FORUM DU FUTUR


"Le rôle de l'Europe dans l'avenir"
Petit-déjeuner débat du 5 juin 2002 en partenariat avec France-Amériques
animé par :
Sir John HOLMES, Ambassadeur de Grande Bretagne

A mes yeux, l’Union européenne est l’une des conquêtes politiques les plus étonnantes de ces cinquante dernières années. L’idée que des pays souverains, souvent des ennemis historiques, s’unissent et coopèrent sans y être forcés, allant jusqu’à mettre leur souveraineté en commun pour assurer à tous un avenir meilleur, n’avait jamais été concrétisée auparavant. Elle a fait des progrès extraordinaires. Même si le processus reste difficile… Comment pourrait-il en être autrement alors que tant d’Etats-nations, fiers de l’être, y participent ? Ainsi, le processus avance à un rythme remarquable, compte tenu de la situation. L’Europe est-elle en panne ? Loin de là, à mon avis. L’euro vient de faire des débuts réussis. Nous développons nos activités à vive allure en politique étrangère, défense, affaires intérieures et justice. Nous abordons même de nouveaux sujets comme l’environnement. Nous sommes à la veille d’un élargissement massif. Des problèmes et des défis, il n’en manque pas, mais de stagnation, pas question !

 
Le rôle de l’Europe dans l’avenir - à différents niveaux - est donc fondamental, et ne pourra que le devenir plus encore, comme j’espère vous en convaincre. Il est indispensable qu’elle ait une vision positive d’elle-même, qu’elle sache l’expliquer clairement et qu’elle trouve de nouvelles façons d’intéresser ses citoyens. A présent que les objectifs d’origine des pères fondateurs : à savoir la paix, la réconciliation, et même la prospérité, vont plus ou moins de soi, quelle va être la nouvelle vision mobilisatrice ? Je crois que maintenant, nous devons avant tout considérer le rôle de l’Union dans le monde. Nous nous contentons trop souvent de nous arrêter à nos difficultés internes. Il faut savoir aller à la fois vers l’avant, et vers l’extérieur. Cependant, je voudrais d’abord dire quelques mots sur les trois grands défis que l’Union devra relever - tels que la Grande-Bretagne les voit - l’élargissement, la réforme économique et la sécurité à l’échelle du monde. Dans ces domaines, le rôle de l’Europe sera particulièrement important dans l’avenir.

  

L’élargissement

 L’élargissement est le défi le plus évident : l’adhésion d’une dizaine de nouveaux Etats d’ici deux ou trois ans, suivie de celle de 2, 3, 5 autres ou même plus, à plus longue échéance, est un changement colossal dont toutes les répercussions sont encore difficiles à cerner. Malheureusement, l'élargissement est encore trop souvent perçu davantage comme une menace que comme une chance, notamment en France. Pourtant nous aurons, enfin, alors tiré un trait définitif sur la Deuxième Guerre mondiale, et arrimé solidement dans l’Union européenne les pays de l’ex-bloc soviétique, devenus démocratiques et stables. Nous serons parvenus à réunifier l’essentiel de l’Europe et parallèlement, nous aurons aussi ouvert la voie à des bénéfices économiques majeurs. La question du coût de l'élargissement est source d'inquiétudes. Il est vrai qu’il reviendra plus cher que les précédents. Cependant, plusieurs études montrent que les entreprises et les consommateurs y gagneront :

- 300 000 emplois au moins seront créés dans l’Union ;

- les industriels auront accès directement à un marché de près d’un demi-milliard de consommateurs ;

- le PIB britannique, d’après nos calculs, augmentera à lui seul de 2,75 milliards d’euros.

 

Raisons pour lesquelles la Grande-Bretagne a toujours été si favorable à l’élargissement. Elle veut parvenir au bout des négociations avec les premiers pays candidats avant la fin de l’année, de telle sorte que les premières adhésions aient lieu en 2004. Elle fait tout pour que ce calendrier soit respecté. Parallèlement, elle encourage les candidats à entreprendre des réformes internes qui sont indispensables. Concrètement, elle les aide dans plusieurs domaines, par exemple : le maintien de l’ordre, l’environnement et le développement régional. Ils savent, comme nous, qu’il ne suffit pas d’accepter le principe des acquis européens. Ils auront à les mettre en pratique, avec les systèmes administratifs et juridiques appropriés et la volonté politique adéquate.

 
Accéder à l’Union demande énormément de mérite aux futurs Etats membres.

Cependant, la perspective de l’élargissement met en relief des problèmes extrêmement aigus qui se posent à l’intérieur même de l’Union. Malgré plusieurs tentatives, il est évident que l’Union n’a pas encore réglé ses propres conflits. D’où la Convention, et la perspective – funeste, pour ceux qui ont connu cela ! – d’une nouvelle Conférence intergouvernementale, plus la nécessité d’une multitude d’autres réformes d’envergure. Je voudrais insister sur l’une d’entre elles, avant d'aborder les questions institutionnelles. Emanant d’un Britannique, vous n’en serez pas surpris : il s’agit de la Politique Agricole Commune (PAC). Il en est question depuis des années, mais nous nous heurtons toujours à un mur d’incompréhension en France. Alors, je fais un essai de plus. Telle quelle, l’application de la Politique Agricole Commune à 25 ou 27 pays est impossible et hors de nos moyens.

Nous plaidons depuis longtemps en faveur d’une politique plus rationnelle sur le plan économique, et plus durable sur le plan de l’environnement. Les consommateurs, les contribuables et l’environnement ne s’en porteront que mieux ! L’élargissement ne fait que souligner l’urgence d’agir.

 
Que voulons-nous exactement, et pourquoi ? Nous ne faisons pas preuve de dogmatisme ou d’anti-européanisme. Nous ne proposons pas non plus de démanteler la PAC ou de supprimer le soutien à l’agriculture. En revanche, nous proposons  un transfert de ressources :

- transfert des subventions à la production, aux mesures de développement rural et environnemental,

- réduction progressive des versements directs aux producteurs,

- ajustement des prix au niveau international le cas échéant,

- assouplissement des contrôles à la production,

- découplage des versements directs - pour le bétail, par exemple - de la production.

 
Nous voudrions ainsi détendre la tendance à la surproduction et augmenter la réactivité des producteurs, face à des consommateurs qui demandent un plus grand choix de produits sûrs et de bonne qualité. Tout en étant beaucoup mieux pour l’environnement et la ruralité, en général, cela représenterait un grand avantage commercial pour certains des pays les plus pauvres du monde, que nous essayons d’aider par ailleurs, comme l’Afrique par exemple. Vous me rétorquerez : qu'en est-il des Américains et de leur Farm Bill ? Les péchés des autres ne justifient pas les nôtres. La Farm Bill accentue le besoin de réformes, à l’intérieur de l’Union et à l’extérieur, dans le cadre de Doha, et non l’inverse.

Je sais parfaitement combien cela est difficile, cependant, la politique de l’autruche ne fera de bien à personne tout comme de remettre à demain. Pour la Grande-Bretagne, la réforme de la PAC, centrée sur le développement rural, est l’une des clés de la réussite de l’élargissement, et la meilleure façon d’être plus présents sur la scène mondiale.

 
D’autres politiques importantes sont en jeu, cependant nous ne pouvons pas éviter les questions institutionnelles. Il faut moderniser la façon dont l’Union prend ses décisions. Elle ne peut plus le faire efficacement avec un système conçu pour six pays. Nous voulons des progrès sur trois fronts :

- la prise de décision,

- la démocratie,

- la visibilité des résultats.

 
Pour nous, l’Union de demain doit  bénéficier d’un leadership revalorisé du Conseil européen - ce conseil formé d’élus des Etats parties, ce pivot de la légitimité  démocratique de l’ensemble - en l’absence d’une véritable opinion publique européenne. Cela aidera l’Union  à se concentrer sur les résultats qu’elle s’est engagée à obtenir.

 
Tony BLAIR et Jack STRAW ont soumis d’autres idées :

- la réforme du système de la présidence tournante,

- un meilleur suivi de la subsidiarité,

- le renforcement des liens entre parlements nationaux et affaires européennes,

- l’élargissement du vote à la majorité qualifiée.

 
La Convention sur l’avenir de l’Europe, présidée par Valéry GISCARD D’ESTAING, a pour tâche de faire des propositions sur l’architecture institutionnelle. Je tiens à rappeler que la Grande-Bretagne est ouverte à toute proposition susceptible de nous permettre d’atteindre les trois objectifs cités. Bien entendu, elle a son approche spécifique et ses lignes jaunes, mais pas plus et sans doute moins que certain Etats membres.

 
La question de l’élargissement ne se pose pas au futur, mais au présent. C’est la réalité dont nous devons faire un succès pour demain.

Les candidats ont déjà fait des progrès exceptionnels sur la voie des obligations de l’appartenance à l’Union. Quant aux fruits des accords qu’ils ont signés, ils sont visibles dans leur évolution économique. Comme ils l’ont montré par ailleurs par leur participation à la Convention, ils apportent des idées neuves au processus d’intégration. S’il nous reste à "mettre de l’ordre dans la maison", nous avons aussi à reconnaître pleinement, et à expliquer à nos concitoyens, que l’élargissement est une chance que l’Union doit saisir tout de suite.

  

La réforme de l’économie

 Deuxième grand défi : celui de l’économie. Le marché unique est déjà une vraie réussite, mais il peut être encore amélioré. Au Conseil européen de Lisbonne, en 1999, nous nous sommes donc fixé l’objectif de créer d’ici à 2010 "une économie fondée sur le savoir qui serait la plus dynamique du monde". Par respect des traditions et des spécificités de chaque Etat, nous avons aussi adopté une nouvelle approche : au lieu de faire des lois pour imposer les réformes dans l’uniformité, nous avons préféré la coordination ouverte. De cette façon, nous échangeons nos bonnes pratiques et nos idées neuves dans différents domaines : depuis la politique de l’emploi et la formation professionnelle, jusqu’à l’innovation et le soutien des PME. Tous les ans au printemps, le Conseil européen  mesure le chemin parcouru avec la Commission européenne, il convient de l’étape suivante. Malgré quelques accrocs en cours de route, le premier bilan est là. En mars, à Barcelone, nous sommes convenus :

-         de créer le ciel unique et de libérer 60% du marché de l’énergie d’ici à 2004,

-         de réaliser, d’ici 2005, le marché unique des services financiers et de généraliser l’accès rapide à internet. Ce processus a déjà permis de baisser le prix des appels téléphoniques européens de façon spectaculaire. Dans les autres domaines, les consommateurs en profiteront aussi.

 
Autre grand chapitre de l’agenda de Lisbonne : la recherche et le développement. L’Europe a une belle tradition savante, de GALILÉE et NEWTON, à CURIE, DAWKINS et COHEN-TANUDGI. L’innovation scientifique est capitale dans toute découverte aux retombées médicales, industrielles et économiques. Nous devons l’encourager plus efficacement. L’un de nos objectifs, par exemple, est de mettre au point un brevet communautaire qui simplifiera, accélérera, et optimisera à moindre coût la protection des idées novatrices. C’est aussi de faire appel au Programme-cadre de recherche et développement de l’Union, pour atteindre un niveau d’excellence scientifique qui ne connaisse pas les frontières.

 
Il est inévitable que le progrès – plus rapide que l’intelligence de la société – pose de graves questions : éthiques, morales, et risques éventuels encourus par l’homme et l’environnement. Il est sain de débattre publiquement des modifications génétiques, de la recherche sur les cellules souches, ou de l’énergie nucléaire. Il ne faut pas accuser la science de fautes qui ne sont pas les siennes ou vouloir à tout prix le "risque zéro", dangereux et non scientifique, que nous ne respectons pas dans d’autres domaines comme le tabac, l’alcool ou l’automobile, sous prétexte de principe de précaution.

Je citerai l’exemple de l’ESB. La science a parfaitement décelé un nouveau problème, puisqu’un chercheur américain a reçu le prix Nobel pour avoir découvert les prions, et fait le lien entre l'ESB et la maladie de Kreuzfeld-Jacob. La science n'a pas provoqué l’épidémie. Ce sont les failles de l’agriculture, et le manque de transparence qui en sont à l'origine. Tous, des facteurs que nous maîtrisons. Si nous sommes si mécontents que la France maintienne son embargo sur le boeuf britannique, c’est précisément parce qu’il n’y a pas de raison scientifique. Cette viande est soumise à des contrôles scientifiques plus rigoureux que partout ailleurs. Le risque n’est peut-être pas "zéro", mais il est au moins aussi proche de zéro que n’importe quelle viande de boeuf d’autre provenance, y compris française.

 
Face aux questions délicates qui se posent, la réaction des gouvernements doit être l’ouverture, la transparence et l’honnêteté, pour permettre à la raison de répondre aux faits. Un excès de prudence dans la réglementation risque d’étrangler l’innovation, alors même que nous voulons soutenir l’emploi et la prospérité en Europe. Tout l’argument de l’agenda de Lisbonne, renforcé à Barcelone, est que l’Europe doit être compétitive au niveau mondial. Elle ne peut pas s’intéresser seulement à ses relations internes avec ses partenaires, en ne faisant que protéger ce qu’elle a. J’espère que le prochain gouvernement français soutiendra cette approche sans réserve.

 
 

La sécurité mondiale

 Le troisième défi est la sécurité à l’échelle du monde, que je prends ici dans son sens le plus large, c'est-à-dire, non seulement les questions de politique étrangère et de défense, mais aussi de frontières, d’environnement et de développement. Le rôle de l’Europe de demain doit être avant tout orienté vers l’extérieur. Il est normal qu’une communauté pacifique et prospère,  de l’envergure économique et politique de l’Europe, ait intérêt à la fois à la stabilité et à la prospérité du monde extérieur. Elle doit aussi y contribuer.

 
a)     la politique étrangère et de sécurité

 Je parlerai d’abord de la sécurité extérieure. En jargon européen, c’est la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) et la Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC).

 
La Grande-Bretagne et la France ont été les chefs de file de la PESD parce qu’elles ont en commun cette ambition pour l’Europe : avoir une dimension diplomatique et militaire mondiale. Au bout du compte, pour que la PESD réussisse, elle doit atteindre son objectif défini à Helsinki. Celui-ci consiste à : "Pouvoir d’ici 2003, déployer en 60 jours et entretenir pendant un an au moins, une force de 50 à 60 000 hommes avec l’appui naval et aérien nécessaire, susceptible de mener à bien un large éventail de missions". Nous devons donc être en mesure de tenir nos promesses en matière de capacités. Nous ne serons efficaces au niveau international, que si nous le sommes sur le plan militaire. Cela ne veut pas dire que nous allons concurrencer le budget des Etats-Unis : nous n’en avons pas les moyens, mais nous devons faire mieux. La PESD doit nous y aider, et bien sûr, nous devons trouver sans tarder le bon moment d’y avoir recours, que ce soit en Macédoine ou ailleurs, pour qu’elle ne reste pas lettre morte.

 
Il faut aussi que la PESC devienne une réalité. Nous avons déjà certaines raisons d’être optimistes : dans les Balkans, au Moyen-Orient, en Afrique et en Afghanistan, l’Union européenne fait effectivement de la prévention et de la gestion de crise. En Macédoine, avec les Etats-Unis et l’OTAN, elle a joué un rôle important dans l’incitation à la réforme politique, et peut-être la prévention d’un nouveau conflit. Grâce à J. SOLANA, elle vient d’être un rouage essentiel de l’accord entre la Serbie et le Monténégro.

 
Alors où allons-nous maintenant ? En deux mots : nous avons fait des promesses, tenons-les…

La Grande-Bretagne et la France ont une forte tradition et des moyens en matière de politique étrangère. Elles détiennent en cela une responsabilité spéciale à l’égard des politiques européennes communes. Elles ont contribué à la réussite dans les Balkans. En Afrique, elles progressent aussi : le secrétaire au Foreign Office et son homologue de l’époque sont partis en mission commune au début de l’année dans la région des Grands lacs, autrefois théâtre de leurs divergences, pour ne pas dire de leurs rivalités. Leur concurrence n’a aucune raison d’être dans le monde d’aujourd’hui. J’espère que ce type de coopération va aller en se renforçant.

 
En Afghanistan aussi, Français et Britanniques coopèrent, très bien et de très près, entre eux comme avec leurs partenaires européens. Le cas du Moyen-Orient est plus épineux. C’est une région où il est particulièrement difficile pour l’Union de trouver la bonne posture diplomatique, en rapport avec son poids et ses intérêts économiques dans la région et ce ne serait-ce qu’à cause des relations particulières entre Israël et les Etats-Unis. Mais cela n’a rien d’impossible et c’est toujours une priorité.

 
Sur le front institutionnel, la Grande-Bretagne et la France ont un intérêt particulier – une responsabilité aussi – à maintenir l’équilibre entre le rôle des pays qui ont le poids diplomatique et la volonté nécessaires pour agir, et le principe d’égalité dans la prise de décision de tous les Etats membres. Pour nous, le facteur clé est de renforcer le rôle du haut représentant, dont Javier SOLANA a déjà prouvé toute la valeur, et de mieux utiliser la nature intergouvernementale de la PESC.

  

Les relations de l’Union avec les Etats-Unis

 Il ne faut pas négliger la relation capitale qui unit l’Europe et les Etats-Unis. Elle est toujours positive pour les relations internationales quand nous sommes ensemble. Elle est au mieux quand l’Union se montre cohérente et soudée. Colin POWELL s'est exprimé à ce sujet récemment : « Une Europe forte et unie est bonne pour les Etats-Unis, l’Europe et le monde. Je dirais même qu’elle est essentielle. »

 
Ces relations ne sont pas un jeu à somme zéro. On ne prouve pas que l’on est pro-européen en étant anti-américain. Tous les pays d’Europe ont des liens de famille, d’amitié et de culture avec les Etats-Unis, souvent aussi proches qu’ils en ont entre eux. Nous avons appris en Europe, ces dernières décennies, la valeur de la

proximité, de l’entente maximum et de la divergence minimum. Il faut gérer les relations avec les Etats-Unis sur cette base-là.

 
Nous sommes tentés de mettre en évidence nos différends, sur Kyoto, l’acier, le commerce, etc. Ne les enterrons pas, mais n’oublions jamais à quel point ils pèsent peu par rapport à nos valeurs, à nos intérêts fondamentaux communs, et au simple volume des liens de toute sorte qui nous lient. La récente visite du président BUSH à Paris est venue nous le rappeler à point nommé.


Affaires intérieures et de justice

 La sécurité est une notion beaucoup plus large que la politique étrangère et de défense. J’en citerai l’exemple le plus évident : la lutte contre le terrorisme, dans laquelle l’Union a joué un rôle capital depuis le 11 septembre par des décisions  sur le mandat d’arrêt, les listes communes de groupes terroristes interdits, les gels bancaires, les financements suspects et le partage d’informations dans de nombreux domaines.

D’autres mesures, liées surtout à la sécurité intérieure - au titre des affaires intérieures et de justice - renforcent aussi la sécurité extérieure. Nous en avons un exemple d’actualité, avec le double problème de l’immigration et de l’asile. Les tragédies qui se passent en Méditerranée et la situation intenable à Sangatte, soulignent toute l’importance d’un traitement européen de l’immigration, et par exemple, de l’instauration d’un système d’asile commun. Il est très encourageant que le président CHIRAC et le chancelier SCHROEDER aient fait écho, la semaine dernière, à l’appel de Tony BLAIR et veuillent en faire un dossier prioritaire à Séville. Nous devons consacrer plus d’attention et de moyens aux pays d’origine de ces clandestins  désespérés, pour faire barrage à ces flux dès la source. Nous devons faire plus d’efforts pour combattre les réseaux criminels qui se nourrissent de la traite des êtres humains. Nous devons continuer à accueillir ceux dont le besoin de protection dans ce monde dangereux est avéré. Mais nous devons aussi être prêts à renvoyer dans leur pays d’origine, chaque fois que possible, ceux qui ne sont pas de vrais demandeurs d’asile et entre-temps renforcer les frontières extérieures de l’Union. Par souci d’efficacité dans ce domaine, nous sommes favorables à un recours plus fréquent au vote à la majorité qualifiée.

  

b)     Le développement durable

 Mon idée de la sécurité au sens large, c’est aussi la qualité de l’environnement. Protéger l’environnement est à l’ordre du jour de l’Union et c’est un souci majeur des grands accords internationaux sur la diminution de la couche d’ozone (protocole de Montréal) ou sur le changement climatique (protocole de Kyoto). L’objectif plus large de développement durable, qui porte aussi sur le développement économique et social - et pas seulement sur la propreté de l’air, de l’eau et la biodiversité - prend toute sa valeur à l’échelle mondiale. Le gouvernement britannique considère que le prochain sommet mondial sur le développement durable, à Johannesbourg, où les questions d’environnement seront à l’ordre du jour parmi d’autres -  en particulier le commerce et la santé - est un rendez-vous international capital, programmé un an exactement après l’attentat contre les tours jumelles de New York.

 
Dans un monde de plus en plus globalisé, nous avons besoin d’une approche plus intégrée. L’Union européenne démonte ses barrières défensives : on le voit notamment dans ses négociations commerciales avec des pays comme le Liban, le Pakistan, l’Iran ou le Chili. Ces accords doivent être aussi proches du libre-échange que possible. Nous continuons à vouloir démanteler progressivement le protectionnisme européen, en particulier dans le secteur agricole.

 
L’Europe doit montrer qu’elle peut être créative dans d’autres domaines.   Sur la propriété intellectuelle, par exemple, elle a reconnu à Doha que les besoins économiques et humanitaires spécifiques des pays en voie de développement, méritaient une certaine souplesse dans l’application des règles de protection des brevets. Autrement dit, le sida et les autres maladies mortelles sont un cas à part.

 
Nous rejoignons ici l’intérêt plus général, mais essentiel, que l’Union porte au monde en voie de développement. Nous avons compris que la stabilité économique et politique des "autres" comptait aussi pour l’Europe. Si les Etats-Unis ont un "budget Défense" bien supérieur au nôtre, notre "budget Développement" est bien supérieur au leur. S’ajoutant aux efforts faits depuis quelques années, pour imposer l’allègement de la dette des pays les plus pauvres sur l’agenda international, voilà une vraie chance d’obtenir un vrai résultat. Les Etats-Unis commencent même à changer de point de vue et suivraient l’exemple européen. Ils viennent d’annoncer une rallonge de 5 milliards de dollars à leur "budget Aide", ce qui est un signal très positif.

 
Pour l’avenir, je vois l’influence de l’Union monter sur l’agenda du développement, la bonne gouvernance conditionnant l’allègement de la dette, les échanges rentables et les accords d’assistance. Je compte aussi sur un programme européen d’aide bien plus efficace et mieux géré. On ne le répétera jamais assez : nous devons associer nos efforts en matière d’aide et de dette, à plus d’ouverture et de transparence commerciale et favoriser l’accès de nos marchés aux pays en voie de développement. Sinon, ce que nous donnons d’une main, nous le reprenons de l’autre.

  

Conclusion

 En somme, nous avons affaire à un programme très ambitieux pour l’Union européenne de demain. Certains croient nos objectifs en partie contradictoires et disent que :

-          l’élargissement conduit forcément  à une dilution du rôle de l’Union,

-         qu’une PESD active n’est pas compatible avec une OTAN forte,

-         qu’une PESC efficace est impossible tant que des pays comme la Grande-Bretagne et la France resteront attachés à une la politique étrangère du ressort des nations en coopération et non de la Communauté, avec ses méthodes propres et ses liens avec la Commission,

-         qu’une alliance solide avec les Etats-Unis ne peut aller de pair avec l’intégration européenne,

-         que la croissance des industries européennes ne peut se faire qu’aux dépens des industries concurrentes des pays en voie de développement,

-         que la Politique Agricole Commune ne peut pas être réformée sans remettre en question tout l’avenir de l’agriculture en Europe,

-         et que la réforme économique et la volonté de compétitivité à l’échelle mondiale sont censées remettre en question le modèle social européen.

Je ne le pense pas du tout. Je ne suis d’accord avec aucune de ces hypothèses. Nous devons faire preuve d’audace, de simplicité et d’imagination sur tous ces points, et ne pas céder à l’appréhension ou au manque d’ambition. Je vais conclure par cette analyse que Tony BLAIR a livrée à Varsovie, peu avant le Conseil européen de Nice : "L’Europe est faite de nations souveraines, libres et indépendantes, qui choisissent de mettre en commun leur souveraineté, pour poursuivre leurs intérêts propres et pour le bien commun, réalisant plus ensemble qu’elles ne sauraient le faire séparément… Dans sa vigueur économique et politique, elle peut être une super-puissance. Super-puissance, oui ; mais super-Etat, non."

 
L’Union européenne sera bien une super-puissance à de nombreux égards, grandie par la diversité de ses Etats membres, de leurs atouts et de ceux de ses formes spécifiques d’intégration et de souveraineté commune. L’Union européenne comme force de bien pour le monde, authentique et puissante, garante de la sécurité et de la prospérité de ses habitants… Voilà une vision qui découle légitimement de celle des pères fondateurs, celle de la réconciliation. Elle peut entraîner l’adhésion de ses citoyens aujourd’hui plutôt aliénés et sceptiques. Je sais que nous saurons relever les défis d’aujourd’hui et de demain, en particulier ceux dont j’ai parlé aujourd’hui. J’espère que la Grande-Bretagne et la France, ensemble, joueront en cela un rôle à leur mesure.

 
La Grande-Bretagne, quant à elle, a manqué plusieurs fois le train européen, et s’est donné du mal depuis pour monter en marche. Elle est bien décidée à ne pas rater celui-ci.

DEBAT

 Premier intervenant

 Merci Monsieur l'Ambassadeur pour ce panorama européen vu de Londres. J'y ai vu beaucoup de points de convergence entre nos deux pays, quelques points de divergence aussi. J'ai cependant été surpris par votre silence sur un problème et un mot que vous n'avez pas prononcé : l'Euro.

  

Sir John HOLMES

             Je n'ai pas fait mention de la monnaie unique tant j'étais persuadé qu'elle serait le thème de la première question.

            Je ne peux malheureusement pas dire grand chose de nouveau à ce sujet. La situation, pour nous, reste la même : nous étudions toujours les conséquences économiques de notre adhésion. Le gouvernement a dit très clairement, il y a trois ou quatre ans, qu'il n'y avait pas de problème ni d'objection de principe à notre adhésion à l'Euro, cependant, il faut que les conséquences économiques soient clairement positives. Notre ministre des Finances prépare en ce moment une étude sur ces dernières et notamment sur les conséquences sur l'investissement, l'emploi, l'avenir de la classe financière de Londres, etc. Cette étude devrait être achevée au début de l'année prochaine. Si alors, les résultats sont positifs, le gouvernement aura exprimé son choix d'adhérer et d'organiser la tenue d'un référendum en Grande-Bretagne, promis par tous les partis politiques.

            Nous avons suivi de très près ce qui s'est passé en France et ailleurs avec l'introduction des billets et des pièces. Ceci a été une grande réussite. Nous espérons que les Britanniques, qui sont les plus grands voyageurs du monde et notamment en Europe, avec environ 40 millions de vacanciers sur le continent tous les étés, découvrirons alors l'Euro, et verrons que ce "bout de papier", dans un certain sens, n'explose pas ! Peut-être même cela encouragera-t-il un peu plus l'opinion publique britannique. C'est une décision difficile à prendre pour le gouvernement britannique, parce que l'opinion publique britannique reste assez sceptique pour le moment, même s'il y a peut-être, depuis peu, un petit basculement en sa faveur. La campagne n'a aussi pas encore commencé. Si le gouvernement prend cette décision, nous aviserons. Pour le moment, attendons, tout en restant positifs, les résultats de ces études.

  

Robert BUSSIERE

             La diplomatie britannique est celle qui a, en Europe, la plus grande capacité d'initiative, mais sur quels principes est-elle basée ? Est-elle seulement basée sur l'appartenance de la Grande-Bretagne à l'Europe, sur laquelle vous avez beaucoup insisté, ou sur l'influence américaine ? Prenons, par exemple, la politique à l'égard de l'Iran. Au mois de janvier ou février, la diplomatie britannique a été très en pointe pour engager l'Iran, à encourager les leaders islamistes modérés en lutte contre les conservateurs. Cette position concordait avec celle de la plupart des Etats européens. Quelques semaines après, dans un discours, Georges W. BUSH a placé l'Iran dans "l'axe du mal". A partir de ce moment-là, il n'y plus eu d'initiatives britanniques en Iran. Est-ce lié à un changement de politique ? Les américains vous ont-ils consultés ? Avez-vous été mis devant le fait accompli ?

  

Sir John HOLMES

             Pour ce qui concerne la question générale que vous avez posée relative à notre diplomatie, nous appartenons à la diplomatie européenne, bien sûr, et nous ne voyons pas de contradiction entre cette dernière, renforcée à l'avenir, et des liens solides avec les Etats-Unis. Nous ne voyons pas de choix à faire entre les deux.

 
            Vis à vis de l'Iran, notre politique reste la même. Nous continuons à encourager les modérés à l'intérieur du pays et nous n'avons pas été découragés par le discours du président BUSH sur "l'axe du mal". Le problème ne réside pas dans l'attitude américaine assez négative, mais dans les événements, à l'intérieur même de l'Iran qui ne sont, pour le moment, pas très encourageants. Il faut donc trouver le bon équilibre entre un engagement avec les modérés pour tirer l'Iran vers la communauté internationale et une politique considérant, par exemple, que la prolifération des armes de destruction massive n'est pas acceptable, tout comme l'encouragement du terrorisme, ce qu'a fait dans le passé l'Iran n'est pas tolérable pour nous. La politique reste la même, assez identique, d'ailleurs, à celle de la France en ce moment.

 

Troisième intervenant

             Monsieur l'Ambassadeur, vous n'avez pas, non plus, fait allusion à un personnage qui joue un rôle considérable maintenant en Europe : Monsieur GISCARD D'ESTAING. Vous avez fait allusion à la présidence tournante, mais non à une Constitution européenne. Pourriez-vous me donner votre point de vue sur ces deux problèmes clés, auxquels la France et Monsieur CHIRAC, en particulier, attachent une très grande importance ?

  

Sir John HOLMES

             Effectivement, je n'ai que brièvement cité le nom de Valéry GISCARD D'ESTAING. Je pense que la Convention, est absolument fondamentale pour l'avenir de l'Europe.

            En ce qui concerne l'idée d'une constitution européenne, le gouvernement britannique, dans le passé, s'est toujours un peu opposé à cette idée. Car, une constitution n'implique-t-elle pas la notion d'un Etat européen, des Etats-Unis d'Europe ? A ce sujet, nous sommes aujourd'hui encore plus pragmatiques, ce n'est pas tant une question d'appellation, mais de contenu. Nous voulons le connaître.

C'est une idée assez bizarre, au demeurant, car l'Europe a déjà une constitution : le traité de Rome et les changements qui ont suivi. Alors, bien sûr, il est possible d'encadrer ces principes autrement, dans une autre forme, et si cela s'appelle une constitution et que le contenu est acceptable, cela ne nous pose aucun problème. Nous verrons.

Pour la présidence, nous avons tendance à suivre ce qu'a dit le Président CHIRAC. J'ai parlé de l'importance à nos yeux capitale du Conseil européen. Si ce dernier a une présidence élue, cela renforcerait, naturellement, son poids. Nous ne sommes pas favorables à l'élection au suffrage universel du président de la Commission, ce qui est autre chose. La réforme de la présidence tournante, actuellement tous les huit ans, n'est pas facile parce qu'elle est vraiment très importante pour plusieurs pays, dans le sens où elle montre leur attachement à l'Europe. Est-ce possible avec une Europe à 25 voire        30 pays, dans quelques années ? ce qui implique que la présidence sera accordée tous les quinze ans ! Il est difficile de voir comment ce système pourrait être efficace. Il faut donc réfléchir aux possibilités de changer ce système, par exemple, en élisant des présidents de différents conseils, pour une période de 2 à 5 ans. Cette question va être abordée au sein de la Convention et bien sûr, au sein de la Conférence intergouvernementale qui va suivre.

  

Denis VERRET, EADS

             Je reste un peu sur la Convention pour l'avenir de l'Europe.

La Grande-Bretagne a joué avec la France un rôle décisif pour l'impulsion dans le domaine de l'Europe de la sécurité et de la défense avec Saint-Malo. Est-ce que la Grande-Bretagne souhaite profiter de l'occasion de la Convention sur l'avenir de l'Europe pour donner une nouvelle impulsion dans ce domaine ?

  

Sir John HOLMES

             Oui, en général, mais pas seulement au sein de la Convention parce qu'il est aussi possible d'aborder vigoureusement la question de la défense européenne en dehors. Cette question est d'ordre intergouvernemental pour le moment. Nous sommes déterminés à poursuivre ce qui a été réalisé à Saint-Malo. L'essentiel est de disposer d'une capacité militaire, bien plus que de construire des institutions géniales en matière de défense avec de nombreux comités à Bruxelles. Sans une capacité militaire accrue, nous ne sommes pas crédibles vis à vis des Etats-Unis, ou des autres acteurs du monde. Or, c'est absolument essentiel. Autre question, comment va-t-on utiliser la défense européenne ? Peut-être aurons-nous une occasion en Macédoine ? Il est important de s'en servir, sans quoi elle risque de connaître le même sort que l'UEO. Il faut aussi renforcer l'industrie d'armement européenne, or, cela ne dépend pas forcément des gouvernements tant il y a d'entreprises privées impliquées. Les événements du 11 septembre renforcent, à nos yeux, la nécessité d'une PESC et d'un PESD plus efficaces.

  

Georges D'HARCOURT

             Qu'en est-il de l'idée de la création d'une agence de renseignement européenne ?

 

 Sir John HOLMES

             C'est une question très délicate que je ne peux aborder dans tous ses détails en public. Nous ne devons, pour l'instant, pas forcément créer un service de renseignement spécifiquement européen, car cela pose énormément de problèmes pratiques. Cependant, nous devons partager beaucoup mieux nos informations. A ce sujet, une des conséquences du 11 septembre, a été un renforcement des liens entre les services européens de renseignements. La coopération entre les services britanniques et français est absolument exemplaire. Nous pourrons cependant, toujours faire mieux et c'est dans ce sens de coopération et d'échange d'informations qu'il faut agir, plutôt que de parler d'un service de renseignement européen, impraticable pour le moment.

  

Sixième intervenant.

             L'UEO avait été créée à l'initiative de l'Angleterre, et notamment d'Anthony EDEN. Des missions opérationnelles importantes lui ont été confiées à partir de la Guerre du Golfe : le Danube, la Croatie, le Kosovo. Elle a été démantelée, récemment, sans que rien ne prenne véritablement sa place. La force d'intervention rapide sera opérationnelle dans un an ou deux, ainsi actuellement, nous sommes dans une période de grand vide. L'Europe doit donc mener ses opérations dans le cadre de l'OTAN, cependant, lors des dernières opérations militaires internationales, l'OTAN n'a même pas été appelée à intervenir, elle a été contournée. Les européens ne devraient-ils pas faire des efforts plus importants, aidés par l'Amérique, de telle sorte qu'un nouvel outil de défense puisse être mis en place ?

  

Sir John HOLMES

             Je ne crois pas qu'il y ait un vide total parce que nous avons fait beaucoup de progrès avec l'Europe de la défense. Toute une série d'institutions, de comités politiques de sécurité, un comité militaire et un petit Etat-major militaire à Bruxelles pour soutenir les décisions sur les crises, ont, en effet, été créés. De plus, un grand effort pour découvrir les manques en termes de capacité militaire et les combler, en termes de pressions entre différents groupements de pays a été poursuivi. Je pense que nous sommes sur la bonne voie pour la création d'une force d'intervention, égalant les possibilités offertes par l'UEO. Selon vous, nous n'avons pas utilisé l'OTAN après les attaques du 11 septembre. C'est vrai, mais, cela aurait-il été une bonne idée de mener la guerre en Afghanistan avec l'OTAN ? Ce n'était pas concevable ainsi. L'OTAN est une boîte à outils utilisable si le besoin se présente. Ce que nous avons fait au Kosovo. De toute façon, le fait que l'OTAN existe et que l'interopérabilité des forces armées, aussi, est absolument crucial pour toute coopération militaire à l'avenir.

            Il faut accélérer le processus de l'Europe de la défense, sans toutefois dupliquer ce que nous avons déjà dans l'OTAN, ne serait-ce que parce que la relation transatlantique reste fondamentale pour nous. Il n'y a pas de contradictions entre cela et le développement d'une Europe de la défense.

  

Septième intervenant

             Monsieur l'Ambassadeur, vous avez dit tout à l'heure, que vous étiez tout à fait favorable à l'élargissement. Nous nous réjouissons tous de l'entrée de nos amis d'Europe Centrale et Orientale. Le critère actuel de leur adhésion est économique, or, nous ne pouvons pas combler un écart économique d'une si grande importance en deux ans ou trois ans. Je pense que cela prendra des dizaines d'années et c'est normal.

            Ne nous trouverons-nous pas dans une situation d'Europe à deux vitesses, c'est-à-dire, une Europe qui se constitue politiquement et militairement avant de se reconstituer économiquement ?

  

Sir John HOLMES

             Je ne suis pas favorable à la mise en place d'une Europe à deux vitesses. Il y aura, certes, des divergences entre la capacité économique de certains nouveaux membres et d'autres anciens membres. Cependant, il existe déjà un écart assez important entre certains des Etats membres, qui ne sera pas comblé avant plusieurs années. Raison pour laquelle nous allons mettre en place, dans certains secteurs, des périodes de transition plus ou moins longues. La question essentielle est : sont-ils prêts ou non à accepter l'acquis européen ? Sont-ils capables de gérer les politiques européennes, administrativement, juridiquement, pratiquement ? En cela reposent les critères de l'adhésion plutôt que le PIB ou le capital, par exemple. Il faut donc suivre de très près ce qui se passe, car il ne suffit pas de dire : nous sommes prêts ! Il faut ajuster et réformer les institutions d'un pays profondément pour être prêts à accepter toutes les disciplines de l'Europe, mais c'est possible. Il suffit pour s'en convaincre de prendre l'exemple de l'Espagne et du Portugal. Le Portugal, surtout, était très en deça du niveau de développement des autres pays européens. Son adhésion à l'Europe lui a permis de faire énormément de progrès économiques sans pour autant créer trop de problèmes pour les autres membres. Bien sûr, il y a eu un effort financier et économique de la part des autres pays membres, qui continue toujours, mais cela a créé une dynamique très positive pour ce pays sans remettre en question les acquis de l'Europe en général. Je ne vois pas de raison pour laquelle nous ne pourrions répéter cela avec les nouveaux membres. Bien sûr, c'est un défi colossal et cela va prendre beaucoup de temps, mais ces pays ont une volonté incroyable et peut-être y a-t-il aussi un esprit d'entreprise assez remarquable ; si l'on regarde ce qui se passe actuellement dans ces pays. Il faut vraiment les encourager.

  

Huitième intervenant

             Pourriez-vous dire quelques mots sur la Russie et le Cachemire ?

  

Sir John HOLMES

             Je pense que les relations entre la Russie et l'Union européenne sont très importantes. Monsieur PRODI a, récemment, lors d'un sommet entre la Russie et l'Union européenne, promis très clairement que l'Union européenne va accepter de considérer l'économie russe comme une économie du marché, ce qui est très important pour l'avenir des relations économiques entre ces deux entités.

            La nécessité d'avoir des relations solides avec la Russie est évidente pour tout le monde en Europe. Elle est en train de passer par une période de transition très difficile, cependant, la stabilité politique actuelle et la continuité de politique économique qui commence à donner ses fruits, sont très encourageants pour les relations entre l'Union européenne et la Russie. Sinon, cela risquerait de créer des problèmes énormes en termes de sécurité, de flux migratoires, etc. Par exemple, ces derniers, ne pourraient être contrôlés à l'avenir ! Il faut donc tout faire pour instaurer des relations solides et mutuellement bénéficiaires entre ces deux grands groupes de l'Europe.

 
            Pour ce qui concerne le Cachemire, la situation est vraiment très dangereuse actuellement, car même si l'Inde ou le Pakistan ne souhaitent pas la guerre, la possibilité de mauvais calculs existe toujours. Un autre attentat, en Inde par exemple, comme celui contre le Parlement indien à l'origine de l'escalade, aurait des conséquences catastrophiques. De plus, personne ne pourrait prévoir où cette guerre s'arrêterait, sachant que l'élément nucléaire est là, ce qui nous effraie tous. Raison pour laquelle la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, la France et d'autres pays qui ont un certain poids diplomatique ont fourni un effort diplomatique absolument énorme. Si l'Union européenne n'a, jusqu'ici, pas joué un rôle central, elle encourage la recherche d'une solution paisible.

Monsieur J. SOLANA a été très impliqué dans les affaires du Moyen-Orient, qui restent très difficiles aussi, comme nous avons pu une nouvelle fois le constater ce matin avec un nouvel attentat en Israël. Dans les Balkans, Monsieur J. SOLANA a été très présent également. Cependant, il ne lui est pas possible de tout mener de front. Or, c'est un problème de diplomatie européenne et c'est pour cela qu'il faut renforcer notre soutien à Monsieur SOLANA à Bruxelles. Le Cachemire est un problème de longue date, pour lequel il est difficile de trouver facilement une solution. Le plus important est donc d'éviter une guerre et d'amorcer la recherche de solutions entre les deux pays.

  

Jacques BAUMEL

             Je remercie, tout d'abord Monsieur le Président GUERLIN de son hospitalité en ce bel hôtel de France-Amériques, ainsi que les fidèles adhérents du Forum du Futur qui, par leur présence et leurs questions constituent une sorte de think tank français. J'espère que nous aurons l'occasion de continuer ces débats sur ces problèmes essentiels au sein de notre petite institution encore longtemps.

            Je voulais aussi saluer la présence de quelques très grands ambassadeurs comme Monsieur l'Ambassadeur VIOT, qui anime l'association France-Grande-Bretagne avec un très grand dévouement.

 
            J'aimerais tirer, très rapidement, les conclusions de cet important petit-déjeuner. A mon avis, nous sommes dans une situation à la fois intéressante et préoccupante.

            Pourquoi ? D'abord, nous ne pouvons malheureusement jamais parler de tout. Une question me brûlait les lèvres depuis le début : le drame indo-pakistanais. La situation est dramatique. Il faut veiller à ce que ce différent sur le Cachemire ne dégénère pas en guerre car l'utilisation de ces bombes atomiques des deux côtés serait la première opération de guerre atomique réelle. Selon les experts, elle pourrait avoir des conséquences catastrophiques avec 20 à 25 millions de victimes immédiates sans compter les nombreuses répercussions sur l'environnement.

 
Notre chemin est donc très difficile au niveau européen, sachant que nous avons à faire face à certaines difficultés comme celles découlant de l'élargissement. La Convention de Monsieur GISCARD D'ESTAING est une initiative très intéressante mais, elle se situe sur le plan des propositions. Elle n'apporte pas de fonctions exécutives, son rôle est de proposer, conseiller les gouvernements et le Parlement européen.

Aujourd'hui, l'Europe est confrontée à des problèmes gigantesques. Il y a à peine trente ans, l'Europe, c'était six pays ! Aujourd'hui, nous nous acheminons vers 30, 40 ou 45 pays, avec toutes les conséquences que cela peut comporter. Les solutions ne sont donc ni faciles, ni très proches, mais il faut persévérer. Devant le drame de la mondialisation, qui soulève beaucoup d'oppositions, devant l'unilatéralisme des Etats-Unis, qui décident de tout, en nous consultant, un peu, pour la forme, il faut que l'Europe existe avec les grandes puissances qui l'ont créée, c'est-à-dire, inévitablement, la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Tels sont les trois géants de l'Europe surtout, si nous nous ouvrons à tous ces pays d'Europe Centrale et ultérieurement, à la Russie : "l'Europe de l'Atlantique à l'Oural". Il faut absolument que cette Europe soit, en grande partie, fondée sur des pays ayant une tradition diplomatique, une notion de la défense et de l'Etat, car c'est sur ces grands pays que nous pourrons fonder la construction européenne et non sur les peuples sortis de l'Empire soviétique, ou ceux qui n'ont pas de forte tradition diplomatique, aucune notion de la défense et qui posent des problèmes redoutables sur le plan économique.

            Pensez que la seule adhésion de la Pologne multiplie par deux le nombre des paysans européens. Monsieur l'Ambassadeur a eu raison de parler des problèmes agricoles que nous, parisiens, écartons un peu. C'est un très sérieux problème.

 
            Je voudrais donc remercier, du fond du coeur, Monsieur l'Ambassadeur de Grande Bretagne qui nous a fait le très grand honneur d'accepter notre invitation. De plus, il ne s'est pas contenté de faire le traditionnel exposé diplomatique, j'ai constaté que son intervention avait été très travaillée, très sérieuse, avec des positions extrêmement intéressantes.