FORUM DU FUTUR


"Après l'Irak, 

quel avenir pour l'Europe et l'Allaince Atlantique ?"

Colloque du lundi 26 mai 2003 au Goethe Institut en partenarait avec le BILD, le Goethe Institut et l'Institut allemand d'Asnières

animé par :

Henri de BRESSON, Journaliste au Monde

Christian DEUBNER, Détaché au Commissariat au Plan, Ancien Directeur de Recherches Europe - Fondation Sciences et Politique (SWP) - Berlin

François HEISBOURG, Directeur de la Fondation pour la Recherche Stratégique

Axel KRAUSE, Journaliste américain à Europe Magazine

Sous la Présidence de M. Jacques BAUMEL, Président du Forum du Futur

Débat dirigé par Pr. Henri MENUDIER, Professeur à Paris III et Président du B.I.L.D.


Henri MENUDIER

          Je crois que cette soirée est doublement exceptionnelle, d'une part, par le sujet que nous avons choisi d'aborder avec vous et, d'autre part, par les participants de cette table ronde. Au départ, nous avions envisagé un colloque d'une journée sur les problèmes de la sécurité en Europe. Cependant, quand nous avons vu, avec M. Baumel, la tournure que prenaient les événements, nous avons pensé qu'il était préférable de reporter cette réflexion, entre experts, à la rentrée, quand nous y verrions un peu plus clair au niveau franco-allemand, européen et transatlantique. Je suis heureux, également, que ce débat ait lieu ici, à l'Institut Goethe, car ce dernier ne s'occupe pas simplement de questions purement littéraires et culturelles, mais aussi de questions de civilisations incluant les problèmes de défense.

 
J'ai eu l'occasion, depuis le mois de janvier, de participer à un certain nombre de colloques sur ces problèmes relatifs à la défense européenne et ceux relatifs à la crise irakienne, et deux points m'ont énormément frappé. Au début de cette année, nous avons fêté le 40ème anniversaire du traité franco-allemand et cela aurait dû être l'occasion de montrer à quel point nous avions progressé. Or, si les manifestations ont été tout à fait imposantes, y compris le colloque que nous avions organisé avec M. Baumel à la Sorbonne le 17 janvier, immédiatement après, nous avons pu constater à quel point cette coopération franco-allemande posait problème à un certain nombre de nos partenaires en Europe ou hors d'Europe. Ces derniers ont contesté les initiatives qui avaient été prises, à la mi-janvier, concernant l'avenir institutionnel de l'Europe mais également ont pris des positions pro-américaines, hostiles à la France et à l'Allemagne, sur la question du soutien à l'Irak dans le conflit qui se préparait.  Si bien qu'il faut vraiment se demander s'il n'y a pas là une fêlure, tout à fait fondamentale, qui s'est produite dans la construction européenne.

De plus, je me rends compte que, d'après les déclarations de nos amis américains et d'un certain nombre d'experts en relations internationales, la rupture avec les Etats-Unis est sans doute beaucoup plus profonde que nous n'avons tendance à l'imaginer du côté français.

 
         Qu'en est-il de la situation ? Comment l'apprécie-t-on ? Comment en  sortir ? Et surtout, pour nous européens, comment arriver à faire prévaloir l'idée d'une politique étrangère commune et d'une sécurité commune ? Je n'entrerai pas davantage dans ce débat mais il est évident que les réponses à ces questions sont tout à fait essentielles pour les mois et les années à venir.

 
Je disais que nous bénéficions d'une participation exceptionnelle, dans la mesure où cette séance est présidée par M. Jacques Baumel, qui connaît bien les problèmes de défense et a créé, avec le Forum du Futur, une plate forme où ces questions sont traitées régulièrement. Dans l'ordre alphabétique, ensuite, ont accepté d'intervenir des journalistes, comme Henri de Bresson, spécialiste des questions franco-allemandes et européennes au Monde et qui a publié, il y a deux ans, un livre très remarqué sur l'Allemagne. Son collègue américain, Axel Krause, à Europe Magazine, connaît très bien nos problèmes français et européens, et est assez inquiet de l'importance du divorce avec les Etats-Unis. Nous accueillons également deux grands experts des questions de sécurité et de défense : Christian Deubner, qui compte parmi les meilleurs experts allemands en matière de sécurité, actuellement détaché au Commissariat au Plan - j'en profite pour souligner combien, au niveau franco-allemand, nous avons pris cette habitude de carrières entre Paris et Berlin - enfin, François Heisbourg, Directeur de la FRS, qui a été très présent dans tout le débat autour de la crise en Irak et est certainement l'un des français qui connaît le mieux et a l'analyse la plus pertinente sur ces questions de sécurité.

  

François HEISBOURG

          Je partage le sentiment de ceux qui considèrent, aujourd'hui, que la crise que nous connaissons avec les Etats-Unis est grave, profonde et durable. Nous sommes très au-delà des crises que nous avons pu connaître depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Au-delà de la part d'idéologie qui peut régner à la Maison Blanche ou de ce côté-ci de l'Atlantique, je voudrais rappeler quels sont les fondamentaux stratégiques. Ces derniers ne sont pas, non plus, de nature à faciliter des retrouvailles.

 
Tout d'abord, on peut dire que la Guerre Froide est vraiment terminée. Les guerres des Balkans qui ont, tout au long des années 90, fonctionné comme une sorte d'écran, donné un rôle à l'OTAN et continué de placer l'Europe au centre des préoccupations stratégiques, ont, fort heureusement, cessé. Cette fin de la Guerre Froide a deux caractéristiques.

La première, c'est qu'il n'y a plus besoin d'alliance permanente du point de vue, en tous les cas, des Etats-Unis. Ce n'est pas "la coalition qui fait la mission", comme cela a pu être le cas pendant la Guerre Froide. Sans OTAN, sans alliance de défense entre les Etats-Unis et leurs alliés, on ne pouvait pas gagner cette dernière. Aujourd'hui, c'est "la mission qui fait la coalition". Chaque crise appelle une mission différente rassemblant une coalition ad hoc. La "Mission next to coalition", telle a été la formule employée par Paul Wolfovitz lors de son passage à l'OTAN le 27 septembre 2001. Les pays de l'OTAN s'attendaient, alors, à ce que les Américains fassent jouer un certain rôle à ce dernier dans la guerre d'Afghanistan qui allait commencer quelques jours plus tard. C'est à ce moment-là que M. Wolfovitz a donc eu cette phrase, qui n'exprimait pas simplement un vœu, mais plutôt un constat. Ceci a un corollaire très pratique : au niveau stratégique, l'unité de l'alliance ou la préservation de l'unité de l'alliance n'a plus de valeur intrinsèque. Elle n'est pas nécessaire.

A cela s'ajoute une deuxième caractéristique. L'Europe, et cela est fort heureux, n'est plus au centre des préoccupations stratégiques. Nous sommes devenus, au contraire, l'une de ces parties heureuses du monde qui ne posent plus de problèmes stratégiques majeurs. Si nous devenons "périphériques" sur le plan stratégique, l'unité de l'Europe n'a plus de valeur intrinsèque pour les Etats-Unis. Pendant cinquante ans, les Etats-Unis ont, dans l'ensemble, tenté de préserver l'unité de l'Alliance et n'ont pas cherché à diviser l'Union européenne. Dorénavant, il n'existe plus de motivation stratégique pour le maintien de cette unité. Si l'on y ajoute la part idéologique qui pèse lourdement, en ce moment, il en résulte une politique active de la part des Etats-Unis, pour favoriser tout ce qui peut diviser l'Europe. Ceci est, d'ailleurs, parfaitement conforme à la National Security Strategy for the United States, publié au mois de septembre dernier par la Maison Blanche. Le pivot stratégique de ce dernier réside dans l'affirmation qu'il est dans l'intérêt des Etats-Unis de ne pas voir apparaître de Pair competitor. Généralement, cela a été interprété comme désignant la Chine, cependant, ceci s'applique de façon absolument générale, au sein d'un document non pas militaire ou de défense, mais bien de sécurité. L'Union européenne fait donc partie des "compétiteurs" qui ne doivent jamais atteindre un niveau tel qu'ils puissent devenir un pair des Etats-Unis.

 
         Autre fondamentale stratégique c'est, bien-sûr, la montée des périls : "l'hyperterrorisme" toujours présent, le risque et la convergence entre la prolifération des armes de destruction massive par des Etats plus ou moins stables et des groupes non étatiques se livrant au terrorisme. Ceci a un corollaire dégagé par les Américains : celui de placer la prévention au centre de leur stratégie. J'ajoute qu'ils n'ont pas tort. Si l'art et la manière d'appliquer cette doctrine peut être fortement critiquée, le fait de repenser nos doctrines est, en soi, tout à fait logique. J'ajoute que les Français, sinon les Allemands, l'ont en grande partie fait, puisque la prévention fait partie, avec la dissuasion,               la projection de forces et la protection, des quatre piliers sur lesquels repose la doctrine stratégique française dans la loi de programmation militaire adoptée à l'automne dernier par le parlement français et dans des termes qui ne sont pas très éloignés de ceux du National Security Strategy for the United States, le document français ayant été rédigé avant la sortie du document américain.

 
         Face à tout cela, quelques pistes peuvent servir à l'action.

         La première est que les Européens auraient bien tort de croire que les Etats-Unis reviendront naturellement et spontanément, une fois M. G.W. Bush mis hors du pouvoir en 2004 ou en 2008, à un modèle de comportement multilatéral. Les fondamentaux stratégiques ne plaident pas en faveur d'une telle évolution. Il est infiniment plus probable que les Etats-Unis continuent de renouer avec leur attitude, leur posture de politique étrangère d'avant 1941, les années 1941 - 2001 ayant constitué une longue parenthèse dans l'histoire des Etats-Unis, d'engagement multilatéral pour faire face, d'abord au fascisme, puis au communisme soviétique. Il n'existe plus de raisons objectives pour s'en tenir à ce multilatéralisme. Nous pouvons, bien entendu, tenter d'influer sur le comportement et l'attitude des Etats-Unis. Il vaut mieux, pour l'Europe, que les Etats-Unis soient "Jeffersonniens" plutôt que "Jacksonniens". Cependant, nous ne retrouverons pas les Etats-Unis de Roosevelt, Truman ou Kennedy.

 
         Deuxième guide pour l'action, au niveau de l'Europe : tout d'abord, les Français et leurs partenaires allemands, britanniques ont, à priori, intérêt à se retrouver sur des concepts susceptibles de les unir, comme leur vision multilatéraliste de ce que devrait être le système international, plutôt que de jouer sur ce qui peut les diviser. J'ajoute que ce n'est pas ce que nous faisons en ce moment, mais que cette vision existe et ne demande qu'à être soutenue de concert par les pays de l'UE. Le mot qui divise est le mot "multipolaire". Il est d'ailleurs utilisé, à Paris, de façon interchangeable avec le mot "multilatéral". En fait, par là, nous entendons bien "multipolaire", c'est-à-dire un monde où nous réagissons vis à vis de la puissance américaine, en créant un pôle face à un autre. Un pôle qui est une chimère puisqu'il me semble difficile d'établir un pôle stable entre la Chine, la Russie, la France, l'Allemagne, etc. Pour ceux qui pensent que j'exagère les traits de notre politique, je ne fais rien d'autre que de décrire la façon dont elle est, aujourd'hui, perçue au niveau le plus élevé de l'Etat, à savoir comme un trépied franco-germano-russe. Nous bâtissons un tripôle face au pôle américain. Si nous continuons dans cette voie, nous pouvons dire adieu au rêve d'Europe-puissance car nous ne trouverons jamais une majorité d'Etats de l'UE pour nous suivre sur ce terrain.

 
         Autre piste pour les Européens : il ne sera pas possible de mettre en place une politique extérieure et de sécurité commune, stable et constante, regroupant les 32 ou 33 membres que l'UE comptera dans une dizaine d'années. L'UE sera composée de pays aussi divers que la Bulgarie, l'Albanie, la Finlande, le Portugal, etc. L'Albanie fait, en effet, partie des pays invités à préparer leur éventuel dépôt de candidature d'ici quelques années. Je n'ai rien contre l'Albanie, cependant, je doute que nous puissions trouver, à cette vaste échelle, la capacité de conduire une politique étrangère. Autrement dit, nous sommes renvoyés à la nécessité de bâtir des coopérations renforcées. J'en suis l'un des partisans car je pense que nous y sommes obligés, et notamment pour une autre raison très    forte : le couple franco-allemand n'est, non seulement, pas capable de tirer un convoi comportant une trentaines de wagons, mais il fait l'objet, dorénavant, d'un rejet de la part d'une bonne partie de nos partenaires. Ceci est l'un des points les plus impressionnants de la crise que nous venons de traverser lorsque Français et Allemands se sont retrouvés, après plusieurs années de bouderies réciproques, après leurs élections respectives en 2001. Ont, alors, été repris en main la Convention, la double présidence, les propositions en matière de sécurité et de défense, les affaires intérieures, la police, la justice et, pour couronner le tout, le 22 janvier, nous avons expliqué, lors des retrouvailles du 40è anniversaire du Traité de l'Elysée, que la France et l'Allemagne, ensemble, allaient donner le ton à l'Europe. Malheureusement, pendant nos années de fâcheries, les autres pays se sont "débrouillés" sans nous. Des pays, comme l'Espagne ou l'Italie, ont même pu marquer des points ou gagner des avantages en l'absence du couple franco-allemand. Ils n'ont donc pas vu, avec un grand plaisir, revenir le couple franco-allemand. Quant aux nouveaux pays, avec lesquels nos relations sont d'autant plus mauvaises que nous les traitons mal ; ces derniers n'ont jamais fait l'expérience d'une UE bâtie sous l'impulsion du couple franco-allemand. Pour eux, voir surgir le "couple" et en plus, le voir faire venir un "troisième homme", la Russie, a été plutôt déconcertant. Cette Europe "franco-allemande", puisque nous avons l'habitude et savons travailler ensemble, doit absolument s'ouvrir, en matière de sécurité et de défense, au Royaume-Uni, mais aussi à la Pologne. Il faut que nous retrouvions la Pologne, même si cela doit nous prendre dix ans, qu'à cela ne tienne, ils seront bien investis. Après tout, nous avons, en l'espace de quelques semaines, "bazardé" deux siècles d'investissement sentimental et politique en Pologne, nous pouvons donc, à présent, passer dix ans à réparer les dégâts.

L'Europe au moteur franco-allemand, à mes yeux, ce n'est pas le retour à l'embryon du début des années 1950. Pour qu'elle fonctionne, nous devons y attirer d'autres participants.

         Les coopérations renforcées en matière de sécurité et de défense supposent que l'on surmonte, à travers les travaux de la convention, le Traité de Nice. Ce traité désastreux les interdisait purement et simplement !

 
         Enfin, si, en matière de sécurité et de défense, nous voulons avoir un poids face à nos amis Américains, que ce soit pour agir avec, à côté d'eux ou, le cas échéant, sans eux, il faut que nous y mettions les moyens. Cela veut dire ; non pas tant dépenser plus pour la défense - encore que cela ne ferait pas de mal, notamment à l'Allemagne - mais dépenser mieux. Par cela, j'entends que nous soyons prêts à mutualiser, à fédéraliser une partie de nos moyens militaires.

C'est le sens apparent des décisions qui ont été annoncées par le Sommet des "quatre" (France, Allemagne, Luxembourg, Belgique) le 29 avril. Le timing était désastreux, comme chacun le sait, mais les décisions qui ont été prises étaient apparemment fortes puisque de telles mesures sont annoncées.                Je voudrais être certain que ces effets d'annonce ne soient pas les simples effets des rédacteurs de communiqués au plus haut niveau et que les ministères directement concernés, le ministère de la Défense et le ministère des Affaires étrangères, aient bien la même lecture de ce communiqué.

  

Henri MENUDIER

          Merci à François Heisbourg de nous avoir fait cette analyse de la situation sans fard et de nous avoir proposé un certain nombre de pistes tout à fait pertinentes. Monsieur Henri De Bresson, comment jugez-vous la situation actuellement en matière de sécurité et de politique étrangère ?

  

Henri de BRESSON

          François Heisbourg a dressé un tableau extrêmement large de la situation. Je vais essayer de me glisser dans les mailles pour ajouter quelques points.

 
J'ai surtout l'impression que la situation est loin d'être figée. Nous avons vécu cet "immense coup de pied dans la fourmilière" que nous attendions depuis la chute du mur de Berlin et qui n'arrivait pas. Il a fallu l'Irak pour qu'effectivement, d'un coup, la stratégie américaine se repositionne d'une manière difficile pour un certain nombre de pays européens. L'Europe s'est donc retrouvée face à son éternel dilemme, à savoir : jusqu'où doit-elle ou non    exister ? Et ceci, dans une situation où pour la première fois, l'Allemagne a clairement dit "non" aux Etats-Unis, ce qui la positionne aux côtés de la France et dans une situation très différente vis à vis des autres européens. Quelles vont être les conséquences de ce "non", pour les uns et pour les autres ?

 
Je crois que nous devons attendre encore pour voir émerger les leçons de cette crise. N'oublions pas que l'Allemagne et la France, tout au long de la crise irakienne, ont adopté une position relativement commune, tout du moins à la fin, en se méfiant l'un de l'autre d'être abandonnés en cours de route par leur partenaire. J'ai été très frappé à ce propos, au mois de janvier, aussi bien en France qu'en Allemagne, par la totale incrédulité des intellectuels, des médias, des politiques, sur la capacité de la France et de l'Allemagne à tenir leur position face aux Etats-Unis. Cela a été fait cependant, et a créé une situation nouvelle à condition qu'elle perdure.

 
Que peut-on faire dans cette situation ? M. François Heisbourg insiste sur la nécessité de renouer le contact avec les Britanniques, mais également avec les Espagnols, les Polonais, etc., pour expliquer qu'une super puissance franco-allemande susceptible de vouloir écraser tous ses voisins n'est pas à craindre.      Je crois que les réactions ont été très émotionnelles. Il est donc important de calmer le jeu et d'être inventifs pour continuer de construire l'Europe, et notamment en matière de défense, car elle s'appuiera fortement, dans ce domaine, sur la capacité de la France et de l'Allemagne à aller de l'avant, certes en s'ouvrant aux autres, mais surtout en montrant le chemin, à la fois politique et matériel. En effet, les budgets suivront-ils ? La capacité à faire coopérer les industries de défense et de permettre à ces dernières de développer des projets européens, sera-t-elle mise en place et se poursuivra-t-elle ? Une certaine confusion règne à l'heure actuelle car la situation économique n'est facile pour personne. Or, la défense européenne et l'acquisition d'une marge de manœuvre vis à vis des Etats-Unis coûtera cher. Berlin commence à le réaliser. Les signaux ont été parfaitement clairs de la part du Chancelier Schröder mais, il est difficile de comprendre comment, en ce moment, l'Allemagne pourrait financer des efforts de défense supplémentaires.

Du côté français, je crois qu'il va falloir essayer de retrouver, pour le moment, une ouverture au dialogue avec Tony Blair, tout en montrant aux Allemands qu'il est possible de tenir un discours raisonnable à l'égard des Etats-Unis. L'acceptation de la résolution sur l'Irak, la semaine dernière, montre que tout le monde a envie d'une pause pour réfléchir. Cela va prendre du temps.

En ce qui concerne la Russie, effectivement, cette alliance vis à vis de l'Irak a provoqué des réactions désastreuses. En période de conflit avec les Etats-Unis, une certaine neutralité de la Russie est importante. Je crois qu'il ne viendrait à l'idée de personne de constituer un axe stratégique contre les trois pays, car il irait à l'encontre du projet européen de défense.

Ce dernier - et je suis d'accord avec vous François Heisbourg - doit intégrer la Pologne. D'ailleurs, si l'affirmation, par les pays de l'Est, d'une solidarité avec les Etats-Unis est très forte, une bonne partie de ces mêmes pays insiste également sur leur identité européenne. Après un certain temps, cette idée de l'identité européenne pourrait acquérir, pour la Pologne et d'autres pays de l'Est, une force suffisante, susceptible de permettre d'aborder les relations avec les Etats-Unis d'une manière plus détendue.

  

Henri MENUDIER

          M. Henri de Bresson, je vous remercie pour vos réflexions sur l'état de la coopération franco-allemande et européenne. J'ajouterai simplement un mot sur le point essentiel suivant : il n'y a pas eu de rupture du couple franco-allemand sur les questions de sécurité. Si, au mois de janvier, les inquiétudes étaient réciproques, j'étais très inquiet en septembre, quand l'Allemagne semblait s'engager totalement sur la voie du pacifisme car, du côté français, une autre voie était suivie. Pendant quelques semaines, le risque d'une véritable rupture au niveau franco-allemand a bien été réel.

         Vu que nous parlons de l'Allemagne, je donne immédiatement la parole à Christian Deubner, l'un des grands spécialistes allemands en affaires européennes qui est, actuellement, détaché au Commissariat au Plan.

  

Christian DEUBNER

          Je commence par un premier regard en arrière au début des dissensions européennes autour de l'Irak. C'était bien l'Allemagne, n'est-ce pas, lors de la campagne électorale qui avait fait savoir, à travers son Chancelier Schröder, que les Allemands ne participeraient en aucun cas à une action militaire contre l'Irak, même si le Conseil de Sécurité s'exprimait en faveur d'une telle action.            Au début, l'Allemagne était donc isolée. Elle n'a pas changé sa position. Cependant, elle a eu la chance de trouver des alliés et surtout la France, pour empêcher une guerre de tous, et de tous les Européens contre l'Irak. Les deux pays se sont joints avec succès pour éviter qu'une résolution du Conseil de Sécurité ne donne un mandat, susceptible d'impliquer la France contre l'Irak, avec la Russie.

 
         Que signifie cette expérience pour l'UE et sa capacité de faire une politique de défense commune ? La réponse est simple : rien pour le moment car, justement, nous avons réussi à empêcher le Conseil de Sécurité de s'exprimer en faveur d'un mandat de recours à la force contre l'Irak. Le couple franco-allemand a pu perdurer et donner l'image merveilleuse d'une étroite alliance, vis à vis de la crise irakienne.

 
         Notons que certains Etats européens se sont alliés contre une action unilatérale des Etats-Unis et une prise de position du Conseil de Sécurité en faveur d'une action militaire ; d'autres se sont alignés sur les Etats-Unis. L'Union européenne, sur une question essentielle liée à sa défense, a donc été rompue. L'Allemagne reste ouverte à des propositions de coalitions éventuelles émanant de tous les Etats membres de l'UE ou de petits groupes, dans une coopération renforcée, et ce même pour des actions militaires de rétablissement de la paix, sur les marges de l'Europe et ailleurs. Elle l'a souligné récemment, lors du Conseil avec la France, la Belgique et le Luxembourg et en d'autres occasions. Cependant, elle continue de se réserver le droit de refuser sa participation à de tels projets même s'ils remplissent ses conditions (l'aval du Conseil de Sécurité, une majorité d'Etats européens favorables...), si elle considère qu'il est plus opportun de s'abstenir. L'Allemagne fait donc prévaloir ses propres intérêts et ses propres vues.

 
         Il reste donc les solutions de coopération renforcées en Europe, vis à vis de crises proches de l'Europe, nous intéressant donc fortement et susceptibles de permettre à la télévision allemande de s'insurger et de demander aux Allemands d'y aller. Tels sont les cas pour lesquels il est possible de compter sur une coopération avec l'Allemagne, sinon, cela me semble difficile.

 
         La perspective "Paris - Berlin - Moscou" est souvent agitée. Je pense également que cela ne serait pas un acte idéal. Certains y croient vraiment, même au sein de la Commission, car ils pensent que telle est la solution pour trouver une position forte vis à vis des Etats-Unis et pouvoir, ainsi, peser dans la politique mondiale. Je ne suis donc pas étonné que François Heisbourg ait trouvé à l'Elysée des personnes soutenant cette idée. Il existe même un site français : www.paris-berlin-moscou.org, sur lequel il est possible d'étudier tout ce qui est dit en faveur de cette perspective, de cet axe. L'homme qui l'anime vient de la nébuleuse de l'un des candidats à la présidentielle : M. Chevènement. A mes yeux, cela représente, en quelque sorte, la victoire tardive de l'Europe de De Gaulle sur celle de Schuman. Ce dernier est celui qui a commencé la coopération avec l'Allemagne, en créant la première communauté européenne avec une vocation non seulement économique mais aussi politique. Ce n'est, que quinze ans plus tard, que le Général De Gaulle a jeté les bases d'une coalition spéciale avec l'Allemagne, susceptible de créer un pôle de puissance européen, pouvant agir avec Moscou contre le poids américain.

         Sommes-nous sur le chemin d'une Europe à l'autre ? Je le crois. Or, cette perspective ne me réjouit pas.

  

Henri MENUDIER

          Il me semble nécessaire de revenir sur la question des moyens. L'Allemagne est-elle disposée à faire un effort supplémentaire en matière de défense, bien que la situation de ses finances publiques soit particulièrement dramatique ? Nous avons entendu des points de vue de la "vieille Europe", je me tourne donc vers notre ami américain, Axel Krause qui, en tant que journaliste, analyse de près ces évolutions. Comprenez-vous nos incompréhensions ? Qu'est-ce qui fonde, à votre avis, le point de vue américain dans cette querelle au sujet de l'Irak ?

  

Axel KRAUSE

          J'avoue qu'il ne m'a pas été facile d'être un américain à Paris, ces dernières semaines. Lors de l'élection de G.W. Bush, j'ai participé à une émission sur TV5, la chaîne francophone, comme je le fais régulièrement. J'avais alors répondu à une question - ce que les journalistes en général ne font pas - et avoué que je n'avais pas voté pour G.W. Bush mais pour A. Gore, en ajoutant que l'élection de G. Bush serait certainement une très grande nouvelle pour le peuple américain, en tous les cas, au moins la moitié. Ce qui n'était pas forcément une bonne nouvelle pour le reste du monde, pour des raisons que je soupçonnais déjà à cette époque, notamment, en France, parmi mes amis de Gauche et surtout d'Extrême Gauche, pour lesquels l'Amérique devenait fasciste, belliqueuse et impérialiste de manière intolérable. Je voudrais poser, ce soir, trois questions susceptibles de compléter les autres interventions et, je l'espère, susciter vos commentaires.

 
         La première question est : la guerre contre l'Irak et toutes ses implications s'intègre-t-elle dans une stratégie plus vaste, comme l'extension du pouvoir américain au monde entier ? Par "hyperpuissance", cela est bien ce que l'on entend je crois, c'est-à-dire, l'extension du pouvoir d'une puissance dans le sens impérial, politique, économique, etc. au monde. Le National Sécurity Strategy Paper constitue une référence en tant que première grande analyse sur la stratégie nouvelle de l'équipe Bush.

         La deuxième question, plus interne aux Etats-Unis : pourquoi y existe-t-il si peu d'oppositions contre la politique de G.W. Bush ? Comment peut-on expliquer le fait que 64 % des américains interrogés se disent satisfaits par ce que G.W. Bush fait dans le monde ? une vraie alternative politique ? Où sont passés les démocrates ? Depuis la Deuxième Guerre mondiale, ces derniers avaient quand même soutenu les initiatives de Jean Monnet lors de la création de la Communauté européenne, puis les différentes politiques transatlantiques.

         La troisième question est la suivante : pourquoi l'administration Bush est-elle tellement dure et impolie vis à vis de la France et de l'Allemagne alors qu'elle l'est moins vis à vis de la Belgique et de la Russie, dont les positions ont été proches de celles de la France sur l'Irak ? Pourquoi la France est-elle la cible des attaques de nombreux américains ? Pourquoi des produits français sont-ils boycottés ? Je pense que la crise actuelle, dans les relations franco-américaines, est durable. Cependant, et en cela je serais légèrement en désaccord avec           M. Heisbourg, la situation est, à mes yeux, en train de changer dans le sens d'une normalisation des relations transatlantiques, notamment depuis la venue de Colin Powell. Comme vous le savez, ce dernier ne devait même pas venir pour préparer le G8 qui aura lieu, la semaine prochaine, à Evian. Or, il s'est déplacé et a prononcé un discours infiniment plus conciliant que ceux prononcés jusqu'alors depuis quelques temps.

 
         En réponse, partiellement à la première question, je ne crois pas qu'une autre action militaire soit planifiée, à courte échéance, dans une autre région du monde. "L'Axe du mal", comprenant l'Iran, la Syrie et la Corée du Nord, n'a pas été élargi et il me semble peu probable que l'administration Bush prépare, actuellement, quoi que ce soit sur le plan militaire vis à vis de ces trois pays.    Je crois que nous connaissons une renaissance de méthodes plutôt politiques et diplomatiques. Cette résurgence de la diplomatie illustre une certaine victoire pour Colin Powell sur les autres conseillers du Président ayant, jusqu'à maintenant, beaucoup influencé la politique de G.W. Bush (néo-conservateurs). Ceci est lié, également, à l'augmentation des pressions politiques de toutes sortes, émises vis à vis de l'Iran, de la Corée du Nord et, comme nous l'avons vu ces derniers jours, vis à vis de la situation au Moyen-Orient et notamment les positions prises par M. Sharon. Ainsi, s'il est encore embryonnaire et fragile, ce changement me parait bien réel.

 
         La deuxième question posait le problème, aux Etats-Unis, du manque d'opposition. Le 11 septembre n'a pas été simplement une attaque terroriste parmi d'autres. Dans chaque village en France, un monument aux morts commémore les victimes des deux guerres mondiales, sans compter les cimetières en Normandie. L'Europe a connu la violence des guerres sur son sol, ce que les Etats-Unis avaient oublié depuis le XIXè siècle. Des attentats avaient eu lieu, certes, mais aucun de cette ampleur. Ceci eut de nombreuses implications et, notamment, permit à G.W. Bush et ses collaborateurs de réussir la plus grande opération de communication politique élaborée depuis quarante ans. Via les médias, à l'aide d'une stratégie de communication extrêmement efficace, ils convainquirent la majorité des Américains qu’Al Qaïda, Saddam Hussein et l'Irak étaient liés et constituaient les noeuds d'un même problème. De plus, comme l'a souligné M. Wolfovitz, la fixation sur Saddam Hussein tient aussi d'un autre facteur :  la sensation, pour la famille réelle et politique de M. Bush, d'une "unfinished war", c'est-à-dire d'une guerre inachevée. Ainsi, l'Irak de Saddam Hussein et la tragédie du 11 septembre ont fusionné et apporté à G.W. Bush la possibilité de recueillir tout le soutien dont il avait besoin et notamment les votes des sénateurs pour mener une guerre contre l'Irak.

         Quant aux Démocrates, ils se trouvent actuellement dans une situation très difficile, proche de celle du PS en France. Ils traversent une véritable crise d'identité. Ils ont des difficultés à proposer une vraie alternative et ne disposent pas de réel leader, comme l'était François Mitterrand. Les Démocrates cherchent leur voie, notamment en terme de politique de sécurité et de défense. Et ce, car le "keeping americans safe" (la sécurité des Américains) est l'un des domaines sur lesquels le Président Bush est inattaquable, même par le Démocrate le plus brillant. Il faut donc qu'ils trouvent d'autres stratégies. Certains des Démocrates se sont exprimés sur les relations transatlantiques en particulier. Une lettre a été publiée dans Le Monde, il y a quelques semaines, signée par des Démocrates et des Républicains soulignant très ouvertement leur profond désaccord avec la politique anti-transatlantique. Nombre d'entre eux ne se sont pas encore prononcés, comme John Baker.

 
         La troisième question, cruciale, est relative au "problème France".

Je ne reviendrai pas sur les détails de la querelle, l'accusation américaine de trahison au sujet de la position française vis à vis de la guerre en Irak et exprimée au sein des Nations-Unies. Je vais plutôt me pencher sur : pourquoi les Français sont-ils tellement vulnérables et attaqués ? Tout d'abord, la France est une cible relativement facile. La France a été présentée, dans les médias et par l'entourage de G.W. Bush, comme "the ring leader", c'est-à-dire le chef du gang ou le meneur, et en particulier M. Dominique de Villepin, de cette poussée publique anti-américaine. Le voyage de M. de Villepin en Afrique, cherchant des voies pour la deuxième résolution, a contribué à façonner cette image qui était déjà en pleine dégradation, selon l'Ambassade de France à Washington, et ce depuis environ l'an 2000. Quelles sont les raisons à l'origine de cette détérioration ? La communauté juive américaine a, notamment, monté une vraie campagne, dans Vanity Fair et d'autres revues très prestigieuses, appelant les Américains à boycotter la France, accusée d'être antisémite. Cela a bien porté ses fruits, du fait, en partie, qu'aux Etats-Unis, la connaissance de la " réalité" à l'étranger est peu connue, tout comme la France qui ne l'est pas particulièrement.

Enfin, et cela m'a beaucoup frappé, il n'existe pas de véritable lobby français aux Etats-Unis. Beaucoup de personnalités, membres du Congrès, ayant attaqué violemment la France, n'auraient jamais osé dire le 1/10è sur la Grèce, l'Italie, la Pologne, l'Allemagne. Pourquoi ? Parce que tous ces pays disposent de très grandes communautés encore influentes aux Etats-Unis. Ainsi, l'absence d'un vrai groupe de pression et d'une sorte de présence politique aux Etats-Unis joue en la défaveur de la France. L'Ambassade de France aux Etats-Unis a eu une bonne initiative, il y a quelques temps, en rédigeant une lettre sur la position française à l'attention des membres du Congrès. Cependant, cette initiative est trop limitée et trop tardive ! De plus, il existe très peu de gens susceptibles de défendre les Français devant le public américain. Je trouve que ceci constitue un problème très grave. Je terminerai donc par une note résolument positive et optimiste en rappelant la position de M. Colin Powell lors de sa conférence de presse à Paris. Il a dit : "Je ne fais pas de distinction entre unipolaire et multipolaire". Car, pour lui, cela n'existe pas. Cependant, il a beaucoup insisté sur les relations transatlantiques et sur l'effort légitime en faveur d'une défense européenne, à condition qu'elle ne soit pas en conflit avec l'OTAN.

 
 

DEBAT

 Henri MENUDIER

          Je remercie Axel Krause pour cette analyse très diversifiée et "différenciée" de la relation France / Etats-Unis, mais également, de faire partie de ces Américains qui jouent un rôle de médiateur entre les deux rives de l'Atlantique.

 
 

Renata FRITSCH BOURNAZEL

          Ma question concerne, au sein de l'exposé de Christian Deubner, l'opposition qu'il a réalisée entre "l'Europe de Schuman" et celle de De Gaulle.  A l'époque, le Général De Gaulle avait encouragé les Polonais à s'émanciper de leur superpuissance, c'est-à-dire l'URSS. Cela n'avait pas marché. La Pologne, aujourd'hui, se trouve, finalement, dans une situation cauchemardesque, car si un triangle Paris - Berlin - Moscou n'a pas réellement été esquissé, ce n'est pas     "le meilleur des mondes européens" qui s'offre aux Polonais. Que pensez-vous de la possibilité de sauver un autre triangle, celui-là vraiment européen : le triangle de Weimar ?

  

Christian DEUBNER

          Je pense que nous allons le sauver au sein de l'UE. Cependant, tout dépend de ce que vous entendez par le "triangle de Weimar". Je pense que les relations franco-polonaises et germano-polonaises n'atteindront pas la qualité de celles liant Paris et Berlin, à brève échéance. A mon avis, il ne faut même pas essayer car cela serait une déception. Cependant, il faut travailler patiemment à des domaines de coopération réelle et, en parallèle, dire aux Polonais qu'il n'est pas possible d'aspirer à avoir exactement la même chose au sein des relations entre les trois points de ce triangle.

  

Henri MENUDIER

          J'ajouterai simplement un mot. Je fais partie de ceux qui ont toujours beaucoup défendu ce triangle parce que je pense qu'il devrait avoir un rôle à jouer...

  

François HEISBOURG

          Cependant, le dernier sommet s'est déroulé de la pire des façons !           La Pologne a décidé d'aller en Irak avec les Américains, sans consultation au préalable avec quiconque et nous nous sommes tournés mutuellement le dos au Sommet de Wroclaw, dans des conditions abominables.

  

Henri MENUDIER

          J'étais sur place, tout comme Henri De Bresson et, soyons clairs, sur le problème de la sécurité européenne et de l'Irak, il n'y a eu aucune convergence des points de vue et de nombreuses occasions de discuter ont été perdues. Dans onze mois, l'UE à vingt-cinq membres existera. J'espère que les Polonais dépasseront les 50 % de participation au vote les 7 et 8 juin prochains. Nous verrons, alors, à quel point nous avons pris du retard dans notre dialogue avec eux. D'autre part, si les questions de sécurité nous divisent, il existe d'autres secteurs dans lesquels nous pouvons agir ensemble : culturel, économique, etc. La France est, par exemple, devenue le premier investisseur étranger en Pologne, même si nous avons démarré tardivement. Je crois cependant que l'intérêt de coopérer avec la Pologne - étant donné le poids démographique, l'étendue géographique, l'existence de frontières communes avec l'Allemagne, etc. - a été bien compris. Je ne vois pas comment l'UE pourrait fonctionner s'il en était autrement.

  

François HEISBOURG

          Je plaide, également, en faveur de la tentative de reconvergence avec la Pologne. Cependant, lors d'une réunion, la question suivante a été posée à Jacques Rupnik : "Combien de temps faudra-t-il aux Français, en terme d'investissement politique vers la Pologne, pour retrouver un certain niveau de civilité et de convivialité ?" Sa réponse à été : dix ans. Nous sommes au fond de l'abîme dans nos relations avec la Pologne, alors que deux siècles d'investissement sentimental, politique et même stratégique nous liaient. Si la Pologne détient sa part de responsabilité dans la situation actuelle, les Européens, en l'occurrence les Français et les Allemands, ont, pendant les années 90, toujours géré l'entrée prévue de la Pologne dans l'UE d'une façon extraordinairement défensive et frileuse. Nous n'avons jamais traité les Polonais comme s'ils allaient être une pièce majeure, au niveau stratégique, du dispositif atlantique et européen. Il faudra de très nombreux sommets avant que nous ne puissions retrouver un certain niveau de complicité.

  

Christian DEUBNER

          J'ajouterai que les questions délicates ont seulement été abordées au fur et à mesure du rapprochement de l'entrée de la Pologne dans l'UE. Auparavant, et ce jusqu'à la fin des années 90, les Polonais étaient les premiers à dire : "les Allemands sont nos premiers avocats et porte-paroles dans l'UE".

  

Henri FROMENT-MEURICE

          J'aimerais amener le débat sur la question de la poursuite de la construction européenne. François Heisbourg a souligné la nécessité d'un apaisement et d'un rapprochement avec les Anglais. Je laisse de côté les pays de l'Est. Certains signes préoccupants, indiquent, qu'en ce moment, la Grande-Bretagne s'éloigne : le report du référendum sur l'Euro - alors que le Premier ministre paraissait désireux de marquer son mandat par l'entrée de la Grande-Bretagne dans l'Euro - l'attitude de blocage adoptée par cette dernière à Bruxelles, dans les discussions à la Convention, sur l'avenir de l'Europe en matière de politique étrangère, défense et sécurité, etc. Il semble vraiment que l'Angleterre n'ait pas du tout envie de s'engager et entende continuer une politique étrangère autonome, ce qui rendra l'élaboration d'une politique étrangère européenne commune extrêmement difficile. Quant à la défense, vous avez dit, tout à l'heure, M. Heisbourg, que cela avait été un manque d'intelligence que de ne pas accepter des coopérations renforcées sur la défense à Nice. Or, ce sont les Anglais qui ont bloqué le Traité volontairement.  Ma question porte précisément sur ces coopérations renforcées.

Je constate, tout d'abord, que, jusqu'à présent, nous n'en avons jamais usé là où elles étaient possibles. Schengen et l'Euro, par exemple, n'en sont pas, au sens légal du terme, même si ce sont des accords.

De plus, il me semble que si déjà, dans le domaine de la politique étrangère, cela est difficile, comment les réaliser dans celui de la défense ? Sachant que les Français et les Anglais sont les seuls à disposer de forces armées significatives, avec des budgets de défense en hausse, je ne comprends pas qu'un sommet soit convoqué entre quatre pays, sans l'Angleterre. Après avoir dit que les Anglais étaient indispensables, les abandonnons-nous ? Et surtout, sur quels sujets pourrions-nous envisager une intégration plus poussée des forces, des budgets militaires, des coopération en matière d'armement, etc. ? Comment peut-on appliquer la coopération renforcée dans ce domaine de la sécurité et de la défense ?

  

François HEISBOURG

          Deux domaines d'application me paraissent assez naturels.

Le premier, sur lequel les Français et les Britanniques discutent beaucoup depuis quelques mois, est celui de la recherche et du développement militaire. En effet, les efforts en la matière sont aujourd'hui très dispersés, outre le fait que nous dépensons cinq fois moins que les Etats-Unis dans ce domaine particulier. Dans dix ans, le décalage sera donc vraisemblablement de un à cinq.               Les industriels qui, eux, ont précédé le mouvement d'unification à travers les grandes fusions, tels qu'EADS, THALES, etc., se plaignent amèrement de devoir travailler plusieurs fois sur le même sujet dans plusieurs laboratoires différents, et ce, parce qu'il n'y a pas moyen de faire en sorte que les Allemands et les Français - pour ne parler que de ces deux-là - se concertent. Voilà donc un domaine dans lequel nous pourrions, à priori, tenter une démarche de type "coopération renforcée", avec une part d'intégration forte, car il ne sert à rien de faire des coopérations renforcées s'il n'y pas de mesures d'intégration, comme dans le domaine de la monnaie ou dans celui des affaires intérieures et de la Justice.

 
         Le deuxième domaine a été mis en avant le 29 avril par les Français, les Allemands, les Belges et les Luxembourgeois : la mobilité stratégique, c'est-à-dire le transport aérien militaire. Il est vrai qu'avec les décisions sur l'Airbus,    l'A 400 M militaire, à priori, la matière première existe dans ce domaine qui est à la fois opérationnellement et financièrement extrêmement lourd, symboliquement et stratégiquement important, tout en étant politiquement relativement peu sensible, puisque ce ne sont pas des avions de combat.

         Dans ces deux domaines, nous pouvons donc imaginer qu'il serait difficile, sans trop de difficultés, d'aller plus loin.

 
         En ce qui concerne nos amis britanniques, je ne sais pas où se trouve la responsabilité, cependant, je trouve consternant que depuis la fin de la Guerre d'Irak, Russes, Français et Allemands n'aient trouvé le moyen de se réunir au niveau des chefs d'Etat et de gouvernement qu'une fois, de façon totalement      ad hoc et au niveau mixte. Il y a quelques jours, Belges, Luxembourgeois, Français et Allemands, ont trouvé le temps de faire un sommet à quatre.           Or, aucune réunion n'a eu lieu entre M. Schröder, M. Chirac et M. Blair. Je trouve cela quand même curieux.

         Deuxième observation, Tony Blair n'a pas fait la Guerre d'Irak seulement par calcul stratégique vis à vis des Américains, il voulait aussi la faire, et ce, presque autant que G.W. Bush. Il adoptera même une attitude similaire à l'égard d'autres conflits ou crises. Si, comme Axel Krause, je ne pense pas qu'une guerre américaine éclatera en Iran avant la fin du premier terme présidentiel de       G.W. Bush, je n'en jurerais pas sur un deuxième mandat. Alors, M. Blair adopterait la même attitude psycho-politico-stratégique, même s'il a failli tout perdre. Nous avons, de plus, contribué à le sauver involontairement, le 10 mars dernier, lorsque nous avons affirmé que nous refuserions tout compromis aux Nations-Unies. Tony Blair a, alors, pu se retourner vers son parti, son groupe parlementaire, son cabinet et sa population pour dire : "Comme vous pouvez le voir, nous ne pouvons pas faire de compromis à cause des Français", sous entendu, "Nous sommes obligés de marcher avec les Américains".

         Enfin, dernière observation, rien ne serait pire, dans la situation actuelle, qu'un Tony Blair qui, précisément parce qu'il a eu l'impression d'avoir gagné sur le plan politique vis à vis de la Guerre d'Irak, alors qu'il avait 90 % de l'opinion publique contre lui, se mette en tête de pouvoir emporter, à brève échéance, un référendum sur l'Euro. L'avenir du Royaume-Uni en tant que puissance européenne serait en jeu. Je suis plutôt rassuré sur le fait que Tony Blair ne se laisse pas emporter par sa propre capacité de convaincre son opinion publique.

 
         Pour conclure, je crois que la situation est ambiguë car, en ce qui concerne les affaires de défense à proprement dit, la situation est plutôt bonne en ce moment entre la France et la Grande-Bretagne. J'espère donc que les Britanniques vont atténuer leur position sur les coopérations renforcées dans le cadre de la Convention.

  

Henri DE BRESSON

          Je crois vraiment que la Convention va servir de test à Tony Blair car il est, lui aussi, dans son pays, soumis à une nouvelle campagne post-Irak.          Les propositions de M. V. Giscard d'Estaing étaient quand même, il me semble, très favorables aux thèses britanniques. Je crois que nous pouvons être inquiets s'il laisse tout aller à la dérive. Pour le moment, sur la base de ce qui a été décidé au Touquet au niveau de la coopération militaire, on peut penser que T. Blair est susceptible d'accepter la Convention. Il existe donc un espoir que les Anglais participent "au jeu".

  

Christian DEUBNER

          Au sujet de la coopération renforcée, nous avons tous dit que c'était une manière de réagir aux problèmes que nous rencontrions en Europe après l'Irak. J'ai exprimé, certes, mes doutes sur ce que nous allons pouvoir faire ensemble, même si nous le voulons. Cependant, nous pourrions, en terme de coopération renforcée, reprendre l'article 5 de l'UEO, la clause de soutien mutuel et de solidarité, en tant qu'article d'un traité qui lierait les pays voulant bien s'y joindre car il faut une coopération renforcée, non seulement sur les moyens techniques, mais surtout sur la manière d'exprimer notre volonté commune.

  

Alex KRAUSE

          Un dernier mot sur le multilatéralisme et les organisations créées après la Seconde Guerre mondiale. En effet, nous n'avons pas encore abordé la question de l'OTAN obsolète et vouée à disparaître pour certains, encore incontournable pour d'autres. Colin Powell et le Président Bush ont, dans de récentes déclarations, évoqué l'idée - impensable il y a peu de temps encore, dans le cas d'un accord, même préliminaire, au Moyen-Orient, sur le conflit israélo-palestinien - qu'il serait envisageable de demander à l'OTAN d'être la force militaire européenne, américaine et transatlantique en présence, dans la recherche de solutions pour la paix durable dans cette région. Je crois donc que les portes ne sont pas fermées, ni pour l'OTAN, ni pour une coopération transatlantique et surtout, ni pour l'OMC qui reste une grande priorité de Washington, et ce, pour des raisons évidentes. La situation n'est pas, à mes yeux, si désespérée. Attendons de voir également comment va se dérouler la prochaine rencontre entre Messieurs Chirac et Bush.

  

Jacques BAUMEL

          Malheureusement, il est déjà bien tard, et je crois qu'un débat tel que celui-ci mérite une conclusion plus importante que celle que je vais faire.

 
         Des opinions différentes ont été exprimées, ce soir et nous les avons entendues de façon très perceptible. Pour être bref, je dirai - au regard d'une autre réunion organisée également par le Forum du Futur, il y a quelques jours, au sein de son groupe stratégique, et à laquelle participait aussi M. Heisbourg - que, tout d'abord, à la suite des événements récents, l'OTAN n'est plus ce que l'on avait espéré et n'aura plus la mission qu'elle a assurée jusqu'à maintenant. Je suis convaincu que les Américains, vis à vis de la recherche d'un règlement au conflit du Moyen-Orient, adopteront une autre méthode.

Ensuite, l'Union européenne est apparue terriblement divisée. Elle a perdu une grande partie de son capital de crédibilité. Une grande partie des pays de l'Est préfèrent une entente avec l'Amérique. Ce n'est pas cette alliance un peu particulière entre la France, la Belgique et le Luxembourg qui peut nous inspirer une grande confiance dans l'avenir de l'Europe ! Quant à l'alliance qui semble se dessiner entre Paris, Berlin et Moscou, il est évident qu'elle n'a pas d'avenir.      Je crois que l'un des conseillers du Président Bush a dit, à ce sujet : "on ne tiendra pas compte de la position de la Russie, on pardonnera sa position à l'Allemagne et on sanctionnera la France". Telle est un peu la situation devant laquelle nous nous trouvons.

Il est donc important de sauver l'essentiel, c'est-à-dire de ne pas aggraver une situation particulièrement grave. A l'époque de De Gaulle, nos difficiles relations parfois avec les Etats-Unis ont été évoquées, cependant, je crois que les désaccords ne sont pas comparables et bien plus profonds aujourd'hui, d'autant que, lorsqu'une menace a plané sur les Etats-Unis, De Gaulle a répondu immédiatement en donnant l'accord total de la France sur le plan politique et stratégique. Je pensais notamment à Cuba et à la menace nucléaire. Nous devons donc y prêter une grande importance et nous méfier d'une aggravation, en essayant, au contraire, de rétablir des relations normales. Cela prendra beaucoup de temps. L'opinion américaine a été extraordinairement déchirée par la position française, considérée comme une trahison.

 
D'autre part, si les Etats-Unis, seuls, ont dominé sans difficultés l'Irak sur le plan stratégique, il reste un problème politique et religieux extrêmement grave. Nous assistons à la renaissance d'un chiisme extraordinairement virulent. Des ayatollahs viennent de l'Iran et reprennent immédiatement le pouvoir dans le sud de l'Irak et avec des millions d'Irakiens derrière eux, c'est-à-dire environ 50 % de la population du pays ! Ainsi, une masse énorme, à travers tous les pays du Moyen-Orient, est loin d'approuver la politique américaine actuelle. Dans l'ombre, on devine sans peine que des réseaux se reconstituent. Il est tout de même extraordinaire, qu'aujourd'hui, plus d'un mois après les opérations militaires en Irak, personne ne sache ce qu'est devenu M. Saddam Hussein, ainsi que les plus grands responsables de l'Irak. Nous sommes en plein songe oriental où des tapis volants font disparaître des personnages. Cela est très préoccupant à mes yeux.

Nous nous trouvons actuellement au milieu du guet. Espérons que l'avenir s'avèrera meilleur que ce qu'il nous laisse présager aujourd'hui.

 

Pour terminer, je tenais à remercier vivement le Professeur Ménudier et le Goethe Institut de nous avoir permis d'organiser cette première réunion qui, j'en suis sûr, au vu de l'importance de la question, sera suivie par de nombreuses autres.