FORUM DU FUTUR


"Santé et bioéthique

L'éthique médicale - Aux frontières de la vie"

Conférences des 17 janvier 2001 et 17 juin 2003

animée par :

Pr. Jean-François MATTEI, Ministre de la Santé, de la Famille et des Personnes handicapées


SANTE ET BIOETHIQUE

Au XXème siècle, par opposition au XIXème (qui a commencé en 1789 avec la Révolution et qui s'est terminé en 1917 avec la Deuxième Guerre mondiale, la première ayant été la guerre de 1870, dont on peut dire que la grande guerre de 1914/1918 n'a été que la suite logique) nous avons récupéré ce que nous avions perdu.

 
Il existe une cohérence dans les périodes historiques. Celle du XXème siècle, c'est que pendant 70 ans, les hommes ont vécu au rythme d'un affrontement vain entre deux idéologies qui ont pratiquement gouverné les modes de pensée, les modes d'action et les engagements humains. Ces deux idéologies dominantes qui faisaient que l'on était à droite parce que l'on était anti-communiste, et que l'on était à gauche parce que l'on était anti-capitaliste, ont balayé tout ce qui existait précédemment. Les valeurs y compris religieuses ont été soit supprimées, soit renvoyées dans la sphère privée. La pensée philosophique elle-même en a été altérée, et lorsque l'histoire de la philosophie du XXème siècle sera constituée et comparée à celle du XIXème ou du XVIIIème, on comptera les philosophes sur les doigts de la main (si l'on veut bien exclure de la "vraie" philosophie ceux qui se sont raccrochés à des mouvements correspondant davantage à des modes et à des sous-produits des idéologies, par exemple le marxisme qui a inspiré l'existentialisme). Nous avons vécu au rythme de cet affrontement qui a mis à bas, tout ce qui jusqu'alors gouvernait nos consciences.

 
Ainsi, lorsqu'en 1989 pratiquement simultanément le mur de Berlin tombait et nous démontrait ce qu'étaient les lendemains qui devaient chanter, de l'autre côté de l'atlantique, une campagne présidentielle américaine montrait que 40 millions d'américains n'avaient pas accès aux soins médicaux les plus élémentaires, l'homme a pris conscience qu'aucune de ces deux idéologies n'était adaptée à la société humaine.

L'homme privé de ses nouvelles valeurs et références, s'est trouvé dépouillé de ce qu'il avait acquis. L'homme de la fin du XXème siècle est un homme d'une très grande fragilité car il ne sait plus ce qui le structure, ce qui l'organise, ce qui l'anime. C'est le premier événement.

 
         Deuxième événement. Peut-être par l'un de ces clins d'œil de l'histoire, en s'en allant, ce "siècle de dupes" nous lègue la troisième grande révolution sociale des temps modernes. Nos sociétés ont d'abord connu la révolution agraire, puis la révolution industrielle. Celles-ci ont modifié les rapports entre les êtres humains pendant des décennies. Or, depuis quelques années, s'est installée sur un mode un peu original, la troisième grande révolution qui est la révolution scientifique, la révolution du savoir. En 50 ans, nous avons davantage progressé dans le domaine des connaissances qu'en 50 siècles. Ces nouvelles connaissances nous placent face à des situations inédites.

Imaginez par exemple, que l'on interroge les personnes les plus âgées de nos familles et que sans préparation, on pose brutalement la question : que faut-il faire des embryons congelés ? La question peut surprendre car naturellement, elle est inédite. Il y a quelques années, on ne pouvait même pas la poser. Cela n'existait pas.

 
Les nouvelles connaissances, nous placent donc face à de nouvelles situations, et devant elles, il nous faut faire de nouveaux choix.

Or, si vous poussez le raisonnement un peu plus loin, vous vous rendez compte que faire un choix, c'est exercer une liberté. Et qu'à ces nouveaux choix correspondent de nouvelles libertés. Mais exercer une liberté, c'est aussi assumer une responsabilité et donc de nouvelles responsabilités. Ayant cité "liberté" et "responsabilité", j'ai cité deux des piliers essentiels qui fondent la dignité de la personne. Nous voyons que la révolution scientifique nous place dans la situation de nous reconstruire, de nous redéfinir. Et qu'au terme de nos choix, nous devons tâcher de rester conformes à l'idée que nous nous faisons de l'homme dans sa dignité. Il est extrêmement important de réaliser cela, parce que, pour la première fois de son histoire, l'homme est aujourd'hui capable de modifier, voire de détruire la planète qui l'accueille et que pour la première fois, il est capable de modifier sa nature propre : par les manipulations génétiques, il peut modifier l'espèce humaine.

 
Avec ces deux pouvoirs extraordinaires et nouveaux, l'homme n'a jamais été aussi puissant. Une période passionnante s'ouvre devant nous où se rencontrent la puissance et la fragilité. "Fragilité" par l'absence de repères et de valeurs, "puissance" car nos connaissances sont telles qu'elles amènent nécessairement à nous interroger sur ces fameux choix.

 
Ces choix sont à l'origine de l'émergence de l'éthique. Cette dernière n'est pas une discipline constituée d'un corps de connaissances comme peut l'être l'anatomie, la géographie, la chimie, etc. L'éthique, c'est l'art du questionnement. Comment devant telle situation, en faisant appel à mes références propres métaphysiques, philosophiques, religieuses, morales, vais-je trouver la solution et la meilleure réponse ? L'éthique s'est imposée pratiquement dans tous les débats parce que les questions et les enjeux sont fondamentaux. Chacun comprend que le questionnement qui s'impose à nous aujourd'hui est individuel. Comment allons nous agir compte tenu de nos références, nos croyances, nos convictions ?

Je vais donc me forger une éthique de conviction qui va me permettre de diriger ma vie et de faire des choix personnels. Ces choix personnels n'appartiennent qu'à moi et je revendique le droit de les faire et de m'y conformer. C'est en quelque sorte la traduction de : "Fais ce que doit,… advienne que pourra". La seconde partie de ce principe ne peut être passée sous silence car les choix que nous faisons à titre individuel, ne sont pas sans conséquences. Comment refuser à titre individuel les manipulations génétiques et la thérapie génique, en privant un certain nombre de malades d'éventuels traitements qui pourraient améliorer leur sort ?

Les choix individuels ont ainsi nécessairement des conséquences sur le prochain. Les générations futures aussi pourraient en subir les conséquences.

 
Bien que nos choix individuels soient acceptables dans un absolu qui surplomberait le temps, deux dimensions s'imposent assez vite qui sont l'altérité et la temporalité. Nos choix s'inscrivent nécessairement dans notre rapport à l'autre et dans notre rapport au temps. Dès lors que nous situons l'autre et le lendemain, nous arrivons à une interrogation collective, à un deuxième niveau de questionnement, qui débouche sur une éthique de responsabilité.

 
Ce n'est pas un hasard si aujourd'hui deux types d'entreprises rencontrent un succès considérable dans l'opinion publique : d'une part,  les organisations non-gouvernementales à caractère humanitaire, qui traduisent le besoin d'altérité, le rapport à l'autre, d'autre part, toutes les organisations relatives à l'intérêt porté à l'écologie ou à la préservation de la faune, comme la Fondation Cousteau pour les générations futures, à des citations de Saint-Exupéry disant que la terre ne nous appartient pas mais que nous l'empruntons à nos enfants. On s'inscrit dans la notion de temps, de développement durable, de respect du futur et des générations à venir. Le succès des organisations humanitaires et des mouvements écologiques vient de ce qu'ils s'inscrivent dans l'altérité et dans la temporalité.


J'ai choisi de vous parler aujourd'hui de l'exemple qui synthétise l'altérité et la temporalité, c'est à dire l'enfant : autre et demain. A travers lui, on comprend l'évolution de cette révolution scientifique : l'avènement du questionnement éthique et les nouvelles références qui s'imposent.

 
 

De la maîtrise de la fécondité à la maîtrise de la stérilité

 Nous n'avons pas bien réalisé encore cette modification considérable, survenue en 1965 avec la contraception et les méthodes contraceptives. Jusqu'alors, sexualité et reproduction étaient intimement liées. Certes, les couples tentaient déjà, dans la mesure où ils le pouvaient, de contrôler les naissances (méthode Ogino, températures...). A partir du moment où la pilule est arrivée, il a été possible de séparer la sexualité de la reproduction. On pouvait donc assumer une sexualité sans prendre le risque de concevoir éventuellement un enfant. Nous sommes donc allés vers la maîtrise de la fécondité.

 
Simultanément avec cet affranchissement - qui est un progrès, les femmes ne me démentiront pas - nous avons assisté à un changement sociologique. Les femmes ont pu apporter une nouvelle vision du monde et se sont impliquées davantage. Le résultat est que globalement l'âge de la maternité a reculé, le nombre moyen d'enfants aussi. Nous sommes arrivés de plus en plus souvent à des consultations de couples ayant dépassé la trentaine, sans enfant, trouvant qu'il était temps d'en avoir mais que ce n'était peut-être pas toujours aussi facile qu'on le pensait. Après avoir maîtrisé la fécondité, voilà qu'il fallait maîtriser la stérilité.

 
On découvrait que l'enfant à la fin des trente glorieuses - ou des "trente piteuses", la façon dont on les voit dépend du regard sociétal et économique - jusqu'en 1968, était devenu quelque fois une gêne dans la joie de vivre, le productivisme et la consommation. Puis, on a écarté l'enfant du centre de ses préoccupations, de sa vie et en définitive, on avait un enfant quand on en avait envie, presque pour se faire plaisir. Lorsqu'on découvre dans un deuxième temps que la stérilité peut être au rendez-vous et que l'enfant peut être absent, on comprend que finalement, ce qui peut donner un sens à la vie est de la transmettre avec les connaissances nécessaires (biologie, culture…), de continuer d'exister un peu au travers de ses enfants. L'homme a toujours été animé de ce souci d'immortalité. Face à la mort, la seule réponse non spirituelle qu'il ait trouvée est celle de l'enfant. Peu à peu, ceux qui avaient écarté l'enfant, l'ont ramené au centre de leurs préoccupations: "un enfant si je veux, quand je veux". C'est la raison pour laquelle à partir des années 80 ont commencé à se développer les techniques de procréation médicalement assistée : l'insémination artificielle, la fécondation in vitro et la possibilité qui s'annonce d'éventuels clonages.

 

 

Le recours à l'insémination artificielle

 
L'insémination artificielle n'est pas compliquée. Aujourd'hui, accepter une stérilité du couple parce qu'un homme n'a pas assez de spermatozoïdes n'est pas de mise. Les médecins prélèvent une dizaine de fois du sperme, les prélèvements sont mis ensemble, centrifugés et concentrés au fond du tube. On a alors, en général, retrouvé la concentration nécessaire. Ensuite, on insémine la compagne et cela marche ! Le médecin a simplement permis la naissance, dans ces couples, d'enfants qui ne seraient jamais venus au monde, ce qui est, en soi, magnifique, sauf que des problèmes sont rapidement survenus.

 
Il est arrivé que les hommes prélevés décèdent dans la période de recueil et que, malgré tout, la veuve veuille continuer. On n'avait plus alors affaire à un couple stérile qui demandait l'intervention de la médecine pour avoir l'enfant qu'il désirait mais à une veuve qui demandait la conception d'un enfant orphelin de père. Quelle position adopter ? Cela n'est plus du ressort des médecins, car il faut penser à l'enfant, à sa venue au monde, à son environnement… d'où une question éthique.

 
De plus, si l'insémination avec sperme de donneur est une chose, il est arrivé des cas où les hommes n'avaient pas de spermatozoïdes du tout. Les couples concernés ont assez rapidement dit: "Il existe des dons de sang et d'organes… Pourquoi des hommes appartenant à des couples ayant déjà eu des enfants ne donneraient pas du sperme pour permettre à des couples stériles d'avoir les enfants qu'ils ne pourraient pas spontanément avoir ?" Le raisonnement est tellement simple qu'il a été considéré comme viable et ainsi a été organisée l'insémination artificielle avec sperme de donneur.

Si l'idée est séduisante, et nous avons légiféré sur ces sujets en 1994, assez rapidement se sont présentées des situations posant de réelles questions.

Quand vous avez en face de vous un homme qui vient donner son sperme, vous vous dites: "Je vais l'utiliser pour concevoir des enfants. Il faut donc qu'il soit en bonne santé". Les antécédents familiaux sont recherchés et l'on se met à sélectionner les bons donneurs, comme dans les haras, les bons étalons reproducteurs ! Partis d'une idée d'amour et de désir d'enfants, on en vient à sélectionner les hommes reproducteurs…

Les hommes "donneurs" arrivaient et repartaient anonymes comme pour un don de sang. Certains psychiatres sont très vite venus nous dire : "Ces enfants arrivés à l'âge adulte vont demander qui ils sont et d'où ils viennent. On va leur répondre qu'ils sont le résultat d'une conception anonyme, ce qui va créer des névroses". Certains pays comme la Suède ont supprimé l'anonymat. D'autres psychiatres sont alors arrivés en disant: "Vous donnez le    nom ! L'enfant va donc comprendre qu'il a deux pères : un père biologique, un père social affectif. Vous allez créer des névroses !".

La question de l'anonymat des donneurs et la question de leur sélection s'est posée. Enfin, il fallait quand même marquer sur le tube du donneur de sperme, un certain nombre de caractéristiques physiques (grand, blond, noir, etc.) tout simplement pour éviter ce qui s'est passé une fois en Angleterre et qui a donné lieu à un procès : un couple noir a mis au monde un enfant blanc après une insémination artificielle car il y avait eu une erreur de tube… Pour la discrétion, c'était un échec. Le problème d'éthique était, dans ce cas, un problème d'étiquette.

 
 

Le rôle et la place des médecins ?

 
Les médecins essaient de faire face avec des solutions strictement techniques. Ils sont encore pris de court lorsqu'arrive une femme seule disant : "Docteur, j'ai trente ans, un métier formidable, une vie trépidante, je n'ai pas le temps de m'encombrer d'un homme, mais je veux un enfant et je suis venue pour une insémination".

Je me souviens que la première fois, j'ai essayé de trouver une répartie: "Madame, si vous voulez avoir un enfant, il existe des procédés naturels qui pourraient vous dispenser de voir un médecin ". Elle m'a répondu: "Merci, Docteur, du conseil, mais j'y avais pensé toute seule. Je sais que les donneurs de sperme, vous les sélectionnez. J'ai donc beaucoup moins de risques d'avoir un enfant mal formé ou handicapé par une insémination artificielle avec sperme de donneur qu'au hasard d'une rencontre. Alors, me voilà ". Je me suis vu, l'espace d'un instant, en guichetier de banque, en train de distribuer des paillettes de sperme congelé à toutes les femmes qui viendraient en demander. Car, on a eu, évidemment, des demandes de couples homosexuels, de femmes ménopausées… Nous n'étions plus des médecins, mais des prestataires de services en puissance.

 
Comment fallait-il répondre à cela? La question qui se posait était une question morale : le médecin a-t-il l'obligation morale de répondre à toutes les demandes qui lui sont faites sous prétexte qu'il possède la technique ? Il y a deux réponses.

Certains disent oui. Cependant, dans ce cas, on sait parfaitement concevoir des enfants avec cinq parents : un homme donne ses spermatozoïdes, une femme son ovule, une autre accueille l'enfant pendant neuf mois comme mère porteuse et un homme et une femme accueillent l'enfant à la naissance et l'adoptent. Nous savons faire cela. C'est d'une facilité extrême.

Quand on dit cela même aux plus forcenés dans leur demande, ils nous répondent: "Il ne faut quand même pas faire n'importe quoi, il y a des limites..." Mais si limites il y a, qui en décide ? Pas les médecins, car en fonction de quoi le feraient-ils ? C'est la société qui doit à un moment ou à un autre intervenir pour dire : " Nous acceptons que par l'intermédiaire du corps médical, et par solidarité nationale, nous intervenions dans telle et telle situation parce que la naissance de cet enfant, nous en avons une co-responsabilité".

 
 

De la fécondation in vitro au droit à l'enfant

 La fécondation in vitro pose davantage de problèmes et pourtant elle est tellement logique dans son idée même ! Prenons un exemple : un couple est stérile parce que les trompes de l'épouse sont bouchées. Au début du XXIème siècle, un couple pourrait ne pas avoir d'enfant à cause de deux tuyaux bouchés !? Les médecins ont décidé de ne pas en rester à ces questions-là. L'idée a été, sous échographie, d'aller chercher les ovules avec une seringue, de les mettre dans une éprouvette, de mettre avec les spermatozoïdes du mari, d'observer la fécondation sous l'œil du microscope, puis de replacer l'embryon débutant dans l'utérus de la mère et neuf mois après, avoir la naissance de l'enfant.

Sauf qu'il faut prendre en compte deux éléments. Le premier est qu'à peu près deux à trois fécondations sur quatre échouent et se terminent par un avortement précoce avec un retard de règle ou plus encore. Cela nécessite aussi un traitement hormonal avec les inducteurs de l'ovulation, ce qui n'est ni très commode, ni très facile. Si l'on veut que cela marche, statistiquement il faut que l'on ait à peu près six ou huit embryons pour pouvoir en mettre deux ou trois et si aucun ne marche, en décongeler deux ou trois autres. Concernant la congélation d'embryons conservés dans l'azote, le problème est que rapidement, les couples ayant eu un enfant s'éloignent de l'équipe médicale. La question se pose alors de savoir ce qu'il faut faire des embryons congelés restants. Les détruire ? Les donner aux chercheurs ? Les faire entrer dans un processus d'adoption extrêmement précoce que l'on a appelé l'accueil d'embryon ?

 
Peu à peu avec le : " un enfant si je veux, quand je veux et je le veux", apparaît une nouvelle notion qui fait basculer complètement le raisonnement. Ainsi, lorsque vous vous opposez à un couple parce que vous pensez que sa demande n'est pas raisonnable, le dernier argument qu'il utilise est de dire : "Cet enfant, on y a droit !". On entre dans la question du Droit à l'enfant. Vous faites alors entrer l'enfant dans la catégorie des choses car on ne peut jamais prétendre avoir droit à quelqu'un. Prétendre avoir droit à l'enfant, c'est considérer que cet enfant à des propriétés communes aux choses dont on décide quand et comment on va les acquérir. Il ne s'agit plus alors du Droit de l'enfant sujet, mais de l'enfant objet.

Les risques de dérive eugénique et normative

 C'est une très grave dérive, confortée par une deuxième série de techniques qui s'appellent : le diagnostic prénatal, le diagnostic pré-implantatoire et bientôt le tri de cellules fœtales dans le sang maternel pour faire un bilan génétique de l'enfant à naître. Car de plus en plus les couples vous disent : "Un enfant, quand je veux et comme je veux". C'est à dire la normalité, et naturellement encore mieux : la conformité au désir que l'on a… Il est vrai que nous avons aujourd'hui la possibilité, dans un certain nombre de cas, d'aider des familles déjà éprouvées en faisant un diagnostic prénatal et je pense que c'est une bonne chose. En revanche, cela ouvre la porte à de graves dérives si l'on ne maîtrise pas bien ces pratiques.

Ainsi, quand il s'agit de couples dans des situations spécifiques, la compassion doit amener à les accompagner. Je vous assure, pour le vivre, que quand vous avez devant vous un couple qui a eu un premier enfant myopathe, qui voudrait quand même un autre enfant, mais qui ne pourrait assumer un second myopathe, vous ne pouvez refuser un diagnostic prénatal. A l'évidence et quelles que soient les conséquences, vous ne pouvez pas aller contre le droit d'une conscience à transgresser l'interdit, si cette conscience juge qu'elle est dans une situation de transgression. En revanche, quand une société se met à organiser à titre systématique, dans le cadre d'un politique de santé publique, la sélection des enfants à naître par des dépistages étendus à l'ensemble de la population ou avec des examens systématiquement orientés, vous êtes face à une dérive eugénique. C'est à dire la recherche de l'enfant normal et le refus de celui qui ne l'est pas.

 
Vous assistez aussi à une dérive normative et tout cela nous conduit à des décisions qui apparaissent alors dans le cours naturel des choses, comme le dernier arrêt de la Cour de Cassation dans l'Affaire Nicolas Perruche : puisque l'on aurait pu faire le diagnostic d'anomalie pendant la grossesse, on aurait dû interrompre sa vie, plutôt que de le laisser naître comme cela ! Puisqu'on l'a laissé naître ainsi, sa naissance en tant que telle est un préjudice ! Il apparaît dans cette logique que la vie serait un préjudice par rapport à la mort ! Ce qui sur le plan du droit est assez étonnant. On se trouve devant des sujets handicapés devenus grands qui demandent réparation du droit qu'ils auraient eu, alors que ce qu'ils demandent est la négation du fait qu'ils auraient pu être ces sujets de droit. Car si on interrompt une grossesse, c'est que l'on ne considère pas l'embryon comme un sujet de droit. Il est assez paradoxal qu'un être né réclame des droits pour l'époque où il n'était pas être de droit.

Le paradoxe est assez étonnant. Mais ce qui est encore plus inquiétant, c'est que notre société est en train d'essayer égoïstement de repousser, marginaliser, supprimer, tous ceux qui ne seraient pas conformes à un modèle socialement ou politiquement défini. Je ne sais pas dans quelle limite la définition pourrait se faire. Cela veut dire aussi que nos sociétés ne prennent plus en charge les handicapés comme elles le devraient. Si l'on acceptait les conséquences de cet arrêt Perruche, on pourrait plus tard porter sur un handicapé un regard réprobateur disant: "Mais pourquoi êtes-vous là ?". La dérive est celle de "l'enfant parfait".

 
 

La médecine prédictive

 J'ajoute qu'il y a encore une exigence que pourraient demander les parents comme pour tout objet que l'on achète. On choisit sa livraison, ses caractéristiques et sa garantie décennale. Mais nous savons aussi identifier les gênes et développer ce que l'on appelle la médecine prédictive. Prenons un exemple : vous avez un gêne qui prédispose à un cancer. Vous allez donc développer celui-ci entre tel et tel âge. Si on vous le dit, vous allez vous faire surveiller et vous y échapperez. Il est clair que la médecine commence à dessiner quelques éléments permettant de prévoir ce que pourrait être une vie en fonction des gênes portés.

 
Les britanniques ont déjà envisagé des diagnostics pré-implantatoires d'embryons pour s'assurer qu'ils ne seraient pas porteurs de gênes prédisposant à la survenue de telle ou telle maladie ! Ce qui va très loin, on m'a déjà demandé le diagnostic prénatal d'une maladie qui apparaît à l'âge de quarante ans ! A-t-on le droit d'interrompre la grossesse, car la présence du gêne déterminant la corrée de Huntington aurait été décelée chez un fœtus ? A-t-on a le  droit de donner la mort dès la grossesse pour éviter une maladie survenant à quarante ans ? A-t-on le droit de nier quarante années de vie "normale" ? On ne peut s'empêcher de penser à Pascal, Rimbaud, Mozart qui avaient déjà marqué de leur génie l'humanité bien avant l'âge de quarante ans.

 
Cette question se pose d'autant que, depuis quelques mois, trois gènes intervenant dans la maladie d'Alzheimer ont été isolés. Ainsi, il y a quelques semaines le diagnostic prénatal d'Alzheimer m'a été demandé. Or, cette maladie  apparaît autour de la soixantaine. Vous voyez où nous allons si l'on nous demande le diagnostic prénatal pour empêcher de naître ceux qui pourraient soixante ans après développer une éventuelle maladie d'Alzheimer ! J'ai répondu: "Il y a une chose dont je suis certain, c'est qu'un jour vous allez mourir. Alors, désirez-vous que je fasse le diagnostic prénatal de votre mort ? C'est la seule chose dont nous sommes certains. Tous. Comme on n'en sait ni le jour, ni l'heure, nous n'y pensons pas et nous vivons très bien. Mais la seule certitude que nous ayons sur terre, c'est qu'avec la naissance, nous avons reçu le destin de mourir ".

 
 

La maîtrise de la vie et le désir d'immortalité

 En définitive, nous revenons vers une préoccupation métaphysique : la maîtrise de la vie et le désir d'immortalité.

Tout cela trouve son paroxysme avec l'apparition de techniques de clonage. Que s'est-il passé pour Dolly ? On a pris un ovule de brebis, on en a enlevé le noyau, on a remplacé ce noyau ovulaire par un noyau pris sur une cellule de glande mammaire et donc un noyau différencié capable de ne nous donner, en principe, que des cellules mammaires. Ce noyau a été mis dans le cytoplasme de l'ovule. Et, chose absolument étonnante, ce noyau qui ne pouvait donner par sa différenciation que des cellules mammaires a retrouvé toute sa mémoire pour être capable de se comporter exactement comme le noyau résultant de la fécondation. Placé dans l'utérus de la brebis, quelques temps après, est née une petite brebis qui était la copie conforme de la brebis qui avait donné son noyau mammaire. Ce clonage nous plonge dans des abîmes de réflexion car la brebis est comme l'homme, un mammifère. Sachant faire le clonage de la brebis et aujourd'hui celui de primates, le clonage humain est devenu à notre portée.

 
Par ailleurs : quelles valeurs accorder à un être clonal par rapport à son être original, dont il ne serait que la copie ? Ce qui fait notre singularité, notre dignité, notre personnalité, est que nous sommes "nous" et personne d'autre. Or, avoir son propre clone non seulement peut être difficile à accepter - sauf si l'on est tellement imbu de ses valeurs définitives et que l'on désire continuer de vivre, au travers de ce projet immortel de clone répété de génération en génération - mais surtout, le clone, quant à lui, quelle liberté va-t-il revendiquer ? Il est né avec la mission d'être la copie de quelqu'un d'autre. Est-ce conforme avec l'idée que l'on se fait de la liberté de l'homme que de naître pour être quelqu'un et pas soi-même ! Cette idée est terrifiante. Cela l'est encore plus lorsque l'on réalise que, s'il est possible de cloner une anatomie, une physiologie, un visage,  tout ce qui est le résultat de l'expression biologique ; on ne peut cloner des expressions, une conscience, une mémoire… Le clone pourrait être une véritable trahison, c'est à dire avoir l'apparence de l'être original mais se comporter différemment, ce qui est naturellement une trahison au regard de ce désir d'immortalité et d'être toujours le même.

 
J'ai écrit un certain nombre d'essais pour essayer d'amener les gens à la réflexion. Je me suis rendu compte que leur diffusion se cantonnait à un public restreint de gens portés dans une librairie à se diriger vers des rayons d'essais, de livres de réflexion, de philosophie, de sciences.  Je n'avais pas trouvé le moyen de toucher l'opinion publique d'une manière simple. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé d'écrire un roman. Il s'appelle Sonate pour un clone. Parce que ce titre marie ce qui est à la base de tout être humain. Le clone, c'est la biologie. La Sonate, la musique, c'est l'environnement. Nous ne pourrons jamais évidemment imaginer que notre biologie puisse échapper complètement à notre environnement. C'est un roman d'anticipation de quelques années seulement, où tout est d'une probabilité et d'une vraisemblance absolue : un couple, lui est généticien, ils sont passionnés par leurs métiers et travaillent tous deux dans une équipe de recherche. Ils forment une union merveilleuse mais ils n'ont pas le temps de faire d'enfant, toujours remis au lendemain. Le destin est là et Hélène est emportée par un cancer du sein. Notre généticien Giovanni est déchiré de l'avoir vue partir sans avoir eu le temps d'avoir un enfant avec elle, sachant que par ailleurs, il sait comment faire un enfant en laboratoire. Ce n'est pas très compliqué. Il suffit de se procurer quelques cellules d'Hélène à partir de biopsies conservées dans les laboratoires, d'en extraire l'ADN. On pourra dans quelques années détacher gêne après gêne et choisir les meilleurs. Comme le fait Giovanni pour ceux d'Hélène, on pourra les accrocher correctement pour faire en sorte que l'enfant qui pourrait naître de cet assemblage de gênes soigneusement choisis soit parfait. Lorsque l'assemblage est fait, il suffit de trouver une jeune femme qui accepte moyennant finances de céder quelques ovules et de porter l'enfant ainsi conçu. Une histoire est proche de celle de mon roman, c'est celle de Pinocchio. Ce dernier, par son comportement envers Gepetto, son père, va démontrer en quelque sorte, la capacité qu'a un être vivant de retrouver sa liberté réclamée.

 

En conclusion, tous ces progrès témoignent de la permanence de l'homme. Il vous suffira de vous replonger dans la mythologie antique pour en être convaincus. La génétique ne fait que reposer les problèmes déjà abordés par la mythologie grecque.

 
Prenons l'exemple de Prométhée qui avait dérobé le feu sacré et parce qu'il le possédait, se prenait pour l'égal des dieux. Aujourd'hui, le généticien a dérobé la molécule d'ADN avec laquelle il peut transmettre la vie. Il pourrait aussi se prendre pour l'égal des dieux, le généticien étant le Prométhée des temps modernes.

Dans le mythe de Narcisse, sa beauté était telle qu'on lui avait clairement déconseillé de se regarder dans une glace sous peine de mort . Mais, un jour il a eu soif. Il s'est penché sur une étendue d'eau. En apercevant son visage, pétrifié, saisi, il est tombé et s'est noyé. Raison pour laquelle on appelle narcisses les fleurs poussant auprès des mares ou des cours d'eau,  mais qui rappelle surtout que l'amour de soi est mortel.  Pourtant, l'amour de soi au travers du clonage, c'est bien la recherche du mythe de l'immortalité.

Lorsqu'au travers du diagnostic prénatal, on cherche l'enfant conforme à ses désirs, songez à Pygmalion ! Ce sculpteur qui avait crée Galatée conformément à l'image qu'il souhaitait donner à une femme (à tel point d'ailleurs, qu'il en est tombé amoureux et qu'il a fallu l'aide d'Aphrodite pour donner la vie à Galatée de telle sorte que Pygmalion puisse épouser sa créature). C'est là diagnostic prénatal, le mythe de l'enfant parfait !

Avec la médecine prédictive et les gênes responsables de telle ou telle maladie à tel ou tel moment, vous êtes confrontés à l'histoire d'Œdipe ! Non pas Œdipe au sens du complexe, mais, Œdipe avec ce destin annoncé à Laïos par l'oracle de Delphes : "Tu auras un fils. Ce fils tuera son père et épousera sa mère". A sa naissance, Œdipe a été écarté sans connaître ses origines, mais non tué. Un jour, par hasard, rencontrant Laïos et se prenant de querelle, il le tue, se conformant ainsi à la première étape du destin. Ensuite, aux portes de Thèbes, trouvant la solution à l'énigme posée par le Sphinx, il libère la ville et on lui donne en mariage la reine, veuve de Laïos. Le mythe du destin existe depuis l'Antiquité. L'homme s'interroge toujours pour savoir s'il est génétiquement, biologiquement déterminé et ce qui lui reste de liberté.

Enfin, on pourrait très bien imaginer une femme donnant un ovule, donnant un de ses noyaux, portant elle-même cette cellule reconstituée et donnant naissance à sa propre copie : c'est la société des amazones qui existe dans l'Antiquité également, et où les hommes en définitive deviennent quantité négligeable.

 
Il est très intéressant de réinterroger la nature et la conscience de l'homme au travers des problématiques modernes. Nous n'inventons rien. Tout ce qui nous conduit aujourd'hui à nous interroger à nouveau, a déjà fait l'objet de questions, de méditations et de réflexion. Il n'en reste pas moins que ce n'est pas parce que d'autres y ont pensé avant que nous devons faire l'économie de cette réflexion aujourd'hui et avec d'autant plus d'acuité que les choses se précisent dans la faisabilité. Cela m'amène en tant que généticien, à vous dire que je suis de plus en plus convaincu que, bien que les gênes soient là pour déterminer tel ou tel caractère, l'homme ne peut se résumer à la somme de ses quelques quarante ou cinquante mille gênes, à sa seule molécule d'ADN. Car ce qui fait l'humanité de l'homme n'est pas dans sa matérialité, fût-elle génétique.

  

Jacques BAUMEL

 Nous avons apprécié avec une grande intensité cette merveilleuse causerie du Professeur Mattéi. Il nous a promenés aux frontières de la vie, aux frontières de la foi, aux frontières de l'homme. Je reconnais en lui un méditerranéen formé à Phocée, puisque constamment dans son exposé,  il a rappelé les mythes de la mythologie grecque et tout ce qui tourne autour d'une actualité saisissante aujourd'hui.

J'ai été captivé par toutes ces perspectives nouvelles qui sont en même temps extraordinaires et par certains côtés, inquiétantes, car à côté de Pinocchio, il y a le Golem, à côté des possibilités de créer ces enfants qui possèderont des qualités particulièrement importantes, il y a la manipulation raciale dont nous gardons un certain souvenir, ceux qui, en tous cas, ont plus d'un demi-siècle.

A travers cela, c'est tout le problème de la vie, du destin, de l'homme… de la possibilité pour nous d'intervenir comme des sortes de démiurges. On a parlé de Prométhée, mais imaginons le pouvoir fantastique que détiennent quelques hommes comme Jean-François Mattéi. Ce sont des créateurs. En même temps, s'ils ne sont pas dominés par un sentiment très profond d'éthique, que ne peuvent-il pas faire, comme de véritables démiurges infernaux ? Il y a là, quelque chose de passionnant et d'inquiétant.

 

DEBAT

QUESTION 1 :

Lorsque l'on n'est pas spécialiste, on ne peut qu'être impressionné par vos propos. Devant toutes ces    perspectives : "la façon traditionnelle de faire des enfants a quand même du bon" ! On peut espérer qu'elle restera un élément essentiel pour les générations futures.

A propos de ce clonage de brebis, j'ai lu que les êtres clonés auraient l'âge biologique du "donneur". Qu'en est-il ?

D'autre part, si un clonage humain était possible, comment se présenterait la situation entre cet être humain et son clone, comparée à la situation entre deux vrais jumeaux ?

  
Concernant l'âge du clone, vous avez raison de souligner le problème car on s'est rapidement aperçu que l'on court-circuitait une étape essentielle de la fabrication des spermatozoïdes et des ovules, que l'on appelle la méiose et qui est la "remise à zéro des compteurs". Effectivement, les chromosomes de l'être cloné avaient l'âge de l'être cloné additionné à l'âge de celui qui avait donné son noyau. Autrement dit, lorsque Dolly a eu trois ans, sa mère ayant six ans, ses chromosomes avaient neuf ans. Ce vieillissement qui se traduit par des modifications au niveau de l'extrémité des chromosomes que l'on appelle les télomères, est responsable quelque fois de la survenue de cancers, à un certain âge, car cette extrémité n'est plus de bonne qualité. Les biologistes sont en train de trouver les moyens de corriger cela. Je pense que même si aujourd'hui la question de l'âge se pose, elle ne se posera plus dans quelques temps, quand nous aurons trouvé les moyens biologiques de "remettre à zéro" ces chromosomes au moment du transfert.

 
La question de la différence et du rapport entre le clone et son original, au regard des rapports entre deux vrais jumeaux, est très intéressante car effectivement un clone et son être original ne sont ni plus ni moins que deux vrais jumeaux. Sauf, que ces derniers sont deux êtres identiques de même âge : on parle alors de gémellité horizontale. Alors qu'un être clonal et son être original sont deux vrais jumeaux séparés de vingt, trente, quarante ans… c'est donc une gémellité verticale. Tout peut donc les séparer dans le temps, l'expérience, les milieux culturels, l'environnement…

 
J'ai été contacté deux fois pour des demandes de clonage, le passage d'une découverte à la télévision la banalisant certainement aussi. La première fois, une femme est venue me voir en disant: "Mon mari est mort hier, est-ce qu'il est encore temps de le cloner ? ". Je lui ai répondu que d'une part, cela n'était pas faisable, même si les cellules continuent de vivre encore quelques heures après le décès. D'autre part, je lui ai demandé d'imaginer ce que cela pourrait donner si par hypothèse cela était possible. On prélèverait un ovule, une cellule encore vivante du mari, on en récupérerait un noyau. La cellule reconstituée serait transférée dans son utérus et neuf mois après elle accoucherait de son mari, sous forme d'un nouveau né, qu'il faudrait langer, allaiter, élever, avec toujours quarante années d'écart… Elle m'a répondu : "Je pensais qu'il serait comme il était" . La notion de temps n'apparaît pas dans le raisonnement des gens.

 
La deuxième fois, c'était un couple qui venait de perdre leur enfant unique dans un accident de moto, sur lequel ils avaient centré toute leur affection et qu'ils voulaient cloner...

  

QUESTION 2 :

Ce qui fait l'homme, avez-vous dit : "ce n'est pas sa matérialité". Cependant, il semble bien que lorsque deux jumeaux sont séparés dès la naissance et se retrouvent après plusieurs années, si leur différence est bien réelle, elle ne l'est pas autant que l'on pourrait le croire. Je me demande si finalement une grande partie de ce qui fait l'homme n'est pas contenu dans les gênes ?

 Bien entendu que ce qui fait en grande partie l'homme est contenu dans les gênes, comme ce qui fait l'animal. Vous avez des pur-sangs qui sont sélectionnés génétiquement pour être des chevaux de trot et galop, des chiens qui sont élevés pour leurs qualités de chasseurs ou de dénicheurs de truffes. C'est vrai, les gênes déterminent des qualités et caractéristiques. Mais, ce qui fait l'humanité de l'homme n'est pas dans sa matérialité. Quand on sait que l'homme a en commun 99 % de ses gènes avec le macaque, 80% avec la souris, que l'on peut faire fonctionner un gène humain dans un colibacille ou dans un embryon de porc, on se rend bien compte que l'on peut interchanger les gènes pour améliorer, modifier. Ce n'est pas cela qui donne, additionne ou soustrait à l'humanité.

 
Je pense, pour pousser plus loin ma comparaison, qu'il est possible de transplanter les reins, le foie, la cornée, le cœur… d'un individu sans que celui-ci soit différent de la personne qu'il ou elle était, exception faite des modifications apportées par la souffrance. L'humanité de l'homme n'est pas dans ses reins, ses poumons, sa peau… Bien sûr, si vous êtes de petit gabarit, vous ne serez jamais un bon lanceur de poids. Mais ce qui fait l'humanité de l'homme, c'est l'expression de sa liberté, d'ailleurs bien exprimée dans : "Deviens ce que     tu es".

 

QUESTION 3 :

Je voudrais revenir sur un argument développé aussi par le Professeur Jacquart. Vous avez dit que l'homme a 99 % de gènes communs avec le macaque. Mais y en aurait-il eu 99,999 % que l'argument ne vaudrait rien, car entre ces 99 et les 100 % que constituent les vrais jumeaux, il y a une différence essentielle. Il suffit de voir un enfant regarder un macaque pour s'en convaincre.

 
Je vais vous donner un autre contre exemple. Prenez les enfants-loups. Ils ont tous les gènes pour être des êtres humains et ils sont "programmés" pour cela. Parce qu'ils ont été privés de la dimension sociale qui les aide à progresser et cultiver leurs possibilités, à sept, huit ans, ils sont dans l'incapacité, même quand on les prend en charge à ce moment-là, de parler ou de s'humaniser.  Ils avaient tous les gènes communs aux êtres humains et pourtant, on peut à peine les qualifier d'êtres humains car ils nous sont véritablement étrangers quand on les rencontre.

 
D'autre part, l'humanité de l'homme n'est pas dans sa matérialité, et Dieu merci ! Car pour fréquenter et exercer dans des établissements d'handicapés profonds, si l'on pensait cela, dans ces établissements-là, on ne pourrait garder la conviction que se sont des êtres humains… ce qui ouvre la porte à toutes les dérives.

  

QUESTION 4 :

Dans certaines séries télévisées ou films fantastiques, on nous montre qu'il serait possible de reconstituer un jour des espèces disparues. Pourrait-on reconstituer un mammouth ou un dinosaure?

 
Cette hypothèse n'est pas exclue et Jurassic Park n'est pas seulement une vue de l'esprit. On a vu récemment que l'on pouvait faire porter un embryon reconstitué par une femelle d'une espèce voisine. Il n'est pas totalement exclu que, par exemple, ayant trouvé un noyau de mammouth, on puisse l'introduire dans un ovule d'éléphante et le faire porter par une éléphante. Il faut que les espèces soient voisines parce que le cytoplasme n'est pas indifférent, n'est pas inerte. Il y a dans le cytoplasme des "starter" qui permettent à l'ADN du noyau de fonctionner. Ce n'est pas une utopie absolue.

 
 

QUESTION 5 :

Quand une découverte scientifique a une application pratique, elle aura lieu inéluctablement quelle que soit la réprobation morale qui l'accompagne. On a eu de nombreux exemples dans le passé : les gaz asphyxiants, la bombe atomique… Si cette loi est correcte, le clonage humain aura lieu inéluctablement. Il se trouvera toujours un médecin fou ou un dictateur pour l'appliquer en série.

Qu'en pensez-vous ?

 
L'homme a, en effet, inventé les gaz asphyxiants et s'en est servi. Il est vrai qu'il a à sa disposition des armes de guerre biologiques diaboliques même s'il ne les a pas beaucoup utilisées. Il possède un armement nucléaire non déployé, à ma connaissance, depuis Hiroshima et Nagasaki.

 
Je crois cependant que l'instinct de survie est tel que l'homme prend conscience, confronté à la gravité des situations, des risques qu'il encourt pour lui et ses semblables.

Si on raisonne ainsi : lorsque Pasteur a découvert il y a cent ans les microbes, on pouvait imaginer que l'on allait à partir de là, créer des épidémies, faire des guerres biologiques abominables. Je crois que cela a été utilisé de manière ponctuelle, et je retiens surtout de cette découverte la mise au point des vaccins et des antibiotiques. Au final, c'est un véritable progrès pour l'homme.

 
J'observe également que dans un certain nombre de domaines et notamment le nucléaire dont vous parliez, l'homme peut faire sauter la planète, cependant, il ne l'a pas fait aujourd'hui et avec le nucléaire, on soigne des cancers, des malades. Au bout du compte, aujourd'hui, le bilan est probablement largement positif. Cela m'amène à évoquer ce que disait Louis Leprince-Ringuet au début des années quatre-vingt : "Quand l'homme a découvert le fer, il a fabriqué des couteaux. Et avec les couteaux, il s'est rendu compte qu'il pouvait couper sa viande et poignarder son voisin". Ce n'est pas parce qu'avec un couteau, on peut poignarder son voisin que l'on doit empêcher la fabrication de couteaux. On a simplement édicté des règles disant: "Il est bon de couper sa viande avec un couteau, mais il est absolument interdit de poignarder son voisin". On pourrait en dire de même pour ce qui concerne l'automobile : entre six mille et sept mille morts chaque année, même si cela est en baisse. Or, je ne crois pas que nous soyons prêts à renoncer à l'utilisation de l'automobile. Ce qui est dangereux, ce n'est pas tant la connaissance que l'utilisation que l'on en fait.

 
Naturellement et immédiatement, cela nous amène à des notions de conscience et de discernement. L'inquiétude que j'ai aujourd'hui (ce n'est pas que je sois inquiet fondamentalement sur l'avenir de l'homme, je pense que l'homme est au contraire dans une démarche qui l'élève) est que, par moments, le progrès va tellement vite qu'il perd un peu le fil. La science va plus vite que la conscience, sans paraphraser "Science sans conscience…". Ce qui me préoccupe presque davantage que la législation bioéthique, c'est que l'on s'attèle à nouveau à la formation des consciences : qu'elles soient capables de faire les bons choix. Comme vous, je suis persuadé qu'un jour ou l'autre, il y a aura un clonage humain. Je pense néanmoins que l'homme réagira, se révoltera, et que cette chose étant faite, cela ne sera pas la menace que l'on imagine (création d'armées, etc.). Cependant, l'on a d'autant plus tendance à faire confiance que l'on se sait armé pour pouvoir répondre. Je pense que le grand public et souvent même les législateurs ne sont pas suffisamment au fait des enjeux et possibilités.


L'ETHIQUE MEDICALE - Aux frontières de la Vie

         Pour évoquer les problèmes de l'éthique médicale du futur, je voudrais commencer par revenir quatre siècles en arrière et vous rappeler les propos de Francis Bacon, ce philosophe-savant londonien auquel nous devons la première réflexion sur la nature et les enjeux de la science et de la médecine moderne, telles qu'elles commençaient à voir le jour en Europe, au début du XVIIème siècle. A la fin de son ouvrage fameux, La Nouvelle Atlantide, Francis Bacon répertorie les désirs humains que la médecine du futur serait amenée à combler : "Prolonger la vie, rendre à quelques degrés la jeunesse, retarder le vieillissement, guérir des maladies réputées incurables, transformer la stature, transformer les traits, augmenter et élever le cérébral, métamorphoser un corps dans un autre, fabriquer des espèces nouvelles, transplanter une espèce dans une autre, et pour terminer, rendre les esprits joyeux et les mettre dans une bonne disposition." Quel beau programme ! Tout y est : la longévité, la fameuse DHEA, le traitement du cancer, la croissance augmentée au fil du temps, la croissance séculaire et l'utilisation de l'hormone de croissance pour donner, éventuellement un coup de pouce sur la stature, le Prozac, pour rendre les esprits joyeux et les mettre de bonne disposition, en passant par la transplantation d'organes, les organismes génétiquement modifiés ou le clonage.

        
Dans cet inventaire de la médecine scientifique du futur, il n'est donc pas uniquement question de traiter la maladie. Dès la première moitié du XVIIème siècle, que ce soit chez Francis Bacon ou René Descartes, les premiers succès de la science moderne ont immédiatement fait germer l'idée d'une médecine révolutionnaire qui, bien au-delà de la seule préservation de la santé, pourrait également permettre de lutter contre le vieillissement et - pourquoi pas - la mort. Ce n'est donc pas seulement la santé, mais également le bonheur que les pères de la science moderne ont assigné aux techniques médicales du futur. Il s'agit bien de favoriser le bien-être. D'ailleurs, la définition que l'Organisation Mondiale de la Santé donne de la santé est la suivante : "un état de complet bien-être". Ainsi, ces considérations se dessinent-elles depuis longtemps.

 
Pour poursuivre la citation de la Nouvelle Atlantide : "Le but de notre institution, c'est l'expansion de l'empire humain jusqu'à ce que nous réalisions tout ce qui est possible. Nous volerons comme des oiseaux et nous aurons des bateaux pour aller sous l'eau". Si cette prophétie s'est finalement accomplie (les avions, les sous marins...) c'est que les idées de Francis Bacon, de René Descartes, de leurs condisciples et de leurs disciples, ont progressivement pénétré la culture occidentale. Elles ont façonné l'imaginaire commun des chercheurs, des médecins, des patients et au-delà, de tous les citoyens des Etats modernes.

         Nous en sommes venus, peu à peu, à penser que tout ce qui pouvait être imaginé devait être possible, et que tout ce qui était possible devait être réalisé, que rien ne devait faire obstacle à la bonne marche du savoir tant les sciences et les techniques étaient porteuses de bien-être et de plaisir pour le plus grand nombre et que, dès lors, il devenait nécessairement conforme à l'éthique d'autoriser toutes les expériences possibles.

 
         Si nous voulons réfléchir, avec un peu de recul, sur notre époque et nous projeter dans le futur, je crois qu'il est également nécessaire de remettre cela en perspective avec ce projet grandiose, rendu célèbre par la formule de Descartes : "Nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature". Il semble, en effet, que sans que soit totalement remis en question le projet de maîtrise du vivant, de manipulation des corps ou de leur infrastructure biologique, tout cela ait subi, quelque peu, l'usure du temps, en tous les cas, sous certains aspects. Nous sommes, en quelque sorte, passés d'une modernité conquérante, dont nul ne peut nier les apports considérables pour le bien-être de l'homme - qui voudrait revenir en arrière ? - à une modernité inquiète. Je voudrais illustrer, à travers quelques exemples précis, la fragilité du lien qui semblait, hier, associer si nécessairement d'une part, le progrès et les avancées de la science et d'autre part, l'augmentation du bonheur humain. Il semble, en effet, que le lien entre le bonheur et le progrès soit plus fragile que Francis Bacon, René Descartes et d'autres l'avançaient.

  

Progrès, nouveaux risques et déshumanisation

 La première faille du progressisme se situe, me semble-t-il, dans le fait que les techniques qui, aujourd'hui, concrétisent nos connaissances scientifiques sont sources de nouvelles angoisses, contredisant du même coup le but initialement visé : toujours plus de plaisir et moins de douleur avec les nouvelles techniques.

Par exemple, évoquons le diagnostic pré-natal, dont on parle déjà depuis une vingtaine d'années. Par cela, on entend les techniques qui permettent pendant la grossesse, (soit par échographie, soit par études biologiques) d'étudier l'enfant à naître. Ce diagnostic pré-natal, en règle générale, est au service du plus grand bonheur du plus grand nombre puisqu'il sert à épargner le malheur de la naissance d'un enfant frappé d'une infection ou d'une malformation d'une particulière gravité. Tout au moins, c'est ainsi qu'il est présenté.

 
Or, mon expérience de pédiatre généticien (puisque jusqu'il y a maintenant treize mois et demi, j'étais encore à la tête d'un département de génétique avec une unité de diagnostic pré-natal) me permet de vous dire que ces techniques qui constituent par certains côtés un progrès, créent de nouvelles angoisses chez les parents, comme chez les médecins. Hier, les échographistes disaient : "Tout va bien", après avoir passé l'examen. Aujourd'hui, ils disent :  "Je ne vois rien d'anormal, mais attention, je ne peux repérer que 60 % des anomalies". Imaginez une femme qui vit la plénitude de sa grossesse, qui passe cet examen prévu et qui, tout d'un coup, se voit asséner que l'on ne voit rien mais que, après tout, il y a encore 40 % de risque que son enfant ait une malformation.

 
Les femmes commencent en majorité - d'ailleurs, on l'a vu avec les Etats Généraux de la Santé qui se sont tenus au ministère le 6 juin 2003 - à trouver que, certes, la sécurité de leur grossesse et de leur accouchement est essentielle, mais qu'il faudrait, peut-être, réserver une plus grande place à l'humanisation. Car cette démarche "rationnelle" du système de contrôle de la qualité des enfants à naître a conduit, en quelque sorte, à une dépersonnalisation et à une surmédicalisation de la grossesse. L'attention du médecin est polarisée désormais sur la technique et sur les risques. Les progrès ont conduit à transformer, peu à peu, ce qui était un événement naturel de la vie en une pathologie virtuelle par les progrès simultanés de l'obstétrique, de l'échographie et de la génétique dont on ne peut, pour autant, pas contester l'intérêt. Il est ainsi vrai qu'accompagner, désormais, une femme enceinte, cela signifie : évaluer les risques et repérer d'éventuelles anomalies ou caractéristiques génétiques de l'embryon avant qu'il ne naisse.

 
Un certain nombre de femmes et de couples, face à cette situation pourraient envisager, finalement, dans les prochaines décennies, de se tourner vers la fécondation et le diagnostic totalement extracorporel, que l'on appelle la fécondation in vitro et le diagnostic pré-implantatoire. Cette technique préventive est très simple, il suffit de prélever des ovules, de les féconder in vitro et ensuite de faire un diagnostic pré-implantatoire pour ne transférer dans l'utérus que les embryons qui ne seraient porteurs d'aucune série de mutations ou d'anomalies héréditaires. La femme pourrait ainsi vivre sa grossesse plus sereine, car bien évidemment, après, il existe aussi d'autres risques tels que la rubéole, la toxoplasmose et d'autres virus de tous ordres. Ce scénario futuriste n'est absolument pas invraisemblable dans une ou deux décennies. Nous n'avons, aujourd'hui, aucun argument qui nous permette d'exclure l'éventualité, qu'un jour, les couples penseront : "Faire un enfant, c'est endosser une grave responsabilité. Nous ne pouvons pas nous permettre de prendre le risque de livrer la grossesse au hasard, à une époque où, moyennant une fécondation in vitro, une caractérisation génétique et un tri embryonnaire, il est possible d'avoir des embryons et donc des enfants probablement "normaux" ".

 
         Dans ce cas, la technique n'a plus simplement pour but d'apporter le plus grand bonheur au plus grand nombre. Elle a, presque, pour finalité de remédier aux maux qu'elle engendre. Elle devient le moyen de dissiper les angoisses qu'elle a induites. Le diagnostic pré-natal génère, par son insuffisance, des angoisses. Le diagnostic pré-implantatoire va y répondre et on devine à quel prix. C'est le principe de la recherche du bonheur et de la fuite de la douleur qui fonde l'éthique médicale dans une logique utilitariste conduisant à vouloir créer une vie en fonction des préférences d'un tiers. Autrement dit, l'enfant n'est plus le fruit du hasard, mais est choisi en fonction de la volonté de ses parents et de leur choix suite aux résultats qui vont leur être donnés.

 
Cette perspective d'instrumentalisation de l'être humain, du fait de la montée en puissance de la problématique du risque dans l'univers de la santé, m'amène à pointer une seconde faille de ce système de pensée progressiste, en terme de progrès scientifique.

 

L'idéal utilitariste au regard de l'éthique

          En donnant pour objectif à la médecine au delà de la conservation de la santé, la réalisation d'un complet bien-être, les pionniers de la science moderne ont ouvert, en définitive, un champ qui n'a pas de limites. Ce champ ouvert et sans limites a nécessité, évidemment, de mettre en place une limite à la satisfaction des désirs individuels. Les défenseurs de l'idéal utilitariste ont induit, comme moteur de la régulation, la subordination du bonheur individuel au souci du bonheur collectif. Il était nécessaire de subordonner l'un à l'autre. Cependant, ce repère éthique est fragile. Une illustration récente, apparemment anecdotique, mais en réalité très riche d'enseignements, permet d'en prendre la mesure.

En septembre dernier, en Belgique, une méthode permettant au couple de choisir le sexe de son enfant, moyennant 6 300 euros, était lancée. Le premier enfant issu de cette technique est né, en février, dans le sud de l'Europe. Cette méthode n'est pas totalement nouvelle puisque environ 400 enfants déjà sont nés ainsi aux Etats-Unis. Cette technique a été baptisée "microsort" puisque c'est à partir d'une micro manipulation génétique que le sort sexuel de celui qui n'est pas encore né est déterminé. La sémantique "microsort" est donc : "micro" manipulation, "sort" sexuel et génétique. C'est donc désormais possible et cela va se développer.

 
Quand on pose la question du motif justifiant cette démarche aux yeux de ceux qui l'on adoptée, on s'aperçoit que la limite fixée par l'éthique utilitariste ne peut, en rien, empêcher cette programmation des caractéristiques sexuelles de l'être humain. Parce que les tenants du tri des spermatozoïdes invoquent pour fonder éthiquement leur démarche (dans le sens utilitariste), le trouble de déséquilibre familial en cas de disproportion entre le nombre de filles et le nombre de garçons. Dès lors, ce motif n'a rien d'individualiste, puisqu'il prend en compte l'accroissement du bonheur de tous les membres de la famille. Les parents qui recourent ainsi à la technique du tri de spermatozoïdes, conformément à l'idéal utilitariste, agissent de façon éthique puisqu'ils cherchent à favoriser le développement harmonieux de leurs enfants en favorisant la rencontre d'un sexe avec l'altérité de l'autre.

         Cet exemple illustre l'ambiguïté de la médecine telle qu'elle a été conçue à partir du XVIIème siècle, non pas comme une pratique au service de la santé du corps, mais comme une activité plus ambitieuse ayant pour objet, je cite à nouveau Francis Bacon : "le soulagement des misères de l'humaine condition".

 
         Est-ce que cette détermination du choix du sexe de l'enfant, qui commence à séduire notre continent change beaucoup les choses ? Finalement pas tellement, parce qu'elle ne fait que s'ajouter à la liste des enfants programmés. Prenons par exemple, "l'enfant mémoire", c'est-à-dire l'enfant conçu avec le sperme d'un homme décédé, conçu par l'épouse qui veut, naturellement, remplacer le disparu. Puisque le sperme du mari défunt est au congélateur, pourquoi ne pas concevoir cet enfant pour donner la vie qu'il n'avait pas eu le temps d'accompagner jusqu'au bout de son vivant ?

C'est "l'enfant mémoire" avec toute l'ambiguïté de l'enfant et du remplaçant, mais il y a aussi l'exemple de "l'enfant médicament". Un couple a un enfant atteint d'une maladie du sang. Pour le soigner, il faut une greffe de moelle osseuse, or ni le père, ni la mère ne sont compatibles. Nous sommes capables, désormais de sélectionner l'embryon compatible, permettant au couple de décider de concevoir un "enfant médicament". La raison à l'origine de la conception de cet enfant est donc de le programmer dans un but très précis, non pas celui de le vouloir pour ce qu'il est ou ce qu'il sera, tel qu'en lui-même, mais de le concevoir avec la mission d'être "l'enfant médicament".

C'est, d'ailleurs, l'idée qui a prévalu à la fondation d'une banque de sperme de prix Nobel ou de personnes de niveaux équivalents, aux Etats-Unis, pour permettre aux femmes qui auraient recours à ces spermatozoïdes d'espérer avoir des rejetons de meilleur niveau intellectuel ; ou bien encore, celle de ces enfants de "mamie maman", conçus bien après la ménopause. Nous détenons le record, avec cette maman de 62 ans qui est allée concevoir son enfant en Californie et a accouché, à la stupéfaction de tout le monde, dans une maternité de Fréjus. Cet enfant obéit bien à une programmation qui n'a rien du désir que l'on a généralement de mettre au monde un enfant.

 
         La loi de bioéthique que j'ai portée, en tant que parlementaire, et que je continue de porter comme ministre, interdit cela. Cependant, en l'occurrence, que faire dans le cas de cette maman qui s'est rendue en Californie ? Quand une femme, par Internet, peut prendre contact avec un médecin de San Francisco, aller là-bas, rencontrer une donneuse d'ovule, moyennant quelques dollars, revenir avec un bébé dans le ventre et accoucher à Fréjus, vous ne pouvez pas la mettre à la porte. Il faut bien qu'elle accouche. Que pouvons-nous lui reprocher après ? Aux Etats-Unis, cela se fait. Nos lois de bioéthique sont là pour réaffirmer nos repères, nos valeurs, notre culture, notre conception de la vie, cependant, si nous n'allons pas vers une approche internationale, je crains que nous ne soyons placés devant des situations invraisemblables.

 
         Car, en effet, chaque fois que nous serons placés devant de telles situations, un argument démontrant que la finalité recherchée n'avait rien d'égoïste sera trouvé. Plus encore, si les médecins et les biologistes qui se livrent à ce genre de pratiques sont prêts à concéder que le but poursuivi n'augmente pas le bonheur collectif, il leur arrive aussi d'affirmer qu'ils ne nuisent pas à l'utilité sociale et qu'il convient donc de les tolérer. D'ailleurs, y compris dans notre société, et même peut-être dans cette salle, certaines personnes pourraient parfaitement comprendre qu'un enfant soit conçu avec l'idée qu'il pourrait sauver son frère ou sa sœur aîné malade. Dès lors que l'on va vers la tolérance et la compréhension du cas individuel, on trouvera toujours l'argument favorable. Le système de pensée utilitariste ne permet donc pas de condamner les actions individuelles qui nuisent, manifestement, au seul intérêt commun.

 

 
Problèmes soulevés et principes

          Cela m'amène à un troisième et dernier exemple : montrer quels problèmes soulèvent aujourd'hui, par exemple pour la justice, les cas où il apparaît qu'en cherchant à échapper à une douleur individuelle, un patient met en péril la vie de ses semblables.

 
Prenons l'exemple très précis de l'information en génétique. A ma demande, le Comité National d'Ethique est en train de réfléchir sur cette question, qui va revêtir une importance croissante.

Un couple met au monde un enfant qui se révèle myopathe. L'enquête génétique indique que la mère est porteuse du gène de la myopathie. En expliquant au couple ce qui s'est passé, on dit naturellement à cette dame : "Madame, vous êtes porteuse du gène. Est-ce que vous avez des sœurs ou des cousines ? Car, naturellement, ce gène se transmettant génétiquement, il serait bien que vous avertissiez les femmes de votre famille qui vous sont directement apparentées." La situation étant posée, si nous raisonnons de manière   utilitariste : la rétention d'information, par cette femme, se sachant alors porteuse, mais qui ne voudrait pas le dire à ses propres sœurs et cousines serait immorale, dès lors que la douleur provoquée chez ses apparentés par la naissance d'un nouvel enfant atteint car ils n'auraient pas été prévenus est probablement supérieure ou, en tous les cas, égale à la sienne. D'un autre côté, on peut comprendre aussi le traumatisme très fort pour une personne que pourrait représenter le fait de révéler ce qui lui appartient dans le secret de son intimité biologique et de son secret médical. Autrement dit, que convient-il de privilégier ? Le respect du secret médical, en laissant cette femme assumer sa responsabilité ? ou bien aller au devant des sœurs, en leur disant d'emblée : "Votre sœur est porteuse du gène, il faudrait donc que vous fassiez l'examen de dépistage" ? Car, en définitive, si une des sœurs met au monde, à son tour, un enfant myopathe et qu'elle apprend à posteriori qu'on aurait pu la prévenir, selon toute vraisemblance, elle va naturellement porter plainte.

 
Nous assistons déjà à un cas semblable à l'hôpital Necker. Un couple a mis au monde un enfant malade et a deviné, compris et vérifié que la sœur aînée avait donné naissance à un enfant lui aussi porteur d'une maladie et rapidement décédé, qu'un diagnostic de maladie génétique avait été établi, mais que d'une part, l'information familiale n'avait pas circulé et que d'autre part, les médecins, enfermés dans le secret médical, n'avaient rien dit. Ils ont porté plainte. Dans ce cas, que faut-il faire ? qui privilégier ?

 
Selon la logique utilitariste, il faut faire une entorse aux principes de l'autonomie individuelle et du secret médical, car c'est dans l'intérêt du bonheur de la majorité des gens. Or, en avançant sur cette voie, on se rend compte que si la méthode était généralisée, nous pourrions assister à un recul du dépistage, sous le prétexte de : "Je ne vais pas faire tel dépistage, car dans l'hypothèse où je serais reconnu positif, je serais alors immédiatement transparent au regard de tous les autres." Cela n'est donc plus seulement un problème lié à la génétique, mais aussi à d'autres maladies, comme par exemple le sida. Faut-il contacter le compagnon ou la compagne d'un patient séropositif ? Si on transgresse son intimité et son secret - cela a déjà été vérifié - le dépistage, anonyme et gratuit qui permet de prendre à temps les maladies, diminue en fréquence, les gens ne voulant pas prendre le risque d'être trahis. Dans cette affaire, tout se passe comme si l'éthique ne pouvait pas se limiter à une question de calculs entre bénéfice privé et bénéfice collectif, comme s'il fallait intégrer, non pas uniquement les conséquences de ce que l'on fait mais aussi les principes qui sont à la base de ce que l'on fait.

  

         En conclusion, je pense que nous avons besoin de rester fidèles à une certaine idée de l'Homme. Celle d'un être qui a une valeur inconditionnelle, c'est-à-dire une dignité qui demande à être respectée. Pour poursuivre l'exemple précédent, il ne s'agit pas de rester dans une situation de statu quo mais de tenter de responsabiliser les protagonistes. Concernant le projet de loi de bioéthique, pour lequel j'ai essayé de trouver la formule la plus appropriée, je crois que l'information communiquée aux patients doit leur faire prendre conscience de l'importance, et je dirais même de l'obligation morale, qu'ils ont d'informer leurs apparentés.

 
         On voit donc bien que, en abordant les domaines des techniques et du progrès scientifique et médical, on finit par revenir à la notion d'obligation morale. Nous ne sommes plus du tout ici dans le cadre d'une éthique utilitariste mais dans celui d'une éthique déontologique, qui repose sur une certaine idée de l'Homme, que nous avons besoin de défendre à une époque où, précisément, les repères se brouillent. C'est la raison pour laquelle il est essentiel, comme nous l'avons fait dans la loi de bioéthique, de rappeler d'une part, les principes fondateurs et, d'autre part, que nous ne pouvons déroger à un principe essentiel que s'il s'agit d'en respecter un autre tout aussi essentiel. Par exemple, il est évidemment impossible de porter atteinte à l'intégrité du corps humain, vis à vis de quelqu'un en bonne santé et qui n'a besoin de rien. Cependant, il existe un impératif susceptible d'y conduire, c'est la mort menaçant une autre personne qui aurait besoin, par exemple, d'une transplantation d'organe immédiatement entre vivants. Le principe essentiel de respecter la personne se trouve ainsi confronté au principe tout aussi essentiel de sauver la vie de celui qui est en train de mourir.

 
En définitive, ce qui est intéressant, dans cette démarche éthique, c'est qu'il faut éviter que la pensée qui calcule ne vienne progressivement occulter la pensée qui médite.

 
Nous avons, malheureusement, au fil du temps, même avec la dérive sémantique, appris à gérer notre vie, notre angoisse ou notre mort comme on gère une entreprise, des stocks de personnel et, en d'autres lieux, des stocks d'embryons congelés. Machinalement, un langage technocratique nous conduit, par une sorte de contamination de la pensée par la technique, à une érosion totale entre ce qui est humain et ce qui ne l'est pas. Nous sommes donc, en fait, les contemporains d'une époque où les progrès en nanotechnologie, en informatique, en électronique, etc. associés à ceux de la biologie font sortir des romans de science fiction une nouvelle réalité : un homme que l'on pourrait perfectionner. Cela commence, par exemple, par l'implantation de puces électroniques pour faire marcher les paraplégiques, ou pour assister les processus vitaux de l'organisme, ou offrir à un aveugle la possibilité d'utiliser également une puce électronique lui permettant de voir ! Demain, les micros technologies pourraient, éventuellement, permettre une régénérescence à l'issue de "réparations permanentes", voire même d'améliorations du système. Tout comme les processeurs informatiques sont capables de réguler, d'améliorer ou de corriger les fautes de programmes. Il n'est pas impensable que dans les prochaines décennies - au vu de la rapidité des progrès - nous implantions en nous des microprocesseurs, des micros robots réparateurs, circulant dans notre organisme et corrigeant au passage, une cellule en phase de prolifération sur le mode cancéreux, ou un dépôt dans une coronaire, etc.

 
         J'ai commencé par Bacon, continué par Descartes, je voudrais maintenant rappeler la pensée du philosophe Habermas, qui dans son dernier ouvrage écrit : "On assiste à la fusion de la croissance organique et de la fabrication technologique". C'est-à-dire : nous. "On assiste à une technicisation de la nature humaine qui provoque une transformation de la compréhension que nous avons de nous-mêmes". Or, à partir du moment où nous changeons la compréhension que nous avons de nous-mêmes, nous voyons bien combien nous avons tendance à techniciser notre propre nature.

        
Lorsque nous avons appris que plusieurs laboratoires au monde s'engageaient dans la voie du clonage humain, chacun a bien pris conscience qu'il n'était pas possible de nous déterminer uniquement en fonction des avantages et des inconvénients du clonage. Nous voyons bien que ce n'est plus le seul calcul des plaisirs et des peines qui doit guider notre démarche mais une certaine idée de l'Homme, de sa condition et de sa destinée. Il est donc incontestable que la science et ses prolongements techniques ont favorisé notre bonheur dans des proportions considérables au cours des dernières décennies et que nous avons toujours beaucoup à attendre de leurs développements futurs.

 
         Si je pointe les failles, ce n'est pas pour remettre en cause le progrès technique, mais pour souligner que nous devons développer notre capacité à réguler ce progrès technique, afin qu'il ne trahisse pas les espoirs que nous plaçons en lui : le progrès au service de l'Homme et non pas l'Homme, instrument du progrès.

        
Je crois que cela est important parce qu'après Kant, Habermas, dans son livre Responsabilité, a clairement étendu l'impératif catégorique de Kant en disant : "Fais en sorte que ton action soit toujours compatible avec le maintien d'une vie authentiquement humaine sur terre". Je crois que ce nouvel impératif catégorique est au cœur de l'éthique du futur, sachant que cette dernière n'est pas une éthique de demain, mais une éthique d'aujourd'hui au service de demain.

  

Jacques BAUMEL

          Le Professeur Mattei nous a entraînés vers les frontières de la vie. La densité de sa pensée et les perspectives qu'il a ouvertes nous montrent combien ce problème, apparemment purement scientifique et éthique, est aussi profondément humain.

 
 

DEBAT

 Question 1 :

Premièrement, que pensez-vous du cas d'un malade branché sur un cœur artificiel, donc sur un temps réduit, alors qu'à l'étage du dessous, dans le service de cardiologie, se trouve un jeune dont l'électroencéphalogramme est totalement plat - qui est donc un candidat susceptible de fournir un cœur à transplanter - mais dont la famille n'a jamais accepté la transplantation ; et que, malgré la possibilité légale qu'avaient les médecins de prendre ce cœur, cela n'ait pas été fait et donc que les deux malades soient entre temps décédés?

 Ma deuxième question, est plus générale : ne pensez-vous pas, justement, que dans cette philosophie utilitariste dans laquelle nous sommes, cette bioéthique à laquelle nous tenons tant ne soit pas, quand même, un peu, une lutte d'arrière garde ?

 
Question 2 :

N'existe-t-il pas un grave problème d'information, car pour ceux qui ne sont pas complètement informés, il peut y avoir des espoirs extraordinaires notamment liés au clonage ? Cette voie n'est-elle pas en train de tromper un nombre considérable de personnes ? Quoi qu'il arrive, la mort est inscrite dans la vie. Ne faut-il pas modifier ou améliorer l'information dans ce domaine ?

 
Question 3 :

Etant enseignant dans ces domaines, je connais un peu ces problèmes. L'un d'entre eux réside dans : comment faire évoluer la bioéthique au cours du temps? Les lois de bioéthique votées en 1994, par exemple, sont en perpétuelle révision. Ce qui est tout à fait naturel. Cependant comment faire comprendre à la population la nécessité d'actualiser en permanence ces données ?

  

         Pour répondre au problème concernant la transplantation. Cette question est d'une extrême gravité car - vous l'avez bien compris - la loi aurait parfaitement autorisé (l'électroencéphalogramme ayant été plat et cela d'une manière répétée) à suspendre le maintien en survie artificielle et donc à prélever les organes en l'absence du refus explicite de cette personne. La loi prévoit, en effet, qu'en l'absence de refus explicite, le médecin doit s'efforcer de recueillir le témoignage - c'est le terme de la loi - de la famille. Il est vrai, pour l'avoir vécu moi-même, qu'une famille à laquelle vous annoncez, dans le même temps, que l'être cher est mort et que l'on pourrait prélever ses organes, subit une somme d'agressions psychologiques et émotionnelles difficiles à absorber et à assumer.

C'est d'autant plus difficile dans le cas que vous soulignez. En effet, j'avais pu obtenir l'accord, à priori, de la famille. Ces derniers ont demandé à voir le mort. Or, quand ils l'ont vu, ce dernier était encore sous stimulateur cardiaque. Ils se sont donc exclamés : "Mais il n'est pas mort ! Puisqu'il respire et que son cœur bat !" Ils en ont déduit que je souhaitais avoir l'autorisation de le débrancher, alors qu'il n'était pas mort, pour pouvoir prélever les organes. Du coup, ils se sont rétractés. Cette situation est l'une des plus abominables que je connaisse. C'est la raison pour laquelle je souhaite que l'on fasse des progrès considérables dans l'information des vivants sur leurs attitudes et leurs choix au regard de la transplantation d'organes.

 
Ce que vous dites est tellement vrai sur le plan de la logique du raisonnement que certains philosophes en viennent à dire : "Quand quelqu'un est mort, il n'a plus rien à dire, ni à revendiquer, ni à s'opposer. On devrait nationaliser les corps dans la mesure où il y a, effectivement, des mourants qui ont besoin de ces organes-là. On devrait pouvoir utiliser les corps de ceux qui sont morts pour sauver des vies humaines". Evidemment, cela heurte. Dans ce cas encore deux principes essentiels s'affrontent. Tout d'abord, le caractère sacré de la personne y compris au delà de la mort, d'ailleurs, on connaît maints obstacles dans certaines religions liés au respect du sacré, à celui de temps du passage, etc. L'homme est devenu probablement "Homme" dans la globalité de son acception le jour où il a commencé à enterrer ses morts, c'est-à-dire qu'il a compris qu'après la mort, il pouvait éventuellement y avoir quelque chose d'autre, dépassant ainsi la dimension strictement matérielle.

Ensuite, après le principe essentiel de respecter le mort, il en existe un autre : celui de porter secours et assistance à celui qui est en train de mourir. Je n'ai pas de réponse satisfaisante sur cette question. Je crois qu'il faut avancer au cas par cas, tout en restant humbles.

 
         Je vais répondre tout de suite à la question sur l'information. Je suis sidéré - et pourtant je côtoie depuis plus de 30 ans ces milieux - par la désinformation du grand public. Ce dernier "avale" ce qu'il voit à la télévision. Ce qui est présenté comme une exception, il le vit comme étant du quotidien.

Après la première naissance d'un bébé d'une "mamie maman" en Italie, dans les trois mois, j'ai reçu en consultation quelques femmes au motif : "Je veux faire comme l'italienne, puisque cela se fait". Il existe donc un hiatus considérable entre ce que peut être l'avancée de la connaissance médicale, expliquée au travers d'exemples exceptionnels et d'une part, soit le rejet global avant que l'on ait démontré en pratique la réalité des choses étendue à un plus grand nombre soit, d'autre part, au contraire, l'acceptation immédiate sans voir les inconvénients qui pourraient en découler. Notre opinion est trop abrupte. Elle n'est pas assez empreinte de sagesse ou de prudence, comme je crois, en l'occurrence, qu'elle devrait l'être. Cependant, nous ne sommes aidés ni par les médias, qui cherchent le sensationnel, ni par les scientifiques qui veulent toujours démontrer qu'ils ont besoin de davantage d'argent, parce qu'avec cet argent, ils avancent.

 
         Je terminerai donc par la bioéthique. Les deux questions : lutte d'arrière garde d'un côté et révision de la loi de l'autre, se recoupent.

 
Je voudrais simplement vous rappeler la définition de la bioéthique. La bioéthique n'est pas une science comme la géographie ou l'anatomie, c'est un questionnement que nous sommes amenés à aborder devant de nouvelles connaissances scientifiques ou médicales, nous plaçant devant de nouvelles situations qui soulèvent de nouvelles questions.

La bioéthique est donc nécessairement évolutive, dans la mesure où elle doit apporter des réponses à des situations nouvelles. On ne parlait pas de technique d'injection cytoplasmique intra-ovulaire en 1994, ni de clonage reproductif.

Nos références philosophiques, métaphysiques, morales, sont quant à elles, intangibles. La métaphysique ne change pas avec le progrès moléculaire et la morale reste fixée sur quelques principes qui ne changent pas non plus avec le temps : "Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas", etc. Ces principes fondent la morale et restent intangibles.

 
D'un côté, pour simplifier, se trouvent la morale, la métaphysique et la philosophie et de l'autre, l'évolution des sciences. Il faut articuler les deux par un questionnement : "Dans cette situation-là, en fonction de mes valeurs, que vais-je choisir ?". C'est à ce moment-là, d'ailleurs, que l'on voit émerger les deux types de réponses qui conduisent à bâtir une éthique individuelle. Tout d'abord, une éthique de conviction dans le choix de chacun dans sa vie, puis la construction d'une éthique de responsabilité qui dépasse la personne pour s'adresser au groupe en disant : "Je ferais cela à titre personnel, mais le groupe décide parce que c'est dans son intérêt d'agir de telle ou telle façon".

 
         La bioéthique n'a donc pas fini de nous occuper. Francis Bacon m'a permis de vous démontrer combien nos interrogations ne sont pas nouvelles et n'ont pas fini d'être renouvelées, tout simplement, parce qu'elles sont constitutives de notre nature humaine.