FORUM DU FUTUR


"D'une élection à l'autre : le retour du politique"
Grand débat du 5 juin 2002 à l'Assemblée Nationale
animé par :

M. Jean-Louis BOURLANGES, Député européen

M. René REMOND, Président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, Membre de l'Académie Française

M. Domonique REYNIE, Directeur de l'Observatoire Interrégional du Politique (OIP-Sciences Po), Professeur des Universités

M. Michel SCHIFRES, Vice-Président du Comité éditorial du Figaro




René REMOND

          Monsieur le Président, nous disposons de deux heures que je vous propose de partager en deux moitiés aussi égales que possible. Quatre interventions relativement brèves traceront le cadre, énonceront quelques interrogations. Ensuite l'initiative reviendra à la salle et nous essaierons d'apporter des réponses honnêtes aux questions qui nous seront posées.

         Nous sommes quatre à intervenir. Je me présente : je suis Président de la Fondation nationale des Sciences Politiques. A ma droite, Michel Schifres, dont vous lisez souvent les analyses et les commentaires, qui apporte le point de vue de l'observateur du quotidien politique. A ma gauche, Dominique Reynie, professeur en Sciences politiques, et, depuis quelques mois, Président de l'Observatoire Interrégional du Politique : l'OIP est un organisme scientifique préposé à observer les phénomènes politiques, issu de la collaboration entre la Fondation des Sciences Politiques et le CNRS. Chaque année, celui-ci mène de grandes enquêtes dans chacune des régions sur une large échelle et c'est assurément un bon observatoire de la France profonde. Enfin, Jean-Louis Bourlanges, député européen, dont on connaît les écrits, les prises de position, les jugements. Son premier livre a, je crois, porté sur la Droite, et depuis, il n'a cessé d'enrichir l'observation et la connaissance.

         Le titre que vous avez arrêté pour ce débat, Monsieur le Président, définit très exactement le thème qui nous réunit et qui va être l'objet de notre conversation.

 

         Nous vivons un moment relativement singulier, à mi-chemin entre deux consultations électorales majeures, au lendemain ou au surlendemain de l'élection présidentielle avec les péripéties qu'elle a comportées, et à la veille d'une autre élection pour le renouvellement de l'Assemblée Nationale, qui nous ménage, peut-être également, des surprises.

         Cette concomitance n'est pas exceptionnelle, puisque par deux fois déjà, à la suite de dissolutions, les élections législatives ont suivi une élection présidentielle. Cette fois, pourtant, la circonstance est toute différente, puisqu'il n'y a pas eu de dissolution. Ce n'est pas non plus, comme certains le croient parfois, une conséquence de la révision constitutionnelle. Cette succession rapprochée ne doit rien à la réduction du mandat présidentiel, mais elle nous donne un avant-goût de ce que seront désormais les élections présidentielles et législatives, puisque les voilà couplées. Nous expérimentons les conséquences de l'harmonisation entre les durées du mandat présidentiel et du mandat législatif.

 

         Je pense que personne ici n'attend que nous formulions un pronostic sur l'issue de ces élections. S’il y a une leçon que nous pouvons retenir de la précédente élection, c'est, assurément, la prudence et la retenue que doivent observer les commentateurs. Rien ne se passe jamais comme prévu, mais en la circonstance, la surprise a dépassé l'attente. Nous ne pouvons rien pronostiquer, tant le résultat demeure aléatoire. C'est l'électeur qui décide, il garde son secret : après tout, c'est cela la démocratie.

         Nous ne pouvons pas transposer la première élection à la seconde car les enjeux sont par trop différents, les modalités aussi : l'une est une élection nationale, l'autre est l’addition de 577 cas de figures différents les uns des autres dont personne ne peut faire la somme à l'avance. Par ailleurs, nous ne savons pas quelle conclusion l'électeur tirera de l'expérience des 21 avril et        5 mai. C'est une inconnue, mais il y a nécessairement un effet de la première sur la seconde. S'ajoutent à cela toutes sortes de facteurs : ne serait-ce que l'application de la clause qui ne permet qu'aux candidats ayant obtenu 12,5 % des voix des électeurs inscrits d'accéder au second tour, avec une abstention difficile à prévoir de 17 à 18 %. La multiplication des candidatures - un de ces effets pervers d'une législation bien intentionnée et qui appellera assurément un correctif - laisse prévoir que peu rempliront cette condition. Une des rares choses que nous pouvons affirmer est qu'il n'y aura qu'un tout petit nombre d'élus au premier tour et, qu'en certains endroits, il faudra repêcher le second, pour permettre un choix au second tour. Deux faits relativement nouveaux qui bouleverseront la donne. Les surprises risquent d'être plus nombreuses que prévu, tant le comportement des électeurs est difficile à prévoir.

 

         Peut-on dire, à ce sujet, des choses intelligentes et sûres ? Il faudra plusieurs semaines ou plusieurs mois aux spécialistes pour en tirer des conclusions approfondies, sur les itinéraires, les déplacements, les reports, les substitutions. Par exemple : dans quelle mesure le Front National a-t-il bénéficié d'un report d'électeurs communistes ? Nous avons des intuitions globales qu'il est nécessaire d'approfondir.

 

         De plus, la signification des événements n'est jamais acquise, ils la reçoivent de la suite. Ce sont donc les législatives qui vont contribuer à fixer l'interprétation de la présidentielle. Un exemple illustre parfaitement cela : que penser de l'abstention ? Au soir du premier tour, les 30 % d'abstention - un chiffre anormalement élevé pour une élection présidentielle – suscitent un flot de commentaires : ils illustreraient l'indifférence du peuple français à l'égard de la politique, l'incivisme, une crise de régime, etc... Il faut donc modifier les institutions, la démocratie est en péril ! Quinze jours plus tard, l'abstention diminue de dix points - ce qui est considérable - et on retrouve les taux de participation les plus élevés avec 82 % et une décimale pour l'élection présidentielle. Tout le commentaire sur l'indifférence tombe à plat. Est-ce à dire que l'abstention du 21 avril était parfaitement accidentelle et que l'on doit, en lissant les courbes, l'effacer parce que la circonstance était exceptionnelle ? Mais le 5 mai n'est pas moins exceptionnel et nous pouvons très bien retrouver dimanche prochain une abstention relativement élevée.

Il faudra donc attendre le dernier des quatre tours pour porter un jugement sur ce qu'est, à travers l'abstention, la capacité d'intérêt du citoyen pour les consultations électorales. Cela dit, en sens inverse, s'il est vrai que l'événement tire en partie sa signification de ceux qui le suivent, les événements les plus récents n'effacent pas les plus anciens et nous ne devons pas perdre de vue les enseignements du 21 avril, et secondairement, du 5 mai. Or sur le moment, un événement, parce qu'il accapare l'attention, peut en cacher d'autres. Au soir du 21 avril, l'attention ne s’est portée que sur l'accession au second tour de Jean-Marie Le Pen et tous les commentaires ont souligné la progression du Front National. Au bout de quelques jours, les commentateurs se sont rendu compte qu'il y avait, une part d'accident ou tout au moins une conjoncture ; c'était la résultante d'un ensemble de faits non moins importants : le recul de la Gauche et la quasi disparition du Parti Communiste. J'ai dit que s'il n'y avait pas eu la surprise du succès de Jean-Marie Le Pen, les commentaires, le lundi matin, auraient tous porté sur cet événement historique qu’était la quasi disparition du Parti Communiste, fermant ainsi un cycle de 80 ans. L'événement a été à peine relevé et commenté.

Le recul de la Gauche et la défaite de son candidat ont été davantage soulignés. Par ailleurs, la Droite n'en est pas sortie en meilleur état. Son candidat, Jacques Chirac, a fait son plus mauvais résultat en n’atteignant même pas 20 % alors que le Président sortant, l'héritier présomptif a, généralement, 10 points de plus. Jacques Chirac a fait un point de moins qu'en 1995 et perdu 1 800 000 électeurs. Droite et Gauche sont donc également perdantes : la Gauche de 1 800 000 électeurs, la Droite, 4 millions à ce premier tour. Les résultats de dimanche prochain me paraissent donc très aléatoires, surtout si l'on tient compte d'un phénomène insuffisamment remarqué : l'extraordinaire discipline de l'électorat de Gauche qui a reporté la quasi totalité de ses suffrages sur le candidat de la Droite. Si la Gauche est atteinte, malgré tout, elle conserve une capacité. Ce qui augmente l'incertitude d'un niveau.

 

Je pense que nous reviendrons tous sur la question du "retour du politique", que vous avez, très judicieusement rapproché "d'une élection à l'autre". Le retour du politique, c'est incontestablement l'événement surprise du lendemain du 21 avril. Après le choc, il y eut le sursaut, le rebond, qui furent dans l'ensemble des phénomènes très spontanés. Des partis politiques ont alors emboîté le pas : ils n'étaient d'ailleurs pas en mesure de les déclencher. Ce fut une brusque prise de conscience par une fraction de l'électorat que l'importance de la politique. Des centaines de milliers de personnes se sont "mordu les doigts", et ce, presque toujours, en termes moraux : ils avaient eu tort, ils allaient réparer. Le réflexe postérieur au 21 avril, plus que politique, est largement éthique et moral avec cette conséquence imprévue d’une prise de conscience, non seulement de l'importance de la politique, mais aussi d'obligations, notamment celle de voter. Nous retrouvons une vieille tradition de la culture politique française qui est plus électoraliste que partisane : on adhère peu aux partis politiques, mais le vote est une chose importante ; contrairement à toutes les légendes, l'abstention en France n'est pas un phénomène massif. En France, on vote. Personne n'a remarqué qu'au même moment des élections municipales avaient lieu en Angleterre et que le taux de participation était de 30 %, c'est-à-dire égal au taux des abstentions en France. Personne n'a pensé pour autant que la démocratie fût menacée en Angleterre, ni n'a proposé de changer de régime.

 

Le plus étonnant, le plus prometteur peut-être, consiste en la réaction de la jeune génération. Car dans une large mesure, ces derniers, qui n'ont pas encore voté, ou qui n'ont pas encore l'âge de le faire, ont compris le vote comme un impératif. Il y a là, pour l'avenir, un espoir car nous savons à quel point la première rencontre avec la politique marque une génération pour la vie.

 

Nous assistons donc bien à un retour en force de la politique, peut-être plus que "du politique". Cela dit, qu'en restera-t-il ? C'est extrêmement fragile, car cette réaction a été assez largement affective. Il est plus facile de se mobiliser contre un phénomène que l'on diabolise que de s'engager dans une action quotidienne et fastidieuse.

Qu'en restera-t-il aux législatives ? Comment ne pas déplorer l'indigence des programmes et l'absence dans les programmes des deux campagnes électorales de toute référence aux problèmes majeurs ? Nous avons élu un Président de la République sans lui donner la moindre indication, le moindre mandat sur ce que devra être la politique pour l'élargissement de l'Europe, la réforme de ses institutions, la relation entre les nations. C'est le contraire de la démocratie que cette fuite des candidats devant les problèmes qui divisent. Nous avons, en fait, participé à une campagne cantonale et voté pour le Président de la République comme s'il s'agissait d'élire un conseiller général ou de renouveler un conseil municipal. Les législatives n'y font pas exception. Il est donc légitime de s'inquiéter pour les jeunes qui découvrent la politique, dans un climat de pauvreté des campagnes, de prolifération de candidatures, pour la plupart ne signifiant rien du tout, si ce n'est l'assouvissement d'ambitions personnelles, un moyen pour cinq ans d'assurer le financement de sa boutique.

 

Mon propos avait pour but de tracer le cadre et de souligner l'ambivalence des événements. Les jugements que nous formulons sont des jugements provisoires révocables, en grande partie parce que leur sens dépend de la suite des événements. Je crois cependaantqu'il était opportun, à la veille de cette "seconde salve", de réfléchir sur ce que la première nous a révélé et enseigné.

  

Michel SCHIFRES

          J'aimerais, quant à moi, apporter quelques précisions, même si je n'ai pas la finesse et la compétence des politologues qui sont ici. J'interviens simplement en tant que journaliste désireux de vous faire part des observations des lecteurs du Figaro. Cela n'a pas valeur de sondage ou d'enquête, mais me paraît quand même significatif.

         Depuis plusieurs années, le premier élément qui me frappe est que le terme de classe politique au sens strict ne paraît plus exister. Ce que les gens entendent par classe politique, ce sont les hauts fonctionnaires, et en particulier les énarques, quelques grands patrons internationaux, comme Jean-Marie Messier et aussi les journalistes. Toutes ces professions d'ailleurs, lorsque des sondages sont effectués sur la cotte de popularité des métiers, arrivent en queue de peloton, et suscitent, me semble-t-il, une sorte de phénomène de fascination / rejet sur un fond de mépris.

Pour ce qui concerne les énarques, même s'ils n'ont jamais eu à faire à eux, ils ont une idée sur eux, globalement ils les rejettent, mais, en même temps, - j'ai fait un ou deux livres sur ce sujet - c'est l'ambition qu'ils ont pour leurs enfants. Il y a là une contradiction que l'on retrouve au sujet des journalistes. Je crois que nous ne sommes plus crus aujourd'hui, étant éventuellement considérés comme des menteurs, cependant, dans le même temps, nous sommes écoutés pour "savoir et se forger une opinion". Ce double phénomène me semble intéressant, et en ce sens, le concept de "la France d'en haut" ou de "la France d'en bas" me semble assez juste même s'il doit être nuancé.

Sans entrer dans la polémique absurde actuelle sur cette terminologie quant aux parrains ou aux géniteurs - j'avais utilisé cette expression au lendemain des municipales l'année dernière et je crois d'ailleurs que c'était        L. Fabius qui avait le premier employé cette expression - j'ai reçu quelques lettres très intéressantes à ce sujet, utilisant les termes suivants : "Comment osez-vous parler de la France d'en bas ? Quel mépris pour nous. Nous ne sommes pas la France d'en bas, nous sommes la France." ou encore : "nous sommes la France, même si elle est négligée". Nous devons donc y prêter attention et faire preuve de nuance.

 

Autre remarque, j'ai trouvé qu'après l'élection présidentielle, le "phénomène Le Pen" avait essentiellement été analysé comme issu des classes populaires. Les ouvriers et employés peuvent être tentés par l'Extrême Droite, le phénomène de rejet de la classe politique peut tout aussi bien toucher des actifs du tertiaire, des bourgeois, etc. Parce qu'au delà du "phénomène Le Pen", il me semble intéressant de souligner que moins de 40 % des votants se sont prononcés en faveur de J. Chirac ou L. Jospin, c'est-à-dire, pour les incarnations, depuis quelques années, des deux grandes forces traditionnelles françaises, et que 60 % ont rejeté "le système" ou l'establishment.

 

         Troisième point, c'est la paresse intellectuelle des politiques, depuis une quinzaine d'années. Evidemment, J.M. Le Pen n'est pas né en 2002. En 1986, il avait déjà fait un score important, et deux ans plus tard, il tournait autour de  14,5 %. Que s'est-il passé ? Pendant ces quinze ans, qu'a fait la classe politique ? Je crois qu'elle s'est réfugiée derrière une petite phrase, prononcée par               L. Fabius il y a longtemps : "Le Pen pose les bonnes questions mais apporte les mauvaises réponses". Et peu ou prou, tout le monde a mouliné cela alors que les considérations sur le vote Le Pen auraient fort bien pu être expliquées par des politologues, car nous en connaissons bien les raisons. Des colloques ont été organisés par des intellectuels, cependant, je trouve que les hommes politiques ne se sont pas mouillés. La même chose s'est produite au sujet de l'immigration. A ce sujet aussi, pendant longtemps, tout le monde s'est réfugié derrière une phrase de M. Rocard : "La France ne peut pas accueillir toutes les misères du monde". Je pense qu'il y a matière à débat, pour aller plus loin. Car ce problème de l'immigration n'a été traité que sous l'angle de ce paravent et alibi à la fois. Tout cela, a été perçu par les Français comme une peur de parler de la part des hommes politiques et même, en quelque sort, d'une certaine lâcheté à ne pas assumer leurs fonctions.

Ainsi, à mon avis, s'il doit y avoir un retour du politique, c'est d'abord dans cette capacité à proposer et à incarner l'action.

         Je ne ferai pas le procès des retraites. Cependant, cela est aussi un bon exemple. Tout comme celui de l'éducation qui est même quelque peu tragique : depuis que je suis dans la vie active, j'ai l'impression d'avoir toujours vécu avec une réforme de l'Education Nationale. Elles se sont "empilées" en quelque sorte et je serais incapable de dire spontanément ce qu'est l'Education Nationale aujourd'hui et quels sont ses objectifs ?

 

         Ce qui me frappe aussi dans la classe politique, c'est à quel point elle parait identique. Tout a été dit sur la société de connivence, sur la proximité des politiques de Droite ou de Gauche. Les privatisations de la Gauche ont choqué logiquement une bonne partie de son électorat. Certes, cependant, je voudrais plutôt parler de l'uniformité des individus. Quand j'étais jeune journaliste politique dans cette maison, M. Hector Roland, député UDF de l'Allier, n'était pas un bel esprit, mais il disait ce qu'il entendait sur le terrain. Il en était de même à Droite. Ainsi, pardonnez-moi l'expression, les politiciens "ouvraient leur gueule". Je me trompe sûrement car je connais moins bien l'Assemblée Nationale qu'à l'époque, mais j'ai l'impression qu'aujourd'hui, le personnel politique est moins ancré sur les choses et ose moins les dire. Je prendrais deux exemples si vous le permettez :

         Au moment de l'augmentation du prix de l'essence, l'année dernière ou il y a deux ans, dans la rue et les journaux, il était question de cette affaire en gros titres. Le ministre, Monsieur L. Fabius, a réagi, quant à lui, trois semaines après l'événement ! Je trouve que cette lenteur à réagir des politiques accentue leur mauvaise image. Et cela entretient l'idée que "les politiques ne disent pas tout ou s'en préoccupent trop tard" comme aussi dans l'exemple douloureux de l'affaire du sang contaminé.

         Ainsi, si l'on assiste à un retour du politique, y aura-t-il pour autant un retour des politiques ? J'entends par là aussi le problème de l'âge. Beaucoup de jeunes ne comprennent pas pourquoi les hommes politiques restent aussi longtemps en fonction alors qu'eux-mêmes, qui ont éventuellement des choses à dire ou à faire dans leur entreprise, doivent s'arrêter à l'âge de la retraite. Cette question-là est relativement peu abordée par les hommes politiques et beaucoup par les citoyens.

 

Nous soulignons aussi le sentiment qu'il est impossible de faire "d'aller et retour en politique", par cela, j'entends que, mis à part les fonctionnaires et peut-être quelques professions libérales, qui voudraient faire de la politique - cela est très stimulant - une grande partie de la population ne prendra pas le risque, par peur de ne pouvoir retrouver un travail, car rien n'est organisé en ce sens.

Je crois aussi - toujours sans porter de jugement personnel - que les 20 % des électeurs ayant choisi l'Extrême Droite ne soient pas représentés, pose un problème dans les esprits.

         Cette question devra, d'une manière ou d'une autre, être traitée.

 

         La population a aussi l'impression que les politiques ont plus de commodités, et un niveau de vie supérieur à salaire égal. Ils ne réalisent pas non plus combien le métier politique nécessite un travail énorme et pose des difficultés, notamment en termes d'horaires : Alain Peyrefittes, longtemps au Figaro, a dit un jour qu'il fallait qu'il en finisse de sa vie politique pour disposer d'un week-end à lui. Car, en tant que ministre et député, il devait retourner dans sa circonscription. Tout cela, les gens ne le savent pas. De plus, ils ont le sentiment que ce n'est pas le même monde. En ce sens, je ne comprends pas pourquoi la classe politique ne s'est jamais occupée de son image, alors qu'aujourd'hui, c'est le soucis de n'importe quelle petite entreprise. Même si, incontestablement, les hommes politiques individuellement s'en préoccupent, au point, souvent, de préférer la gestion de leur image à la force de leurs convictions. Cependant, la classe politique dans son ensemble ne le fait pas. Par exemple, l'Assemblée Nationale, où nous nous trouvons ce soir. - Je remarque assez peu de campagnes de communication à son sujet.

Ainsi, l'idée politique, me semble-t-il, n'est pas véhiculée dans ce pays, mises à part les interventions de personnalités comme R. Remond, ou D. Reynie.

         Pour conclure, assistons-nous à un retour du politique ? Il me semble que la population n'attendait pas de la politique ce qui s'est passé depuis le 5 mai. Qu'avons-nous observé ? A Droite, des personnes qui se demandaient s'il était opportun de créer un parti unique de droite. A Gauche, des gens qui avaient 16 % et se demandaient lequel d'entre eux pourrait occuper l'Hôtel Matignon ou bien encore, une fois qu'ils ont compris que ce n'était peut-être pas vraiment d'actualité, se lancer dans des batailles traditionnelles de courant.

Ainsi, si le retour du politique ou de la politique ou des politiques doit être cela, je crois qu'il reste beaucoup à faire.

  

René REMOND

          Merci pour vos très précieuses observations qui ont l'avantage d'être très concrètes et de faire entendre la "voix du peuple". En centrant l'ensemble des observations sur la relation entre le citoyen et ceux qu'il choisit pour le représenter - probablement le point le plus déficient - ce n'est pas la politique qui est condamnée, mais la façon dont le citoyen croit qu'elle est menée. Et c'est là, incontestablement, qu'il y a malentendu et incompréhension.

  

Dominique REYNIÉ

 J'en profite de manière liminaire pour dire qu'à mes yeux, la formule "la France d'en bas" est l'héritage d'une lecture commune. Victor Hugo, dans Les Misérables fait aussi la théorie de "l'homme d'en bas". Je veux rappeler aussi qu’Edouard Herriot avait inventé, en 1924, la formule du "Français moyen" et ainsi avait déjà contribué à cerner cet être insaisissable que l’on ne peut plus nommer le "peuple".

         Mon intervention sera celle d’un politologue et je voudrais revenir sur les résultats électoraux, principalement ceux de l'élection présidentielle. Le premier tour a été considéré comme le signe éclatant d’une pathologie, ce qui me parait certain, et le second tour comme le début de la convalescence et je suis, sur ce point, beaucoup plus réservé.

         S'agissant du premier tour de l'élection présidentielle, je voudrais partir des résultats et vous montrer ce que quelques opérations simples peuvent faire surgir, comment elles aident à mettre au jour la réalité d’une crise d'une ampleur sans précédent. Notre pays connaît les crises, et peut-être même en a-t-il le goût. On ne peut exclure cette hypothèse. Le délitement du système électoral et partisan est visible depuis un quart de siècle. Cependant, nous sommes entrés dans une phase plus aiguë au cours des années 1990. A ce jour, le point paroxysmique a été atteint lors de l'élection présidentielle, mais il n’y a pas de signes marquant la fin prochaine de ce cycle de profonde recomposition.

         Cette élection a été celle de tous les records. Tout d'abord, nous avons eu un record de candidatures. Ce qui est, d'un certain point de vue, bon signe dans une démocratie, avec 16 candidats. Les Français ne pouvaient pas se plaindre de l'absence de choix. Trois représentants trotskistes, deux représentants de l'extrême droite, deux écologistes, un candidat des chasseurs et de la ruralité, une candidate de la famille, un souverainiste, quatre candidates… On pourrait comme cela multiplier les clés d'entrée pour faire valoir la grande diversité.

L’autre record est celui de l’abstention : 28,4 % des électeurs inscrits ne sont pas allés voter, ce qui conduit à une première remarque : une offre électorale riche ne suffit pas à favoriser la participation électorale. Jusque-là, le moins que l’on puisse dire est que ce fait n'était pas clairement établi. On avait même plutôt tendance à penser le contraire, à savoir que la richesse de l’offre était de nature à favoriser la participation électorale. Ceci constituait l'un des arguments souvent avancés en faveur de la proportionnelle, dans la mesure où cela fournit, à des petites formations, des chances presque inévitables d'être représentées. L'offre serait enrichie et donc la participation plus grande. Or, nous avons connu un premier tour avec une offre de type proportionnel et, conjointement, une abstention record ! Nous allons être en mesure de vérifier la valeur de cette relation entre le nombre de candidatures et la participation électorale à l'occasion des élections législatives, puisque des records de candidature sont d’ores et déjà battus.

         La richesse de l’offre de candidatures a été associé à un record d'abstention depuis l’élection du président de la République au suffrage universel réel (1965).

         Deuxième considération, jamais, en France, lors d'une élection présidentielle, au premier tour, nous n'avions connu un tel niveau de votes blancs et nuls (3,40 %). Nous avons connu des niveaux plus élevés lors de référendums, mais jamais au premier tour d'une élection présidentielle.

         Le Président Rémond faisait référence tout à l'heure à l'inquiétante faiblesse des candidats de gouvernement, c'est-à-dire, capables de représenter la France et de conduire une politique. Si nous rassemblons les suffrages des deux candidats qui étaient donnés comme assurément présents au second tour : Lionel Jospin et Jacques Chirac, nous arrivons à 24,7 % des inscrits, donc 75 % des électeurs inscrits n'ont pas voulu voter pour eux !

         Considérons, plus largement, l'évolution de ce que j'appellerais la Droite de gouvernement, soit le total des candidats de la Droite démocratique depuis 1965 jusqu'à 2002. Je vais prendre deux points de référence. En 1965, le score de la Droite de gouvernement est de 62 % des suffrages exprimés. En 2002, il tombe à 32,5 %. Considérons maintenant la Gauche de gouvernement – dans laquelle je range le Parti Communiste. En 1965, le score obtenu par le total des voix communistes, écologistes, socialistes formant cet ensemble « gauche de gouvernement » est de 32 %. En 2002 il est de 24,8 %. Nous assistons donc à un effondrement des forces de gouvernement, ces partis qui ont soutenu et contribué ces dernières années à la conduite du pays. Il s’agit bien d’un affaissement de ce que j’appelle les « électorats démocratiques ». L’élection présidentielle de 2002 a confirmé l'émergence d'un troisième électorat. Un premier électorat, de type "libéral social", peut être assimilé à la Droite de gouvernement. Un second électorat, de type "social libéral", peut être associé à la Gauche de gouvernement. Le troisième électorat n'est pas un univers politique homogène, mais il regroupe les électeurs qui ont choisi de voter pour des candidats et des partis qui n'appartiennent ni à la Droite de gouvernement, ni à la Gauche de gouvernement. Ce troisième électorat a une caractéristique : il rassemble une large partie de ceux qui sont hostiles à l'Europe. A droite comme à gauche, cet univers semble réunir ces électeurs qui entretiennent une relation fortement conflictuelle avec l'Europe. Lors du premier tour de l'élection présidentielle de 1995 il représentait 20,5% des suffrages exprimés ; le 21 avril 2002, le score atteint 39,15 %.

Il est frappant de relever le poids des candidatures émanant de formations hostiles à l'Europe qui ont combattu le traité de Maastricht ou qui ne se sont jamais ralliées clairement. Cette liste comprend : Jean-Marie Le Pen, Arlette Laguillier, Jean-Pierre Chevènement, Olivier Besancenot, Jean Saint Josse, Robert Hue, Bruno Mégret et Daniel Gluckstein. Soit 8 candidats sur 16 et 42,53% des suffrages exprimés. Je vous rappelle que Maastricht avait montré que le "NON" se situait à 49 %. Au fond, la permanence de l'hostilité à l'Europe ou de "l'europessimisme" ou de "l'euro-scepticisme" ou de "l'europhobie", selon l'intensité du rejet, est visible dans le premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Cette consistance me parait particulièrement préoccupante à la veille de la Convention européenne. Je suis frappé de voir que pour le premier tour de l'élection présidentielle - vous l'avez remarqué comme moi - le seul candidat a avoir parlé de l'Europe, c'est Jean-Marie Le Pen, pour dire : "nous en sortirons, si je suis élu". Ne vous méprenez pas sur le propos que je vais tenir. Grande a été ma surprise de voir que même François Bayrou, qui aurait dû en faire son principal cheval de bataille, l'a traité de manière très marginale.

         A l'intérieur de ce troisième électorat, dans lequel, en 2002, il y a, par exemple Jean-Pierre Chevènement ou Jean Saint-Josse, il faut isoler l'électorat proprement protestataire, à savoir l'électorat qui se porte sur des forces d'extrême gauche ou d'extrême droite. Le 21 avril 2002, cet électorat protestataire représente environ 30 % des suffrages exprimés. Ainsi, près d’un tiers des électeurs du 21 avril ont choisi de voter pour le candidat d’un parti extrémiste.

         Poursuivons ce bref commentaire des résultats électoraux en construisant  une catégorie supplémentaire que j'appelle « la dissidence électorale ». Par dissidence électorale, j'entends le vote d’extrême droite, le vote d’extrême gauche, l'abstention et les votes blancs et nuls. L’agrégat est discutable, car vous pourriez juger contestable d’associer dans un même monde le choix de voter « blanc », celui de ne pas voter et celui de voter pour Jean-Marie Le Pen ou Arlette Laguillier. Précisons que cette catégorie prétend pas repérer l’émergence d’une nouvelle force politique, mais au contraire à mesurer l’ampleur de la décomposition de notre système électoral et partisan. Lors du premier tour de l'élection présidentielle de 1981, la « dissidence électorale », atteignait 25,3 % des électeurs inscrits. En 1988, elle montait à 35,6 % des inscrits. En 1995, elle passait à 43,7 % des inscrits. En 2002, elle devenait en quelque sorte majoritaire, à 51 % des inscrits (il s’agit du premier tour). On pourrait aussi bien ajouter à cela les 8-10 % de non-inscrits, qui sont ces électeurs en âge de voter mais qui ne votent pas, ni ne s'abstiennent, parce qu'ils ne sont même pas inscrits sur les listes électorales. Si nous raisonnions sur la base de l’électorat potentiel, comprenant les inscrits et ceux qui devraient être inscrits parce qu’ils réunissent toutes les conditions requises, nous approcherions alors les 60 % d'électeurs. Droite et gauche de gouvernement doivent donc admettre de réduire leur compétition à l’intérieur d’un monde électoral représentant moins de la moitié des électeurs. Si l’on considère que la droite et la gauche de gouvernement sont dans un rapport électoral relativement équilibré de type 50/50, chacun ne peut guère espérer dépasser 20% de l’électorat. Il y a donc une forte probabilité pour que la base électorale de premier tour des deux finalistes soit très étroite, y compris pour le futur vainqueur. C’est ainsi qu’en 2002 le président sortant a été réélu avec un score de premier tour très bas : 13,7 % des inscrits. En 1981, lors de sa première candidature, Jacques Chirac avait rassemblé 14,5% des inscrits. Ces chiffres traduisent bien combien, en vingt ans, le système politique et électoral français a été profondément bouleversé. Il y a vingt ans, on entrait dans la course à la présidence de la République par une première candidature rassemblant près de 15% des électeurs inscrits (Chirac). En 2002, ceux qui se considèrent comme les nouveaux prétendants doivent se contenter de moins de 5% des inscrits (Bayrou). D’un certain point de vue, on peut considérer que le prix du ticket d’entrée a considérablement baissé et que le système s’est ouvert. On ne saurait dire qu’il s’est pour autant « démocratisé » puisque, précisément, la base électorale des candidats est de plus en plus étroite. D’un autre point e vue, il est possible de considérer que, d’une part,  le système est désormais beaucoup plus fragile et, d’autre part, que le fait d’entrer dans le jeu ne vous garantit pas de pouvoir y rester.

Si le premier tour apparaît clairement comme un moment critique, le second tour a-il permis de panser les plaies et de réparer les blessures ? On peut en douter. Le 5 mai, le score réalisé par Jean-Marie Le Pen correspond à la somme des suffrages qui s'étaient portés sur son nom le 21 avril, plus l’ensemble des suffrages qui s'étaient portés sur le nom de Bruno Mégret… plus 55 000 suffrages supplémentaires. Première remarque : compte tenu de la pression publique de l'entre deux tour, de l’extraordinaire mobilisation médiatique, confinant à la propagande, on doit plutôt souligner le faible rendement de la persuasion. On ajoutera que si le fait de voter pour Jean-Marie Le Pen le 21 avril peut avoir une dimension « protestataire », le fait de voter pour le même candidat lors du tour décisif peut contenir une dimension plus authentiquement « révolutionnaire ». Le vote de premier tour peut être un vote d’opinion, mais le vote de second tour est un vote d'élection. L'intensité du geste m'a frappé. Ces électeurs ne se sont pas retirés du jeu politique comme on aurait pu le penser si le vote avait réellement été protestataire. Enfin, le niveau de la dissidence électorale au second tour se maintient à un niveau impressionnant : 18 % de suffrages en faveur de Jean-Marie Le Pen, auxquels on ajoutera les 5,40 % de blancs et nuls, record absolu, et les 20,30 % d'abstention, ce qui est quand même le deuxième ou troisième niveau le plus élevé depuis 1965, soit un total supérieur à 40% des électeurs inscrits ! Le 5 mai est moins le tour du début de la convalescence que celui qui marque la permanence de la crise, voire son approfondissement.

Dans son dernier ouvrage, La république souveraine, René Rémond montre, en mettant en relation - comme il sait le faire parfaitement - le savoir de l'histoire et le savoir de la science politique, qu'à chaque fois qu'il y a une crise historique, il y a un retour du politique, en ce sens que nous sommes amenés, comme communauté, à poser de nouveau des questions fondamentales concernant les valeurs auxquelles nous donnons la priorité, les fins que nous voulons atteindre et les moyens que nous sommes disposés à mobiliser pour y parvenir. Le 21 avril 2002 est la manifestation la plus spectaculaire d’un mouvement perceptible depuis une vingtaine d’années. L’entrée dans une représentation collective du présent dominée par le paradigme de la globalisation, depuis l'effondrement du système soviétique en 1989, est probablement de nature à accéléré ce processus de recomposition. De même, l’attentat du 11 septembre 2001 semble fournir la première expérience pour ainsi dire sensible de cette globalisation. Elle est de nature à jouer un rôle déterminant dans les mois qui viennent, y compris, me semble-t-il, dans la perception de l'élargissement. En conclusion, pour bien comprendre ce qui s'est passé le 21 avril, il faut certainement s'interroger sur la crise française, mais celle-ci s’inscrit dans une dimension européenne. Je crois, pour ma part, que ce qui s'est passé le 21 avril est l'expression française d'une crise qui affecte la société européenne et peut-être même la civilisation européenne. Pour mieux comprendre ce « 21 avril », il est nécessaire de réinscrire la crise française dans son contexte européen, lui-même très affecté par la globalisation comme représentation et comme réalité,  sauf à risquer de passer à côté d'une bonne partie du phénomène et peut-être même de l'essentiel.

 

 Jean-Louis BOURLANGES

          Je crois, comme vous, que nous sommes en crise profonde. S'il y a un retour du politique, je le perçois mal. Il me semble qu'il existe deux dimensions.

 

Tout d'abord, une dimension qui n'est pas spécifiquement française mais qui a une modalité française : l'effondrement des grandes synthèses idéologiques qui ont organisé le débat politique, structuré les attitudes et les comportements des citoyens, depuis la fin du XVIIIè siècle jusqu'à l'effondrement de l'Union Soviétique. Pendant deux siècles, la politique a été vécue sur un mode idéologique intense, comme un engagement de caractère quasi religieux. De ce phénomène, Tocqueville a fait une analyse absolument lumineuse. Concernant l'ancien régime et la Révolution, il a montré comment la politique cessait d'être l'administration des choses par des hommes plus ou moins compétents et éclairés, soucieux d'améliorer concrètement le sort de la population, pour devenir un substitut des grandes guerres religieuses qui avaient caractérisé le XVIè et le XVIIè siècle.

Cette époque est révolue, nous assistons à un tassement de l'idéal révolutionnaire : nous avons eu beaucoup de difficulté à célébrer le bicentenaire de la Révolution - François Furet et quelques autres étaient passés par-là - et à chanter la Marseillaise. Il est intéressant de constater que la Marseillaise est chantée à nouveau à plein poumons depuis quelques semaines. Nous avons assisté à un phénomène d'angoisse devant ce qu'avait été, bien que François Furet ait à la fin récusé l'expression qu'il avait inventée : ce gigantesque "dérapage" d'une politique réformiste, une secousse révolutionnaire qui était bien plus la sanction d'un échec réformiste que l'avènement d'un monde nouveau, celui-là même que toute l'école républicaine, socialiste, communiste - avec des variantes et même des grandes différences, entre Michelet ou à Matthiez et Soboul nous avait enseigné.

 

Nous assistons également à un refus très profond de la capacité d'organisation des esprits de l'Eglise. Je crois que nous avons eu une christianisation, ou en tout les cas, un recul fondamental de la socialisation religieuse, de la pratique, des rapports avec les prêtres, des attentes, etc. Or, historiquement, le clivage religieux a toujours été un grand clivage électoral : la France catholique votait à Droite, la France laïque et héritière des anciennes hérésies, votait à Gauche. Ceci est aussi vrai à l'Est, en Allemagne de l'Est, en Pologne. Je me souviens du discours de Malraux en 1965, appelant à voter pour le Général de Gaulle. C'était extraordinaire, il y avait les soldats de l'an II, la résurrection du passé, Staline, etc. Nous étions habités par une appréhension, une crainte ou une espérance de caractère religieux. Tout cela est totalement terminé mais est vécu sur le mode de la nostalgie. Je crois que la mobilisation du 1er mai est, d'une certaine façon, la façon révélatrice d'un besoin exprimé par le peuple français de se réapproprier un clivage présenté comme sacré entre la barbarie, Le Pen, etc. et les autres. Je ne voudrais pas que mon propos soit mal interprété car, le danger de l'Extrême Droite a été un peu exagéré. Après tout, à la fin des années 1940 et au début des années 1950, près de 25 à 30 % des Français votaient Communiste alors que la moitié de l'Europe était sous le rideau de fer. Staline n'était pas un partenaire commode et les raisons d'avoir peur étaient fondées. Bien plus encore que quand un historien de talent qui dit absolument n'importe quoi entre les deux tours obtient 18 % des voix. Je ne suis d'ailleurs pas d'accord avec votre analyse. Il n'a pas progressé entre les deux tours, alors que nous pouvions redouter qu'il franchisse allègrement la barre des 20 %, voire même celle des 30 %. J'ai donc été plutôt satisfait du résultat.

 

         Ainsi, donc, le retour du politique est aussi celui d'une manière assez traditionnelle et très exaltante - je suis moi-même entré dans la politique ainsi - faire de la politique.

 

         La deuxième dimension, toujours dans ce contexte de retrait idéologique, est que cet effondrement idéologique aurait pu donner naissance à un pragmatisme réformiste et fonctionnel favorisant une Droite à régalienne et une Gauche à ciel démocrate, quelque chose qui ressemblerait à l'affrontement entre la sociale démocratie de type T. Blair et une Droite qui essaie de traiter les problèmes du type J.M. Aznar.

         Or, nous n'avons pas posé un certain nombre de problèmes : les retraites, l'insécurité liée à l'illettrisme, les défaillances de la politique d'intégration, etc. et nous n'avons pas présenté tout un ensemble de projets, de réformes, d'inquiétudes, etc. La campagne présidentielle a été tragiquement vide, tout comme celle des législatives, au point même que l'on récuse l'idée d'un débat entre M.M. Raffarin et Hollande. Monsieur le Maire, que j'aime beaucoup, a quand même dit, à Luxembourg il y a deux jours, que le problème du déficit était un problème qu'il ne fallait surtout pas se poser maintenant parce que l'on n'avait pas la légitimité de le faire. Nous sommes dans une situation de finances publiques extrêmement tendue, cependant, il n'en est pas question pendant la période électorale. Le débat politique a été évacué, au profit de quoi ? Au profit de quelque chose de très malsain et de très réel, d'une explosion des demandes, une sorte de décomposition de la demande politique et d'un repli de cette demande sur des objectifs ou des poussées de caractère pulsionnel, qui s'ordonnent autour de trois thèmes fondamentaux : le sexe, l'argent et le sang.

         Je suis frappé de la présence de ces trois thèmes à l'état brut dans le débat électoral. Non seulement, la question du PACS a dominé une partie des débats politiques ces dernières années pendant la législature Jospin, mais des dimensions sexuelles ont été introduites dans la présentation des candidats et de leurs épouses, avec un clivage entre deux variantes de la fidélité : à Gauche, fidèle mais ardente, à Droite cocue mais fidèle, avec la mobilisation de Hilary Clinton. Et cela a marché ! Les gens ont dit : "c'est vrai parce que ce sont des problèmes que nous avons aussi"...

         L'argent ? C'est une élection où il n'y a pas opposition entre les parcimonieux et les généreux. Non ! il faut à la fois plus de dépenses publiques pour plus de sécurité, des consultations à 20 euros, etc. et en même temps, il faut moins d'impôts. Peu importe, s'il n'y a pas eu de synthèses, ce sont deux demandes simultanées, atomisées. "On verra ça après, c'est très compliqué, on verra comment on fait la jonction après les élections".

         Le sang ? Cette élection a été marquée par une horreur profonde et justifiée de la violence au quotidien subie par les Français. En même temps, il y a une fascination pour la violence exercée. Cette dernière explique le vote        LE PEN car c'est un homme de violence à l'état pur. Il existe donc un rapport très ambigu et très ambivalent à la violence, comme concrétisation du désir immédiat et concrétisation d'une menace immédiate.

         Avec cela, nous ne sommes pas très bien partis, car ce sont toutes les idéologies du partage, toute conception stratégique hiérarchisant les responsabilités et les priorités, toute idée que le politique consiste à les ordonner, à les réprimer pour une partie, à les satisfaire pour une autre partie, à construire vis à vis des électeurs un discours dans lequel ils puissent se reconnaître qui sont en jeu. Nous sommes donc face à deux crises. La première étant celle de la solidarité en profondeur, c'est-à-dire, "qu'est-ce que je suis prêt à partager avec les autres d'une manière ou d'une autre ? C'est l'Etat ou son refus de l'Etat, pour moi".

 

Parallèlement, nous vivons une crise de l'Europe. Le comble est que les populations ne sont pas contre l'Europe, mais l'Europe signifie un niveau d'abstraction du débat politique, d'intellectualisation du débat, de hiérarchisation des priorités, d'éthique communautaire. Par exemple, reconnaître que nos intérêts légitimes ne seront durablement défendus que si nous prenons en compte les intérêts légitimes de nos partenaires, implique la nécessité de comprendre ce qui est important et légitime pour eux, que nous devons satisfaire de telle sorte à ne pas jouer une partie de reconquêtes et d'affrontements continuels, par lesquels on obtient tout à un moment mais aussi par lequel on se fait tout reprendre quelques années plus tard. C'est un détour stratégique, intellectuel considérable et c'est celui-là même que nous n'osons pas faire.

Vous avez dit que F. Bayrou n'avait pas beaucoup parlé d'Europe, c'est vrai. J'ai préparé un papier avec lui sur lequel nous avons beaucoup travaillé : n'a eu aucun succès ! Nous avions pourtant posé les problèmes de l'élargissement, de la convention, de la puissance, du passage à une politique économique qui accompagne la politique monétaire, etc. Rien ! Cela n'a intéressé personne et cela n'entrait pas dans le "tuyau médiatique". Ce n'était tout simplement pas à l'ordre du jour.

         Ce premier grand clivage est très dur, je regarde donc, avec un peu de circonspection la mise en cause des hommes politiques. Je crois qu'ils ne sont pas meilleurs que leurs électeurs. Le résultat est globalement médiocre  des deux côtés, mais il est très difficile d'établir autre chose qu'une corrélation et d'y voir une relation causale et univoque.

 

         Deuxième point : nous sommes, en tant que français, complètement prisonniers - et cela, c'est la variante proprement française de notre malaise - du cadre traditionnel de la politique française. La France est une nation faite par un Etat, l'Allemagne est une nation qui a cherché, pendant très longtemps sans beaucoup de succès, à se doter d'un Etat. Ce fut un succès débridé et excessif à un moment et qui, maintenant, a enfin trouvé une adéquation entre un Etat démocratique fédéral souple, un territoire et une population. La France n'est pas comme cela. La France est la constitution d'une nation à partir de plusieurs populations. Emmanuel Tood dirait : "anthropologiquement hétérogènes, linguistiquement composites : le Nord, le Sud autour d'un Etat capétien, puis républicain (...)". Nous sommes actuellement dans un rapport extrêmement difficile, d'où cette spécificité française de la crise.

La domination absolue des idéologies jacobines me frappe. Les deux candidats de la Droite et de la Gauche qui pouvaient être élus - Chirac et Jospin - représentaient d'une certaine façon, le parti de l'Etat. L'homme politique qui a défendu avec le plus d'ardeur, et un talent indiscutable, les idées libérales, a été A. Madelin. Il a fait un "flop intégral". Or, quand vous regardez son site, vous lisez ses propositions et que vous écoutez son discours, il n'est pas insignifiant, tant il traite des problèmes réels ! Je crois que c'était, effectivement, fondamentalement minoritaire. En tous cas, cela a été rejeté, et dans le débat politique, ce qu'il disait n'a même pas pu être pris en compte.

 

         Troisièmement, je crois que le poids de l'Etat, sociologiquement, hypothèque profondément les réformes. Je suis fonctionnaire de la République avant d'être parlementaire européen, donc n'y voyez aucune condamnation, cependant, quand un pays, vous avez au sein du corps électoral à peu près        10 millions d'électeurs liés à l'Etat, directement ou par la profession du chef de famille, vous ne pouvez rien faire ! Car, comme vous ne pourriez pas être élu sans cet électorat, vous ne pouvez donc pas le contester sérieusement et vous devez ruser. Cet énorme mouvement a pesé très fortement dans le sens du refus des réformes, notamment pour ce qui concerne les retraites. La caricature absolue a été fournie par le maintien de la redevance audiovisuelle dans le seul but de conserver leur emploi à ceux qui la percevaient. Dans le même esprit, se situe l'abandon de la réforme, pourtant reconnue d'intérêt public, des services de Bercy. Simplement parce que les syndicats ne voulaient pas que cette réforme soit abordée, le ministre est tombé et la réforme a été abandonnée, alors que personne ne conteste que notre coût administratif du prélèvement fiscal est sans commune mesure avec ce qu'il est ailleurs dans d'autres pays. Je pourrais multiplier les exemples de ce type. La Gauche s'est identifiée, à travers la fonction publique, à la défense des droits acquis et non plus à la réduction des inégalités. Cela a créé une situation qui s'explique assez largement. Les phrases de J. CHIRAC étaient de cet ordre pendant la campagne : "Il faut réformer l'Etat, bien sûr dans le respect des positions des fonctionnaires". Je comprends très bien qu'il dise cela car, il était obligé de le faire et personne n'a pu véritablement aborder ces questions. Nous nous sommes donc trouvés dans une situation qui, à la fois, a interdit les réformes et a favorisé la contestation. Car la Droite s'est, plus ou moins, identifiée à "la France d'en haut", aux libéraux, aux ploutocrates, aux titulaires de hauts revenus qui demandaient une baisse de l'impôt sur le revenu. Ainsi, tout un ensemble de gens se sont dit : "Ce n'est pas pour nous, et ce n'est pas ce qui nous intéresse". La Gauche a vécu très profondément sa dissociation entre les classes populaires et les classes moyennes en s'appuyant - les 35 heures sont d'ailleurs caricaturales à cet égard - sur des salariés moyens plutôt bien servis et en maintenant, becs et ongles, des situations acquises, des privilèges, des inégalités, ce qui s'est traduit par une dégradation du service public. Récemment, ma femme est restée trois mois dans un hôpital. Dans l'ascenseur, j'ai croisé une secrétaire avec un air épuisé et un énorme dossier à la main, qui m'a dit sans me connaître : "Monsieur, vous ne savez pas ce que c'est la RTT !". Elle était effondrée parce qu'elle devait gérer des dossiers en une heure. Toutes ces infirmières disaient : "Nous ne pouvons pas : soit on désorganise le service, soit on fait des heures supplémentaires illégales". La situation est la même dans les musées. Nous assistons donc à une dégradation du service public. Celle-ci a directement atteint les populations, et notamment les plus pauvres. Ceci constitue une rupture très importante et reflue les classes populaires dans des formes de contestations sécuritaires du type "immigrés ou anti-immigrés", ou révolutionnaires.

 

         Je conclurai par deux remarques.

         La première, pour nous situer au niveau européen, j'aurais tendance à dire que nous partageons le même problème car nous assistons, partout en Europe, à un reflux de la solidarité, une concentration sur les problèmes de sécurité, de baisse d'impôt, avec une obsession, par exemple, dans le débat européen, de la question budgétaire. Nous sommes d'ailleurs mal placés. Les Allemands continuaient de payer pour l'agriculture française. Ce discours est intéressant, mais limité. En face, nous avons effectivement des personnes qui n'arrêtent pas de dire : "oh, ce que c'est cher, ce que c'est cher ! " Ce n'est pas comme cela que l'on fait l'Europe. Comment faire l'Europe politique ou militaire avec comme seule obsession la volonté de réduire de plus en plus la part communautaire. Nos amis, des pays candidats peuvent nous le rappeler car ils savent dans quel climat extrêmement déplaisant se déroule la question de la part des fonds structurels, c'est-à-dire, la part des dépenses agricoles qui seront accordées à ces pays candidats après leur adhésion. Pour l'instant, ils se montrent très compréhensifs, ils disent : "oui, ce n'est pas bien ce que vous faites". Nous assisterons plus tard à des règlements de compte. Cela va être dramatique, parce que personne ne veut donner, or ils veulent, légitimement, recevoir des aides à peu près correctes. Vous avez donc une vraie tension, un vrai problème de partage institutionnel.

La rétraction intergouvernementale actuelle n'est pas non plus un hasard. Alors, qu'évidemment, seul un développement de la méthode communautaire permettrait de régler le fonctionnement d'une Europe élargie. Tout cela reflète le même état d'esprit de reflux, de modération, d'individualisme et de corporatisme.

En revanche, sur la question de l'Etat - c'est une pathologie proprement française qui nous affaiblit considérablement - nous n'arrivons pas à adopter une attitude correcte, ni dans notre relation avec les Etats-Unis, ni dans celle avec l'Europe puisque nous voulons une Europe forte mais nous lui refusons des institutions fortes au nom des prérogatives de l'Etat. Nous n'arrivons pas à défendre un modèle économique, nous sommes crispés sur ce que nous appelons le service public à la française, dont un représentant de la Commission me disait : "Ecoutez ! Monsieur Bourlanges, est-ce que vous pouvez m'éclairer sur un point, qu'est-ce qui caractérise le plus le service public à la française : la grève ou le déficit ?" Cela n'est pas très défendable. Si la préoccupation d'égalité devant le service est justifiée, ce que l'on appelle le service public à la française, c'est-à-dire, l'identification de cela à des situations de monopole, ne l'est pas. Nous avons donc là, un vrai problème et nous sommes constamment dans l'incapacité de développer une position cohérente : nous sommes protectionnistes sur les services publics, conservateurs sur l'agriculture, et du coup, nous sommes frileux sur le plan budgétaire comme les autres et nous ne proposons rien. La France a, il faut le reconnaître, au cours des dernières années, cessé d'être ce qu'elle était, même sous la quatrième République : c'est-à-dire la lumière de l'Europe. Nous avons tout proposé en Europe et maintenant, nous ne faisons plus rien ! Nous sommes tétanisés.

Il existe donc une juxtaposition de deux pathologies : un grand cycle de politique idéologique qui se referme et nous déboussole profondément et puis, une crise très profonde. Les deux ont connu un lien : le cadre d'action des hommes politiques.

 

         Mon constat est que, depuis longtemps, nous ne pouvons rien faire. C'est la raison pour laquelle je ne me représenterai pas aux élections européennes. Manquons-nous de courage ? Globalement, je ne le crois pas. Les hommes politiques ont été balayés. Depuis 1978, il n'est pas un rendez-vous national qui ne se soit traduit par un renversement des hommes en place. Cela prouve, quand même, que ces derniers ont pris quelques risques, ou alors qu'ils sont complètement idiots, ce qui est possible. Des efforts considérables ont quand même été faits en matière de monnaie unique, de réduction des déficits dans un climat très contesté, etc. Le courage ne me paraît donc pas un problème. D'ailleurs, un homme politique ne se définit pas à son courage, car s'il est courageux, il est battu, et s'il est battu, il cesse d'être l'homme politique en place, il est donc remplacé par un autre moins courageux. Il existe une série anglaise, intitulée yes minister, extrêmement drôle. Elle décrit, notamment, une bande de fonctionnaires saboteurs qui essaient d'imposer leurs vues à leur ministre. A chaque fois que le ministre arrive avec une idée qui leur déplait, et qu'ils veulent donc saborder, lorsqu'il leur dit : "je fais faire ci, je vais faire ça", le chef des saboteurs, haut fonctionnaire britannique répond : "Oh yes minister, it would be very courageous !". A ce moment-là, le ministre devient blême car il comprend que s'il applique cette politique, il est liquidé.

Le manque d'idée est par contre bien plus opposable, cependant les idées n'intéressent pas les gens. J'ai effectué un bref parcours municipal à Rouen, interrompu par un problème cardiaque. J'ai alors été frappé de constater que les grands projets que nous pouvions avoir pour la ville n'intéressaient absolument personne. Il était uniquement question du nid de poule de telle ou telle rue. Vingt ans plus tôt, j'avais participé à des élections. Je vous assure que c'était autre chose ! Le débat était plus structuré, plus solide, plus général. Il y a quelques jours, je me suis rendu, pour soutenir le Général MORILLON, à une réunion. A propos de sécurité, je me suis fait interpellé : "vous êtes le spécialiste européen, donc vous allez parler". Je commence en disant ce que l'on peut     faire : "europôle, le procureur, la lutte, la surveillance aux frontières...". Les participants semblaient contents de ce que je leur expliquais, puis, une dame est intervenue en disant : "C'est très bien ce que vous dites, mais ce n'est pas notre problème. Notre problème est de savoir pourquoi il n'y a pas de suites entre les commissariats des Yvelines et des Hauts de Seine". Auparavant, nous partions de la sécurité pour ensuite généraliser un peu. Aujourd'hui, nous restons absolument à "raz du bitume". Et cela devient un peu lassant. Quand vous regardez les hommes politiques, qu'est-ce qui peut les motiver ? Le prestige, un peu de vanité, le pouvoir, les avantages matériels ?

         Le prestige ? Inutile de vous dire qu'ils sont, dans les sondages, tout à fait au dessous de tout le monde, après les assureurs et au dessus des prostituées. Ce qui est assez préoccupant. Le pouvoir ? Il n'en ont pas et les gens le sentent : "On va élire des députés, leur engagement est très simple, ils voteront tous les projets du gouvernement". Pourquoi ne pas faire l'économie de l'Assemblée Nationale ? Il suffit d'écouter le gouvernement et de voter. Les gens ressentent cela et ils se disent : "mais à quoi il sert simplement à donner des passes droits, des permis de construire, à faire sauter des contraventions ?" Ce n'est même pas l'assistante sociale, c'est le "biaisage" social.

         En termes de revenus, il y a trente ans, ceux des hommes politiques et des cadres dirigeants des sociétés n'étaient pas fondamentalement différents. Maintenant, le décalage est vertigineux, au profit des dirigeants du secteur privé et au détriment des hommes politiques. Selon l'application de la loi de Tocqueville : "c'est quand les abus disparaissent qu'ils sont le plus insupportables". Les Français sont prêts à accepter que les hommes politiques soient bien mieux payés qu'eux, à condition d'avoir le sentiment que ces derniers fassent quelque chose pour eux qu'ils ne pourraient pas faire eux-mêmes. Comme ils voient que ce n'est pas le cas, ils se disent : "Pourquoi celui-là gagnerait plus que moi ?" Si le salaire moyen est de 10 000 francs par mois, celui d'un homme politique ne doit le dépasser. Alors, qu'évidemment, même si le métier d'homme politique n'est pas très glorieux, il vaut un peu plus de 10 000 francs par mois.

         Ainsi, aujourd'hui, les hommes politiques sont sans prestige, sans pouvoir et sans être désargentés, ne se placent pas du tout au sommet de la hiérarchie financière, alors que c'est sur eux que se concentrent, les journalistes et toutes les malédictions de "la France d'en bas", à l'égard "d'une France d'en haut" dont ils sont à la fois les porte-paroles et vis à vis de laquelle ils sont eux-mêmes de plus en plus marginalisés.

 

         Retour du politique ? Je crois qu'avant tout, nous sommes face à une crise très profonde du politique et une très grande incapacité à faire quelque chose d'utile dans la politique, d'où la tentation de se diriger vers les ONG, les affaires, ou la création artistique. C'est une tentation très profonde, hélas, de dépolitisation.

  

René REMOND

          Nous avons entendu quatre interventions très complémentaires et qui croisent leurs regards. Vous n'aurez pas manqué d'observer que les deux dernières ont inscrit la situation de la France dans une perspective plus    générale : la modalité ou l'expression française d'un problème qui se pose à toute l'Europe et peut-être même à la civilisation européenne.

 

 

DEBAT

 
Premier intervenant

          Monsieur le Député, vous avez mentionné les agents de l'Etat, la fonction publique, Bercy, le déficit et les grèves. A la suite du blocage, non seulement de la France mais de toute l'Europe, à Bruxelles, une directive sur "le nécessaire existant" et la continuité du service public a été élaborée. Celle-ci devait aider la France et le gouvernement à encadrer le droit de grève. Or, j'ai appris que le gouvernement français l'avait fait échouer. Où en est-elle ? Y a-t-il un moyen de la rattraper ?

  

Jean-Louis BOURLANGES

          Je ne sais pas exactement où elle en est, mais effectivement, il me paraît assez significatif de l'attitude française, au nom de la continuité du service public, d'en organiser l'intermittence.

  

Serge DASSAULT

          Ce qu'a dit Monsieur Bourlanges, ne m'encourage pas beaucoup à être candidat aux législatives. Je suis un peu inquiet. Sans pouvoir, les élus qui n'ont pas de délégation peuvent lever la main quand ils veulent mais il faut qu'ils soient disciplinés.

         Je voulais simplement poser une question sur le plan fiscal. Une harmonisation fiscale européenne serait indispensable pour réduire notre charge fiscale qui est la plus lourde d'Europe, de telle sorte à la ramener, comme a dit le Président au niveau moyen européen. Cela est-il possible techniquement ? Pour baisser nos impôts, doit-on augmenter les autres ? Je ne sais pas comment faire la différence, mais je crois que c'est absolument indispensable. Nous ne pouvons pas rester le pays le plus lourdement taxé dans tous les domaines y compris les impôts directs, les impôts indirects, les charges sur salaire, l'impôt sur les fortunes, l'impôts sur les successions, etc. Il faudrait arriver, puisque nous faisons l'Euro, puisque nous sommes censés faire l'Europe, à une certaine harmonie fiscale pour que la France ne soit pas la plus défavorisée de tous les pays européens.

         Pensez-vous que cela soit possible sur le plan à la fois politique et technique ?

  

Jean-Louis BOURLANGES

          L'Etat doit faire face aux pressions fiscales et sociales mais qui prennent des formes largement sociales à travers les cotisations. Le résultat est que le taux de prélèvement est terriblement élevé et que le taux des dépenses publiques l'est plus encore, ce qui est quand même préoccupant.

         Il existe donc deux approches : celle préconisée par les britanniques, qui est celle de la concurrence fiscale. Rien n'est harmonisé, par contre comme nous sommes dans un marché, les gens vont baisser leurs impôts spontanément et il y aura une sorte de réduction spontanée. En réalité, ce système rencontre très vite des limites, et cela n'évite pas la constitution de niches fiscales, comme par exemple, en Irlande. Les Irlandais ont attiré tout un ensemble d'activités qui ne sont pas nécessairement localisées de façon optimale, sauf pour des raisons fiscales, ce qui pose problème à la concurrence.

         Deuxièmement, et c'est très inégal, il existe des domaines où la concurrence fiscale serait d'effet immédiat, et d'autres domaines où elle ne le serait pas, d'où la seconde approche qui est de dire : il faut une politique ordonnée de baisse des impôts et pour cela, il faut passer à la majorité qualifiée parce qu'il est hors de question que sur un certain nombre d'impôts, cela ne soit pas le cas. Si on ne passe pas à la majorité qualifiée et que l'on reste à l'unanimité, rien ne sera fait. Pour l'instant, les blocages sont extrêmement puissants. Les Français sont plutôt contre la majorité qualifiée mais laissent les Britanniques et les Luxembourgeois mener le combat. Il existe là, une corrélation directe entre la possibilité de faire une fiscalité harmonisée dans le sens de la baisse et celle de passer à la majorité qualifiée. Le pire système étant celui que l'on a atteint avec la TVA. Là, on a réussi à se mettre d'accord à l'unanimité sur quelque chose qu'on ne peut plus modifier qu'à l'unanimité. On a à la fois laissé un écart entre les taux selon les catégories mais aussi interdit de faire passer telle activité d'une catégorie à l'autre. De ce fait, nous n'avons plus ni d'actions européennes, ni d'actions nationales. Tel est le problème des cafetiers : le fait de passer à 5 %, implique que l'on change cette catégorie professionnelle de catégorie de taux et cela est impossible. On ne peut plus réformer les choses sur le plan national, et au niveau européen sans l'accord de tout le monde or, cela se paie. Je crois que c'est une des formes des manifestations les plus claires de ce blocage où on fait semblant de faire l'Europe et où on ne la fait pas. En réalité, cela ne sert à rien de proclamer des compétences communautaires si, dans le même temps, on ne crée pas les moyens de les assumer.

 

C'est le grand jeu actuellement, on dit : "cela va être l'Europe", mais en vérité on ne prévoit en aucune façon les mécanismes institutionnels qui permettraient d'agir efficacement et rapidement, et donc on distribue, si je puis dire, de la fausse monnaie, c'est-à-dire qu'on distribue une fausse compétence à l'Union européenne, ce qui se traduit parfois, comme ici dans le cas de la TVA, par la perte de la capacité nationale. C'est vraiment une perte sur les deux tableaux.

 

Pour aller plus loin, je pense qu'il faudrait communautariser l'impôt sur les entreprises, l'impôt sur les bénéfices, cela tirerait vers le bas le système global, mais dans une logique de marché intérieur. Il me semble que c'est l'impôt le plus sensible et dont la communautarisation serait la plus efficace. On pourrait d'ailleurs en faire une ressource communautaire ce qui donnerait un impôt à l'Union européenne au lieu d'avoir simplement des contributions des Etats. Cela ne serait pas plus cher, cela ne changerait rien pour le contribuable mais cela serait un véritable prélèvement communautaire. Je pense que l'on devrait aller dans cette direction, mais croyez-moi, les conciliabules ne sont pas terminés.

         Michel Albert écrit dans son livre qu'il y a 150 impôts en France contre 49 en Allemagne. Alors, 150 d'un côté, 49 de l'autre, on pourrait peut-être en supprimer un grand nombre et là, on réduirait au moins de façon très sensible les coûts de la collecte.

  

Troisième intervenant

          J'ai été tout à fait admiratif de l'allocution de Monsieur Bourlanges mais je me dit que quelqu'un qui aurait son talent pourrait exactement soutenir le point de vue inverse et voici pourquoi.

         On dit que les hommes politique ne s'occupent que des questions locales, mais ce n'est pas le cas seulement de la France actuelle, ni même celui de l'Europe actuelle, aux Etats-Unis, il en toujours été ainsi, et de même au Japon. Je crois que c'est une caractéristique de la démocratie parlementaire.

         En ce qui concerne la violence, il y a toujours eu des périodes de violence dans tous les pays du monde mais aussi des périodes de rétablissement de l'ordre. Prenons le cas de notre pays et regardons notre histoire, nous avons eu des périodes de véritable épouvante devant l'anarchie. Pendant le Directoire, par exemple, il se passe des choses épouvantables.

         Un jour, un certain Bonaparte a rétabli l'ordre. N'y voyez aucun sentiment anti-démocratique de ma part. Il y eut donc des périodes de sang et des périodes de rétablissement de l'ordre. Seulement aujourd'hui, ce qui est très grave, ce sont les possibilités offertes par le progrès, à ceux qui veulent faire couler le sang.

         En ce qui concerne les questions financières, toute notre histoire tourne autour de problèmes financiers. Nous les avions avant la Révolution, et de nombreux souverains, notamment au début du XIVè siècle, ont fait pendre des intendants des finances. Les systèmes ont toujours été considérés comme exécrables.

         Quant au sexe, je dirais à Monsieur Bourlanges, il le sait très bien, qu'on peut parfaitement soutenir qu'il n'a jamais été étranger à l'Histoire de France. Prenez le cas d'un roi de France comme Robert le Pieu, excommunié parce qu'il avait trouvé que sa maîtresse était peut-être plus intéressante que sa femme ou encore Louis VII Le Jeune qui nous a fait perdre toute l'Occitanie parce que ses relations avec Aliénor d'Aquitaine n'étaient pas celles d'un bon ménage chrétien.

         Mon intervention avait simplement pour objet de souligner ce qu'il y a de relatif dans la situation actuelle.

  

Serge-William COLETTE

          En tant qu'oncle de deux Sciences-Po et d'un énarque, j'ai très bien perçu les restrictions mentales mentionnées plus tôt à propos de ce qu'est devenue l'école des cadres du Parti Socialiste.

         Quand Monsieur Bourlanges a pris la parole et après les questions qui lui ont été posées, je me suis dit, non pas "Le retour à la politique" mais "Halte là : le politique revient". En effet, chaque fois que l'on parle de l'Europe ou d'une réforme, il s'agit d'un bricolage sur un ensemble qui déjà ne fonctionne pas.

         Ne pensez-vous pas qu'il est temps que l'on organise l'Etat de telle manière que les citoyens soient satisfaits du fonctionnement de ce qu'ils financent et de ce à quoi ils croient avec patriotisme ? Il est certain que lorsqu'ils ont été déçus des partis au pouvoir depuis longtemps et quand des hommes tels que Alain Prost, ou Madame Laguillier se présentant comme le suprême recours pour faire fonctionner une mécanique grippée, cela ne peut fonctionner ! ?

  

Robert LUC

          La crise que nous traversons à l'heure actuelle n'est-elle pas due essentiellement et très largement à nos institutions ?

         La Vè Républiques est en crise parce qu'en 1997, contrairement à la tradition du Général De Gaulle, le Président de la République, contredit par l'électorat, est resté en fonction au lieu de démissionner et c'est là l'origine de la cohabitation qu'il dénonce actuellement.

 
 

René REMOND

          Non, puisqu'il y a eu deux expériences antérieures de cohabitation, qui ne devaient rien à une dissolution.

 

 Jacques BAUMEL

          Nos orateurs pourraient-ils conclure par quelques mots cette très importante réunion ?

  

Michel SCHIFRES

          Je trouve que la teneur de la discussion prouve que si le politique ou la politique devaient revenir, nous n'en sommes qu'aux prémisses.

  

Jean-Louis BOURLANGES

          Monsieur l'Ambassadeur, vous avez fait allusion à des exemples historiques allant dans le sens de mes propos. Effectivement, il ressort de la lecture d'historiens tels que Georges Duby, ces notions, et notamment celle de la domination du sang. Au XVIIIè siècle, le citoyen était considéré comme un homme abstrait, un être de raison délibérant, élisant des députés qui eux-mêmes étaient des êtres de raison. Les aspirations, alors, illustraient une certaine volonté de définition d'un intérêt général. Nous sommes retombés, désormais, dans une vision de l'homme terriblement concret. Nous assistons à un enfouissement de l'homme dans la glèbe.

         Deuxièmement, pour ce qui concerne le service de l'Etat, je souhaiterais qu'il existe, un homme ou une femme politique comme naguère B. Debré, P. Mendès France, Ch. De Gaulle ou même Paul Reynaud. Tardieu qui avait des idées disait : "Ce que je veux pour la France, c'est telle réforme de l'Etat, telle réforme de la fiscalité, telle réforme de l'Europe, telle réforme de la justice". Cet homme ou cette femme en sont pas, aujourd'hui, entendus.

         Sur la question des institutions, le problème est réel. Je crois que le Général De Gaulle avait conçu, à Bayeux, une république, dans laquelle le Président était dépositaire de l'intérêt général avec, en face de lui, une assemblée qui représentait la France dans sa diversité. Le problème est, qu'à partir du moment où le gouvernement du dit Président était responsable devant le Parlement se créait forcément une organisation à l'Assemblée entre les amis du Président et une autre avec ses adversaires. Il existait donc une obligation de concordance. Du coup, nous sommes dans une situation schizophrénique où la volonté générale - concept très présent dans notre idéologie - s'incarne alternativement dans le vote républicain traditionnel et de façon plus monarchique, dans la personne du Président de la République, du souverain avec la définition extraordinaire du Général De Gaulle. Ce dernier l'avait exprimé au cours de sa conférence de presse de 1964 reprenant presque mots pour mots les termes employés par Louis XV dans son livre de Justice de la flagellation : "Il n'y a aucune autorité, ni civile ni militaire qui ne soit maintenue et conférée par lui". Ceci ne s'explique chez De Gaulle que par la référence, à mon avis, à ce discours admirable et contestable de Louis XV.

 

         Nous avons donc deux conceptions de la volonté générale et une profonde incapacité à penser en termes différents le rôle de l'Assemblée et le rôle du Président. Dans l'un ou l'autre cas, c'est "tout ou rien". Alors, je crois que nous devons aller plus loin au point où nous en sommes, vers un régime plus présidentiel qui, à mon avis, suppose la proportionnelle, la suppression de la responsabilité du gouvernement devant le Parlement, la suppression du droit de dissolution mais, aussi vers - cela est mon petit apport au projet traditionnel pour garantir la cohérence - un système de codécision imité du système européen dans lequel les lois et le budget seraient réalisés par accord entre le gouvernement et le Parlement. Ceci, pour citer Napoléon que vous avez cité : "conduirait les gens à causer".

Je crois qu'il serait judicieux de ne penser, en tous les cas, en termes différents le rôle de l'Assemblée Nationale représentative de la diversité française et celui du Président de la République, de l'élection présidentielle en charge de la cohérence de la stratégie nationale.

  

René REMOND

          Je reviendrai simplement sur la nécessité de relativiser les phénomènes. La violence n'est pas un commencement absolu. La criminalité a même régressé par rapport au XIXè siècle. Cependant, nous constatons une augmentation de la délinquance mineure. Si les cours d'Assises siègent davantage, c'est parce que l'on criminalise un certain nombre de comportements qui relevaient jusque-là, de la correctionnelle, comme le viol ou l'inceste. Et ce, parce qu'il y a une exigence plus grande : on ne tolère plus ce qui était accepté là.

         Les institutions ? Je ne suis pas sûr que la crise que nous traversons trouve sa réponse dans une modification des institutions. La Vè République a montré combien ces institutions se montraient souples, rustiques, adaptables. Ce régime a le grand mérite d'avoir réconcilié deux traditions qui depuis 200 ans se considéraient comme exclusives l'une de l'autre : celle qui est attachée à la démocratie, qui se traduit par la représentation nationale, et celle qui souhaite un gouvernement fort. La Vè République est le premier régime ayant réussi à les rapprocher, à les associer. Reste, effectivement, qu'il y a, de temps à autre, "des intermittences", pour reprendre un terme qui a déjà été employé. Il est vrai que le détournement de procédure constitué par la dissolution de complaisance d'avril 1997, a fait vivre à la France une expérience dont la fonction présidentielle est sortie affaiblie. Le drame que nous réalisons, après 40 années, est que le pouvoir du Président est excessif, ou insuffisant. Si, demain, les électeurs élisent une majorité en harmonie avec le Président, nous allons vivre l'expérience la plus présidentialiste que nous ayons jamais connue. Nous en avons un avant-goût depuis trois semaines avec l'intervention du Président dans le fonctionnement quotidien de la vie politique. Dans le cas inverse, son pouvoir sera affaibli.

 

         Dernière observation, pour en revenir au "retour du politique", ce qu'a montré le sursaut ou le rebond consécutif au 21 avril et jusqu'au vote du 5 mai, c'est que le corps électoral, quand il est consulté, et qu’il a le sentiment que la question posée est importante, que l'enjeu est grave et qu'en définitive la réponse dépend de lui, il répond présent.. C'est parce que nous ne savons pas lui poser les bonnes questions et que nous ne sommes pas prêts à l'écouter, qu'il y a crise.