FORUM DU FUTUR


"La Russie de Poutine : réalités et incertitudes"

Colloque du 13 juin 2002 à l'Assemblée Nationale

animé par :

Introduction : Mme Hélène CARRERE D'ENCAUSSE, Secrétaire Perpétuel de l'Académie Française

 

 LA SITUATION INTERIEURE EN RUSSIE

 M. Jacques BAUMEL, Président du Forum du Futur 

"Les choix occidentaux de l'administration russe après le 11 septembre : implications pour la vie politique intérieure" : M. Andrei GRATCHEV, Journaliste - Politologue
 "Pouvoir politique, réalités sociales" : Mme Marie MENDRAS, Chercheur au CNRS et au CERI Sciences- Po
"La verticalité du pouvoir " : Mme Françoise BARRY, Analyste Russie (SOFARUS) 
"Les confrontations culturelles dans la Russie d'aujourd'hui" : M. Georges NIVAT, Ecrivain - Critique littéraire 
"La vie religieuse" : Mme Hélène CARRERE D'ENCAUSSE , Secrétaire Perpétuel de l'Académie Française

  

LA SITUATION ÉCONOMIQUE

 M. Henri FROMENT-MEURICE, Ambassadeur de France
 

"Vers l'économie de marché ?" :
M. Jacques SAPIR, Directeur d'etudes - EHESS 
"Les réformes juridiques et l'état de Droit" : M. Jeffrey HERTZFELD, Chairman of the Board - Cabinet Salans
"La gouvernance dans les entreprises russes" : M. Guy DE SELLIERS, Ancien Directeur de la BERD, Administrateur de sociétés russes 
"Les enjeux du pétrole et du gaz en Russie" : M. Menno GROUVEL, Directeur Europe Occidentale, Asie centrale -Direction Exploration-Production - Total Fina Elf
"L'Union européenne et la Russie" :
Mme Françoise LE BAIL, Directeur Affaires Générales – DG du Commerce- Commission Européenne

POLITIQUE ETRANGÈRE, SÉCURITÉ ET DÉFENSE

Vice Amiral d'Escadre Jean BETERMIERVice-Président du Forum du Futur

"La Russie et le Caucase" : Mme Anita TIRASPOLSKY, Chercheur à l'IFRI
"La Russie de Poutine et les nouveaux Etats indépendants" :
M. Arnaud DUBIEN, Chercheur à l'IRIS
"La politique de défense et les relations civilo-militaires" : Mme Isabelle FACON, Chargée de recherche à la FRS
"Le retour de la Russie : les relations triangulaires Russie - France - Allemagne" : M. Vladimir FEDOROVSKI, Ecrivain - Spécialiste en géopolitique
"La politique étrangère de la Russie: ouverture extérieure et arbitraire intérieur" : M. Daniel VERNET, Directeur des relations internationales - Le Monde

 

Conclusion générale : M. Henri FROMENT-MEURICE, Ambassadeur de France


Jacques BAUMEL

             Chère madame, messieurs les ambassadeurs, messieurs les présidents, chers amis : pourquoi ce colloque ? Nous avons pensé, au Forum du Futur que l'actualité, portant depuis quelques mois principalement sur l'Afghanistan et le terrorisme, avait laissé de côté l'un des grands problèmes de notre époque - de toutes les époques d'ailleurs - celui de la Russie.

            Que se passe-t-il en Russie ? Que devient la Russie ? Quelle est sa situation économique ? Comment se présentent ses affaires intérieures ? Quelle est sa politique internationale et étrangère ? A la veille d'événements très graves, je pense, évidemment, à l'Irak, nous avons voulu aborder toutes ces questions aujourd'hui, en compagnie de personnalités compétentes. Sans plus tarder, je donne la parole à Madame Hélène Carrère D'Encausse en la remerciant particulièrement de l'honneur qu'elle nous fait d'intervenir aujourd'hui et du soutien qu'elle nous a constamment apporté en tant que fidèle du Forum du Futur.

 
 

INTRODUCTION

 Hélène CARRERE D'ENCAUSSE

             Merci Monsieur le Président, la tâche que vous m'avez confiée est toujours relativement facile et ingrate : ouvrir un colloque, c'est tenir des propos généraux avant les propos censés et solidement étayés des différents intervenants.

            Le thème du colloque : "la Russie de Poutine" implique, au préalable, un retour sur les dix dernières années de l'histoire russe. Le point de départ, me semble-t-il, réside d'une part, dans l'élection de Boris Eltsine à la présidence russe en juin 1991, qui ressuscite la Russie tant sur la scène intérieure que sur la scène internationale, et d'autre part, en septembre 1991, la fin de vie du dernier parlement soviétique, avec un débat sur la question fondamentale des Droits de l'Homme et l'adoption d'une charte des Droits de l'Homme.

 
            J'aimerais vous faire part de remarques à ce sujet. La principale est, que V. Poutine a hérité d'une conception de la Russie, par un homme, ce qui est tout à fait étonnant historiquement, qui était certainement le moins préparé à la présenter.

Boris Eltsine était un apparatchik de province. Il avait fait un court séjour dans la capitale et sa vision de l'ensemble de l'URSS était certainement relativement courte. Malgré tout il s'est converti, sincèrement ou pas, au contraire de l'Union soviétique profondément anti-communiste, considérant même ce système tel qu'il avait existé, comme un mal absolu. Il faut prendre cela en compte car le contraire poserait problème.

            Une triple mutilation : de l'Etat, de la société et du territoire fut le coup final porté à une URSS en décomposition, bien que Boris Eltsine ne soit pas à l'origine de cette mutilation car l'URSS "tombait en quenouille".

            Le pays perd donc une partie de son espace historique. Cette disparition entraînera, non seulement des conflits ultérieurs entre les différentes composantes de l'URSS, mais aussi, évidemment, une perte de puissance extraordinaire posant des problèmes à la conscience collective. Cette perte de puissance est même totale car, à partir du moment où l'URSS cède la place à une Russie amputée, notamment de ses accès aux mers libres, la Russie ne compte plus sur la scène internationale. Son retour sur la scène internationale prendra dix ans et sera lié à un événement tout à fait inattendu et miraculeux pour la Russie : le 11 septembre 2001, qui n'est pas le produit d'une savante politique russe.

Cette perte d'espace a aussi des conséquences considérables sur la vie des russes puisque, contrairement à une décolonisation "classique", les russes de Russie sont séparés de leurs familles et de leurs amis qui se trouvent en Ukraine ou dans diverses républiques de l'ancienne URSS. Ceci pose un réel problème pour la conscience sociale.

            L'Etat a aussi été amputé de ce qui constituait sa logique. L'Etat soviétique était d'un type très particulier, celui d'un Etat parti ou d'un parti qui s'était affirmé Etat. La condamnation du parti, la volonté de Boris Eltsine de le mettre en accusation, a fait perdre à l'Etat son élément constitutif depuis 75 ans. Cette amputation pose des problèmes pour la construction de la Russie à venir.

            La troisième amputation est, à mon sens, sans doute la plus tragique. C'est celle que subit la société. La société russe a d'abord été amputée de son passé soviétique, dont elle n'imaginait pas qu'il fut aussi dramatique, car si les élites savaient, d'autres ne le savaient pas. Elle doit le regarder avec des yeux différents, s'en séparer et accepter la condamnation de ce qu'elle considérait comme un passé "normal".

            Elle a aussi été amputée de ses repères moraux, intellectuels, idéologiques, mais aussi de la sécurité que lui apportait l'Etat. En effet, l'Etat s'était substitué à la société pour la faire vivre. Si cette émancipation est certainement heureuse, il faut apprendre à la vivre. C'est un phénomène unique en son genre : trois générations ont vécu le soviétisme, les russes n'avaient donc pas d'autre mémoire. Le choc a été violent. C'est une douleur permanente pour la conscience sociale qui ne se guérit, ni s'apprend, en l'espace de deux ou même dix ans. De plus, cette souffrance n'est pas celle de la société totale mais celle des générations soviétiques. Les jeunes générations considèrent tout cela comme du passé : "tout cela est de la vieille histoire, n'en parlons plus, cela n'est pas notre problème".

Il y a quinze jours de cela, j'ai été invitée dans le cadre d'une conférence à l'Université de Novossibirsk. J'ai demandé au Recteur quel sujet il désirait que j'aborde. Il m'a répondu : "Ne parlez surtout pas de Lénine, cela ne les intéresse pas du tout, ce n'est vraiment pas le sujet !" et il m'a demandé de parler de la première vague de l'immigration russe en France. C'était la mémoire qu'il voulait retrouver, et ce thème a fait un triomphe. Pour la jeune génération, les problèmes sont ailleurs. Cependant, la société russe n'est pas seulement constituée des moins de trente ans, elle est aussi composée d'hommes et de femmes ayant vécu toute leur vie dans ce pays qui les a formés, et, pour lesquels, le passé a une importance considérable.

            Il me parait tout à fait remarquable que Boris Eltsine ait voulu construire en détruisant le passé, tout en y faisant référence. Il n'y était pas préparé, mais il l'a fait. Les deux piliers de son oeuvre sont la démocratie et l'économie de marché.

            Je m'arrêterai sur la démocratie, parce que c'est dans ce domaine, me semble-t-il, que les problèmes sont peut-être les plus intéressants aujourd'hui. L'économie de marché, nous le savons, est mal partie, notamment parce que cet homme ne savait pas très bien ce qu'était l'économie de marché. Il a cru qu'il suffisait de privatiser, de libérer les prix pour y parvenir. Nous pourrions débattre longtemps pour savoir s'il a eu raison, ou non, d'écouter les experts occidentaux au lieu d'autres, plus pondérés et plus attentifs à une certaine gradualité nécessaire au changement. Son choix a été politique. Il s'agissait de couper les racines du passé. La thérapie l'emportait sur la logique économique dans le but d'empêcher tout retour en arrière. Il n'en a pas eu. Dix ans plus tard, Monsieur Zouganov, chef du parti communiste, ne connaît que des échecs électoraux malgré la grande nostalgie du parti communiste. N'importe quel communiste intelligent a peu de chance, aujourd'hui, d'arriver au pouvoir comme cela s'est produit ailleurs.

Cette logique politique a certainement entraîné des désastres, comme le pillage systématique du pays par des esprits plus malins qui se sont énormément enrichis. C'est déplorable, mais les historiens savent que l'histoire du capitalisme est ponctuée de telles situations. Prenons l'exemple français : les frères PEREIRE étaient aussi peu scrupuleux qu'un certain nombre de grands mafieux russes. Par conséquent, il n'y a pas lieu de considérer que c'est un phénomène particulier. Cela fait partie de la tragédie des débuts du capitalisme.

 
        Ainsi, les efforts ont surtout porté sur le projet politique. La démocratie a été construite sur les institutions et la certitude que c'était au citoyen de choisir. Les élections sont l'élément décisif. Si les élections fonctionnent et ont lieu dans des conditions respectables, c'est que la démocratie fonctionne. Les institutions de la démocratie, telles qu'elles ont été créées, sont tout à fait décentes. Les juristes français ont, d'ailleurs, suffisamment prêté main forte à leur conception pour que nous ne les désavouions pas. Elles marchent avec un bémol car, précisément, ce sont des institutions plaquées, en 1993, sur un Etat qui n'existait pas. L'Etat, tel qu'il existait, avait volé en éclats. Or, construire un Etat, surtout dans un tel espace, n'est pas une affaire simple. Il a fallu entièrement le mettre sur pied. Certaines années ont été difficiles dans la mesure où les institutions constituant la super structure d'un Etat, en tant qu'organes étatiques d'une administration, étaient naissantes et qu'elles mettront du temps à naître !

 
L'autre aspect de la démocratie, et cela me paraît fondamental, est le rapport tel qu'il a été conçu, entre le citoyen et l'Etat, c'est-à-dire la place de chacun dans ce système de valeur qui préside à la conception de l'Etat. Nous sommes, en cela, face à une situation assez remarquable car il y eut deux logiques dans l'organisation des rapports entre l'Etat et le citoyen.

La première est la volonté de coller au principe européen et d'adopter des principes universels. Il y eut une volonté constante, depuis la dernière séance de ce parlement soviétique que j'évoquais tout à l'heure, avec l'adoption des principes des Droits de l'Homme et du Citoyen. Cette volonté absolue de se placer dans la perspective de la conception universelle et européenne est liée à la vision que la Russie a d'elle-même : elle se sent européenne. A cela, se greffent deux autres éléments :

- le premier est la tradition russe. Celle-ci a été au coeur des définitions que l'on retrouvera dans la conception des Droits de l'Homme adoptée en 1993 et présidera à toute l'organisation des rapports entre Etat et citoyen en Russie. Cette tradition russe connaît les Droits de l'Homme depuis très longtemps, bien avant le système soviétique, elle n'a attendu ni 1917 ni 1991. La conception russe repose avant tout sur l'exigence de justice sociale.

- le deuxième élément correspond à l'apport de Boris Eltsine : faire le contraire du passé soviétique. Ainsi, dans tous les textes, les définitions sont très poussées car, si on affirme des droits et des libertés, on affirme aussi ce qu'il ne faut pas faire. En ce qui concerne la liberté d'opinion, cela va jusqu'à dire : la censure est interdite. De plus, il est écrit que, tout ce qui, sous le système soviétique, existait, n'existe plus. L'ensemble est donc assez complexe, mais a pour conséquences une certaine conception des Droits de l'Homme et de l'organisation des rapports entre le citoyen et l'Etat avec, au coeur, une vision privilégiant la personne. D'ailleurs, la fonction de l'Etat n'est-elle pas de garantir ses droits et libertés avant tout ? L'Etat n'est pas au dessus de l'homme, de l'individu.

 
Deuxième logique, la Russie essaie de construire un Etat. Pendant la discussion autour de la constitution, en 1993, c'était tout à fait clair : il y avait ceux qui se préoccupaient des Droits de l'Homme et qui, précisément, favorisaient cette vision d'un Etat où la personne est au coeur du système, et il y avait ceux qui s'occupaient des institutions et pour lesquels, tout de même, l'Etat devait être protégé. Ainsi, il y a dans l'organisation de la démocratie russe, je ne dirais pas une contradiction, mais une certaine ambiguïté entre ces principes fondamentaux qui, véritablement depuis 1991, ont construit la démocratie russe et les nécessités, telles que l'organisation de l'Etat. Or, un Etat n'a pas pour seule fonction de défendre les Droits de l'Homme.

Nous comprenons très mal cela. Nous sommes même incapables, avec notre conscience occidentale de saisir cette conception peut-être plus riche et plus complexe que la nôtre. Je pense qu'il n'est pas sage de vouloir à tout prix les canaliser dans notre conception plus étroite et qui ne repose pas sur la tradition intellectuelle et morale de la Russie. Cette dernière est, en effet, beaucoup plus longue, car la conception du droit russe est, non seulement, légale mais aussi morale. Les russes n'ont pas voulu la rejeter, ils sont donc obligés de la marier avec les exigences européennes et les obligations de la construction de l'Etat. C'est assez difficile. Mais, nier à la Russie le droit de récupérer son patrimoine historique, moral et intellectuel, bien antérieur à la révolution russe, n'est pas une bonne chose, tant il n'est pas sûr que cette volonté d'uniformité soit la meilleure façon de construire une véritable Europe. A mon avis, ce qui manque à cette dernière, est qu'elle n'est pas encore véritablement une Europe de la culture. Pour qu'elle le devienne, il faudrait qu'elle intègre la richesse culturelle de toutes ses composantes. Mais cela est une digression.

 
Pour conclure, je pense qu'il faut prendre en compte tous ces éléments qui nous sont, parfois, un peu incompréhensibles, mais qui nous permettent de comprendre l'histoire complexe de la naissance de la Russie car il existe beaucoup d'éléments conflictuels dans la vie russe. En dix ans, l'Etat russe a commencé à se constituer et à trouver ses marques ; il dispose d'un système fiscal, d'une loi fondamentale sur la terre... et en cela, la Russie de 2002 rejoint celle de 1913, c'est-à-dire qu'elle apparaît, désormais, en tant qu'exportateur de céréales pour la première fois depuis 1913 ! La loi sur la terre va accélérer la véritable révolution qui est en train de se produire.

 
Quelles sont les difficultés rencontrées par la Russie ? Elle est empêtrée dans une guerre locale qui est un héritage du passé, avec une armée à la fois pauvre et disposant d'armements obsolètes mais dont elle veut transformer la logique. Or, cela implique, notamment, de jeter des gens sur le pavé, alors que les jeunes russes d'aujourd'hui rêvent de ne pas faire de service militaire. Ils considèrent que cela consisterait à les envoyer à l'abattoir ou dans un lieu où ils apprendraient plutôt la criminalité que le maniement des armes. La Russie est donc confrontée à des problèmes considérables.

Cependant, ce qui a été fait est réel. Pour répondre à l'amputation territoriale et au désordre que cela a introduit, rappelons-nous les paroles de Boris Eltsine s'adressant, non seulement, aux républiques dites souveraines de l'Union soviétique, mais aussi à l'ensemble des peuples de l'intérieur de la Russie et à l'ensemble des régions russes : "Prenez autant d'autonomie que vous pouvez". Tout le monde a pris de l'autonomie : à l'intérieur de la Russie, des peuples différents, comme les Tatares ou les Tchétchènes, ont considéré que l'autonomie signifiait être sur les franges de l'indépendance. Quant aux régions telles que la Sibérie, cela a signifié : "nous sommes sibériesn d'abord et russes ensuite". Ainsi, ce n'est pas seulement l'Etat-parti qui a éclaté mais aussi l'espace. Françoise Barry parlera tout à l'heure de la verticalité du pouvoir. Un des grands acquis de la période Poutine a quand même été, pour le moment, la reconstruction de l'espace à travers une recherche subtile, à la fois de la centralisation et du respect des différences. Ce problème est extrêmement compliqué, compte tenu de l'espace et de la complexité de la population.

 
Je voudrais ajouter, au chapitre des difficultés, l'un des grands drames de la Russie contemporaine : la démographie. La Russie connaît une réelle tragédie démographique dont les racines remontent à une trentaine d'années et qui se traduit, à la fois par une très faible natalité, même si cette dernière semble se stabiliser doucement, mais aussi par un état de santé dégradé de l'ensemble de la population. Le pays, sans catastrophes, sans guerres, sans épidémies, est confronté à la question suivante : "Qu'allons-nous faire dans la mesure où notre population est en train de diminuer ? " L'avenir du pays est en jeu.

Dans ce bilan complexe, mais dont les éléments de reconstruction sont tout à fait visibles, je soulignerais donc trois difficultés majeures.

Tout d'abord, ce conflit latent entre, d'une part, l'Etat désireux de reconstruire l'espace et retrouver une certaine puissance et, d'autre part, cette conception, dont la société est porteuse, plaçant l'homme au coeur du système, ce qui est difficile à faire coexister. J'ai été parlementaire européen. Pendant cette période, j'ai été frappée par le fait que nous passions notre temps à voter des motions sur les Droits de l'Homme en Russie. Or, le problème n'est pas là, il s'agit de savoir comment faire concorder cette conception fondamentale et les exigences de l'Etat. Cela peut être source de conflit.

Deuxième source de difficultés : le rapport entre cet Etat qui a besoin d'exister et ses diverses composantes qui ont connu le vertige de l'autonomie. Comment les faire coexister sans qu'il y ait d'empiètement des uns sur les   autres ?

Troisième question, comment faire coexister les exigences de l'Etat et les sensibilités sociales ? Et je terminerais par ce problème qui me paraît peut-être le plus grave : celui de la société. La société est en grande partie appauvrie, elle n'est pas assez éduquée pour s'adapter totalement au mouvement. Pour elle, le passé de l'URSS est glorieux et elle reste attachée à la protection que l'Etat accordait aux citoyens. La société des démunis, intellectuellement et matériellement, souffre. Comment l'Etat doit-il apaiser ces sensibilités ? Nous voyons très bien les signaux que ce dernier essaie de donner. Ainsi, pour adoucir quelque peu cette souffrance, le système opposé au passé accepte, parfois, de reconnaître une peu de pureté au soviétisme, même si cela peut paraître choquant et contradictoire. Par exemple, la question de ce qu'il devait advenir de la momie de Lénine a été posée. Il a été décidé de ne pas la déplacer. N'est-ce pas une recherche de conciliation avec le passé, que d'accepter le maintien de certains symboles pour adoucir la condition de ceux qui ne peuvent s'en    séparer ? C'est un vrai problème pour l'Etat, et il me semble même que ce sont des sacrifices.

 
Pour terminer, j'aimerais ajouter quelques mots sur le culte de la personnalité de Poutine que l'on voit se dessiner dans le pays. Est-ce lié aux poids des mauvaises habitudes du passé ? Cela se situe-t-il dans une nouvelle logique politique ? Dans le cadre des sacrifices que l'on fait à un peuple qui souffre ? Je n'en sais rien. Cette observation méritera, je crois, d'être analysée attentivement car elle dessine, peut-être, les contours d'un système que nous ne connaissons pas encore très bien.

Enfin, la guerre de Tchétchénie mise à part parce que c'est une relique tragique du passé, je voudrais souligner que, pendant dix ans, les gens, en Russie, ne se sont pas entretués et n'ont pas réglé leurs comptes. Une certaine sagesse sociale et une volonté de vivre en paix ont prévalu, ce qui permet de mettre en relief une réelle maturité de cette société. C'est un des gages de l'avenir.


 

LA SITUATION INTERIEURE EN RUSSIE


Jacques BAUMEL

             En votre nom à tous, je tiens à remercier Madame le Secrétaire Perpétuel de l'Académie française, notre amie, Hélène Carrère D'Encausse, d'avoir, avec sa particulière compétence de ces problèmes, son ardeur et sa flamme, ouvert magnifiquement le colloque d'aujourd'hui.

            Pour ne pas perdre de temps, car nous avons une journée très remplie, je tiens à passer immédiatement la parole à nos très nombreux orateurs, particulièrement compétents et, permettez-moi de le dire, bien choisis, d'autant plus qu'ils l'ont été par Monsieur l'Ambassadeur Froment-Meurice auquel je voudrais rendre hommage car il a été le véritable artisan de l'organisation de cette journée qui brasse toutes les grandes questions de la Russie d'aujourd'hui.

            Nous sommes très heureux d'accueillir, une personnalité exceptionnelle, Monsieur Andrei Gratchev.

 

 

Les choix occidentaux de l'administration russe après le 11 septembre : implications pour la vie politique intérieure.

 
Andrei GRATCHEV

             Madame le Secrétaire Perpétuel, j'ai l'impression d'enchaîner précisément, là où vous venez de vous arrêter, c'est-à-dire, à l'étape de la considération des questions ouvertes. Je peux vous assurer, et vous rassurer peut-être, en disant immédiatement que, pour moi aussi en tant que russe, nombre de ces questions restent sans réponse. Nous allons essayer de les examiner ensemble puisque le sujet proposé s'y prête à la perfection.

 
            La période d'une année constitue, à mon avis, un délai raisonnable pour nous permettre d'apprécier ce qui paraît comme un grand tournant de la politique russe, orchestrée le 11 septembre 2001 par Vladimir Poutine.

            Sa décision de se rallier, alors sans conditions, du côté de la coalition antiterroriste dirigée par les Etats-Unis, a pris l'image, non seulement, d'une sorte de demi-tour de la politique extérieure de la Russie caractérisée jusque là plutôt par les tentatives de reconstitution des anciennes alliances de l'URSS, mais a aussi semblé annoncer une vraie rupture avec certains mythes et réflexes anti-occidentaux traditionnels de la classe politique russe. En effet, acceptant ouvertement le statut d'allié stratégique de l'Occident, et même de partenaire "junior" des Etats-Unis, V. Poutine semblait confirmer le renoncement définitif, par Moscou, à la nostalgie impériale, au complexe de l'ex-superpuissance et, même dans un sens plus large, l'abandon de la tentation eurasienne perpétuelle de la Russie qui, trop souvent, se résumait à la recherche de sa grandeur sur la voie de l'opposition, d'abord à l'Europe non orthodoxe donc hérétique, et ensuite à l'Occident impérialiste. Une décision de cette envergure a dû exiger de V. Poutine un véritable courage politique confirmant, peut-être pour la première fois, ses capacités et sa stature de véritable homme d'Etat dans des termes modernes. En devenant ainsi, leader d'un choix, donc de rupture, il devait découvrir, logiquement, une opposition intérieure, non seulement parmi les nationalistes et communistes nostalgiques de l'URSS, mais aussi dans les rangs des bureaucrates d'Etat et des structures, dites de force. Cette décision, en revanche, a été saluée, non seulement par les fans occidentaux du Président russe qui ont, peut-être un peu trop vite, conclu que le nouveau Poutine était "le vrai", mais aussi par les libéraux et démocrates russes jusque-là critiques à son égard à cause, précisément de la guerre en Tchétchénie. Ces derniers ont cru en la possibilité que sa politique libérale dans l'économie, solidifiée par le tournant pro-occidental de sa politique extérieure, pourrait constituer une base pour un nouvel élan des réformes démocratiques intérieures.

            Or, un an après le 11 septembre, on doit constater que bon nombre de ces espoirs ne se sont pas traduits dans la réalité et que certaines questions capitales, posées par ce virage dramatique entrepris par V. Poutine, il y a un an, restent sans réponse. Notons, parmi elles, à mon avis, les plus importantes : Pourquoi la direction russe n'a marqué son passage à l'Ouest que le lendemain du 11 septembre ? N'a-t-elle pas attendu que l'Occident la rencontre à mi-chemin en se mettant en tenue de guerre antiterroriste ? Ceci devait considérablement faciliter la conclusion d'une alliance stratégique, basée plutôt, sur la communauté des cibles à abattre que sur des valeurs à partager. Depuis le 11 septembre, aller vers l'Ouest pour les dirigeants russes, ne signifie plus se transformer, obligatoirement, en démocrates.

 
            Autre question liée à la première : les chefs actuels du Kremlin ne croient-ils pas, comme les dirigeants soviétiques qui les ont précédés, en la possibilité de dissocier leur politique extérieure et intérieure, espérant ainsi pouvoir tirer les bénéfices d'une diplomatie transformée en produit de l'exportation, comme le pétrole, et comme pendant la détente brejnévienne dans les années 60 et 70, ne pas être obligés d'en payer le prix en terme de réformes intérieures ? Bref, s'agit-il d'une démarche tactique, d'une décision pragmatique ou d'un véritable choix d'un avenir pour la Russie, donc d'une décision stratégique ? La réponse à cette question reste peu évidente.

Certes, la Russie de V. Poutine se situe, heureusement, à une distance en "années lumières" de l'URSS, de Kroutchev ou de Brejnev, ce qui, d'ailleurs, n'est pas le mérite personnel du seul président actuel. Reste cependant, que le souci évident de la société russe, de voir le rétablissement d'un certain ordre et de l'autorité de l'Etat, après des années de chaos de réformes mal réfléchies et désordonnées, soit visiblement exploité par le régime actuel pour la constitution, la construction, voire la reconstruction des éléments d'un pouvoir autoritaire. Le système, de la soi-disante "démocratie dirigée" introduit par V. Poutine, malgré le maintien de tous les signes extérieurs de la démocratie classique destinés à la consommation étrangère, porte les caractéristiques préoccupantes d'un régime de parti unique, même si le président actuel se déclare, pour le moment, au-dessus de tous les partis existants. Le pouvoir en place n'est plus confronté à aucun type d'opposition au Parlement. Il contrôle, de fait, les médias, les syndicats et les pouvoirs régionaux. En plus, il se sert, bien souvent, du pouvoir judiciaire comme d'un instrument efficace pour résoudre les problèmes délicats au sein de l'élite politique et de la classe des entrepreneurs.

            La question reste : pour quel projet national ? Certes, la censure n'est pas de retour. Cependant, on parle de plus en plus souvent d'une censure volontaire intérieure comme le disait, tout récemment dans une interview publiée dans un journal de Moscou, le célèbre cinéaste Alexei Germann : "On ne fusille pas, mais tout le monde a peur, je ne sais pas pourquoi".

 
            La guerre en Tchétchénie, qui a obtenu de nouveaux alibis aux yeux des occidentaux après le 11 septembre, continue à faire des ravages, non seulement dans cette zone malheureuse du Caucase du Nord, mais aussi à l'intérieur de l'armée russe qui se dégrade dans cette campagne sans issue politique, tout comme au sein de la société. Cette guerre, se greffant sur l'idéologie patriotique, continue de démoraliser l'élite politique et l'intelligentsia russe, qui accepte de vivre avec, sans s'y opposer. Elle fait monter, dans l'opinion publique, les courants nationalistes et xénophobes, donc anti-occidentaux. Sur fond de cette guerre, mi coloniale, mi opération punitive, à laquelle s'ajoutent une crise sociale qui sévit dans la Russie profonde éloignée des capitales, aggravée par l'afflux des émigrés, venant des quatre coins de l'ancien empire soviétique, et l'effondrement de l'idéologie internationaliste officielle ; se propagent surtout dans le milieu des jeunes des courants extrémistes et même fascisants qui risquent de se transformer en facteur politique national.

            Deux exemples récents illustrent toute la fragilité de la soi-disant stabilité dont se vante le pouvoir actuel : l'assassinat d'un ressortissant d'Azerbaïdjan, filmé sur vidéo par les coupables, une bande de jeunes racistes, à St Petersbourg - la ville la plus européenne de la Russie, qui plus est, ville natale de V. POUTINE - et la récente proposition officielle du Maire de Moscou, Youri Loujkov, de réinstaller devant les locaux de l'ex-KGB, en plein centre de Moscou, la statue de son premier chef, Félix Djerzinski. Celle-ci avait été démontée par la foule au mois d'août 1991, adoptant, alors, la signification de la prise de la Bastille, et symbolisant la défaite du putch anti-gorbatchevien. On peut toujours inscrire ce geste dans des tentatives de conciliation avec le passé, mais on peut y donner une autre interprétation, celle du retour des réflexes d'un passé encore trop récent.

Ce qui annonce d'ailleurs la survie ou le retour de ces réflexes propres du comportement de l'ancien régime soviétique ou de l'ex-puissance impériale, est notamment, la manière avec laquelle Moscou entend résoudre son contentieux avec Tbilissi. En ce qui concerne l'affaire des terroristes tchétchènes sur le territoire géorgien, prétendant suivre, encore une fois, l'exemple donné par les occidentaux, les généraux russes, soutenus par la Douma, se déclarent en droit de recourir à la force de façon unilatérale invoquant non seulement l'article 51 de la Charte de l'ONU, mais aussi l'opération des Etats-Unis contre Al Qaïda, en Afghanistan récemment, et contre l'Irak, probablement, dans un avenir prochain.

 
            Tout cela prouve combien le cap sur l'Occident, annoncé par V. Poutine, il y a un an, peut avoir une lecture ambiguë, ou pour le moins sélective. Dans un certain sens, cette politique proclamée officiellement est mise en danger, non pas par les actions dispersées des rares opposants politiques de Poutine, mais plutôt par l'ambiguïté de sa propre ligne politique et les conséquences, à long terme, des actes du régime lui-même. Si, en plus, les choix stratégiques annoncés par V. Poutine, il y plus d'un an, ne sont pas confirmés et accompagnés par l'introduction de la pratique démocratique dans le fonctionnement des institutions et organismes d'Etat, s'ils n'obtiennent pas l'adhésion de l'opinion publique, au lieu de participer à un début de la transformation prometteuse, ils risquent de rester le choix personnel d'un homme, même le plus haut placé, et d'être reconsidérés ou modifiés, à tout moment, par ses adversaires ou lui même, au lieu de se traduire par un engagement de l'Etat et encore moins, un choix conscient de la société.

 

 Jacques BAUMEL

             Je remercie notre orateur Monsieur Andrei Gratchev.

            Je suis très heureux d'accueillir et de donner la parole à Marie Mendras, chercheur du CNRS et au CERI, L'une des meilleures spécialistes des problèmes russes actuellement à Paris.

  

Pouvoir politique, réalités sociales.

 
Marie MENDRAS

             Comme Andrei Gratchev, je tiens à commenter le 11 septembre 2001, événement qui, de mon point de vue, a eu, évidemment, de nombreuses conséquences sur les relations internationales, la position de la Russie et les politiques de sécurité des Etats, mais aussi sur - et cela est un phénomène moins bien perçu - une très forte dissociation entre les politiques étrangères des grands Etats et les évolutions à l'intérieur de chaque pays.

Ceci est assez impressionnant quand on s'intéresse aux Etats-Unis et à la Russie, car c'est une véritable rupture avec l'histoire des dix à quinze dernières années. Du point de vue extérieur et occidental, français, américain, européen, il semble, d'une certaine manière, que le regard porté sur les évolutions intérieures en Russie soit maintenant dissocié du rôle que peut jouer le Président Poutine et l'Etat russe dans les relations internationales. Pendant toutes ces années, l'approche occidentale était de lier très étroitement les évolutions intérieures (c'est-à-dire, à la fois, sur le plan politique et social : la démocratisation et sur le plan économique : l'économie de marché avec le phénomène essentiel d'ouverture de l'ex-URSS sur le monde extérieur) sa politique étrangère et une politique commerciale de partenariat de plus en plus étroit avec les pays partenaires à l'Ouest et en Asie. A ce sujet, la politique Clinton considérait en étroite association, les évolutions intérieures en Russie et les orientations de politique étrangère. En d'autres termes, le partenariat que l'on pouvait établir avec la Russie était étroitement lié aux avancées de la Russie sur le plan des Droits de l'Homme, de l'économie de marché régulée et sa capacité à assurer une gestion pacifiée des conflits.

 
            Aujourd'hui, ce thème même de l'association évolution intérieure/politique étrangère paraît décalé. Je crois que l'approche a profondément changé. Andrei Gratchev a rappelé que ce n'est pas parce que le Président Poutine a fait ce qu'il devait faire - à mon avis il n'avait guère le choix - à savoir de se joindre à la coalition antiterroriste après le 11 septembre, même s'il en a retiré des bénéfices évidents sur la scène intérieure, notamment, avec l'amalgame malheureux entre la guerre en Tchétchénie et les méfaits d'Al Qaïda, que nous devons délaisser notre devoir d'observation. Bien au contraire, nous devons, précisément, essayer de porter sur ce pays notre regard d'observateurs, sans nous contenter de partir des grandes orientations de politique étrangère ou des grands discours du pouvoir russe nous permettant de tirer la conclusion, un peu facile, que la Russie est maintenant, véritablement, un pays comme les nôtres puisqu'il a les mêmes positions sur les grands problèmes qui inquiètent, en premier lieu, les Etats-Unis. Nous verrons, d'ailleurs, que la moindre attention portée aux problèmes intérieurs en Russie est encore plus marquée pour les autres pays, comme l'Ukraine et même les pays du Caucase, comme l'Arménie et la Georgie, dont on ne se souvient que, malheureusement, lorsqu'il y a conflits armés. Je crois que l'intérêt, porté depuis une petite année aux pays d'Asie Centrale, aux anciennes républiques soviétiques, ne sera aussi que relativement conjoncturel.

 
            Parler du système politique en Russie est beaucoup plus difficile aujourd'hui, qu'il y a cinq, dix ou quinze ans. Adopter des catégories et des qualifications sur le régime politique pose des difficultés ; nous nous trouvons dans une période plus complexe où les contradictions internes s'expriment moins publiquement, pour des raisons qui tiennent à ce qu'ont évoqué Madame Carrère D'Encausse et Monsieur Gratchev, c'est-à-dire une lassitude de la population et une volonté de s'habituer au pouvoir en place et de faire confiance à ceux qui gouvernent le pays. Parce qu'il y eut une certaine lassitude pour une histoire - tout à fait passionnante de l'extérieur et épuisante  pour ceux qui l'ont vécue - non seulement, de transformations qui ont été rappelées, mais aussi de nouvelles sensations permanentes d'insécurité et d'imprévisibilité. V. Poutine accède au pouvoir à la fin d'une période de transformations exceptionnelles, commencée par Monsieur Gorbatchev il y a une quinzaine d'années. Depuis le début du régime Poutine et des options choisies par son administration, nous assistons, depuis trois ans, à un ralentissement de l'histoire, en Russie et dans le monde ex-soviétique. Ce dernier n'est pas le fruit d'une "politique Poutine", mais d'une accumulation de contradictions qui ont fait que, finalement, les différents acteurs politiques, économiques, sociaux et culturels, en Russie, ont eu envie de s'installer dans le présent et d'essayer de travailler au mieux dans ce qui leur a été offert comme cadre politique et juridique, quitte, à l'intérieur de ce cadre, à s'organiser selon leurs propres coutumes, le plus souvent d'ailleurs, sans un regard trop contraignant venant d'en haut, c'est-à-dire de Moscou.

Ce ralentissement de l'histoire, lié à un très grand soulagement de la population et des élites, a donné l'impression, peut-être un peu fausse, d'un statu quo, c'est-à-dire d'un pays qui, après avoir évolué extraordinairement vite, s'installerait maintenant dans une situation stabilisée politiquement et ce, même si cette dernière reste difficile économiquement et socialement, pour une raison, soulignée par Monsieur Gratchev et qui permettrait, peut-être, de répondre à l'énigme posée par Madame Carrère D'Encausse sur le culte de la personnalité de Poutine. A ce sujet, il est possible de se procurer dans les grandes librairies, en Russie, une quantité impressionnante de livres sur V. Poutine, tout comme des posters et des photographies, ce que l'on n'avait jamais vu, effectivement, à l'époque Eltsine.

Une des façons de répondre est donc, peut-être, une forme d'absence d'alternative. Nous ne sommes pas dans un régime politique concurrentiel. Ce manque d'alternative s'est imposé petit à petit, malgré les élections - et il y en aura toujours - dans les mentalités et les comportements politiques des russes. La seule réelle alternative est d'assurer le maintien du pouvoir en place - V. Poutine étant considéré comme le successeur de B. Eltsine - et surtout, de tout faire pour éviter une nouvelle rupture dans l'histoire de la Russie. Cette acceptation, ce choix par défaut, expliquant la bonne cote de V. Poutine chez les Russes.

 
Nous abordons ici un sujet complexe pour le politologue et le sociologue, celui de mesurer le rapport du citoyen ou de l'individu à son régime politique. Quand on regarde en détail les sondages et que l'on discute avec des interlocuteurs, à Moscou ou dans les provinces, on sent que c'est toujours, d'une certaine manière, "le moindre mal" que ce cadre donné à partir duquel il est possible, à l'intérieur, de continuer à fonctionner.

 
            Je voudrais m'arrêter un peu sur ce point et l'illusion que l'on peut avoir d'une "recentralisation" par Moscou et par les administrations fédérales, avec une reprise en main des nombreux acteurs politiques et économiques qui ont fait toute l'effervescence de l'histoire russe ces dernières années. Il y a le niveau politique moscovite, les discours, les décisions, certaines lois, certains décrets et les réalités que l'on observe. Je crois que notre travail est, précisément, de voir quel décalage il peut y avoir entre des décisions prises par le pouvoir fédéral et les tendances au coeur de la société dans les nombreuses provinces qui constituent la Russie.

            Nos observations, bien que toujours provisoires, amènent à penser que la société se sent effectivement plus en sécurité et moins inquiète de sa survie matérielle qu'il y a quelques années. La majorité des Russes sont toujours dans une situation de grande dépendance, en termes de revenus, vis à vis des structures administratives ou des entreprises qui les emploient. Les économistes, qui s'exprimeront tout à l'heure, vous rappelleront qu'il n'existe pas réellement de marché du travail en Russie. Ces situations de forte dépendance expliquent que se soient renforcées, de manière tout à fait remarquable, la puissance et les fonctions des administrations russes, à tous les niveaux que ce soit au niveau municipal, cantonal, régional, à celui des républiques ou des ministères fédéraux. On reste dans un système où les administrations continuent à gérer les ressources, à assurer un certain nombre de services sociaux minimaux et donc, à assurer, aussi, un certain type de contrôle.

            Les réformes de V. Poutine, dont parlera Madame Barry, ne peuvent, à mon avis, avoir qu'un effet assez limité sur une situation économique et sociale qui reste profondément diversifiée à l'intérieur du pays. Il faut garder en tête que les moyennes économiques nationales, publiées sur la Russie, ne peuvent donner que quelques indications ; elles ne nous apporterons pas une vision exacte de la réalité des disparités à l'intérieur de ce pays et des contrastes existant entre régions, entre ville et campagne, entre secteurs économiques. Un canton agraire avec peu de possibilités économiques peut avoir comme voisin un canton assez prospère où une entreprise bien reconvertie permet d'assurer une réelle relance économique.

            Au fond, ce que l'on semble observer, et je crois qu'à ce sujet, les économistes sont globalement d'accord, c'est toujours ce blocage de la diffusion de croissance, c'est-à-dire : des grandes réussites, des îlots de prospérité et de croissance économique et donc d'un réel mieux social, des secteurs économiques, des morceaux de provinces ou de régions qui restent très loin derrière.

            Comment gérer des disparités aussi grandes avec les ressources de l'Etat limitées et dépendantes de la vente de matières premières vers l'étranger ? Comment les réformes proposées par le gouvernement Poutine pourraient avoir réellement un impact sur le fonctionnement de ces sociétés locales très diverses qui souvent, communiquent relativement peu entre elles ? En effet, les communications, quelques fois d'une ville à une autre ou d'une région à une autre, ne se font pas naturellement. On observe ainsi, des formes de repli de chacun sur le local, sur ses propres ressources, et des systèmes relativement autosuffisants, avec une capacité de voir arriver les directives d'en haut sans se sentir obligés de les appliquer ou, le plus souvent, sans avoir les moyens financiers, sur le plan local ou régional, de les appliquer.

            Nous sommes dans un "système social de réseaux" mélangés d'administration, de bureaucratie, d'acteurs économiques et d'entreprises qui fonctionne relativement bien. Une entreprise ne peut pas fonctionner sans s'entendre avec l'administration. Quant à cette dernière, elle ne peut elle-même pas fonctionner sans les ressources que certains grands producteurs de richesses sont susceptibles de lui apporter. C'est pour cela que ce pays n'a jamais été en situation de chaos.

            Ces réseaux sont difficiles à étudier parce que peu transparents et dans des sociétés qui sont très hospitalières mais qui ont aussi leurs modes de fonctionnement qui les préservent. Ainsi, une politique d'en haut recentralisatrice, espérant que ces différentes sociétés locales, fonctionnant entre elles en réseau et ayant, enfin, trouvé une forme de stabilité et de sécurité, accepteraient rapidement de remettre en question leur équilibre propre pour aller suivre de grands projets nationaux, est illusoire. Cependant, il peut y avoir coexistence d'un projet national avec une forte loyauté des gouverneurs, des présidents de Républiques, des grands maires, à partir du moment où on ne leur demande pas de remettre en question leur autorité propre.

 
            Je terminerai en insistant sur une mesure du temps qu'il est peut-être nécessaire d'introduire à ce stade. Il faut distinguer les observations sur le très court terme et le long terme. Il est encore très difficile, et notamment pour les élites en Russie, d'arriver à adapter les exigences du court terme, souvent matérielles et basiques comme d'assurer l'approvisionnement en électricité, en chauffage, en aliments, ou veiller à ce que les retraites et les salaires soient payés, (V. Poutine a bâti son soutien populaire sur cette stabilité matérielle à court terme) - et la nécessité d'envisager des politiques de plus long terme pour répondre au déclin démographique, à la très grave situation du système de santé et à celui de l'éducation depuis l'école primaire jusqu'aux institutions universitaires et de recherche, aux problèmes d'hygiène, d'eau potable et de nature écologique. Toutes ces grandes questions réclament de réelles politiques publiques avec de réels engagements. Il est donc absolument essentiel que le niveau de décision national fédéral, autour du président et du parlement, puisse avoir les relais à tous les niveaux pour assurer les ressources financières et le savoir faire nécessaires à la mise en route de ces grandes politiques publiques. Au-delà, les mécanismes devront exister car, si ces grands problèmes ne sont pas pris en considération très sérieusement maintenant, il est clair que, dans cinq ou dix ans, nous serons obligés de remettre l'accent sur ces problèmes de société, en soulignant combien le retard qui aura été pris rendra plus difficile encore le pari à relever.

 

 Jacques BAUMEL

             Je donne très rapidement la parole à Madame Françoise Barry, analyste très connue des pays de l'Est sur le problème de la verticalité du pouvoir.

  

La verticalité du pouvoir

 
Françoise BARRY

             Comme l'a souligné Madame Hélène Carrère D'Encausse tout à l'heure, les problèmes sont complexes. Administrer un grand Etat comme la Russie n'est pas une chose facile et en parler en peu de temps l'est encore moins.

 
            Qu'a voulu le Président Poutine dès qu'il est arrivé au pouvoir, après une élection triomphale ? Rapprocher le pouvoir du centre des 89 régions russes (cf Annexes) et en fait, reprendre en main ces régions indociles en veillant à ce que le proverbe russe : "Dieu est haut, le tsar est loin" ne soit plus valable en 2003.

            Cet exercice périlleux s'appelle la verticale du pouvoir.

 
            On savait, lorsqu'il est arrivé au pouvoir, que V. Poutine avait trois grandes tâches :

            - éliminer les oligarques qui s'étaient emparés de l'Etat au sommet, ou qui tentaient de le faire.

            - faire rentrer l'argent dans les caisses d'un Etat devenu impotent.

            - reprendre en main les régions indociles. B. Eltsine, ayant pendant longtemps servi dans la très grande région soviétique d'Ekaterinbourg, connaissait tous les problèmes posés à l'époque aux régions, à savoir que l'opinion n'existait pas. Il n'y avait qu'une seule personne importante dans chacune de ces régions, c'était le secrétaire du parti, qu'un auteur anglo-saxon a appelé Soviet prefect, le préfet soviétique. Ce dernier avait tout pouvoir.

 
            Or, il s'agit d'administrer un pays qui couvre 11 fuseaux horaires, qu'on ne peut pas comparer à la Suisse qui est un modèle de fédération. Lorsque B. Eltsine a donné le pouvoir aux régions, au sein de la Fédération, il a encadré sa démarche par un certain nombre de textes : Traité fédéral, Constitution de 1993, etc. Enfin, les Républiques russes, les régions et territoires ont eu un président ou gouverneur élu au suffrage universel. Sans entrer dans les détails, cette transformation a été une réelle révolution.

            Pourquoi B. Eltsine a-t-il fait cela ? Parce que la Douma, que l'on appelait "Rouge", s'opposait, systématiquement, à toutes les propositions que lui-même voulait entériner. Il fallait donc qu'il s'appuie sur des hommes loyaux, donc sur les régions, parce que "Moscou, c'est Moscou", mais la Russie est immense.

            Pendant dix ans, nous avons assisté à la naissance, puis à l'enracinement du pouvoir des dirigeants régionaux qui, petit à petit, sont devenus de véritables féodaux. Comme vous le savez, ils avaient la main mise sur les partis, les associations, les médias et les acteurs économiques. Ils se sont constitué une sorte de clientèle à la romaine et ont géré la région à leur guise, en levant l'impôt, en subventionnant les entreprises - ce qu'on appelle les canards boiteux - parce qu'ils voulaient le calme social. Cette époque a été assez flamboyante, les présidents et les gouverneurs venaient à Moscou, réunis dans le Conseil de la Fédération, laissant entendre tout ce qu'ils faisaient de bien pour leur région. Ils étaient comme enivrés.

            Arrive la crise financière de 1998 et tout à coup, on se rend compte que cela ne va plus du tout : l'Etat n'a plus rien dans les caisses et les régions sont de plus en plus rebelles à payer l'impôt. On envoie des missi dominici pour les obliger à mieux participer au budget fédéral qui n'existe pratiquement plus. En même temps, on essaie de s'appuyer sur les régions riches qui rechignent, bien entendu, à remplir les caisses de l'Etat et ce, dans le but de gommer les inégalités entre les régions pauvres qui sont les plus nombreuses, et les régions riches, soit environ une vingtaine d'après les statistiques.

 
            L'homme providentiel V. Poutine arrive et, aussitôt avec toute la glasnost inculquée par M. Gorbatchev, il s'attaque en quelques lois et décrets, sans toucher à la Constitution, à cet édifice fédéral. Ainsi, il va, en trois étapes, mener une sorte de "Blitzkrieg", décider que les présidents des républiques et les gouverneurs ne font plus partie du Conseil de la fédération. Comparativement à une Douma devenue rose pâle, le Sénat devient une sorte de coquille vide où sont représentées les régions au niveau d'un représentant du président et d'un représentant du président de la Douma régionale, puisque chaque région a une Douma. Présidents et gouverneurs sont, surtout, privés de leur immunité parlementaire, ce qui est très gênant étant donné que certains avaient des relations, disons, "incestueuses" avec les milieux industriels et les oligarques régionaux. Or, ils n'ont pas tous baissé la tête, bien qu'on leur ait intimé l'ordre de se cantonner à la gestion régionale. Néanmoins, pourquoi les chefs de régions ont-ils apparemment accepté aussi facilement les changements et la perte d'une partie de leurs pouvoirs ? Parce que, comme toujours en Russie, des concessions ont été accordées, surtout aux républiques et aux régions riches. Le gouverneur, qui devait se présenter seulement pour deux mandats, peut en briguer un troisième et même un quatrième. Il en est de même pour le président de république. Ceci permet, d'ailleurs, une certaine stabilité du pouvoir puisque certains présidents et gouverneurs auront "régné" dix ou quinze ans au total !

 
            Désormais, les chefs des 89 sujets de la fédération, c'est-à-dire des 89 provinces ou régions, siègent dans un Conseil d'Etat créé par V. Poutine, l'objectif étant de leur redonner un peu de "lustre". Ces gouverneurs et présidents de république, sous la présidence de V. Poutine, viennent tous les trimestres à Moscou, donner leurs conseils sur la répartition des compétences entre le centre et la périphérie, parler du développement économique et évoquer tous les problèmes précis que posent chacune de ces 89 régions. Evidemment, la région de Moscou n'équivaut pas celle de Khabarovsk, et la république du Tatarstan n'est pas celle du Daguestan. Je ne parle pas de la Tchétchénie qui est un problème à part et pourrait être l'objet d'une présentation à elle seule.

            Le nouveau Conseil de la fédération, formé avec des représentants des régions à un niveau plus bas, a pris ses fonctions le 1er janvier 2002. Six mois plus tard, il est difficile de se prononcer. Peu de signes permettent d'indiquer s'il est toujours opérant, ou s'il s'agit d'une coquille vide. Nous savons, cependant, que l'ancien président, M. Stroyev a démissionné de son poste et a été remplacé, comme par hasard, par un homme de V. Poutine, Monsieur Mironov, originaire de St Petersbourg.

 
            Le deuxième acte du "Blitzkrieg" de V. Poutine, est de frapper au portefeuille les régions et les républiques. Un nouveau code fiscal permet une répartition des revenus centre / périphérie. Avant, elle était de 54 % pour les régions et 46 % pour Moscou, maintenant, elle est de 60 % pour Moscou et      40 % pour les régions. Nous pouvons également noter des changements au niveau de l'impôt sur le chiffre d'affaire : au lieu de 4 %, seulement 1 % reviennent dans les caisses des régions. Donc, les régions riches deviennent moins riches et les pauvres restent pauvres puisque, de toute façon, l'impôt sur le chiffre d'affaire n'apportait rien au budget régional. On parle même maintenant, de changer la fiscalité sur l'extraction des minerais et des métaux précieux, de même sur le pétrole et le gaz. Cela enfreindrait l'article 72 de la Constitution, stipulant que le centre et les régions doivent exploiter, ensemble, ces sources d'enrichissement non négligeables.

 
            Le troisième grand coup est la loi du 13 mai 2000, qui créé sept districts. Je les appelle "super-régions" pour simplifier la compréhension. (cf Annexes). Les représentants plénipotentiaires, en russe "polpred", à la tête de chacune de ces "super-régions", sont nommés par le Président Poutine. Je crois que les américains les ont surnommés "les yeux du tsar". Je ne vais pas m'attarder sur leurs missions, étant donné qu'ils ne semblent pas les avoir remplies complètement. Ils devaient veiller à la mise en conformité des actes juridiques des sujets de la Fédération, c'est-à-dire des régions, avec la législation fédérale car pendant sept ans, les régions et les républiques s'étaient créées leur propres lois et réglementations ; il fallait même des visas pour pénétrer dans certaines régions qui s'étaient refermées complètement sur elles-mêmes. Les régions étaient des laboratoires d'expérimentation : la loi sur les investissements étrangers, par exemple, pouvait être différente d'une région à l'autre et les hommes d'affaire étrangers "s'arrachaient les cheveux" puisque, chaque fois qu'ils allaient dans une région différente, ils devaient se plonger, d'abord, dans le code des investissements, puis passer par la capitale de la région et non plus par Moscou.

            Comme aurait dit le Général De Gaulle : "C'est un vaste programme" que de débusquer toutes les infractions à la législation fédérale et même à la Constitution, à l'intérieur de la législation des 89 régions. Il faut savoir qu'il y avait déjà 450 000 fonctionnaires fédéraux en place dans les régions, chargés de faire appliquer la législation fédérale. De plus, comme l'a souligné également Marie Mendras, des réseaux plus ou moins "propres" liaient ces fonctionnaires, les fonctionnaires territoriaux, les chefs d'entreprises, le gouverneur et même le président de la Douma. Ces réseaux sont inextricables. Outre les 450 000 fonctionnaires fédéraux, au moment où les "polpred" ont été nommées dans chaque capitale de "super-région", des antennes de la justice, de l'intérieur, du FSB, des impôts, c'est-à-dire du trésor public, ont été installées. Il y a donc eu une certaine bureaucratisation de la Russie de haut en bas. Le travail de rénovation législative est en cours. Il y aurait certains signaux visibles de réussite, par exemple : certains traités signés, entre le centre et les régions, ont été amendés ou même annulés. Dans l'ensemble, l'argent, et notamment au niveau de l'impôt, rentre mieux, la sécurité semble plus assurée, la Russie n'a pas été policiarisée à outrance, contrairement à tout ce que les observateurs disaient au moment où V. Poutine a lancé ce "Blitzkrieg". Les "polpred", représentants plénipotentiaires du Président dans chaque "super-région", sont également chargés de veiller aux élections des nouveaux gouverneurs, puisque les élections n'ont pas toutes lieu au même moment dans les régions ; elles s'échelonnent depuis 2000 et des élections ont lieu, par exemple, en ce moment, dans le territoire de Krasnoïarsk, où régnait le Général Lebed, mort dans un accident d'hélicoptère. Elle avait été annulée malgré l'élection de Monsieur Kloponine, l'ancien représentant de Norilsknickel. Vous pouvez imaginer ce que peut représenter comme richesse une entreprise spécialisée dans l'extraction du nickel, au nord de la Russie. Les "polpred" rencontrent, finalement, bien des difficultés et bien qu'ils soient plénipotentiaires, ils se plaignent de ne pas avoir reçu assez de pouvoir. Cette verticale du pouvoir est donc un peu bancale.

            Que se passe-t-il depuis la création des "super-régions" ? Les principaux reproches émis à leur égard sont :

- elles sont énormes et doublent certains organes existants car, une bureaucratie avait déjà été trop lourdement installée à certains niveaux.

- la forme de ces "super-régions", regroupant plusieurs régions et républiques entièrement calquées sur les districts militaires, ne correspond absolument pas à une logique d'administration rationnelle. Ainsi, certaines régions ont réclamé à grands cris d'être rattachées à une autre "super région" de proximité parce que, pour des raisons économiques, sociales et, peut-être même culturelles, elles se sentiraient plus à l'aise de cette façon.

            - Tous les fonctionnaires sont inspectés par un corps nouvellement créé, constituant encore un échelon administratif supplémentaire. Il semblerait aussi, selon la presse, que les "polpred" aient du vague à l'âme car, mis à part Kirienko, ancien Premier ministre, peu se sont "fait un nom". Ils ont tendance, étant donné qu'ils ne sont pas polyvalents, à gérer chacun leur "super région" selon leurs propres réflexes professionnels. Par exemple, P. Latychev, un ancien du MVD, poursuit les criminels pendant que Edouard Rossel, brillant gouverneur dans l'Oural, se gausse un peu de ce plénipotentiaire qui, en fait, n'a pas autant de pouvoir que lui. De même, en Sibérie, le "polpred" Dratchevski a peu de poids face aux businessmen d'Interros, comme Vladimir Potanine, ou de Norilsnickel, ou encore de Sibirki Aluminium (SIBAL). Ce ne sont donc pas des professionnels adéquats, il y aurait même parfois, des "erreurs de casting". Dans l'Extrême Orient russe, par exemple, où la corruption va bon train, le "polpred" Poulikovski n'est pas parvenu à neutraliser le piteux gouverneur Nazdratenko. Le Président Poutine, lui-même, a dû taper du poing sur la table pour que ce gouverneur vienne à résipiscence.

 
Trois ans après la mise en place de cette verticale du pouvoir, que pouvons-nous dire ? Le constat officiel est le suivant : "l'opacité des rapports entre les différents échelons du pouvoir constitue un frein au développement économique et à l'édification d'un système juridique d'Etat". Cette verticale du pouvoir n'a pas permis d'atteindre les objectifs, en tout cas pour le moment, qu'en attendait le Président, notamment, un meilleur climat pour les investissements directs étrangers alors que c'était un des axes de la réforme Poutine.

            Une commission vient d'être créée - ce que l'on fait généralement quand on n'arrive pas à régler un problème - pour analyser et peser les obligations respectives du centre et des régions de telle sorte que les rentrées fiscales soient harmonisées. Elle doit également s'occuper des fameux traités pour supprimer "l'asymétrie fédérale" : certaines régions l'emportant sur d'autres, au plan des pouvoirs le but est de gommer ces inégalités rapidement, ce qui n'est pas chose facile.

 
            Je conclus très rapidement en disant que, dans l'ensemble, tout va "mieux que bien" en Russie. Les rentrées budgétaires sont meilleures mais la conjoncture économique y est pour beaucoup. Le séparatisme ethnique n'est plus menaçant, la Tchétchénie mise à part. Malgré les craintes que certains exprimaient, on assiste à une certaine stabilisation. L'espace juridique unique se mettrait lentement en place mais on observe que, dans leurs réduits régionaux, les oligarques reprennent le pouvoir. Les réseaux fonctionnent toujours, secrets, puissants, ce qui neutralise l'activisme des fonctionnaires fédéraux placés sous les ordres des "polpred". Ecoutons le Président du Tatarstan M. Chaimiev, pourtant très mesuré, définir ainsi la situation : "l'Etat russe est seulement décentralisé, certaines lois fédérales s'ingèrent dans les compétences des régions. Or, la force de la Russie réside dans la diversité de ses régions ; il faut sauvegarder le principe de subsidiarité et ne pas chercher à normaliser à tout prix". La quête du fédéralisme en Russie est donc loin d'être achevée.

  

Jacques BAUMEL

             Je remercie Françoise Barry, pour son intervention et prie Monsieur Nivat, écrivain et critique, d'essayer de restreindre un peu son intervention pour permettre à Hélène Carrère D'Encausse d'aborder le dernier thème de cette première table ronde. Avec toutes mes excuses, Monsieur Nivat, je vous donne la parole.

  

Les confrontations culturelles dans la Russie d'aujourd'hui.

 
Georges NIVAT

             La Russie stalinienne faisait de grands efforts dans la culture. Lénine avait déclaré que le cinéma était une arme pour les bolcheviks. Les films des grands cinéastes de l’URSS en sont la preuve, et de plus une preuve ambiguë, qui défie tous les raisonnements simplistes comme ceux qui voudraient que toute propagande politique aboutisse à un échec artistique.

Bien sûr la Russie stalinienne, celle du film La chute de Berlin, où Staline apparaît en manteau blanc comme les anges sur les icônes, ou encore du "roman" Un grand art, ce chef d’œuvre du kitsch stalinien dû à Fiodor Panfiorov sont des œuvres qui, aujourd’hui, n’ont plus qu’un intérêt rétrospectif. Encore que les post-modernistes aient tendance à les déifier. Ce sont des œuvres qui  illustrent  à merveille ce problème théorique que se posait le communisme à la "belle époque". Le socialisme ayant supprimé les conflits, on discutait, aux alentours de 1950, de la façon de surmonter cela en introduisant des conflits "socialistes" dans les romans, parce qu'un roman sans conflit n'est pas vraiment lisible ! La Russie soviétique finissante connaissait des conflits culturels entre les écrivains du régime, comme l'écrivain le plus édité alors et le plus oublié aujourd'hui Tchaïkovsky, et les écrivains tolérés, dits écrivains de la campagne qui réinjectaient dans le circuit culturel, et notamment dans le roman, des vestiges de christianisme et de civilisation paysanne, en contrepoids de l'idéologie marxiste moribonde. Ces conflits étaient peu apparents, mais réels, tandis que les conflits à la Panfiorov étaient décoratifs, car il était entendu que l’ennemi de classe avait quasiment disparu, et sans lui comment mettre en scène un bon débat des jeunesses communistes ?

            La Russie d'aujourd'hui n'a vraiment pas besoin qu'on lui injecte, artificiellement, des conflits dans le domaine culturel. Ma thèse sera un peu la suivante : la "conflictualité" diminuant dans les aires politiques et sociales, elle augmente dans l'aire culturelle.

 
            Au printemps dernier, le roman du romancier de nouvelle génération Sorokine, le Lard bleu, a défrayé la chronique en raison de l'importance du thème fécal introduit de manière provocatrice. Le livre a été brûlé en public par des jeunes gens appartenant à l'organisation des jeunesses poutiniennes "nous allons ensemble". Ces derniers ont également introduit une action en justice contre ce romancier et non pas contre l'éditeur. Ils viennent, d'ailleurs, d'obtenir gain de cause ce qui fait que Sorokine devra payer 2 000 ou 3 000 roubles. En revanche, l'impact publicitaire a été tel que ce dernier a beaucoup gagné d'argent, les ventes ayant plus que doublé en quelques jours.

Récemment, Galina Ackerman a, dans une libre opinion du Monde crié au fascisme rampant des Jeunesses poutiniennes. Je crois qu’il y a là une illusion d’optique. Il y a plutôt moins de groupuscules fascistes dans la Russie poutinienne que dans l’Allemage fédérale d’aujourd’hui, et les gesticulations des groupes de "Marchons ensemble" sont plutôt des réponses aux gesticulations des écrivains post-modernistes qui occupent de très solides positions dans les médias. Notre presse étant plus que friande d’informations qui la confirment dans l’idée que la Russie est fascisante, de tels articles sont acceptés sans qu'il y ait vraiment de discussions contradictoires ou de véritable information. Quiconque a fréquenté les librairies de Moscou ou d’autres villes ne se fait aucune inquiétude sur la liberté de la littérature aujourd’hui en Russie.

Plus dangereuse me semble la situation dans l’église, et il est bon de rappeler qu’il y a trois ou quatre ans, l'évêque d'Ekaterinbourg avait laissé ses séminaristes brûler des ouvrages du Père Alexandre Men ou du Père Meyendorf, manifestations, beaucoup plus représentatives de l’emprise des fondamentalistes sur l’institution de l’Eglise (sans qu’on puisse le moins du monde résumer à cela la vie religieuse en Russie aujourd’hui : riche, variée, et authentique). Le problème est qu’il y a dans l’Eglise officielle des hiérarques et une foule de moines et de desservants qui aimeraient que l’église orthodoxe redevienne Eglise d’Etat. C’est l’Etat russe actuel qui leur répond par un refus, sachant pertinemment que la Russie d’aujourd’hui n’est plus majoritairement chrétienne, qu’il faut tenir compte des autres nombreuses confessions, et que la foule de ceux qui se disent "orthodoxes" et athées dans le même temps, c’est-à-dire la foule des activistes de l'ancien régime bolchevique dégradé, n’est pas une très bonne base pour reconstruire la Russie. Il en va de même dans le domaine de l’art, des lettres, et dans une moindre mesure des médias : les autorités ont protesté contre les agissements de "Marchons ensemble", en particulier le ministre de la Culture Chvydkoï. Que ce soit par conviction démocratique ou parce que l’analyse de la situation sociale de la Russie les convainc qu’il serait erroné de reconstruire le pays sur un tel simplisme importe assez peu : la liberté de création existe en Russie, poutinienne ou pas.

 
            Deux courants intellectuels s'affrontent : celui du bruit et du chaos post-moderniste et démocratique, et celui de l'ordre et d'une sorte de "plain chant" de la Russie. "Chaos et bruit" : les créateurs qui se réfèrent à la bannière du post-modernisme, sont Sacha Sokolov, Sorokine, et le très populaire Pelevine - le plus traduit en français - le très subtilement provocateur Victor Erofeiev - également connu en France - des poètes comme Gandlevski ou Timour Kibirov, etc.

Si j'ouvre l'Encyclopédie de l'âme russe de Victor Erofeïef parue il y a deux ans, je peux lire à l'article "morale" : "Le plus difficile en Russie, c'est d'élucider la morale. Toutes les forces intellectuelles du pays se jettent dans la justification du Bien, mais chaotiquement. En principe, le russe est un partisan de la morale mais, dans les faits, c'est un être profondément amoral". Au passage, est égratigné, le seul grand philosophe et métaphysicien qu'ait connu la Russie : Vladimir Soloviev. Ce dernier a précisément écrit un ouvrage considérable sur la Justification du Bien (ou, si l’on garde le sens "vieux-slavon" du mot, ce qui serait plus exact, la loi du bien). Je continue ma lecture de cette encyclopédie de l'âme  russe : "Nous sommes une nation de SDF, dormir sous les ponts est un haut fait, le peuple ne demande qu'à vagabonder, si ce n'est sur ses jambes, ce sera sur sa tête" ou encore : "Le rapport du russe aux mots est passé par le hachoir à viande de l'histoire, ça donne une farce dont on peut faire n'importe quelle boulette."

Effectivement, la farce qui sort actuellement du hachoir à mots est surabondante, drôle, sinistre, post-moderniste et même néo-stalinienne. Quand on a de l'esprit comme Victor Erofeiev, le hachoir à mots est un "alias" du hachoir à viande, c'est-à-dire du système stalinien. Et ces sous-entendus peuvent donner un dramatisme clandestin à certains textes parfaitement délirants, mais plus souvent le carnaval des mots est dépourvu de sens, gratuit, mais provocateur, et la Russie de "Marchons ensemble" aime à tomber dans le piège.

 
            Nous avons assisté, à un moment, dans le domaine culturel à une "nabokovisation" forcenée du paysage culturel romanesque russe, et même à une occidentalisation forcenée : plus rien d'occidental, ni même de parisien - rassurons-nous - n'est ignoré dans la Russie d'aujourd'hui. Tout est traduit, commenté, on peut surfer avec Internet sur une mer de textes occidentaux, où règne Derrida beaucoup plus que Levinas…

            Le mot "occidentalisation" peut être positif ou négatif. Positif, si l'on estime que l'intelligentsia russe est morte et la spiritualité russe envolée, la culture russe devenant ainsi "une morgue cinq étoiles", selon Victor Erofeiev. Cela peut être négatif si l'on est Alexandre Zinoviev, l'auteur des Hauteurs béantes, le dénonciateur - apologiste du stalinisme, le féroce dénonciateur de "la catastroïka", c’est-à-dire de la perestroïka qui a détruit cette Russie des certitudes et du lit de Procuste qui est décrite de façon si ambivalente dans les grands livres du philosophe stiriste comme La maison jaune ou Les hauteurs béantes. Zinoviev est d’ailleurs devenu une figure nationale, célébrée par le pouvoir comme par Ziouganov, le chef du parti communiste russe, dont il est l’ami et le maître à penser.

 
            Le camp de l'ordre comprend des écrivains peut-être primitifs mais doués. Je n'en donnerais qu'un : Alexandre Prokhanov, auteur à succès de romans sur la guerre en Tchétchénie ou les attentats de Moscou, organisés, selon lui, par le pouvoir. Ceux qui vont dans la nuit, son roman sur la Tchétchénie nous montre deux mondes très cruels : la cruauté des mercenaires russes qui font la guerre de manière beaucoup plus violente que les appelés et la cruauté des combattants tchétchènes. Le roman de Prokhanov est lisible, précisément parce qu'il distribue la cruauté avec une certaine justice entre les deux camps. L'honneur russe est bafoué en haut, dans les coulisses du Kremlin - c'est sa     thèse - par le pouvoir allié aux oligarques dont les mains sont dans le sang, tandis que son héros, un colonel russe qui dirige le renseignement russe dans la bataille pour la reprise de Grozny, agit par désintéressement, prend son ennemi tchétchène dans le piège d’un couloir d’évacuation qu’il leur a "vendu" et qu’il a fait miner (il va évidemment y laisser sa propre vie). L’adversaire, Bassaîev est représenté comme un fou courageux, qui aime d'un amour vrai sa captive russe et liquide sans remords les prisonniers russes qu’il fait travailler dans une fabrique clandestine d’héroïne.

            Au printemps dernier, son roman de Monsieur Hexogène sur les attentats de Moscou attribués au pouvoir, ne parut pas chez un éditeur de droite, comme les précédents (Prokhanov étant lui-même l’éditeur de revues d’extrême droite), mais dans la maison d’édition de gauche, celle qui publie Erofeiev et Sorokine. Le scandale fut énorme, et il symbolise bien l’arène où se joue actuellement le combat tauromachique de la littérature russe (sans mise à mort !). Ainsi Prokhanov prenait rang dans le catalogue de la maison d’édition d’Alexandre Ivanov après Derrida, pour ne citer qu’un nom…

L'évolution de cet éditeur est assez stupéfiante ; il y a deux ans encore, il importait des sciences humaines occidentales, puis il s’est essayé à les revendre à l'Occident dans des formulations russes. Alexandre Ivanov a déclaré dans une interview : "Nous devons avoir nos Derrida et nos Deleuze russes. Maintenant, le désir du Russe de vivre de la vie de l'autre est fini, par conséquent, je n'importe plus de sciences humaines occidentales. Nous allons vivre de notre propre vie". A ce moment-là, il a reçu le manuscrit d'Alexandre Prokhanov, l'a lu, a été captivé, l'a publié et cela a fait un "ram-dam" extraordinaire dans les médias culturels et politiques. On assistait à un renversement de situation, Ivanov et d'autres constatent que le capitalisme sauvage a entraîné l'apparition de nouveaux Dickens en Russie, c'est pourquoi, lui, qui aimait avant tout Beniamine, publie Prokhanov pour redonner le sens de l'histoire.

 
            Sur le champ de bataille de l'histoire, tout est mouvement, chaos et confrontation. Je parle de l'histoire "historiographique" ou "historiosophie". Parlons de la littérature de masse, hier c'était Pikoul, aujourd'hui Fandorine qui n'est pas un auteur mais la création d'un auteur, le bel espion du XIXè siècle inventé par un historien de la littérature japonologue d'origine géorgienne et qui a pris pour pseudonyme B. Akounine. Si vous le prononcez d'une seule haleine, cela donne "Bakounine" et adopte un petit relent d'anarchie sympathique. Fandorine, nous le voyons au théâtre, à l'écran... même sur la perspective Nyevski (les banderoles traversaient toute la rue sur deux kilomètres annonçant l'arrivée de Fandorine à St Petersbourg). Fandorine, très subtilement, remplit les vides psychologiques et permet aux russes d'avoir à nouveau une histoire nationale : savoir ruser avec l'Occident et souffrir mais que cela ait du sens.

 
            On réédite, bien sûr, tous les grands historiens : ceux qui ont péri au Goulag, comme Platonov, ou ceux qui avaient émigrés, comme Georges Vernaski. On fait aussi un tirage, infime il faut le dire, de l'histoire orale sur les camps du Goulag et l'environnement social autour de ces camps là où, aujourd'hui, la forêt reprend ses droits. On publie de magnifiques enquêtes : par exemple, sur l'affaire de la liquidation de l'Académie des sciences de Léningrad. C'est-à-dire, que l'on cherche dans les archives, l'histoire de la liquidation de pans entiers de "savoir" et de "savons".

 
Je m'attarde un instant sur l'affaire de l'Académicien mathématicien Fomenko, emblématique du bruit, du chaos et de la soif d'ordre. Fomenko est allé beaucoup plus loin que les néo-eurasiens, dont le père défunt était Lief Gomiliov, le fils du poète, avec son concept assez "fourre-tout" et gnostique de la "passionarnost" des peuples qui s'éveillent de temps à autres. L'élève de Gomiliov, aujourd'hui un certain Douguine dispose de plusieurs sites internet très visités. Quant à l'académicien Fomenko, il ne se contente pas de renverser les rôles entre Occident volontariste et Orient passif, il renverse la chronologie - je ne vais pas entrer dans le détail - en enlevant environ quinze siècles d'histoire inventés par les historiens occidentaux, grecs, romains ou médiévaux. Il faut, selon lui, reprendre le calendrier historique et faire en sorte que l'histoire contrôlable ne commence qu'à la fin du Moyen Age ; il fait aller les slaves jusqu'à la Tamise ... Une coalition de ses collègues académiciens entraînés par Andrei Salizniac est nécessaire pour parvenir à une contre-offensive et essayer de rétablir un minimum de respect de la science historique dans l'esprit du grand public, parce que Fomenko a envahi les librairies et les sites internet qui jouent, je vous le rappelle, un très grand rôle aujourd'hui en Russie. Sa nouvelle chronologie occupe donc beaucoup de place. L'épidémie Fomenko touche, aujourd'hui à sa fin, mais d'autres vont survenir.

De quoi s'agit-il ? En un certain sens, d'une guerre fratricide. Le thème des "frères ennemis" où l'un est pour la nouvelle chronologie et l'autre pour l'ancienne, l'un est pour la communisme, l'autre est contre, vient des années vingt, du communisme. Aujourd'hui on a par exemple ; le couple des frères Karamourza : Sergeï, un fondamentaliste et ultra rationaliste eurasien et son frère Alexeï, un historien libéral tolérant.

On présente aujourd'hui l'immigration russe comme le frère jumeau, ennemi certes mais jumeau, du soviétisme. La Tcheka qui va recevoir, à nouveau, en face de son bâtiment, son chef sous forme de statue, parce que Monsieur Louchkov estime qu'il faut rétablir un ensemble architectural soviétique, avait un amour fraternel et lucide pour Berdiaev et les philosophes exilés en 1922. Aujourd'hui, il est possible de lire des commentaires au sujet de ces philosophes exilés de force il y a 80 ans, ainsi tournés : "La Tcheka, en fait, voulait sauver la fine fleur de la pensée morale, politique, philosophique et économique russe, sinon ces derniers auraient été assassinés. Il fallait donc forcer à l'exil de ces penseurs".

 
Les russes aiment avoir leur idéologie et leur écrivain préféré. S'ils ne l'ont pas, ils deviennent furieux, d'où l'aura de haine qui entoure Soljenitsyne aujourd'hui, notamment avec le livre de Voinovic Portrait sur fond de mythe. La fille de Lydia Tchoukovskaia, Hélèna, sonne l'alarme dans un article intitulé Premier signe de vandalisme, cependant, Soljenitsyne perdurera car il est présent dans les programmes scolaires. Hélèna Tchoukovskaia écrit : "Notre société est une société d'irrespect mutuel". Je ne m'attarde pas sur Soljenitsyne, et la polémique autour de son livre 200 ans ensemble, relatant l'histoire des rapports entre juifs et russes. Il a eu tort de se présenter, dans cet ouvrage, comme un historien, ce qu'il n'est pas car il a compilé des historiens. Il aurait mieux fait, à mon sens, d'écrire un essai.

 
L'édition, aujourd'hui, est prospère, malgré l'augmentation catastrophique de la TVA sur les livres. Je pourrais en donner de nombreux exemples. Il faut  avoir en tête que, depuis 1913, l'édition russe n'a jamais été aussi variée, aussi riche, aussi prospère. Nous ne pouvons pas parler de censure de l'édition, cependant, cette floraison a ses limites et elle touche un public, évidemment, réduit. Les livres sont souvent hors de portée des bourses intellectuelles moyennes. La Russie de Poutine me semble pratiquer un "laissez faire" libéral avec quelques actions ponctuelles dans le domaine culturel, sous la houlette de Monsieur Chouitcoul, le Ministre de la Culture.

 
Le théâtre d'essai est formidablement riche à Moscou grâce à Monsieur Louchkov, celui-là même qui veut rétablir la statue de Félix Defer.

 
L'Ermitage connaît une seconde vie grâce à Monsieur Poutine. D'autres musées s'ouvrent à l'Occident comme le Musée russe à St Petersbourg, et organisent de magnifiques expositions car ils ressortent de leurs réserves des peintres auparavant interdits comme Malevitch ou Bourliouk.

 
De même le Bolchoï que l'on croyait complètement irrécupérable, se réveille enfin et confie une mise en scène à un metteur en scène expérimentaliste, Nicolas Cheïko.

 
Mais l'homme russe aime l'intimité, comme nous l'a dit le philosophe Vassili Rosanov. Ce chaos productif n'est pas vraiment le chaud manteau de Gogol. Les prix littéraires surabondent mais ils se font la guerre entre eux. Les revues anciennes ont survécu quand elles ont été bien privatisées. Une multitude d'autres apparaissent et disparaissent, Un nouveau messager de l'Europe, par exemple, reprend le flambeau de Karamsine et cette Russie se demande toujours si elle est européenne. Pour l'être, il lui faut une classe moyenne éclairée, c'est tout à fait net.

Aucun Pierre 1er ne peut revenir sur la scène et malgré le faste qui va entourer le tricentenaire de St Petersbourg à partir de mai prochain, il manque, aujourd'hui, cette classe moyenne pour soutenir l'effort culturel. Comme le dit une nouvelle revue NZ : "S'il n'y a pas encore de classe moyenne, un Homo apoliticus a succédé à l'Homo politicus". Cela rejoint ce qui a été dit avant moi : cet "Homo apoliticus" lit à la fois Fandorine et Monsieur Hexogene, il lit les remake d'histoire et les effrayants polars de la subversion venue d'en haut. Il n'est pas opposé, non plus, à la lecture de l'excellente biographie qui vient de paraître sur le ministre réformateur Stalupine, mais aucun visage ne se dessine sur la couverture. Le russe aime avoir son auteur préféré, je vous le rappelle, or aucune voie ne s'ouvre vraiment, et si nous y sommes habitués en Occident tel n'est pas le cas en Russie, d'où une sorte de nostalgie et des "donnez-nous le grand écrivain pour nous conduire comme un prophète".

 
Je terminerais en signalant le film du remarquable metteur en scène Sokourov, tourné dans les salons de l'Ermitage avec une autorisation exceptionnelle du Directeur et qui s'intitule L'arche russe. J'espère que nous le verrons non seulement à Cannes, mais aussi sur les écrans français. Cependant, la commercialisation et la diffusion de ce qui vient de Russie, dans notre pays, n'est pas évidente. L'arche russe est un film extraordinaire autour d'une fête que donne Nicolas Ier. Tourné sur une pellicule numérique, légèrement retouchée, il offre un seul plan gigantesque embrassant l'histoire russe. Un observateur étranger est présent, le marquis de Custine, avec son sourire narquois et son ironie. La fête se termine, la foule descend le grand escalier d'apparat et à ce moment-là, la caméra se tourne vers les fenêtres dans lesquelles nous apercevons une sorte de mer sous la brume et une voie off nous dit : "Enfin, nous restons entre nous."

  

Jacques BAUMEL

             Je remercie Monsieur Georges NIVAT de nous avoir entraînés ainsi sur un terrain littéraire et culturel. Je suis navré d'avoir été obligé de restreindre un peu cet exposé. Je donne la parole à Hélène CARRERE D'ENCAUSSE sur la vie religieuse.

  

La vie religieuse.

 
Hélène CARRERE D'ENCAUSSE

             Je voudrais dire trois choses à propos de la religion en Russie, d'abord, sous l'aspect de ce qu'elle est traditionnellement pour la Russie, puis dire un mot du problème de la foi et enfin parler du pluralisme religieux.

 
            La religion nationale de la Russie est la religion orthodoxe. Comme toutes les religions persécutées, la religion orthodoxe a retrouvé, après 75 ans, une raison d'être.

D'abord légale, dans la mesure où comme je l'ai dit tout à l'heure en introduction, la Russie a été amputée de son espace, elle avait été amputée durablement de sa religion. Pour un russe, le problème de sa définition en tant que russe est donc difficile, notamment quand le berceau de la Russie, Kiev, se trouve en dehors de la Russie, que St Petersbourg et avec toute une partie de l'histoire russe, représente la dernière limite car toutes les conquêtes de Pierre le Grand et de Catherine II se sont envolées et que l'Empire a disparu. La religion, en revanche, apporte un contenu. L'identité russe a toujours été compliquée à définir, c'est pourquoi la religion apparaît d'autant plus comme l'un des aspects décisifs de cette identité : un russe est orthodoxe, même s'il n'est pas baptisé.

 

I - La religion orthodoxe en Russie

             Le premier aspect de cette religion orthodoxe, qui a pesé sur le système politique, n'est pas la résultante d'un choix de la chrétienté à Byzance ou à Rome, mais un choix tout à fait délibéré de        V. Poutine. Il savait ce qu'il faisait car ce choix, politiquement, a aussi contribué à façonner le système politique russe. L'Eglise orthodoxe est une Eglise nationale autocéphale, sous la tutelle du pouvoir depuis Pierre le Grand. C'est un point fondamental : elle a été un atout et un élément du pouvoir, car elle n'a jamais été indépendante.

Le premier Romanov a été pris dans un couvent, il était le fils d'un patriarche. Le pouvoir au temps des premiers Romanov était un pouvoir partagé entre l'Eglise et l'Etat. Pierre le Grand a mis fin à tout cela : il a supprimé le patriarcat, créé une administration et a considéré que l'Eglise était un outil de l'Etat. Cette hiérarchie, vécue durablement pendant des siècles, a permis, après la période anti religieuse du pouvoir soviétique, de récupérer l'Eglise. A partir de 1941-1942, une apparente liberté lui a été accordée dans l'objectif d'en faire, aussi, un outil de politique intérieure et étrangère. Incontestablement, l'Eglise était une manifestation du supposé libéralisme du système soviétique, surtout après 1945, et un outil de politique extérieure. Elle a même servi, par exemple, pendant la période de rupture avec Tito, comme seul lien avec la Yougoslavie. C'était le canal des relations internationales.

Ainsi, lorsque la Russie renaît après 1990, le prestige de l'Eglise orthodoxe n'est pas grand. Les enquêtes et les écrits sur la coopération de l'Eglise avec les autorités policières sont nombreux. La confiance que lui prêtaient les citoyens était extrêmement mince et la notion de la culpabilité et de la responsabilité de l'Eglise orthodoxe sont très profondément ancrées. B. Eltsine a cependant cherché à lui rendre sa place. Il était hanté par la nécessité d'ancrer la Russie dans son passé pré-révolutionnaire et de retrouver les racines de l'identité russe. Il est allé assez loin dans cette idée, puisqu'il a souhaité, véritablement, restaurer un lien entre l'Eglise et l'Etat. Le dernier parlement soviétique, s'il est possible de l'appeler ainsi, comptait des prêtres élus. Ces derniers faisaient partie des catégories sociales qui avaient droit à des élus. Il est important de s'en souvenir parce que le souhait de B. Eltsine était, non seulement de rendre à l'Eglise sa place mais aussi, de placer, d'une certaine façon, les changements sous l'autorité de l'Eglise. Ce n'est donc pas un hasard si le nouveau président de Russie, depuis 1991, prête serment en présence du patriarche. La notion de séparation de l'Eglise et de l'Etat a été sauvée par les libéraux, à partir de 1993. Ces derniers ont alors véritablement convaincu B. Eltsine que, dans une démocratie moderne, il était impossible de ne pas séparer l'Eglise de l'Etat.

L'Eglise traditionnelle est, peut-être parce qu'elle a survécu pendant le régime soviétique, extraordinairement conservatrice. C'est un peu sa tragédie car elle l'était jusqu'en 1917, alors que tout un mouvement de pensée s'était développé à la veille de la Révolution. En 1917, au moment où toute la Russie tremble dans ses fondements, un concile avait pourtant eu lieu. L'étude de ce concile n'a pas encore été très poussée, cependant, il est tout à fait clair que son importance, du point de vue de la théologie et de la réflexion sur la place de l'Eglise dans la société, peut, à certains égards, être comparée à Vatican II. La Révolution a tout englouti et l'Eglise est repartie sur des bases conservatrices. Cependant, ces ferments de rénovation, de réflexion et d'indépendance de l'Eglise existent. Cela est très important pour une partie du jeune clergé qui, aujourd'hui, se tourne vers le passé dans le but d'y trouver les éléments d'une évolution de l'Eglise orthodoxe modernisée. Ceci est le premier aspect, mais on va le retrouver avec le pluralisme.

 

II - Le problème de la foi

             Le second aspect fondamental est celui de l'Eglise dans le coeur de l'homme. L'Eglise orthodoxe avait été bannie, d'une part par le système soviétique - il était de mauvais ton, alors, de fréquenter les églises particulièrement si l'on avait une position car cela pouvait condamner l'individu - d'autre part l'Eglise avait, tout de même, une réputation de coopération avec le pouvoir qui pesait lourdement sur la vision qu'en avaient les russes. Ce qui ne l'a pas empêché, tout de même, d'attirer, surtout dans les dernières années du régime soviétique, les élites intellectuelles. Un véritable mouvement en direction de l'Eglise a eu lieu, lié peut-être aussi à des personnalités exceptionnelles car il existait, en marge, un clergé exceptionnel.

Ce mouvement a véritablement marqué les années 80 et coïncide avec la Perestroïka. L'Eglise apparaît, alors, comme une sorte de symbole, partiellement du passé et partiellement de la liberté de pensée, ce qui nous a donné le sentiment d'une véritable renaissance religieuse. Jacques Baumel et moi-même conservons en mémoire les années 1988-1989, durant lesquelles on baptisait en masse toutes familles confondues. Cela donnait l'impression d'un retour aux premiers temps de la chrétienté et c'était très émouvant.

 
Depuis que le régime soviétique s'est achevé et que la vie religieuse est devenue libre, la société russe rentre dans les cadres traditionnels des sociétés modernes. Les églises ne sont pas pleines, mais nous assistons à une sorte de normalisation composée de sentiments ambigus. Tout d'abord, le sentiment que cette Eglise officielle a failli ; la confiance à son égard n'est donc pas considérable. En même temps, dans un pays où tous les repères idéologiques et moraux se sont effondrés, l'Eglise représente l'orthodoxie, le passé russe et une part de l'identité russe, mais, c'est aussi le lieu où un système moral de pensée est offert aux individus. Le communisme dessinait aux individus leurs chemins dans l'existence et c'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, même les moins croyants se précipitent vers les églises pour inscrire leurs enfants au catéchisme parce qu'ils se disent qu'il faut un système de valeurs auquel se rattacher. C'est véritablement un tremplin de salut en ce moment dans la société russe et c'est pourquoi il n'est pas possible d'identifier ceci à un mouvement de foi irrépressible émanant de la société, mais plutôt à une volonté de retrouver des repères.

 
Il est possible, donc, de porter un jugement ambigu sur cela et d'avoir le sentiment que la religiosité, témoignée par la société russe pendant les années de transition, s'efface pour faire place à un système beaucoup plus traditionnel. En même temps, je dirais qu'il existe deux phénomènes susceptibles de démontrer que l'on ne peut pas assimiler ce qui s'est passé en Russie à une sorte de mode religieuse :

- Le premier est, qu'incontestablement une vie religieuse très forte renaît autour des monastères. Or, le monachisme n'est pas un phénomène facile. Des églises se sont ouvertes partout, parmi celles rendues par l'Etat, mais aussi dans d'autres lieux comme des garages .... Un problème technique se pose, faute d'argent, pour les restaurer toutes, malgré de nombreux dons car les russes estiment que c'est leur devoir. Ouvrir un monastère, c'est tout à fait autre chose, c'est un témoignage de foi profonde et de volonté véritable d'aller vers un christianisme plus épuré et plus profond.

- Le second phénomène est très intéressant car il ne concerne pas, dirais-je, des élus en chemin vers Dieu via le monachisme. C'est un phénomène   populaire : la formidable vogue des choeurs religieux. Ces derniers se multiplient autour des églises. Ces activités représentent un lien avec toute une tradition spirituelle extraordinairement répandue en Russie et témoignent, véritablement, de quelque chose qui se situe en dehors des cadres officiels organisés par l'Eglise. Ce mouvement spontané en est d'autant plus intéressant.

Aussi, s'arrêter à la seule fréquentation des églises n'est pas suffisant, ces deux indicateurs d'une spiritualité renaissante nous permettent d'avantage de nous approcher de la vérité.

 
Avant d'aborder le problème du pluralisme, je voudrais m'arrêter un instant, sur un problème difficile auquel l'Eglise va être confrontée. Des églises ouvertes, il y en a partout. L'exemple le plus spectaculaire est la reconstruction de l'Eglise du Sauveur par Monsieur Louchkov qui, par ailleurs, avait aussi souhaité remettre la fameuse statue, évoquée par M. Nivat, à sa place. L'Eglise du Sauveur avait été minée sous le régime soviétique et pour la réparer, cet homme est allé prendre à la gorge tous les grands mafieux et leur à dit : "Cher ami, vous êtes un mauvais individu, mais Dieu vous pardonnera bien des choses si vous aidez à reconstruire l'église !" Voyez combien les jugements simples peuvent, en général, être superficiels sur ce pays ! Le problème ne réside pas dans le nombre des églises mais dans la qualité du clergé car, après 75 ans, il n'existe presque plus de mémoire religieuse. Il n'y a donc plus de connaissances. Or, aujourd'hui, il faut former des prêtres en quantité. Les vocations sont nombreuses mais qui va les former ? Le nombre de séminaires était absolument microscopique sous le régime soviétique. De plus, le niveau de compétences religieuses nécessaire pour faire un bon prêtre, surtout dans une société qui en a besoin, est élevé, or les formateurs manquent. Aussi, toutes ces vocations ne sont pas portées par un enseignement suffisant. La Russie va donc devoir traverser une période compliquée avec un clergé vite et, probablement, mal formé, insuffisant, qui ne correspond ni aux aspirations sociales ni à la nécessité, mais qui ne peut faire autrement.

 

III - Le pluralisme religieux

             Dernier point, celui du pluralisme, un problème, aujourd'hui, tout à fait aigu. La Russie est un pays orthodoxe, c'est sa religion nationale, mais en même temps, c'est un pays de pluralité de religions chrétiennes et non chrétiennes tout à fait remarquable. Il existe quatre grands groupes : le groupe musulman, important à l'intérieur de la Russie, les groupes catholique et protestant et une communauté juive.

 
            Avec les musulmans - vieille affaire russe - une cohabitation, qui n'a pas toujours été facile, existe depuis trois siècles. Sous Pierre le Grand, il y avait ce que l'on appelait des comptoirs de conversion. On kidnappait les enfants et on les convertissait d'autorité. Ces comptoirs ont été supprimés sous Catherine II ; depuis lors la Russie vit, à peu près paisiblement, avec ses musulmans. La cohabitation a véritablement existé. Aujourd'hui, c'est sur un fond plutôt national que les différences s'opèrent. Le régime soviétique avait traité l'Islam comme il a traité la religion orthodoxe, avec aussi peu d'égards. Aujourd'hui, et le Tatarstan en donne l'exemple, le Président, qui est un homme intelligent et pondéré, considère que l'Islam fait véritablement partie de l'histoire et du patrimoine des Tatares. Nous assistons donc à la merveilleuse reconstruction de la Grande Mosquée de Kazan, là où avait été construite une cathédrale orthodoxe. C'est ainsi la force respective des communautés qui s'exprime à travers ces programmes de construction des édifices religieux. La construction de la Grande Mosquée est, aujourd'hui, un signe de revanche des musulmans sur Ivan le Terrible qui avait balayé la Mosquée de Kazan. Le nombre de mosquées détruites après la victoire sur Kazan fût énorme. Ceci n'illustre pas un conflit religieux mais plutôt une reconquête historique et cela ne facilite, ni la vie religieuse, ni la vie intercommunautaire. Néanmoins, ni l'Eglise orthodoxe, habituée à une courte pratique de tolérance, ni l'Etat russe ne s'y opposent : les Tatares veulent faire cela, ils le font et tout le monde s'en accommode parfaitement.

 
            Le problème est beaucoup plus compliqué avec la religion catholique car il fait référence à la vieille querelle entre catholiques et orthodoxes. Les catholiques, dont la Russie a hérité, venaient largement des parties de la Pologne récupérées par la Russie. Les relations, forcément, n'étaient pas simples, puisque cette intégration des catholiques dans l'Etat russe a été, généralement, le fruit de conquêtes. Ce qui rend l'amitié entre les deux religions extrêmement difficile. On peut dire que, sous le régime soviétique, le catholicisme n'a pas bénéficié de plus de tolérance mais, depuis 10 ans, la religion catholique jouit d'un certain crédit dans la population croyante de Russie, tout simplement parce qu'elle ne s'est pas compromise avec le pouvoir soviétique. Ainsi, d'une certaine façon, le catholicisme apparaît comme une religion qui ne compose pas avec l'Etat parce que ce n'est pas une religion de l'intérieur de l'Etat. D'où une incontestable séduction du catholicisme qui s'est développée dans des régions où il y avait des écoles catholiques et notamment en Sibérie. Catherine II avait accueilli les jésuites à bras ouverts lorsqu'ils avaient été interdits en France.

Les jésuites travaillent en ce moment en Russie car, pour eux, c'est tout à fait capital, la Russie est l'un des lieux privilégiés vers lequel les portent leurs sentiments. Je le sais parce que je me suis battue sur l'histoire de Saint Georges. Un provincial m'a dit : "Vous savez, votre Saint Georges, c'est la Russie,   l'avenir !" Un certain nombre de jésuites enseignent déjà et font des cours de théologie à la hauteur des besoins. Jusqu'à présent, cela allait à peu près, malgré ce moment un peu fâcheux de 1992, où le Saint Père, en général, mieux inspiré, a eu cette phrase malheureuse : "La Russie est pour nous, désormais, une terre de mission", ce qui a fait frémir les orthodoxes qui ont répondu que : "baptisés depuis 1 000 ans, en général, on n'est pas une terre de mission." J'en ai parlé avec le Saint Père qui a beaucoup regretté cette intervention. Il semble que, manifestement, quelqu'un lui ait glissé cette phrase et que, dans un moment d'inadvertance, il l'ait répétée. Il l'a très bien compris car, il est beaucoup trop subtil pour dire cela. Il n'empêche que, depuis ce moment-là, un petit poison s'est glissé dans les relations, non plus entre catholiques et orthodoxes, mais entre les autorités russes, l'Eglise de Russie et le Vatican.

L'idée est tout de même qu'il y a une volonté de reconquête. Cette volonté a pris un tour que l'Eglise orthodoxe accepte extrêmement mal, d'autant qu'elle est sur la défensive face à l'Eglise catholique. Elle sait bien que, hélas, ceci est lié à son attitude en tant qu'Eglise officielle entre les années 40 et 92. Elle a donc le sentiment d'assister à une tentative de "catholicisation" de la Russie. Après tout, le Saint Père ne cache pas qu'il aspire à l'unité des églises avant de mourir or, l'unité des églises passe par la reconnaissance, du point de vue du Saint Père, de la primauté de Rome.

C'est donc une situation compliquée, même si cela est, encore une fois, plus subtil qu'il n'y paraît, empoisonnée par la transformation, tout à fait récente, des sièges apostoliques en évêchés de Sibérie. Je suis allée, il y a moins de quinze jours, voir l'évêque et l'archevêque orthodoxe de Novossibirsk. L'évêque est au bord de la crise de nerfs, il m'a dit : "Nous sommes rentrés dans les persécutions et nous nous retrouvons dans la période où on chassait les prêtres". Et ce n'est pas faux : on leur refuse des visas, etc. Un conflit s'est véritablement développé, très nuisible dans un moment où la société, s'intéresse à ce qui se passe dans les églises. L'archevêque orthodoxe, contrairement à l'évêque, n'a pas un visage d'ascète mais de patriarche bon vivant et sa colère est moins visible. Il enrobe tous les problèmes et il m'a dit : "Tout cela, ce n'est rien du tout mais il ne faut pas qu'ils essaient de convertir". Une certaine compétition existe donc bien entre les écoles catholiques, qui sont remarquables, et les collèges orthodoxes. L'enseignement religieux prend une place assez importante. Ainsi, les conflits religieux, éducatifs et culturels se rencontrent pour produire, tout à coup, une crise extrêmement sérieuse. Le patriarcat de Moscou est sur la défensive parce qu'il craint cette séduction du catholicisme, mais aussi le conservatisme de son patriarcat ; même s'il existe, chez les prêtres, des îlots de grande modernité et de grande réflexion sur les voies nouvelles que l'Eglise doit suivre, le patriarcat est conservateur face à une Eglise catholique qui a évolué et dans une société qui, elle aussi, cherche les voies de l'évolution. Il y a, vraiment là, un conflit fondé, largement, sur cette incapacité de l'Eglise orthodoxe à évoluer et à s'ouvrir au monde moderne.

 
            Pour finir, j'aimerais poser la question de l'attitude du Président russe. Il me semble, et je m'avance prudemment parce que c'est à la fois intuitif et factuel que, dans cette affaire, le Président russe pense qu'il faut s'accommoder avec le Vatican. Dans son choix général d'apparaître en homme ouvert à l'Ouest, il considère que cette querelle - tout en étant profondément patriote, car son patriotisme est incontestable, pour lui ce qui est russe est russe et il se présente en grand orthodoxe croyant - avec le Vatican est tout à fait inacceptable. Il semble tout à fait partisan de la venue du Saint Père en Russie, même si cette dernière se heurte à des difficultés qui semblent, désormais, insurmontables. Rien n'est jamais insurmontable dans ce domaine-là. Il semble, aussi, qu'il souhaiterait faire évoluer la situation, à la fois en allant à contresens de l'idée que la Russie est un pays figé sur le passé et sur l'intolérance (car il existe un réel problème d'intolérance face à ces évêchés) et qu'en même temps, il se dise que c'est peut-être l'occasion de contraindre l'Eglise orthodoxe à évoluer. Il n'intervient pas dans la vie de l'Eglise, même s'il manifeste une attention formidable à toutes les cérémonies religieuses.

Autour de ce débat religieux et du problème du pluralisme, nous voyons combien la religion a pris, aujourd'hui, une part importante. C'est un creuset des contradictions et des problèmes que l'on trouve en Russie, au coeur de toutes les questions que nous pouvons nous poser. Je crois donc qu'il faut observer la manière dont évoluent des questions comme les rapports entre russes et musulmans et, de même, entre la Russie et le Vatican.

  

Jacques BAUMEL

             Après ce brillant et passionnant exposé d'Hélène CARRERE D'ENCAUSSE, se termine la première table ronde. Je passe donc immédiatement la présidence à l'Ambassadeur FROMENT-MEURICE.

 

LA SITUATION ECONOMIQUE

 SEM Henri FROMENT-MEURICE

             Mesdames, messieurs, nous allons donc commencer la table ronde sur la situation économique, ce qui veut dire que nous allons redescendre des hauteurs de la spiritualité et de la culture, pour nous diriger vers les réalités les plus terrestres.

            La situation économique sera traitée par cinq intervenants de très haute qualité, comme vous pouvez le constater. Je vais donner la parole à Monsieur Jacques SAPIR, l'un des économistes les plus informés des réalités russes et, auparavant, des réalités soviétiques. Il est directeur d'études à l'école des Hautes Etudes en Sciences Sociales et il a écrit de très nombreux articles et livres, récemment encore, je lisais de lui un très important article dans le Monde. Vous allez traiter, Monsieur SAPIR de l'économie de marché.

            A ce propos, pour une fois, l'Union européenne a devancé les Etats-Unis en décernant à la Russie le label d'économie de marché. Alors, est-ce justifié ?

  

Vers léconomie de marché ?

 
Jacques SAPIR

             C’est effectivement la question dont je voulais vous entretenir puisque, désormais, l’économie pourrait s’apparenter à l’épicerie : nous sommes dans une logique de label. En fait, je crois que la question de savoir si nous sommes en présence des mécanismes de marché dans l’économie russe a été tranchée ces dernières années, d’abord par la manière dont la crise de 1998 s’est déroulée, puis par celle dont la Russie est sortie de cette crise. De ce point de vue, il ne fait pas de doute, pour moi, que l’économie russe est une économie de marché et elle l’était, bien avant qu’on lui attribue ce label. La vraie question est de savoir s'il s’agit d’une économie de marché efficace. Les marchés présents jouent-ils bien leur rôle ?

 
La Russie est une économie de marchés, cependant, ces derniers ne sont pas efficients. Cette situation n’est pas due, comme on a pu le croire ou le laisser dire, au maintien d’une certain nombre de réglementations. J’ai trouvé - je l’ai dit, l’ai écrit et je me suis exprimé souvent en public sur ces questions - tout à fait erroné cette sorte de procès fait au gouvernement russe sur la question du maintien d’un double prix de l’énergie. Après tout, les prix de l’énergie sont restés réglementés et fort différents des prix du marché mondial en France pendant plusieurs décennies, après 1945, et nul ne doutait, pourtant, que l’économie française fut une économie de marché.

            On a donc cherché de mauvaises querelles au gouvernement russe et, ce faisant, on n’a pas regardé, me semble-t-il, avec suffisamment d’attention les vrais problèmes qui continuent d’exister. Car, si comme je vous l’ai dit, l’économie russe est une économie de marché, c’est une économie qui a connu une croissance extrêmement importante ces dernières années, en fait, depuis le krack de 1998. L’industrie se réveille, d’abord dans les industries de consommation depuis novembre 1998. Pourtant, cette croissance est très loin d’avoir effacé les effets de la dépression antérieure et la Russie n’a toujours pas retrouvé, en termes de PIB et de richesse de ses habitants, le niveau qui était le sien avant le début de la transition, ce qui, évidemment, pose un certain nombre de problèmes.

 
            Alors, pourquoi les marchés en Russie ne sont-ils pas efficients ? Ou pourquoi ne jouent-ils pas leur rôle ? Je n’entrerai pas dans des débats théoriques sur la question des efficiences de marchés. Il y a essentiellement trois raisons à cela.

 
            La première est que les institutions, qui conditionnent toujours et partout l’efficacité des marchés, ne sont pas en place. Il faut savoir que, pour qu’un marché fonctionne, pour qu’il joue le rôle que les économistes attendent de lui, pour qu’il soit, pour reprendre le langage de ma profession : "un mécanisme d’allocation optimal des ressources", en tout cas qu’il aboutisse à une allocation des ressources qui soit plus avantageuse qu’un autre système, il nécessite des institutions. Ces institutions, ce ne sont pas seulement des lois, des règles, ce sont aussi - on l’oublie trop souvent - des organisations qui sont là pour faire respecter ces lois et ces règles et punir, le cas échéant, les contrevenants. Ainsi, il n’y a pas beaucoup de sens à avoir un nouveau code fiscal, fut-il le meilleur du monde, quand on n’a pas suffisamment de fonctionnaires du fisc ou quand ces derniers sont trop mal payés pour faire leur travail correctement. Cela n’a pas beaucoup de sens d’avoir un ensemble de codes et de dispositions légales en ce qui concerne le règlement des contrats, le droit des transactions, si les tribunaux ne sont pas capables de travailler, tout simplement parce qu’ils manquent de personnel, parce que ce personnel n’est pas formé, ou encore parce que ce personnel est tellement mal payé qu’il préfère recevoir des pots de vin et rentrer dans des logiques de corruption, tout simplement parce qu’il faut bien vivre dans ce pays. Je crois qu’aujourd’hui, l’ensemble des organisations internationales et des partenaires internationaux de la Russie en ont pris conscience. C’est un peu tard, la question aurait dû être posée dès 1992 et 1993, mais enfin, mieux vaut tard que jamais.

 
            Second problème qui limite très fortement l’efficacité des marchés : l’incertitude. Elle est, pour partie, liée à une question d’institutions, mais aussi très largement, à l’inexistence, ou en tous les cas, aux fluctuations de la politique économique et au manque d’instruments réellement efficaces pour cette dernière. Je donne un exemple : si vous désirez investir en Russie, vous allez donc immobiliser du capital pour une période relativement longue et pour une vision claire de votre rentabilité, il faut que vous ayez des informations sur l’évolution du taux de change réel car, si le rouble devient fortement surévalué, comme cela avait été le cas juste avant la crise de 1998, alors, il est plus rentable d’exporter vers la Russie que de produire en Russie. Cela veut dire aussi que vous avez besoin d’informations sur l’évolution de vos coûts, c’est-à-dire de connaître quels seront les prix de l’énergie interne, qu’il s’agisse des hydrocarbures ou de l’électricité, pour les quatre ou cinq années à venir. De ce point de vue-là, une politique volontariste du gouvernement, que ce soit en matière de contrôle du taux de change ou pour afficher une politique des prix dans le domaine d’un certain nombre de biens stratégiques et en particulier de l’énergie, fait partie des conditions nécessaires de réduction de l’incertitude pour des investisseurs.

Ce que je viens de vous dire peut s’étendre à toute une série d’autres problèmes. Aujourd’hui, le manque d’informations ou, au contraire, la trop grande multiplication d’informations contradictoires, dont on ne possède pas les éléments pour les évaluer et les trier, paralysent la décision des agents économiques sur un marché. En fait - et cela tous les économistes qui ont un peu travaillé sur les problèmes de psychologie expérimentale et d’économie cognitive le savent bien - les agents économiques ne peuvent traiter, dans un certain temps, qu’un nombre limité d’informations. C'est donc la tâche des autorités publiques de réduire l’incertitude pour que les agents puissent travailler correctement.

 
            Il existe une troisième raison. J’ai commencé par les institutions : il y a des lois et des règlements à changer, à faire évoluer, à moderniser, et des fonctionnaires à former, peut-être à recruter et sûrement à mieux payer et, en ce qui concerne les problèmes d’incertitudes, là encore, cela reste du ressort des autorités gouvernementales, et là, nous avons un troisième problème. Très souvent, les conditions d’existence même des mécanismes de marché ne sont pas présentes. Dans toute une série de situations économiques, au niveau national comme au niveau régional, nous sommes en présence, soit d’une offre rigide, soit d’une demande complètement rigide. Il n’y a pas de substituabilité des produits et les délais sont incompressibles entre certaines décisions et leurs effets, nous sommes donc en présence de situations dont les économistes savent qu’elles sont contradictoires avec l’usage du marché. Il n’y a pas de plus grande erreur que de demander au marché de faire son travail là où il n’est pas adapté, ou plus précisément, c’est une très grande erreur de croire que le marché peut tout faire dans toutes les conditions, par exemple : la fameuse réforme, toujours promise, toujours repoussée - et on peut facilement le comprendre - de ce que l’on appelle en Russie, l’économie locale communale.

Il s’agit, en fait, du problème des municipalités et de la fourniture de l’énergie. Une manière d’aborder le problème consiste à dire : "Il n’y a pas de solutions parce que les prix sont trop bas. Relevez les prix, les consommateurs, qu’il s’agissent des entreprises ou des ménages feront des économies et nous aurons progressivement une meilleure allocation des ressources". C’est une vision que l’on pourrait accepter d’un étudiant en première année, mais certainement pas de professionnels. Pour l'essentiel, en effet, le problème dans cette sphère de l’économie locale communale, est le mauvais état des infrastructures. Ainsi, aujourd’hui, quand un ménage russe utilise 1 kwh, il a fallu, pour le lui fournir, en produire entre 2 et 2,5. Voici une image des gaspillages dus au fait que les infrastructures de cette économie n’ont pas été entretenues, encore moins renouvelées, depuis plus de dix ans. Dans ces conditions, si vous augmentez les prix, vous condamnez les gens à mourir de froid et les entreprises à ne plus pouvoir travailler. Vous obtenez donc, l’inverse de ce que vous vouliez. A chaque fois que les prix ont été augmentés, des chaînes d’impayés ont été crées. Or, faire fonctionner une économie de marché avec des chaînes d’impayés ne me semble pas la chose la plus intelligente. Pour que des mécanismes de marché puissent se mettre en place, il faudra, avant tout, procéder à ces investissements nécessaires qui, en réduisant la part des gaspillages, permettra progressivement d’augmenter le prix du kilowattheure sans exercer une pression insupportable sur le budget des entreprises ou des ménages.

            Trois problèmes donc, pour faire fonctionner les marchés : des institutions, de l’action gouvernementale, une vraie politique définie et enfin, des investissements.

 
            Nous arrivons, à ce que j’appelle le paradoxe central de la transition en Russie et de la situation actuelle de l’économie russe.

            Le mode adapté au développement des marchés, en Russie, a très souvent été la cause de leur propre inefficacité. C’est par la manière dont on a cherché à implanter le marché en Russie que l’on en a, si ce n’est détruit les bases, en tout cas, très profondément ébranlé les fondements. Je vais développer cette idée autour de trois thèmes.

 
            Le premier, est la question de la légitimité des institutions. Il est, certes, très important de discuter sur les textes de lois de sorte à aboutir, que ce soit pour le code fiscal ou d’autres éléments de juridiction économique, à des législations en harmonie, d’abord avec les législations internationales, mais aussi, vis à vis des problèmes de la Russie. Cependant, il n’est pas une loi ou un règlement qui puisse fonctionner, si les autorités qui sont censées les faire appliquer ne sont pas considérées comme légitimes. Le fait qu’une loi ou qu’un règlement existe n’a jamais suffit à le faire respecter. Il y a donc un problème central : la légitimité des autorités. Or, cette dernière a été gravement mise en cause entre 1991 et 1998, au travers de deux processus fondamentaux.

Le premier a été celui d’une contraction non maîtrisée des budgets publics, se traduisant par le fait que l’Etat a manqué à sa parole régulièrement, en particulier dans le domaine de la rémunération des fonctionnaires. Cela ne sert à rien de se lamenter sur la corruption des fonctionnaires, ou sur la mafia, quand on a tout fait pour les créer car la manière dont a été géré le budget de la Russie, entre 1992 et 1998, a permis à la corruption de se déployer et de se substituer à un Etat défaillant.

            Deuxième élément : la manière dont la privatisation a été effectuée. Personne ne doute qu’il fallait privatiser, cependant, quand les privatisations tournent au vol organisé - du point de vue même de la loi russe, sans parler des lois occidentales - c'est une catastrophe. La Cour Fédérale, présidée par Monsieur STEPACHINE a montré que 70 % des privatisations étaient illégales car elles avaient été faites en contradiction avec les textes de loi existants. On sait très bien que ces illégalités ne sont pas simplement formelles car il s'agissait de servir un certain nombre de personnes. Dans ces conditions, comment s’étonner que les sondages, y compris les plus récents, montrent que la majorité de la population russe n’est toujours pas réconciliée avec la privatisation des grandes entreprises ? A partir de ce moment-là, la menace d’une perte de crédibilité du système est constamment posée. La manière dont on a géré le budget et celle dont on a privatisé ont durablement affaibli les conditions de fonctionnement d’une économie de marché. L’un de mes collègues russe, qui est aujourd’hui le Vice-président de l’Académie des sciences a cette formule : "Nos libéraux ont fait bien mieux que tous les marxistes et les bolcheviques. Ces derniers, en 50 ans, ne nous ont pas convaincus du communisme, mais les libéraux, en 5 ans, nous ont dégoûtés du capitalisme."

Le deuxième problème, est un problème de rythme et je le résumerai sous la formule suivante : "Qui va trop vite, souvent recule". Ce problème de rythme n’est pas seulement la question de ce que l’on a appelé en 1992, "la thérapie de choc", mais essentiellement le fait - et on l’a vu à partir de 1993 - que pour se donner les moyens d’avancer rapidement dans la voie des réformes, y compris avec les résultats que j’ai indiqués tout à l’heure, le pouvoir russe a pratiqué, ce que j’appellerais par euphémisme, "l’exercice minoritaire du pouvoir". Cet exercice est la manière la plus sûre de provoquer une défiance massive vis à vis des institutions et des instruments qu’un gouvernement met en place. De ce point de vue-là, les choses n'ont commencé à évoluer, en particulier dans le domaine du troc, qu’à partir du moment où sont arrivés au pouvoir des personnes qui ne l’ont plus pratiqué, d’abord, M. Primakov, puis, dans un deuxième temps, V. Poutine.

 
            Troisième point : le gouvernement a trop souvent confondu crédibilité vis à vis de l’extérieur et crédibilité intérieure, convaincu que la crédibilité extérieure pouvait se construire au détriment de la crédibilité interne. En réalité, une politique n’est crédible, pour des investisseurs ou des financiers internationaux, que si l’on pense déjà qu’elle est crédible pour sa population. Si l’on pense l'inverse, on peut imaginer qu'à tout moment, cette politique peut être renversée. Cette confusion entre crédibilité interne et externe a été l'une des plus graves erreurs qui ont été commises ces dix dernières années.

 
            En conclusion, je dirais, qu’aujourd’hui, la tâche principale consiste à essayer de rendre les marchés qui existent en Russie efficaces, que cela passe par une reconstruction de l’Etat, par une politique moins libérale qui n’hésite pas à encadrer un certain nombre de secteurs - de ce point de vue-là, le débat actuel en Russie sur la gestion des ressources naturelles est important - enfin, par une vraie politique d’investissement et la mise en place des instruments permettant ces investissements.

            Cependant, tout ce que je viens de vous dire, en tant qu’économiste, n’aura de sens que si l’on a, au préalable, résolu les problèmes politiques. Seul un gouvernement s’appuyant sur un Etat légitime et crédible auprès de sa propre population pourra mettre en place une telle politique sans faillir. En fait, il n’est, en Russie comme dans bien d’autres pays, d’économie que politique.

  

SEM Henri FROMENT-MEURICE

             Merci beaucoup Monsieur SAPIR. Après ce tableau un peu sombre sur la situation de l’économie russe, je passe la parole à Maître Jeffrey HERTZFELD, Chairman of the Board du grand cabinet d’avocats d’affaires Salans. Depuis des décennies, Maître, vous êtes en relation avec la Russie et vous avez pu observer, de très près, les possibilités qui s’offrent, ou non, aux investisseurs étrangers, de travailler en Russie. Le fait est que la Russie, aujourd’hui, reçoit peu d’investissements étrangers si on compare ce volume à celui que reçoivent des pays infiniment plus modestes comme, par exemple, la Hongrie. Vous allez pouvoir nous dire si, malgré tout ce que vient de dire Monsieur SAPIR, le climat, aujourd’hui en Russie, est assez favorable pour que les investisseurs étrangers s’y risquent.

  

Les réformes juridiques et l'Etat de Droit

 
Jeffrey HERTZFELD

             Monsieur l’Ambassadeur, je vous remercie pour l’opportunité de parler aujourd’hui devant cette assemblée distinguée du cadre juridique et fiscal de l’activité économique en Russie, la question étant de voir si ce cadre est satisfaisant du point de vue de l’investisseur étranger.

Il n’est pas exagéré de dire qu’un travail législatif extraordinaire a été accompli en Russie au cours de ces quinze dernières années, en vue de construire une économie de marché fondée sur les principes d’entreprise privée. Le pays a fait un grand chemin en peu de temps. Cette révolution législative, est en fait une histoire en trois phases distinctes.

 
La première phase était la perestroïka de M. Gorbatchev. Lorsqu’en janvier 1987, pour la première fois depuis la Nouvelle Politique Economique des années 1920, l’Union soviétique s’est ouverte à l’investissement étranger, il n’était pas du tout évident que l’investissement privé, et a fortiori l’investissement privé étranger, pourrait survivre dans un pays où des notions telles que "capital privé", "libre entreprise" et "bénéfices" étaient contraires à l’ordre public établi. Pendant cette période (appelée Perekhodnyi périod ou période de transition), je me souviens d'avoir participé à une réunion à Moscou, de la Commission Abalkine mise en place par le Premier Ministre M. Ryzhkov, ayant pour mission d’adapter la législation soviétique au nouveau contexte. La Commission a établi un programme impressionnant de réformes législatives qui devaient être adoptées au cours des cinq années suivantes. Peu après, Monsieur Shataline, conseiller du Président Gorbatchev, recommandait d’accélérer encore les travaux et de réaliser cette transformation radicale en 500 jours. En fin de compte, l’Union soviétique ne disposait même pas de 500 jours avant sa dissolution fin 1991, laissant la Russie avec un cadre juridique incohérent, une mosaïque de lois anciennes et nouvelles, confuses et contradictoires. Un tel contexte ne pouvait clairement pas inspirer confiance aux investisseurs étrangers. Seuls certains investisseurs courageux étaient donc prêts à affronter les incertitudes majeures issues de cette situation et ceci dans le but de se positionner, au plus tôt, sur cet énorme et nouveau marché. Un de mes clients, les restaurants McDonald's, a fait partie de ceux qui ont pris ce risque et qui ont réussi. McDonald's a aujourd’hui 50 restaurants  et une usine de traitement à Moscou, ainsi que 50 autres restaurants disséminés dans une douzaine de villes en Russie. Et, leur exploitation est très rentable. Mais, cette stratégie ne pouvait être celle de tous. Chaque société doit faire sa propre évaluation des risques et des opportunités.

 
            La "phase deux" débute avec la dissolution de l’Union soviétique et s’achève avec la crise financière russe d’août 1998. D’un point de vue juridique, il s’agit d’une période d’activité législative intense au cours de laquelle, beaucoup de lois fondamentales ont été adoptées, pour créer le cadre nécessaire à une économie de marché. Les deux premières parties du Code civil ont été adoptées, une oeuvre remarquablement bien conçue et dont Napoléon, lui-même, aurait été fier. Une loi sur les sociétés par actions et une loi sur les sociétés à responsabilité limitée ont également été adoptées durant cette période et elles constituent, aujourd’hui, les instruments juridiques de base pour tout activité industrielle et commerciale en Russie. En outre, et pour la première fois, une législation anti-monopole a été élaborée et mise en place, afin de prévenir les abus de positions dominantes sur le marché. Imaginez une telle innovation dans un pays où toute activité était encore un monopole d’Etat seulement quelques années auparavant !

Une Commission Fédérale de Valeurs Mobilières a été créée afin de réglementer la négociation de titres en bourse, en même temps que des bourses commençaient à être créées. Et enfin, une législation sur les faillites a été adoptée, une autre "première" en Russie.

Parallèlement, la Russie a commencé la privatisation rapide d’une grande majorité de ses entreprises d’Etat, y compris la plupart de celles du secteur des ressources naturelles. La manière dont ces privatisations ont été réalisées fera, sans doute, longtemps, l’objet d’un long débat. Le processus a clairement privilégié la rapidité sur la transparence et l’opportunisme sur le droit. Cela a conduit à l’émergence de riches et puissants oligarques russes qui, partis de rien, sont devenus les principaux actionnaires d'énormes conglomérats, à la tête de gigantesques ressources naturelles, banques, médias et autres secteurs économiques clés du pays. Sous Eltsine, les oligarques sont devenus "le pouvoir derrière le trône" et se sont considérés comme au-dessus de la loi. Nombreux sont les investisseurs étrangers qui ont participé à des joint ventures avec les oligarques, à cette époque et qui l’ont regretté par la suite.

Il devenait évident qu’il existait un monde de différences entre le Droit et l’Etat de droit en Russie. Les violations flagrantes des lois et leur inapplication par la bureaucratie ont donné, à la Russie, la réputation d’un pays au "capitalisme sauvage". Les types d’abus rencontrés sont trop nombreux pour être énumérés ici. A titre d’exemple, on peut citer notamment :

·                  La dilution de la participation des actionnaires minoritaires (par des émissions de nouvelles actions en faveur des sociétés contrôlées par l'actionnaire dominant).

·                  Le démembrement d’actifs (lorsqu'un actionnaire dominant cède les actifs de la société à une autre société qu'il contrôle pour un prix inférieur à leur juste valeur).

·                  L’abus du transfer pricing pour réaliser des bénéfices ailleurs que dans la société à laquelle ils appartiennent.

·         Des conflits d’intérêts des dirigeants.

·         La tenue d’assemblées d’actionnaires dans des lieux éloignés et sans notification appropriée, afin de prendre des décisions préjudiciables aux actionnaires minoritaires sans leur participation.

Souvent, les officiels gouvernementaux, agissant sous l’influence de la corruption, de la contrainte ou de conflits d’intérêts, ont ouvertement ou secrètement soutenu de telles conduites. Après tout, peut-on réellement s’attendre à ce que le Gouverneur d’une région, qui siège au conseil d’une société privatisée, ne favorise pas les intérêts de sa propre société ? Et ce n’est pas un cas hypothétique.

Malheureusement, les tribunaux russes n’ont pas, non plus, appliqué strictement le droit lorsque de tels abus étaient portés à leur connaissance. En fait, les tribunaux russes, comme la bureaucratie, ont souffert d'un degré élevé de corruption ainsi que d'une bonne dose d'incompétence. Il y a quelques années, j’ai obtenu une sentence arbitrale, à Stockholm, pour un de mes clients, à l’encontre d’une raffinerie de pétrole russe. La Russie est membre de la Convention sur la Reconnaissance et l’Exécution des Sentences Arbitrales Etrangères et elle est tenue de faire appliquer une telle sentence sur son territoire. Pourtant, le juge local a rejeté la demande d’exequature, au motif que la société mère de la raffinerie avait conclu, des contrats d’approvisionnement de certains produits pétroliers, avec le ministère de la Défense, si bien que l’application de la sentence arbitrale mettait en danger la sécurité nationale. Il s’agissait d’un mépris flagrant des obligations posées par la Convention. Heureusement, la Cour Suprême Russe a annulé la décision en appel et, après une année d’efforts, l’exequature de cette sentence a finalement été obtenue. Mais toutes les affaires ne se terminent pas aussi bien. En observant le cadre juridique à la fin de cette deuxième phase, il me semble juste de dire que, malgré l’adoption de très bonnes lois, le système était, en réalité, dépourvu de transparence et de justice dans sa mise en oeuvre. Cela a eu un impact défavorable sur les investisseurs étrangers habitués à ce que les règles du jeu soient respectées, ainsi que sur l’entrepreneur russe moyen qui ne disposait pas du pouvoir absolu de l’oligarque. Ajoutez à cela, un système fiscal confiscatoire et un gouvernement instable, l’environnement était clairement peu attractif pour l’investissement étranger. Et, comme Monsieur l’Ambassadeur l’a dit, le niveau d’investissement directs en Russie est d'ailleurs resté très bas pendant toutes les années 1990.

 
            Passons maintenant à la phase trois, qui s’étend de l’après-crise financière de 1998, à l’arrivée de Monsieur Poutine et jusqu'à aujourd'hui.

            Il va sans dire que les mois qui ont suivi la défaillance de la Russie quant au règlement de sa dette souveraine et de la dévaluation du rouble, n’auraient pas offert un environnement propice à l’investissement étranger, même si la qualité du cadre juridique avait été excellente. Quoi qu’il en soit, l’impact négatif de la crise sur l'intérêt des investisseurs étrangers semble avoir été d’une durée remarquablement courte. A notre bureau de Moscou, nous avons constaté un timide retour des investisseurs, dès le début de l'année 2001. Depuis, la tendance s’est accrue. Beaucoup de clients, qui avaient abandonné des projets en cours de discussion en 1998, sont, aujourd’hui, prêts à réouvrir leurs négociations. Bien entendu, cela ne tient pas seulement à la qualité du système juridique. D’autres facteurs jouent également un rôle important ; la stabilité politique, les tendances du marché, la viabilité financière du projet lui-même et l’existence, ou non, de meilleures opportunités d’investissement ailleurs. Ceci dit, avec l’arrivée au pouvoir du Président Poutine, il est vrai que nous avons assisté à une sorte de deuxième génération d’activité législative qui a amélioré, de façon significative, le cadre juridique et fiscal des investissements en Russie.

 
            Dans le temps qui me reste, je souhaite identifier quelques points clés de ces réformes récentes.

            Il faut d’abord mentionner la réforme fiscale. Le système fiscal russe, adopté au début des années 1990, était, comme Monsieur Sapir l'a dit, un échec. Il ne générait pas suffisamment de revenus pour l’Etat. La charge fiscale effective était si lourde et le service fiscal si arbitraire et corrompu que beaucoup de contribuables estimaient que le respect de la loi était plus onéreux que les conséquences éventuelles de son non-respect ; ils ne faisaient donc, aucun effort pour payer leurs impôts. A mon sens, la catastrophe financière d'août 1998 est directement liée à la faiblesse des encaissements d’impôts en Russie. Au cours des deux dernières années, les parties essentielles d’un nouveau Code fiscal, portant sur les principales taxes russes, ont été promulguées. Le Code a été rédigé sur le modèle des lois des pays de l’OCDE, et contrairement à la loi antérieure, il permet, par exemple, de déduire les frais professionnels courants avant d’arriver au revenu imposable. Par ailleurs, l’impôt sur les revenus des sociétés a été réduit au taux raisonnable de 24 %. Et pour les particuliers, la Russie est quasiment devenue un paradis fiscal, avec un taux d’imposition maximum de 13 %. De ce fait, les contribuables sont, à présent, beaucoup plus disposés à payer leurs impôts ce qui entraîne une hausse des revenus fiscaux. Cela profite donc au pays tout entier et contribue à améliorer le climat général de l'investissement.

 
            Il faut également mentionner une autre réforme fondamentale : le nouveau Code foncier. Pendant près d’une décennie, la Douma n’a pas voulu traiter de la question, jugée trop sensible, du droit de propriété privée sur la terre russe. Finalement, l’année dernière, un Code foncier a été adopté, reconnaissant le droit, à toute personne physique ou morale, d'être propriétaire de la terre. Ce code est significatif, non seulement quant aux droits qu’il institue, mais aussi comme symbole du pouvoir de  V. Poutine sur la Douma. Pour l’investisseur étranger, la possibilité d’être propriétaire du terrain sur lequel son usine est située ; plutôt que de dépendre d’un bail à long terme ; rend son investissement plus sûr. Le nouveau Code foncier permet aux étrangers d’acquérir la plupart des terrains industriels ou commerciaux. En revanche, il ne permet pas aux étrangers la propriété directe des terres agricoles, bien qu’il semble, qu’un investisseur étranger puisse, néanmoins, détenir une participation minoritaire dans une société russe qui, elle-même, serait propriétaire de terres agricoles. Comme                Madame Carrère D’Encausse l'a souligné la ruée sur les terrains, qui va certainement accompagner la propriété privée des terres agricoles, se traduira, sans doute, par des complexes agricoles privés plus importants et une augmentation du rendement des céréales. Il y aura certainement un grand besoin de technologies étrangères et de capitaux pour la production d’engrais, de silos, de moulins à farine, de raffineries de sucre, etc.

 
Au delà de ces réformes, certaines initiatives importantes ont également été également prises, en vue de progresser vers un état de droit. La loi sur les sociétés a été modifiée de façon substantielle afin de clarifier et d’augmenter les droits des actionnaires minoritaires. Les pouvoirs de contrôle et de réglementation de la Commission Fédérale de Valeurs Mobilières ont été augmentés, bien qu’ils demeurent, sans doute, insuffisants pour faire face à l’ampleur des problèmes survenant dans ce domaine. En avril de cette année, la Commission Fédérale, après une large consultation, a publié un Code russe sur la gouvernance des sociétés, fondé sur le code modèle de l’OCDE. Le code recense de soi-disant "meilleures pratiques", c’est-à-dire des normes de bonne conduite reconnues au niveau international. Il n’est pas censé avoir force obligatoire (bien que certaines de ses dispositions se trouvent dans les amendements de la loi sur les sociétés). Son objectif est d’encourager le développement d’une nouvelle moralité commerciale, des principes de bonne foi dans les relations d’affaire et d'une certaine déontologie.

Cela implique un changement de mentalités et nous savons tous que c’est ce qu’il y a de plus difficile et de plus long à réaliser. Cependant, étant donné que les principales sociétés russes cherchent, aujourd’hui, à lever des capitaux à l’étranger et à internationaliser leurs activités, elles commencent à prendre conscience qu’il y va de leur intérêt d’améliorer leur réputation par l’amélioration de leurs pratiques. Outre cette "auto-incitation", il semble que le Président Poutine et le gouvernement exercent une pression croissante dans ce sens, étant donné que la politique officielle vise à attirer plus d’investissements étrangers et à préparer la Russie à entrer dans l’OMC. L’amélioration des normes de comportement commercial en Russie contribuerait, grandement, à la réalisation de ces deux objectifs.

 
L’année dernière, une loi a été adoptée sur la Prévention du Blanchiment d’Argent qui a conduit à des réglementations, par la Banque Centrale de Russie, obligeant les banques commerciales à communiquer des informations sur des opérations suspectes. Dans ce cadre, la loi permet également de mener des inspections surprises, dans les banques ; et en mai de cette année, un Comité de Contrôle Financier a été mis en place à cet effet. Je devrais, également, mentionner un récent décret Présidentiel fixant les principes de bonne conduite pour les fonctionnaires. Ce décret anticipe une nouvelle Loi sur les Services Publics qui devrait être prochainement débattue par la Douma. Parallèlement, différentes mesures ont été prises pour réduire la bureaucratie de l’Etat et donc les possibilités de corruption des fonctionnaires, par exemple, une simplification des procédures d'enregistrement des sociétés et une simplification des obligations de déclaration fiscale, particulièrement pour les petites entreprises.

 
Pour le moment, beaucoup de ces efforts, en vue d’avancer vers un état de droit, n'en sont qu'au stade de bonnes intentions. Sur le terrain, les choses n'ont pas encore changé de façon notable. On peut encore lire, régulièrement, dans la presse, des histoires d’investisseurs étrangers victimes de cette réalité.

 
Ce qui reste vrai, cependant, c'est que le pays a besoin d’attirer beaucoup plus d’investissements étrangers. Ce besoin n’a jamais été aussi fortement perçu, en Russie, qu’aujourd’hui. Le pays tente de se préparer à devenir membre de l'OMC et cherche à moderniser son économie au plus vite pour mieux l'intégrer dans l'économie mondiale. C’est pourquoi, je pense que la volonté d’améliorer les conditions pour les investisseurs, en général, pour les investisseurs étrangers, en particulier, est bien réel. Une loi de 1999 a réaffirmé les droits des investisseurs étrangers, notamment le droit de bénéficier, au moins, du traitement national, la garantie contre les expropriations non indemnisées, le droit d'avoir recours à l'arbitrage dans des pays neutres pour régler les différents commerciaux et une certaine protection contre les changements législatifs défavorables pendant un certain nombre d'années suivant leurs investissements.

 
            En conclusion, je dirais que le cadre juridique et fiscal des investissements étrangers, même s’il reste un certain nombre de lacunes, est plus favorable aujourd’hui qu’il ne l’a jamais été durant ces quinze dernières années. Et, le potentiel économique du marché russe continue, évidemment, d’être énorme. Si la Russie continue dans la direction engagée par le Président V. Poutine, je pense qu’elle réussira à attirer de plus en plus d’investissements étrangers directs. Mais elle démarre d’un niveau très bas et sa capacité d’attirer un volume d’investissements, en rapport avec sa dimension économique, dépendra, entre autres facteurs, de sa capacité à se construire une réputation fondée sur l’application honnête, efficace et juste des lois qu’elle a mises en place.

  

SEM Henri FROMENT-MEURICE

             Merci beaucoup pour cet exposé, finalement encourageant.

            Je passe la parole à Monsieur Guy DE SELLIERS qui a été, pendant très longtemps, le Vice-président de la BERD et en charge, particulièrement, de tout ce qui concernait la politique d’investissement. A ce titre, il a beaucoup participé aux activités de la BERD en Union soviétique et en Russie. Aujourd’hui, il est consultant de nombreuses entreprises russes. Il va nous parler de ce que Maître HERTZFELD vient d'évoquer, c’est-à-dire, la gouvernance dans les entreprises russes. Evidemment, l’introduction en Russie du mot "gouvernance" a un côté de modernité immédiate qui frappe, quand on a connu ce qu’étaient les entreprises russes autrefois.

  

La gouvernance dans les entreprises russes

 
Guy DE SELLIERS

             Je vais vous parler d’une expérience d’homme de terrain en tant que banquier, investisseur consultant et administrateur de sociétés russes, comme Winmbilldan et Norilsk nickel, une des plus grandes sociétés minière au monde, et de loin la plus grande en Russie.

            La gouvernance est, effectivement, un nouveau mot. Monsieur Sapir a fait une analogie entre l’économie et l’épicerie, je vais, quant à moi, faire une analogie entre la gouvernance et les épinards. La gouvernance, c’est comme les épinards : quand on est jeune, on n’aime pas tellement, mais tout le monde n’arrête pas de vous dire, c’est bon, cela va vous rendre plus fort, plus sain et plus prospère. Pour devenir une jeune économie de marché, il faut être un patron d’une entreprise en transition, ce que l'on n’aime pas tellement, sans être convaincu par tous ceux qui n’arrêtent pas de vous rabâcher à quel point cela sera bon pour vous et, finalement, on finit par aimer. La situation en gouvernance est en train de s’améliorer. Une différence, quand même, c’est que je n’ai jamais eu la preuve que les épinards étaient bons, alors que, en ce qui concerne la gouvernance, des preuves nous permettent de constater qu'elle favorise la bonne santé du portefeuille.

 
            Le message est en train de passer, mais pourquoi a-t-il fallu si longtemps ? Beaucoup d’investisseurs étrangers se disent : "Il a fallu beaucoup trop longtemps de mon point de vue parce que j’ai tout perdu." Revenons un peu en arrière. Tout d’abord, la transition a véritablement commencé, il y a à peine dix ans, avec la chute du régime soviétique. Or, dix ans, ce n’est quand même pas très long pour les bouleversements à travers lesquels ce pays a dû passer. Au départ, il était évidemment impossible, aux patrons d’entreprises russes, de comprendre ce qu’était la gouvernance. Ils ne savaient pas ce qu’était un actionnaire, tant la survie était déjà un défi immense. Je me souviens d’une réunion que nous avions organisée, en 1992, entre un patron et l’ancien patron de Thyssen ; les deux hommes parlant allemand, nous pensions qu'ils pourraient se comprendre. Or, une demi journée de discussions entre deux grands patrons, l'un de l’Est et l'autre de l’Ouest, permet de réaliser la différence de langage. Ils ne se comprenaient pas, et même si le russe avait compris, ce que le patron allemand était en train de lui expliquer en termes de gestion d'une entreprise, il fallait ensuite qu’il fasse passer le même message à travers toute son entreprise, ce qui était impossible à imaginer. Cela a été une grosse erreur de la part des partisans de la "thérapie de choc". Les économistes qui ont cru, qu’il suffisait de libérer les forces du marché pour que les entreprises, les patrons, le consommateur, etc, aient un comportement rationnel et que l’économie de marché fonctionne d’une manière efficace, se sont trompés. Comment voulez-vous, quand vous avez été patron soviétique pendant toute votre vie, être réceptif à des discours tels que : "Ecoutez, c’est formidable ! Vous pouvez faire ce que vous voulez, vous pouvez investir, vendre, changer vos produits, exporter. Vous n’allez plus subir aucune contrainte, donc vous aurez un comportement rationnel, vous maximiserez vos profits et tout le monde sera très heureux !" Le patron russe qui entend cette leçon dit : "Certes, mais par où je commence ? Qu’est-ce que je fais ? Je prends mon téléphone, je n’en ai pas ! Je vais à Moscou, je veux parler à quelqu’un !" C’était impossible. La thérapie de choc a été un choc et non une thérapie.

 
Au niveau des entreprises, évidemment, cela s’est fortement ressenti. Au départ, c’était une question de manque de connaissance, de compréhension, mais très vite, malheureusement, ils ont, quand même, compris quelque chose, c'est qu'il y avait là un moyen de s’enrichir. Cette leçon est l'une des plus faciles à absorber. Pour les banques de gouvernance, c’était simplement le résultat des messages néo-libéraux transmis aux patrons d'entreprises, tels que : "La seule chose qui compte, c’est la prospérité individuelle. D’ailleurs, vous n’êtes plus responsable des communautés dans lesquelles vous avez toujours vécu, de la piscine, de l’hôpital, de l’orphelinat, du chauffage et de la municipalité. C’est très mauvais de vous sentir responsable de tout cela. On ne va pas vous prêter, si vous continuez à l'être, car tout cela n'est pas de la responsabilité de l’entreprise et du patron dont la seule responsabilité est la prospérité de l’actionnaire." Le patron qui comprend cela est d’abord un peu choqué, parce que toute sa vie, il s’est senti responsable. Et puis, il se dit : "Je ne suis plus responsable vis à vis de tous ceux avec lesquels j'ai vécu, je ne vais pas non plus l'être vis à vis de la BERD ou d’actionnaires étrangers qui m'importent peu. Je vais être responsable, à ce moment-là, vis à vis de moi-même et je vais m’enrichir." Le message libéral a eu un effet pervers parce qu’il a déresponsabilisé l’homme d’affaires russe et a justifié son comportement malhonnête. Moralement, au vu du message que l’on était en train de faire passer, ce n’était pas forcément inacceptable.

Evidemment, la faiblesse des lois et des institutions a laissé la main libre aux russes. Il faut dire aussi, que l’investisseur étranger n’est pas non plus dénué de responsabilités en la matière. Beaucoup d’investisseurs étrangers se sont précipités en Russie dans les années 90, en se disant : "Nous allons gagner beaucoup d’argent car, quand il y a chaos, les opportunités sont là, quand il y a dislocation, il y a rentes. Il faut donc que nous participions, nous aussi, à ce processus massif de redistribution des ressources qui est un phénomène de transition à la privatisation" Beaucoup de ces investisseurs étrangers étaient, soit naïfs de croire que les russes allaient les laisser s’enrichir, soit hypocrites, car ils étaient prêts à bafouer tous les bons principes de gouvernance et de protection des intérêts minoritaires. Une fois devenus victimes, ils poussèrent les hauts cris et se plaignirent amèrement. Nous avons beaucoup d’exemples, des investisseurs étrangers qui avaient des parts dans des grandes entreprises russes, organisaient la vente de leurs actions sans se préoccuper du reste de l’actionnariat, or, c’est pourtant l'un des principes élémentaires de la gouvernance. Lorsqu’un actionnaire important vend, il a aussi une obligation de faire participer les autres actionnaires à cette possibilité de vente.

            Le manque et les abus de gouvernance épouvantables qui ont eu lieu dans les années 1990 peuvent se comprendre, mais non être pardonnés.

 
            Où en sommes-nous aujourd’hui ? La situation s’améliore. Je vais d’abord parler de la gestion car il faut des patrons pour pouvoir gouverner. Etre un patron en Russie est plus difficile que de l'être en France, pourquoi ? Comme l’a dit Monsieur Sapir, comment gérer quand tout est en train de changer, de basculer autour de vous ? Ce degré d’incertitude rend la tâche du patron plus difficile et le degré d’incertitude en Russie est incomparable. A l’incertitude, s'est ajouté le manque de connaissances et de compétences. Le mot "business plan", par exemple, est à présent dans les dictionnaires russes mais personne ne savait vraiment ce que cela signifiait. C’était la "micro-économie de label". Ainsi, il y a quelques années, quand je travaillais avec la BERD, notre plus grande difficulté, au cours de négociations avec des patrons d’entreprises russes, était de trouver des gens qui comprenaient ce que nous essayions de raconter, non d'un point de vue intellectuel, mais viscéralement. De plus, il ne suffit pas que le patron et ceux qui l’entourent comprennent, il faut que le message passe à travers l’entreprise.

 
           La gestion est un défi énorme, mais elle s’améliore. Dans les années 1990, il y eut des succès qui se matérialisent maintenant et deviennent de grands succès. Prenons l'exemple de la société Winmbilldan, produisant des jus de fruits et des produits laitiers, c’est le Danone local, raison pour laquelle, d'ailleurs, Danone essaie de la racheter. Winmbilldan contrôle déjà 35 % du marché des jus de fruits en Russie, entre 35 et 40 % des produits laitiers et plus de 45 % des produits laitiers à haute valeur ajoutée : les yaourts de qualité spéciale. C'est un succès remarquable. Leur mise en bourse au mois de février dernier, sur la bourse de New York, est ce que l’on appelle un ADR level three, c’est-à-dire le niveau le plus élevé, avec un vrai prospectus, de vrais informations et de vrais comptes édités. Sur trois ans, leur valeur en actions boursières est d’un milliard de dollars avec une émission de 250 millions de dollars. C'est l'histoire de deux jeunes militaires qui, sortant de l’armée en 1992 et ne sachant pas quoi faire après un échec dans la musique, se sont rendus compte qu'il était plus rentable de se reconvertir dans les jus de fruits car, à ce moment-là, tout le monde en Russie adorait les produits étrangers. Ils se sont dit : "Nous allons créer une marque de jus de fruits étrangère en Russie", avec le prêt de 50 000 dollars qu’ils avaient de la Spare Bank. Leurs ressources étant très réduites, ils ont acheté du mauvais concentré russe, l'ont mélangé avec de la mauvaise eau russe et ont revendu ce mélange avec un nom qu’ils trouvaient de consonance étrangère. Le nom d'origine est très connu puisqu'il s'agit de Wimbledon. Ils sont aujourd'hui les jeunes patrons, de 33 et 34 ans, d’une société tout à fait remarquable de succès.

 
Il existe d’autres exemples du même type mais il existe, aussi, des patrons russes de la vieille garde, qui ont réussi à se reconvertir. Je connais bien une société de meubles, présente partout aujourd'hui en Russie. L’ancien patron des années 1980 a participé à la privatisation de son entreprise et en a profité. Je ne sais pas, si cela était une privatisation illégale, mais il est patron et actionnaire avec d’autres actionnaires minoritaires, les anciens ouvriers et la communauté locale. C’est un homme remarquable d’honnêteté, d’éthique, d’engagement et de sérieux. Il veut apprendre, améliorer, et que son entreprise devienne l'une des meilleures de Russie. Aujourd'hui, il met tout en place dans cet objectif : il engage des experts étrangers, change la gouvernance de son entreprise et se modernise.

            Au niveau des oligarques, les progrès sont, eux aussi, importants. Je fais partie du conseil d’administration de Norilsk nickel qui appartient au groupe Interros et dont l’un des patrons est considéré par beaucoup de personnes comme l’exemple parfait de ces horribles oligarques qui ont, non seulement profité, mais abusé du système de privatisation. Certains disent même, qu'il aurait du sang sur les mains. Je ne crois pas que cela aille jusque là, même si effectivement, ils en ont profité. Ces derniers comprennent aussi que nous avons changé de phase, "la phase trois" de transition, comme disait Monsieur Hertzfeld. A ce stade, ils savent qu'il vaut mieux jouer le nouveau jeu et laisser, celui qui leur a bien profité, dans le passé : ce jeu d’influence, de compromission, de corruption peut-être, qui leur a permis de reprendre le contrôle de ces entreprises.

 

            Je voudrais vous présenter, à présent, quelques "slides" d'illustration. Pourquoi sont-ils en train de se reconvertir ? A cause de ces petits points, de ces lignes, de ces tendances, une relation entre la qualité de la gouvernance et la valorisation de l’entreprise. Cela est tout a fait factuel. Le patron d’Interros m'a dit à ce propos, alors qu'il cherchait à me convaincre de devenir administrateur de son entreprise - j’étais un peu méfiant quand même - : "Guy, nous avons compris, le meilleur investissement, actuellement, est un investissement en gouvernance. Cela va nous faire gagner beaucoup plus d’argent que n’importe quoi d’autre." Quand on a une société comme Norilsk nickel dont la capitalisation boursière est de 4 milliards et le price earning, 40 ou 50 % par rapport aux autres société minières de taille comparable dans le monde, si l'on peut réduire ce discount et le faire passer de 40 à 20 % de capitalisation boursière en plus, 20 % de 4 milliards, cela compte. Et c’est cela qui les motive.

            Cet article est paru, il y a quelques jours, dans un journal moscovite. Le tableau classifie les entreprises en fonction de leur transparence. A Winmbilldan, ils étaient absolument ravis et ils ont fait toute une campagne publicitaire pour l'expliquer à tout le monde. Nous, nous étions numéro deux. Nous sommes donc face à un phénomène vertueux, ils commencent à être fiers de leur transparence ou de la qualité de leur gouvernance. Le numéro trois, Youkov, est, peut-être, la première entreprise dont le patron a compris que son enrichissement personnel allait provenir, avant tout, d’une meilleure image de son entreprise et de l’élimination du discount.

 

            Il reste, néanmoins, énormément de progrès à faire. Travailler dans ces conseils d’administrations permet de réaliser, combien, ils n'ont rien de commun avec certains autres conseils que je connais ici en Europe. La tendance est bonne.

Au niveau des plus petites entreprises, il faut encore faire très attention. Je ne conseillerais à personne de faire les mêmes erreurs que beaucoup d’investisseurs, dans les années 1990, ayant investi dans des PME, soit disant déjà cotées en bourse. Avoir une position d’investisseurs passifs dans ces plus petites entreprises, pour le moment, c’est encore un pari énorme que l’on peut prendre, uniquement si on connaît bien le terrain, les gens, et que l'on peut se faire ses propres jugements.

            Dans l’ensemble, je suis optimiste parce que je vois, au niveau micro-économique, des patrons qui essaient de mieux gérer, des investisseurs qui deviennent plus exigeants et des banquiers qui font vraiment un travail de banquiers. Malgré tout, les possibilités de croissance dans ce pays immense sont encore énormes.

  

SEM Henri FROMENT-MEURICE

             Nous voilà encore sur la route de l’optimisme. Nous allons voir si ce dernier est confirmé par un des grands acteurs, à la fois, par son entreprise TotalFinaElf, et en même temps par l’importance du secteur énergétique : le pétrole étant effectivement "le nerf principal" des ressources, à la fois, de devises et d'exportations. Sans pétrole, je ne crois pas que la Russie pourrait survivre.

            Monsieur Grouvel est l’un des principaux responsables de la branche Direction Exploration - Production de TotalFinaElf. Vous connaissez admirablement, je dirais, ce paysage, à la fois sur le plan de l’exploration, de la production et peut-être aussi de la distribution. Nous sommes heureux, nous français, que TotalFinaElf soit présent en Russie. Quel jugement portez-vous sur l’ensemble de ce secteur, comment et avec quel avenir ?

  

Les enjeux du pétrole et du gaz en Russie

 

Menno GROUVEL

             Mon propos sera surtout de parler des grands enjeux énergétiques de la Russie et moins de ceux de ma société parce que je pense, que les enjeux du pétrole vous intéressent plus que ceux de cette dernière.

 
            Aujourd’hui, la Russie est un partenaire énergétique majeur de la France et de l’Europe. TotalFinaElf raffine en Europe 100 millions de tonnes de pétrole par an et, aujourd’hui, 25 millions de tonnes, c’est-à-dire un quart, proviennent de la Russie. Le marché gazier français est étroitement dépendant de la Russie puisqu’aujourd’hui, à peu près 50 % du gaz que nous consommons, provient de Russie.

            Que va-t-il se passer dans les échéances 2010 - 2015 ? Les grands gisements, en particulier de Mer du Nord, vont arriver dans une période de déclin important. Nos approvisionnements vont donc nécessiter l’accroissement et le développement d’un partenariat avec la Russie. Je crois, qu’il convient à tous, de s’y préparer.

 
            Où sont situées les réserves de pétrole et de gaz dans le monde ? Vous notez (cf Annexes) l’importance majeure du Moyen Orient, en matière d’huile, la Russie représente aujourd’hui environ 5 % des réserves mondiales. En revanche, ses réserves en gaz représentent environ 30 % des réserves en gaz mondiales et sont, à ce titre, comparables à celles du Moyen Orient. Cela veut dire que c’est un partenaire naturel et important, en particulier en matière de gaz.

            Où se situent ces réserves en Russie ? Pour l’essentiel, en Sibérie occidentale, mais aussi des réserves non négligeables au Nord, et dans le Sud au Nord de la Caspienne. Je ne parlerai pas ici du Kazakhstan, mais il faut savoir que des développements majeurs y ont été trouvés et qu’il y a toute une "problématique caspienne".

            Que dire des futurs profils de production et donc, de ce que la Russie sera à même de fournir dans le futur ? Voilà la courbe de production de la Russie : de la période soviétique puis de la période post perestroïka. Vous voyez que la production est montée à 11 millions de barils par jour. Je vous rappelle que la consommation mondiale est de l’ordre de 70 millions de barils par jour, c’est-à-dire que la Russie, en son temps, a fourni à peu près 1/6è de la consommation mondiale. Après 1990, une rupture totale dans les programmes d’investissements russes a abouti à une chute aux alentours de 6 millions de barils par jour de la production russe, avec une légère remontée en l’an 2000. Cette remontée a été inattendue pour tout le monde et il s’avère que, depuis trois ans, les russes sont en mesure d’augmenter leur production de l’ordre de 7 % par an , ce qui est considérable et a, d’ailleurs, aidé à ce que le prix du pétrole ne s’envole pas.

            Quelle hypothèse faire pour le futur ? Une hypothèse, je dirais, conservatrice. Cependant, Monsieur Khodorkovski, président de Youkos, considère, quant à lui, que le niveau de production de la Russie va rejoindre celui atteint auparavant.

            La courbe bleue, que vous voyez, illustre les découvertes faites en Russie pendant la période soviétique : elles ont été considérables pendant les années 1960. Pendant le productivisme, il fallait trouver des gisements. Puis, avec une économie qui s’essoufflait et une injection de capitaux moindre, ces découvertes ont fortement diminué. La question est de savoir s'il reste beaucoup de gisements à découvrir encore en Russie. L'hypothèse, que nous faisons, est matérialisée par la courbe verte qui monte puis redescend. Pour faire ces découvertes, il va falloir injecter beaucoup de capitaux, or, ce qui a été fait ces derniers temps, c’est de l’injection facile dans des petits projets avec un retour sur investissement très rapide. Cependant, si on veut générer des projets importants, il va falloir investir dans des infrastructures et, aujourd’hui, les sociétés russes n’ont pas les structures capitalistiques nécessaires pour générer ces capitaux.

 
            Quelques mots du gaz. La Russie est, de très loin, le premier producteur de gaz mondial : 600 milliards de mètres cubes. C’est à peu près la consommation de la totalité de l’Europe qui est, aujourd’hui, produite par la Russie. Environ le tiers de cette production est exporté vers l’Europe et la Proche Europe. Elle est en train de décroître au rythme de 5 ou 6 % par an et il se pose un réel problème de renouvellement de ces réserves à produire. La courbe bleue, que vous pouvez apercevoir, est celle des projets que nous avons identifiés et qui peuvent être réalisés, avec une injection massive de capitaux.

 
            Que dire des acteurs ? Les acteurs pétroliers russes sont des sociétés russes - pour l’huile - privatisées selon un processus que certains qualifient d’illégal. Ce n’est pas impossible mais, aujourd’hui, il semblerait tout de même, que le Président Poutine ait trouvé un modus vivendi qui se résume à : "Vous payez vos impôts et je ne vous ennuie pas sur les propriétés". Des restructurations importantes ont été faites. On parlait tout à l’heure de : "Vous n’êtes plus responsable des piscines", cela est vrai, aujourd’hui, la plupart de ces sociétés se sont débarrassées du contexte social. Elles ont fait un usage approprié et habile des technologies occidentales en se fournissant auprès des sociétés de services, comme Schlumberger. Elles ont très bien réussi et c’est une des raisons, pour lesquelles les productions ont significativement augmenté. De plus, elles ont bénéficié d'un effet d’aubaine extraordinaire car, à partir de 1998, alors qu'elles étaient toutes à peu près en banqueroute, les prix du pétrole sont montés entre 25 et 30 $ par baril. A terme, la question est de savoir si elles ont les moyens financiers de poursuivre le maintien de leur niveau de production et de générer les nouveaux projets ? Les sociétés internationales ont été, dans un premier temps, très actives mais prudentes, et finalement, très peu de projets ont abouti. L’environnement législatif était, jusqu’à une date récente, inadapté. L’environnement économique et la crise de 1998, n'ont pas rassuré les investisseurs. Enfin, la barrière, soulignée par Monsieur De Selliers, a également, à mon sens, empêché la réussite de ces projets. Trois contrats ont été réalisés : Exxon Sakaline 1, Shell Sakaline 2 et enfin, le contrat de Kariaga par TotalFinaElf. Ils fonctionnent, à peu près, avec des difficultés.

 
           Aujourd’hui, la situation économique est meilleure. A notre avis, la fiscalité devient plus claire, le contexte juridique va tout à fait dans le bon sens et les sociétés russes cherchent à s’allier avec des partenaires occidentaux, tant pour des aspects technologiques de recherche de financements que pour des débouchés à l’export. Se pose, néanmoins, la question de savoir, si l'on doit reprendre l’exploration en Russie, sachant que c’est très coûteux et que les sociétés internationales sont mieux placées que les sociétés russes pour le faire.

 
            Un petit coup d’éclairage sur ces sociétés russes, permet de constater, qu’aujourd’hui, elles sont devenues des "membres du clan" : par exemple, Lükoil est situé entre TotalFinaElf et Agip, et Yukos est situé entre Agip et Repsol. Ces acteurs ont, maintenant, une taille mondiale et il ne faut, en aucun cas, les sous-estimer.

 
            Quelques mots du gaz dominé par Gazprom - une combinaison à l’échelle française de TotalFinaElf et de Gaz de France - qui représente 90 % de la production russe et 65 % des réserves prouvées russes. Il n'existe pas d’autre industrie gazière russe. Son implication sociale est considérable dans la vie russe, c’est vraiment un Etat dans l’Etat mais il doit faire face à de gros problèmes : le cadre réglementaire est aujourd’hui complètement inadapté et les prix intérieurs sont extrêmement faibles, justifiant les gaspillages dont parlait Monsieur Sapir, résultat : on ne coupe pas l’eau chaude parce que l’on a peur que cela s’arrête à cause du gel et, comme cela ne coûte rien, pourquoi ne pas la laisser couler ? Donc, des problèmes structuraux majeurs qui, aujourd’hui, ne sont pas résolus. Gazprom a peu de moyens financiers, c’est une société en situation difficile compte tenu du fait qu’une grande partie de ses clients ne paient pas.

 
            En conclusion, les sociétés russes, aujourd’hui, ont fait un travail remarquable. Elles se sont adaptées extrêmement rapidement aux changements d’environnement, elles ont redressé la production, d’une manière dont il faut les féliciter et il y a, avec elles maintenant, des nouvelles opportunités de partenariats. TotalFinaElf s’engage pleinement dans cette voie en recherchant des projets d’investissement en amont, mais toujours avec des partenaires russes puisque nous pensons, sincèrement, que nous sommes très complémentaires.

            Deuxième point, l’augmentation des productions ira en totalité à l’exportation, ainsi d’ailleurs, que les résultats de la lutte contre les gaspillages. Cela veut dire, que la disponibilité des ressources énergétiques augmentera pour l’Europe qui en est le débouché naturel.

            Monsieur Sapir a évoqué l’état des infrastructures, elles ne sont pas en bon état et des capitaux importants vont être nécessaires pour, d’une part les maintenir et les remettre en état et, d’autre part, les développer avec l’augmentation des productions. Cela génère un fort besoin de financements et je pense que la sécurité des approvisionnements de l’Union européenne méritera, probablement, que nos grandes institutions financières envisagent d’apporter une certaine contribution à ces infrastructures.

La restructuration de l’industrie gazière en Russie est inévitable, les enjeux politiques et sociaux sont considérables, quel en sera le rythme ? C’est le grand point d’interrogation. Ce qui est certain, c’est que de grands besoins en capitaux sont nécessaires, tant pour les infrastructures, que pour les développements dans les gisements. Tous les acteurs européens doivent s’impliquer dans ces projets de développement de gisements de gaz puisqu’une partie de ce gaz ira, naturellement, en Europe.

            Enfin, et puisque nous sommes ici dans une enceinte politique, je pense que les responsables politiques et les administrations européennes doivent s’impliquer fortement, pour favoriser ces évolutions en industrie pétrolière et gazière russes. Elles en seront largement récompensées par des approvisionnements qui seront durables et fiables.

  

SEM Henri FROMENT-MEURICE

             Merci beaucoup, Monsieur Grouvel pour cet exposé central, étant donné l’importance du facteur énergétique dans l’économie russe. De plus, ce que vous nous dites est assez encourageant.

            Une conclusion provisoire me semble à présent nécessaire ; la Russie a énormément besoin de capitaux. Elle favorise, apparemment, l’accueil par les réformes fiscales et juridiques qu’elle est en train d’accomplir. Il faut donc espérer que la stabilité politique permettra aux capitaux de venir.

 
            Madame Le Bail, il vous revient de nous parler des relations entre la Russie et l’Union européenne. En effet, nous ne pouvons imaginer de table ronde sur l’économie sans y faire allusion. Vous êtes directeur en charge des relations commerciales avec la Russie, à la Direction du commerce de la Commission Européenne. Merci d’être venue de Bruxelles.

  

L’Union européenne et la Russie

 
Françoise LE BAIL

             Lorsque l’on évoque les relations entre la Russie et l’Union européenne, la tonalité est la même que celle que vous avez entendue jusqu'à présent, c’est-à-dire, une tonalité d’optimisme raisonné.

Pour cadrer cette relation, je crois qu’il est utile de vous citer quelques chiffres : 40 % des exportations de la Russie sont destinées, à l’heure actuelle, à l’Union européenne, ce qui est donc extrêmement important. Après l’élargissement de cette union, le pourcentage sera de 55 %, c’est vous dire l’importance de l’Union européenne pour la Russie. Autre élément : 41 % des importations et 16 % des importations de pétrole de l'Union viennent de Russie. D’un point de vue commercial, en tout cas, nos relations sont étroites et importantes.

            Depuis peu, nous assistons à une relance des relations entre l’Union européenne et la Russie. En 1994, un accord de coopération et de partenariat avec la Russie avait été signé. Peu ambitieux, ce dernier accordait simplement la clause de la nation la plus favorisée réciproque. Dans le domaine des services et notamment des assurances, de nombreuses possibilités de partenariat, entre les entreprises de l'Union européenne et les entreprises russes, auraient pu voir le jour.

            Cet accord n’a pas, à mon sens, porté tous ses fruits : par exemple, dans le domaine de l’assurance, nos entreprises auraient pu s’installer en Russie, cependant, les russes ne l’ont pas mis en oeuvre. Le problème de la Russie, au delà des réformes et des accords passés, est la mise en oeuvre.

 
            1994 marque donc un point de départ, même si la mise en oeuvre n’est pas formidable. Cependant, depuis 2000 - 2001, nos relations ont progressé. En 2000, le dialogue énergétique entre l’Union européenne et la Russie a été lancé. L’Union européenne a pour objectif de jouer un rôle dans l’investissement et la modernisation du secteur énergétique de la Russie. En 2001, le concept d’espace économique conjoint entre la Russie et l’Union européenne a été avancé. Parallèlement à cela, les négociations d'adhésion de la Russie à l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) se sont poursuivies, l'Union européenne y voyant un rôle central. Enfin, nous avons reconnu à la Russie le statut d’économie de marché. Ainsi, dans un laps de temps assez court, les relations entre Union et Russie se sont accélérées.

 
            Pourquoi ? La première raison est la suivante : nous avons trouvé dans le Président Poutine un interlocuteur. Après un premier round d’observations, nous avons compris que ce Président était, d’abord, décidé à ancrer son pays économiquement à l’Ouest. Il s’est lancé d’une manière assez résolue, dans les réformes, tout en bénéficiant de la majorité à la Douma pour les faire passer. La possibilité d’un dialogue plus intense, avec la Russie, s’est donc présentée.

            De même, la sortie de crise en Russie a été plus rapide que prévu, ce qui ne veut pas dire que l’économie russe aille très bien, cependant, la reprise est suffisamment importante pour que nos entreprises commencent à s’intéresser au marché russe.

            Le troisième élément, essentiel dans le cadre de cette accélération des relations entre l’Union et la Russie, c’est l’élargissement au 1er janvier 2004, soit dix pays supplémentaires dans un peu plus d’un an. Ces dix pays étaient des clients importants de la Russie. De plus, en rejoignant l’Europe, ils créeront une frontière importante avec la Russie, ce qui génère un double phénomène :

- D’abord, de l’inquiétude, parce que les Russes se sont dit : "Ce sont des clients que nous sommes en train de perdre !" Et de fait, nous avons assisté à une réorientation du commerce des pays candidats vers "l’Union des Quinze", au détriment de la Russie.

- Au delà, ils se sont également dit : "En définitive, si nous avons perdu des clients, peut-être est-ce aussi une opportunité, parce qu’après tout, ces pays vont se développer". L’élargissement a, en effet, comme conséquence quasi mécanique, d'accélérer le développement. D'où une certaine curiosité de la Russie à l’égard de cette Union élargie et un souhait de se rapprocher de nous.

            Du côté de l’Union, il y avait également le souci, dans le cadre de l’élargissement, de ne pas créer une nouvelle ligne de partage au sein de l’Union européenne. Le mur de Berlin est tombé, il ne s'agirait pas de recréer un nouveau type de partage entre les pays riches de l’Union d'une part, et les pays moins riches, voire pauvres, de l’Est d'autre part. Raison pour laquelle l’Union européenne fait aussi en sorte, que les pays à l’Est de nos frontières, non membres, puissent développer leurs liens avec l’Union européenne et si possible se développer eux-mêmes grâce à cela.

 
            En quoi consistent, concrètement, les relations de l'Union européenne avec la Russie ?

            Le premier point va vous paraître un peu technique, cependant, je crois qu’il est nécessaire de l'aborder parce qu'il est véritablement au centre de notre relation économique : c’est l’adhésion de la Russie à l’OMC. Cette organisation règle, maintenant, le commerce au niveau mondial et fixe les règles de libre échange entre plus de 130 pays. La Chine y a adhéré, il y a peu de temps. La Russie est en dehors de l'OMC or, elle, qui souhaite une certaine reconnaissance internationale et un rapprochement avec l'OTAN, désire, de la même manière, entrer à l'OMC. Cependant, si l'OMC est bien en principe, cela n'est pas facile en pratique, tout simplement parce que dans un pays, comme la Russie, qui n'a pas complété sa réforme, toutes les différentes règles posent des difficultés en terme d'adoption et d'application. Le processus est encore très loin d'être atteint. L'adhésion à l'OMC passe par deux séries de négociations et les négociations bilatérales avec le plus grand partenaire commercial sont les plus importantes. Or, ce plus grand partenaire commercial est, dans le cadre de la Russie, l'Union européenne.

 
Que négocie-t-on avec un pays qui veut rentrer ? Un accès au marché des biens, des services, etc. Les pays doivent baisser leurs tarifs sur toutes sortes de produits et ouvrir le marché des services pour que nos entreprises puissent y arriver. Nous avons accepté d'accélérer cette négociation parce que la Russie souhaite adhérer à l'OMC en 2003, ce qui paraît très ambitieux.

Pourquoi 2003 ? Pour des raisons politiques, elles doivent avoir lieu avant les élections législatives en Russie. Nous nous rencontrons donc très souvent, cependant, nous n'avons pas encore atteint le niveau nécessaire à la signature de cet accord bilatéral d'adhésion à l'OMC, notamment pour la raison suivante : il nous reste un certain nombre de difficultés tarifaires, des difficultés également dans le domaine des services, plus précisément des transports et télécommunications, ce qui est, évidemment, très important pour l'Union européenne. Cela ne progresse donc, probablement, pas suffisamment pour aboutir en 2003.

Au delà de cette négociation bilatérale avec le principal partenaire, n'oublions pas non plus les partenaires secondaires et le corpus de règles de l'OMC. Je crois que l'adoption de ces dernières sera particulièrement difficile en Russie, tant que leurs réformes économiques internes ne seront pas adoptées et mises en oeuvre.

            Tel est le "grand chantier" de notre relation avec la Russie. Cette adhésion à l'OMC leur apportera la reconnaissance économique internationale qu'ils attendent et qui sera importante, notamment pour les investissements, ce dernier point étant, comme les orateurs précédents vous l'on dit, le problème majeur de la Russie. Les investissements étrangers, en Russie, sont moins élevés, à l'heure actuelle, que dans n'importe quel pays candidat, y compris le plus petit. La tâche est donc absolument immense.

 
            Le deuxième aspect sur lequel nous avons travaillé récemment : la reconnaissance du statut d'économie de marché. Jacques Sapir estime que la Russie en est une. Nous avions quelques doutes sur un certain nombre d'aspects de l'économie de marché, malgré les progrès réalisés par la Russie. L'importance de l'impact politique d'une telle reconnaissance nous a conduit à donner un signal positif d'encouragement à la Russie. Leur accorder ce statut contribue à la reconnaissance du pays par le monde économique international. Nous l'avons fait lors du dernier sommet entre l'Union européenne et la Russie, en mai 2002.

 
            Quelles sont les perspectives des relations entre l'Union européenne et la Russie ? Le point de départ réside donc dans l'adhésion à l'OMC. Après cela, des développements importants verront le jour et, notamment, dans le cadre de ce concept, nouveau, d'espace économique européen avec la Russie. Ce dernier est relativement simple ; il s'agit de dire aux Russes : "Dans très peu de temps, 55 % de vos exportations iront vers l'Europe. Est-ce que cela ne serait pas, en définitive, une bonne idée que vous adoptiez des normes et des standards identiques à ceux de l'Union européenne ?" Avant 1989, la Russie et le COMECON avaient les mêmes standards. Nous pensons qu'il serait bon, par exemple, que les Russes, à l'occasion de leurs réformes, adoptent des normes proches des nôtres, si ce n'est identiques. Ceci vaut pour les normes et les standards, mais aussi pour d'autres secteurs comme la finance, les transports, les télécommunications, etc. Nous pensons qu'il serait logique que la Russie adopte, également, des règles proches des nôtres pour pouvoir faciliter notre commerce réciproque.

            De plus, dans le cadre de cet espace économique européen, au delà des règles et des législations, je crois que nous parviendrons, à terme, à la création d'une zone de libre échange, prévue d'ailleurs, initialement, dans l'accord de 1994 avec la Russie. Nous parviendrons donc, un jour, à une relation commerciale privilégiée entre l'Union européenne et la Russie.

 
            Des discussions ont lieu en Russie à ce sujet. Ces projets ne sont pas faciles car ils impliquent un changement d'état d'esprit important. Il ne faut donc pas sous-estimer les forces internes qui ont le sentiment de perdre un peu leur autonomie. Pourquoi adopteraient-ils des standards européens plutôt qu'américains ou asiatiques ? Le débat au sein de la société et des instances gouvernementales russes est loin d'être terminé.

 
            Un dernier point, parce qu'il a été évoqué à plusieurs reprises par les orateurs : la question du double prix de l'énergie. C'est un point important parce qu'il est l'un des pivots, d'une part de l'adhésion à l'OMC et, d'autre part, de notre relation bilatérale. Qu'est-ce que le "double prix de l'énergie" ? Vous vendez l'énergie très bas à l'intérieur de votre pays et beaucoup plus cher à l'extérieur. Le différentiel en Russie est extrêmement élevé, il est de 1 à 5, 1 à 4 et 1 à 6, par rapport au prix mondial que ce soit pour le pétrole, le gaz ou l'électricité. Ceci est un problème important, pour nous, parce qu'il créé une discrimination au profit des entreprises russes. Pour l'adhésion à l'OMC, ceci posera un problème, mais c'est aussi la raison des gaspillages, le pire ennemi de la Russie alors que les Russes voient cela comme un avantage. Ils nous disent : "C'est une ressource naturelle, c'est comme si vous taxiez le soleil aux africains". Cela empêche, pourtant leurs entreprises de se restructurer. Nous abordons régulièrement ces différents points avec la Russie, dans l'espoir de trouver une solution.

 
            Pour conclure, je dirais que notre sentiment est optimiste, même si nous savons que cela ne sera pas facile. Toute la difficulté réside dans cette constante part d'incertitude liée à ce qu'est la Russie. W. Churchill disait, de la Russie, que c'était "a riddle wrapped in a mystery inside an enigma", c'est-à-dire une devinette, emballée dans un mystère, au sein d'une énigme. Ceci reste d'actualité, car même si tout va bien, nous devons rester vigilants.

  

SEM Henri FROMENT-MEURICE

             Je remercie tous les intervenants. Je crois que nous avons glané une grande quantité d'informations précises, concrètes, tout à fait importantes et intéressantes. Certains ont exprimé quelques nuances sur l'avenir, d'autres ont fait preuve de plus d'optimisme.

 

 

POLITIQUE ETRANGERE, SECURITE ET DEFENSE

 Jean BETERMIER

             Le thème de l'après-midi porte sur : les conséquences de tous les changements en cours sur la politique extérieure, la politique de sécurité et la politique de défense de la Russie. Le Forum a, grâce à Monsieur l'Ambassadeur Froment-Meurice, eu le privilège de rassembler un panel d'experts de très grande qualité : chercheurs, grands témoins, analystes et journalistes politiques.

 
            Nous sommes passés d'une période de plusieurs décennies, durant laquelle nous avons craint l'Union Soviétique, à une période de transition avec une Russie dont on ne savait pas très bien où elle allait et qui, par bien des aspects, inquiétait plus par sa faiblesse que par sa puissance résiduelle. Nous sommes, aujourd'hui, face à une double transformation. Sur le plan économique, les brillants exposés de ce matin nous ont clairement indiqué que la Russie de V. Poutine avait choisi sa voie, celle de la coopération avec le monde occidental et pour des raisons ne seraient-ce que géographiques, avec l'Union européenne. Il nous a aussi été annoncé que les événements tragiques du 11 septembre 2001, entraînant un "demi tour" de la part du gouvernement russe, pourraient aussi avoir des effets assez durables et conduire à une certaine structuration.

            Avant d'entrer dans le domaine de la politique étrangère, je pense que deux points doivent être traités d'entrée de jeu, car ils sont à la charnière de la politique intérieure de la Russie et de sa politique étrangère. Ces deux points sont : d'une part, le Caucase, avec l'affaire de Tchétchénie qui, à l'évidence, conditionne plus ou moins les relations avec le monde occidental et a, probablement, pesé d'un certain poids sur le virage qu'a pris V. Poutine il y a un an et, d'autre part, les relations avec les Etats nouvellement indépendants.

            Nous allons donc les traiter en premier avant d'aborder, d'une manière plus large, les affaires de défense et de politique extérieure.

            Madame Tirapolsky, chercheur à l'IFRI, expert reconnu, auteur de nombreux articles et de nombreux livres, je vous passe la parole.

  

La Russie et le Caucase

 
Anita TIRASPOLSKY

             Commencer par les liens entre la Russie et le Caucase ne signifie pas que celui-ci soit la priorité ou la zone la plus importante, même si cette région est un carrefour de problèmes et un champ de conflits important.

            D'un côté, la Russie s'étend sur le Caucase Nord dans un conflit avec la Tchétchénie. Cependant, cette dernière fait partie de la Fédération de Russie et n'est donc pas, textuellement, dans l'intitulé de mon sujet. De l'autre côté, au-delà du grand Caucase, existent trois républiques indépendantes depuis 1991 : l'Arménie, l'Azerbaïdjan et la Géorgie. Cette région représente, aussi, un enjeu géopolitique majeur car elle implique de se retourner vers les pays voisins comme la Turquie et l'Iran ou des pays plus enclavés mais très proches comme le Turkménistan et le Kazakhstan. De plus, le pétrole de la Mer Caspienne implique la présence de tous les pays consommateurs et acteurs dans le monde, comme les Etats-Unis.

Cette région, au cours de la dernière décennie, a pris une importante croissante. Personne ne savait, auparavant, où se trouvait la Tchétchénie, les capitales du Caucase étaient ignorées. Pourtant, cette région se trouve à la charnière entre le monde asiatique et le monde européen. Les russes et les pays du Caucase eux-mêmes, la placent en Asie, alors que le monde occidental l'intègre dans la partie européenne du monde. Nous sommes donc, dès le départ, face à un problème de définition.

 
La spécificité de cette région réside dans le fait que c'est un champ où se manifestent toutes sortes de tensions intra-étatiques, entre la Tchétchénie et la Russie, mais aussi dans les trois pays qui nous intéressent : en Géorgie, en particulier, vivent d'importantes minorités arméniennes. Il en est de même pour les réfugiés géorgiens en provenance des républiques autonomes d'Abkhazie et les Azéris en provenance du Haut Karabakh, réfugiés dans la partie géorgienne. Outre les problèmes liés aux minorités importantes, la région est secouée par des conflits inter-étatiques, comme celui entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan au Haut Karabakh, peuplé majoritairement d'Arméniens. Des affrontements vont naître, également, de la concurrence pour les voies d'acheminement du pétrole et des gaz en provenance de la Mer Caspienne, au sujet des tracés des pays que l'on veut éviter comme l'Iran. Les Américains veulent une diversification des voies d'acheminement, ils sont suivis en cela par l'Europe.

Par ailleurs, les retombées du conflit tchétchène sur la Géorgie se manifestent aujourd'hui avec une grande intensité. Il suffit de regarder la presse. La Géorgie est accusée par la Russie de servir de base arrière aux combattants tchétchènes et d'accueillir des camps d'entraînement, non seulement, pour les combattants tchétchènes, mais aussi, éventuellement, des terroristes d'Al Qaïda, "les Afghans", ceux qui vont faire, ensuite, leurs classes en Afghanistan. Depuis le 11 septembre, les américains poursuivent d'éventuels terroristes d'Al Qaïda dans le Sud Caucase. Ils ont envoyé des conseillers américains en Géorgie, pour essayer de régler le problème des camps d'entraînement et ils sont arrivés, militairement, dans le Caucase.

            La deuxième caractéristique, est qu'elle est une région sur laquelle une masse d'informations est diffusée. Je soulève ce problème parce que la lecture ne m'en est pas rendue facile. L'information est très abondante entre la radio tchétchène, accessible via internet, et les opinions de toutes les presses étrangères russes et locales, en anglais et en russe. Or, nous savons que très peu de journalistes ou observateurs peuvent s'y rendre facilement, notamment du fait de l'insécurité. Des ressortissants occidentaux sont régulièrement enlevés dans tel ou tel pays. De plus, la grande pauvreté de la région ne la rend pas très attractive pour les touristes.

            Le tri est quasiment impossible à faire pour nous, observateurs extérieurs. Que nous reste-t-il ? A comprendre les forces qui traversent les différents conflits et quels sont les intérêts de chacun des acteurs en présence dans cette région : russes, américains, azéris, azerbaïdjanais, etc. de manière à dégager des grilles de lecture et des logiques simples se référant, bien sûr, à la connaissance de l'histoire de ces pays. Pourquoi les Tchétchènes, un tout petit peuple, s'élèvent-ils contre la Russie ? Pourquoi les Arméniens et les Azéris ne peuvent s'entendre sur le Haut Karabakh ? Tout cela est lié à l'histoire de la région, sur laquelle je ne peux pas revenir. Cela fait appel, également, à la connaissance des peuples et des dirigeants qui s'y affrontent : Aliev, Poutine, etc. Comprendre les comportements des solutions qui seront peut-être moins mauvaises que si l'on restait dans l'ignorance. Comprendre ce qui peut s'y passer, bien sûr, mais comme personne n'a de boule de cristal, il faut savoir, aussi, prendre de la distance vis à vis de tout ce que l'on peut lire sur cette région. Il n'en demeure pas moins que la part d'imprévisibilité reste nécessairement très forte. Je vais donc essayer de dégager le plus succinctement possible les logiques politiques.

 
L'histoire récente de ces pays, les dix dernières années se découpent en deux périodes claires : tout d'abord, un divorce difficile au moment de la séparation, puis l'arrivée de Poutine à la fin des années 1990. La Russie ne pouvait être absente de la région, puisqu'elle y était et l'avait dominée pendant plus de 150 ans. Il était donc, pour elle, inimaginable de partir ainsi. Des intérêts économiques existaient. Le commerce extérieur est devenu marché d'exportation. La Russie disposait aussi d'une région frontalière entre le monde turc et le monde iranien, permettant de lui assurer une sécurité. Dans une certaine mesure, cela facilitait aussi sa politique extérieure. Naturellement, elle a voulu jouer le rôle de gendarme de la région, d'autant plus qu'elle a des réseaux anciens et bien maîtrisés dans tous ces pays. La Russie a des relations privilégiées avec l'Arménie et l'Azerbaïdjan et cela se voit : par exemple, la Russie fait nécessairement partie du groupe de Minsk, chargé de régler le problème du Haut Karabakh qui comprend aussi les Etats-Unis et la France. Elle apporte sa connaissance de toute la région.

Il en est de même pour le règlement de l'Abkhazie. Etant membre du Conseil de Sécurité à l'ONU, la Russie y défendra, logiquement, les intérêts abkhazes contre les géorgiens, en toute connaissance de cause, et bloquera toute solution qui ne lui conviendra pas. Il en va de même au sein de la CEI, elle seule enverra des troupes d'intervention pour régler les conflits.

La Russie a donc une relation tout à fait particulière avec son étranger proche qui ressemble, bien plus, à une chasse gardée. A cette période, les Etats-Unis se tiennent un peu à distance de ce champ, notamment parce que la présence de pétrole dans la région de la Caspienne n'est que vaguement définie.

Le changement de politique russe débute à partir de la fin des années 1990 et correspond à l'obligation d'admettre cette présence américaine. De plus, un changement d'homme a lieu avec l'arrivée au pouvoir de V. Poutine. Ce dernier va faire preuve de pragmatisme. Il va essayer de défendre, dans chacun des pays du Caucase, non pas les intérêts de ces pays ou des pays extérieurs, mais les intérêts strictement russes. Je crois que c'est la logique principale qu'il faut retenir dans la compréhension de ce qui se passe dans le Caucase : pourquoi les russes se sont acharnés sur telle ou telle question et tel ou tel problème. Cette nouvelle période est, donc, celle d'une concurrence russo-américaine : les américains souhaitent prendre position et la Russie cherche à s'y maintenir. Cependant, il s'agit de ne pas ouvrir un conflit entre ces deux pays. Ainsi, pendant un temps, nous avons eu l'impression que les Russes menaient une politique de suivisme, vis à vis des initiatives américaines, ou de réactivité, au coup par coup, à cette présence américaine. Je suis moins sûre de cette interprétation qu'aujourd'hui. En effet, quand on observe, pays par pays, ce que la Russie a su conserver ou améliorer dans ses relations avec ses voisins, parallèlement aux erreurs commises par les Américains, nous constatons qu'ils ont adopté une approche différente et, notamment, plus lente car la Russie a toujours pris le temps, sachant que le Caucase restera à sa porte quoi qu'il arrive, avec tous ses problèmes de pauvreté, de sous-développement, et ses conflits ethniques.

            Prenons l'exemple de l'Arménie, le pays le plus proche de la Russie. L'Arménie va rechercher un équilibre entre l'Occident et la Russie au vu de ses intérêts propres. La Russie, quant à elle, a une confiance particulièrement forte dans la solidarité ou la fidélité de l'Arménie. La Russie a notamment soutenu, au moins tacitement, les opérations arméniennes dans le Haut Karabakh. L'Arménie ne peut donc se détacher complètement de la Russie, tant elle manque d'alliés dans la région. Il existe en Russie une théorie appelée "la croix caucasienne", qui passe par Erevan : qui tient la croix tient le Caucase. Tenant Erevan, via l'Alliance avec l'Arménie, il est absolument clair, pour les Russes, qu'ils tiennent la région et qu'ils ont, ainsi, la possibilité de contrôler ce qui se passe dans les autres régions.

 
            Il semble que le gouvernement de l'Azerbaïdjan ait cherché, pendant longtemps, à développer ses relations avec le monde occidental, en posant notamment sa candidature à l'ONU. La Russie a, récemment, signé des accords l'engageant très loin dans la coopération culturelle, scientifique, technique et militaire avec l'Azerbaïdjan qui, malgré tout, continue à entretenir de bonnes relations avec les Etats-Unis. De récents accords ont ainsi permis d'assurer militairement, pour dix ans, un contrôle par la Russie via un radar, sur l'ensemble de la région.

Sur quoi peut jouer la Russie dans cette région ? L'Azerbaïdjan a du pétrole. Ce pays a toujours été parmi les plus indépendants, vis à vis du centre, parce qu'il avait une capacité de développement plus importante que celle de ses voisins. Malgré tout, nos deux dirigeants, très pragmatiques, vont s'entendre pour ne pas aggraver les conflits quels qu'ils soient. De surcroît,          M. Aliev espère que cela permettra à la Russie d'intervenir sur le Haut Karabakh. Il caresse aussi l'idée d'avoir pour successeur son fils - qui n'a pas le charisme de son père - et il espère, très fortement, que la Russie saura soutenir cette candidature à la Présidence de la République quand il quittera la présidence. Outre ces questions de succession, il existe des problèmes de non respect des Droits de l'Homme. Ces derniers ne sont pas compris - Madame Carrère D'Encausse en a parlé ce matin - de la même manière qu'en Occident. M. Aliev préfère, certainement, épouser la définition des Droits de l'Homme russe. N'oublions pas que les américains lui avaient imposé un embargo sur les importations d'armes ; ainsi, MM. Poutine et Aliev s'entendent très bien aujourd'hui.

            Dernier pays qui pose beaucoup plus de problèmes : la Géorgie. La Russie manifeste une grande fermeté vis à vis de Monsieur Chevarnadze. Nous avons pu lire dans la presse des déclarations de géorgiens telles que : "Non, il n'y a pas plus d'Al Qaïda en Géorgie qu'il ne peut y en avoir en Russie ou ailleurs". Savoir si cela est vrai ou non, tel n'est pas mon propos, cependant, ce qui est clair, c'est que les Russes sont déterminés à ce que la frontière, entre la Tchétchénie et la Géorgie, ne soit plus aussi perméable qu'auparavant, quitte à y faire un certain nombre d'incursions. Depuis le 11 septembre, ils recherchent un soutien américain pour que soit réglé ce problème de présence extérieure au conflit tchétchène en Géorgie.

 
Outre des difficultés à s'entendre, les leviers sont, également, extrêmement importants. Vous avez entendu parler des conflits en Ossétie du Sud et en Abkhazie. A ce sujet, nous nous situons actuellement à un tournant, dans la mesure où la Russie a menacé d'envoyer des troupes sur la frontière Tchétchène pour régler ce problème de camps d'entraînement et où les américains poussent le gouvernement géorgien à régler ce problème.

 
Ainsi, la Russie se garde bien de résoudre certains conflits parce qu'ils servent de levier pour exercer des pressions sur les gouvernements de ces pays. Les Américains sont loin de leurs bases et connaissent moins bien la région, cependant ils finissent par s'entendre avec les Russes. Pour résumer en quelques mots la relation Russie/Caucase, je crois qu'il s'agit de l'illustration parfaite de la politique étrangère de la Russie. Pour parvenir à une grille de lecture simple, prenons les intérêts russes comme base logique. Ce pragmatisme prédomine pour les Russes et induit leurs choix de politique étrangère, c'est donc ainsi, je pense, qu'il faut raisonner pour tenter de comprendre les prises de position des Russes et analyser la situation dans la région.

  


Amiral Jean BETERMIER

             Je remercie Madame Tiraspolsky de nous avoir rappelé la complexité de cette zone et l'immensité des problèmes que l'on y rencontre.

            Je me tourne maintenant vers Monsieur Dubien, chercheur à l'IRIS, consultant pour le Ministère de la Défense, la DGA et la Délégation aux Affaires Stratégiques. Comme je l'avais indiqué au début, nous essayons d'abord de régler les problèmes de l'étranger proche, ainsi, Monsieur Dubien va-t-il se pencher sur les relations entre la Russie et les Etats indépendants.

 
 

La Russie et les nouveaux Etats indépendants

 
Arnaud DUBIEN

             Le sujet de mon intervention est particulièrement vaste, or, le temps qui m'est imparti est limité, j'irai donc à l'essentiel et recentrerai mon propos autour de trois thèmes. En guise d'introduction, j'aborderai l'héritage de la période Eltsine, puis les éléments de rupture introduits par  V. Poutine dans sa politique proche étrangère, et enfin, l'impact du 11 septembre sur la politique russe dans la région et sur les rapports de force, plus généralement, en ex-URSS.

 
            Pour commencer, j'aimerais effectuer un bref rappel historique et dire quelques mots sur la présidence Eltsine. Tout au long des années 1990, l'objectif proclamé de Moscou, a été de promouvoir une réintégration économique, politique et militaire au sein de la CEI. Le maintien d'une influence prédominante, voire exclusive, en ex-URSS était largement perçu, au sein des élites russes, comme la condition sine qua none du statut de grande puissance de la Russie.

            De ce point de vue, lorsque V. Poutine arrive au Kremlin le 31 décembre 1999, la situation est assez critique. En premier lieu et surtout, la CEI, dont la Russie entendait faire l'instrument de son influence, est en crise profonde en raison, principalement, des divergences entre les Etats membres. Non seulement, la Russie n'est pas parvenue à en faire un instrument d'intégration régionale mais elle assiste, depuis 1997, à l'émergence d'axes stratégiques concurrents, en particulier du GOUAM, dont la vocation affichée est de contrebalancer les ambitions russes en ex-URSS. Ces projets sont, d'ailleurs, activement soutenus par les pays occidentaux - les Etats-Unis en premier chef, mais également l'OTAN - qui sont de plus en plus présents dans la zone et exercent une influence grandissante au détriment de la Russie. L'année 1999, de mon point de vue, marque le point maximum de ce reflux de l'influence russe en ex-URSS. Trois événements illustrent ce phénomène :

            - En février, trois Etats : l'Azerbaïdjan, la Géorgie et l'Ouzbékistan annoncent leur refus de proroger leur participation au sein du Traité de sécurité collective de la CEI.

            La deuxième illustration de ce reflux de l'influence russe, est la participation de la plupart des pays de la CEI, à l'exception de la Biélorussie et de la Russie elle-même, au sommet de Washington en avril 1999, en pleine campagne au Kosovo, alors que les relations entre la Russie et l'OTAN sont au plus bas. On voit donc très bien que la Russie n'a plus les moyens de dicter sa volonté et d'empêcher ces pays de nouer des relations avec l'OTAN.

            Troisième illustration de ce phénomène : le sommet d'Istanbul en novembre 1999, au cours duquel divers accords - en particulier un accord portant sur l'évacuation des hydrocarbures de la Caspienne - ont été signés.

            Tel est le contexte lorsque V. Poutine arrive au Kremlin.

 
            V. Poutine va introduire des éléments de rupture dans sa politique proche étrangère. Le premier sur lequel je voudrais insister, est une rupture idéologique et conceptuelle. Très rapidement, V. Poutine fait son deuil de la CEI en tant qu'instrument d'intégration régionale, intégration qui n'est plus considérée comme une fin en soi. Très clairement, la Russie de V. Poutine va désormais privilégier une approche bilatérale de ses relations avec les Etats de la zone en se concentrant, notamment, sur les pays les plus importants du GOUAM comme l'Ukraine, que V. Poutine visite, dès le lendemain de son élection en avril 2000, et sur laquelle la Russie exerce très rapidement une importante pression en lien avec le remboursement de sa dette gazière. Deuxième pays important : l'Azerbaïdjan, où se rend V. Poutine, en janvier 2001, pour normaliser des relations très dégradées, depuis l'épisode du Haut Karabakh et des livraisons d'armes russes, à l'Arménie. Enfin, mais dans une moindre mesure, l'Ouzbékistan, où V. Poutine se rend pour "reprendre langue" avec Monsieur Karimov.

Au delà de cette approche bilatérale, la Russie maintient une approche multilatérale en privilégiant, cependant, des ensembles plus réduits, plus ramassés. C'est le cas, en particulier, du Traité de sécurité collective qui, depuis 1999, ne compte plus que 6 Etats. Il est donc plus efficace et ce d'autant plus que la Russie lui donne du contenu, le réactive, surtout en 2001, et met en place des forces de réaction rapide en Asie Centrale ainsi qu'un centre antiterroriste à Bichkek.

Deuxième illustration de cette approche multilatérale : la transformation de l'union douanière en communauté économique eurasienne, au sein de laquelle, la Russie aimerait bien voir l'Ukraine.

            La deuxième évolution importante de la politique proche étrangère de la Russie, sous            V. Poutine, est l'importance plus grande accordée au facteur économique dans la définition de cette politique. Cette économisation de la politique proche étrangère de la Russie prend des formes diverses en fonction des pays. En Ukraine, elle prend la forme d'un soutien et d'un accompagnement des grandes entreprises russes dans le processus de privatisation et les acquisitions d'actifs ukrainiens, notamment des raffineries. En Arménie, l'allié fidèle, il s'agit d'un échange d'actif contre dette. La politique doit donc être rentable, y compris avec ses alliés. Cette considération économique apparaît également dans les relations avec la Biélorussie et explique, sans doute, le ralentissement actuel du rapprochement russo-biélorusse. Moscou veut un allié fidèle et ne pas assumer le coût de l'intégration économique et monétaire avec la Biélorussie de Loukachenko.

Dans cette économisation de la politique proche étrangère, je retiens deux éléments sur lesquels nous pourrons revenir lors du débat. D'une part, l'importance accordée au facteur énergétique : très clairement, la Russie entend faire de ce dernier, l'un des ses instruments d'influence dans son environnement proche et d'autre part, la politique russe dans le domaine des transports et des infrastructures, deuxième élément, peu souvent relevé mais important de mon point de vue. Peu visible, cette politique commence à porter ses fruits. Je donnerai simplement deux exemples : les terminaux portuaires en cours de construction autour de St Petersbourg ont pour but de limiter la dépendance à l'égard des pays baltes et un accord sur un axe de transport multimodal Nord/Sud a été signé en septembre 2001 avec l'Iran et l'Inde - son objectif est de faire contrepoids au projet européen et américain, Est/Ouest.

Ces initiatives doivent permettre à la Russie de diminuer les contraintes nées du rétrécissement de son espace, tout en maintenant la dépendance des nouveaux indépendants à son égard.

 
            Quelques mots sur le 11 septembre et son impact : lorsque V. Poutine a donné son feu vert - même si ce n'est pas vraiment l'expression appropriée puisque, manifestement, il n'avait pas le choix - à l'arrivée des Américains en Asie Centrale, deux interprétations ont eu cours. Selon la première vision, très répandue à Moscou, il s'agissait de l'ultime étape d'un processus d'éviction de l'ex-URSS. D'autres estimaient, au contraire, que Russes et Américains pourraient sortir de cette logique de containment et mettre en place une nouvelle coopération. Certains même, à Washington, en octobre et novembre 2001, parlaient d'une révision des projets pétroliers américains, voire même d'un abandon du projet Bakou-Ceyhan. Avec un an de recul, nous constatons que, ni les perceptions mutuelles, ni les comportements n'ont vraiment évolué entre Russes et Américains et que le rapport de force entre eux n'a pas été fondamentalement bouleversé depuis le 11 septembre 2001. Je relativise donc l'impact du 11 septembre en ex-URSS.

 
            Quelques mots de bilan et de perspectives. Quel premier bilan tirer de la politique proche étrangère de la Russie de V. Poutine ? La Russie a repris l'initiative depuis 2000, elle n'est plus sur la défensive ou, en tous les cas, beaucoup moins que lorsque V. Poutine est arrivé au pouvoir. La Russie est plus sûre d'elle-même. Elle a retrouvé une certaine capacité d'action, phénomène auquel, évidemment, le dynamisme retrouvé de son économie, même s'il est relatif, n'est pas étranger.

            La situation est assez diverse en fonction des différents théâtres. Je rangerais au nom des grands succès de la diplomatie proche étrangère de V. Poutine, l'Ukraine. La Russie a conduit envers elle une politique très cohérente, jouant de la dépendance énergétique et accompagnant ses entreprises dans des prises de participation d'actifs ukrainiens. C'est donc, à la fois, une expansion économique importante et une présence "informationnelle" croissante en Ukraine. Le projet Russe a aussi été grandement facilité par les difficultés du régime Koutchma en 2001. On peut penser que les difficultés actuelles ; le "deuxième épisode du Koutchmagate" devraient accentuer ce phénomène et permettre à la Russie de renforcer encore ses positions en Ukraine, sachant que l'Ukraine, pour la Russie, est le pays le plus important de la zone.

            En Caspienne - sujet évoqué par Madame Tiraspolsky - je dresserais un bilan plutôt positif. Même si cela est moins évident qu'en Ukraine, la Russie a réussi, au cours des deux dernières années, à mener à bien certains projets importants, comme le CPC de pipe-lines et, également, le gazoduc Bluestream vers la Turquie. Au niveau diplomatique, la Russie est parvenue à rallier à ses positions, sur la question du statut de la Caspienne, l'Azerbaïdjan et le Kazakhstan. Il est désormais probable que les deux autres Etats, le Turkménistan et l'Iran, se rallient à cette position. La dynamique est donc plutôt positive. Plus récemment, cet été, Moscou a montré sa force en organisant des manoeuvres importantes en Caspienne. Le seul bémol à ce tableau est l'avancée du projet Bakou-Ceyhan qui semble devoir se réaliser. La Russie n'a pas pu s'opposer et n'a pas jugé utile de s'y intégrer.

 
            En guise de conclusion, je dirais que l'échec le plus flagrant de la politique proche étrangère de V. Poutine, est la Géorgie. Ceci est d'autant plus surprenant que ce pays est le plus vulnérable de la région. C'est un pays miné par les régionalismes, les irrédentismes et les sécessionnismes. La Russie d'Eltsine, comme de Poutine, n'a reculé devant aucun moyen de pression pour faire plier la Géorgie, que ce soit les livraisons de gaz et d'électricité coupées, ou leur soutien au séparatisme, et plus récemment encore, une mesure assez peu visible mais dont l'impact est tout à fait réel : la délivrance de passeports russes aux populations d'Abkasie et d'Ossétie du Sud. Ces derniers sont désormais citoyens russes avec des passeports en bonne et due forme. Je ne parle pas des bombardements qui, de temps à autre, se produisent également.

La Géorgie est un cas un peu à part, un cas extrême dans cette politique proche étrangère de la Russie. Je crois, néanmoins, qu'elle aura valeur de test de l'aptitude de Moscou à se défaire de certaines nostalgies impériales et en tous les cas, à envisager différemment ses rapports avec ses voisins, considérés comme des Etats véritablement souverains.

  

Amiral Jean BETERMIER

             Si nous disposions d'un peu plus de temps, j'aurais aimé vous poser la question de la relation entre la montée de la tension en Géorgie et l'évolution de la situation en Irak. Nous l'aborderons lors du débat.

            Merci Monsieur Dubien de nous avoir rappelé à quel point, dans cette partie du monde - comme dans d'autres - les problèmes stratégiques et de sécurité sont étroitement liés aux problèmes économiques.

            A présent, nous allons nous rapprocher du coeur de notre débat : la politique de défense de la Russie. Nous avons le privilège d'avoir, à nos côtés, Madame Isabelle Facon, chercheur sur ce thème, à la Fondation pour la Recherche Stratégique, et qui contribue beaucoup aux activités d'enseignement du CID. Elle vient, d'ailleurs, d'écrire un excellent ouvrage sur les relations civilo-militaires, publié par la FRS.

  

La politique de défense et les relations civilo-militaires

 
Isabelle FACON

             Je vais aborder la question des relations civilo-militaires, en faisant le lien entre situation intérieure et situation internationale, puisque cette table ronde est centrée sur la politique étrangère.

 
Selon de nombreux articles parus récemment, V. Poutine serait soumis, en tous les cas sur ses choix de politique étrangère, à des oppositions du côté de l'armée. D'une manière générale, nous ressentons, effectivement, des tensions, dans les relations civilo-militaires, mais elles sont liées non seulement aux choix de politique étrangère de V. Poutine, mais également, à des enjeux internes qui relèvent de la problématique de la réforme des forces armées.

            Initialement, on avait relevé une amélioration dans les relations civilo-militaires sous             V. Poutine, en tout cas, au regard de ce qu'elles étaient du temps des années Eltsine. Le Président Poutine était perçu comme accordant davantage d'attention et d'intérêt aux questions militaires, et notamment, à la condition sociale des officiers. Il a été servi, par ailleurs, dans le regain de confiance de l'armée à son égard, par la stabilisation de l'économie, depuis 1999, même si elle n'est que relative. Cette dernière a permis une amélioration relative de la situation budgétaire des forces armées. Rappelons, de plus, que la montée au pouvoir de V. Poutine s'est faite sur fond de guerre en Tchétchénie, guerre dans laquelle l'armée a eu, dans un premier temps du moins, un rôle très important, ce qui a contraint V. Poutine à une certaine attention vis-à-vis de l'armée, et peut-être, également, à remettre à plus tard les réflexions sur les projets de réforme de l'armée et de normalisation des relations civilo-militaires. D'une façon générale, V. Poutine a mis initialement en valeur le rôle de l'armée dans son projet de restauration de l'autorité de l'Etat, mais aussi de renforcement de l'influence de la Russie sur la scène internationale.

 
Par la suite, la volonté du Président Poutine d'accélérer les réformes et de reprendre en mains certains processus internes à l'armée s'est fait sentir et il semble qu'il ait constaté qu'à certains égards, l'armée constituait une poche de résistance à ses orientations de politique intérieure comme de politique étrangère. Le Président Poutine a ressenti les limites du contrôle des autorités civiles sur les autorités militaires. Certains phénomènes qui se développaient au sein des forces armées ne semblaient pas conformes à son ambition de renforcer la crédibilité de l'Etat. Rappelons, à ce sujet, le conflit public qui s'était noué entre le Ministre de la Défense de l'époque Igor SERGEEV et le chef de l'Etat-major Anatolii Kvachnine. Les deux hommes s'opposaient publiquement sur les orientations du développement de la politique militaire. Il y eut d'autres phénomènes contraires, aux yeux de             V. Poutine, à la restauration de la crédibilité de l'autorité des autorités civiles, notamment les efforts des généraux artisans de la politique militaire en Tchétchénie pour accroître leur influence sur la prise de décision à la faveur de cette guerre dans le Caucase.

            L'élément le plus significatif, illustrant sa défiance à l'égard de l'armée, réside dans la nomination, à la tête du Ministère de la Défense, en mars 2001, de l'un de ses plus proches alliés politiques : Sergueï Ivanov. Ce dernier n'est pas issu du milieu militaire, mais du KGB. Le message était clair : il soulignait une volonté de reprendre en main les processus internes aux forces armées et d'accélérer le pas sur la voie de la réforme des forces armées en leur imposant des choix. La question n'était plus de savoir s'il fallait professionnaliser, mais quand il fallait le faire. Le Président Poutine a brisé la prédominance traditionnelle des forces armées dans les processus de décision la concernant directement puisque, dans la conception des récents projets de professionnalisation et de réforme, ont été prises en compte des propositions émanant de différents partis politiques, y compris des partis considérés comme les plus libéraux.

            Du côté du budget, également, le Président Poutine a toujours insisté sur le fait qu'il n'était pas question de dépasser les capacités de l'économie. Selon lui, et il a pris différentes initiatives en ce sens, les forces armées doivent mettre de l'ordre dans l'usage qu'elles font des crédits de défense.

 
            Par ailleurs, le Président Poutine a semblé, également, désireux de réagir face d'une part, à ce qui était ressenti comme des obstructions au sein de l'armée à certaines orientations de politique étrangère et d'autre part, à une certaine lenteur d'évolution des perceptions du monde, au sein d'une partie du haut commandement russe. Nous avons ressenti cela avant même le 11 septembre. En effet, la ligne de rapprochement avec l'Occident, y compris avec les Etats-Unis, s'est dessinée avant le        11 septembre et V. Poutine a rapidement constaté des oppositions à celle-ci au sein de la haute hiérarchie militaire. Je n'évoquerai que les plus symboliques, mais il y a eu un certain nombre de limogeages au sein des plus hauts responsables de l'armée connus pour leurs positions traditionnellement et vigoureusement anti-occidentales et anti-américaines. Je pense notamment au Général Ivachov qui dirigeait les relations internationales au sein du Ministère de la défense, et au Général Manilov, numéro deux de l'Etat-major, en juillet 2001. On pourrait citer d'autres exemples qui vont, semble-t-il, dans le même sens.

 
            Un point est à souligner : les forces armées ne constituent pas un corps monolithique. Il existe des groupes plus ou moins conservateurs au sein de celles-ci. Une partie de l'appareil militaire n'est plus fermée à la réforme, à la professionnalisation et à l'ouverture sur l'Occident. Une partie du haut commandement considère même que la situation dans les forces armées s'est tellement détériorée que la réforme n'est, de toutes façons, plus évitable, y compris la professionnalisation, impliquant un processus coûteux et des échanges avec les armées occidentales. Je n'aurai pas le temps de développer, mais nous pourrons y revenir dans le débat.

Nous pouvons cependant rappeler quelques éléments qui, finalement, ont fini par convaincre une grande partie de la haute hiérarchie militaire de l'inévitabilité de la réforme : l'armée ne peut plus appeler que 11 % d'une classe d'âge ; ces 18-27 ans représentent, sans doute, la partie la plus démunie sur le plan social, au niveau de l'éducation, de la santé, etc. de la population russe - cela a un impact qualitatif sur l'état des forces armées - la crise démographique se répercute également sur les forces armées, puisque d'ici à 2005-2007, elles ne seront en mesure d'engager que 40 à 50 % des jeunes dont elles auront besoin. La détérioration des conditions de vie des militaires et le déclin du prestige de la carrière militaire poussent de plus en plus les officiers de carrière à quitter l'armée : en 2001, 70 % de ceux qui ont quitté l'armée avaient moins de trente ans.

Dans ce cadre, un consensus existe entre les autorités civiles et une partie de la haute hiérarchie militaire : plutôt que de gaspiller les rares ressources de l'armée en les consacrant à la formation sommaire de jeunes de "qualité relative", mieux voudrait les consacrer au développement d'un corps militaire professionnel capable d'utiliser des équipements modernes et à dégager davantage de moyens pour les équipements, la recherche et le développement militaire, ce que doivent permettre, à terme, la professionnalisation et la poursuite de la réduction des effectifs.

Ainsi, au sein de la haute hiérarchie militaire, certains mettent l'accent sur le besoin de développer une force susceptible de permettre une participation accrue de la Russie dans des opérations de maintien de la paix internationale, non seulement dans l'ex-URSS, mais aussi au-delà ; d'autres mettent plutôt l'accent sur la nécessité d'avoir une armée de haute technologie. Dans les deux cas, l'idée est, que ces orientations supposent une armée professionnalisée et des coopérations avec l'Occident.

 
Qu'en est-il de la place des conservateurs, défavorables à la réforme, à la professionnalisation et à la coopération avec les armées occidentales ? Il est difficile de dire quel est le poids respectif de ces deux "camps" au sein de la haute hiérarchie militaire. On pourra revenir, par la suite, sur l'expérience de la 76ème division aéroportée de Pskov, servant d'unité pilote pour l'expérience de la professionnalisation. Pour l'instant, les analystes s'accordent à dire que les autorités militaires font tout pour gonfler les coûts de cette expérience et pour convaincre les autorités politiques du coût trop important de la professionnalisation pour le budget. Par ailleurs, ces militaires, en réaction à l'adoption récente d'une loi sur le service militaire alternatif, et au vu des perspectives sombres, liées à la crise démographique, jugent qu'il est nécessaire d'envisager de limiter les possibilités actuellement offertes aux jeunes Russes et de différer leur service militaire. La loi sur le service alternatif récemment adoptée porte, quant à elle, la marque de l'influence des militaires les plus conservateurs, dans la mesure où elle semble plutôt de nature à dissuader les jeunes de choisir l'option du service alternatif et prend en compte beaucoup des restrictions que réclamées par le Ministère de la Défense.

 
            Au sujet de la politique étrangère, une partie du haut commandement est très réticente à la ligne de rapprochement avec les Etats-Unis. Un certain nombre de déclarations et même d'appels dans la presse russe de généraux et d'amiraux à la retraite, mais dont les commentateurs estiment qu'ils disent tout haut ce que beaucoup de généraux encore en activité pensent tout bas, confirment cela. En tout cas, V. Poutine semble contraint à un travail d'explication et d'argumentation régulier auprès de ses officiers au sujet de l'orientation de sa politique étrangère. Je pense, notamment, à une réunion entre V. Poutine et une partie du haut commandement militaire qui a eu lieu avant sa visite aux Etats-Unis, en novembre 2001. Effectivement, certains choix récents de V. Poutine en politique étrangère ne semblent guère conformes à certaines conceptions traditionnelles d'une partie de la haute hiérarchie militaire qui, si elle ne brandit plus la menace du risque d'un conflit majeur avec l'Occident, continue à présenter l'Occident et les Etats-Unis comme des adversaires de la Russie. Cette partie de la haute hiérarchie militaire estime que V. Poutine brade les intérêts du pays à travers sa politique de rapprochement avec les Etats-Unis et ce, avant, mais surtout après le  11 septembre ils considèrent que ce dernier n'obtient pas la juste récompense pour son soutien à la coalition anti-terroriste. Ils font notamment référence à la présence des Américains en Asie Centrale et en Géorgie, au retrait américain du traité ABM, au problème de l'OTAN dont l'élargissement reste à l'ordre du jour, à la fermeture de bases à Cuba et au Vietnam et aux conditions du nouveau traité de désarmement signé à Moscou en mai 2002. Ce dernier est considéré par une partie de l'establishment militaire comme étant défavorable à la Russie.

 
            Ainsi, le facteur de politique étrangère, s'il n'est sans doute pas le point de tension le plus fort dans les relations civilo-militaires, intensifie les tensions entre l'armée et le pouvoir civil, face à la redéfinition que V. Poutine semble vouloir imposer, par ailleurs, dans la vie des forces armées, au niveau de leur structure et de leur poids dans la prise de décision. Prenons l'exemple de la Géorgie : à ce sujet, la situation actuelle n'illustre-t-elle pas des tensions civilo-militaires, liées à des choix et à des évolutions internes se répercutant sur les orientations extérieures de l'Etat russe ? Depuis quelques mois, on a le sentiment que les principaux responsables militaires russes artisans de la deuxième guerre en Tchétchénie cherchent à renforcer leur position dans le jeu politique interne à travers la problématique de la présence supposée de rebelles tchétchènes dans la gorge de Pankissi, à la frontière entre la Tchétchénie et la Géorgie. Cette position a été amoindrie à la suite du transfert du contrôle des opérations en Tchétchénie au FSB, début de 2001. Les "généraux de la Tchétchénie" à travers la problématique de Pankissi, cherchent-ils à convaincre V. Poutine de la nécessité d'une intervention dans cette région pour se "refaire" une santé politique ? Les récents propos de V. Poutine à cet égard et, notamment, sa lettre à l'ONU de la semaine dernière, nous permettent de nous poser la question suivante : est-il l'otage de ses militaires, est-il en plein accord avec eux ou encore, est-il contourné par ces derniers sur cette question particulière ? Cette situation rappelle les interrogations du début des années 1990, lorsque l'armée russe jouait un rôle trouble dans certains conflits de l'ex-URSS, en Géorgie par exemple. On se demandait alors jusqu'à quel point les agissements des militaires russes dans le Caucase du sud étaient véritablement contrôlés par les autorités politiques. Qu'en est-il des violations de l'espace aérien géorgien par des avions russes au cours des dernières semaines ? Sommes-nous dans une configuration du même type ? Il est vrai aussi que le Kremlin nous a habitués à brandir, périodiquement, la menace que fait porter le mécontentement des forces armées sur la stabilité politique en Russie, dans le but d'obtenir quelques concessions de la part de ses partenaires occidentaux. Il convient donc d'être prudent.

En ce qui concerne l'état des relations civilo-militaires en Russie, la situation paraît donc extrêmement fluide et, sans doute, les périodes de disgrâce puis de retour en grâce périodiques du chef de l'Etat-major général, un des "généraux de la Tchétchénie", en sont une illustration.

  

Amiral Jean BETERMIER

             Tout à l'heure, le retour de la pression russe sur la Géorgie a été évoqué. Une analyse de la demande russe à l'ONU, en vue d'obtenir un feu vert pour une intervention en Géorgie, au nom des mêmes principes que ceux invoqués par les Etats-Unis pour intervenir en Irak, pouvait aller dans ce sens. Il existe, peut-être aussi, un deuxième élément d'explication. Quand on regarde les cartes géographiques, on peut se dire que si l'Arabie Saoudite n'ouvre pas ses bases, si la Turquie, à cause de ses ennuis électoraux est un peu réticente, il existe quelques bases aériennes en Géorgie. Celles-ci pourraient, peut-être, donner à M. Chevarnadze l'occasion de faire un mouvement de plus, en direction des Etats-Unis et de l'Ouest, ce qui serait probablement perçu comme un mouvement très désagréable, vu de Moscou.

            Je me tourne vers Vladimir Fédorovski qui, depuis plus de quinze ans, est immergé dans la société française, avec le souci, comme diplomate d'abord, puis à titre personnel, de faciliter à la France la compréhension du monde russe. J'espère aussi et j'en suis convaincu, qu'il fait le même effort pour que l'on comprenne mieux la France depuis la Russie. Vladimir Fédorovski est un ami du Forum du Futur de longue date et je crois que vous êtes intervenu, pour la première fois chez nous il y a un peu plus de dix ans.

 
 

Le retour de la Russie : les relations triangulaire Russie - France - Allemagne

 
Vladimir FEDOROVSKI

             Madame Facon a exposé, avec beaucoup d'entrain, non seulement son analyse pertinente, mais aussi l'avis des conservateurs russes à propos de l'échec du Président Poutine dans sa politique dite pro-américaine. Contrairement à mes habitudes, j'atténuerai un peu les propos et dirai quelques mots positifs sur l'action de V. Poutine. Je pense que son choix, le 11 septembre, a dépassé la situation en Tchétchénie pour devenir l'expression d'un tournant historique que la Russie a attendu des dizaines d'années avant d'accomplir. Cette prise de position assurait une percée de la Russie, tout à fait exceptionnelle, dans l'arène internationale. Elle lui en donnait, en tous les cas, sa chance.

Vous avez, à juste titre, évoqué, entre les Russes et les Américains, la question des rapports avec l'OTAN et la concurrence en Asie Centrale autour des tracés des oléoducs. Malgré tout, la coopération pendant cette période, après la crise du 11 septembre, s'est avérée assez exceptionnelle dans de nombreux domaines : militaires, renseignements, etc. Si V. Poutine a été beaucoup critiqué par les militaires russes, il l'a aussi été dans d'autres sphères. Je pense, cependant, que notre intérêt, à tous, est de faire en sorte que cette percée pro-occidentale soit irréversible, pour le bien de la Russie et de son économie, mais aussi pour le monde et dans le monde, pour l'Europe sur laquelle, si vous le permettez, j'axerai plutôt mon propos.

 
            Premier point : existe-t-il un changement de mentalité au sein de l'élite militaire et politique ? Lorsque V. Poutine a pris cette décision, souvent, contre les avis de ses généraux et s'il a obtenu des soutiens, il a aussi dû faire face à de nombreuses réticences. Ces réticences étaient souvent liées à la question suivante : cette coopération avec les Etats-Unis peut-elle compliquer la vie des européens ? Est-ce bien pour les européens ? Je pense, en tous les cas, qu'un changement de mentalité s'est opéré, au sommet de l'Etat russe, au sujet de la fameuse notion de "découplage" vis à vis de l'Europe. Si chère, autrefois, au coeur des soviétiques, et cela a duré très longtemps, cette notion n'existe plus. Je pense que cette politique, en faveur de l'Europe ou de l'Occident, est conçue dans l'optique d'une harmonie avec les Etats-Unis, et non contre eux.

 
            Deuxième point : effectivement, la politique pro-occidentale de V. Poutine pose un problème réel d'équilibre, notamment en terme de complémentarité, par rapport aux intérêts économiques, politiques et culturels de la Russie, cette fois-ci en Europe. La politique de la Russie actuelle est déterminée, tout d'abord, par le facteur économique : j'entends, par cela, le pétrole et surtout le gaz. La proposition d'un pacte énergétique, entre l'Europe et la Russie, repose sur une réalité, non seulement géopolitique, mais surtout arithmétique. Nous savons tous que nous avons un besoin réciproque les uns des autres. Il n'existe pas de choix de rechange, le Proche-Orient sera certainement instable mais, surtout, il est possible de créer un courant d'affaires tout à fait exceptionnel si nous parvenons, réellement, à créer ou assurer ces livraisons d'hydrocarbures et, en premier lieu, du gaz russe dans les années à venir. Evidemment, les Allemands sont en première ligne car ils l'ont compris avant l'heure, d'autant plus que V. Poutine a une langue commune avec eux, puisqu'il parle très bien l'allemand. Je pense cependant, que dans la situation actuelle, c'est non seulement l'Allemagne qui est concernée, mais aussi un nouvel équilibre au sein de la communauté européenne qui se profile après l'adhésion de dix nouveaux membres dans moins d'un an et demi.

Evidemment, la situation va changer. L'Allemagne lorgne du côté de l'Est depuis longtemps, le couple franco-allemand évolue et tout cela exige une réelle réflexion de la part de nous tous, notamment sur le rôle que peuvent jouer, au sein de ce nouvel équilibre de l'Europe qui se profile, la Russie, l'Allemagne et la France. De toute manière, cela existera avec ou sans volonté politique, mais s'il y avait une volonté politique, cela serait d'autant mieux. Je tiens à vous rappeler que cette question de synergies à la fois géopolitiques, économiques et culturelles entre l'Allemagne, la Russie et la France a été évoquée par l'Ambassadeur Froment-Meurice.

L'Europe de demain, comme disent les Russes, peut "assurer cette irréversibilité de l'appartenance de la Russie à l'ensemble des nations européennes". Pour cela, la France, l'Allemagne et la Russie doivent chacune jouer leur rôle : l'Allemagne avec ses traditions et sa vision de la Russie depuis au moins quinze ou vingt ans, la Russie avec son pétrole et son gaz, la France, dans le contexte actuel, avec les technologies spatiales. Leur volonté de présence sur la scène russe, apportera aussi, à mon sens, à l'Allemagne et à la France l'eau et surtout le vin, dans le verre en train de se remplir entre la France et l'Allemagne.

Nous vivons des temps difficiles. Dans quelle mesure ce courant d'affaires, d'idées et de culture peut-il satisfaire aussi les Etats-Unis ? Les tracés d'oléoducs en Asie Centrale, que nous avons évoqués plusieurs fois ainsi que de nombreux autres sujets, rendent les Américains allergiques aux solutions qui nous viennent. Je suis, à titre personnel, tout à fait persuadé que la création de ce courant d'affaires, de cette alliance triangulaire entre la France, l'Allemagne et la Russie répond aux intérêts de la Russie compte tenu que cette dernière l'a bien compris et qu'elle a abandonné la notion de découplage. Si l'on considère que l'Europe élargie ne doit pas créer de nouveaux murs, cette coopération peut également contribuer au développement des relations triangulaires, tant les peuples d'Europe centrale ont l'habitude de travailler avec la Russie et ce, même si la période post-communiste a produit des blocages.

 
            Quelques mots pour conclure. L'année prochaine sera marquée par un grand anniversaire, celui de la ville que V. Poutine considère comme sa ville symbolique. Ce n'est pas par hasard s'il organise de nombreux sommets à St Petersbourg. Sa ville natale fêtera ses 300 ans. Je sais, entre autre, qu'il y accueillera des Allemands et le Président français et qu'un forum économique sera organisé au mois de mai auquel se rendra le Ministre des Affaires étrangères français. Tout ceci permettra, peut-être, de se remémorer qu'autrefois, au XVIIIè siècle, la coopération entre la France, l'Allemagne et la Russie a énormément contribué au développement de cette ville. A St Petersbourg, la cohabitation prônait sur la concurrence. Cette occasion symbolique facilitera, aussi peut-être, la création de l'Europe, j'ai failli dire de l'Atlantique à l'Oural, mais cela serait inconvenant, je parlerai alors, seulement, du triangle d'or du pétrole entre Moscou, Berlin et Paris.

  

Amiral Jean BETERMIER

             Monsieur Fedorovski, nous vous remercions pour ces références à l'histoire.

            Je donne à présent la parole au dernier intervenant : Monsieur Daniel Vernet, Directeur des relations internationales du journal Le Monde. Monsieur Vernet fait autorité des deux côtés de l'Atlantique pour les problèmes de nature géopolitique et de relations internationales. C'est donc toujours avec beaucoup d'intérêt que nous l'accueillons et que nous l'écoutons.

  

La politique étrangère de la Russie : ouverture extérieure et arbitraire intérieur

 
Daniel VERNET

             Beaucoup a déjà été dit aujourd'hui, aussi mon intervention portera sur des considérations plus générales. Le sujet, abordé en partie, par Monsieur Gratchev, ce matin, mais que je développerai du point de vue inverse, porte sur les rapports entre la politique extérieure et la politique intérieure, et plus précisément, les implications de la politique intérieure sur la politique extérieure russe.

            Au cours de mon exposé, je vais souvent parler "d'occidentalisation de la politique étrangère russe", évidemment dans un sens normatif et non descriptif. Si l'on entend par "occidentalisation de la politique étrangère" le respect de la loi internationale, la résolution pacifique des conflits, le respect des Droits de l'Homme, gardons à l'esprit que les occidentaux - Européens et Américains - ne sont pas toujours les mieux placés pour donner des leçons dans ce domaine. J'entends par cela le respect d'un certain nombre de principes, même si ceux-ci ne sont pas partagés par tout le monde et à tout moment.

 
            La question est de savoir s'il peut y avoir une occidentalisation de la politique étrangère russe, sans qu'il y ait une occidentalisation de la politique intérieure, c'est-à-dire, sans une véritable démocratisation.

            Pour essayer de répondre à cette question, je vais tenter, en premier lieu, de revenir sur la diplomatie de la Russie post-communiste, au cours des dix dernières années qui ont suivi la chute du communisme, pour, ensuite, essayer de déceler s'il y a une nouveauté dans la politique étrangère de   V. Poutine, et si oui, laquelle ?

 
            Au vu du temps qui m'est imparti, je passerai rapidement sur les dix années de diplomatie de la Russie post-communiste. Elle a commencé avant la chute de l'URSS, vers la fin des années 1980, et plus précisément, en 1987, avec le discours de M. Gorbatchev devant les Nations Unies ; ce dernier expliqua que l'Union Soviétique partageait les mêmes valeurs que l'ensemble de la communauté internationale. C'était sans doute la première fois que l'on entendait de tels mots prononcés par un dirigeant soviétique.

 
            Ensuite, me semble-t-il, la diplomatie post-communiste, pendant les premières années de        B. Eltsine, a été double. Cette dualité a été très bien illustrée par les interventions du Premier ministre russe des Affaires Etrangères, Andreï Kozirev, au cours d'une réunion de l'OSCE, à Stockholm, en 1992. Ce dernier avait alors beaucoup surpris ses homologues des Affaires Etrangères en tenant deux discours différents à quelques minutes d'intervalle. Le premier aurait très bien pu être tenu, quelques années plus tôt, par Monsieur Gromiko, tant son contenu était brejnévien. Après une suspension de séance, Monsieur Kozirev est revenu et a prononcé, alors, le discours que l'on attendait d'un représentant de la Russie eltsinienne et qui donnait ceci : "Si vous ne comprenez pas, si vous ne tenez pas compte du changement qui s'effectue en Russie depuis 1991, si vous ne tenez pas compte de nos intérêts, alors, la Russie reviendra à une politique extérieure traditionnelle, de type soviétique, illustrée par le premier discours que je vous ai tenu". Dans une certaine mesure, c'est bien ce qui s'est passé. Il serait sans doute excessif de dire que la Russie soit revenue, à partir de 1996, à une politique de type soviétique, cependant, je crois qu'avec l'arrivée au Ministère des Affaires Etrangères de Monsieur Primakov, un réel retour à une diplomatie plus classique, s'appuyant sur les alliés traditionnels de la Russie, voire même le soutien limité à Milocevic, a eu lieu. Cette politique extérieure a utilisé les "vieux trucs" de la politique étrangère soviétique, comme l'illustre l'épisode de l'arrivée des premiers soldats russes au Kosovo avant les soldats britanniques et américains. Elle a également repris les "vieux objectifs" concernant l'Europe, sollicitant un droit de regard et de codécision sur les affaires européennes. Par l'Europe, j'entends l'Europe au sens large : l'Est et l'Ouest.

Ce qui n'empêchait pas, en même temps - et là se situe la dualité - la coopération avec l'Europe, les Américains et l'OTAN. N'oublions pas la signature, en 1997, de l'accord sur le Conseil conjoint en Russie, visant, en quelque sorte, à créer une contrepartie au premier élargissement de l'OTAN, tout comme les accords Clinton - Eltsine sur le déciblage des missiles. Je pense, tout de même, que cette diplomatie, à la fin des années 90 de l'ère Eltsine, reposait, dans les principes, sur la pratique de la vieille école soviétique : méfiance vis à vis de l'Occident, accent sur le "balance of power" et sur toute tentative permettant de compenser les faiblesses de la Russie en utilisant, au maximum, son pouvoir de nuisance dans un certain nombre de domaines et de pays et, enfin, une priorité donnée aux intérêts, à court terme, de la Russie.

 
            V. Poutine a-t-il introduit une nouveauté ? Je le pense en effet. Une certaine déception, déjà évoquée par
Kozirev en 1992, vis à vis d'une politique plus pro-occidentale, est allée grandissante en Russie dans les années 1990 et se manifeste, encore aujourd'hui, même dans les milieux dits libéraux. A cet égard, et concernant la politique de V. Poutine, deux attitudes étaient envisageables théoriquement. La première consistait en un retour à une diplomatie post-soviétique très marquée, la seconde, en une sorte de repliement de la Russie sur elle-même. Fin 1999 - début 2000, quand           V. Poutine est arrivé au pouvoir, nombre de ses conseillers l'encourageaient dans cette voie, en lui expliquant que la Russie n'avait rien à gagner en essayant de participer à un jeu international biaisé, car dominé par les Américains ou l'OTAN. Ainsi, avant de jouer, à nouveau, un rôle sur la scène internationale, la Russie avait intérêt à se replier sur elle-même pour essayer de refaire ses forces. Je pense que cette deuxième tendance de repliement sur soi aurait pu être encouragée par la politique de G. W. Bush à l'égard de la Russie, dans sa première version, c'est-à-dire celle qui avait été développée par G. W. Bush et ses conseillers avant les élections présidentielles américaines et qui consistait à tenir la Russie pour une quantité négligeable : en tous les cas, de ne plus faire de la Russie une des priorités de la politique extérieure américaine et de laisser cette dernière dans son coin aussi longtemps que l'on n'avait pas besoin d'elle. Or, si le 11 septembre 2001 a constitué un tournant, le changement, dans les relations entre la Russie et l'Occident et en particulier avec les Etats-Unis, avait commencé plusieurs mois auparavant, dès le premier sommet russo-américain à Ljubljana, en juin 2001.

La nouvelle approche de l'administration Bush, après les élections, repose sur une volonté de définir ce que les Américains ont appelé un "nouveau cadre stratégique", en mettant en place une relation "historique" avec la Russie. Et ce, comme l'a dit G.W. Bush lors d'une interview avec le World Street Journal, dans le but de "sortir de l'après Guerre-Froide". Tel est le discours tenu par les idéologues proches de la Maison Blanche, à peu près les mêmes, qui d'ailleurs aujourd'hui, donnent le ton dans la crise avec l'Irak. Ils insistaient beaucoup sur cette idée qu'il fallait en finir avec les pratiques ou la politique de l'après Guerre Froide. Ce discours, me semble-t-il, avant le 11 septembre, avait déjà reçu un échos favorable en Russie parce que la politique de V. Poutine est marquée par le pragmatisme. Cette vision contraste, d'ailleurs, avec une certaine forme d'idéalisme ou de naïveté qui existait dans l'approche de M. Kozirev et même certainement chez M. Gorbatchev, et qui tranchait déjà avec l'espèce de dogmatisme caractérisant la diplomatie soviétique.

 
Comparé à la période précédente, V. Poutine considère davantage les intérêts à long terme de la Russie. Quels sont-ils ? Convergent-ils avec les intérêts des Etats-Unis ou des occidentaux au sens large ? Il s'agit d'abord de la lutte contre le fondamentalisme islamique et le soutien porté à l'intervention américaine en Afghanistan et ses retombées en Tchétchénie. Soutien pratique parce que des Tchétchènes pourraient avoir été formés en Afghanistan, sous les Talibans, même si nous avons encore peu d'éléments sur leur formation et leur nombre, et idéologique, avec l'utilisation politique que V. Poutine peut faire de l'intervention en Afghanistan, pour justifier la guerre en Tchétchénie.

 
            Le deuxième intérêt commun réside dans le fait que V. Poutine ne veut pas livrer les batailles "d'avant hier" dans le domaine des relations stratégiques ou militaires, contrairement à ce qui était pratiqué par la diplomatie russe ou post-soviétique, comme par exemple : lutter contre l'élargissement de l'OTAN, ce qui ne l'a pas empêché une première fois. Quant au deuxième élargissement, il est en passe d'être décidé, en novembre, à Prague. Rien n'annonce, à ce sujet, une levée de bouclier de la part de la Russie. Il en est de même à propos de la dénonciation du traité ABM par les Américains. Les européens, et la France en particulier, ont frisé le ridicule en se présentant comme les défenseurs du traité ABM alors que les Russes l'avaient déjà passé "aux profits et pertes" et ce pour la raison suivante : pour un certain nombre d'observateurs, spécialistes des problèmes de désarmement russes, la menace, si menace il y a pour les intérêts russes, ne vient pas de l'armement nucléaire américain mais, du développement d'armes classiques, modernes et sophistiquées, liées à la révolution dans les affaires militaires. Il ne s'agit donc pas de se battre sur des leurres ou de mener des combats d'arrière garde, mais de se focaliser sur les vrais problèmes qui vont se présenter au cours des prochaines années.

 
            Le troisième intérêt recherché touche à la modernisation de la Russie puisque l'insertion de la Russie dans les relations internationales, et notamment dans les relations économiques internationales avec la perspective d'une entrée à l'OMC, est essentielle au développement et à la modernisation de la Russie. Cela pourrait également générer des intérêts communs avec les Etats-Unis dans les rapports à long terme.

En ce qui concerne les rapports, à court ou moyen terme, avec la Chine, un certain nombre de commentateurs russes se demandent si, après avoir récupéré Hong-Kong et Makao, la Chine ne risquerait pas de se tourner, après Taïwan, vers les territoires de l'Extrême-orient russe. Ces derniers avaient été accordés à la Russie à l'occasion des traités inégaux. En cela, il existe, sans doute aussi à long terme, un intérêt commun de la Russie et des occidentaux dans un certain "containment" de la Chine.

            Pour autant, ce que je viens de souligner ne signifie pas que V. Poutine ait totalement abandonné un certain nombre de pratiques issues de la politique précédente en ce qui concerne le "balance of power", au sujet de la Chine, comme son pouvoir de nuisance que peut exercer la Russie dans certaines circonstances : rappelons les accords passés, très récemment, avec l'Iran, l'Irak, la Corée du Nord et livraison d'armes à la Chine. Il y a donc là des contradictions. Cependant, dans les domaines que j'ai cités : la lutte contre le fondamentalisme islamique, la réduction des armements et la modernisation de l'économie, le soutien occidental est essentiel pour la Russie.

 
            Ces considérations me ramènent à ma question initiale : existe-t-il un lien entre l'occidentalisation de la politique extérieure et l'occidentalisation de la politique intérieure ? Le modèle de référence est l'Allemagne de l'après Deuxième Guerre mondiale, lorsque le choix de l'occidentalisation du régime intérieur, de la démocratie à l'occidentale, a été très étroitement lié à l'ancrage de la République Fédérale d'Allemagne dans la communauté occidentale (Westbindung).

            Il me semble que, pour la Russie, la question n'est, aujourd'hui, pas tranchée. Il reste trois modèles de développement possibles, notamment, en ce qui concerne la politique étrangère, mais pas uniquement, car il existe un modèle, peut-être maintenant dépassé, mais qui a séduit la Russie à la fin de l'Union soviétique : le modèle chinois ou chilien. Il n'y a pas beaucoup de différence entre les deux pays de ce point de vue car ce modèle mélange capitalisme et régime autoritaire. J'appellerai "réformisme musclé" le deuxième modèle. Il constitue une contradiction en soi puisqu'il s'agirait d'imposer le libéralisme par des méthodes autoritaires. Cependant, c'est un modèle auquel on peut penser puisque, non seulement c'est une question qui s'est posée dans les dernières années de            M. Gorbatchev et que ce dernier a refusée - cela constitue sans doute l'une des raisons pour lesquelles il a dû quitter le pouvoir - mais qui reste d'actualité aujourd'hui. En effet, un certain nombre de commentateurs russes expliquent que, pour imposer la démocratie en Russie, il faudrait procéder à des épurations sanglantes.

            La deuxième possibilité est le modèle anti-terroriste stricto sensu, c'est-à-dire, une adhésion totale de la Russie à la lutte anti-terroriste telle qu'elle est conçue par les Etats-Unis. La lutte contre le terrorisme, quelque soit le sens que l'on donne à cette expression, est une autre question. Cependant, la lutte anti-terroriste étant l'alpha et l'oméga des relations internationales, la Russie s'insérerait très bien dans celle-ci, sans qu'il y ait de conséquence sur sa situation intérieure et sans que personne ne se soucie de ce qu'il se passe à l'intérieur de la Russie ; pour autant elle resterait solidaire des occidentaux, et notamment, des Américains sur cette question.

            La troisième hypothèse est le modèle de "la double occidentalisation". Pour ma part, elle me semble constituer la seule garantie d'une pérennité de cette coopération de la Russie avec les occidentaux et de cette insertion de la Russie dans la communauté internationale, dans le respect d'un certain nombre de règles.

 
            Pour terminer, je voudrais dire que, dans cette situation, il me semble que d'un point de vue occidental et plus précisément européen, trois attitudes sont possibles vis à vis de la Russie. Elles ont été employées au cours des dernières années, parfois en même temps. La première, que j'appellerais le "Wilsonisme", consiste en une volonté de promouvoir la démocratie en Russie, tout en étant conscient des limites de l'influence extérieure sur le pays. Il s'agit de promouvoir la démocratie et, en même temps, de la juger sur le plan de son respect des principes démocratiques, ceci entraînant un ajustement des relations avec la Russie en fonction de ce respect.

            La deuxième attitude est le réalisme, la "real politic" stricto sensu. Elle consiste en un désintérêt manifeste pour la situation interne de la Russie, son évolution, sa transition vers la démocratie ou, au contraire, le retour à un système plus autoritaire. Une indifférence quant à la liberté de la presse, à la séparation des pouvoirs ou à ce qu'il peut se passer, par exemple en Tchétchénie, à condition que la Russie soutienne les grands objectifs en matière de politique internationale des Etats-Unis ou des occidentaux.

            Il me semble que ces deux attitudes se défendent très bien et on peut trouver des arguments très forts pour favoriser l'un ou l'autre point de vue. Ce qui me semble plus dangereux, c'est la politique qui a été menée, pendant un certain nombre d'années, par les gouvernements occidentaux et que j'appellerai "l'illusionnisme", c'est-à-dire : la coopération avec la Russie au nom du réalisme, en fait, de la bonne conscience. Cette tendance a décerné, à la Russie, des brevets de démocratie, de respect des Droits de l'Homme, qu'elle ne mérite pas toujours. J'y vois deux dangers : le premier est une certaine naïveté du côté occidental qui aurait pour conséquence de se faire avoir à cause de cette illusion que l'on entretient soi-même, le second, bien plus grave, serait que cet illusionnisme décourage ceux qui, en Russie, luttent pour une véritable démocratisation du pays et pour sa véritable adhésion à des principes acceptés par tout le monde dans la communauté internationale.

  

Amiral Jean BETERMIER

             Je remercie M. Daniel Vernet pour son exposé à la fois dense et bien ciselé. Vous avez l'art de mettre en évidence les points les plus sensibles.

            Avant de me tourner vers la salle, je voudrais ajouter quelques mots sur le traité ABM. Je partage entièrement votre point de vue sur les erreurs d'appréciation que nous faisions en France sur ce dossier. V. Poutine a fait preuve de réalisme. Il a obtenu des concessions non négligeables en échange, puisqu'il s'est vu accorder la possibilité de maintenir des missiles stratégiques à têtes multiples basés à terre, ce que lui interdisait, théoriquement, l'accord précédent. Ces armes, tout d'abord, sont redoutables, car plus efficaces que beaucoup d'autres. En outre, dans l'état de dénuement dans lequel se trouve la Russie, la possibilité d'avoir des missiles qui emportent six ou huit têtes, lui permet de maintenir un arsenal stratégique plus facilement comparable à celui des Etats-Unis.

 
            Je ferme cette parenthèse et me tourne vers la salle. Nous avons, parmi tous nos amis, de nombreux experts sur les problèmes de sécurité, défense, relations extérieures. Je suis certain qu'ils auront à coeur d'apporter leur contribution.

  

DEBAT

 Général RHENTER

             Ma question s'adresse à Madame Facon. Pourrait-elle nous parler de l'industrie d'armement conventionnel russe ? Avez-vous, Madame, des informations permettant de porter un jugement de valeur sur son aptitude à développer des techniques de pointe, notamment en matière d'armement de précision, où l'on sait que les Américains excellent ?

  

Isabelle FACON

             Ce sujet n'est pas, je vous l'avoue, celui que je suis de plus près actuellement, cependant, il y a effectivement des domaines dans lesquels l'industrie de défense russe excelle, notamment au (niveau ? bureau ?) des technologies balistiques, spatiales et aéronautiques, pour lesquelles il existe d'ailleurs des coopérations avec un certain nombre de pays occidentaux. Des efforts de restructuration ont été fournis mais qui ne sont pas toujours suivis d'effets, du fait du problème du financement et de la "maigreur" des commandes d'Etat.

Nous avons évoqué, tout à l'heure, la question du déséquilibre entre le fonctionnement et l'investissement. Le gouvernement cherche à établir un meilleur équilibre au profit de l'investissement mais ce n'est pas encore optimal. Les projets de restructuration de l'industrie de défense visent à construire de grandes corporations, sur le modèle de Lockeed Martin par exemple, dans le domaine de l'aéronautique et dans un certain nombre de domaines de pointe. Une difficulté majeure réside dans le financement des programmes de recherche et développement. Malgré le projet annoncé des autorités russes de mettre la priorité budgétaire sur la recherche et le développement en l'attente de temps financiers meilleurs pour produire en série les nouveaux systèmes développés par les bureaux d'étude, l'effort financier consenti n'a pas été à la hauteur des ambitions. D'une manière générale, il convient de souligner l'importance des exportations d'armement pour la survie du complexe militaro-industriel russe.

  

Amiral BREM

             Monsieur Dubien a parlé du statut de la Mer Caspienne. A ma connaissance, il peut être de deux sortes : ou bien la Caspienne est une mer et, dans ce cas, c'est la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer qui s'applique, ou bien c'est un lac, au quel cas, que se passe-t-il ?

            Ma deuxième question fait référence à la conclusion de Monsieur Fedorovski : "l'Europe de l'Atlantique à l'Oural". En citant des chiffres globaux car je ne me suis pas livré à un calcul très précis : l'Union européenne actuelle compte 350 millions d'habitants répartis en quinze Etats et la Russie, environ 150 millions. L'Union européenne va, bien sûr, s'agrandir. Ses frontières coïncideront avec les frontières occidentales de la Russie, de la Biélorussie et de l'Ukraine. Ceci remet en cause les 150 millions que je citais pour la Russie, parce que si la Biélorussie et l'Ukraine perdent leur indépendance, cela fera, évidemment plus.

Ma question est la suivante : l'Union européenne doit-elle ou a-t-elle intérêt à envisager l'adhésion de la Russie, sachant que celle-ci est quasiment dans l'OTAN ? Au quel cas, cette Union européenne deviendrait une union européo-asiatique disposant de frontières avec la Chine et le Japon ? Quoi qu'il en soit, face à environ 500 millions d'habitants, divisés en 25 Etats, un seul Etat pesant 150 millions d'habitants ou plus, aura quand même un poids disproportionné.

 

Arnaud DUBIEN

             Je tiens à préciser, avant toute chose que je ne suis pas juriste.

            Sans vouloir remonter dans l'histoire du statut de la Caspienne, au traité du Golistan de Turkmantchaï en 1828 et aux accords irano-soviétiques de 1920 et 1940, je vais simplement revenir sur la position russe actuelle. Elle sort des deux visions que vous avez évoquées. Elle est originale car elle met en avant le caractère spécifique de la Caspienne : ni mer, ni lac. Il s'agit de maintenir sous juridiction commune la surface de l'eau et la colonne d'eau et de diviser les fonds sous-marins, autrement dit, les hydrocarbures. Cette évolution est assez importante puisque initialement, de 1992 à 1999, la Russie était favorable à la solution du condominium. La Russie a donc pris acte du caractère intenable de cette orientation et a évolué dans ce sens. Elle a rallié, à cette position médiane spécifique, les deux pays avec lesquels elle a des frontières en Caspienne : le Kazakhstan et l'Azerbaïdjan. Voilà où nous en sommes actuellement. L'Iran, aujourd'hui, ne reconnaît pas la validité juridique de ces accords bilatéraux.

  

Anita TIRASPOLSKY

             J'aimerais compléter les propos de M. Dubien. La question était de savoir à qui profitait cette forme de partage appelée ligne médiane modifiée et qui contourne des structures pétrolières conflictuelles, notamment pour la Russie, le Kazakhstan et l'Azerbaïdjan, car elles sont situées à mi-chemin, de telle sorte à pouvoir conclure quand même des accords. Ces derniers viennent d'être signés. L'observation de la carte révélant les capacités de pétrole, confirme les choix de la Russie qui a ressenti la nécessité de régler le problème. L'Azerbaïdjan est un petit pays. L'Iran a une toute petite partie du périmètre de la Caspienne (12 à 13 %) et tout est bloqué. Cela ne profiterait à personne de ne pas chercher de solution à ce problème de fond. En terme de production, l'Azerbaïdjan est le plus avantagé par ce partage. J'ai regardé cette concession tout dernièrement. En effet, la Russie aurait eu plus, si on avait découpé à parts égales selon le droit des lacs. Or, dans le cas actuel, la Russie ne dispose que de la moitié, de ce dont peut avoir l'Azerbaïdjan en terme de réserves possibles et prouvées.

  

Vladimir FEDOROVSKI

             Pour répondre à votre question sur l'Europe élargie, et qui s'étendrait même de l'Atlantique à l'Oural, je n'évoquais pas, tout à l'heure, l'entrée de la Russie au sein de l'Union européenne elle-même. Je voulais mettre en relief le fait que l'élargissement de l'Union pose un problème face à la nouvelle configuration du continent européen. Pour ma part, je suis tout à fait persuadé que ce virage pro-occidental de V. Poutine est une chance à saisir pour les russes et les occidentaux, tant sur le plan économique que culturel car il concerne directement l'évolution intérieure de la Russie et notamment son accession à la démocratie. Il faudra donc inventer et apprendre à gérer, une nouvelle division du continent que l'on dit souhaiter éviter. Autrement, la question de l'irréversibilité du virage pro-occidental se posera et il est difficile de prévoir, quelles seront les conséquences sur la politique intérieure de la Russie, alors que déjà, de notoriété publique, la presse est verrouillée et de nombreuses difficultés secouent les régions. Nous savons tous que la démocratie pratiquée et contrôlée en Russie n'a rien à voir avec la démocratie. Ces questions sont bien réelles et se posent avec acuité. C'est la raison pour laquelle, j'insiste sur le fait, qu'à mes yeux, la politique extérieure peut offrir aux Russes et aux occidentaux la possibilité d'influer sur l'évolution intérieure de la Russie dans le sens souhaitable.

            Cette chance n'existait pas il y a quelques temps. Nous sommes déjà passés à côté de nombreux domaines susceptibles de tendre vers une évolution positive du continent européen. Les Allemands y réfléchissent et sont en train de saisir cette chance sur le plan économique. La France pourrait, peut-être aussi, aller dans la même direction !

  

Isabelle FACON

             En ce qui concerne le lien entre l'élargissement de l'Union européenne et celui de l'OTAN, une des raisons pour lesquelles le Président Poutine a mis en oeuvre une politique de rapprochement avec l'Union européenne est la prise de conscience que Moscou n'a pas consacré suffisamment de ressources et de réflexion au cours des années 90 à la problématique de l'élargissement de l'Union et à ses implications pour la Russie, en raison de "l'obsession otanienne" de la diplomatie russe.

            On a entendu dire que la Russie était quasiment dans l'OTAN, pour l'instant, la situation ne me parait pas réellement avancer. Des déceptions s'expriment d'ores et déjà en Russie sur le nouveau conseil à vingt, liées à ce qui a été perçu comme les réticences de certains pays de l'OTAN à établir cette structure, notamment les pays d'Europe centrale et orientale, mais aussi les Etats-Unis.

Dans le cadre de ce conseil, un certain nombre de sujets sont traités qui sont source de tensions dans les relations entre la Russie et les pays occidentaux, y compris les Etats-Unis, notamment la prolifération des armes de destruction massive ou même la lutte contre le terrorisme. Sur l'élargissement à venir, comme Daniel Vernet l'a dit, les Russes ne vont pas s'y opposer parce qu'ils n'ont, tout simplement, pas les moyens de le faire. Cela ne sera donc pas véritablement une source de conflits, cependant, vu de Moscou, cet élément va également dans le sens des doutes émis sur la substance que les pays de l'OTAN veulent véritablement donner au conseil à vingt avec la Russie.

            Un commentateur russe a expliqué, il y a quelques temps, que la Russie n'a pas intérêt à faire partie de l'OTAN parce qu'elle a des intérêts spécifiques dans la CEI et en Asie et que, de ce fait, elle n'a pas nécessairement intérêt à s'imposer des contraintes à sa marge de manoeuvre en entrant dans l'Alliance atlantique. Je pense que ce point de vue est partagé par un certain nombre de personnes au sein des élites diplomatiques et militaires russes.

  

Vladimir FEDOROVSKI

             D'autres points de vue existent aussi, considérant que cette évolution est tout à fait substantielle et historique. Au sein de la presse, nombreux sont ceux qui veulent bloquer cette coopération avec l'Occident, notamment en propageant l'idée que cette évolution est, depuis années, tout à fait insignifiante.

  

Général ELIE

             Je ne saisis pas l'acharnement russe vis à vis de la Géorgie. D'après les arguments, proposés par Madame Tiraspolsky, pour expliquer le rapprochement de la Russie et de l'Arménie par exemple, le facteur chrétien et la proximité des peuples, seraient mis en avant. Or, nous pourrions dire exactement la même chose pour la Géorgie : je rappelle que l'Eglise géorgienne a été associée à l'Eglise orthodoxe pendant deux siècles, contrairement à l'Eglise monophysite arménienne. Si vous regardez, par exemple, la situation de l'Azerbaïdjan, il y a trois ans, les rapports étaient encore très difficiles, cependant, ils se sont améliorés très rapidement. Cela n'a pas été le cas avec la Géorgie. La Russie a certainement une motivation à l'origine de cet acharnement, quelle est-elle ?

            Ma deuxième question concerne les discussions que nous avons eu aujourd'hui desquelles, apparemment, il ressort que le lien Europe / Russie est essentiellement économique car, lorsqu'il a été question de politique, les relations entre la Russie et les Etats-Unis ont davantage été évoquées. Serions-nous retombés dans le vieux syndrome de "la vache à traire" européenne, avec laquelle les liens dans le domaine des hydrocarbures sont absolument évidents ? Il faut rappeler que si nous avons avantage à prendre du gaz russe, en échange, les Russes ne peuvent pas, actuellement, vendre leur gaz ailleurs qu'en Europe car, actuellement, seuls les réseaux européens sont suffisamment organisés pour accepter le gaz russe. Allons-nous vers un découplement politique ? La politique, on la ferait avec les Etats-Unis ou avec la Chine, et l'économie, avec l'Europe ?

  

Anita TIRASPOLSKY

             A propos de la Géorgie, il y a certainement une composante historique qui serait longue à développer. Je crois qu'il existe des rancoeurs de nature différente à celles des Arméniens. Le Président de la République Chevarnadze est qualifié de traître par les Russes. Il a été Ministre des Affaires Etrangères, je ne crois pas que cela joue véritablement, mais cela se retrouve dans certains discours sur la relation russo-géorgienne. Ce qui est le plus important ces derniers temps, alors que les relations avec l'Azerbaïdjan se sont améliorées depuis l'arrivée de V. Poutine, c'est que les Américains ont débarqué. Cela n'est pas encore digéré et n'est pas prêt de l'être car, ils ne sont pas en Azerbaïdjan et ils ne sont pas en Arménie. Il y a donc une différence qui me paraît capitale et qui explique pourquoi on a plus de difficultés. Chevarnadze a espoir de se soustraire totalement à toute influence russe, ce qui permet de comprendre pourquoi ces différences, même s'il existe la même volonté chez les Arméniens ou chez les Azerbaïdjanais. Il est vrai que la Géorgie n'a pas encore trouvé de solution, mais ce n'est pas le même terrain.

  

Amiral BETERMIER

             Mon Général, vous avez peut-être une explication, pouvez-vous la donner ?

  

Général ELIE

             Un autre argument joue, ce sont les intérêts russes, en particulier la présence de l'Armée russe sur les rives de la Mer Noire : les bases de repos se trouvent en Géorgie.D'autre part, le fait de pouvoir jouer une partie des géorgiens, les uns contre les autres peut intervenir, mais cela n'est pas une explication globale. Si vous prenez l'Azerbaïdjan, par exemple, vous savez qu'il existe une population à cheval sur la frontière avec le Daghestan. Or, les Russes n'en ont jamais joué jusqu'à présent, même si un mouvement indépendantiste existe, les Russes ne l'ont jamais appuyé. Ils n'ont jamais fait au Daghestan ce qu'ils ont fait en Abkhazie ou en Ossétie du Sud. Il y a donc un vrai point d'interrogation.

  

Anita TIRASPOLSKY

             M. Aliev est quelqu'un d'extrêmement pragmatique. Indépendamment de sa provenance, il traite les problème de manière tout à fait concrète, il a su s'entendre avec V. Poutine sur un terrain concret, c'est-à-dire, c'est clair, c'est net et cela se fait très rapidement entre les deux hommes. Il est vrai qu'un problème de personnes doit jouer.

  

Général ELIE

             Quand V. Poutine est arrivé au pouvoir, il est allé voir M. Aliev. Il se retrouvait en terrain de connaissance car M. Aliev avait été le chef du KGB.

  

Anita TIRASPOLSKY

             Ils ne sont pas de la même génération.

  

Général ELIE

             Oui, mais ils sont de la même usine.

 

 Anita TIRASPOLKY

             Les couloirs sont grands, cela je n'y crois pas et M. Chevarnadze a certainement appartenu au même couloir.

  

Général ELIE

             L'Azerbaïdjan est un pays au pouvoir fort. En s'entendant avec M. Aliev, nous sommes à peu près sûrs que le pays suivra. La difficulté de la Géorgie est que même si on arrive à s'entendre avec M. Chevarnadze, le pays peut ne pas suivre.

  

Anita TIRASPOLSKY

             Les baromètres de la corruption et des mafias ne sont ni très précis, ni dosables avec finesse et je ne ferais pas de distinction très nette dans tout cela. Je pense qu'il y a des problèmes de développement réels. L'Azerbaïdjan a des ressources, donc des monnaies de négociation beaucoup plus fortes, au contraire de la Géorgie ou de l'Arménie qui n'ont pas grand chose, excepté leurs minorités qui peuvent agir dans un sens ou dans l'autre.

 

 Amiral BETERMIER

             Avant de donner la parole à Vladimir Fedorovski, je voudrais juste avancer un bout d'explication, encore très valable aujourd'hui : la principale base soviétique de mesure de détection des essais nucléaires, en particulier des essais de faible puissance, se trouvait sur le territoire de Géorgie. Or, aujourd'hui, il n'y a plus d'essais, mais ...

  

Anita TIRASPOLSKY

             Si, ils y sont toujours !!!

 

 Général ELIE

             Cependant, là aussi, Amiral, les azerbaïdjanais ont bien réussi à s'entendre au sujet de la base de Gabala (?) ....

  

Anita TIRASPOLSKY

             Oui, cela coûte 2 millions de dollars par an.

 

 Général ELIE

             Cette base en Azerbaïdjan aurait pu mal tourner, comme les bases russes en Géorgie. Or, ils ont réussi à trouver un arrangement. Pourquoi ne trouve-t-on pas d'arrangements avec la Géorgie ?

  

Anita TIRASPOLSKY

             Je pense que les annonces américaines n'ont pas joué en faveur d'un Chevarnadze qui a cru pouvoir se détacher plus rapidement de la région. La Géorgie a une façade sur la mer qui lui donne une certaine ouverture que n'ont pas les pays plus enclavés, donc plus dépendants des pays de transit. Ce problème joue notamment dans le choix des débouchés des pétroles et hydrocarbures de la Mer Caspienne.

            Je voudrais revenir sur un point, celui des nombreux articles qui disent que la Géorgie a été marchandée : la Géorgie aurait été négociée entre Américains et Russes contre l'Irak : "Tu me laisses tranquille en Irak et je te laisse tranquille pour résoudre le problème de la Géorgie !" Je crois que cela est complètement "à côté" de la chronologie des événements, dans tous les cas. Quand on reprend la presse russe, on trouve trace de l'exaspération des russes devant le repli des Tchétchènes sur le terrain géorgien. Il y a eu beaucoup de morts, ces derniers temps, et bien avant l'annonce, par les Américains, d'éventuellement administrer une correction à l'Irak. Je crois qu'il n'est pas correct, chronologiquement, de faire ce rapprochement.

  

Amiral BETERMIER

             Je propose que nous quittions la Géorgie car la politique extérieure de la Russie ne peut pas se réduire à l'une de ses zones frontières, aussi importante soit elle. Qui souhaite se déplacer vers une autre partie du continent euro-asiatique ?

  

Général LE BORGNE

             J'ai cru, mais je me trompe certainement, déceler dans le propos de Monsieur Daniel Vernet une certaine contradiction entre son introduction et sa conclusion.

En introduction, vous avez été très critique, sinon à l'égard des valeurs universelles, du moins à l'égard de l'Occident se présentant en champion des dites valeurs. Puis, en conclusion, répondant à la question que vous aviez vous-même posée, de savoir si l'occidentalisation de la politique extérieure de la Russie ne devait pas aller de pair avec l'occidentalisation de sa politique intérieure, vous avez répondu "oui" et dit que, finalement, le meilleur garant de la pacification générale du système, et de la Russie en particulier, était l'adoption, en politique intérieure, par la Russie, des valeurs universelles que nous appelons occidentales.

  

Daniel VERNET

             Il y avait peut-être d'autres contradictions dans mon exposé que celle que vous avez soulevée, mon Général, mais si contradiction il y avait ou s'il y a contradiction, elle existe, je pense, entre ce que j'ai appelé l'aspect normatif et l'aspect descriptif des valeurs occidentales ou des valeurs universelles. Dans mon introduction, j'ai essayé de répondre à l'objection qui ne manquerait pas d'être faite, à savoir qu'en parlant d'occidentalisation, de respect des valeurs universelles, des Droits de l'Homme, de solution pacifique des conflits, etc., mettre cela sous la rubrique "occidentalisation", c'était, évidemment, aller un peu vite en besogne, dans la mesure où ces principes énoncés par l'Occident depuis un certain nombre de décennies, pour ne pas dire de siècles, ne sont pas toujours respectés par ceux qui s'en font les champions. Je voulais donc simplement mettre l'accent sur la différence entre ces normes que l'on proclame et la manière dont on peut les appliquer, y compris dans les pays occidentaux. Il n'en reste pas moins que, me semble-t-il, la pérennité et la solidité de l'ancrage de la Russie dans un système de relations internationales pacifiées - je dirais presque civilisées, et donc "occidentalisées" au sens où les occidentalistes russes aussi l'ont employé - me paraît être la meilleure garantie de cette coopération qui s'est dessinée. Sinon, nous restons sur des bases extrêmement fragiles.

  

Vladimir FEDOROVSKI

             Je suis gêné par le fait que, aujourd'hui, le terme de Droits de l'Homme et l'optique de ces droits, étaient différenciés entre les visions et les applications de la Russie d'une part et celle des pays occidentaux d'autre part. Je dois vous dire que M. Sakharov et tant d'autres, sont bien de chez nous ! Je voudrais donc atténuer cela et je ne pense pas que le terme "occidentalisation" puisse nous gêner. Si nous partageons les mêmes valeurs, tant mieux !

  

Anita TIRASPOLSKY

             Dans le même ordre d'idée, je vais à l'encontre de Monsieur Fedorovski, pour soutenir Hélène Carrère D'Encausse, en disant que le sens des Droits de l'Homme était un peu différent en Russie. Je crois que pour comprendre, nous pouvons faire appel à une autre image celle, en droit, de la différence au niveau d'un contrat entre le fond et la procédure. Le fond va être le même partout, la forme, quant à elle, ne sera pas la même. Elle ne vous paraîtra même pas forcément compréhensible, parce qu'il faut avoir pour cela, un rapprochement culturel plus grand. Il en est de même pour le terme d'occidentalisation. Les élites russes se sentent complètement occidentales, il ne faut pas imaginer autre chose, et elles le sont dans le fond, cependant, la forme n'est peut-être pas celle que vous imaginez.

  

Amiral Jean BETERMIER

             Je voudrais poser une question à Monsieur Daniel Vernet. On parle beaucoup d'un quasi alignement de la politique russe sur la politique occidentale, c'est-à-dire américaine, depuis le 11 septembre. Or, dans le même temps, il existe toujours une ambiguïté sur les livraisons d'armement, et éventuellement de technologie nucléaire, à l'Iran. De même, une coopération en matière d'armement et des ventes assez importantes d'armes modernes existent avec la Chine. Et puis, début août, je crois, un contrat assez récent de coopération pétrolière avec l'Irak a été signé, portant, si ma mémoire est bonne, sur 15 milliards de dollars...

            Qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce que cette convergence politique vaut seulement quand il y a coïncidence des intérêts dans la lutte contre le terrorisme à cause de la Tchétchénie ou quand elle peut permettre de favoriser des coopérations économiques et puis, on s'en écarte, dès que les intérêts nationaux reprennent le dessus ? Ce qui, au fond, ne serait pas surprenant. Mais quelles sont les limites de manoeuvre du gouvernement Poutine ?

  

Daniel VERNET

             Je pense que le terme "alignement" est, peut-être, excessif. A vrai dire, nous n'avons pas vu d'alignement de la politique russe sur la politique américaine, même depuis le 11 septembre. Actuellement, les discussions, autour du projet de résolution au conseil de sécurité à propos de l'Irak illustrent aussi combien la Russie n'est pas plus alignée que la France sur les Etats-Unis, puisque les positions russes et françaises sont assez proches et qu'il y a des réticences très fortes, à Moscou, pour accepter le projet de résolution anglo-américain et suivre les Etats-Unis dans leur démarche, en tous les cas aujourd'hui. Ce qui ne veut pas dire que, globalement, la Russie est prête à s'opposer, par le veto par exemple, à la politique américaine, au conseil de sécurité. Je crois, au contraire, que les Russes suivront les Etats-Unis en Irak, mais on ne peut pas parler d'alignement.

 

            Je crois aussi que, dans le schéma général que j'ai tracé, des contradictions dans la politique russe ressortent. Cette dernière n'est pas tout d'une pièce. Ce que j'ai appelé "les effets de nuisance" de la Russie vis à vis des Etats dits "voyous" continuent et se maintiennent. V. Poutine en joue aussi malgré cette participation globale à la coalition anti-terroriste. Peut-être aussi, que ces accords de livraison d'armes, de technologies, de centrales nucléaires à l'Iran, à l'Irak ou à la Corée du Nord, sont liés à la première question qui a été posée sur l'industrie militaire russe et sa nécessité à chercher des débouchés et des clients pour continuer à se maintenir à flots, alors que la demande intérieure est assez faible et en tous les cas, non solvable. Ces aspects sont donc contradictoires les uns des autres mais, d'une manière globale, je crois que V. Poutine, s'il avait un choix à faire demain, entre se maintenir dans la coalition anti-terroriste aux côtés des Etats-Unis, aux dépends de ses relations avec l'Iran ou avec l'Irak, choisirait le maintien dans cette coalition anti-terroriste parce que ses intérêts, à long terme, sont plus importants que les accords qu'il peut passer avec l'Irak ou la Corée du Nord. Pour l'instant, il n'a pas été face à ce choix.

  

Monsieur Michael STRUVE

             Ce qui vient d'être évoqué ne fait-il pas partie de cette coopération avec la Russie, à savoir cette troisième attitude occidentale ou européenne vis à vis de la Russie, consistant à accompagner cette coopération d'illusions ou de  désillusions ? Avons-nous des illusions au sujet de la restructuration du secteur militaire ou industriel ? Si ces réformes que l'on veut envisager ne réussissent pas, pour des raisons quelconques liées aux nombreux points de faiblesses cités aujourd'hui, n'a-t-on pas aussi tendance à rechercher des boucs émissaires, c'est-à-dire les crises à la périphérie de la Russie susceptibles de détourner l'attention, comme cela a déjà été le cas, lors du gouvernement Eltsine, vis à vis des scandales intérieurs ? On avait, alors, presque inventé la deuxième guerre avec la Tchétchénie dans le but d'une réélection ... Cette proximité avec l'Irak ou la Corée du Nord est, à mon avis, assez inquiétante parce que je vois là - si ce n'est pas volontaire - au moins une concession vis à vis d'un groupe qui me paraît encore assez fort, le groupe militaire, disons conservateur, euro-asiatique et dans le sens lourd anti-démocratique ?

  

Arnaud DUBIEN

             J'aimerais dire quelques mots sur les relations qu'entretient la Russie avec les pays dits "de l'axe du mal". Les relations entre la Russie et la Corée du Nord sont extrêmement limitées, même s'il y a l'effet d'optique des deux visites successives du camarade nord-coréen à St Petersbourg et en Sibérie. La Russie est extrêmement prudente sur ce dossier. Elle a refusé la livraison d'armes que lui demandait la Corée du Nord alors qu'elle a livré, au titre de remboursement de sa dette, certains équipements à la Corée du Sud. En réalité, l'intérêt majeur de la Russie, en Corée du Nord et sur la péninsule coréenne, est économique. Il s'agit, pour la Russie, de bénéficier du raccordement qui a été annoncé, du chemin de fer sud-coréen au transsibérien et de capter, ainsi, une partie des flux de marchandises entre l'Asie (Japon, Corée du Sud) et l'Europe. J'attire votre attention sur les investissements massifs qui ont été effectués ces dernières années dans le réseau ferré et en particulier pour le transsibérien. Je vous renvoie à un très bon article de Jean Radvaniy à ce propos dans Hérodote.

Pour ce qui est de l'Irak et de l'accord commercial dont on a beaucoup parlé il y a quelques semaines, il s'agissait de faire monter les enchères. La Russie est parfaitement consciente de l'impossibilité de mettre en oeuvre cet accord en l'état des choses, tant que l'embargo est en place. Il s'agit, très clairement, d'une logique de négociation avec les Etats-Unis pour faire monter le prix de la rétribution.

En revanche, pour l'Iran, il semblerait que nous ayons affaire à une ligne rouge qui a été marquée à St Petersbourg au mois de mai lors du sommet Bush / Poutine. Ceci dit, les russes estiment ne pas être les seuls sur le front iranien. Comme les européens sont également présents (Italiens, Allemands...) ils pensent qu'ils seraient bien mal avisés de partir.

            Je crois donc que les trois cas sont différents, le seul fil conducteur est l'économie.

  

Daniel VERNET

             Un mot, pour abonder dans le même sens. La politique, c'est aussi les symboles. Les deux visites de Kim Jong-II, Président de la Corée du Nord, en Russie, deux années de suite, au moment où la Corée du Nord est montrée du doigt par les Etats-Unis, doivent être perçues sous leur aspect symbolique et donc politique que l'on ne peut pas négliger.

En ce qui concerne l'Irak et le contrat, c'est tout à fait vrai. Il faut ajouter aussi que les Russes ont pris des contacts avec l'opposition à Saddam Hussein, en exil, pour préparer l'avenir.

 

Amiral Jean BETERMIER

             Le moment est venu de conclure. L'Ambassadeur Froment-Meurice qui a été le maître d'oeuvre de cette réunion a accepté de s'en charger.

 
 

CONCLUSION GENERALE

 SEM Henri FROMENT-MEURICE

             Il n'est, évidemment, pas question pour moi de faire la synthèse de tout ce qui a été dit et si bien dit. Je constate que le sujet : "la Russie de Poutine" est un sujet qui mobilise. Il n'y a qu'à voir l'affluence à ce colloque et j'admire, d'ailleurs, tous ceux qui sont là depuis 9 h ce matin. Nous les remercions de leur assiduité et de leur sagesse.

            Les intervenants à la première et à la deuxième table ronde ont eu moins de chance que ceux de la troisième, puisqu'ils n'ont pas eu le temps de dialoguer entre eux, ni avec la salle. En tous cas, d'une manière générale, je dirais que la qualité des interventions était à la hauteur de l'intérêt et de l'importance du sujet.

 
            Aujourd'hui, dans l'esprit de la classe politique, militaire, économique et intellectuelle de France, et j'en suis persuadé, d'Occident, en général, la Russie demeure. La Russie est toujours là, et ce n'est pas parce qu'elle n'est plus l'Union soviétique, qu'elle n'est plus surarmée, qu'elle n'est plus une menace permanente, que l'on peut la marginaliser. Elle n'a pas pour autant cessé d'exister et l'on ne peut pas faire comme si elle avait rejoint ce que j'appellerai "le cercle des empires disparus", comme l'Empire austro-hongrois ou l'Empire Ottoman. Cependant, si elle n'est plus ce qu'elle était, il y a encore 10 ou 15 ans, qu'est-elle exactement aujourd'hui ?

 
Parce que nous sommes ici, au Sénat, avec le Forum du Futur, je vais regarder vers le passé car je crois qu'en ce moment, les Russes font un intense effort de mémoire et qu'ils essaient de comprendre d'où ils viennent pour essayer de savoir où ils vont. Je me permettrai donc de replacer la Russie de Poutine dans une continuité historique.

 
            L'histoire commence il y a longtemps. La Russie est l'une des plus vieilles terres chrétiennes qui soient : elle vient, ne l'oublions jamais, de Byzance et de l'Empire d'Orient. C'est de là que part l'histoire de la Russie et sa marche vers la civilisation européenne. Il y a, certes, eu une interruption au moment des Mongols, mais même pendant cette période, beaucoup de villes de Russie ont  entretenu des échanges marchands avec la Hanse et le reste de l'Europe. Depuis la fin du XVIIè siècle, et même un peu avant, nous constatons une marche progressive de plus en plus accentuée de la Russie vers l'Europe. La Russie va faire partie du concert européen, être partie à toutes les guerres et toutes les paix en Europe, au commerce intra européen et même au commerce international et à l'impérialisme colonial, comme les autres. A la différence que son empire sera continental au lieu de s'étendre au-delà des mers : l'Asie centrale, le Caucase, la Sibérie ...

Cette Russie-là, "la Russie des tsars", comme disait mon illustre aîné Maurice Paléologue la Russie des tsars a un régime politique qui est largement autocratique avec des poussées, par moments, de démocratie. Malgré ce régime autocratique, ou sans relation directe avec elle, c'est déjà une société très différenciée, certes, qui est largement dominée par l'aristocratie, mais où naît une riche classe marchande, industrielle, financière, une classe d'entrepreneurs et, par ailleurs, de très larges masses paysannes et un prolétariat ouvrier.

            Cette Russie est presque comme les autres puissances européennes. Or, elle a été largement, et même quasi totalement occultée par le régime soviétique. Ce dernier a voulu éradiquer l'Eglise, les croyants, les classes aristocratiques, la bourgeoisie, les Koulaks, les entrepreneurs ... Il a monopolisé la pensée, a établi la dictature du parti sur toute la société et, à l'intérieur du parti, celle d'un petit noyau et derrière lui, en grande partie, la dictature du KGB, avec plus ou moins de terreur.

            Le régime soviétique a sécrété une formidable bureaucratie - dont il faut se souvenir parce qu'elle existe toujours - un étatisme, une collectivisation, tout ceci administré par le centre et dominé par une nomenklatura, de plus en plus privilégiée et de plus en plus corrompue. Cette Union soviétique, à l'intérieur, avait tendance à russifier de plus en plus les non-russes, de la Baltique au Caucase et à l'Asie. A l'extérieur, elle isolait l'Union soviétique de la communauté occidentale, européenne, capitaliste, du monde occidental en général, et en même temps, elle était de plus en plus expansionniste vers le Tiers-monde et de plus en plus surarmée. De sorte que l'on pouvait dire que cette URSS, c'était en fait, "l'Autre", une altérité totale par rapport aux autres.

 
            C'était encore, à peu près, celle de Brejnev, mais elle a commencé à subir un processus qui s'est poursuivi avec Gorbatchev, duquel nous n'avons, peut-être, pas assez parlé. Le processus de désintégration a donc commencé avec Gorbatchev, à l'extérieur, par, certes, un début d'affaiblissement du pacte de Varsovie, à l'intérieur, par une autonomie progressive des républiques, par un processus de désétatisation, un accroissement de l'autonomie accordée aux entreprises, un processus de démocratisation par le retour des soviets au sens initial du terme ; c'est-à-dire, d'un pouvoir plus ou moins issu du peuple, mais distinct du pouvoir du parti ; un processus de libéralisation intellectuelle à travers la glasnost, un processus d'ouverture sur l'Occident, les Etats-Unis, l'Europe Occidentale et d'acceptation qu'au-delà des différences idéologiques, il existait des valeurs universelles. Par la suite, un processus de démilitarisation a commencé avec des négociations importantes. Néanmoins, cette Union soviétique sous Gorbatchev désirait rester socialiste. Et là, on voyait donc apparaître cette étrange formule d'une économie socialiste de marché, sans que l'on sache très bien ce que cela voulait dire : on gardait l'un mais on essayait de transiter vers l'autre et en même temps, on voulait garder l'Union. Ceci était parfaitement clair dans la pensée de Gorbatchev et ce, jusqu'au dernier moment.

 
            Après la chute de Gorbatchev, ce processus s'est accéléré avec Eltsine. A ce moment-là, la société a cessé d'être socialiste. Elle a opéré une transition accélérée et "sauvage" vers le capitalisme, avec l'aide des oligarques, avec ce qui a été évoqué aujourd'hui, aussi des privatisations frauduleuses et illégales. En même temps, cette Union soviétique a cessé d'être l'URSS. Chaque république a pris son indépendance et donc, la République Fédérative de Russie s'est trouvée rétrécie en deça des frontières du XVIIIè siècle.

            Le parti communiste a perdu le pouvoir, de plus en plus de partis divers et d'hommes politiques se sont propulsés sur la scène, et donc un processus de diversification du monolithe politique s'est opéré. En même temps, un saut qualitatif énorme dans les libertés a été effectué. Les libertés d'écrire, de produire, de composer, d'exposer, de voyager, d'émigrer, ...  tout cela a explosé d'une manière, évidemment, tout à fait remarquable. Mais parallèlement, et non moins énorme, a été la chute du niveau de vie des populations russes. Une chute de la production, une accélération de l'inflation, une dévalorisation du rouble aboutissant à la crise financière d'août 1998. Jamais, avec bientôt un demi-siècle d'expérience de ce pays, je ne crois avoir vu autant de contrastes de richesses au sein de la société russe. Car même si les grands privilégiés étaient riches, leur richesse provenait des dons de l'Etat et des privilèges qu'ils recevaient. De plus, elle était assez souvent cachée, elle ne s'étalait pas trop. Aujourd'hui, le contraste est saisissant entre les femmes qui font encore la queue dans certaines villes et même certains coins des capitales, pour vendre je ne sais quel objet misérable, et le luxe des grands restaurants, des grands hôtels, des voitures, des datchas, des villages résidentiels autour de Moscou et de St Petersbourg. La corruption n'a, également, jamais atteint un tel niveau. Ce à quoi s'ajoute une crise démographique qui existait déjà, mais qui n'a fait que s'accentuer et qui risque de s'accentuer encore.

 
            En même temps, en politique extérieure - Daniel Vernet vient très bien de le rappeler - après une phase pro-occidentale avec Kozirev, nous sommes entrés dans une phase de retour à une certaine politique classique avec Primakov. Par cela, j'entends la "politique soviétique", utilisant des amis dans le Tiers-monde, peu pro-occidentaux, etc. Une politique finalement assez anti-occidentale qui s'est affirmée, non seulement au Proche et Moyen-Orient, mais aussi dans les Balkans. Parallèlement, au sommet se trouvait M. Eltsine, un personnage de plus en plus erratique, malade et imprévisible y compris pour ses propres collaborateurs, qui à la fin de sa vie présidentielle, "consommait" les premiers ministres, plus qu'aucun gouvernement de notre IIIè République. Il y avait donc un affaiblissement progressif du pouvoir central et de l'Etat. Dix ans après la chute du communisme, la Russie de B. Eltsine avait, bien entendu, cessé d'être "l'Autre" de l'époque "soviético-stalino-krouchtchevo-brejnevienne", mais néanmoins, ce n'était pas un Etat comme les autres. Cette Russie-là était très difficile à identifier sur la scène internationale.

 
            Aujourd'hui, deux ans et demi après l'élection de V. Poutine à la présidence de la Fédération de Russie, ma question est la suivante : cette Russie a-t-elle tendance à devenir comme les autres ? A s'intégrer dans la famille des démocraties occidentales, et plus particulièrement des démocraties européennes caractérisées par un système politique fondé sur le pluralisme de la démocratie, le respect des Droits de l'Homme et de toute une série de normes ? Est-ce qu'elle a tendance à s'intégrer dans les pays à économie de marché ?

 
            Je voudrais présenter quelques remarques sur ces questions en m'appuyant naturellement sur ce qui a été dit, mais sans chercher à cacher que, parfois, je ne suivrai pas la même ligne.

 
            Je commencerai par dire ceci : si la Russie est et reste géographiquement euro-asiatique, elle dépasse l'Oural, qui n'a jamais été une frontière pour les russes, c'est une invention politique, et s'étend jusqu'au Pacifique. Il semble qu'elle devienne de plus en plus, historiquement et culturellement, européenne. Je dirais même, de plus en plus blanche. Aujourd'hui, les zones de sensibilité confrontationnelles de la Russie ne sont plus du tout avec l'Europe ou avec les Etats-Unis car la confrontation idéologique et militaire a cessé. V. Poutine sait très bien qu'il n'est pas question pour son pays de rattraper les efforts militaires d'armement des Etats-Unis. L'idée de la parité, qui avait été l'un des points fixes de la pensée soviétique et brejnévienne est largement évacuée. Cependant, il existe de nouvelles zones de confrontation potentielle, en tout cas, de prudence et de vigilance : le monde islamique dans sa version islamiste et la Chine. Ainsi le tropisme fondamental est dirigé vers l'Europe, pour des raisons économiques, qui ont été largement développées, mais aussi pour des raisons culturelles. Jusqu'où ira-t-il ? Jusqu'où ira la marche de la Russie vers l'Union européenne et réciproquement de l'Union européenne vers la Russie ? Certains posent la question de l'adhésion de la Russie, d'autres la rejettent violemment, en disant : "Pas question, la Russie ne fait pas partie de l'Europe !" Or, elle en fait partie, à mon avis, et ce même totalement : les Russes de Sibérie et d'Extrême-Orient sont aussi russes que ceux de Moscou ou de St Petersbourg. Ils sont installés là-bas, simplement. Quant à moi, je n'exclus rien pour autant, parce que nous ne savons pas comment évoluera l'Union européenne. Je crois qu'il serait même très maladroit de dire aux Russes : "Vous n'êtes pas des Européens, donc vous n'avez pas le droit d'être dans l'Union européenne !". D'autres pays candidats ont même, peut-être, moins de titres à être européens que la Russie.

 
            Il existe même un tropisme incontestable de sécurité vers l'OTAN. Ce qui représente un renversement total de la problématique de sécurité russe. Un partenariat se développe conjointement à une insensibilisation progressive liée à l'agrandissement de l'OTAN vers les frontières baltiques. Jusqu'où cela ira-t-il ? A l'adhésion ? C'est une possibilité. Cependant il existe deux types d'adhésion. Quand Krouchtchev et même Staline voulaient tuer l'OTAN, certains proposaient que l'Union soviétique y adhère, ce qui était une excellente façon de tuer cette organisation. Dans le cas présent, on peut imaginer et penser raisonnablement que la problématique de Poutine ou de ses successeurs serait beaucoup plus celle d'un partenariat. Cependant cette Russie, disposant d'une nouvelle problématique de sécurité, et par conséquent d'une nouvelle politique étrangère, entend défendre ses intérêts nationaux.

 
La Russie estime être, encore, une grande puissance. Elle est présente à l'ONU et au Conseil de Sécurité où elle dispose donc d'un droit de veto, elle a, malgré tout, un armement nucléaire qui demeure important et elle domine un espace stratégique considérable. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder le nombre de ses frontières : aucun pays au monde n'en a autant entre la Chine et la Lituanie. Cette Russie n'entend donc pas se laisser marginaliser, ni par les Etats-Unis, ni par la Chine. Elle souhaite défendre son espace intérieur et cherche à éviter, dans la mesure du possible, toute nouvelle désintégration au Caucase. C'est en cela que se pose le problème de la Tchétchénie. Je pense qu'autant les exactions des militaires russes nous paraissent épouvantables et qualifiables de "crime contre l'humanité", autant, d'un point de vue stratégique depuis Moscou, donner l'indépendance à la Tchétchénie serait un facteur de déstabilisation du Caucase musulman : Daghestan, Ingouchie ... et même, au Nord autour de la Caspienne. Le Kazakhstan, le Turkménistan et l'Afghanistan sont déjà des pays indépendants et l'ancien partenariat russo-iranien sur la Caspienne a éclaté. Il est donc légitime de se demander, vu de Moscou, si le processus de désintégration de l'ex-Union soviétique, réduite à la Fédération de Russie, ne doit pas s'arrêter.

            La Russie veut donc défendre sa présence intérieure sur la Sibérie. Elle rencontrera en cela probablement des problèmes avec les Chinois, dans la mesure où il n'en existe pas déjà.

 
A l'extérieur, je pense que la Russie estime qu'elle a des intérêts nationaux légitimes et qu'elle en est la seule juge. Quelle puissance n'entend pas cela ainsi ? La France se fait juge des siens, comme la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. On ne peut donc pas le lui reprocher. A mon avis, elle estime avoir des intérêts nationaux permanents, au Proche-Orient, depuis longtemps, dans les Balkans et dans la Baltique, ce qui pose le délicat problème de Kaliningrad.

 
Ce tropisme vers l'Europe et l'OTAN, va-t-il durer ? Tout comme l'entente Poutine/Bush actuelle ? La Russie devrait s'intégrer de plus en plus dans "la gestion collective des affaires mondiales" ; au niveau de l'ONU et du Conseil de Sécurité, de l'OTAN, du G8 et de l'Union européenne. Pour favoriser cette évolution, la responsabilité des Etats-Unis est importante. Ces derniers doivent faire preuve de subtilité psychologique, respectant les sensibilités russes. Quant aux Européens, il s'agit de ne pas marginaliser la Russie. Je crois que la France et l'Allemagne, en raisons de leur tradition d'influence culturelle, linguistique, littéraire et scientifique sur la Russie, ont une vocation commune à européaniser ce pays.

 
            Maintenant, il reste à savoir si la Russie peut s'intégrer, d'abord dans le groupe des pays à économie de marché. Le statut lui a été reconnu, à tort ou à raison, cependant ce label n'implique pas le fonctionnement des mécanismes.

J'aimerais, à présent, revenir sur deux ou trois points, qui, au cours de mes derniers déplacements dans ce pays, m'ont frappé.

            Tout d'abord, la naissance d'une classe moyenne, dont les revenus ne sont plus liés directement aux privilèges octroyés par le pouvoir politique, mais plutôt à la croissance et à la diversification de l'économie. De même, nous assistons à la naissance d'une certaine classe d'entrepreneurs. Ce matin, Monsieur Guy De Selliers vous a donné un très bon exemple. C'est un point encourageant.

            Le deuxième point, c'est évidemment, cette question fondamentale de l'interdépendance énergétique entre l'Europe et la Russie, notamment sur le plan gazier. Peut-on en tirer la conclusion que cette interdépendance crée des liens suffisamment forts pour assurer la stabilité de la relation politico-sécuritaire entre l'Europe et la Russie ? Nous avons connu des périodes de vente et d'achat de gaz à la Russie alors que celle-ci continuait d'installer fusées sur fusées. Par conséquent, si la situation a changé, il faut avoir présent à l'esprit qu'il n'y a pas des relations absolument nécessaires et automatiques entre des liens économiques et commerciaux et un certain comportement politique.

            Troisième point qui ressort de tout ce qui a été dit, et "crève les yeux", c'est que la Russie a un énorme besoin d'investissements : étrangers, nationaux, retour des capitaux, etc. Des centaines de milliards sont partis dans les paradis fiscaux et commenceraient à revenir. Espérons qu'ils sont investis dans la production et pas simplement dans les services et les hôtels. Par ailleurs, pour ce qui concerne l'amélioration du cadre juridique et fiscal, au vu des nombreuses lois qui sont passées, les signes sont encourageants et il faut espérer, par conséquent, que les investisseurs étrangers vont revenir. Cependant, si la Russie est sur la voie, qu'elle fait des progrès, elle a encore beaucoup à faire pour être au niveau.

 
            Deuxième question, la Russie va-t-elle s'intégrer dans la famille des démocraties pluralistes ? Ou bien se dirige-t-elle vers un certain retour à l'autocratie ? Certains signes de retour à un pouvoir autoritaire fort sont tout à fait visibles. Par exemple, au sujet du respect des Droits de l'Homme, il en existe une interprétation russe. Or, si l'on continue dans cette voie, il y aura peut-être, à terme, une interprétation chinoise ou musulmane des Droits de l'Homme ! La Russie a signé les conventions des Droits de l'Homme de Strasbourg, et celles des Nations Unies. Des hommes comme Sakharov ont été les symboles de la lutte pour les Droits de l'Homme, notamment à l'époque où ce dernier a été envoyé à Gorki pour s'être exprimé publiquement. Ils continuent de lutter pour une application de notre conception universelle des Droits de l'Homme. Pour ma part, il faut les y encourager.

            Malgré tout cela, un mécanisme est en marche, celui des élections. V. Poutine est soumis aux élections, même si l'on peut considérer qu'elles sont déjà faites d'avance. Ce n'est pas sûr, car il existe à présent un mécanisme prévu pour la fin 2003, lors des élections de la Douma et mai/juin 2004, pour les élections présidentielles. V. Poutine est donc obligé, comme tout chef d'Etat occidental démocratique, de rendre des comptes et de montrer que ses promesses sont tenues. Il a affaire à des opinions qui se politisent, se différencient de plus en plus et cela est un véritable progrès, même si à côté de cela, certes, les signes de culte de la personnalité sont clairs. On a dit aussi que ce n'était pas un système concurrentiel, c'est sûrement vrai, néanmoins, je dirais que la Russie est en marche vers plus de démocratie.

 
Des forces sont, incontestablement, hostiles à cette intégration dans le système occidental. Il est possible de les énumérer sans généraliser. Une grande partie de l'Eglise est très conservatrice et il existe un réel conflit entre l'Eglise orthodoxe et l'Eglise catholique avec des incidences sur l'image de l'Occident. Pour beaucoup de Russes croyants orthodoxes, le vieux conflit catholique/orthodoxe a été amplifié par l'élection d'un Pape polonais. Cette dernière a bouleversé les Soviétiques et les hommes du patriarcat de Moscou. Par ailleurs, dans l'armée, ceci a été amplement développé, il existe aussi des forces de résistance à l'évolution pro-occidentale, pro-OTAN et pro-américaine de Poutine. Les forces nationalistes pures sont peut-être moins fortes qu'il y a quelques années avec Jirinovski, mais elles peuvent encore exister. Les anciens communistes, même diminués, le sont naturellement aussi. Néanmoins, tout cela forme des mouvements avec des objectifs et avec des justifications différentes, plutôt anti-occidentaux, favorables au maintien d'une véritable altérité de la Russie au nom de son identité, de sa grandeur et de sa puissance passées, de ses gênes proprement russes, ou du passé soviéto-communiste. De plus, il existe des mouvements extrémistes de jeunes, un peu fascisants et xénophobes, qui s'en prennent à ce que l'on appelle les "sales gueules" et qui, incontestablement, sont des éléments de troubles dans la société. Il n'est donc pas impossible, même si c'est une hypothèse que je voudrais, bien entendu, écarter, que s'il survenait de nouveau une crise économique violente, avec des gens de nouveau ruinés par une très forte inflation, si le pays était obligé, pour des raisons de crise de change, de se fermer aux importations étrangères, s'il n'y avait pas suffisamment d'investissements russes ou étrangers pour relancer la machine, pour moderniser les technologies et les infrastructures, etc. que ces tendances anti-occidentales gagnent et que la Russie se referme politiquement ou se cherche des alliances ou des amitiés ailleurs. Cependant, même dans l'hypothèse où la Russie ne réussirait pas à devenir comme les autres, et redevenait une puissance plus ou moins hostile à l'Occident, sa capacité de nuisance directe serait très diminuée et il ne lui serait pas facile de surmonter ses faiblesses dans l'isolement et la confrontation.

Pour conclure, je pense que la Russie voudra bien plus être dans l'avenir un partenaire qu'un adversaire, même si elle sera, sans aucun doute, un partenaire difficile. Malgré tout, cela représentera, quand même, un très grand progrès. Cela dit, penser qu'elle aura, non seulement la volonté, mais aussi les moyens pour suivre ce chemin et pour devenir ce qu'elle paraît vouloir être, est une audace intellectuelle que, pour ma part et du moins pour l'instant, je ne me permettrais pas.