FORUM DU FUTUR


"La France devant la situation intérieure"
Petit-déjeuner débat du lundi 16 décembre 2002 en partenarait avec France-Amériques
animé par :
M. Edouard BALLADUR, Président - Commission des Affaires Etrangères - Assemblée Nationale

Synthèse

 
         M. Balladur dresse, tout d'abord, un panorama international. Selon lui, l'économie est déréglée et la préoccupation majeure des pays, en tous les cas des pays occidentaux, en ce mois de décembre 2002 est la lutte contre le terrorisme. Cela entraînera-t-il une augmentation de l'aide des pays du Nord vers les pays en voie de développement ? Selon lui, non car les terroristes viennent principalement de pays à niveau dit moyen et non des pays les moins avancés et ces terroristes sont, en général des personnes éduquées. Il pense que nous vivons actuellement une revanche historique du monde de l'Islam. Il revient sur le panorama économique pour dire que nous avons assisté durant les dernières décennies à un très rapide développement de l'Asie et notamment, depuis plusieurs années, de la Chine qui est en passe de devenir "l'autre grand". Quant à la position de la Russie, et notamment de son rapprochement de l'Alliance atlantique, son rôle en tant que membre est de moins en moins envisagé. La redistribution des cartes est liée aux différentes menaces et selon lui, ces menaces génèrent une certaine alliance entre les pays du Nord.

Dans ce contexte international, quel rôle doit être joué par l'Europe ou quel rôle l'Europe peut-elle jouer ? Selon Edouard Balladur, l'Europe devrait avoir un grand rôle, cependant, il lui manque la volonté de s'affirmer elle-même, en tous les cas au niveau des différents pays qui la compose. Un certain nombre d'entre eux, et notamment les pays de l'Est européen, s'ils désirent adhérer à l'UE, n'envisagent pas cette adhésion comme n'allant pas de paire avec un alignement sur les Etats-Unis ou en tous les cas n'envisagent pas de ne pas suivre ou soutenir la politique américaine. D'autres Etats adoptent des positions plus pacifistes. Quant à la France, elle chercherait une solution équilibrée et notamment pour ce qui concerne les questions relatives la défense car si l'on observe les différents budgets de défense européens, en dehors de pays comme la France et la Grande Bretagne principalement, il semble que les autres pays européens ne soient pas résolus à se donner les moyens d'une réelle politique de défense.

Comment, alors, envisager au niveau européen un projet de défense commune ? L'idée sous tendue semble que dans le cadre d'une intervention ou de toute intervention, les pays feraient appel avant tout et en premier lieu aux Etats-Unis plutôt que de mettre en place une réelle autonomie stratégique et militaire commune.

 

De quelle Europe parlons-nous ? Un effort de définition s'impose. M. Balladur souligne que très bientôt l'Europe passera à 25 pays membres avec, donc, l'entrée, d'un seul coup, de 10 pays après le referendum. Il se demande si ces nouvelles entrées seront acceptées. En effet, l'Europe, à la même période, sera confrontée à de multiples problèmes : une nouvelle constitution, un élargissement, deux axes importants à la même période. Il pense que le problème turc a occulté les autres depuis quelques semaines au détriment de ces deux axes qu'il ne faut pas perdre de vue parce que ce sont des priorités. En effet, un certain nombre de règles posent problème, notamment sur le plan fiscal. Quant au vote à la majorité, par exemple, il sera très difficile à appliquer car il est contraignant en matière de défense et de politique étrangère. La règle est que l'unanimité prévaut. M. Balladur se demande si cette unanimité est possible à 25 membres.

Il pose aussi la question des rôles respectifs du Conseil et de la Commission européenne. Un certain nombre de règles nouvelles devraient entrer en fonctionnement au niveau européen sur ces questions des rôles du Conseil et de la Commission parallèlement à l'élargissement lui-même. Ainsi, l'année 2004 devrait être très occupée par toutes ces questions.

Les autres sont-elles reléguées pour la fin de l'année comme, par exemple, celle des frontières de l'UE ? Sur cette question, M. Balladur se demande si le recours à la géographie, à l'histoire, et à la culture est adéquat. En effet, par exemple, si l'on se rapporte à la géographie, les frontières sont peu évidentes à définir. Chypre, l'île se situe-t-elle en Europe ou en Afrique, étant située en Mer Méditerranée ? Il pense donc qu'il est essentiel de définir l'Europe. Qu'est-ce que l'Europe aujourd'hui ? Est-ce un marché, une zone économique comparable à l'ALENA regroupant Canada, Etats-Unis et Mexique ou l'ASEAN en Asie ? Est-ce donc l'économique, le commercial mais non le monétaire ? Ceci nous semble inimaginable, c'est la raison pour laquelle nous nous sommes dotés d'une monnaie unique, l'Euro. Pourtant, un certain nombre de pays, telle que la Grande Bretagne, sont restés en dehors de cette zone regroupant les pays partageant la même monnaie. Il en est de même, notamment, pour ce qui concerne le domaine de la défense, depuis le sommet de Saint-Malo. Nous avons donc un tronc commun économique et, pour le moment, une série de coopération parallèle, différents degrés et niveaux d'intégration. Si nous adoptons cette théorie de cercles concentriques et multiples autour d'un premier cercle qui regrouperait tous ceux qui ont un haut degrés d'intégration, c'est-à-dire les 8 pays de l'ouest et qui partagerait leur monnaie, leur défense avec, à côté d'eux, d'autres cercles jusqu'à déterminer une grande Europe. Dans ce cas, quel inconvénient y aurait-il à ce que cette Europe économique ne fasse entrer en son sein des pays comme la Russie ou la Turquie et qui ne partageraient ni la même monnaie ni la défense, et donc cela au-delà de l'Oural ? Pour le moment, la Grande Bretagne n'y voit pas d'avantages car le pays est en pleine croissance et la City est forte. Cette idée de deux Europes est, selon M. Balladur, une conception réaliste et évacuerait un certain nombre de problèmes comme celui des frontières. Cependant, la libre circulation des hommes rend cette situation ou cette Europe quand même difficile à gérer.

Autre grande question, l'Irak. Que se passera-t-il au moment de la fin de la mission des inspecteurs ou, plutôt, quand les inspecteurs auront terminé leur mission ? Au niveau international, les opinions divergent. Quelle sera la position de notre gouvernement ? Cette position, quelle qu'elle soit est très importante pour l'avenir. L'Irak occulte aujourd'hui la question des différents entre Israéliens et Palestiniens. M. Balladur se dit découragé par un tel spectacle. Chaque communauté rejetant la faute sur l'autre et rendant ainsi la paix impossible aussi longtemps que la communauté internationale n'aura pas la volonté d'imposer une décision aux deux parties. Il pense que les parties seules n'y parviendront pas. Selon lui, la question la plus complexe est celle de Jérusalem. Cette ville doit-elle avoir un statut international ? Il pense que ni les Israéliens ni les Palestiniens l'accepteraient et le conflit israélo-palestinien est en collusion avec le problème irakien qu'il vient de soulever. Il souhaite qu'Israël se montre le plus discret possible sur la question irakienne.

Qu'en est-il de la lutte contre le terrorisme ? M. Balladur pense qu'il est essentiel d'être réaliste. Ce problème sera le grand problème des années à venir. Il faudra une autorité internationale plus forte, assurer un réel respect de la loi internationale alors que le Conseil de sécurité est réellement battu en brèche. Faudra-t-il compter sur une alliance Etats-Unis / Russie / Chine ? C'est impensable. L'UE est encore la plus réservée en la matière. Nous avons besoin d'une autorité mondiale avec un législatif et un exécutif pour résoudre de telles questions à l'avenir. Face à un risque mondial, il faut des solutions mondiales et les différents organismes qui seront créés devront faire en sorte que cette mondialisation ne soit pas sauvage, il faut renforcer les organisation internationales existantes.

 

En conclusion, M. Balladur se pose la question du rôle de la France. La France met souvent en avant l'exception française. Il pense que ceci est contraire au génie français et qu'au lieu de servir les intérêts et les objectifs de la France, cette exception française irrite partout dans le monde. Qu'en est-il de la fameuse grandeur de la France ? Sans pouvoir la France ne peut pas jouer un rôle d'équilibre et tout équilibre est impossible sans pouvoir. La France a besoin de force et d'influence pour agir. La place au Conseil permanent de sécurité des Nations Unies, la place de la France est due à l'action du Général De Gaulle, il ne faut pas l'oublier. Il est donc nécessaire pour le pays de se donner les moyens pour retrouver un niveau d'influence au niveau mondial. Par ailleurs, le pays doit se libérer d'un anti-américanisme classique ou primaire, même si le comportement actuel des Etats-Unis est un peu péremptoire car nous partageons les mêmes valeurs, nous devons bâtir l'avenir avec eux car nous avons et nous partageons les mêmes intérêts fondamentaux. Un partenariat équilibré est essentiel, notamment dans le cadre de l'alliance atlantique. Nous devons être des alliés solides, notamment au sein des Nations Unies. Or, cela est très difficile car, aujourd'hui, les Nations Unies sont soupçonnées d'inefficacité et regroupe une majorité de pays qui ne sont pas démocrates ou démocratiques. Cependant, les Nations Unies ont le mérite d'exister. Il est donc nécessaire de soutenir l'action de notre gouvernement et que les différentes discussions se placent sous son égide. Faut-il un siège pour l'Europe aux Nations Unies ? Les Anglais sont souvent favorables aux Américains et soutiennent les positions américaines. Cette possibilité apporterait peut-être un certain équilibre et ce siège pour l'Europe serait présidé par les différents pays tour à tour en parallèle de la présidence de l'UE. M. Balladur pense que la France peut être une voix qui défend une certaine conception internationale et un respect du Droit. De plus, nous devons être et nous sommes l'un des architectes de l'Europe politique. Tant que les pays, pour leurs différents, attendront une solution émanant des Etats-Unis ou feront appel aux Etats-Unis pour trouver des solutions aux différents qui les opposent, par exemple dans le conflit israélo-palestinien, et des Etats-Unis seuls, les Nations Unies auront une efficacité et une légitimité réduite. Il est donc important que la France défende de telles positions aux Nations Unies pour renforcer sa propre influence et celle de cette organisme international regroupant en son sein l'ensemble des Etats du monde.