des menaces pour choisir un modèle d'armée reposant sur des capacités. L'idée sous-jacente est qu'on ne sait pas quel sera l'adversaire. L'éventail des menaces est très large et l'on peut rencontrer dans des conflits asymétriques des systèmes très élaborés. Ainsi, l'idée qui prévaut est la suivante: ce qui compte, c'est d'avoir des capacités. Ce qui est assez satisfaisant sur le plan intellectuel, mais quand il faut aller plus loin en terme de dimensionnement ou d'organisation des forces, nous sommes obligés de reprendre les choses de manière plus conventionnelle. La QDA explique que, malgré tout, on continuera à prendre en compte le théâtre irakien ou celui de la Corée du Nord par exemple, pour le cas où il faudrait agir et pour cela donc savoir faire des planifications.

 
         J'ai une question à vous poser, elle concerne le budget de défense de la Chine, qui reste assez flou. Car sur ces 10 dernières années, ce dernier a augmenté de manière constante. L'année dernière, de l'ordre de 17,5 %, son augmentation a même été supérieure à celle des années précédentes. Cependant, sur le fond, personne, sauf vous peut-être qui êtes dans cette partie du monde, ne sait très bien ce qu'il en est réellement. Les analyses, même celles des meilleurs experts de la zone, varient du simple au triple, car une partie du budget de la Chine viendrait d'autres domaines que la défense : la recherche scientifique, les contributions de l'Etat, etc. De même, le "chiffre d'affaire", c'est-à-dire, le bénéfice que les forces armées tiraient de leurs entreprises lorsqu'elles fabriquaient des biens publics ou entretenaient les routes serait lui aussi comptabilisé. Or, la réforme actuelle vise à détacher les forces armées chinoises d'un certain affairisme et des métiers qui avaient peu à voir avec les armées. Ainsi, certains analystes avancent l'idée que cette augmentation que nous constatons d'un peu plus de 17% ne serait pas une augmentation réelle, mais qu'elle viserait à compenser le manque à gagner venant des fermetures d'entreprises gérées par les armées.

  

Kyong-Wook SHIM

          Dans notre institut, j'ai entendu certains chercheurs européens, tous sinologues, dire que le budget militaire chinois variait. En effet, le chiffre exact correspond sûrement à 20 fois la somme officielle. Personnellement, je crois que ce budget est pratiquement impossible à évaluer dans la mesure où les frais d'entretien, de personnel, ainsi que beaucoup d'autres ne sont pas toujours pris en compte. L'été dernier, je me suis rendue dans la partie Extrême-Orientale de la Russie dans le cadre de mes recherches. Il m'a été confirmé que dans les unités de gardes frontalières, le pain frais mis à part, les soldats vivaient dans une autarcie quasi totale : il plantent leurs légumes et produisent leur viande. Récemment, le gouvernement russe a fini par légaliser cette cueillette de champignon, pêche du poisson, etc. En Chine, les forces terrestres chinoises, seraient entretenues de la même façon. Comment voulez-vous évaluer tous ces frais qui ne peuvent être chiffrés ?

 

Septième intervenant : Claude LIEVENS, Directeur du CHEAr

          Qu'entendez-vous par : "La RMA aurait de belles perspectives devant elle en Chine ?"

  

Kyong-Wook SHIM

 Lorsque j'ai dit que la RMA en Chine avait de belles perspectives, c'était justement pour souligner leur intérêt, leur volonté de s'appliquer à ce secteur de l'informatique en particulier. Il existe en Chine des unités spécialement organisées pour mener une guerre informatique, comme de nombreux autres pays. Les Chinois sont déterminés à découvrir des tactiques asymétriques et recherchent les points vitaux proches des points vulnérables en acuponcture. Ce secteur peut en être un, et les Américains le savent d'ailleurs, car la RMA offre des opportunités aux Chinois et aux autres petits pays en élargissant le théâtre jusqu'à l'espace et même le Cyberespace.

  

Amiral Jean BETERMIER

          Je crois, Docteur SHIM, que le temps est venu de vous remercier. Vous avez suscité le plus grand intérêt et vous nous avez invités à la réflexion.

         Nous ne portons probablement pas, globalement à cette partie du monde, tout l'intérêt que nous devrions, mais comme vous le savez, nous avons pour la Corée une très grande amitié. Dans cette chaîne d'amitié, vous jouez un rôle tout à fait irremplaçable, à la fois pour nous permettre de mieux connaître votre pays, le monde qui vous entoure, qui vous environne, mais aussi pour permettre à la Corée de mieux nous connaître et mieux nous comprendre.