FORUM DU FUTUR


"La Chine à l'heure de l'OMC"
Petit-déjeuner débat du 2 octobre 2002 en partenariat avec France-Amériques
animé par :
SEM Janmin WU, Ambassadeur de Chine

Jean-René BERNARD

 Son Excellence Monsieur Jianmin WU, Ambassadeur de Chine, nous fait l'honneur de venir à France-Amériques, parler de la situation actuelle de la Chine et des conséquences de son entrée à l'OMC.

 
         Nous sommes, certes, au Cercle des Nations franco-américaines, plutôt spécialisés dans les relations entre la France et le continent américain, cependant, ni la France ni le continent américain ne peuvent se désintéresser de cet immense pays. Son entrée à l'OMC est un fait particulièrement important.

 
        Monsieur l'Ambassadeur parle parfaitement notre langue et est un spécialiste des Nations Unies et des pays francophones. Né en 1939, diplômé de l'Institut des langues étrangères de Pékin, il a été en poste auprès de la Mission permanente de la Chine auprès des Nations Unies, à l'Institut de politique étrangère du peuple chinois, puis Conseiller de l'Ambassade de Chine en Belgique, Chef adjoint de mission de la Chine auprès des Communautés européennes, Directeur Général du Département de l'information du Ministère des Affaires étrangères, Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de Chine aux Pays-Bas, Représentant et Ambassadeur extraordinaire auprès de la Mission permanente de la Chine à l'Office des Nations Unies de Genève et depuis 1998, Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de Chine en France.

 

         Monsieur l'Ambassadeur, je vous ai déjà écouté plusieurs fois et j'ai toujours été séduit, non seulement par votre parfaite connaissance de la langue française, mais aussi par votre hauteur de vue, la façon libre dont vous vous exprimez et le côté très vivant que vous donnez à vos propos. Après votre exposé, le débat sera dirigé par l'Amiral Bétermier et Monsieur Jacques Baumel, ancien Ministre, Président du Forum du Futur, nous fera l'honneur de clore nos discussions et d'en tirer la philosophie.

  

SEM Jianmin WU

          Monsieur le Président, Monsieur le Ministre, Amiral, Mesdames et Messieurs, c'est un grand plaisir et un grand honneur pour moi de vous parler des conséquences de l'entrée de la Chine à l'OMC et de la situation actuelle en Chine.

         C'est la deuxième fois que j'interviens dans votre Forum, puisqu'en décembre 1999, je m'étais déjà exprimé sur : "la Chine au XXIè siècle".

 

         Pour bien vous expliquer les conséquences de l'entrée de la Chine à l'OMC, il y a lieu de connaître l'historique de son entrée mais aussi de comprendre la logique de l'ouverture de mon pays. Mon propos sera donc en trois points : tout d'abord un historique de l'entrée de la Chine à l'OMC, puis la logique de l'ouverture de la Chine sur le monde extérieur et enfin les conséquences de l'entrée de la Chine à l'OMC.

  

Historique de l'entrée de la Chine à l'OMC

          Avant de venir à Paris, comme l'a dit Monsieur le Président, j'étais l'Ambassadeur de Chine à l'Office de l'ONU à Genève, ainsi qu'auprès de toutes les organisations internationales basées en Suisse, telles que l'OMS, l'OMC, etc. L'entrée de la Chine à l'OMC faisait donc partie de mon portefeuille. Le 10 juillet 1986, l'un de mes prédécesseurs à Genève envoya une lettre au Directeur Général du GATT de l'époque, lui demandant le rétablissement de la Chine dans son siège au GATT (la Chine en est l'un des membres fondateurs). Dès 1948, nous avons demandé ce rétablissement, puis nous sommes passés à côté d'une excellente opportunité de le rejoindre en octobre 1971, lorsque l'Assemblée Générale des Nations Unies adopta une résolution rétablissant la Chine dans son siège légitime à l'ONU, et dans toutes ses agences spécialisées, le 25 octobre 1971.

         A l'époque, il aurait suffit au Ministre des Affaires étrangères chinois d'envoyer une lettre au Directeur Général du GATT et la Chine aurait eu son siège. Les Chinois n'ont pas saisi, alors, cette opportunité pour une raison simple : la Chine était en pleine révolution culturelle. C'était le chaos total. Une anecdote m'a été rapportée : le Premier ministre, Zhou Enlai, a été le premier informé de la décision du GATT de chasser le représentant de Tchang Kaï-chek et de rétablir la Chine dans son siège légitime. Le Premier ministre chinois a alors demandé au ministère du Commerce extérieur d'étudier ce dossier et de lui faire une proposition, ce que le ministère du Commerce extérieur a fait. La proposition était très banale, elle disait :"Qu'est-ce que le GATT ? Un groupement de pays à économie de marché. Or, la Chine est un pays à économie planifiée. Cela n'a donc rien à voir avec nous et nous n'avons pas besoin du GATT". Le Premier ministre Zhou Enlai, un grand homme, n'a pas eu le temps de s'en occuper tant la Chine vivait une période de confusion totale, avec beaucoup à faire, en pleine Révolution culturelle.

         Le 10 juillet 1986, une lettre a été envoyée, demandant le rétablissement du siège de la Chine au GATT, et cette dernière est entrée, officiellement, comme membre à part entière dans l'OMC, le 11 décembre 2001. Entre ces deux dates,     15 ans et 5 mois se sont écoulés. Si nous analysons ces négociations avec du recul, reconnaissons que les Chinois n'ont pas beaucoup de rancune. En effet, comme l'a dit mon Premier ministre : "Les négociateurs chinois avaient des cheveux noirs lorsqu'ils ont entamé les négociations avec vous sur le rétablissement de la Chine dans son siège au GATT, à leur retour, ils les avaient gris !" Il n'a pas exagéré. Je connais bien le négociateur car nous étions ensemble à l'ONU et, dans les      années 70, nous faisions partie de la première délégation après l'adoption de cette résolution par l'Assemblée Générale de l'ONU, le 25 octobre 1971 : il a, effectivement, les cheveux gris aujourd'hui. Nous pensons, cependant, que ces       15 ans et 5 mois, n’ont pas été complètement gaspillés. D’un côté, les Chinois ont appris à connaître ce qu’est le GATT puis l’OMC, de l’autre, le monde extérieur a appris à connaître la situation en Chine. Cela est très important. Ces 15 ans et         5 mois de négociations nous ont permis, aux deux parties, la Chine et le monde extérieur, de mieux se connaître. Une meilleure connaissance mutuelle est une condition sine qua non pour renforcer la coopération.

 

La logique de l’ouverture de la Chine sur le monde extérieur

L’entrée de la Chine à l’OMC s’inscrit précisément dans cette logique. En 1978, quand Monsieur Deng Xiao-Ping a proposé une nouvelle politique au gouvernement chinois, il l'a intitulée : "politique de réforme et d’ouverture." Réforme et ouverture vont ensemble, ce n’est pas un hasard. Les Chinois aiment beaucoup Monsieur Deng Xiao-Ping. Si la Chine a pu se développer comme elle l’a fait jusqu’ici, Monsieur Deng Xiao-Ping en est l’artisan. Il a connu le monde occidental dans sa jeunesse, ayant débarqué le 11 septembre 1920, à l’âge de        16 ans, à Marseille. Pourquoi était-il venu en France ? Parce qu’au début du       XXè siècle, la Chine était humiliée et misérable. Les intellectuels, les révolutionnaires chinois ont voulu trouver une voie de salut pour le pays. Ils sont donc sortis du pays pour venir en Europe, surtout en France. Pourquoi ? Parce que c’est le pays de la Révolution et du siècle des Lumières. Vous avez produit beaucoup de grands révolutionnaires et de grands philosophes. Les Chinois lisaient beaucoup Montesquieu, Rousseau, Voltaire, etc. Dans ce courant, Monsieur Deng Xiao-Ping était donc venu ici. Il est reparti de votre pays en janvier 1926 parce qu’il était cherché par votre police. On ne l’aimait pas, et notamment, là où il a travaillé. Une note a été retrouvée en ce sens, avec la notation suivante : "quelqu’un à ne plus reprendre". Cependant, son séjour en France, pendant 5 ans et 4 mois, lui a permis de voir le monde. Mao ne connaissait pas l’Occident. Toute sa vie durant, il a fait seulement deux voyages à l’étranger, et les deux fois en Union soviétique. Il n’aimait pas l’Occident et ne le connaissait pas. Monsieur Deng Xiao-Ping est donc un autre type de révolutionnaire qui connaissait l’Occident.

Autre exemple, en 1974, j’étais à l’ONU pour faire un discours à l’Assemblée extraordinaire, lors de la cession spéciale consacrée à l’instauration d’un nouvel ordre économique international. Monsieur Deng Xiao-Ping est resté    5 jours à New York. On lui a alors posé la question de ce qu'il voulait voir et le Vice-Premier ministre a répondu : "Wall Street", même si c'était fermé. C’était un homme curieux.

En 1978, il a donc proposé à la Chine une politique d’ouverture et de réforme. Pourquoi "de réforme" ? Parce qu'il était convaincu qu'il fallait passer de l’économie planifiée à l’économie de marché, sinon la Chine était condamnée. Pour son développement, telle était la voie à emprunter. Pourquoi "d'ouverture" ? On ne connaissait pas l’économie de marché, il fallait donc s’ouvrir. Il faut nous ouvrir, aller à l’étranger, connaître les parcours que les pays industrialisés ont faits, leurs réussites et leurs échecs, les règles du jeu, etc., pour mener à bien la réforme en Chine. Ainsi, réforme et ouverture vont ensemble et ce n’est pas un hasard.

 

Deuxième point : l’entrée de la Chine à l’OMC a fait l’objet d’une grande controverse à Genève. Je connaissais bien le dossier et avais à l'esprit les paroles d'un ami à ce sujet : "Négocier avec nos partenaires étrangers, c’est beaucoup moins difficile que de négocier avec les différents secteurs en Chine". La zone côtière est, en Chine, la région qui a entrepris le plus de coopérations avec les investisseurs étrangers, et était favorable à l’entrée de la Chine à l’OMC. A l’intérieur du pays, le secteur public et beaucoup d’entreprises, étaient contre, avec l'argumentation suivante : "Avec cette réforme, nos jours sont déjà très difficiles, pourquoi voulez-vous rendre nos jours encore plus difficiles avec l’arrivée de la concurrence internationale ? Nous n’arriverons pas à relever ce défi-là" Les négociations sur le front domestique ont donc été très difficiles.

Alors que cette controverse se déroulait en Chine, on a vu s’instaurer un autre débat dont votre presse n’a pas du tout parlé. Celui-ci avait l’air académique, car il regroupait des historiens sur le thème : "Pourquoi la Chine a-t-elle connu une chute brutale au XIXè siècle ?" Si ce débat paraissait anodin ou purement historique, il touchait, en fait, le fond, c'est-à-dire, la logique même de l’ouverture. La dernière dynastie féodale chinoise, celle des Ts'ing a perduré de 1616 à 1911. Toutes les dynasties féodales chinoises ont eu leur moment de prospérité. Celui de la dernière s'est étendu de 1661 à 1796, soit 135 ans, et a marqué l’apogée de la féodalité chinoise, avec un fort essor économique. Selon les statistiques de l’OCDE, jusqu’en 1820, le PIB de la Chine occupait encore la première place du monde, avec près du tiers du PIB mondial. L’an dernier, après tant d’années de développement, le PIB de la Chine, soit 1150 milliards de dollars, correspondait à peu près au 1/30ème du monde. La Chine a donc connu une chute brutale. Quelles en sont les raisons ? Les uns disent que les invasions étrangères ont été à l’origine de cette chute. Elles ont, il est vrai, toutes été en Chine et l'ont partagée en zones d’influence. D’autres disent : "Pourquoi ces invasions ont réussi ? Parce que la Chine était en état de faiblesse, car si la Chine avait été puissante, elle aurait pu les repousser." Les uns disent que la féodalité chinoise a été trop longue. La Chine, je pense, est le seul pays au monde à avoir connu une féodalité de plus de 2000 ans. Pourquoi une telle pérennité ? Elle serait liée, en partie, au système de concours du mandarinat, dont l'ENA serait inspiré. Ce système perfectionné a été instauré il y a 1500 ans. Tous peuvent se présenter comme candidats, indépendamment de leurs origines, ce qui a permis aux empereurs de recruter des talents et de les mettre aux postes élevés de mandarins. Si vous connaissez l’histoire de la Chine, et notamment sous le règne du deuxième empereur de la dynastie des Han et des Ming, vous réalisez l'importance de ce concours, au cours duquel l’empereur était présent, et voyait avec fierté les candidats arriver dans le palais car tous les talents de la Chine passaient par là. Ces talents ont, hélas, beaucoup contribué à la pérennité de la féodalité chinoise. Les conditions de la révolution industrielle étaient, alors, en partie, réunies, cependant elle n’a pas eu lieu en Chine. Ce qui manquait au pays c'était le siècle des Lumières.

Entre 1405 et 1433, bien avant la découverte du nouveau continent par Christophe Colomb, les Chinois ont entrepris 7 expéditions outre-mer, avec une flotte colossale. Lors de la première expédition, par exemple, la flotte était composée de 62 bateaux et le vaisseau amiral avait 1000 marins à bord. Ces navires sont allés très loin, au Sud-Est asiatique, au Proche Orient, en Perse, et même en Somalie : en tout et pour tout, 7 expéditions, avec 26 000 marins, qui ont fait du commerce avec les pays visités, troqué de la porcelaine contre des épices, etc. Les Chinois, ensuite, sont retournés chez eux et à ce moment-là, a existé un sentiment de complaisance fondé sur : "Nous sommes sortis, nous avons vu un peu le monde qui n’est pas fameux, nous sommes donc mieux chez nous !" Cela est très dangereux. Par la suite, les empereurs chinois ont commis une erreur fatale, celle de nous "fermer" et de se replier sur eux-mêmes. La flotte colossale de la Chine a été décimée comme cela, parce qu’on a fermé l’accès à la mer, et qu'avec les pirates, les Chinois étaient plus tranquilles chez eux ! Alors, en évoquant cette partie de l’histoire de la Chine, les historiens sont arrivés à la conclusion suivante : la fermeture nous condamne au retard, tandis que l’ouverture nous permet de progresser. C’est dans ce contexte-là que le leadership chinois a pris la décision d’entrer dans l’OMC. Cette réforme est une révolution, car il faut briser les tabous et les clichés, ce qui n’est pas chose facile.

 

Comment mener à bien la réforme ? Le plus important est de s’assurer l’appui des Chinois. Sans eux, la réforme est terminée. Pour cela, il faut que la réforme profite aux Chinois d’une manière tangible. Voilà ce qui s’est passé en Chine.

Nous avons commencé la réforme en 1978. Au début, il y avait beaucoup de sceptiques, disant : "C’est du capitalisme !! Cela nous mènera nulle part !" Cependant, graduellement, les choses ont évolué. En 20 ans, la Chine a quadruplé son PIB. C’est un peu abstrait mais, pour les Chinois, cela est tout à fait tangible. Il y a 15 ans, en Chine, tout était rationné. Quand je me déplaçais, je devais me munir de coupons et je disposais d'une ration d'environ 15 kilos de riz par mois. Tous les coupons ont disparu, il y a 5 ans, et les supermarchés chinois ne sont pas très différents des vôtres. Monsieur Daniel Benard, le patron de Carrefour, m’a dit qu’il avait déjà 30 hypermarchés en Chine, tous profitables et que d’ici 5 ans, il entendait porter ce chiffre à 100. Je lui ai souhaité un bon succès parce que Carrefour à vraiment bien réussi en Chine.

Ainsi, malgré toutes sortes de résistances, le résultat de l’ouverture est là. Voilà l’argument le plus important pour persuader les Chinois de la validité et de l’importance de l’entrée de la Chine à l’OMC. Car, la Chine se trouve aussi à un moment crucial : fallait-il avancer ou non ? Avancer, cela voulait dire entrer dans l’OMC, ne pas le faire, c'était s'arrêter là. Nous avons pris la décision.

 

Quelles sont les conséquences de cette entrée, il y a presque 10 mois ?

Je pense qu'il est possible de les résumer en deux idées : la santé économique de la Chine se porte bien et la coopération avec le monde extérieur progresse plus vite.

 

Premièrement, en ce qui concerne la santé économique de la Chine, cette dernière est plutôt douce, malgré le ralentissement de l’économie mondiale. Pendant le premier semestre de cette année, le PIB de la Chine a connu une croissance de 7,8 %. Nos réserves de change ont augmenté et atteignent, aujourd’hui, les 253 milliards de dollars. L’inflation est presque nulle. Notre import-export a continué de progresser. Nos importations ont augmenté de 17,15 % par rapport à la même période l’année passée. Nos exportations ont augmenté de 14,5 %. Mon Premier ministre vient de visiter votre pays ; à la question suivante posée par Monsieur Ernest Antoine Sellières : "Pourquoi la Chine a pu augmenter ses ventes dans une conjoncture peu favorable ?", il a répondu : "C’est très simple. Les produits chinois sont compétitifs. Près de 50 % des exportations de la Chine proviennent des joint ventures. Nous avons la technologie, le management et à cela, s’ajoute une main d’œuvre qualifiée et bon marché. Donc, bien sûr, nos produits sont compétitifs". De plus, mon Premier ministre a dit que, selon lui, la Chine pourrait maintenir une croissance de 7 % par an sur les 20 prochaines années.

 

Deuxièmement, la coopération entre la Chine et le monde extérieur a progressé plus vite. D’abord, la Chine a tenu ses engagements. Depuis le                1er janvier, nous avons baissé nos tarifs de douanes de 15 % à 12 %, ce qui suppose une perte de recettes pour le gouvernement. En supprimant des barrières non tarifaires, la coopération avec le monde extérieur a beaucoup progressé : par exemple, le flux des investissements directs étrangers en Chine, pendant les premiers six mois de cette année, ont atteint les 34,4 milliards de dollars, ce qui est beaucoup ! D’autre part, les Chinois commencent à sortir du pays et à faire un peu de tourisme. Nous avons instauré un système des "3-7" pris sur l'exemple des congés payés. Cela change beaucoup de choses, cela veut dire qu’à l’occasion du nouvel an chinois, 7 jours de congés sont accordés, puis au 1er mai, 7 jours à nouveau, et également au 1er octobre. Si vous allez en Chine aujourd’hui, tout est fermé, sauf les magasins, à ces dates. Le tourisme domestique représente au moins 80 millions de chinois. L’an dernier, trois semaines après le 11 septembre, alors que, dans le reste du monde, l’aviation civile se trouvait dans une situation assez déprimée, en Chine, les avions étaient pleins, tout comme les trains, les autocars, les hôtels, etc. parce que les Chinois ont commencé à faire du tourisme. L’an dernier, 12 millions de Chinois sont sortis du pays à des fins touristiques, dont    500 000 en France, alors que 200 000 français se rendaient en Chine. Soyez rassurés, tous les chinois ne viendront pas ici, vous n’avez pas assez de place ! Les Chinois commencent également à investir à l’étranger. Jusqu’ici, le montant de ces investissements représente près de 10 milliards de dollars. A mon sens, ce n’est qu’un commencement.

 

Pour conclure, je dirais, qu'à mes yeux, l’entrée de la Chine à l’OMC, c’est "gagnant / gagnant", car cela profite aux Chinois mais aussi au monde extérieur.

 
 

DEBAT

 Amiral Jean BETERMIER

          Monsieur l’Ambassadeur, je vous remercie pour ce passionnant exposé. Je pense, notamment, que les nombreux marins qui composent cette assemblée, ont été très sensibles aux propos que vous avez tenus, rappelant à nos compatriotes l’importance de la mer. Vos navigateurs seraient allés jusqu’en Somalie. Nous pensons ici qu’ils ont même été les premiers à doubler le Cap de Bonne Espérance, avant les navigateurs portugais.

         Vous venez de dire, Monsieur l’Ambassadeur, que l’entrée de la Chine dans l’OMC, était une opération "gagnant / gagnant". J’ai eu le privilège de participer, au cours des douze derniers mois, à deux séminaires internationaux en Asie durant lesquels, bien sûr, ce problème de l’entrée dans l’OMC était au cœur des discussions. Nos interlocuteurs chinois ont alors évoqué deux points qui m’ont beaucoup frappés. Le premier réside dans l’ampleur des transformations intérieures et des problèmes qui se poseraient à la société chinoise, en particulier, une évaluation du nombre de chômeurs portant sur plusieurs dizaines de millions. Le second point, conséquence du premier, est qu'avant que la population chinoise ne récolte les fruits de l'entrée de la Chine dans l’OMC, il y aura inévitablement une période de tensions, frictions et mécontentement, ce dernier se tournerait, alors, très naturellement vers le monde extérieur et en particulier vers le monde occidental. Ainsi, nous devrions donc nous attendre - telle était la teneur du message - à une montée du ressentiment et des critiques et, alors, avoir l’intelligence de comprendre que ces réactions d’hostilité ne le seraient pas sur le fond ou un changement possible de politique de la Chine, mais serait l’expression des difficultés intérieures.

 
 

SEM Jianmin WU

          La réforme provoque, bien sûr, des tensions sociales. Dans tous les pays du monde, le passage de revenus très bas à des revenus moyens, s'effectue toujours dans un climat de tensions. J’ai fait une petite étude de votre pays, de 1850 à 1950, la France a connu beaucoup de tensions sociales, sans parler des deux guerres mondiales. Aujourd’hui, en Chine, vous ne verrez pas de manifestations, de pétitions, etc. Ceci renforce la conviction de mon gouvernement vis à vis de la nécessité d’instaurer une couverture sociale pour repêcher les "perdants" de la réforme. En effet, quand l’environnement économique change, il y a toujours des gagnants et des perdants. Il faut assurer un revenu minimum aux perdants, aux chômeurs, etc. C’est ce que mon gouvernement est en train de faire et nous savons très bien que, si ce problème ne trouve pas une solution adéquate, la situation sera très difficile. Nous avons trois niveaux de couverture en Chine : les indemnités de chômage, la formation en vue de leur réinsertion, vis à vis des personnes en situation précaire en ville, il appartient au gouvernement de leur assurer un revenu minimum de survie.

         Aujourd’hui la Chine dépense donc beaucoup. Cependant, il faut reconnaître, franchement, que la couverture sociale en Chine est très loin de la vôtre. Nous avons étudié la couverture sociale en Europe et aux Etats-Unis, en tenant compte des moyens dont dispose l’Etat chinois et nous ferons de notre mieux pour instaurer une couverture sociale.

 

         Des tensions se manifestent de temps en temps, cependant, ce qui importe le plus, à mon sens, c'est que, si une partie du pays progresse, le reste piétine. Si vous entreprenez un voyage en Chine, je vous recommande de ne pas vous limiter à la côte. Cette dernière nous donne, en effet, le sentiment que la Chine est un pays développé. Il faut aller en Chine profonde où vous percevrez un décalage. Ce qui importe, cependant, c'est que ces régions aient, également, beaucoup progressé ces dernières années. En mai dernier, je suis allé à l'ancienne capitale provisoire de la Chine, pendant la guerre contre le Japon, où je suis né. J’ai eu du mal à reconnaître la ville. Beaucoup de transformations ont eu lieu aussi en Chine profonde. Il existe un proverbe chinois, ancien d'environ 2500 ans, qui dit ceci : "la plus grande tristesse, c’est le désespoir." Quand on perd tout espoir, on est désespéré, alors tout est permis. Le progrès donne l’espoir. Or, partout, les évolutions sont visibles. Ainsi, malgré les tensions et les nombreux problèmes, le progrès permet aux Chinois d’avoir l’espoir. A un moment donné, il est possible d'aller de l’avant, c’est la raison pour laquelle, chez nous, en Chine, il n’y a pas de tensions aussi violentes que celles que vous avez vécues entre 1890 et 1950. De plus, mon gouvernement ne néglige pas du tout ces difficultés. Mon Président de la République a dit que son souci numéro 1 était de penser aux Chinois tous les jours, y compris à la population qui se trouve dans une situation précaire, fragilisée.

 

En ce qui concerne le ressentiment contre l’Occident, beaucoup d'opinions s'expriment sur internet, parmi lesquelles, effectivement, des sentiments nationalistes, notamment, quand les Chinois voient les Américains se comporter d’une manière telle, qui leur rappelle des souvenirs très désagréables, alors ils éprouvent du ressentiment. Cependant, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, il n’y a pas de xénophobie. Si ce sentiment prédominait, il n’y aurait pas autant de Chinois qui voudraient sortir du pays, car, il en sort de plus en plus : 12 millions l’an dernier et ce chiffre augmente d’années en années. Nombreux sont, aussi, ceux qui désirent envoyer leurs enfants à l’étranger. Depuis l’ouverture, près de 600 000 étudiants sont partis à l’étranger, dont 150 000 sont rentrés au pays et tous les ans, près de 20 000 jeunes quittent le pays pour leurs études. Qui les finance ? Je dirais, à 90 % leurs parents, car c’est un peu une tradition chinoise. Si l'on observe la communauté chinoise en France, il en ressort que la première génération n'avait pas beaucoup d’éducation, cependant, dès la deuxième génération, les parents sont prêts à supporter toutes sortes de privations pour envoyer leurs enfants dans les grandes écoles. C’est un peu ce qui se passe en Chine.

Vous percevrez des sentiments contre l’Occident, mais ce sont des cas isolés. Dans l’ensemble, je pense que vous pourrez vous rendre en Chine en toute sécurité et parfois même plus qu'ici.

  

SEM Jean-René BERNARD

          Le fait de pouvoir vous poser ainsi une question, aujourd'hui, est une occasion tout à fait exceptionnelle, compte tenu de la franchise de vos réponses, de votre ampleur de vue et des références que vous faites à l’histoire. Vous avez dit que l’inflation était très faible en Chine. Cela montre que la monnaie, comme étalon de valeur, conserve sa fonction première. Je remarque donc, contre les détracteurs de l’euro, que cet immense pays forme une unité monétaire et que, nécessairement, toutes les régions ne marchent pas au même pas.

         La question que je voulais vous poser est très générale. L’OMC est, comme sous bassement, un cadre monétaire. Ce dernier marche un peu moins mal que l’ensemble du système économique dans lequel nous vivons, parce qu’il connaît moins de soubresauts. Comment la Chine s’intègre-t-elle ? Comment gère-t-elle ses immenses réserves de change ? Est-ce qu’elle a eu des vues particulières sur l’évolution des grandes monnaies dans le monde : euro, dollar, yen ?

  

SEM Jianmin WU

          C’est une question très importante. Nous voyons l'euro d’un œil favorable. Immédiatement après sa mise en circulation, nous avons augmenté notre réserve de change dans cette monnaie. Le monde évolue vers une multipolarité. Cette dernière doit avoir plusieurs facettes, plusieurs volets monétaires, ce qui est naturel et une bonne chose. Dans le monde de l’aviation civile, par exemple, existent Boeing et Airbus. Si nous n'avions eu que Boeing, quelle catastrophe ! Heureusement que nous avons Airbus. Quant à nos réserves de change, nous avons beaucoup dépensé pour acheter des bons du trésor aux Etats-Unis. J’espère qu’un jour, nous achèterons beaucoup plus de vos obligations.

  

Troisième intervenant

          Monsieur l’Ambassadeur, j'aimerais m’écarter légèrement du thème abordé ce matin, qui portait, plutôt, sur les questions économiques et commerciales. En effet, vous venez d’accueillir, à Paris, le Premier ministre chinois et j'aimerais savoir, après cette visite, comment vous voyez l’avenir des relations entre la Chine et l’Europe et entre la Chine et la France, dans les domaines stratégiques, y compris sur le plan industriel, aéronautique et spatial ?

  

SEM Jianmin WU

          Le Premier ministre de mon pays vient de conclure son voyage en France, ainsi que son périple en Europe. Il est allé en Autriche, au Danemark, etc. Je pense que le partenariat global entre la Chine et la France est en train de décoller. Ce dernier a été conclu entre nos deux pays, le 16 mai 1997, sous la forme d’une déclaration conjointe, signée par le Président Jiang Zemin et le Président Chirac. Le terme "global" est une proposition française que nous trouvons très bien car, ainsi, notre partenariat ne se limite pas à un secteur.

Comment se porte le partenariat franco-chinois ? Je pense très franchement, et pour la première fois, qu’il est en train de décoller. Pourquoi ? Parce qu'il est porté par la synchronisation des trois piliers : politique, économique et culturel.

Premièrement, le pilier politique. La Chine, la France, l'Europe partagent une vision multipolaire du monde. Je pense qu'aujourd’hui, c’est l’une des plus importantes convergences, car un monde multipolaire est plus juste, plus équilibré et aussi plus démocratique. Si, nous tous, nous devions nous soumettre à la volonté d’une seule puissance, ce ne serait plus la démocratie.

         Deuxièmement, le pilier économique. Nous sommes en train de battre des records aussi bien au niveau des relations économiques sino-européennes qu’au niveau des relations sino-françaises. Les raisons en sont très simples : vos atouts sont précisément les priorités de la Chine. Le Président Chirac a défini trois secteurs prioritaires : l'aérospatial, l'énergie et les transports. A cela, mon Premier ministre a ajouté deux points : l’agriculture, y compris l'agro-alimentaire, et l’environnement. Ce sont vos atouts et ce sont les priorités de la Chine.

         Troisièmement, le pilier culturel, auquel j'accorde beaucoup d’importance. Aux yeux des Chinois, la diversité culturelle est aussi essentielle que la bio-diversité. Le monde entier est d’accord pour comprendre et affirmer que, si la bio-diversité diminue, l’humanité toute entière en souffrira. Il en est de même pour la diversité culturelle. Vous représentez une grande culture, la Chine aussi. Avec la mondialisation, si tout doit être uniformisé selon le même standard, cela ne créera pas un monde vivable. Prenons un exemple très simple, celui de la cuisine du Nord au Sud de la Chine. Chaque ville, chaque province, chaque commune a ses spécialités, dont nous sommes fiers. Si tout cela devait disparaître et que nous devions tous manger quotidiennement du Mac Donald, quelle horreur !

 

         Ainsi ces trois piliers très forts sont pour la première fois synchronisés. Pendant longtemps, nos relations politiques étaient très bonnes, cependant, l’économie ne suivait pas. Ensuite, de grands projets ont été signés, mais la culture ne suivait pas. Aujourd’hui, nous sommes en présence de cette synchronisation des trois piliers.

Ce qui me permet d'aborder concrètement le domaine de la coopération entre la Chine et la France, la Chine et l’Europe, en termes d'industrie de défense. Nous avons mis au point, en Chine, un programme de modernisation à quatre volets : industriel, recherche, agriculture et défense. Tout pays a besoin d’une défense solide, non pour attaquer mais pour se défendre. Jusqu’ici, les Européens étaient sceptiques vis à vis de la Chine. Si l’on vend tel ou tel matériel à la Chine, va-t-elle se lancer dans une aventure quelconque ? C’est une incompréhension totale de la culture chinoise. Regardez l’histoire de la Chine, ce sont les Chinois qui ont inventé la boussole et la poudre à canon, ils n'en ont pas pour autant profité. Les Chinois sont restés chez eux. Je pense que la barrière ne se trouve pas du côté chinois, mais plutôt du côté européen. J’espère, cependant, avec l’approfondissement de cette connaissance mutuelle que nous pourrons également coopérer dans ce domaine. Les Chinois ne sont pas en position de demandeurs. Si vous voulez coopérer avec nous, nous sommes prêts à aller de l’avant. Si vous dites que vous n’êtes pas prêts, tant pis, nous pouvons nous tourner vers d'autres.

  

Amiral Jean BETERMIER

          N’en faites rien, Monsieur l’Ambassadeur.

         Vous avez prononcé, dans votre réponse très franche et directe, les mots énergie et respect de la bio-diversité. Or, un de nos amis voulait vous poser une question sur les problèmes de respect de l’environnement en tenant compte, bien sûr, du développement rapide de l’économie chinoise, de l’industrie chinoise et des problèmes de pollution liés aux consommations d’énergie qui peuvent en résulter. Quelles sont les intentions du gouvernement chinois, les calendriers de modernisation ? Et quelle contribution, la France, l’Europe peuvent-elles apporter, précisément, dans ce domaine de l’énergie et dans une perspective de respect de l’environnement ?

  

SEM Jianmin WU

          Dans ce domaine, il y a beaucoup à faire. Tout d'abord, en ce qui concerne l'énergie. Vous avez un parc nucléaire. La Chine a importé de l'énergie et de la technologie française. La première tranche a très bien fonctionné, la seconde commence à entrer en service. L’expérience est très payante. Les Chinois sont très satisfaits des résultats. En ce qui concerne l'énergie "propre", les Chinois, jusqu’ici, ne partagent pas encore ce sentiment critique et ces considérations. Nous n’avons pas encore de Verts. Peut-être un jour, feront-ils leur apparition.

 

         Les parcs nucléaires représentent une énergie propre. Pour le gouvernement chinois, développer l’énergie nucléaire, est un objectif. Nous allons développer, graduellement, notre parc nucléaire en le sinisant avec l'aide et la coopération internationale. Jusqu’ici, nous avons introduit en Chine des technologies françaises, russes, canadiennes. Mon Premier ministre a dit ceci : "Ce n’est pas tout à fait économique. Si nous voulons siniser le parc nucléaire chinois, nous ne pouvons pas dépendre des trois modèles. C’est trop coûteux. Nous allons donc nous fixer sur une technologie." De mon côté, très franchement, je milite en faveur de la technologie française, mais il ne faut pas sous-estimer la concurrence, notamment, parce que le marché du parc nucléaire chinois est l’un des rares ouvert à la concurrence. Les Américains sont en train de faire pression car ils sont absents. Les Japonais veulent aussi y entrer. J’ai donc suggéré aux industriels français de préparer un paquet très compétitif et attractif. C’est très important car nous nous trouvons à un stade crucial. Nous ne pouvons pas vivre, à jamais, avec la toile technologique, cela serait un gros gaspillage. Il faut que les Chinois se fixent sur un modèle.

 

         En ce qui concerne l'environnement, ce sont vos atouts. Suez et Vivendi Environnement sont présents en Chine. A mon sens, c’est l’une des priorités de la Chine. 1,3 milliards de Chinois ne peuvent aller ailleurs, ils vont rester chez eux. Si l’environnement se dégrade, tout le monde en souffrira. Si vous interrogez, à ce sujet, le Maire de Pékin, il vous dira que son souci numéro 1, est la pollution et, notamment, en vue des jeux olympiques de 2008. Il existe, aujourd’hui, cinq périphériques à Pékin, pour une ville de 14 millions d’habitants, disposant d'environ 2 millions de véhicules. Or, ce chiffre augmente chaque jour. Ainsi, la principale source de pollution est l’émission des voitures. Les Chinois commencent à acheter des voitures. Tous les géants automobiles sont présents en Chine y compris PSA et Renault. Les ZX de Citroën marchent bien car, sur le plan de l’environnement, cela répond au dogme. Je l’ai dit au Président de Citroën, il y a quelques jours, et il en est très fier. Sa part de marché augmente.

Les eaux usées industrielles, en Chine, sont traitées à 80 à 90 %, les eaux ménagères, peut-être 20 à 25 %, le reste ne l'est pas. C’est un gros marché. Nous avons construit l'important barrage des "Trois gorges". J’ai interrogé les décideurs de ces régions. Il ne faut pas que ce grand réservoir contienne une eau polluée. Ce serait une catastrophe. On se dépêche donc de construire des stations d’assainissement aux alentours pour éviter l'arrivée d'eau polluée. C'est un gros marché. Je pense qu’il faut, du côté des industriels français - les Français sont très créatifs - mettre au point des formules, pour augmenter votre part du marché dans le secteur de l’environnement en Chine, d'autant plus qu'il se développera très rapidement.

  

Général GUEGUEN

          Monsieur l’Ambassadeur, ma question porte sur un point qui déborde un peu du seul domaine économique. Vous nous avez exposé avec beaucoup de clarté la révolution économique qui s'opère actuellement dans votre pays. Il me semble qu’à côté de cet immense mouvement, la voix de la Chine ne se fait pourtant pas entendre, de manière très claire, sur la scène internationale, dans les affaires du monde, mais plutôt dans la sphère asiatique qui, bien sûr, concerne votre pays de manière plus immédiate. Cependant, il se passe beaucoup de choses actuellement sur la scène mondiale et je n’ai pas l’impression d’entendre la voix de votre pays de la même manière que celle, par exemple, d’un petit pays comme la France. Certes, notre pays s’exprime parfois de manière un peu excessive au gré de certains de ses alliés. Est-ce une volonté de votre pays ou bien est-ce simplement une priorité que la Chine repousse à un peu plus tard ?

  

SEM Jianmin WU

          Il est vrai que la voix de la Chine ne se fait pas tellement entendre sur la scène internationale, sauf à l’ONU, de temps en temps. A mon sens, cela tient à plusieurs facteurs. Le premier est que la diplomatie de la Chine - la plus vieille du monde - n'a pu s'exprimer totalement dans les temps contemporains car mon pays a été humilié. Dans une telle situation, il est difficile à la Chine d'occuper la place qui lui revient. A partir de 1840, et surtout après la fondation de la République Populaire, dans ses débuts, la diplomatie était fermée. Cela dit, la Chine n’avait pas seulement des relations diplomatiques avec le camp socialiste et avec quelques pays asiatiques. A partir de 1971, nous avons commencé à établir des relations diplomatiques avec presque tous les pays du monde. Cela est très récent. Il faut que les Chinois fassent leur apprentissage.

         Deuxièmement, la modernisation du pays est une gigantesque entreprise et, 1,3 milliards d'habitants, cela représente beaucoup de soucis. Les dirigeants chinois se penchent donc surtout sur le front domestique. La diplomatie n’est pas une haute priorité pour le moment, mais la situation va évoluer progressivement. Ainsi, de temps en temps, nous disons ce que nous pensons, même à nos amis américains. Par exemple, sur la question de l’Irak ou du Kosovo, nous leur avons dit franchement : "Passer à la frappe, cela posera beaucoup de problèmes et ce n’est pas dans votre intérêt." Bien sûr, nos amis américains ont leurs soucis, leurs objectifs, tiennent-ils compte de ce que nous pouvons dire ou penser ? Cela est leur affaire. Dans un monde qui connaît beaucoup d’incertitudes, je pense qu'il est nécessaire que, des pays comme le vôtre et d’autres pays d’Europe ou du tiers monde, élèvent leur voix, sur les sujets importants qui touchent l’humanité. A l’ONU, où j'ai travaillé pendant dix ans, on qualifie souvent le tiers monde de "majorité silencieuse". C’est un peu malheureux, mais il faut que cela évolue, surtout que le silence ne veut pas dire sans opinions. Est-ce la peur d’être frappés, punis ou sanctionnés qui les retient ? Je pense qu'ils n'osent pas s'exprimer ce qui n’est pas une bonne chose pour le monde. Pour la bonne marche de notre globe, nous avons également besoin de la démocratie.

  

Jacques BAUMEL

          Monsieur l’Ambassadeur, nous avons abusé de votre bienveillance, cependant, je suis persuadé que cet auditoire, composé de nombreuses personnalités, de tous les milieux : politique, diplomatique, industriel, etc. ont apprécié la précision de vos réponses, l’excellence de votre français et la vision que je me permets de considérer comme historique, des rôles, dans le passé, aujourd’hui et demain de la Chine.

         Vous nous avez exposé, ce matin, une belle leçon d’histoire sur la Chine, en même temps qu’un certain nombre de considérations utiles.

         Nous sommes très heureux de vous avoir reçu, et notamment pour trois raisons.

         Premièrement, parce que votre Premier ministre est venu en France, il y a quelques jours. Je regrette vivement, d'ailleurs, que la presse et les milieux importants n’aient pas suffisamment parlé de ce voyage très important.

         La deuxième raison est que dans cette gigantesque transformation de la Chine - que ceux qui vont dans votre pays constatent régulièrement - il y a aussi, à l’horizon, les jeux olympiques. Aujourd’hui, Pékin est devenu un immense chantier et la plupart des énergies de votre pays visent à réussir ces jeux. C’est un grand pari que vous avez passé, non seulement avec le monde sportif, mais finalement avec le monde.

         Enfin, nous sommes très intéressés par l’évolution politique de la Chine. Or, vous êtes à la veille d’un renouvellement politique très important même si nous ne l'avons pas évoqué. La Chine va changer de dirigeant dans un délai relativement court. Vous allez aussi connaître une grande révolution politique ce qui, dans un sens, me parait très bon pour votre pays et pour l’avenir.

 
         Pour terminer, Monsieur l’Ambassadeur, je vous remercie de votre fidélité au Forum du Futur et à son partenaire France-Amériques, car c’est la deuxième fois que vous acceptez de participer à un petit-déjeuner, dans un délai relativement court. Or, vous avez, une nouvelle fois, transformé cette rencontre en un débat passionnant qui nous a beaucoup appris sur votre pays, la psychologie chinoise et votre remarquable intelligence.