FORUM DU FUTUR


"Le Pakistan et ses défis dans la région"
Petit-déjeuner débat du 3 décembre 2002 en partenariat avec France-Amériques
animé par :
SEM Musa Javed CHOHAN, Ambassadeur du Pakistan

SEM Musa Javed CHOHAN

 Je remercie le Forum du Futur de me donner l'opportunité d’évoquer avec vous la situation actuelle du Pakistan et les défis que ce dernier rencontre dans la région.

 
Issu de la civilisation de la vallée de l’Indus, l’un des plus anciens berceaux de l’humanité, le Pakistan est l’héritier d’une riche culture empreinte des traditions millénaires d’hospitalité et de tolérance. Des siècles durant, notre terre a vu passer caravanes et conquérants et accueilli saints et artistes. C’est bien ce flux incessant de l’histoire dans notre région, située aux confluents de trois régions stratégiques, l’Asie du Sud, l’Asie Centrale et l’Asie de l’Ouest, qui a façonné le tempérament du peuple du Pakistan.

Plus près de nous, et depuis plus de mille ans déjà, notre peuple se reconnaît dans les préceptes musulmans de fraternité, d’égalité et de justice. Ce sont ces principes qui ont inspiré et porté le père fondateur de la nation, Quaid-e-Azam, Mohammed Ali Jinnah, dans le combat pour la liberté et pour la création du Pakistan en 1947 : un Etat islamique, progressiste et démocratique.

 

Les événements du 11 septembre 2001, ont placé la région sous les feux de l’actualité. Les tourments que le Pakistan a dû subir depuis quelques années, en raison des développements dans la région, appellent des solutions urgentes.

Depuis plus de 50 ans, l’instabilité règne en Asie du Sud. Ceci est lié au refus de reconnaissance du droit fondamental et inaliénable du peuple du Jammu-et-Cachemire à l’autodétermination ; ce peuple qui, au cours de la dernière décennie, a perdu 70 000 hommes, femmes et enfants, en raison de l’occupation par environ 700 000 soldats et paramilitaires indiens.

 
 

L'Afghanistan, pays voisin

 A l’ouest, nous sommes séparés de l’Afghanistan par une frontière poreuse de 2 263 km. Depuis plus de 20 ans, ce pays a dû faire face à l’occupation, la destruction et la ruine. Célébrés en héros lorsqu’ils combattaient l’occupation soviétique, les Afghans ont été abandonnés sitôt le retrait de l’Armée Rouge. En première ligne pour fournir secours et assistance aux millions de réfugiés afghans contraints de quitter leur terre natale, le Pakistan a alors fait appel à la communauté internationale, allant même jusqu’à la supplier de ne pas abandonner l’Afghanistan.

 

Malheureusement, les sacrifices des Afghans furent vite oubliés par ceux-là mêmes qui leur avaient vanté "le monde libre". En l’absence de programmes de reconstruction et de réhabilitation, le Pakistan s’est trouvé seul à prendre en charge des millions de réfugiés. Face à un Afghanistan où régnait la discorde, la dislocation et la misère, où s’affrontaient les groupes d’opposants et les petits chefs de guerre, où deux générations n’avaient jamais connu autre chose que la guerre, face à un pays qui s’enfonçait chaque jour davantage dans le chaos et les conflits internes, la communauté internationale est restée sourde à nos appels.

 

Je ne voudrais pas vous accabler avec les graves conséquences de la tragédie afghane sur le Pakistan et sur son tissu socio-économique. Il me suffira de dire que la fin des souffrances de la nation afghane est un immense soulagement pour le Pakistan. Après plus de 20 ans, nous pouvons enfin espérer être libérés du fardeau que représentent des millions de réfugiés pour notre économie, et plus généralement pour notre société.

 

Le souvenir des attentats du 11 septembre est encore présent à nos mémoires. La communauté internationale a condamné d’une même voix les auteurs de ces actes inqualifiables. Le Pakistan fait partie de cette coalition et continue la lutte contre le terrorisme. Pour rapide qu’elle fut, notre décision de rejoindre la coalition, n’en a pas pour autant été facile. Prenant la guerre contre le terrorisme pour une guerre contre l’Afghanistan, une partie de l’opinion soutenait qu’une participation à la coalition était incompatible avec notre amitié avec un pays voisin et frère. Des menaces d’agitation ont été lancées. Le gouvernement pakistanais a alors décidé de s’en remettre directement au peuple. Les Pakistanais ont soutenu cette décision et les manifestations ont été faiblement suivies.

 

L’action militaire menée en Afghanistan visait à éliminer les infrastructures terroristes. Cependant, se limiter à une action militaire ne saurait suffire. Il est nécessaire de mener une politique de long terme qui prendra en compte les causes profondes du mal, que sont l’anarchie et la pauvreté. Au début de cette année, la communauté internationale s’était engagée à verser près de 5 milliards de dollars pour la réhabilitation et la reconstruction de l’Afghanistan. Cette assistance doit être fournie au plus tôt. Nous soutenons le gouvernement du Président Karzai qui s’attache à promouvoir la paix et l’unité. Le maintien des forces de sécurité internationales et leur déploiement dans les zones hors de Kaboul est indispensable à la guérison de l’Afghanistan. L’Afghanistan a été abandonné une fois, et nous connaissons tous les conséquences de cet abandon. Ceci ne doit pas se reproduire.

 

 
La lutte contre le terrorisme

 Le Pakistan s’est toujours opposé au terrorisme sous toutes ses formes et manifestations. Nous avons soutenu les déclarations des Nations Unies et du mouvement des Pays Non-Alignés. Nous avons également contribué au développement des lois internationales de prévention du terrorisme.

 

Le Pakistan ne permettra pas que son territoire soit utilisé pour quelque action terroriste que ce soit, dans n’importe quelle partie du monde. Pour nous, cependant, la lutte contre le terrorisme ne s’arrête pas là. Le terrorisme est un phénomène complexe qui n’appartient à aucune idéologie, à aucune religion, et qui requiert une analyse en profondeur. Nous avons besoin d’une politique de long terme qui s’attaque aux causes profondes du phénomène. Nous devons poser le diagnostic et éradiquer les racines et les ramifications de la maladie.

 

Le Pakistan est signataire de nombreuses conventions contre le terrorisme y compris la Convention de l’Organisation de la Conférence Islamique. Cette dernière est unique, en ce sens qu’elle contient une définition consensuelle du terme "terrorisme", une question qui avait empêché l’Assemblée Générale de l’ONU d’aboutir à une convention globale sur le terrorisme.

 

Personne n’approuve le terrorisme, cependant, le problème de la définition de ce terme se pose avec acuité lorsque certains pays, et notamment ceux qui ont des fantômes dans leurs placards, exploitent le vocable de "terrorisme" pour discréditer les mouvements légitimes d’autodétermination. Il est bien entendu que les résistants ne peuvent se rendre coupables d’actes terroristes. Ce n’est pas pour autant que nous devons justifier le terrorisme d’Etat.

 
 

La question de Jammu-et-Cachemire

 C’est pourtant ce qui s’est passé au Jammu-et-Cachemire où un terrorisme d’Etat s’emploie à pulvériser la résistance populaire. Selon le All Parties Hurriet Conference, le rassemblement de partis représentant le peuple cachemiri, on dénombre déjà soixante-dix mille morts, alors que des milliers de personnes languissent en prison. Des milliers de femmes cachemiries ont été violées par les soldats indiens. Ceci fait partie d’une politique cachemirie de l’Inde visant à briser l’âme du peuple cachemiri. Des quartiers, des villages entiers ont été incendiés, la torture est devenue une routine, les disparitions, les morts en détention et les exécutions sommaires sont monnaie courante.

 

Nombre d’organisations internationales, telles Amnesty International, Asia Watch, la Fédération Internationale des Avocats et la Commission Internationale des Juristes, ont fait état de ces violations massives des Droits de l’Homme.

Dans son rapport d’avril 2001, intitulé "Inde : l’impunité doit cesser au Jammu-et-Cachemire", Amnesty International dit ceci, je cite : "L’impunité au Cachemire ne se limite pas aux meurtres commandités. Le viol, la torture et les "disparitions" de personnes en détention, sont aussi perpétrés dans l’impunité […]. Le climat général d’impunité au Jammu-et-Cachemire peut être perçu comme un encouragement pour les forces de sécurité indiennes à poursuivre les violations des Droits de l’Homme. La majorité des morts en détention, des exécutions sans procès et le recours abusif à la force de la part des forces de l’ordre ne font jamais l’objet d’aucune investigation. Elles sont, de façon patente, ignorées par les autorité". Les inquiétudes, maintes fois répétées, d’Amnesty International et ses demandes d’enquêtes impartiales auprès des autorités sont restées lettres mortes. A ce jour, les autorités gouvernementales n’ont toujours pas permis à Amnesty International, ou aux agences des Droits de l’Homme onusiennes, de se rendre dans l’Etat du Cachemire pour y mener une enquête indépendante sur les cas de violation des Droits de l’Homme. Le refus de donner l’accès aux agences internationales nourrit également le climat d’impunité.

 

Le combat du peuple du Cachemire est juste et légitime. Le Conseil de Sécurité des Nations Unies – mais aussi l’Inde et le Pakistan – avaient promis aux Cachemiris qu’ils pourraient choisir d’accéder à l’Inde ou au Pakistan par la voie d’un plébiscite placé sous l’égide des Nations Unies. Le 26 juin 1952, Monsieur Jawaharlal Nehru, alors Premier ministre de l’Inde, déclarait au Parlement indien, je cite : "Si, après un plébiscite mené en bonne et due forme, le peuple du Cachemire dit "nous ne voulons pas être avec l’Inde", nous nous engageons à accepter cela […] nous n’enverrons pas l’armée contre lui".

Mais l’Inde est revenue sur cet accord, sur sa promesse, et refuse de faire appliquer les résolutions du Conseil de Sécurité. Elle a envoyé son armée contre le peuple du Jammu-et-Cachemire pour écraser le mouvement de libération.

Le conflit du Jammu-et-Cachemire est la cause première des tensions qui existent entre le Pakistan et l’Inde. Cette question peut et doit être résolue de manière pacifique. Les résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies ont fourni un cadre légal, en demandant la tenue d’un plébiscite qui déterminerait les aspirations du peuple cachemiri.

La question du Jammu-et-Cachemire ne peut être balayée d’un revers de la main et les aspirations du peuple cachemiri ne peuvent pas davantage être réprimées dans la violence et la brutalité. Comme il l’a été depuis le début, le Pakistan est partisan d’un dialogue constructif, soutenu et global avec l’Inde en vue d’une solution politique, en accord avec la volonté du peuple cachemiri.

 
 

Les armes nucléaires en Asie du Sud

 L’introduction d’armes nucléaires en Asie du Sud est venue ajouter une dimension d’urgence à la recherche d’une solution à cette question.

 

Il est très important de rappeler que les mesures prises par le Pakistan, en termes de nucléaire et de missiles, le furent en réponse à l’escalade indienne. A la suite des essais nucléaires indiens de 1974, ironiquement baptisés Smiling Buddha (le Bouddha souriant), nous n’avions pas répliqué. Notre politique s’est alors caractérisée par sa retenue. En fait, le Pakistan a, à plusieurs reprises, fait des propositions en vue d’éradiquer le fléau nucléaire de la région.

Dès 1974, il avait en effet demandé lors de l’Assemblée Générale des Nations Unies, la création d’une zone sans armes nucléaires en Asie du Sud.

 

         Le Pakistan a fait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher la prolifération en Asie du Sud. D’autres propositions ont suivi :

1978 : La proposition d’une déclaration conjointe du Pakistan et de l’Inde renonçant à l’acquisition et à la fabrication d’armes nucléaires.

 1979 : L’inspection mutuelle des installations nucléaires de l’Inde et du Pakistan.

 1979 : L’adhésion simultanée de l’Inde et du Pakistan au T.N.P. (Traité de Non-Prolifération).

 1987 : Un traité bilatéral d’interdiction des essais nucléaires.

 1994 : Une zone "zéro missile" en Asie du Sud.

 1997 : Un pacte de non-agression.

L’Inde a rejeté toutes ces initiatives.

 Le Pakistan ne souhaite pas se livrer à une course aux armements avec l’Inde. Nos essais en mai 1998, au lendemain des 5 essais nucléaires indiens, étaient défensifs et visaient à rétablir l’équilibre stratégique dans la région. En plus des actions urgentes à mener en vue d’éviter un conflit sur la question du Cachemire et favoriser la recherche d'une solution pacifique sur cette question restée trop longtemps en suspens, il est essentiel de prendre des mesures pour mettre fin à la surenchère des armes nucléaires et conventionnelles en Asie du Sud.

 

A la triade "sol, air, mer" de la proposition de doctrine nucléaire indienne, le Pakistan souhaite opposer la triade "paix, sécurité et progrès". Dans ce but, nous avons fait les propositions suivantes : tout d'abord, la reprise d’un dialogue de haut niveau entre l’Inde et le Pakistan sur la question du Jammu-et-Cachemire, qui est - je le répète - la cause première des tensions entre les deux pays, mais également, un régime de "retenue stratégique" comprenant des mesures de retenue nucléaire et d’équilibrage des forces conventionnelles, et enfin, le développement de contacts de haut niveau dans le domaine du commerce, des transports, de la coopération et de l’investissement.

 

Afin de promouvoir la retenue nucléaire et de prévenir l’utilisation d’armes nucléaires, le Pakistan et l’Inde pourraient s’accorder sur les points suivants :

 
- Officialiser les moratoires unilatéraux sur les essais nucléaires, par exemple par un traité bilatéral,

- ne pas rendre opérationnels les missiles à capacité nucléaire,

- ne pas déployer les missiles balistiques à capacité nucléaire et les maintenir en non-activité,

- officialiser l’entente préalable d’annonce préalable des essais de missiles,

- observer un moratoire sur l’acquisition, le déploiement et le développement de missiles anti-balistiques,

- mettre en place de nouvelles mesures de confiance et de transparence afin de réduire les risques d’utilisation d’armes nucléaires par erreur ou par accident,

- ouvrir des discussions sur les doctrines de sécurité nucléaires des deux pays dans le but de prévenir et de stopper la course à l’armement nucléaire,

- un accord sur le non-recours à la force, incluant la non-utilisation d’armes nucléaires.

 

         Le Pakistan pense également que nous pouvons construire un nouvel espace de sécurité en Asie du Sud. Nous ne devons pas laisser le passé nous dicter l’avenir. Leur statut de puissances nucléaires impose, à l’Inde et au Pakistan, de nouvelles responsabilités. Nous devons, ainsi, nous défaire du fardeau du passé. D’autres nations l’ont fait.

 

 
Les relations pakistano-chinoises

 Avec la Chine, notre voisin du nord, nous entretenons depuis toujours des relations profondes et multidimensionnelles. Notre amitié avec la Chine repose sur des bases solides de confiance, d’intérêts partagés, sur un désir commun de paix et de stabilité dans la région, ainsi que sur notre adhésion pleine et entière à la Charte des Nations Unies et à ses cinq principes pour une coexistence pacifique.

 

Cette amitié, à l’épreuve du temps et des intempéries, est la pierre angulaire de notre politique étrangère.

Notre amitié n’est pas dirigée contre un troisième pays, elle est un facteur important de paix et de stabilité en Asie du Sud. Dans le contexte actuel de changement, tant au niveau régional qu’international, elle revêt une signification plus grande encore.

 

  

Pays arabes et / ou musulmans

 En ce qui concerne les pays arabes et musulmans, depuis sa création, le Pakistan ne s’est pas seulement contenté d’entretenir avec eux des relations proches et cordiales, il a aussi porté, de manière continue et efficace, les questions arabes et musulmanes devant les forums multilatéraux. Nos relations basées sur la confiance, la bonne volonté, de profondes affinités culturelles se sont encore renforcées au cours des dernières années.

 

Le Pakistan a également de nombreuses relations économiques et commerciales avec les pays du Golfe. Cette région est l’un de nos principaux partenaires commerciaux, et accueille plus d’un million et demi d’expatriés pakistanais qui sont, à la fois, nos porte-drapeaux dans la région mais représentent, également, un apport non négligeable à notre économie nationale.

 

Quant à l’Iran, nous avons avec ce pays de puissants liens historiques et culturels. Nous souhaitons un renforcement de nos liens économiques et commerciaux.

 
 

La mise en place de structures de coopération régionale

 Comme je l’ai indiqué précédemment, le Pakistan est situé au carrefour de trois importantes régions et nous espérons la mise en place de structures communes de sécurité et de coopération dans les régions adjacentes.

L’Organisation pour la Coopération Economique (ECO) et l’Association de Coopération Régionale en Asie du Sud (le SAARC) pourraient être les premières pierres dans la construction d’une coopération continentale au XXIe siècle.

 

L’idée d’une coopération régionale dans notre partie du monde n’est pas une idée nouvelle. Sa genèse remonte aux années 60, lorsque le Pakistan, l’Iran et la Turquie avaient créé un mécanisme de coopération régionale, dénommé alors Coopération régionale pour le Développement (RCD). Le RCD a existé de 1964 à 1979. Si sa contribution au développement commercial et industriel est demeurée modeste, ses efforts dans le domaine de la coopération culturelle ont, en revanche, été très significatifs. Mais surtout, le RCD a servi de précurseur à l’ECO et permis une installation, en douceur, des structures institutionnelles et de ses modes opérationnels.

 

Créé en 1985, ECO est pleinement opérationnel depuis la ratification du Traité d’Izmir en 1991. Ceci coïncide avec les changements majeurs sur la scène régionale mais aussi mondiale que furent la chute du mur de Berlin et la fin de la Guerre Froide. Ces événements ont eu l’impact le plus important sur le monde depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Les relations Est-Ouest ont pris un nouveau visage, refaçonnant également la géopolitique de nombreuses régions. Les impératifs économiques sont venus remplacer les idéologies jusqu'à devenir la force motrice des politiques nationales. La régionalisation était à l’ordre du jour.

 

Notre région ne pouvait évidemment pas rester étrangère à ces transformations. Un vent de liberté s’est mis à souffler sur l’Asie centrale et le Caucase. Faisant le pari de l’ouverture au monde et dans leur besoin de renouer les fils de leur propre histoire avec l’Iran, le Pakistan et la Turquie, les nouvelles Républiques d’Azerbaïdjan, du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan, du Turkménistan et d’Ouzbékistan ont souhaité devenir membres d’ECO. Elles ont été admises sur le champ. L’Afghanistan a suivi. ECO est ainsi passé d’une petite organisation de trois membres à une entité comptant dix Etats membres.

 

ECO couvre désormais un territoire de 7 millions de km2 très riche en ressources naturelles, y compris en gaz et en pétrole. Il rassemble 300 millions de personnes, une main d’œuvre travailleuse avec un réel esprit d’entreprise. Enfin, tous les Etats membres ont la volonté politique de faire d’ECO un succès.

 

Les objectifs fondamentaux d’ECO sont les suivants : développer les transports et les communications, favoriser le commerce et l’investissement, utiliser de manière productive les vastes ressources énergétiques.

 

Le renforcement de l’amitié avec ses voisins est une priorité de la politique étrangère du gouvernement pakistanais. C’est ainsi qu’il s’est saisi des opportunités que la plate-forme d’ECO lui offrait pour approfondir ses liens fraternels avec l'Iran, l’Afghanistan et la Turquie et établir une amitié solide avec les Républiques nouvellement indépendantes d’Azerbaïdjan, du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan du Turkménistan et d’Ouzbékistan.

 

Comme vous le savez, l’Asie du Sud abrite près d’un cinquième de l’humanité. Elle est dotée de vastes ressources naturelles et humaines. Considérant ses énormes ressources humaines, technologiques, agricoles, minières, son histoire, sa civilisation, ses arts et sa culture, elle a tout le potentiel pour devenir l’une des régions les plus intéressantes du monde. Les échanges inter-régionaux, dans le cadre du SAARC ou entre Etats membres, peuvent contribuer à cet épanouissement.

 

L’idée d’une coopération régionale en Asie du Sud a été énoncée, pour la première fois, en novembre 1980. Elle est née du désir partagé des peuples d’Asie du Sud de surmonter des problèmes communs par le biais de la coopération. L’objectif premier de cette association était donc, dans les termes de la Charte de : "promouvoir le bien-être des peuples d’Asie du Sud et améliorer leur qualité de vie". La Charte incite également à : "favoriser la croissance économique, développer les programmes sociaux et culturels dans la région […] promouvoir et renforcer la confiance. [….]contribuer à la construction d’une confiance mutuelle, d’une compréhension et d’une appréciation des problèmes de chacun des membres […] promouvoir une collaboration active et une assistance mutuelle dans les domaines économique, social, culturel, technique et scientifique."

 

Lors de son sommet fondateur de décembre 1985, le SAARC fit figure de retardataire du régionalisme. En 17 ans d’existence, il s’est forgé l’image d’une association prestigieuse aux faibles performances. L’une des principales explications à ce constat tient dans le fait que les relations entre les Etats membres ont souvent été marquées par la méfiance, l’incompréhension et parfois même l’hostilité. La critique entendue le plus souvent à propos du SAARC est sa "futilité" face aux sérieux contentieux qui opposent ses Etats membres. La modestie des projets du SAARC, sa portée limitée, l’exclusion des questions bilatérales et des points de litiges de ses champs d’activités et du processus de décision sont le résultat direct de cette réalité.

 

Depuis la formation de l’association, le Pakistan a soutenu les objectifs du SAARC et a joué une part active dans ses réunions. Il a contribué de manière conséquente à la formation, à l’institutionnalisation et au progrès de l’association. Le Pakistan est favorable à une approche au cas par cas, visant à développer la coopération et à mettre l’accent sur la nécessité d’une meilleure coordination des programmes et la consolidation des progrès déjà accomplis.

Afin d’aller plus avant dans la réalisation du grand potentiel du SAARC, le Pakistan a proposé, lors du sommet de 1997, la mise en place d’un groupe composé d’éminentes personnalités, afin de conduire une évaluation globale du SAARC. Ce groupe a observé que la coopération avait souvent été entravée par un manque de volonté politique et les vicissitudes du climat politique.

En conséquence, le groupe a recommandé que le processus de consultation politique informelle, enclenché lors du 9ème sommet du SAARC, soit reconduit et rendu opérationnel afin de répondre aux objectifs de la Charte et de nourrir une confiance et une compréhension mutuelle et des relations d’amitié entre les Etats membres.

 

         Afin de pousser plus avant le processus de consultation politique, le Pakistan a profité, en 1998, du 10ème sommet du SAARC pour lancer l’initiative "Paix, Sécurité et Développement" incluant les recommandations suivantes :

 a)                 Les Etats membres ayant des problèmes bilatéraux doivent s’engager dans un dialogue sincère afin de les résoudre.

 b)                Un Haut Conseil, comprenant les ministres des Affaires étrangères des pays d’Asie du Sud, doit être mis en place pour examiner les causes des tensions qui menacent la paix et l’harmonie dans la région. Ce dernier devant offrir ses bons offices et ayant vocation, avec l’accord des parties en présence, à se convertir en un comité d’enquête, de médiation ou de conciliation.

 c)                 La réunion d’une Conférence de la Sécurité et du Développement en Asie du Sud pour débattre des questions de paix, de sécurité et de développement économique. La conférence aura la charge de préparer un accord sur le renoncement à la menace d’utilisation de la force, ou à l’utilisation de la force, et sur la résolution pacifique des conflits.

 

Sur le front économique, le Pakistan s'est engagé dans la libéralisation du commerce dans la région, dans le respect de l’accord du SAARC sur les échanges préférentiels au sein de la région (SAPTA).

Le processus de libéralisation devrait, cependant, protéger les intérêts des Etats membres et assurer une coopération économique basée sur des règles équitables, des intérêts mutuels et la transparence. Sur le principe, le Pakistan soutient également SAFTA (l’accord de libre-échange dans la zone Asie du Sud). Cependant, la transition doit être parfaitement préparée. Il faut également prendre en considération le fait qu’une coopération économique pleine et entière ne peut voir le jour dans un environnement de tensions et de conflits. La résolution des conflits sur des bases justes et impartiales est la condition sine qua non d’une paix durable et d’une coopération économique fructueuse.

 

L’avenir des peuples de notre région repose sur les principes de la Charte des Nations Unies. Pour protéger les peuples du fléau de la guerre, la résolution des questions internationales doit être envisagée par des moyens pacifiques et conformes aux principes de justice et de droit international.

Le progrès de l’humanité se mesure à la capacité qu’à une société à rejeter la force et à trouver des solutions justes à ses différents par la voie de la négociation et de moyens impartiaux, sur la base de l’équité. Nous fondons l’espoir qu’un tel futur est possible.

 

Le Pakistan a une vision pour la région : celle de pays, grands et petits, vivant dans la paix et l’harmonie. La paix apporte ses propres dividendes. Les opportunités économiques sont vastes, dans notre région et au-delà.

D’ambitieux projets de pipelines et d’oléoducs trans-asiatiques se négocient actuellement. Un réseau routier trans-asiatique, un réseau de télécommunications, une coopération dans le domaine du transport maritime et aérien, une plus libre circulation des personnes et la réhabilitation des anciennes routes du commerce entre l’Asie centrale et l’Asie du Sud, tout ceci est à notre portée.

 

Le Pakistan continuera à œuvrer sans relâche à l’avènement de la paix et de la prospérité dans la région.

  

Jacques BAUMEL

Excellences, Mesdames, Messieurs, je voudrais tout d'abord remercier Monsieur l'Ambassadeur pour le message qu'il nous a transmis, allant bien au-delà du discours traditionnel, que tant de diplomates présentent au cours de certaines réunions, et ce, dans un français parfait. Le Pakistan est un pays relativement peu connu en France qui joue, pourtant, un rôle extrêmement important dans l'une des régions du monde les plus affectées par les conflits politiques, religieux et stratégiques. Je pense que nous devons retenir de son intervention deux ou trois aspects essentiels.

 

Le Pakistan est un immense pays, un pion essentiel dans cette vaste zone politico-stratégique, voisin de l'Afghanistan, de l'Iran, de la Chine, qui a été très souvent un partenaire privilégié, contrebalançant le soutien russe à l'Inde.

Sa civilisation est très riche et ancienne, pourtant, ce pays n'arrive pas à surmonter un certain nombre de ses problèmes fondamentaux. Le plus connu en Occident, mais non le seul, est celui du Cachemire.

Ensuite, vient le nucléaire et les difficiles équilibres en matière de sécurité régionale entre Moyen-Orient et Asie, en relation avec les pays voisins des steppes de l'Asie centrale, chantées par Borodine, où se sont créés des régimes issus, en grande partie, du régime soviétique. Ces pays du Caucase, aux vastes étendues, souvent désertiques, détiennent des masses énergétiques importantes.

Enfin, cette zone a fait l'objet d'un conflit permanent évoqué avant la Première et la Seconde Guerre mondiale, suscité un grand débat entre la Russie et la Grande-Bretagne, etc. C'était la zone frontière des affrontements discrets ou directs. C'est une des zones clés des équilibres de ce continent. C'est la raison pour laquelle nous avons beaucoup apprécié l'intervention de Monsieur l'Ambassadeur.

Nous pouvons, à présent, ouvrir un débat sur le Pakistan, "pays des purs" fondé par M. Jinnah et né de la partition de l'Empire des Indes. Une région traversée et connue par Alexandre, berceau d'un art qui est la synthèse de l'art grec et de l'art bouddhiste. Quelques pièces des trésors de ces régions se trouvent d'ailleurs, à quelques pas d'ici, au Musée Guimet.


DEBAT

 Premier intervenant

          Monsieur l'Ambassadeur pourrait-il nous parler des relations entre le Pakistan et les Etats-Unis ?

  

SEM Musa Javed CHOHAN

          Depuis sa création, le Pakistan a maintenu de très bonnes relations avec les Etats-Unis, dont il a été un allié pendant la Guerre Froide. Nous avions signé des traités avec les pays voisins contre le communisme, en particulier celui à l'origine d'une organisation qui comprenait le Pakistan, l'Iran et la Turquie. Nous avons été des alliés pendant la guerre contre l'occupation soviétique en Afghanistan, et ce, pendant dix ans. Nous sommes, aujourd'hui, membres de la coalition contre le terrorisme. Pendant toutes ces épreuves, en particulier lors de la crise afghane et le conflit contre les terroristes, le Pakistan a agi, en première ligne, en ami des Etats-Unis.

Cependant, le peuple pakistanais a la sensation, qu'après chaque épreuve, les Etats-Unis nous abandonnent. De plus, le Pakistan a été sanctionné de nombreuses fois par les Etats-Unis, pour ses projets nucléaires et sa fabrication de missiles. Notre pays est même l'un des rares au monde à faire l'objet de lois américaines spécifiques. Néanmoins, nous respectons les Etats-Unis, que nous considérons comme un grand ami, même si nos relations connaissent des hauts et des bas.

  

Amiral Jean Bétermier

          Monsieur l'Ambassadeur, en tant que marin, je voulais souligner combien les marins français sont attachés à l'accueil qui leur est réservé lorsque des détachements de nos bâtiments dans l'Océan Indien font escale à Karachi, signe d'une coopération étroite, c'est pourquoi, le récent attentat de Karachi, au cours duquel de nombreux ingénieurs français et pakistanais ont trouvé la mort, a été un véritable drame. Il a été attribué, semble-t-il, à Al Qaïda, ou tout au moins à son environnement. Cependant, hélas, de nombreux attentats ont, au cours des dernières années, visé Karachi. Certains analystes ont souvent été tentés d'y voir la main de l'Inde qui profiterait de tensions locales pour exercer une contre-pression aux affaires du Cachemire. Qu'en pensez-vous, Monsieur l'Ambassadeur ?

 
 

SEM Musa Javed CHOHAN

          Tout d'abord, permettez-moi de présenter encore nos condoléances sincères pour l'attentat de Karachi qui a été, pour nous, une grande tragédie. Ce n'est, ni dans nos traditions historiques, ni dans notre culture, d'assassiner les étrangers que nous accueillons. Les onze français, qui ont perdu la vie lors de ce drame, travaillaient même sur un projet stratégique du point de vue de notre sécurité. Une enquête judiciaire, menée par les autorités pakistanaises et françaises, est toujours en cours, afin de désigner les responsables.

Nous avons remarqué, cependant, que certains intérêts aimeraient porter atteinte aux relations que nous entretenons avec la France qui nous aide depuis trente-cinq ans. La France n'est pas simplement, pour nous, une grande puissance, c'est également une "grande idée". Dans le domaine de la défense, notre armée de l'air est constituée d'avions français, notre marine, de sous-marins français, etc. Cependant, et avant tout, ce sont les idées que vous avez défendues et prônées depuis plusieurs siècles qui nous inspirent.

Notre pays n'a malheureusement pas découvert le terrorisme le 11 septembre. Le phénomène est présent chez nous depuis longtemps. Il est donc important, pour nous, de le combattre, ce qui n'est pas facile, d'autant que nous avons une frontière poreuse avec l'Afghanistan. Nous avons déployé notre armée. Encore récemment, des soldats pakistanais ont été tués. Nos moyens sont modestes, mais nous sommes résolus et nous espérons que d'autres pays qui ont le même intérêt, nous assisteront dans nos combats.

  

Troisième intervenant

          Monsieur l'Ambassadeur, vous avez évoqué la coopération de la France dans le domaine militaire et celui des idées. Quelle est la présence de la France dans les efforts de développement économique du Pakistan ?

  

SEM Musa Javed CHOHAN

          Bien évidemment, nous aimerions que de nouveaux investisseurs français viennent chez nous. Alcatel, Thalès, la Société Générale, pour ne citer qu'eux, sont déjà présents. Cependant, nous espérons que d'autres entités commerciales, et notamment des banques, seront intéressées pour investir au Pakistan. Malgré le climat d'insécurité, de nombreuses possibilités existent. Nous avons une main d'oeuvre professionnelle, etc. Notre espoir réside dans le secteur de l'Information & technology pour l'avenir.

  

Quatrième intervenant

          J'aimerais, tout d'abord, remercier Monsieur l'Ambassadeur pour son exposé passionnant, complet et passionné.

         Je voudrais rebondir sur la question qui vient d'être posée et souligner l'important problème du départ des élites. Vous avez des étudiants remarquables qui s'installent en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, etc. Comment accueillez-vous le phénomène ? Ont-ils du mal à revenir au pays ? Cette ponction exercée par les pays très développés, n'est-elle pas intolérable pour ceux qui le sont un peu moins ? D'une manière plus générale, ce phénomène important n'est-il pas mondial ?

  

SEM Musa Javed CHOHAN

          A mon arrivée en France, j'ai découvert dans les journaux le phénomène du "rêve américain" chez les Français. Si avec un tel beau et grand pays, vous connaissez cela, en ce qui nous concerne il s'agit d'une crise réelle. Il en est de même pour tous les pays en voie de développement, car une fois qu'un étudiant est parti aux Etats-Unis ou en Angleterre, la disparité des salaires le retient. Pour vous donner un exemple, un médecin y gagne plus en un mois que ce que je peux gagner en deux ans. La tentation est terrible. Ainsi, aux Etats-Unis, des milliers de médecins pakistanais exercent depuis trois décennies, mais également des scientifiques, dans la Silicon Valley. L'amour du pays n'est pas suffisant, ainsi, nous perdons, chaque année, beaucoup d'étudiants qui ne reviennent plus. Suite au         11 septembre et au régime en place, certains pakistanais reviendront peut-être. Cependant, cela ne comprendra pas l'expertise et l'expérience perdues.

  

Cinquième intervenant

          Monsieur l'Ambassadeur, nous soutenons, depuis 1947 la coopération culturelle avec le Pakistan. L'année dernière, l'une de nos deux missions archéologiques au Baloutchistan, a été attaquée et le camp détruit. Non seulement l'auteur de cette opération n'a pas été sanctionné, mais il vient d'être nommé ministre par votre Président. Je me prépare à partir au Pakistan, contre tous les avis, pour assurer une mission archéologique. J'aimerais votre avis et vos encouragements sur ce programme.

  

SEM Musa Javed CHOHAN

          Vous avez certainement mes encouragements. En ce qui concerne le Baloutchistan plus précisément, je dirais que c'est une région difficile et différente. Elle est peu peuplée et trop tribale. Depuis des millénaires, les tribus se battent entre elles de temps en temps. Or, les problèmes tribaux deviennent politiques. Les autorités ont tenté leur possible. Malheureusement, dans le cas précis que vous avez soulevé, une tribu en a attaqué une autre par jalousie, sûrement. L'attaque du camp en est la conséquence. Cependant, ceci est assez rare car, par tradition, les Baloutchis sont plutôt accueillants. Une fois, qu'ils vous ont accepté, ces derniers sont prêts à donner leur vie pour vous défendre.

Notons que des complications ont été apportées aussi par les mouvements de réfugiés. Cette région se caractérisait par un équilibre très délicat entre les Pachtounes et les Baloutchis. Or, la crise afghane a amené de nombreux Pachtounes au Baloutchistan, ce qui a créé un déséquilibre. Ainsi, aujourd'hui, les Pachtounes sont majoritaire dans certaines régions auparavant baloutchies. Tout cela complique la gouvernance par le Baloutchistan et le gouvernement central.

Personnellement, je ne pense pas que nous assisterons à une répétition de ce problème. Je vous encourage plutôt à vous y rendre, d'autant qu'en février, la région est magnifique.

  

Jacques BAUMEL

          Je vous remercie Monsieur l'Ambassadeur, pour ces précisions sur ce problème que nous connaissons très mal, lié également aux tentatives d'une certaine puissance pour accéder aux mers chaudes, qui a destructuré et déséquilibré la région, à tel point que seuls quelques spécialistes s'y retrouvent. Or, cela, ainsi que le problème tribal que vous avez souligné, mais également suite à la guerre en Afghanistan, avec notamment l'évanouissement d'un certain nombre de responsables et de formations de talibans afghanes, ont eu un impact important sur cette région extrêmement indécise.

  

Sixième intervenant

          Monsieur l'Ambassadeur, vous avez mentionné la porosité des frontières avec l'Afghanistan. Il semblerait que le Président afghan n'ait pas encore réussi à assurer la sécurité dans son pays. Cela vous inquiète-t-il ?

  

SEM Musa Javed CHOHAN

          Je n'ai pas parlé de déstabilisation du Pakistan par la fragilisation de ses voisins car elle a toujours été partie de notre histoire. Si l'Afghanistan a perdu, nous avons aussi perdu énormément. Cependant d'autres crises, après le conflit en Afghanistan, nous touchent directement : la culture de la drogue et des Kalachnikov.

En 1979, nous n'avions pas de drogués. Aujourd'hui, selon les estimations, environ trois à quatre millions de pakistanais sont concernés par ce problème. C'est une crise très grave, en particulier pour un peuple qui se méfie, par tradition même, des boissons ! La culture des Kalachnikov implique une situation particulière où des seigneurs de la guerre afghans disposent d'une armée, de soldats dans leur province, mais pas d'alimentation, ni d'argent. Comment payer vos soldats, alors ? L'Afghanistan est un réservoir plein d'armes. Vous donnez un fusil à votre soldat ; comme ce dernier ne peut pas faire vivre sa famille avec, il entre au Pakistan, rend son fusil, prend l'argent en échange, achète des vêtements, de l'alimentation et rentre dans son village. Ainsi, il y a des millions de fusils chez nous. C'est un cauchemar.

 

Voilà pourquoi il est de l'intérêt vital du Pakistan que la stabilité et la sécurité règnent en Afghanistan. Cela ne sera pas facile car, même à Kaboul, tel n'est pas le cas, que dire alors des autres provinces ! Chaque chef de province est un seigneur de la guerre en Afghanistan. Or, depuis 1979, les populations afghanes ne cessent leurs allers et retours dans notre pays.

         Récemment, nous avons eu de la chance : presque un million de réfugiés sont rentrés chez eux. Cependant, les conditions y sont terribles car, dans ces villages, il n'y a rien : ni maisons, ni champs, ni bêtes, une pauvreté absolue. Ils commencent donc à revenir. Et comme nous avons accueilli les Afghans comme des frères, nous n'avons pu les maintenir dans des lieux précis, dans des camps. Ils sont aujourd'hui partout au Pakistan.

         Il devient difficile d'identifier si un afghan est un réfugié ou un terroriste. Nous ne pouvons faire mieux, même si nous essayons, car c'est une longue frontière très montagneuse. Si l'armée est positionnée à un endroit, le lendemain, ils prennent un autre chemin et nous ne pouvons les forcer à rester en Afghanistan, ou lutter contre eux, car il en est ainsi depuis des millénaires. Ils ont des cousins des deux côtés de la frontière.

Si nous ne reconstruisons pas l'Afghanistan, nous serons très inquiets car l'histoire ne pourra que se répéter pour un peuple qui, depuis deux générations, ne fait que la guerre. Pour un jeune afghan de quinze ans, être un homme, c'est porter le fusil. Or, il ne porte plus les fusils du XIXème siècle, mais des lance-roquettes. Pour eux, se battre est devenue la meilleure façon de survivre, ce qui explique qu'ils luttent entre tribus voisines. Ceci a eu, a et aura des conséquences graves pour le Pakistan. Il est donc important de reconstruire et réhabiliter ce pays pour notre avenir à tous.

  

Septième intervenant

          La stabilité et la paix en Europe ont nécessité, après près d'un siècle de drames, un rapprochement entre deux frères ennemis qu'étaient la France et l'Allemagne. Pensez-vous qu'il soit illusoire d'imaginer que la paix dans votre région puisse un jour passer par un rapprochement entre le Pakistan et l'Inde ? Est-ce un rêve que de penser cela ?

  

SEM Musa Javed CHOHAN

          Ce n'est pas un rêve, nous n'avons pas le choix ! Nous sommes prêts à suivre votre exemple. Que s'est-il passé entre l'Allemagne et la France dans cette région contentieuse ? Vous avez laissé les peuples décider.

Nous n'avons jamais, ni réclamé le Cachemire comme partie intégrante du Pakistan, ni dit que c'était un problème territorial ou religieux. Il y avait certains principes. Tout ce que nous demandons, c'est de laisser le peuple du Cachemire décider.

Bien sûr, certaines complications historiques existent, suite à notre indépendance et à la manière dont la partition de l'Empire des Indes a, en 1947, délimité les frontières de nos pays et la création de nos Etats. Revisiter l'histoire complique la situation. De notre côté, nous avons perdu cinquante ans et des ressources très précieuses dans le secteur de la défense et de la sécurité. Nous espérons vivement, il faut même, cesser cette confrontation.

Nos deux pays ne sont pas riches, pourtant, nous utilisons notre potentiel pour rechercher la sécurité et la puissance, ce qui n'est pas dans notre intérêt. Nous n'avons jamais cherché le statut de puissance nucléaire, nous y avons été obligés en quelque sorte.

Aujourd'hui, nous proposons et sommes plutôt favorables à un pacte de non agression. Nous pensons qu'il ne faut pas utiliser la force et que les deux pays se mettent d'accord dans ce sens. Cependant, il existe un problème, au niveau stratégique et conventionnel, lié au déséquilibre très menaçant pour le Pakistan. Or, quand il y a déséquilibre, il y a toujours tentation. C'est pourquoi nous avons fait des propositions pour trouver des équilibres au niveau conventionnel et nucléaire.

Vous créez des idées terribles, depuis des siècles, qui bouleversent et inspirent le monde ! Comment ne pas chercher l'égalité, comment ne pas vouloir être traités comme égaux dans cette région ? Nous n'acceptons pas de relations satellites. Peut-être, allez-vous dire que les Pakistanais sont des fous, que c'est un petit pays, etc., mais nous voulons le respect, comme tout autre pays dans cette région. Nous avons beaucoup souffert. Je peux vous donner une multitude d'exemples... Quand nous avons créé le ministère des Affaires Etrangères du Pakistan, nous n'avions qu'une machine à écrire. Nous avons vécu dans des conditions terribles, il n'y avait rien au départ, que des millions de réfugiés. Nous avons construit un pays. Même si nous sommes fiers, nous ne cherchons pas à nous créer une sphère d'influence, seulement à régler nos problèmes. Et ce, même si la ville la plus ancienne du monde a été construite sur nos terres, par nos ancêtres et que notre histoire, depuis des millénaires, est assez compliquée, surchauffée, problématique, notamment, parce que tout le monde était tenté d'y venir : les Mogols, les Kouchans, les Anglais, sans oublier Alexandre.

Nous voulons la paix et, comme vous en Europe, nous tenterons de résoudre nos différents par la raison et l'équité.

  

Jacques BAUMEL

          Monsieur l'Ambassadeur, sans essayer de vous impliquer dans un problème qui dépasse les affaires diplomatiques et en respectant, bien entendu, le soucis que vous avez de garder, dans tout cela, une certaine distance, aujourd'hui, nous sommes tentés de vous demander : comment voyez-vous l'évolution du problème de l'Irak ?

  

SEM Musa Javed CHOHAN

          Monsieur le Président, je croyais que vous alliez me demander : Où est        O. Ben Laden ? Notre position de principe est la suivante : le Pakistan a toujours respecté les résolutions des Nations Unies. Pour répondre à votre question, je dirais que ce que la France a fait récemment a été beaucoup apprécié dans le monde car elle a pris une position de principes. L'Irak doit respecter les résolutions, mais, comme l'a dit notre Président, nous ne voulons pas la guerre, trop compliquée et trop pénible. Nous espérons qu'une solution pacifique sera trouvée car le peuple irakien a déjà trop souffert, cependant, nous espérons aussi que le gouvernement irakien respectera la résolution. Finalement, il y a tant de crises dans cette région (Palestine, ...) ! Le gouvernement français cherche la paix et nous partageons cette vision.

  

SEM Jean-René BERNARD

          Un mot, simplement, pour dire à Monsieur l'Ambassadeur que son exposé était fascinant, que sa maîtrise de la langue française l'est tout autant et qu'il arrive à faire passer un fort courant d'émotions. Nous venons donc de vivre un instant privilégié et, Monsieur l'Ambassadeur, nous vous en remercions très vivement.