FORUM DU FUTUR


"L'Europe enfin réunifiée"

23ème anniversaire du Forum du Futur

Colloque du 23 septembre 2003 dans les salons de Boffrand de la Présidence du Sénat

animé par :

M. Jacques BAUMEL

M. Bronislaw GEREMEK

M. Andreas SCHOCKENHOFF

M. Jacques DELORS

M. Raymond BARRE

Mme Simone VEIL

Mme Noëlle LENOIR


Jacques BAUMEL

 Nous sommes très heureux de vous accueillir aujourd'hui pour ce XXIIIème anniversaire du Forum du Futur.

Il y a très longtemps, à l'époque de la naissance de ce Forum, l'Europe, la France et le monde étaient très différents. L'Europe était coupée en deux par le mur, l'Allemagne était divisée, la Russie régnait sur toute une partie de l'Europe de l'Est, l'ère Brejnévienne sévissait à Moscou, l'Amérique était en train d'envisager de maintenir sa supériorité par l'initiative de défense aérienne et nous, Français, essayions, avec d'autres, de construire l'Europe.

C'est la raison pour laquelle, lorsque nous avons préparé notre réunion de ce soir, nous avons choisi de parler de cette Europe, 20 ans après. Et pour ce faire, nous avons demandé à quelques uns de ses meilleurs architectes, à ceux qui ont eu la responsabilité historique de la tenir sur les fonds baptismaux et ensuite de la développer, de venir, ici, parler du futur de cette Europe.

Je suis heureux de saluer très respectueusement, Monsieur le Premier, Monsieur Raymond Barre, dont je n'oublie pas qu'il a été le responsable, représentant de la France nommé par le Général De Gaulle, dans les communautés. Je suis heureux d'accueillir aussi Jacques Delors, compte tenu de l'importance historique qu'il a eu : il est l'un des pères de cette Europe. J'ai avec lui quelques bons souvenirs puisque nous étions ensemble dans le cabinet d'un homme, resté pour nous un merveilleux ami, Jacques Chaban-Delmas. Nous avons, lui dans sa sphère et moi à côté, travaillé quelques années ensemble. Et puis, nous ne pouvions parler d'Europe sans représentant de l'Europe de l'Est : la première grande manifestation de notre Forum, au début des années 80, avait invité les principaux opposants aux régimes totalitaires de l'Est, aux premiers Etats généraux de l'Europe de l'Est, à une époque où cela était très difficile ; nous avions alors invité à Paris quelques uns des représentants de l'opposition, quelques rebelles, venus témoigner de leur volonté de défendre la démocratie et la liberté ; c'est pourquoi, je suis très heureux d'accueillir aujourd'hui, un homme pour lequel nous avons beaucoup de respect, parce qu'il représente, justement, cette "bataille pour la liberté" : Monsieur Bronislaw Geremek.

Dans cette salle du Sénat, au moment où nous allons aborder ce débat, flotte le souvenir de ce jeune homme qui s'était immolé par le feu à Prague, de ces hommes courageux qui, dans les chantiers de Gdansk, avaient lancé les premières campagnes contre le pouvoir autoritaire de Varsovie : Solidarnosc, souvenez-vous ! Je n'oublie pas la révolte des Roumains contre leur dictateur Ceausescu et sa femme. Je n'oublie pas la bataille silencieuse et courageuse de tous ces intellectuels, de ces jeunes, de ces hommes et de ces femmes qui, malgré un éloignement marqué de notre part, se battaient dans la nuit, désespérément, et qui, finalement, sont parvenus à vaincre la dictature.

         Cette réunion, nous l'avons placée sous le signe d'une Europe réunifiée, de cette Europe au sein de laquelle nous espérons, dans quelques jours, pouvoir accueillir de nouvelles grandes puissances. Le chemin est long entre les 6 membres des premières communautés et les 25 futurs membres.

Je salue l'arrivée de Sir John Holmes, ambassadeur de Grande-Bretagne, ainsi que de Monsieur Von Nordenskjöld, ambassadeur d'Allemagne. Cette dernière est représentée à cette tribune par un très jeune et très brillant député du Bundestag, Monsieur Andreas Schockenhoff. Il préside le groupe d'amitié entre la France et l'Allemagne.

Comme vous le savez, nous n'aurons d'Europe que dans le cadre d'une grande amitié entre la France et l'Allemagne. Je suis persuadé que le moteur franco-allemand permettra de développer l'Europe. Quand il a des "ratés", c'est l'Europe qui n'avance pas. Nous pensons donc qu'il est très important aujourd'hui, d'aborder ces questions, particulièrement alors que se prépare, dans des conditions difficiles, la prochaine conférence de la Commission intergouvernementale le 4 octobre prochain. Elle aura comme responsabilité d'approuver ou de discuter les principales dispositions du projet de Convention de Monsieur Valéry Giscard d'Estaing.

Enfin, j'accueille Madame Noëlle Lenoir, ministre déléguée des Affaires européennes.

 
         Nous avons choisi comme thème - à l'occasion de cet anniversaire - : les problèmes de l'Europe réunifiée, de l'Europe qui doit retrouver son unité. Il n'existe ni de "vieille", ni de "jeune" Europe, mais une Europe dans sa totalité qui a sa responsabilité particulière dans le concert des nations. Il y a l'Europe géographique, économique, financière avec l'euro, mais tout cela ne serait pas s'il n'y avait pas, également, une Europe politique, responsable d'une politique étrangère et de sécurité commune. Ce sont les points faibles qu'il nous faut renforcer pour disposer, désormais, dans la mondialisation d'un partenaire capable d'apporter une solution à nos problèmes.

  

Bronislaw GEREMEK

          Monsieur le Président, Excellences, Mesdames et Messieurs, je voudrais tout d'abord vous faire part de l'immense plaisir d'être associé à l'anniversaire du Forum du Futur et de me remémorer les Etats généraux de l'Europe. Un sentiment chaleureux émanait, pour moi, de ces Français et Françaises portant le badge de Solidarnosc. Aussi, je voudrais, avant tout, vous exprimer la gratitude de mon pays, de mon peuple, mais aussi celle des peuples des dix futurs membres de l'Union européenne, dont huit sont passés par l'expérience du régime communiste. Je voudrais, également, vous faire part de mon admiration pour le courage de l'Union européenne, et des leaders européens de prendre une telle décision après toutes les différentes expériences d'élargissements, car cette décision concerne dix pays, chacun avec son histoire et son avenir.

         Je voudrais, enfin, exprimer mes espoirs et quelques unes de mes réflexions sur la signification de cet l'élargissement.

 
         Lors du partage de l'Europe, décidé par les grandes puissances, la France était - si j'ose dire - "heureusement absente". Ce partage ne pouvait être accepté par les peuples de cette autre Europe. Ils ont eu le sentiment, pendant un certain temps, d'une sorte d'acceptation d'un état des choses, d'une indifférence du monde à l'égard des pays soumis, au regard des exigences de la paix européenne et mondiale. Dans ce décor d'indifférence, a perduré, quand même, l'idée d'un acte d'injustice, que l'Europe ne pouvait être punie continuellement. Quand le Général De Gaulle est venu en Pologne, il a su dire ce que les Polonais attendaient du grand chef et de la France. Il a parlé de l'espoir de l'Europe et de la stabilité des frontières polonaises. Je ne me réfère pas à un problème d'histoire mais à des idées politiques ; le Général De Gaulle avait compris que c'était une façon de priver les régimes, imposés à mon pays, de leur légitimité. Cette dernière s'était fondée sur la compensation des territoires repris à la Pologne. Le manque de légitimité de ce système était manifeste aussi à la lumière de l'expérience du mouvement Solidarnosc, mouvement qui, dans le cadre d'un syndicat libre et indépendant, a réuni 10 millions de polonais qui n'avaient jamais accepté ni le partage de l'Europe ni l'appartenance à un pacte qui leur était imposé. Le sentiment d'appartenance spirituelle, nationale et européenne a perduré.

 
Puis, l'année 1989 est arrivée. Je pense aux huit "pays entrants" dans l'Union européenne, qui ont partagé le même destin. Ils ont eu le courage de s'opposer aux régimes existants avec l'espoir d'avoir leur place dans l'Europe. La chute du mur de Berlin, la possibilité de la réunification de l'Allemagne, sont en partie dues à la révolte des ouvriers du chantier naval Lénine de Gdansk en 1980, qui se sont opposés au régime d'oppression et ont demandé du pain avec la liberté. En 1989, l'armée soviétique se trouvait encore sur les terres polonaises et l'Union Soviétique existait toujours, cependant, les prémisses d'un changement dans la politique étaient apparues. A la veille de la chute du mur de Berlin, est mise en évidence l'apparition d'un intérêt commun entre la Pologne et l'Allemagne, ce qui représente un acte de courage des deux côtés : du côté de la Pologne qui, pendant toute son histoire, s'est trouvée confrontée aux visées expansionnistes allemandes avec des blessures encore fraîches datant de la dernière guerre mondiale ; du côté de l'Allemagne, qui envisage une communauté d'intérêts dans un cadre naturel européen.

Le projet de l'accession de la Pologne à l'Union européenne a joué un rôle, dès le début, dans la transformation polonaise. Dans l'enceinte du mouvement Solidarnosc, le premier homme politique occidental à parler de la perspective d'entrée de la Pologne dans l'Union européenne, bien avant la transformation de l'Europe, a été l'ancien Maire de Paris, Jacques Chirac. Puis, en 1989, quand l'Europe a changé, c'est l'homme à la tête de la Commission européenne, Monsieur Jacques Delors, qui a su répondre au défi de ce changement de l'Europe. Le traité européen qu'il a proposé aux nouveaux pays, dépassait la philosophie de l'association. C'était, non pas la promesse, mais l'espoir qu'il y avait une place, pour ces nouveaux pays, dans la Communauté européenne.

 
         Pourquoi, alors, après la prise de décisions sur l'élargissement, une sorte de scepticisme, "d'élargoscepticisme" est-il apparu, révélant la crainte que l'élargissement ne soit nuisible à l'avenir de l'Europe ? On pouvait tout simplement penser, dans le cadre des politiques nationales, qu'il serait plus difficile d'obtenir la même division de moyens quand la famille serait plus grande. Il faut comprendre cela parce qu'une communauté ne peut pas être une création des élites. C'est surtout une rencontre des grandes masses sociales. Il y avait aussi la crainte que l'élargissement ne soit un obstacle à l'approfondissement, par l'Union européenne, de ses institutions, de sa philosophie d'existence. Cette crainte est également justifiée parce que l'arrivée de nouveaux pays pose de nouveaux problèmes et peut, aussi, mettre en danger l'idée même de l'unité européenne.

Cependant, quand on regarde le développement de la situation, il est possible de constater que ce partage entre plus de membres n'est pas un vrai danger, parce que l'Union européenne, comme toujours, très courageuse dans la prise de décisions, est aussi très prudente dans la réalisation de ces dernières, en particulier en ce qui concerne le volet financier. Le seuil de 1,27 % du PNB consacré à l'Union européenne n'a pas augmenté avec l'élargissement. En ce qui concerne l'approfondissement, je voudrais souligner que si nous, les pays post-communistes, avec nos histoires individuelles, nos destins, nos expériences, voulons appartenir à l'Union européenne, ce n'est pas pour retrouver une autre Société des Nations. Nous voulons une communauté forte et que l'Europe soit forte. Nous pensons qu'une Europe forte ne veut pas dire une Europe qui méconnaîtrait les différences internes, parce que les différences, c'est aussi la richesse de l'Europe. Le problème est donc de faire disparaître les différences qui génèrent des conflits et de savoir gérer toutes les autres avec cette idée d'intérêt commun, d'unité de destin. Telle est la véritable raison de notre entrée dans l'Union européenne, nous, les huit pays post-communistes.

 
Nous pouvons aussi nous réclamer de l'histoire. Souvent, l'unité européenne, la possibilité de vivre ensemble dans le cadre de l'Europe unie a été rêvée. Pour ne rappeler qu'un seul exemple, j'évoquerai les grands desseins attribués à Henri IV, accordant une certaine place aux peuples des pays d'Europe centrale ; la Pologne se trouvait parmi les grands de la future Europe et Cracovie parmi les capitales. Ces rêves, du XIVème siècle au XXème siècle, ont enraciné l'espérance que l'Europe pourrait être le cadre, non pas de guerres mais d'une paix stable.

Cet élargissement détruit, en quelque sorte, la logique d'une histoire européenne, marquée par Yalta et ses fruits, par les dualismes : monde urbain, monde rural, monde paysan et nobiliaire, monde bourgeois et capitaliste. Cet élargissement est un acte de courage aussi parce qu'il s'oppose à cette logique de la grande et de la longue histoire et cela aura des conséquences.

 
Les dix pays qui entrent dans l'Union européenne représentent, en moyenne,  40 % de prospérité moyenne de l'Union européenne, sur la mesure du produit domestique brut par tête d'habitants. C'est donc un défi difficile et dramatique qui est le résultat, aussi bien de cette courte histoire du XXème siècle que de ces longues tendances de l'histoire européenne.

Que nous faut-il donc ? Nous avons besoin de deux choses dans nos pays : premièrement, d'un taux de croissance qui serait le double du vôtre et, deuxièmement, d'espoir. Ce dernier est un produit très déficitaire dans le processus de transformation. Pour que ces deux points se réalisent, il faudrait qu'il y ait, de la part de l'Union européenne, une stratégie de longue haleine, plutôt qu'une réponse ponctuelle. De même, il faudrait mener des actions pour convaincre les sociétés civiles que l'élargissement est un grand moment pour l'Europe. De notre côté, il faudrait qu'un sentiment réaliste prévale et que la prise de conscience de notre avenir se trouve entre nos mains car, aucune aide extérieure ne peut changer une certaine réalité héritée de l'histoire. Un lourd travail doit être entamé.

L'élargissement est un grand moment de l'histoire européenne, tout en représentant l'un des plus grands défis, devant lesquels l'Europe se trouve. Cependant, l'Union européenne s'est toujours, au cours de son histoire, renforcée face aux défis et aux crises. Je suis persuadé que, de ce défi, l'Union européenne sortira renforcée. Et, je voudrais également vous rassurer sur notre volonté pleine et entière d'entrer dans l'Union européenne, certes, avec nos qualités et nos défauts, mais surtout avec notre volonté de vivre ensemble, notre sentiment d'une identité profonde politique, culturelle et spirituelle. Nous nous joignons, non pas seulement à un corps politique, mais à une communauté qui, était économique, deviendra culturelle et, nécessairement, devra être politique.

  

Jacques BAUMEL

 Au milieu de tous les troubles, guerres et invasions du XVIIème siècle et du XVIIIème, connus par la Pologne, j'aimerais rappeler une expression polonaise qui entre directement dans nos cœurs : "Dieu est trop haut et la France trop loin...".

  

Andreas SCHOCKENHOFF

          L'Allemagne, ayant été pendant deux siècles : cause, déclencheur et victime de guerres sanglantes en Europe, se trouve, pour la première fois dans son histoire, entourée par des alliés et des partenaires. Le grand élargissement de l'Union européenne est, en effet, une construction de paix séculaire. Après la réunification de l'Allemagne, si l'Europe est enfin réunifiée, elle est loin d'être achevée.

         Je vais me limiter à trois remarques.

 
         Les Etats-nations ne sont plus en mesure d'exercer leurs fonctions fondamentales en Europe. C'est pourquoi le marché et la monnaie unique sont une nécessité et, malgré les malaises conjoncturaux, aussi un succès énorme ; tout comme un espace de droit est aussi une nécessité et la Constitution européenne une étape décisive. Pour former, à partir de tous ces éléments, une architecture durable, il est indispensable que soit créée une véritable union politique. Si l'Europe n'est pas dotée des institutions et instruments de politique étrangère, de sécurité et de défense, elle sera l'objet et non l'acteur, de la politique internationale.

Voulons-nous un monde multipolaire sans que l'Europe ne constitue l'un des pôles ? La prédominance unilatérale des Etats-Unis n'est pas le résultat de la puissance américaine, mais celui de l'impuissance des Etats nations européens et de la faiblesse de l'Union européenne. La politique étrangère et de sécurité commune reste limitée à la gestion de crises régionales. Les Etats membres continuent à mener des actions inspirées par des considérations nationales et tactiques.

Le grand élargissement risque d'affaiblir encore davantage la capacité d'action de l'Union européenne. Le principal chantier de l'intégration est donc l'intégration des instruments diplomatiques et des capacités militaires des Etats membres, en vue de réaliser, en ce domaine enfin, cette union sans cesse plus étroite qui est l'objectif fixé par les traités de Rome.

L'Union européenne a besoin d'un concept stratégique global qui définisse ses relations avec les principales puissances, en premier lieu les Etats-Unis, la Russie, le Proche et le Moyen-Orient, tout comme notre approche sur les problèmes Nord / Sud, notre analyse des menaces globales, etc. L'Union européenne a besoin d'un ministre européen des Affaires étrangères capable de donner le maximum de cohérence à nos actions. Dans les organisations internationales, l'Union doit adopter des positions uniques. Il est évident qu'une telle intégration est un objectif ambitieux et un processus difficile. Aujourd'hui, certains Etats membres ne veulent, ou ne peuvent, s'engager dans cette voie, c'est pourquoi un groupe restreint doit anticiper l'union politique et se doter, progressivement, d'une diplomatie unique et d'une défense unique.

 
L'Union européenne est politiquement inachevée, elle l'est aussi, et c'est ma deuxième remarque, territorialement. La réunification pose la question des frontières de l'Europe. Le prochain élargissement se fera en direction de la Roumanie et de la Bulgarie. Les Etats des Balkans ont besoin d'une perspective d'intégration dans l'Union européenne. Moscou et Saint Petersbourg sont des villes européennes. La Russie, dans toute son étendue, n'est pas un pays européen. Istanbul est une ville européenne, la Turquie, n'est pas un pays européen... Accorder à la Turquie le statut de candidat, sans concevoir une politique d'adhésion, était une décision tactique. Personne ne sait si la Turquie sera un jour membre de l'Union européenne mais, dans un avenir prévisible, ce pays, d'aujourd'hui 70 millions d'habitants et demain 100 millions, surchargerait les politiques et les instruments de l'Union européenne. Inversement, l'adaptation des politiques de l'Union européenne menacerait de déstabiliser la société turque. La Turquie est un partenaire stratégique de l'Europe avec lequel, il nous faut développer une relation privilégiée. Mais, si j'ai bien compris Jean Monnet, l'Europe se construit à travers des projets très concrets. Le débat sur la finalité de la relation Europe / Turquie, nous détourne de ce projet, par exemple, dans les domaines de la sécurité et de la défense, de la recherche, de l'environnement, etc. Traitons l'héritier de l'Empire Ottoman avec plus de respect, en lui offrant une perspective réaliste et concrète.

Permettez-moi, dans ce contexte, de dire un mot sur l'identité européenne. L'Union européenne n'est pas un "club chrétien". Les Européens partagent une histoire, des valeurs humaines, culturelles, philosophiques et aussi religieuses, une tradition de droit, une conception de l'individu, de la société et de l'Etat, mais l'identité, c'est aussi la façon dont les citoyens se définissent eux-mêmes. Je ne suis pas persuadé que nos débats sur l'avenir de l'Europe soient toujours des épiphanies d'une conscience européenne. Si je dis aux gens de ma circonscription : "citoyens de l'Europe ! Nous allons avoir une frontière avec la Syrie, l'Irak, l'Iran, l'Azerbaïdjan", ils me répondent : "ce n'est pas notre Europe". L'union politique est une longue et pénible démarche et il ne faut pas perdre les citoyens en route.

 
Ma troisième remarque porte sur l'augmentation prochaine du nombre des Etats membres de 15 à 25. Cela modifie incontestablement le rôle traditionnel de l'Allemagne et de la France dans l'Union européenne. Nous demeurons cependant bien plus que 2 Etats sur 25 en raison du poids démographique, économique et politique, mais surtout à la mesure de notre volonté de faire avancer l'intégration politique de l'Union européenne. Dans une union plus hétérogène, la capacité à transcender les intérêts nationaux, comme nous en avons l'habitude ensemble, devient capitale. En tant que fondateurs, nous n'avons pas seulement la légitimité, mais aussi le devoir de perpétuer un projet communautaire politique qui aille bien au-delà du marché unique.

Nous pouvons nous interroger sur la méthode d'initiative franco-allemande. La déclaration sur l'Irak, à l'occasion du 40ème anniversaire du traité de l'Elysée, a suscité, une fois de plus, le reproche du Directoire, peut-être provoqué par la maladresse de certains responsables politiques français et allemands, mais surtout américains. D'une part, la France et l'Allemagne doivent redevenir le laboratoire d'anticipation d'initiative européenne, d'autre part, elles doivent éviter de placer d'autres, surtout les "petits" et futurs membres, devant un fait accompli. Nous ne sommes pas des satellites des Etats-Unis, nous sommes leurs alliés. Choisir entre l'OTAN et l'Europe de la défense est un dilemme intolérable pour les pays qui ont connu la domination soviétique. Il faut donc éviter que l'alliance franco-allemande soit perçue comme anti-américaine et sans contenu militaire.

Pour les peuples européens, la réunification de l'Europe n'est pas une expérience historique simultanée et l'absence de simultanéité risque toujours d'évoquer des sensibilités et des malentendus. C'était le cas pour Schengen, pour la monnaie unique et il en sera de même pour une intégration des instruments de politique étrangère, pour une harmonisation fiscale et tous les futurs projets de l'union politique. L'Europe réunifiée est plus vaste et plus diverse.

Pour la France et l'Allemagne, il sera toujours difficile de faire avancer l'intégration européenne tout en respectant "l'état d'âme" des autres. Plusieurs modèles ont été proposés : cercles concentriques, "Europe puissance", noyau dur, avant-garde, groupe pionnier, etc. Ils peuvent tous fonctionner, à deux conditions : la première, il n'y a pas d'intégration politique anticipée sans que l'Allemagne et la France en fassent partie toutes les deux et la deuxième, il n'y a pas d'intégration politique anticipée sans qu'elle ne reste ouverte pour tous les autres Etats membres actuels et futurs. L'Europe est inachevée, le processus d'union reste une tâche fascinante en continuant le débat sur "la meilleure Europe des Europes possibles". Il ne faut pas oublier de cultiver notre jardin.

  

Jacques BAUMEL

          Avant de passer la parole à Monsieur Jacques Delors, l'un des grands constructeurs de l'Europe, je voudrais saluer la présence de Madame Hélène Carrère d'Encausse, Madame Hélène Ahrweiler, l'Ambassadeur Froment-Meurice, Monsieur René Rémond, Monsieur Patrick Ollier, Monsieur Colin Cameron, Madame Hélène De Rochefort et de l'Amiral Bétermier, tous membres ou proches du Conseil d'Administration et, parfois même, membres fondateurs du Forum du Futur.

         De nombreux ambassadeurs nous font également l'honneur de leur présence et je les en remercie, sans oublier le Sénateur André Bettencourt, et le Président de France-Amériques, Monsieur l'Ambassadeur Jean-René Bernard.

Enfin, je voudrais également évoquer les noms de ceux que nous n'avons plus parmi nous. Tout d'abord, quelqu'un qui a joué un rôle considérable dans notre entreprise et a mérité toute notre admiration : l'Ambassadeur Soutou, disparu il y a quelques semaines, avec lui, Monsieur Domenach, un grand intellectuel qui a également participé, dès le départ, à nos travaux. Enfin, je ne voudrais pas oublier Monsieur Maurice Schuman qui a fait partie de notre équipe et un homme que nous regrettons beaucoup pour la pensée française, Monsieur Raymond Aron.

  

Jacques DELORS

          Le Forum du Futur fête son anniversaire à un moment où les peuples s'apprêtent, après y avoir réfléchi - je l'espère - à ratifier ou non, un nouveau projet de traité qui, pour certains, devrait être une constitution. Comme l'a indiqué, Monsieur Baumel, le 4 octobre va commencer une conférence des gouvernements. Ceux qui sont très au courant des questions européennes se demandent si cette conférence va accepter le projet de constitution tel qu'il a été établi par la Convention, présidée par Monsieur Giscard d'Estaing, ou bien si on va commencer à "détricoter", comme on dit, le sujet. C'est actuellement "la" grande source de préoccupations.

         Pour moi, ce qui est important, c'est la méthode selon laquelle l'Europe peut travailler. Je crois qu'à force de s'intéresser au design de la voiture, on oublie un peu trop de regarder sous le capot comment fonctionne le moteur.

         Avant d'aborder cette question, je voudrais commencer par un sujet qui ne peut ne pas être traité en France : l'attitude des Français à l'égard de l'élargissement. Lorsqu'il a été question de l'entrée de l'Espagne et du Portugal, les partisans de cet élargissement étaient, à l'époque, minoritaires en France ; les craintes étaient plutôt économiques. Je ne suis pas sûr, encore, qu'un effort de pédagogie ait été fait auprès des Français, pour leur expliquer que l'élargissement, c'est un grand bonheur. On peut avoir quelques doutes sur le fonctionnement de l'Union à 25, mais déjà à 15 ce n'est pas brillant, et ce sont les mêmes problèmes à 15 ou à 25. Pourquoi le cacher ? Certains peuvent avoir des craintes irrationnelles. Je crois qu'il faut tout d'abord "désarmer", parce que nous sommes en France et que les épidermes ont été rougis par des polémiques entre les uns et les autres. Il faut, en fait, je crois, rappeler pourquoi c'est un bonheur.

         Est-ce une coïncidence ? Nous avons appris, ce matin, que les bouts de bois sur lesquels les travailleurs de Gdansk avaient indiqué leurs aspirations et leurs critiques figureraient, désormais, dans la mémoire du monde, à côté d'autres documents. A cette occasion, Bronislaw Geremek a dit - ce en quoi je crois beaucoup - que c'est là que l'on a commencé à enlever les pierres du mur de Berlin. Il a donc fallu une lutte constante et longue pour finalement aboutir à cela. Nous devons donc convaincre les Français que cette unification de l'Europe - je n'ose pas dire "réunification" - est un bonheur et que, contrairement à ce que croient certains, la corbeille de mariage n'est pas remplie que d'épines. Bien sûr, il y a des difficultés mais rappelons-nous l'angoisse de ces "petits" pays, parfois ignorés ou même stigmatisés en France, qui ont toujours été les jouets des "grandes" puissances ou des traités. Au moment où ils accèdent à l'indépendance, qu'ils se libèrent du joug communiste, on leur demande en même temps de fonder ou de refonder la démocratie, d'avoir une économie ouverte et de s'adapter à la mondialisation. Alors qu'ils ressentent une fierté nationale, on leur demande de partager leur souveraineté avec nous, de faire des concessions. Ce n'est pas simple. D'ailleurs, puisque nous n'avons pas commencé par leur ouvrir les bras politiquement, il était inévitable que ces négociations, qui ont duré plusieurs années, soient agaçantes pour les uns et les autres et n'aient rien de stimulant. Cependant, il faut l'affirmer, c'est un grand bonheur que cette Europe puisse s'unifier.

 
Les difficultés sont économiques. M. Geremek a souligné que le niveau de vie moyen se situait à 40 % du nôtre, cependant, je vous rappelle les progrès réalisés par la Grèce, le Portugal, l'Irlande et l'Espagne depuis qu'ils ont adhéré. Pour eux, c'est donc vraiment un moyen d'être aspiré par le haut. Ils ont de grandes difficultés pour trouver leur place dans la division internationale du travail et ont, tout de suite, pris les mauvaises habitudes des 15, comme nous en avons déjà eu un aperçu au moment de la conférence intergouvernementale. Parfois même, je suis un peu troublé quand je vais dans ces pays et que les responsables me disent : "Monsieur Jacques Delors, il ne faut pas vous énerver comme cela. La politique, c'est l'Alliance atlantique, vous, vous êtes l'économie". Nous, Européens, n'aimons pas du tout ce genre de réflexion. Cependant, nous avons donné des verges pour nous faire fouetter, puisque nous pouvions très bien, après 1989, ouvrir les bras politiquement en sachant qu'économiquement cela demanderait du temps puisque, nous-mêmes Français, avons du mal à nous adapter au marché unique, comme le montrent les épisodes récents.

 
         Il faut vraiment démontrer aux Français que c'est un bonheur qui correspond à ce que les pères de l'Europe ont fait, c'est-à-dire la mémoire du passé et la liaison avec une vision. Cette dernière doit, en France comme ailleurs, transcender nos difficultés actuelles.

 
         Il existe également un autre sujet d'incompréhensions que M. Schockenhoff a évoqué. Si l'on tient compte des difficultés que nous avons eu à 15 pour mettre en œuvre les objectifs du traité de Maastricht et, notamment, nos divergences en matière de politique étrangère et de défense, est-il vraiment raisonnable de parler, à tous ces peuples, de politique étrangère unique d'ici 2020 ? Je crois qu'il faut donner à cette Europe des objectifs raisonnables car ce n'est pas une question d'institutions, ni de traités. J'en vois trois pour ma part.

 
         Tout d'abord, et ceci est conforme à la vocation de l'Europe depuis le début, créer une zone de paix et de sécurité. Croyez bien que, lorsque nous allons accueillir les pays de l'ex-Yougoslavie, il y aura encore beaucoup de problèmes à l'intérieur de l'Europe. Ces zones de paix et de sécurité sont fondées sur ce qu'a évoqué M. Geremek tout à l'heure, c'est-à-dire la compréhension mutuelle entre les peuples. Cette dernière se nourrit des échanges, non seulement économiques, mais aussi culturels, de voisinage, etc., de la confiance qui naît peu à peu. Même dans les moments difficiles entre les 10 ou les 12, les chefs d'Etats sont toujours devenus "raisonnables" car ils ont quand même, entre eux, un minium de confiance. C'est ce minimum de confiance qu'il faut construire patiemment dans la grande Europe.

 
         Deuxième objectif raisonnable : un cadre commun pour le développement économique et social. De ce point de vue, les discussions âpres ne vont pas manquer à propos des perspectives budgétaires de l'Union européenne. J'aimerais exprimer une mise en garde qui n'est pas celle d'un "ancien combattant". L'Acte Unique, un peu oublié aujourd'hui, a fondé l'espace économique et même social européen sur la base de trois principes : la compétition qui stimule, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit. Si, demain, nous devions oublier de mettre en œuvre ces trois principes à l'intérieur de la grande Europe, il y aurait alors beaucoup de déceptions et de difficultés à attendre. Il faut donc s'inquiéter de tous ceux qui pensent que nous pouvons construire l'Europe, uniquement à partir d'un grand marché et de l'aspiration à une politique étrangère commune.

 
         Enfin, troisième élément, sans doute le plus important : un espace de valeurs partagées. J'ai déjà parlé de la compréhension mutuelle entre les peuples, de la confiance développée et des valeurs partagées. Cela ne veut pas dire l'uniformisation mais la diversité acceptée. D'ailleurs, s'il est possible de caractériser philosophiquement le modèle de société européen, les applications sont différentes selon les pays. La cogestion allemande n'est pas le système suédois ni l'expérience actuelle anglaise de "la troisième voie". Malgré cela, il y a derrière, quelques principes communs, quelques éléments fondamentaux sur la conception de la société et de l'individu, qui sont proprement européens.

 
         Voilà trois objectifs. Certains pourraient me dire : "Vous voulez écarter les nouveaux pays de la politique étrangère commune". Je répondrais : "Que ceux qui sont déjà en Europe montrent qu'ils sont capables de faire une politique étrangère commune et après, on verra". Quand nous avons préparé le traité de Maastricht - ce n'est pas une indiscrétion - le Ministre allemand, dans l'enthousiasme même du discours actuel de Monsieur Schockenhoff, avait dit : "Il faut une défense et une politique étrangère communes". Sur les 12 pays présents, 4 avaient répondu : "Nous ne comprenons pas, la défense commune, c'est l'Alliance atlantique".  Cela n'a pas bougé depuis, peut-être ne devions nous pas essayer de mettre "la charrue avant les bœufs". Personne n'est écarté des efforts qui seront faits pour mener les actions communes de politique étrangère, pour établir un noyau de défense, etc. Je crois, quand même, qu'à moins qu'il ne faille mener les peuples avec des songes et des rêves, il est important d'expliquer que l'Europe est un long chemin, parsemé de difficultés, de doutes, d'obstacles et parfois de quelques passages rayonnants entre des buissons et des oiseaux, mais ce n'est pas toujours le cas.

 
         Enfin, ma dernière remarque concerne la méthode, car nous ne pouvons pas promouvoir de nouvelles institutions sans expliquer le projet et la méthode. Sur cette dernière, je voudrais rappeler, et la Convention, qui a d'ailleurs été un succès en soi, l'a bien souligné à nouveau, que cette Europe était fondée sur l'union des peuples et des Etats et qu'il y en avait, d'ailleurs, une traduction institutionnelle. Cependant, dans cet équilibre, il ne faut pas que la méthode communautaire, celle qui a permis d'avancer, soit affaiblie, et ce pour une raison simple, non pas par une coïncidence entre les résultats et la méthode communautaire, mais parce que lorsque nous serons 25, il faudra des institutions qui pensent tous les jours à l'Europe. Cela ne peut être le cas des chefs d'Etats et de gouvernements. Il faut donc revenir au système du triangle institutionnel et le respecter pour ce qu'il est. Cela ne veut pas dire qu'il faille augmenter les pouvoirs de la Commission européenne, au contraire, il faudrait lui demander de faire moins de livres blancs, de livres verts et de "propositions". Cela serait beaucoup mieux pour la transparence et la simplicité. Cependant, il faut que la Commission européenne, en liaison avec le Conseil des ministres, veille sur ceux qui font marcher l'Europe, qu'elle contrôle le contrat de mariage et propose au Conseil européen, encombré par 25 affaires, des grandes options simples. Le Conseil européen, lorsqu'il part sur la base de grandes options simples, arrive toujours à faire progresser l'Europe et à résoudre les crises. La méthode communautaire est donc importante. Je crois que cela est trop souvent oublié parce que les effets d'annonces d'un Conseil européen sont toujours plaisants. Je demande à ceux qui vont au Conseil européen de se rappeler ce qu'est devenu le G7 ou le G8 : 3000 journalistes peut-être, mais guère de résultats. De plus, ces chefs d'Etats peuvent se rencontrer ailleurs que dans le G8 ou le Conseil européen. Ils ont beaucoup de contact bilatéraux.

 
         Il va falloir aussi employer la différenciation. L'Europe n'a jamais avancé sans elle. Pourquoi certains pays ont-ils pu adhérer à l'Europe des Six ? Parce qu'ils ont eu des périodes de transition de six ou de dix ans. Pourquoi le traité de Maastricht a-t-il pu être adopté ? Parce que nous avons accepté que les Anglais et les Danois n'appliquent pas toutes les dispositions : celles sur l'union économique et monétaire et, pendant quelques années, le protocole social. Ils ont accepté, à 12, que ce traité soit ainsi, mais ils ont obtenu ce que l'on appelle des clauses "d'opting out". Enfin, je vous pose la question : s'il avait fallu attendre que les Quinze soient d'accord pour mettre en œuvre l'euro, où en serait-il aujourd'hui ? Par conséquent, la différenciation ce n'est pas l'Europe à deux vitesses ou une sorte de concept de supériorité du tandem franco-allemand, c'est une nécessité qui permet à certains pays de redonner du dynamisme à l'ensemble et de dire aux autres : "Quand vous le pouvez et quand vous le voulez, vous pouvez nous rejoindre". Si l'on n'accepte pas cela, par peur d'accusations sur une Europe à deux vitesses, je pense que nous n'avancerons pas, ni dans la politique étrangère, ni dans la défense, ni même dans l'espace judiciaire européen, indépendamment des problèmes d'immigration.

  

Jacques BAUMEL

          Monsieur Jacques Delors, votre esprit a toujours l'acuité, l'intelligence et l'extraordinaire vélocité intellectuelle qui m'avaient frappées quand nous étions ensemble à Matignon, avec une dimension et une profondeur de vue exceptionnelles.

  

Raymond BARRE

          Il est très difficile de trouver le ton juste pour traiter de la période dans laquelle nous vivons et pour examiner l'avenir de l'unité européenne au lendemain de l'élargissement. Cela ne veut pas dire que l'on ne doive pas se réjouir de ce qui se passe, de l'entrée de nouveaux pays dans l'Union européenne et de la satisfaction que la plupart des candidats montrent à y entrer. La réalisation de l'élargissement permet de tenir un engagement, à l'égard des pays du Centre et de l'Est de l'Europe qui se trouvaient sous domination soviétique. Nous leur avons trop souvent raconté, alors qu'ils étaient prisonniers, que l'Europe les attendaient, pour ne pas les recevoir avec joie au moment où ils ont retrouvé leur liberté. Mais la satisfaction ne doit pas se traduire par une méconnaissance des difficultés auxquelles nous aurons à faire face et je voudrais limiter mon propos à deux thèmes : en premier lieu, si nous nous réjouissons de l'élargissement, il faut nous attendre à de grandes difficultés ; en second lieu, je crois que nous devons conserver l'espoir.

 
         Nous devons nous attendre à des difficultés, pourquoi ? D'abord, parce que cette union élargie sera profondément hétérogène à des points de vue divers. Il n'y a qu'un point, je crois, qui créé une union entre tous ces peuples qui feront partie de l'Union européenne, et M. Geremek l'a dit, c'est une communauté de valeurs, une culture européenne, au sens large du terme, prenant en compte le fait que chacun de nos pays est fier de sa culture. La diversité culturelle va être un facteur d'enrichissement pour l'Union européenne. Je me trouve, en disant cela, loin de la thèse de l'exception.

 
Je voudrais également souligner le fait qu'à côté de l'hétérogénéité, il existe une disparité des situations économiques et politiques dans les divers pays. Je ne parle pas simplement de différences de tailles. Je ne crois pas que la taille soit un objectif fondamental. Je connais de tous "petits pays" qui ont eu dans l'Union européenne une grande influence, plus encore, peut-être, que certains "grands pays". Je crois, quand même, qu'il faut tenir compte du fait que cette union connaît des disparités et qu'il faudra, par conséquent, chercher à les atténuer et, si possible, à les résoudre.

 
         En troisième lieu, cette Union européenne est dominée, à l'heure actuelle, par des considérations d'ordre économique plus que politique. Nous avons créé un grand marché des biens, des services et des capitaux, des politiques communes, etc., mais tout ceci se concentre dans le domaine économique. Même si l'économique est le plus souvent politique, la réussite de tout ce qui a été entrepris a été possible car il y avait une volonté politique. Je dirais que la volonté politique n'a pas encore franchi le pas, qu'elle s'exerce dans tout ce qui concerne nos intérêts conjoints, qu'elle ne se manifeste pas suffisamment dans la définition d'une stratégie commune de la part de tous les pays européens. C'est, me semble-t-il, très important. Les difficultés naîtront du fait que nous n'avons pas réussi à surmonter les rapports tendus sur le plan politique entre l'Union européenne et les Etats-Unis.

J'ai vécu tout cela, notamment dans le domaine monétaire. Je me souviens de la réaction des Américains, en 1969, lorsque nous avons commencé à évoquer l'idée d'une union monétaire européenne, sans parler encore de monnaie unique. Puis, j'ai vu ensuite l'opposition américaine se manifester, de façon constante. L'explication était que l'entreprise était "folle, irréaliste et irrationnelle" et que nous ne parviendrions jamais à un résultat ; il aura fallu 30 ans : 1969 - 1999. Je crois que, dans un grand nombre de problèmes tenant à la politique extérieure, il faut "patience et longueur de temps" parce que les intérêts sont très anciens, les préoccupations diverses. Nous pouvons, nous, qui n'avons pas connu ce que nos amis d'Europe centrale et orientale ont connu, discuter du problème de l'OTAN, de l'Alliance, de l'intégration, etc. Nous ne remettrons jamais en cause cette alliance, même si nous pouvons admettre que des changements sont nécessaires. Les pays d'Europe de l'Est, M. Geremek l'a répété, sont avant tout soucieux de ne pas retomber dans la situation dans laquelle ils se trouvaient. Or, nous Européens, sommes incapables de garantir leur sécurité. Le seul pays en mesure de le faire, ce sont les Etats-Unis. Alors, ne leur faisons pas griefs d'être prudents en ce qui concerne tout ce qui pourrait rafraîchir leurs relations avec les Etats-Unis.

 
"Patience et longueur de temps" parce que je crois que les choses avancent insensiblement et j'en arrive à mon point sur l'espoir. Après ce que je vous ai dit, nous pouvons envisager des décennies claudicantes. Il faut toujours, et c'est une vieille formule de la Commission, "consolider l'acquis". Nous aurons une tâche considérable pour maintenir ce qui existe à l'heure actuelle. Il faudra que les pays fondateurs ou les pays les plus anciens fassent preuve de compréhension à l'égard des nouveaux membres, mais aussi que les nouveaux membres disciplinent leurs appétits, car ce n'est pas simplement en discutant sur les fonds structurels que l'on va progresser.

D'autres problèmes surgiront. Si la Constitution émerge de la conférence intergouvernementale sans modifications trop profondes, un Président sera donné à l'Union européenne. Il faudra que ce dernier se positionne vis à vis des chefs d'Etats et de gouvernements, qu'ils s'agissent des "grands" ou des "petits" Etats. C'est un point fondamental car je ne vois pas comment, tels que je les connais, les chefs d'Etats et de gouvernements admettraient volontiers d'être sous la coupe d'un président européen. Il faudra donc qu'une relation de compréhension s'établisse et que la bonne volonté se manifeste de part et d'autre.

Autre grand problème, auquel M. Delors a fait référence : celui du rôle de la Commission. Cette dernière ne sera jamais le gouvernement de l'Europe ; il faut faire comprendre cela aux membres d'une commission nouvelle, toujours saisis de la volonté de se comporter comme des membres de gouvernement. C'est une institution sui generis et Jean Monnet me disait toujours que c'était l'institution qu'il avait été le plus fier d'avoir créée, parce qu'elle établissait une différence entre les organisations internationales, telles qu'elles existent, et la Communauté ou l'Union européenne. Elle offrait la possibilité de préparer et de prendre des décisions. Qui est gardienne du traité ? La Commission. Cela sera nécessaire car tous les engagements pris par les Etats membres ne sont pas des engagements à l'égard de la Commission, mais les uns à l'égard des autres et qu'ils violent, allègrement, les uns à l'égard des autres. La Commission est là pour assurer la sauvegarde et le respect du traité, mais aussi pour faire des propositions relatives aux intérêts futurs des pays membres de l'Union. Enfin, la Commission est là, outre sa faculté de propositions, pour servir de "go between". Des problèmes difficiles, concernant la vie de la communauté, se sont posés à maintes reprises et la Commission s'est entremise discrètement. J'ai en mémoire, notamment, l'un d'entre eux : la Commission a avancé une proposition, mais, persuadée que les Etats la rejetteraient, elle a demandé à un "petit Etat" de la prendre à sa charge. Le Luxembourg a joué, à ce moment-là, un rôle considérable. Ce rôle de la Commission - on ne le souligne pas suffisamment - est essentiel.

Tel est, en quelques mots, le positionnement de la Commission vis à vis du Conseil européen et d'un grand absent, le Conseil des ministres. Je n'ai jamais compris comment le Conseil européen avait pu dégénérer en cette espèce de grande festivité durant laquelle des communiqués illisibles, faits par les représentants des diplomaties respectives, sont adoptés. Résultat, les chefs d'Etats et de gouvernements ne discutent plus de questions sérieuses. Il faut laisser au Conseil sa responsabilité ultime et éminente et redonner au Conseil des ministres le rôle qui doit être le sien. J'ai connu ce triangle dont parlait M. Delors. A l'époque, il n'y avait pas de Conseil des Affaires générales, avec un seul ministre des Affaires étrangères absent, ils étaient tous là. Il sera donc très important, à mon avis, de redonner au Conseil des ministres un rôle important. A ce propos, je dirais que ce dernier peut être composé de 25 membres. Nous avons des gouvernements qui en comprennent 25 et même bien plus. En revanche, je regrette profondément que la Commission n'ait pas été réduite : 15 membres, c'est déjà mieux que 25, encore faudra-t-il s'y tenir. En réalité, une Commission de 10 membres composée d'hommes indépendants des Etats qui ne soient pas les représentants de leurs Etats mais au service de l'Union européenne, pourrait, à mon avis, jouer un rôle plus efficace car, comme le disait tout à l'heure   M. Delors, elle ne passe pas son temps à faire des mémorandum, des livres verts, blancs ou bleus.

 
Lorsque le Général De Gaulle m'a envoyé à Bruxelles, il ne m'a pas envoyé là-bas comme représentant de la France. Je n'ai jamais reçu la moindre instruction - je ne l'aurais pas accepté d'ailleurs - puisque j'avais prêté serment de ne dépendre de personne. En revanche, ce qu'il avait dans l'esprit, c'était d'envoyer des gens qui pouvaient se battre au service du développement de l'Europe.

 
Enfin, je crois que ces problèmes se résoudront parce que les choses doivent se mettre en place. Deux considérations qui m'ont toujours frappées dans la résolution des problèmes posés par l'Union européenne : d'abord, si chaque pays tente de sauvegarder ses intérêts propres, l'acquis communautaire l'est toujours aussi pour chaque pays. Au moment où des doutes sérieux peuvent être émis sur la poursuite des opérations, les chefs d'Etats et de gouvernements n'oublient pas que si l'Union européenne venait à s'effondrer - la Communauté d'abord puis l'Union européenne - ce serait très grave pour l'avenir de leurs nations respectives. En effet, elles ne compteraient plus que ce qu'elles valent.

Ce sentiment sera d'autant plus puissant que nous nous trouverons demain dans un monde où il n'y aura pas simplement les Etats-Unis et le Japon lointain, mais aussi une Russie qui se reconstitue et se renforce tous les jours, une Chine dont on perçoit, dès aujourd'hui, l'importance majeure. Face à ces grands ensembles, allons-nous former un groupe de 25 pays incapables de formuler une position défendant nos intérêts ? Telle est la question. Il s'agit de défendre ses intérêts et d'exercer une influence. Je crois donc que le bon sens finira toujours par l'emporter, quelles que soient les difficultés politiques et humaines auxquelles nous aurons à faire face. Le mouvement de l'histoire nous encourage à conserver le sentiment que ces difficultés se résoudront. Je crois, en fin de compte, que la force des choses finira toujours par l'emporter sur la nature des hommes.

Je ne crois pas avoir été extrêmement pessimiste, mais la vie consiste à savoir quels sont les défis qu'il faut relever et à chercher à les relever au mieux.

  

Jacques BAUMEL

          Par vos applaudissements, vous avez manifesté votre grand intérêt pour cette contribution essentielle. Je buvais également les paroles d'une grande clarté, lucidité et précision de M. Barre en me rappelant tout ce qu'il a pu faire pour l'Europe et pour la France, pendant de nombreuses années.

         Madame Simone Veil a eu la gentillesse d'accepter, et je lui en suis très reconnaissant, de participer à cette réunion. Nous avons de très anciens souvenirs, elle et moi, comme celui - si vous me permettez de l'évoquer - d'une visite en Pologne à Auschwitz. Nous y sommes allés ensemble, au sein d'une délégation un peu particulière, et avons, pendant quelques heures, quelques jours, ressenti une épouvantable émotion devant ce spectacle.

  

Simone VEIL

          Il est très difficile de prendre la parole après tout ce qu'ont pu dire nos amis Messieurs Geremek, Jacques Delors, le Premier Ministre Raymond Barre.

 
         Je voudrais donc simplement relever la dernière phrase de M. Raymond Barre : "le bon sens l'a toujours remporté". Je crois que si le bon sens l'a toujours remporté c'est parce qu'en réalité, le bon sens avait le soutien, plus ou moins déclaré, plus ou moins affirmé, des citoyens de nos pays, et ce, parce que le bon sens allait dans la voie de ce dont nous avons besoin, c'est-à-dire de nos valeurs qui sont essentielles, d'une Europe unie pour être plus forte et surtout d'une Europe qui, avec plus ou moins de rapidité et d'efficacité, a en tous les cas, réussi à atteindre son objectif premier, celui de la réconciliation. Si j'en parle ici, c'est parce que souvent - je sais bien qu'ici, dans cette enceinte, ce n'est guère utile - d'une part, les jeunes en France et en Allemagne l'ont peut-être oublié et, d'autre part, beaucoup de pays membres ou futurs entrants ne savent pas ce que cela veut dire, encore que, justement, parmi ceux qui vont entrer, la réconciliation a un sens encore plus précis et peut-être plus douloureux que pour nous. Il leur a fallu très longtemps pour être, en définitive, des pays libres, indépendants et pouvant assumer leurs propres valeurs démocratiques.

 
Je crois, cependant, que chaque fois que l'on évoque l'Europe, même si cela fait maintenant près de 60 ans, il est important de se souvenir de : "Pourquoi l'Europe ?" et "Pourquoi sommes-nous Européens ?" Quand vous avez parlé, Monsieur le Premier Ministre, de cette volonté de se mettre d'accord et de se dire : "on ne peut pas laisser les choses se défaire, cela serait trop grave", c'est parce que tout serait remis en cause, y compris la paix. Par exemple : s'il y avait eu un changement de calendrier et si nous avions eu une politique étrangère au moment de l'implosion de l'ex-Yougoslavie, je pense que nous aurions pu éviter le drame. Il aurait fallu, peut-être, retarder quelque peu les solutions pour l'ensemble des Balkans. Cependant, les situations se sont précipitées car, dès lors que des pays ; regroupant de fortes minorités, connaissant des problèmes ethniques, des rivalités, des difficultés pour savoir comment ils vont s'organiser entre des régions qui peuvent vouloir  s'émanciper ; entrent dans l'Europe, ces problèmes sont infiniment plus faciles à résoudre.


         Je ne partage pas le pessimisme ambiant à propos de l'Europe. Je suis arrivée au Parlement européen en 1979. A ce propos, je crois que ce dernier va tout de même prendre beaucoup plus de poids et jouer un rôle démocratique dont on a bien besoin pour l'Europe, simplement déjà pour que les citoyens se sentent associés. En 1979 donc, l'Europe dans son ensemble vivait une crise très grave liée à l'affaire d'Afghanistan sur laquelle un certain nombre de nos pays ont été partagés quant à l'attitude à prendre et surtout parce que, très vite, l'Europe a été complètement bloquée par Margaret Thatcher qui pensait essentiellement à défaire la politique agricole commune et à obtenir une meilleure participation financière. Elle trouvait qu'elle payait beaucoup trop cher et répétait sans cesse : "I want my money back". Elle ne savait pas aller beaucoup plus loin.

Cette crise a perduré jusqu'en 1984. L'Acte unique a été une bouffée d'oxygène formidable et je voudrais le dire ici, devant Jacques Delors, cela a représenté un tournant que nous avons vécu tous, de façon extrêmement vive. Si nous nous penchons sur l'histoire passée, entre le traité de Rome et 1984, bien sûr, grâce notamment à Helmut Schmitt et Valéry Giscard d'Estaing, puis à Helmut Kohl, de grands progrès ont été accomplis. Le Conseil européen a été mis en place, puis le Parlement européen, même si ce dernier n'avait pas beaucoup de pouvoirs, puis le SME. Au fond, il n'y a pas eu de grandes modifications institutionnelles. Elles ont eu lieu ensuite, dans la période beaucoup plus grave et douloureuse de l'Europe.


Je crois que nous avons tort d'être pessimistes trop rapidement. Chaque jour les choses avancent. Jamais, on n'aurait pensé que, sur le plan judiciaire par exemple, nous pourrions parvenir aux accords inclus dans le traité de Maastricht, d'Amsterdam et d'autres.

Autre exemple : ces jours-ci, et cela a été difficile, nous pouvons lire des articles sur l'harmonisation des diplômes entre les universités. Avec Madame Hélène Ahrweiler cela fait 20 ans que nous en parlons. Et cela va se faire ! C'est très important ! J'ai présidé un groupe sur la libre circulation des personnes et j'ai toujours dit que tout dépendait, en la matière, de la liberté de circulation des étudiants. C'est comme cela qu'ils se connaissent et que des mariages mixtes ont lieu entre nationalités. C'est cela qui fait progresser l'Europe.

 
Nous avons tort de manifester ce pessimisme vis à vis de l'élargissement. C'est là le plus grave et le plus douloureux parce que nous n'avons pas le choix de même qu'en 1989 - 1990, nous n'avions pas le choix. Il ne faut pas se dire : "c'est difficile, comment est-ce que l'on va faire ? etc." Il faut penser : "Que se passerait-il si on ne le faisait pas ?"

 
C'est un engagement que nous avons pris pendant des années vis à vis des pays de l'Est. On a pleuré, alors, je sais bien que c'étaient des larmes de crocodile, quand on disait : "ces pauvres pays, c'est effrayant, ils n'ont pas de liberté". C'est de notre faute un peu aussi, s'ils ne l'avaient pas. Ce sont les accords qui ont été signés. Au fond, nous avons été libres, un peu sur leur dos. Nous leur devons beaucoup. Alors, penser qu'aujourd'hui, nous pourrions refuser l'élargissement, mégoter, dire : "Non, c'est comme ça seulement et puis, contentez-vous donc de ce que vous avez", ce n'est pas possible.

 
Je dirai, en conclusion de mon propos, que non seulement nous leur devons, mais aussi que nous devons les accepter avec joie et bonheur. C'est un enrichissement pour nous. Et nous devons aussi le faire avec compréhension, en sachant, pour eux, combien la sécurité est importante. Ils l'ont toujours dit, ils ne l'ont jamais caché. A partir du moment où nous n'étions pas capables de la leur assurer, qu'ils veuillent la trouver avec d'autres pays, il n'y a rien de plus normal.

 
 

Noëlle LENOIR

 A l'évidence, nous Européens, vivons un paradoxe :

- D'un côté, nous construisons l'Europe à l'échelle du continent. Robert Schuman disait déjà : "Nous devons faire l'Europe non seulement dans l'intérêt des peuples libres, mais aussi pour pouvoir y accueillir les peuples de l'Est qui, délivrés des sujétions qu'ils ont subies jusqu'à présent, nous demanderaient leur adhésion et notre appui moral". C'est très exactement ce qui est en train de se passer : l'élargissement de l'Union européenne consacre l'unification tant attendue du continent.

- D'un autre côté, les pays européens laissent entrevoir de nouvelles lignes de fracture qui ne sont pas sans perturber nos concitoyens. Un clivage en effet apparaît entre les "pro‑atlantistes" et les partisans d'une politique étrangère plus autonome de l'Union européenne. Des malentendus se sont également installés entre les anciens et les nouveaux pays membres de l'Union, ces derniers estimant parfois que la générosité des premiers n'est pas à la hauteur des enjeux. Quant à la distinction, factice à mes yeux, faite entre petits et grands Etats européens, elle conduit à mettre à néant l'idée même de solidarité à la base de la construction européenne.

Donc, l'Europe paraît tanguer. Mais est-ce si étonnant ? Non, si l'on considère, que le monde de l'après-guerre froide est aujourd'hui en plein bouleversement. Une restructuration des relations internationales est en cours. A l'échelle planétaire, des alliances et des divisions à géométrie variable se forment. Lors de la réunion ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Cancun, l'Europe s'est ainsi retrouvée alliée des Etats-Unis et opposée à un pôle Sud constitué de 21 pays en développement. Et même parmi les pays du Sud, des oppositions nouvelles ont fait place à l'habituelle unanimité de façade qui permettait de parler, des rapports Nord-Sud, comme de deux blocs distincts. A côté des divisions, il y a aussi place pour l'unité au sein de l'Union européenne. L'Europe a en effet réussi à afficher récemment son unité à des moments où on ne l'attendait pas : ce fut donc le cas à Cancun comme je viens de le rappeler ; ce fut aussi le cas à l'Assemblée générale de l'ONU le 19 septembre dernier, lorsque l'Europe élargie a voté positivement, pour la première fois unie à 25, sur un texte soulignant l'inopportunité de chasser, voire d'éliminer Arafat. Quelques temps auparavant, l'Europe s'était également montrée unie pour faire cause commune vis-à-vis des Etats-Unis désireux de se prémunir contre certains types de poursuites diligentées par la Cour pénale internationale.

Face aux bouleversements mondiaux, face aux crises internationales, l'Europe se cherche mais elle trouve, pas à pas, son identité. Celle-ci, à mon sens, se décline en trois temps. L'Europe est, et doit rester, un modèle de paix et de stabilité. C'est sa première vocation. L'Europe, comme fédération d'Etats et de nations, repose par ailleurs dans son organisation, sur le respect du droit comme condition du bien-vivre ensemble. L'Europe enfin se révèle, de plus en plus, comme un acteur du changement et d'un changement qui profite à tous. Car une Europe compétitive et prête à répondre aux défis sociaux de notre temps est une Europe plus forte pour ses citoyens mais aussi pour faire entendre sa voix dans le monde.

Afficher l'ambition d'une Europe unifiée, c'est aussi, et surtout aujourd'hui, vouloir réussir l'unification du continent. C'est réussir l'élargissement de l'Union européenne à 25. C'est aussi accompagner la transition des autres pays qui ont vocation à adhérer plus tard à l'Union et ménager des espaces de partenariat renforcé avec les autres.

Maîtriser les lignes de fractures au sein de la nouvelle Europe élargie exige une convergence entre les 25.

Le prochain élargissement va rendre l'Union européenne plus hétérogène, tant au plan économique et social - les nouveaux Etats membres sont des Etats plus pauvres - que dans le domaine de la politique étrangère et de défense. Les différences d'approche entre Européens sont à cet égard sensibles, ainsi que la crise irakienne l'a révélé.

Cependant, il existe déjà des ferments d'unification :

- Au plan économique, les nouveaux Etats membres seront tous bénéficiaires nets du budget communautaire lors de leur adhésion (13 milliards d'euros de transferts nets au bénéfice des dix), alors même que l'impact budgétaire de l'élargissement a été maîtrisé. Nous avons également évité le risque d'une Europe à deux vitesses puisque les négociations d'adhésion se sont achevées sur la base de la reprise de l'acquis communautaire : les nouveaux adhérents auront pleinement accès à toutes les politiques communes. Ils bénéficieront de la Politique agricole commune, progressivement jusqu'en 2013, et des fonds de la politique régionale. Certes, des périodes transitoires sont prévues dans tel ou tel secteur  ‑ environnement, fiscalité, transports, liberté de circulation des travailleurs salariés, etc. -, mais elles sont strictement encadrées. Au total, donc, l'élargissement renforcera la cohésion économique et sociale de l'Europe.

- En matière de Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et de Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) même, des signes encourageants sont visibles. L'opposition stérile entre Union européenne et OTAN, par exemple, s'estompe au profit d'une adhésion plus consensuelle à l'idée d'un renforcement indispensable des capacités militaires de l'Europe. C'est ce dont témoigne le projet de création d'une Agence européenne de l'armement.

Encore faut-il, pour réussir l'élargissement et abolir la fracture ancienne, être en mesure d'assurer la convergence entre l'Est et l'Ouest de l'Europe, et pour cela développer les outils nécessaires :

L'outil institutionnel est le plus important : la nouvelle Constitution européenne doit en effet permettre de décider efficacement ensemble à 25. Plus on charge en effet les wagons, plus il est nécessaire de renforcer la puissance de la locomotive : un président stable du Conseil européen, une Commission forte, capable de représenter et de défendre l'intérêt général européen, un ministre européen des Affaires étrangères, et un Parlement européen en phase avec l'opinion, tout cela va contribuer, selon nous, à crédibiliser l'architecture européenne. S'ajoute à cela une extension fort heureuse - bien que fort insuffisante - du champs des décisions prises à la majorité qualifiée.

Pour alimenter le moteur de la locomotive Europe, il faut par ailleurs des moyens financiers adaptés à la convergence économique et sociale : ce sera l'enjeu de la négociation du financement de l'Union pour la période 2007-2013. Cette négociation se placera sous le signe de la solidarité envers les 10 nouveaux membres et les autres pays candidats à l'Union. Mais les transferts financiers actuels ne suffiront pas, à terme, à préserver cette solidarité, et c'est pourquoi je suis ouverte à la réflexion - esquissée dans l'initiative de croissance de la présidence italienne - sur les ressources de l'Europe.

Le troisième impératif est de développer une culture commune en matière de PESC et de PESD : nous associons déjà pleinement les pays adhérents à l'élaboration d'une stratégie de sécurité de l'Union européenne - identification des menaces, élaboration d'une doctrine, recensement des instruments - telle qu'elle a été proposée par Javier Solana et discutée au Gymnich des 5 et 6 septembre. Cette stratégie devrait être adoptée au Conseil européen de décembre 2004, mais elle n'est qu'un début.

Enfin, et ce n'est pas l'objectif le plus facile à atteindre, il faut rénover les méthodes qui font se rapprocher les peuples : trop longtemps séparés par le rideau de fer, nos sociétés de l'Est et de l'Ouest ne se connaissent pas assez et ne peuvent donc bien se comprendre. Impliquer les sociétés civiles par le développement des jumelages entre collectivités territoriales est une piste porteuse. Mais j'appelle de mes vœux la création d'un véritable espace éducatif en Europe permettant aux jeunes d'enrichir leurs savoirs de la diversité des cultures européennes.

Deuxième défi à relever : accompagner les pays qui ont vocation à adhérer à l'Union européenne sur le chemin qui les conduira vers nous.

Avec l'élargissement à l'Est, pour la première fois l'Union s'interroge sur ses contours et sur ses frontières en rapport avec sa communauté de valeurs. L'Union européenne n'est certes pas achevée. Chacun sait, en effet, que le processus d'élargissement va se poursuivre au-delà des 10 nouveaux membres. Or, la forte attraction dont fait l'objet l'Europe nous impose des devoirs, notamment vis à vis des pays qui sont tout près de la porte d'entrée. Il nous appartient de leur tracer des perspectives.

Des négociations d'adhésion sont déjà en cours avec deux pays : la Roumanie et la Bulgarie. Tout en veillant à la reprise rigoureuse de l'acquis communautaire, nous nous préparons à accueillir ces deux pays dans l'Union en 2007. Car si l'accession de chaque pays est décidée en fonction de "ses propres mérites", encore faut-il éviter le sentiment d'ostracisme susceptible d'être ressenti chez ceux qui, de toutes les façons, nous rejoindront prochainement.

2 - Les pays des Balkans occidentaux - Croatie, Ancienne République yougoslave de Macédoine, Serbie et Monténégro, Bosnie-Herzégovine et Albanie - qualifiés de "candidats potentiels à l'adhésion" méritent également nos soins vigilants. Nous avons bien conscience que la perspective européenne est pour eux une planche de salut. Nous devons être présents à côté d'eux pour les aider à sortir d'une situation encore très fragile.

Pour autant, il nous faut éviter deux écueils : le premier est la démagogie, qui consisterait à faire semblant d'accélérer le rapprochement de ces pays avec l'Europe sans tenir compte de la situation réelle de chacun d'entre eux, ni de leur volonté de coopérer avec leurs voisins ; le second écueil serait une prudence excessive, qui pourrait décourager les réformateurs de ces pays et les priver du soutien populaire qui leur est indispensable.  

Entre ces deux écueils, l'Union européenne a choisi une stratégie qui combine une logique de stabilisation, fondée sur la coopération régionale, et une logique d'intégration, fondée sur une exigence forte de conditionnalités : le processus de stabilisation et d'association, lancé sous présidence française en novembre 2000, vise ainsi à renforcer la coopération entre les pays des Balkans et à créer des liens solides entre chacun de ces pays et l'Union européenne à l'aide d'un programme d'assistance financière : CARDS. Parallèlement, l'Union européenne rappelle les obligations de ces pays en matière de démocratie, de réformes économiques et de règlement pacifique de leurs différends.

L'effet stabilisateur de cette politique est déjà perceptible : même s'ils savent que leur route est encore longue, la perspective pour ces pays de nous rejoindre contribue à apaiser les tensions dans la région. Les dirigeants et les peuples des Balkans son invités à réapprendre à vivre ensemble et à tisser entre eux des liens nouveaux de coopération. Vous avez noté par exemple le réchauffement récent des relations entre Zagreb et Belgrade. Cela est d'autant plus heureux que ces peuples sont lassés des conflits et des souffrances. Pacifier les Balkans est un devoir essentiel. Mais elle n'est pas hors de portée, et c'est l'essentiel.

Quant à la Turquie, dont la candidature fera l'objet d'un nouvel examen fin 2004, son adhésion à l'Europe a été évoquée voici 40 ans, à l'occasion de l'Accord d'association que le pays a conclu en 1963 avec la Communauté économique européenne d'alors. Les principes qui nous guident sont simples : d'une part, nous saluons les remarquables progrès accomplis par les autorités turques avec l'adoption de loi dites d'harmonisation européenne. Mais d'autre part, l'Europe se doit de rester stricte quant aux respects des critères de Copenhague.

Au fur et à mesure que s'ouvre l'espace de l'Union européenne, une question essentielle revient sous les feux de l'actualité : Jusqu'où ?

Si ses frontières sont incertaines, comme déjà le soulignait Hérodote, l'Europe n'a cependant pas vocation à englober sans limite tous les voisins du continent. D'où la problématique nouvelle des "nouveaux voisins" aujourd'hui placée au premier plan des préoccupations des membres et futurs membres de l'Union.

Voici plus d'un an, en effet, que l'Union européenne travaille à l'élaboration d'une stratégie vis-à-vis de ceux que l'on appelle ainsi les "nouveaux voisins" , soit à l'Est : la Russie, l'Ukraine, la Moldavie et la Biélorussie ; et au Sud : les pays de la rive sud Méditerranée. En renforçant nos liens avec ces pays, notre but est d'éviter la formation de nouvelles lignes de démarcation en Europe et de promouvoir la stabilité et la prospérité au-delà des nouvelles frontières de l'Union. Car les régions frontalières doivent être des régions amies, des lieux d'échanges et non des zones de non droit et de trafics en tous genres.

La France est décidée à participer très activement à la mise en œuvre de cette nouvelle politique de voisinage qui doit devenir l'une des orientations majeures de la politique extérieure de l'Union européenne.

Déjà, des actions sont engagées pour encourager nos "nouveaux voisins" à se réformer, pour développer les échanges économiques et notre dialogue politique avec eux et pour lutter enfin contre la criminalité organisée qui est l'un des plus grands fléaux de l'ouverture des frontières.

Nous souhaitons cependant aller plus loin et notamment améliorer l'articulation entre cette politique de nouveau voisinage et les programmes communautaires déjà existants.

Une remarque en guise de conclusion : l'Europe n'est pas mal partie.

Voilà en effet une Europe dont les valeurs de liberté, de respect du droit et de la justice, de tolérance et de solidarité, s'affirment comme jamais depuis sa création voici déjà un demi-Siècle.

Voilà certes une Europe dont les contours sont encore flous, dont l'influence sur la scène internationale reste à conforter, dont les solidarités doivent être repensées.

Mais, j'en ai la conviction, nous avons les moyens de répondre à ces questions et de surmonter ces faiblesses. Avec la Constitution européenne, et le développement de la PESC, nous nous en donnons les moyens. Car notre idéal n'est pas seulement d'assurer la stabilité de notre continent, mais de pouvoir, autant que faire se peut, exporter hors de nos frontières nos valeurs de réconciliation et de paix qui forment et qui formeront toujours le socle de la construction européenne.


Jacques BAUMEL

          Je remercie particulièrement Madame le Ministre, Noëlle Lenoir d'avoir exposé, d'une façon très claire, les positions françaises à ce colloque anniversaire.

 
         Permettez-moi de, tous, vous remercier pour votre présence et, d'une façon plus générale, pour votre fidélité au Forum du Futur et de remercier, de votre part et de la mienne, tous les intervenants qui nous ont fait le grand honneur de venir et ont apporté, à la fois, leur expérience, leur intelligence et leurs idées, ce dont nous avons le plus besoin. Je vous invite maintenant, à lever, avec nous tous, la coupe de champagne de notre anniversaire.