FORUM DU FUTUR


"Le Proche-Orient : une paix impossible ?"

Colloque du 13 juin 2002 à l'Assemblée Nationale

animé par :

Melle Laetitia BUCAILLE, Maître de conférences à l'Université Bordeaux 2, Politologue

SEM Francis GUTMANN,Ambassadeur de France, Ancien Secrétaire Général du Ministère des Affaires Etrangères

M. Dominique MOÏSI, Directeur adjoint de l'IFRI, Rédacteur en Chef de la revue Politique Etrangère

 M. Edouard SABLIEREcrivain, Journaliste diplomatique


Jacques BAUMEL

          Monsieur l'Ambassadeur, Mesdames, Messieurs, pour achever ce semestre, nous avons choisi d'aborder un sujet d'actualité brûlant : le problème Israélo-palestinien en compagnie de quelques personnalités particulièrement qualifiées : Monsieur MOÏSI, Monsieur l'Ambassadeur GUTMANN, Monsieur SABLIER et Mademoiselle BUCAILLE.

         Monsieur ARAFAT réunit en ce moment même le nouveau gouvernement palestinien qu'il a composé non sans mal. Une fois de plus, l'armée israélienne Tsahal occupe un certain nombre de villes dans la zone palestinienne. Ce débat est donc particulièrement d'actualité.

         Sans plus tarder, je donne la parole à Monsieur MOÏSI, notre président de séance ce soir.

  

Dominique MOÏSI

          Mes remarques initiales seront très courtes. Le point d'interrogation contenu dans l'intitulé du colloque : le Proche-Orient : une paix impossible ? corrige son caractère dramatique. Il est néanmoins pessimiste, on aurait effectivement pu dire : le Proche-Orient : une paix inéluctable à terme, mais compte tenu des derniers événements nous aurions sans doute fait preuve d'un volontarisme excessif.

         Ce soir, nous vous proposons quatre éclairages de la situation.

         Monsieur Edouard SABLIER est écrivain, journaliste diplomatique et a connu de l'intérieur la région pendant des décennies. Il se propose de prendre un peu de recul par rapport à l'actualité immédiate en nous présentant de manière très personnelle ce qu'il considère comme ses clefs de lecture pour comprendre la situation.

         Mademoiselle Laetitia BUCAILLE, maître de conférences à l'Université de Bordeaux II, vient de publier au mois d'avril dernier un ouvrage intitulé "Génération Intifada" aux éditions Hachette. Elle nous parlera des origines de la révolte palestinienne et nous livrera à la fois son analyse et son témoignage.

         J'interviendrai en troisième pour essayer de décrire les fondements à l'origine de l'attitude des Etats-Unis. Je me trouvais il y a quelques jours à Washington avec notamment Monsieur Donald RUMSFELD et Monsieur Richard PEARL. Je pense qu'en tant qu'européen, j'ai saisi un certain nombre de clefs de lecture de la position de Washington aujourd'hui.

L'Ambassadeur Francis GUTMANN a souhaité terminer le cycle en nous expliquant l'inéluctabilité d'un processus de paix, quel qu'il soit dans cette région.

         Les interventions initiales seront courtes, afin que nous puissions revenir les uns et les autres sur certains points en particulier, à partir de nos interventions respectives.

  

Edouard SABLIER

          Il n'existe pas un problème Israélo-palestinien, mais deux qui se superposent et que l'on ne peut pas évoquer ou tenter de régler l'un sans l'autre.

 
         Le premier problème est celui de la Palestine. Ses origines, nous les connaissons : c'est la création d'un Etat juif par l'ONU en 1947, les conditions dans lesquelles cet Etat a été créé et s'est ensuite maintenu. Ce plan était ahurissant, il faisait apparaître deux S entrelacés, dans lesquels étaient placées des populations distinctes. Les arabes l'ont rejeté. Les juifs, au sortir de "l'éxodus" et de la deuxième guerre mondiale l'ont accepté. Ils auraient, au demeurant, accepté n'importe quoi, même un bout de terrain tant qu'il s'appellerait l'Etat juif. Cependant, il est intéressant de noter que si le plan était rejeté par les arabes, il ne l'était pas par ceux qui étaient directement concernés, c'est-à-dire, ceux de Palestine. Une partie d'entre eux sont partis et ont grossi les rangs des camps de réfugiés, lesquels existent toujours, mais une autre partie est restée sur place et a vécu dans l'Etat d'Israël sans que jamais il n'y ait de véritable problème interne entre 1948 et aujourd'hui.

Ainsi, la cohabitation a eu lieu entre juifs chrétiens et musulmans en Terre Sainte et ce, sans difficultés majeures. Il est donc possible d'imaginer qu'une nouvelle ère de paix relative verra le jour dans l'avenir.

Il est important de noter que le problème a démarré suite aux trois guerres entre Israël et les Etats arabes. Ainsi, les Etats arabes extérieurs refusaient cet Etat juif et, nous n'avons pas de preuves que le mouvement soit venu de l'intérieur. Il s'agissait plutôt de conseils donnés par les Etats de la Ligue arabe aux arabes de  Palestine sous la forme de : "n'acceptez pas l'Etat juif, nous arrivons, nous sommes là !" Sept armées ont ainsi essayé de chasser Israël de l'Etat qu'on lui donnait et ce sont finalement les israéliens eux-mêmes qui ont arrondis les frontières de ce qu'on leur destinait, ce qui n'a pas empêché l'intervention extraordinaire de l' Egyptien Anouar El SADATE, que j'ai bien connu et beaucoup aimé. Ce proche de NASSER a en effet, malgré le contexte, décidé, il a décidé de partir en Israël pour dire aux Israéliens : "(...) nous pouvons cohabiter, coexister et nous accorder sur différents points, nous verrons plus tard ce que nous pouvons faire sur d'autres". Cette intervention a été décisive. Après les réunions de Camp David, des liens se sont créés entre juifs et arabes dans cette région. Ainsi, un premier traité entre l'Egypte et Israël a été signé, ce qui était inimaginable quelques mois auparavant. Puis, la Jordanie a reconnu également l'Etat juif et nous avons assisté à une circulation d'Israéliens dans les pays arabes sans qu'il n'y ait de choc majeur. SADATE avait gagné la partie en montrant que l'on pouvait cohabiter en attendant de trouver une paix, qui pour le moment, parait absolument introuvable.

         Je vous propose l'explication suivante : la nouvelle génération côté arabe a reçu une éducation occidentale, ils n'ont donc pas les complexes qu'ont eu les générations précédentes avec leurs combats perdus contre Israël. Ils sont prêts à jouer le jeu. Ces jeunes palestiniens sont allés jusqu'aux accord d'Oslo, prenant ainsi en main la Palestine. Je crois que nous aurions pu parvenir, petit à petit, non pas à la paix définitive, mais à un accord. Je voudrais citer à ce sujet le Général DE GAULLE : "la paix immédiatement me parait impossible, il est donc inutile de la chercher, tant il y a de problèmes et de haine. Cependant, dans plusieurs générations, les jeunes entre eux pourront faire la paix. En attendant, essayons de parvenir à des accords permettant la coexistence, la cohabitation en réglant plus ou moins la plupart des problèmes.". Je crois que nous avons vu combien cette définition du Général DE GAULLE était exacte, parce que si la paix définitive est impossible, les accords sont possibles.

         Ces derniers temps, la situation s'est détériorée pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'après la Guerre des six jours, Israël se croyait invincible dans la région et il l'était sur le plan militaire. Israël a donc commencé à autoriser l'installation de colonies en Cisjordanie, dans une zone qui ne leur appartenait pas et ne devait pas leur appartenir. Leur objectif était d'israéliser tous les abords de l'Etat juif. Par ailleurs, au lieu de pouvoir compter sur les arabes de Palestine prêts à coexister plus ou moins, ou des hommes comme SADATE ou le roi de Jordanie, à une deuxième période - et là, je demande à nos amis arabes de ne pas frémir - de Guerre Sainte. Cette dernière est en effet, dictée par l'appartenance religieuse et non la localisation. A ce propos, je tiens à rappeler que pendant 45 ans, les occidentaux ont redouté la guerre atomique et se sont préparés à une guerre nucléaire. Cette guerre, Dieu merci, n'est pas venue, mais une autre a commencé, une guerre qui dans le monde entier dresse pour une raison ou une autre les ennemis de l'Occident et se répand de l'Asie à l'Europe. Il faut la définir, car il convient de gagner, ce que nous pouvons faire, non pas par les armes, mais par la persuasion. Aujourd'hui, l'immense majorité des jeunes arabes dans tous les pays du Proche-Orient se sentent frustrés et incapables de progresser comme ils le voudraient, c'est pourquoi, ils sont prêts à écouter tout type de conseils de combat. Par conséquent, un peu partout dans le monde, ces communautés d'immigrés arabes étaient dans l'attente de directives, de promesses qui ne sont pas venues. Je crois que ceux-ci forment une réelle armée.

         Le jihad, c'est-à-dire l'effort visant à ce que la seule foi valable soit imposée dans le monde entier, a été ressuscité. Au VIIIè siècle, le jihad avait permis de lancer les musulmans dans une guerre contre l'alentour et de proche en proche, les avaient amenés à la conquête de cet immense empire arabe. Aujourd'hui, les partisans qui s'inspirent de ce mot sont en train, en son nom, d'impliquer les occidentaux et les musulmans dans un conflit tout à fait différent, inutile et faux. Je crois qu'il est absurde de ne pas vouloir regarder les problèmes, de dire que nous ne voulons pas mécontenter nos amis musulmans. Nous sommes entrés dans une phase nouvelle. Une Guerre Sainte se développe contre tout ce qui est occidental et est prise en main par un commandement que l'on appelle Al Qaïda.

         Les Américains ont estimé qu'ils pouvaient jouer l'Islam, qu'ils pouvaient s'appuyer sur l'Islam pour contrer la Russie soviétique, d'une manière plus générale le Communisme. C'étaient bien là des idées d'étudiants d'Harvard qui réalisaient des rapports à l'attention des départements d'Etat, du Pentagone, suggérant que c'était le seul moyen de battre la Russie que de se servir de cette immense armée que sont les musulmans, et qu'il suffisait de les dresser contre la Russie pour parvenir à des résultats.

         Ainsi, on a donné aux Afghans les armes les plus extraordinaires qui soient, y compris des missiles et on les a entraîné. A New York, il y avait une école militaire pour y entraîner les Afghans. Le résultat, comme vous le savez, est que les Afghans riant au nez des pays du monde entier sont allés de pays musulmans en pays musulmans, puis dans les pays occidentaux et en Europe orientale notamment dans le but d'aider à la constitution d'états musulmans, comme en Bosnie, qui est un état tout à fait militaire et islamique, comme au Kosovo détaché dans sa partie albanaise, créant un Etat musulman aux portes de l'Europe. Cela aussi, est la Guerre Sainte, une guerre que nous ne voyons pas.

         Alors, je voudrais conclure en disant ceci : les Américains ont cru qu'ils pouvaient jouer contre la Russie la carte du monde musulman, voilà ce qu'il en est advenu. Il faut donc que nous ayons en tête deux problèmes : le premier étant de régler les affrontements en Palestine, cependant, nous ne les réglerons qu'en nous attaquant au second problème, celui de la lutte mondiale entreprise par certains éléments fanatiques ou au contraire trop raisonnables, contre l'Occident.

         Et j'aimerais ajouter que nous avons eu la chance d'avoir des hommes exceptionnels, comme El SADATE, raison pour laquelle il ne faut pas décourager les jeunes en leur parlant d'une paix impossible. Si le conflit israélo-palestinien est dans une impasse, c'est pour la raison suivante : on nous soumet en permanence des plans merveilleux pour régler le problème, le dernier plan étant celui du Prince de l'émir Abdallah. Il suffirait que les Israéliens se retirent dans leurs frontières. Or, cela est impossible. S'il est effectivement nécessaire qu'Israël rende tous les territoires conquis depuis la guerre des six jours, le problème de Jérusalem est laissé de côté. Or, aussi bien les juifs que les musulmans n'accepteront jamais que Jérusalem soit entre les mains entière de l'autre camp. Le plan de l'ONU prévoyait d'ailleurs, à l'origine, un statut spécial pour ce qui concerne Jérusalem. Car cette ville est située à la base de leur foi, de leur religion et de leur histoire, des deux côtés.

  

Laetitia BUCAILLE

          Je vais, pour ma part, me focaliser sur le terrain très précis des Palestiniens. Si certaines explications globalissantes sont peut-être tentantes, je crois que l'on perd souvent ainsi la signification des actes des uns et des autres. Je vais donc revenir en premier lieu sur les motifs qui ont poussé les Palestiniens à renouer, avec une certaine forme de violence et comment cette Intifada 2000, ou "Al Aqsa", a été déclenchée.

         Tout le monde connaît l'événement immédiat qui s'est déroulé avant le déclenchement de l'Intifada : la visite de SHARON sur l'esplanade des mosquées. Ceci n'est finalement que la goutte qui fait déborder le vase, car cette situation résulte plutôt de la manière dont les Israéliens et les Palestiniens ont géré les accords de paix et donc cette formule d'Oslo qui portait en elle les germes de la révolte de la rue palestinienne, étant entendu que cette dernière ne représente pas la société palestinienne dans son intégralité. Ainsi, en octobre 2000, ce sont les jeunes palestiniens issus des couches populaires de la société qui reviennent sur le devant de la scène. Ils sont même issus très souvent des camps de réfugiés où beaucoup ont été recrutés par les services de sécurité palestiniens. Si ces jeunes décident de renouer avec des pratiques de l'Intifada, c'est parce qu'ils estiment qu'ils ont été floués par ces accords de paix et également par l'autorité palestinienne. Cette révolte exprime en effet aussi un mécontentement, une très grande insatisfaction à l'encontre des dirigeants palestiniens. Pour ces jeunes, il semble que les dirigeants palestiniens se soient à la fois montrés incapables de négocier avec Israël ou d'atteindre les objectifs nationalistes palestiniens, en l'occurrence, la création d'un Etat dans les frontières de 67 avec Jérusalem-Est comme capitale, mais en plus, que ces dirigeants palestiniens aient été extrêmement corrompus. Ils se sont appropriés un certain nombre de privilèges, de ressources alors qu'eux, les jeunes militants de la première Intifada étaient exclus de ce partage.

Pendant plusieurs années, les combattants de l'Intifada recrutés dans les services de l'autorité palestinienne ont fait preuve de loyauté vis à vis du pouvoir palestinien en acceptant d'effectuer des tâches de maintien de l'ordre qui ne sont pas anodines. Par exemple, on envoie ces jeunes, devenus policiers, arrêter, leurs anciens camarades du Hamas ou du Jihad islamique, favorables à la poursuite du combat contre Israël. Ainsi, on les envoie arrêter d'autres jeunes, qui quelques années plus tôt se trouvaient à leurs côtés pour combattre Israël lors de la première Intifada. Parfois même, l'autorité palestinienne arrive à les convaincre éventuellement de maltraiter, voire de torturer dans les prisons ces militants ou ces chefs du Hamas. Pourtant, à un moment, cette loyauté va commencer à s'effriter. Les jeunes recrues palestiniennes devenues des policiers avaient ainsi trouvé un moyen de conserver l'illusion du pouvoir qu'ils détenaient lors de la première l'Intifada puisqu'ils tenaient la rue, ce dernier s'illustrant par l'arme, l'uniforme et le rapport au reste de la société, car même s'ils n'étaient qu'adhérents subalternes, et ne faisaient qu'exécuter des ordres, cet uniforme et cette arme leur conféraient un certain statut. Ils ont accepté de jouer ce rôle tant qu'ils ont estimé que les calculs de leurs dirigeants étaient payants, c'est-à-dire que l'autorité palestinienne continuait à négocier et obtenait davantage de souveraineté. Il fallait maintenir la perspective de détenir une souveraineté pleine et entière sur les territoires de 1967.

 
         A partir du moment où l'échec est patent, Camp David ne fonctionnant pas, il n'y a plus cette perspective politique, tout cela s'effondre, d'autant plus que les jeunes sont extrêmement frustrés de ne pas avoir accès à ce partage du gâteau accaparé par les membres de l'autorité palestinienne. Ils profitent donc de cet acte de provocation israélien pour faire leur entrée, à nouveau, sur le devant de la scène et pour aller combattre avec des pierres ou avec des armes légères les Israéliens. Ils estiment que les dirigeants de l'autorité palestinienne ont fini par devenir les complices des Israéliens dans la mesure où, finalement, la direction palestinienne est incapable de contrecarrer le projet israélien de séparation.

Qu'est-ce que ce projet de séparation ? C'est une idée des travaillistes. Ces derniers considèrent les Palestiniens comme des personnes extrêmement dangereuses, certains d'entre eux depuis 1994 perpétuant des attentats-suicides contre des civils israéliens. Leur objectif est donc d'assurer la sécurité des Israéliens en créant des frontières étanches entre les territoires palestiniens et Israël, afin que les Israéliens soient définitivement débarrassés de la présence des Palestiniens dans leur paysage immédiat. Cette idée peut séduire car, effectivement, s'il y a séparation, il y a frontière et s'il y a frontière, il y a Etat, donc la possibilité pour les Palestiniens de réaliser leur objectif d'édification d'un Etat palestinien. Cependant, le projet israélien vise bien moins à jeter les bases d'une souveraineté palestinienne pleine et entière, qu'à assurer la sécurité des civils israéliens. Ceci est un souci légitime, mais n'est-il pas trop tard pour divorcer ? Etant donné l'imbrication des populations et la géographie des territoires, il est aujourd'hui extrêmement difficile de créer les conditions d'une séparation totale. Les colonies, par exemple, illustrent très clairement l'imbrication des populations en Cisjordanie et à Gaza. Par ailleurs, les Palestiniens sont entièrement dépendants d'Israël pour tout ce qui concerne l'économie. En effet, pour exporter des marchandises vers les Etats-Unis, les Palestiniens utilisent les ports israéliens d'Ashdod et de Haïfa ou bien l'aéroport de Ben Gourion car ils ne disposent pas eux-mêmes de moyens nécessaires pour organiser leurs échanges avec le reste du monde.

         Les israéliens ont donc décidé, dans un premier temps, qu'à chaque fois qu'il y aurait une menace pesant sur la sécurité d'Israël, ils imposeraient un bouclage du territoire palestinien, ce qui est très fâcheux car de telles mesures brusques et inattendues bloquent toute l'activité économique palestinienne.

Les Palestiniens se sont plaints et ont accusé les Israéliens de vouloir détruire leur économie. La Communauté Internationale a alors constaté que le bouclage avait des effets dévastateurs sur l'économie palestinienne. Israël a donc essayé de mettre en place les conditions d'une séparation en construisant un dispositif beaucoup plus sophistiqué, plus sûr et permanent permettant de lever le caractère inattendu et brusque du bouclage qui venait.

         Par exemple, une séparation effective a été mise en place entre la Bande de Gaza et Israël. Le point de Karni est réservé exclusivement au passage des marchandises palestiniennes et israéliennes, dans les deux sens. En fait, toutes les marchandises provenant de Gaza, transportées sur des camions palestiniens, sont entièrement déchargées au point de passage, scannées par les Israéliens ou mises dans une salle spéciale pour leur inspection, puis rechargées côté israélien, dans un camion israélien ou un camion palestinien dit "stérilisé". Par cela, on entend un camion dont le conducteur est palestinien et la plaque palestinienne, qui a été entièrement fouillé et inspecté et qui est contraint de stationner ou de rouler en Israël sans jamais franchir la frontière dans l'autre sens.

         Tout cela représente beaucoup de temps perdu pour les entrepreneurs palestiniens. Mais surtout, le nouveau système mis en place coûte très cher et ce sont les entrepreneurs palestiniens faisant passer leurs marchandises, qui payent cette sécurité. En effet, ils déboursent un certain prix pour chaque camion qui franchit la frontière.

 
         L'autorité palestinienne n'a pas su ou n'a pas voulu contrecarrer ce genre de projet, et finalement, elle a négocié des arrangements très marginaux avec les Israéliens pour assouplir certaines conditions touchant certaines marchandises ou certaines personnes, sans pourtant ne jamais remettre en cause cette entreprise. Elle y participe même d'une certaine façon puisque si 60 % des sommes versées à Karni vont à l'entreprise israélienne qui gère le dispositif,     40 % sont destinées au service de sécurité palestinien de l'autre côté. Ainsi, cet édifice sécuritaire a profité à un certain nombre de palestiniens, au sein ou proches de l'autorité palestinienne. Ce qui accentue les disparités entre d'un côté les jeunes de la première Intifada coincés dans les territoires et exclus des connexions avec les Israéliens, et de l'autre l'autorité palestinienne. Leur plus grande frustration réside, sans nul doute dans l'impossibilité qu'ils ont de franchir les frontières de Cisjordanie ou de Gaza. Ainsi, à l'heure actuelle, ces jeunes d'environ 25 ans ne sont jamais sortis de Gaza et donc ne sont jamais allés à Jérusalem, distante d'environ 100 kilomètres. De plus, la Bande de Gaza, fait 40 kilomètres de long sur 10 de large ! Ainsi, ont-ils l'impression d'avoir été floués par le système instauré à Oslo, et qui a correspondu pour la grande majorité des palestiniens à une restriction drastique de leur liberté de mouvement.

  

Dominique MOÏSI

          Je vais essayer d'analyser la position de Washington aujourd'hui. Je crois que quatre facteurs essentiels permettent de comprendre l'attitude des Américains.

 
         Le 11 septembre a modifié le regard que les Etats-Unis portent sur la région. Depuis lors, les Etats-Unis sont en guerre et cela génère un divorce émotionnel avec l'Europe, car nous n'y sommes pas. Le terrorisme a frappé les Etats-Unis à un niveau unique. Les Européens connaissent leur vulnérabilité, mais ne se sentent pas émotionnellement engagés dans cette guerre contre le terrorisme, et cela se traduit par des émotions très différentes à l'égard du conflit israélo-palestinien. Le 11 septembre a renforcé les sentiments de réserve, sinon de rejet à l'égard de Yasser ARAFAT et des Palestiniens et a permis à Washington de considérer que certes, la politique de A. SHARON n'était pas nécessairement légitime mais qu'il fallait la comprendre compte tenu des événements. Ainsi, le 11 septembre agit comme un accélérateur de déséquilibre.

 
         Le deuxième point, c'est la volonté de ne pas retomber dans ce qui est considéré par l'administration BUSH comme les erreurs de l'administration CLINTON, surtout quand à la fin de son mandat, le Président a imposé un processus de paix à marche forcée, en ne tenant pas compte de la réalité sur le terrain, ni de la disponibilité des forces en présence. Ce schéma est considéré comme un pêché contre l'esprit et il existe une très grande réticence à y revenir, même s'il n'y a pas d'autres alternatives et donc si le premier grand discours sur le conflit israélo-arabe assorti d'un plan de paix partiel, que prononcera la semaine prochaine le Président BUSH, reprendra très largement les éléments de la politique menée par le Président CLINTON.

 
         Le troisième point est important, il s'agit des divisions profondes au sein de l'administration. Schématiquement, nous pouvons distinguer deux camps avec des variations entre eux.

Au niveau du Pentagone, du Congrès et des républicains "durs", l'idée qui domine est la suivante : dans le monde arabe, il y a, en fait, deux réalités. Le premier camp est celui de ceux qui veulent détruire Israël tout de suite et le deuxième camp, celui de ceux qui sont prêts à détruire Israël demain et donc à n'accepter qu'une trêve. Cette position qui est celle du Pentagone, celle de la majorité républicaine au Congrès explique l'extraordinaire "laissez-faire" à l'égard d'Israël. Pourquoi affaiblir Israël ? Pourquoi imposer des sacrifices aux Israéliens, puisque de toute façon, nous sommes dans une épreuve existentielle car ce qui est en cause, c'est la survie à terme de l'Etat. Je crois que ceci est la position fondamentale de la majorité des républicains bien qu'elle soit rarement exprimée aussi clairement. Elle domine aujourd'hui la politique américaine du D. RUMSFELD, Richard PEARL, etc.

         L'autre camp, a une position plus classique, plus diplomatique. Elle est exprimée par Colin POWELL et le département d'Etat américain et consiste à dire : ces intentions correspondent peut-être à la réalité, mais ce n'est pas notre problème. Le problème, c'est d'arriver à rétablir un minimum de confiance entre Palestiniens et Israéliens, de manière à ce que le conflit ne dégénère pas en se "métastasant" dans l'ensemble de la région. De plus, même si les intentions arabes sont telles que les républicains les décrivent, cela devient une self fulfilling prophecy qui enferme les Israéliens dans une politique suicidaire, à terme, car elle les empêche de faire preuve de souplesse et contribue à les isoler, sinon des Etats-Unis, du moins de l'ensemble du monde.

 
         Le quatrième point est essentiel pour comprendre la politique américaine. Il s'agit d'une contradiction fondamentale à partir du concept de légitimité : les Etats-Unis soutiennent depuis des décennies des régimes de moins en moins légitimes aux yeux de leurs populations, cherchant à regagner une légitimité externe au moment où ils se sentent de plus en plus marginalisés. Par exemple, telle est la vocation du plan de paix saoudien lancé au dernier moment. L'Amérique est aux prises avec un cercle vicieux. Elle a créé des terroristes en maintenant, souvent artificiellement, des régimes qui n'étaient plus populaires, et, en même temps, laissé tomber des régimes du même type au nom de la démocratie. Ces positions extrêmes sont géopolitiquement et politiquement impossibles à tenir.

La légitimité pour le monde arabe suppose la modification du statu quo, or la légitimité pour Israël, c'est l'acceptation du statu quo existant que l'on souhaiterait imposer au monde arabe.

 
         Ainsi, le dilemme devant lequel se trouvent les Etats-Unis est le suivant :

         Les américains sont tout à fait conscients d'une part, que rien dans le monde et en particulier au Moyen-Orient ne se fera sans eux d'autre part, qu'ils ne peuvent rien faire seuls. L'échec de Camp David et de CLINTON a souligné leur besoin d'avoir des alliés, de convaincre et d'entraîner leurs partenaires dans une politique de concession, qu'en même temps, ils ne sont pas prêts à imposer. Car, d'ils savent que la seule solution possible est politique, cependant, ils ne sont pas prêts à l'imposer, ni à leur alliés, ni à leur opinion publique pour les raisons que j'ai décrites. Nous sommes ainsi dans une impasse. Tout ce qui se passe aujourd'hui est un peu du domaine de la gesticulation diplomatique. Il s'agit d'occuper le terrain, de montrer qu'on est prêt à faire quelque chose étant entendu que l'on ne sait pas ce que l'on va faire.

Pour ce qui concerne le régime irakien de Saddam HUSSEIN, le schéma de certains à Washington est le suivant : dès que l'opinion publique verra les foules irakiennes danser de joie dans la rue la chute du régime irakien, on pourra imposer des sacrifices beaucoup plus grands au gouvernement A. SHARON.

         Je ne suis pas sûr que ce scénario soit crédible, rationnel ou légitime. Je pense que les Américains ne peuvent pas se concentrer sur l'Irak sans donner l'impression qu'ils s'intéressent au conflit israélo-palestinien. La validité du plan stratégique américain est peut-être grande, je ne suis pas convaincu que leur plan politique soit aussi cohérent que la vision militaire qui les anime. Leur tentation est la suivante : puisque la situation est bloquée en un endroit, jouons ailleurs avec tous les dangers que cet ailleurs peut représenter.

  

SEM Francis GUTMANN

 Mon propos va constituer en une série de remarques.

 
         Première série : quelques évidences.

         La première évidence est que nous, Français, nous n'avons à être, ni pro-israéliens, ni pro-palestiniens, mais activement favorables à la paix.

         Deuxième évidence, chacune des deux nations, palestinienne et israélienne, a droit à une existence dans la sécurité, à la reconnaissance d'un Etat et au respect mutuel.

         Troisième évidence, que cela leur plaise ou non, elles sont totalement interdépendantes dans leur avenir, non seulement parce qu'il n'y aura pas de Palestine sans reconnaissance d'Israël, mais aussi parce que si celui-ci n'accepte pas la Palestine, il ne pourra pas survivre durablement dans un environnement arabe et musulman, devenu irrémédiablement hostile après l'expulsion ou la dispersion des Palestiniens.

         Quatrième évidence, il n'y aura pas de paix possible, s'il y a un vainqueur ou un vaincu. L'Intifada ne détruira pas l'armée israélienne et l'armée israélienne, sauf à les exterminer, ne pourra pas détruire les Palestiniens.

         Enfin, ce conflit dépasse largement les seuls Israéliens et Palestiniens. A persister, à s'aggraver, il ne peut que participer à la déstabilisation de toute la région et au-delà. Il faut aller vite. I. RABBIN, quand survinrent de nouveaux attentats, en aurait tiré la conclusion d'accélérer le processus d'Oslo, et en effet les retards pris ensuite ont été dramatiques de conséquences.

 
         Deuxième série d'observations, il existe des solutions techniquement possibles. De nombreuses ont été esquissées : Camp David, etc. La méfiance n'a pas permis d'aboutir.

Le premier problème est en effet celui d'un climat de méfiance dont l'éradication est fondamental. Pour y aider, il y a quelques mois, la France avait proposé la constitution d'un Etat palestinien et la tenue d'élections. Pour ma part, j'ai déploré que la priorité ait alors été accordée à la consultation de nos amis européens au lieu de nous entretenir avec les pays arabes dont les conseils auraient, peut-être, été plus utiles et plus pertinents. Ce plan ne pouvait contribuer tel quel à changer le climat. Cela était clair quand j'ai rencontré Yasser ARAFAT à Ramallah en février dernier et que nous avons été amenés à en parler.

         D'autre part, à quoi servent des propositions des uns ou des autres : Français, Américains, etc., si nous sommes suspectés par l'une ou l'autre partie de partialité ? Nous ne pourrons agir utilement que si nous parvenons à les convaincre de notre objectivité, de notre neutralité.

 
         La troisième série de remarques m'amène à évoquer un certain nombre d'erreurs à éviter.

         La première est de ressasser le passé. Pour celui-ci, laissons faire les historiens, et pour que la situation change, occupons-nous de l'avenir.

         La deuxième erreur est plus grave. Elle consiste soit à considérer le conflit israélo-palestinien comme un simple aspect d'une lutte globale et manichéenne contre un terrorisme assimilé à un ennemi clairement identifiable, comme l'était naguère le nazisme ou le communisme, soit à y voir la forme d'un conflit de religion ou à caractère religieux : l'Islam d'un côté, l'Amérique ou l'Occident de l'autre.

         Troisième type d'erreur, nous sommes parfaitement fondés à nous émouvoir de certaines pratiques israéliennes, notamment celles de son armée dans la période récente ; nous le sommes aussi à critiquer le fait que neuf ans après Oslo, l'Autorité palestinienne vive encore dans un état permanent d'inorganisation et souvent de corruption. Le dire, soit. Mais seulement dans le cadre d'une démarche d'ensemble, sinon nous aggravons encore le climat entre les protagonistes. On nous ne demande pas de juger, nous devons plutôt, si nous le pouvons, contribuer à servir la paix.

         Quatrième erreur, cessons les attaques ad nominem. Que l'on aime ou pas Monsieur SHARON ou Monsieur ARAFAT, telle n'est pas la question. On ne peut que regretter, à ce propos, cette obstination israélo-palestinienne à discréditer Yasser ARAFAT. N'oublions pas le danger qu'il y a à vouloir placer au pouvoir quelqu'un qui "convienne", -comme autrefois Bao Dai en Indochine-. On travaille utilement, non pas en recherchant des interlocuteurs qui plaisent, mais avec des interlocuteurs qui comptent, et ceux qui comptent, en l'occurrence, ce sont ceux que leur opinion publique soutient. Cela dit, c'est vrai, à tort ou à raison, Arafat seul n'est plus considéré comme crédible par Israël.

 
         Ceci m'amène à une quatrième série de remarques.

Il existe des tensions entre les dirigeants. NETANYAOU concurrent de SHARON au sein du Likoud. Le Djihad et le Hamas concurrent d'ARAFAT avec la rue. Cela ne prédispose pas à l'esprit de conciliation.

D'autre part, et plus généralement, les Israéliens vivent dans un état permanent de peur et d'insécurité, dont ils ne savent plus comment sortir. De l'autre côté, les Palestiniens, privés de perspectives d'avenir, voient leurs élites partir, tandis que la grande majorité s'enfonce dans le désespoir, dans l'humiliation. Si l'on ne parvient pas à retourner cette "conjonction de désespérances", ce sera de plus en plus un engrenage suicidaire dépassant les protagonistes.

L'essentiel serait de parvenir à une prise de conscience de la part des uns et des autres. Il faut amener les Israéliens à constater que l'insécurité n'a jamais été aussi grande que depuis que se développe la politique de répression de A. SHARON, et aider les Palestiniens à comprendre que le terrorisme n'a de sens -indépendamment de toute considération morale- que s'il sert, finalement, l'objectif que l'on veut atteindre (comme les Israéliens autrefois dans leur lutte contre les Britanniques) ; mais qu'ici il est aujourd'hui une marque d'impuissance, qu'il ne fait que durcir l'attitude d'Israël et rendre plus hypothétique encore la constitution d'un Etat Palestinien.

Mais, qui aujourd'hui serait capable d'aider à cette double prise de conscience ? Les Etats-Unis ? J'en doute. Il y eut des époques où la voix de la France pouvait être entendue, ce n'est peut être pas vrai en ce moment. Les pays arabes, quant à eux, sont plus préoccupés par leurs problèmes intérieurs que par l'affaire israélo-palestinienne en elle-même. Les Nations Unies sont devenues aphones. Quant aux Européens, ils excellent à donner des conseils et au besoin de l'argent, mais pas davantage. Des israéliens ? Sh. PERES s'est discrédité. Les Palestiniens HUSEINI et d'autres sont morts. N'escomptons pas en l'arrivée d'un homme providentiel.

Rien ne pourra se faire qui vaille sans une conjonction d'efforts de ceux en qui croient les Israéliens et de ceux en qui les Palestiniens croient. Les Israéliens ne voient plus leur avenir, les Palestiniens s'en voient un de moins en moins. Tous craignent pour leur identité à terme plus ou moins lointain. Faute de savoir quoi construire, ils s'abandonnent, pour exister, à la violence. Il ne sert à rien de prétendre leur donner des leçons. Les discours ne serviront à rien s'ils ne s'accompagnent pas de perspectives. La paix est techniquement possible, psychologiquement nous en sommes loin. Il faudra sans doute tôt ou tard des garanties internationales données de part et d'autre pour restaurer un minimum de confiance.

  

DEBAT

 SEM Aly MAHER EL SAYED

          Comme Monsieur Edouard SABLIER a demandé la permission de dire la vérité, je vous demande quant à moi la permission d'être peu diplomatique.

         Pendant 65 minutes, d'éminents observateurs de la scène moyen-orientale ont parlé du problème de la paix et de la guerre au Proche-Orient, cependant, je n'ai pas entendu prononcer le mot clé, celui qui, à mon sens, permettra un jour la paix - parce qu'elle sera possible - : l'occupation militaire. Le vrai problème est celui de l'occupation militaire des palestiniens depuis 37 ans. En France, vous connaissez les implications d'une telle situation. La Résistance a ses droits, ses devoirs, ses limites : elle ne va pas jusqu'à assassiner des civils. Sans une bonne identification du problème, nous ne pourrons jamais aborder de solutions. Anouar El SADATE avait essayé de faire cela. Il était parvenu à restituer à l'Egypte son territoire, mais il avait aussi entamé une négociation pour que les Palestiniens aient droit à l'autonomie. Ces négociations ont duré 3 ans, j'y ai participé moi-même pendant plus de 2 ans. Monsieur SHARON était le chef de la délégation israélienne. J'ai donc pu connaître l'homme et apprécier son savoir-faire. Elles n'ont pas avancé d'un seul pas, parce que d'ores et déjà, Monsieur SHARON était contre l'autonomie palestinienne, contre la paix avec les Palestiniens, comme il est aujourd'hui contre l'Etat Palestinien. Monsieur SHARON l'a dit il y a 20 ans et il a continué de le dire. Il était tout à fait normal qu'une fois au pouvoir, il fasse tout pour détruire le processus entamé à Oslo.

         Pendant la période RABBIN, nous avons connu des périodes d'accalmie. Il y avait très peu de confrontations armées entre Palestiniens et Israéliens. Monsieur RABBIN a été assassiné, depuis, nous sommes allés de mal en pis parce que du côté israélien, malgré des promesses et des accords signés, les engagements n'ont pas été tenus. Il était donc normal que la visite de                 M. SHARON le 28 septembre à l'esplanade des Mosquées déclenche cette révolte qui, contrairement à ce que vous avez dit, n'est pas seulement dirigée contre la direction palestinienne, Oslo, etc. mais contre l'occupation militaire et le fait que les territoires soient devenus de véritables prisons pour tous les Palestiniens car, même si,  de part et d'autre, on se réfère au Coran ou à l'Ancien Testament, le vrai problème est national et non religieux.

Vous dites qu'Israël est menacé de destruction par les arabes, mais cela n'est pas du tout crédible ! Israël dispose d'une puissance militaire plus forte que la somme de celles de tous les pays arabes réunis, de la bombe atomique, d'une économie qui dépasse celle de plusieurs pays européens ! Quant à la recherche de légitimité des régimes arabes, quand nous essayons d'aider à trouver des solutions, quand nous présentons des plans - même s'ils ne réussissent pas - comme celui d'Anouar El SADATE, du prince héritier d'Arabie Saoudite, ou du Président MOUBARAK, on nous accuse de chercher simplement une légitimité qui nous échappe, et quand on n'écoute pas ce que l'opinion publique égyptienne ou saoudienne, alors, nos régimes sont taxés autoritarisme.

Je suis tout à fait d'accord avec Monsieur GUTMANN : la paix reste possible, il n'y a pas de problème sans solution, mais il faut qu'il y ait des hommes de bonne volonté, désirant véritablement la paix. Or, celle-ci ne peut se construire sur l'injustice. Ce n'est pas simplement un problème de commerce et de marchandises retardées. Les palestiniens sont punis collectivement !!

Nous étions très proche d'un accord de paix, grâce aux efforts du Président CLINTON, même si l'administration qui a suivi le critique et si Y. ARAFAT a fait référence au droit au retour au dernier moment, il n'est pas non plus responsable de l'échec de Camp David. Il y avait des solutions, des formules acceptées de part et d'autre sur le droit au retour, Jérusalem, etc. présentées par le Président CLINTON lui-même. Avec un peu d'imagination politique et de la bonne volonté de part et d'autre, nous pouvons facilement parvenir à une solution. Cependant, nous sommes, actuellement, dans une période de désinformation contre Y. ARAFAT. Dire qu'il est corrompu, c'est reprendre à son compte les versions israéliennes et déprécier 9 années d'un vrai gouvernement. Pourquoi n'y a-t-il pas de port ou d'aéroport ? La France et la Hollande étaient en train de construire le port de Gaza, qui a stoppé le projet, est-ce Y. ARAFAT ? Bien sûr qu'Israël veut que ce territoire dépende d'eux.

Et quand il y aura cette volonté, tant qu'il n'y aura pas la prise de conscience que la paix doit se construire sur la liberté, les droits des Palestiniens, et la justice, il n'y aura pas de sécurité ni pour les uns ou pour les autres.

         Je condamne totalement les attentats contre les civils israéliens, mais je condamne également les attentats que l'armée israélienne perpétue contre les civils palestiniens, les maisons que l'on détruit avec leurs habitants, les milliers prisonniers que l'on garde pendant des mois et des mois, les mains attachées dans le dos sans jugement. Je crois qu'il faut qu'Israël change de politique avant qu'elle ne demande aux Palestiniens de faire des réformes.

  

Edouard SABLIER

          Je ne suis pas étonné du tout que parfois, nous n'arrivions pas à nous comprendre à des milliers de kilomètres de distance puisque ici, à trois mètres de distance, nous sommes déjà confrontés à un malentendu.

         Je crois que nous avons tous parlé du retrait des troupes israéliennes. C'était même le point de départ de ma démonstration. Israël doit et peut se retirer, cependant, cela ne servira à rien tant que le problème de Jérusalem ne sera pas réglé. Car tel est, à mon avis, le fond du problème. Une solution avait été proposée en 1947, la ville devenait une autorité autonome ecclésiastique.

         Deuxième point : le droit au retour. Tout le monde en est conscient, cependant, vous allez soulever un problème biblique. Les juifs diront : "Nous avons droit au retour en Palestine, car nous étions là les premiers". Je crois donc qu'il s'agit plutôt d'une question de réadaptation des conditions sur place.

  

Laetitia BUCAILLE

          Sans doute me suis-je mal exprimée. Evidemment, l'occupation militaire est une question centrale, cependant je voulais simplement dire que la façon dont Oslo a été menée mettait en perspective la fin de l'occupation militaire. Effectivement, l'armée israélienne a été redéployée. Certaines villes palestiniennes ont été débarrassées de la présence de l'armée israélienne. Cependant, si les Israéliens sont sortis des villes palestiniennes, ce qu'ils ont accordé aux Palestiniens, ce n'était ni la liberté ni la souveraineté, tant ils se sont évertués à trouver les moyens de continuer à contrôler et dominer ce territoire, en utilisant l'outil de la séparation, ce qui revient à enfermer les Palestiniens.

Les Palestiniens ne disposent pas de port et d'aéroport, loin de moi l'idée de les blâmer. Il y avait un aéroport dans le sud de la Bande de Gaza. Celui-ci a été détruit par les Israéliens, qui de toutes les façons assuraient la sécurité au sud de la Bande de Gaza, empêchant ainsi les Palestiniens de voyager librement. De quelle souveraineté s'agit-il donc ?

 
         Pour ce qui concerne le contrôle des produits palestiniens. Aux yeux des Israéliens, la sécurité passe par un contrôle strict des marchandises et des personnes palestiniennes. A mon avis, ce n'est pas comme cela que l'on résout les problèmes de sécurité. Comme ils ont été accusés de détruire l'économie palestinienne et qu'effectivement, il n'est pas dans l'intérêt des Israéliens de faire mourir de faim les Palestiniens parce que cela risquerait, selon eux, d'alimenter le terrorisme, ou les extrémistes, l'idée qu'ils ont trouvé, a été de rationaliser le processus. Ceci impliquait la mise en place d'un dispositif permanent. Ainsi, voilà comment le principe même de la séparation a conduit finalement à enfermer les palestiniens.

 
         M. ARAFAT vit tout à fait modestement. Il ne s'agissait pas de juger la corruption de l'autorité palestinienne mais de constater, qu'étant donné la faible légitimité politique de l'autorité palestinienne, le peu qui a été accordé aux Palestiniens à Oslo, l'autorité palestinienne ne pouvait préserver l'assentiment général de sa population - non pas par une victoire politique, comme les dirigeants algériens ont pu le faire - qu'en alimentant les loyautés des uns et des autres. La corruption est donc un système de redistribution des richesses de telle sorte que les choses puissent fonctionner à peu près. Les Israéliens se sont, bien évidemment, tout à fait accommodés de ce mode de fonctionnement de l'autorité palestinienne. Ils en alimentent même, en amont, les circuits.

  

SEM Francis GUTMANN

          Je crois que nous n'avancerons pas si nous commençons à développer les torts des uns et des autres. "Les paquets" sont tellement lourds de chaque côté.

  

Monsieur HABIB DELONCLE

          Je voudrais apporter un autre angle de vue. J'ai récemment pris l'initiative d'un appel aux dirigeants juifs de France pour qu'ils se désolidarisent des positions actuelles d'Israël. Il a été signé par quelques personnalités. J'ai l'impression que l'on a présenté les Israéliens et Israël d'une manière monolithique. Or, Israël est une démocratie avec beaucoup de vices, notamment, démocratiques, comme la proportionnelle intégrale. Ce système encourage une course aux voix. Mais, il y a des partis avec des programmes, qu'il faut lire. Je ne voudrais pas dire : "comme il fallait lire Mein Kampf", mais le programme du Likoud est le suivant : la terre d'Israël doit s'étendre sur la totalité de la Palestine du mandat.

Les accords de Camp David malgré "l'os à ronger" du volet palestinien  donné par A. El Sadate, n'ont jamais eu de contenu. I. RABBIN pestait contre ceux de ses compatriotes qui prennent la Bible comme un livre de géographie. Et maintenant, A. SHARON dit : "il n'y a pas besoin d'Etat palestinien". Qu'est-ce que cela veut dire ? S'il n'y a pas d'Etat palestinien, que va-t-on faire des Palestiniens ? Leur donner la situation des arabes israéliens, dont on a fait une peinture tout à l'heure un peu optimiste ? Parce que malgré tout, ce sont des citoyens de deuxième zone, non représentés à la Kneset en proportion de leur population, alors que chacun sait combien le poids démographique pèsera à terme en faveur d'un renversement de la majorité en Israël. On veut donc les expulser, et l'Etat palestinien, à l'heure actuelle, dans l'esprit de A. SHARON, c'est la Bande de Gaza. C'est déjà un des lieux les plus peuplés de la planète !

         Les habitants israéliens des colonies, lorsqu'ils sont interrogés répondent immanquablement : "Nous sommes chez nous ! Les autres n'ont qu'à s'en aller !" Car, pour eux, ils vivent sur leur terre. Cela rend la paix impossible. Tant qu'il y aura une majorité d'israéliens pour soutenir un gouvernement opposé à la création d'un Etat palestinien et qui soutient que la terre d'Israël s'étend sur l'intégralité de la Palestine du mandat, il n'y aura pas de paix possible.

         Par conséquent, d'où peut venir la pression ? Je voudrais bien qu'elle vienne des Etats-Unis. Mais évidemment, cela ne sera pas le cas. Il faudrait donc qu'il y ait, à l'intérieur même du monde juif, de la diaspora juive, une prise de conscience. Mes amis juifs sont catastrophés. Ils me disent : "c'est terrible, nous passons notre temps à craindre que nos enfants et petits-enfants qui vivent en Israël, ne meurent dans un attentat. En même temps, nous ne pouvons accepter ce qui se fait au nom d'Israël". Telle est, je crois, la clef du problème. Il est impossible d'être anti-israélien. Ayant appartenu à la même génération que Jacques BAUMEL, nous savons ce que signifie de lutter contre l'antisémitisme nazi.

A l'heure actuelle, la politique du likoud dont, M. NETANYAOU serait peut-être un représentant plus dangereux encore que M. SHARON mène à la catastrophe. Parce que - comme cela a été si bien souligné à l'instant - personne n'ira défier la puissance militaire israélienne. Par conséquent, Israël, qui a déjà piétiné les résolutions des Nation Unies et le droit international, est en train de mener la politique qui était menée il y a encore peu de temps en Afrique du Sud et qui a été finalement condamnée par le monde entier.

         Pardonnez-moi mon langage passionné, mais tant qu'il y aura en Israël, des dirigeants, des colons et dans les colonies et dans la société israélienne des personnes pour penser qu'ils ont droit à cette terre, alors la situation ne risque pas de s'améliorer.

A Naplouse, nombreux sont ceux qui portent le nom de Canaan, cela nous ramène au livre des juges et à Samson. Il n'y a pas de premier occupant sur cette terre. Il faut donc vraiment qu'il y ait une pression de l'extérieur, susceptible d'aider à la prise de conscience par les israéliens, de la nécessité d'un changement de gouvernement favorable à la création d'un Etat palestinien composé de palestiniens libres, indépendants et amis si possible. C'est la seule manière, à mon avis, d'assurer la sécurité de la population israélienne à laquelle je suis aussi attaché, parce que j'ai horreur de la violence et des assassinats de civils.

  

Dominique MOÏSI

          En premier lieu, si A. SHARON est aujourd'hui au pouvoir et qu'il y a été amené par des élections démocratiques, cela est le fruit de l'échec de Camp David. D'une certaine manière, A. SHARON est le produit de la rencontre de E. BARRAK et de Y. ARAFAT.

         Deuxièmement, au regard des derniers sondages réalisés au lendemain de cette violence infinie responsable de milliers de morts palestiniens et plus de 520 victimes israéliennes, au cours des derniers mois, 52 à 54 % des Israéliens considèrent qu'il n'y a pas d'alternatives aux frontières de 1967. Monsieur KISSINGER m'a apporté les faits suivants qui m'ont frappés : il revenait de Tel Aviv, avant la réoccupation israélienne des villes, et était avec un haut responsable militaire israélien qui critiquait violemment A. SHARON. Ce dernier lui disait : "A. SHARON est beaucoup trop faible. Il faut répliquer par la force à la violence terroriste palestinienne." KISSINGER lui a alors demandé : "Certes, mais, quel plan, quelle vision politique avez-vous ?" Ce militaire lui a répondu : "Bien évidemment, le retour aux frontières de 1967, y en a-t-il d'autres ?". Je crois qu'il faut distinguer dans nos discussions images et réalité. Les Israéliens, à tort ou à raison, ont été terriblement frappés par le précédent du retrait du Sud Liban. Celui-ci était, de leur point de vue, une concession légitime et non une preuve de faiblesse, comme cela a été perçu de l'autre côté. S'ils se retirent, c'est donc ce sentiment qu'il faut briser. En ce sens, la contribution de l'Europe, des Etats-Unis, de la société internationale est de briser cet engrenage d'humiliation et de désespoir du côté palestinien et de peur existentielle du côté israélien. Comment rassurer les Israéliens ? Comment leur prouver que les concessions qu'ils feront ne seront pas perçues par l'autre comme un aveu de faiblesse ? Comment éviter que le quotidien des Palestiniens ne soit synonyme de cette humiliation qui renforce le désespoir ?

C'est la raison pour laquelle il est nécessaire de trouver un langage le plus équilibré possible. Ainsi, chaque fois que l'on avance une proposition, il faut se demander, non pas si elle est juste mais si elle sert la cause de la paix.

D'une certaine manière, la paix et la réconciliation en Europe, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, ont été basées sur une multitude de petites injustices. Il faut qu'un compromis soit trouvé. La justice absolue pour un camp signifie l'injustice absolue pour l'autre. Ce compromis existe et je crois que des dirigeants palestiniens et israéliens l'ont trouvé. Cependant, c'est le climat qu'il faut contribuer à changer, comme le soulignait tout à l'heure l'Ambassadeur GUTMANN.

  

Monsieur HABIB DELONCLE (?)

          J'aimerais simplement ajouter qu'il ne faut pas confondre les faits et la cause. Je pense que le jour où A. SHARON a mis le pied sur l'esplanade des Mosquées, ce dernier avait tout son plan en tête. A ce moment, l'accord était encore possible, mais son objectif était de déstabiliser les travaillistes en faisant craindre à l'opinion israélienne pour sa sécurité, de telle manière à reprendre le pouvoir et mettre en application le programme du Likoud. Quant au fait qu'il soit arrivé au pouvoir par des élection légitimes, nous avons déjà vu malheureusement, dans d'autres pays, le suffrage universel faire de désastreuses erreurs.

  

SEM Francis GUTMANN

          Que l'on aime ou pas A. SHARON, il est le chef du gouvernement israélien. Le problème, sans contester les propos et les pensées que vous lui accordez, est que l'opinion en Israël croit aujourd'hui en A. SHARON. Il est donc nécessaire de l'amener à prendre conscience que cette politique est en fait contraire aux intérêts des Israéliens.

 
         Pour ce qui concerne Monsieur Y. ARAFAT, malgré toute l'estime et la considération que j'ai pour cet homme, le fait est que, depuis une vingtaine d'années, il n'est pas crédible aux yeux des Israéliens. C'est un fait qu'il faut prendre en compte. Gardons-nous, je vous en prie de tout jugement, le problème est déjà assez difficile.

  

Laetitia BUCAILLE

          Quelques mots sur la différence entre réalité et représentations. Nous sommes toujours nombreux à être tentés de nous enfermer dans les représentations et les imaginaires des uns et des autres. Ceci dit, pour ce qui concerne la question d'une Palestine dans les territoires de 1967, ce qui d'après M. MOÏSI ne poserait pas vraiment de problèmes à une bonne partie des Israéliens, nous pouvons quand même nous demander, pourquoi entre 1992 et 2000, les gouvernements travaillistes israéliens ont doublé le nombre de colons. En 1992, il y avait 100 000 colons en Cisjordanie, en 2000, ils sont                 200 000, sachant que celui qui a accéléré le plus la construction des colonies, c'est Ehoud BARAK.

  

Cinquième intervenant

          Je pense que la paix est possible mais non à court terme. Pour cela, il faut d'abord calmer les esprits et surtout que la communauté internationale - les Etats-Unis, l'Europe ou les Nations Unies - ne regardent pas du mauvais côté. En effet, les pires mois que nous avons vécus au Proche-Orient correspondent à cette période d'immobilisme, à laquelle s'est laissé aller la nouvelle administration américaine. Evidemment, les événements du 11 septembre ont compliqué le contexte et Monsieur A. SHARON - qu'on l'aime ou pas - est parvenu à identifier Y. ARAFAT à O. BEN LADEN, c'est-à-dire, terrorisme palestinien et terrorisme international, en occultant la réalité de ce combat de libération.

 
         De plus, l'amalgame est fait, aujourd'hui, entre Islam et terrorisme. Tous les musulmans sont forcément des fanatiques, etc. C'est à dessein que le Premier Ministre israélien a utilisé cet argument contre toute recherche de solution au palestinien.

 
         Un Etat palestinien doit être en mesure de contribuer à la sécurité d'Israël, comme Israël doit contribuer à la sécurité de l'Etat palestinien. C'est seulement avec de la bonne volonté - qui n'existe pas à mon sens aujourd'hui - , un peu d'imagination politique et la contribution de la France, de l'Europe et des Etats-Unis, que nous pourrons, un jour, nous en sortir.

  

Sixième intervenant :

          Parviendrons-nous à quelque chose avant les élections américaines de novembre ?

  

Amiral Jean BETERMIER

          Je pense que nous ne parviendrons sûrement pas à quelque chose avant les élections de novembre et même probablement avant le renouvellement des prochaines présidentielles dans deux ans. Si George W. BUSH est réélu, il aura peut-être alors plus de liberté d'esprit et de manoeuvre qu'il n'en a aujourd'hui.

         Le problème aux Etat-Unis est - comme Dominique MOÏSI l'a bien dit - ce phénomène de mobilisation générale, de guerre contre le terrorisme. Comme si le terrorisme était unique et un "être politique" bien identifié. Cependant, nous sommes confrontés aussi à un problème intérieur qui a changé de nature depuis la fin de la Guerre froide. Pendant la Guerre froide, les Etats-Unis se sentaient obligés, pour des raisons géostratégiques, de maintenir un équilibre subtil, de manière à ménager leurs relations avec leurs amis du Moyen-Orient, sans garder la nuance soviétique à l'extérieur. La disparition de ces nécessités de dialogue fait que le problème aux Etats-Unis est de plus en plus un problème de politique intérieure.

Je pense que G.W. BUSH se souvient des mésaventures arrivées à son père en 1991-92, à la fin de la guerre du Golfe. Le Président BUSH père décide alors qu'il ne peut y avoir "deux poids, deux mesures" dans les relations internationales et que si l'on a fait la guerre à l'Irak au nom du droit à l'indépendance du Koweit, Israël doit reconnaître les accords de l'ONU et revenir sur les frontières de 1967. Pour bien affirmer cette volonté, le Président BUSH père, décide de suspendre l'aide financière à l'Etat d'Israël et entreprend de bloquer une somme d'environ 3 milliards de dollars. Dès lors, sa cote de popularité, qui était au zénith à la fin e la Guerre du Golfe s'effondre en quelques mois, car de nombreux médias lui trouvent des défauts épouvantables : la folie des grandeurs, un désintérêt pour sa population, etc. et le présentent comme un mauvais président. Ainsi, George W. BUSH cherche-t-il à éviter de se compromettre pour des raisons de politique intérieure, dans un problème, dans lequel il ne voit probablement pas de solution, et probablement peu à gagner à court terme.

  

Jacques BAUMEL

          Nous avions fait le pari audacieux de parler de ce problème dramatique du Proche-Orient et de ce conflit aux différentes facettes entre Palestiniens et Israéliens.

         Nous nous trouvons très loin de ce combat. Or déjà, à travers les interventions respectueuses les unes des autres que nous avons écoutées, nous avons entendu un écho de l'ampleur des rivalités et des oppositions qui se manifestent sur le terrain. Je crois qu'il faut d'abord tenir compte de cet état passionnel que suscitent les positions des uns et des autres, et être conscients que des problèmes de cette sorte ne peuvent être limités à la décision - peut-être malheureuse - de Balfour, à l'origine de la création d'Israël. Quand on relit la Bible, et notamment l'Ancien Testament, on découvre qu'il y a 3 000 ans, il y avait déjà des conflits inextricables entre ces populations.

 
         Je crois donc qu'il faut avancer prudemment - notamment quand on est français - et essayer d'avoir un jugement pondéré. Nous pourrons ainsi discerner ce qu'il conviendrait d'arrêter ou d'atténuer. Il y a de part et d'autre des excès, des positions difficiles à défendre, cependant, il est surtout nécessaire de comprendre les raisons fondamentales à l'origine de ces difficultés, malgré les efforts des uns et des autres, d'aboutir sinon à la paix, du moins à une sorte de "cessez le feu" moral et politique. La paix n'est peut-être pas impossible, et elle n'est pas encore pour demain, mais essayons de faire en sorte que ces deux populations puissent accepter de vivre côte à côte sans ces kamikazes palestiniens qui tuent aveuglément des femmes et des enfants, et les bombardements aveugles de Tsahal. Il faut stopper l'engrenage dramatique de la violence.

 
         Je pense aussi que nous pourrions faire beaucoup plus, qu'il y a certainement une action, non pas de l'ONU - nous savons ce qu'elle est devenue aujourd'hui - mais, à travers le monde, de toutes les forces favorables à la paix, qui pourraient aboutir à certains résultats. J'ai notamment entendu, à plusieurs reprises, la voix bien faible du Pape. Je pense qu'il existe de hautes autorités morales qui pourraient plaider pour une "cohabitation" entre ces deux nations. Cependant, à ce niveau, nous nous heurtons à des réalités tragiques. Car, d'un côté, les Etats arabes que nous devons respecter partant d'une culture, d'une situation politique et morale totalement différente de la notre, s'ils font des efforts, sont encore loin des concepts démocratiques de l'autre, Israël avec tous les défauts est une démocratie.

         Deuxièmement, derrière les forces qui s'opposent, il existe malheureusement des problèmes de personnes, de partis, même de pays. L'union apparente des nations arabes est tout à fait fragile, avec ses conflits d'ambitions territoriales ou locales. La Syrie mène, par exemple, un jeu différent de tel ou tel autre pays arabe.

 
         Au milieu de tout cela, que pouvons-nous faire ? Agir dans un sens qui est celui de la paix, au sens propre du mot. Nous pouvons agir partout en prônant la menace de telle sorte à éviter d'aggraver la situation actuelle.

         Premièrement, Monsieur SHARON est aujourd'hui soutenu par plus de  70 % des israéliens. Pourquoi ? Car 70 % des Israéliens, ne sont pas tous des monstres, des fascistes, ou des barbares ? Car il existe un fort sentiment d'insécurité, aggravé par les médias de propagande, qui touchent profondément les milieux israéliens. Si le même nombre d'attentats avait lieu en France, comparativement, cela voudrait dire que 12 000 français auraient été des victimes. Quand on pense qu'une simple bombe dans le métro a mis Paris au bord de l'hystérie et que le gouvernement a été obligé de prendre des mesures comme vigipirate encore en vigueur devant les écoles, imaginez ce que peut être pour un pays, que la perte dans des conditions scandaleuses, de tant d'enfants qui n'ont rien à voir avec la politique. Cela entretien un climat qui ne favorise pas l'entente, surtout si les dirigeants, pour des raisons diverses l'exploitent excessivement.

         Deuxièmement, je crois qu'à plusieurs reprises, on a essayé de donner une chance à Y. ARAFAT. La France a joué un rôle très important en cela, notamment en lui évitant certainement d'être mis à mort, ou en tout cas emprisonné. Tout le monde est aujourd'hui conscient de son rôle. Cependant, il mène aujourd'hui une politique personnelle et n' a pas véritablement de pouvoir. C'est un symbole, même s'il représente pour beaucoup de palestiniens un espoir. Je crois qu'il faut respecter cela. Cependant, derrière, nous avons un pseudo Etat palestinien, avec toutes les faiblesses et les défauts d'Etats orientaux. Raison pour laquelle ce dernier a dans ses poches toutes les clefs des comptes publics ou secrets de l'autorité palestinienne en Suisse ou ailleurs. Nous savons aussi très bien qu'une administration qui n'a aucune qualité pour gérer, pour diriger les affaires intérieures de la Palestine, au point qu'en ce moment même, Monsieur ARAFAT est en train de réunir un nouveau cabinet, ne convenait certainement pas.

 
         Sur cette même terre, vivent deux population, d'origines profondément différentes. Les deux et à des titres divers, pensent qu'elle a été et est la leur. Le symbole en est d'ailleurs cette mosquée au toit doré juste au dessus du temple.

         Devant cette situation, peut-on trouver une solution politique ? L'Europe est impuissante, les Etats-Unis sont orientés, pour différentes raisons, et notamment l'influence juive au sein du pouvoir américain, plutôt en faveur d'Israël, les Israéliens ont le souci d'apparaître comme ceux qui peuvent régler les problèmes.

         Je pense tout d'abord que les Européens auraient du et devraient montrer une plus grande force d'influence. L'Europe paie les 4/5è des subventions destinées à la Palestine et à Israël. La France, à plusieurs reprises, a essayé de faire entendre sa voix. Malheureusement, nous ne vivons plus dans la France d'il y a cinquante ans. Pourtant, la France a un rôle essentiel à jouer dans cette partie du monde, où nous avons été présents.

Je ne désespère pas, que malgré tous ces déchaînements de violence, ces haines profondes, ces tragédies, finalement, par la force des choses, nous pourrons trouver une sorte de solution, qui ne sera pas la paix, mais qui marquera, en tous les cas, la fin des horreurs. Pour cela, mais pour cela, il faut que de part et d'autre le sang n'appelle pas le sang et que tous les hommes de bonne volonté ne se laissent pas guider par certains politiciens de droite ou de gauche qui veulent appuyer leur popularité en excitant d'une façon répugnante ceux qu'ils pourraient, au contraire, calmer. Il y a là, un immense devoir.

 
         J'ai pensé qu'il était bon, pour achever le premier semestre du Forum du Futur de réfléchir sur cette question, d'écouter les opinions des uns et des autres et de faire le rêve, qu'un jour ou l'autre sur ces terres, qui ont été celles des plus grandes religions du monde, à l'image de Jérusalem, les différents peuples pourront cohabiter. Le Pape avait proposé l'internationalisation de Jérusalem, en lui conférant un statut spécial ouvert à toutes les religions, à toutes les croyances du monde. Cela n'a pas été fait, mais je crois fondamentalement que chacun d'entre nous dispose d'une toute petite part d'influence qu'il faut utiliser. Si, comme je le crois, tôt ou tard ces passions arrivaient à rencontrer en face d'elles des majorités de citoyens et de citoyennes, si les Israéliens cessaient de penser qu'ils sont condamnés à disparaître, ne serait-ce que par la démographie, si dans les villes d'Israël et de Palestine on pouvait enfin vivre normalement, croyez-moi, cela serait déjà un grand pas vers une acceptation volontaire et la paix.

          Alors, puisqu'il faut un mot de la fin, je remercie nos amis qui ont très gentiment accepté de venir nous parler de ce sujet tellement controversé, vous souhaite de bonnes vacances et vous donne rendez-vous en septembre.