FORUM DU FUTUR


"Le terrorisme en Asie du Sud-Est"

Petit-déjeuner débat du mercredi 17 septembre 2003 à France-Amériques

animé par :

SEM Thambynathan JASUDASEN, Ambassadeur de Singapour


Jean-René BERNARD

 L'Ambassadeur T. Jasudasen est né en 1952 en Malaisie. Il a, notamment, été étudiant à l'ENA, en France, de 1983 à 1984 tout en travaillant au Ministère des Affaires étrangères depuis 1977. Sa brillante carrière l'a amené, notamment, à assumer les fonctions de directeur au Ministère des Affaires étrangères. Ambassadeur à Paris depuis 1997, il bénéficie d'une certaine permanence très importante dans ce métier. Il est également, ambassadeur accrédité de la République de Singapour auprès de l'Etat d'Israël, de l'Espagne et du Portugal.

 
         Avant de commencer, je voulais vous faire part de mon admiration pour votre pays qui a une extraordinaire réactivité dans un environnement très difficile. Cette dernière s'étend à l'économie, naturellement, mais aussi à toutes les menaces présentes actuellement dans le monde, en particulier du terrorisme. Sujet très sérieux que nous allons aborder ensemble ce matin.

  

SEM T. JASUDASEN

          Mon propos, ce matin, se compose de trois parties : la première partie portera sur les origines du mouvement terroriste, la seconde sur le groupe le plus important, et enfin la troisième sur les difficultés que ce groupe pose aux services de sécurité.

 
         Il est indiscutable que l'Asie du Sud-Est et plus particulièrement l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines, la Thaïlande et Singapour, constituent aujourd'hui, un nouveau théâtre d'opération pour les actions terroristes des groupes islamistes. L'attentat de Bali d'octobre 2002, celui d'août dernier à l'hôtel Marriot de Djakarta en sont les preuves les plus dramatiques. Des dizaines d'autres attentats et tueries ont provoqué la mort de plusieurs milliers de personnes en Asie du Sud-Est et en ont blessé bien plus encore, causant également des milliards de dollars de perte économique.

 
         Il est important de noter que le terrorisme n'est pas un phénomène nouveau en Asie du Sud-Est, les groupes terroristes existent depuis longtemps dans la plupart des pays de la région. Leur existence remonte avant la Seconde Guerre mondiale, mais ils disposaient tous, à l'époque, de programmes indépendantistes ou séparatistes qui s'inscrivaient dans un cadre national. Les mouvements séparatistes musulmans sont toujours en activité dans le sud de la Thaïlande, dans le sud des Philippines et en Indonésie. En plus de ces mouvements, les branches militaires des différents partis communistes de la région ont également mené des campagnes terroristes des années 40 aux années 60 en Thaïlande, en Malaisie, en Birmanie, à Singapour, aux Philippines, en Indonésie et en Indochine. Aux Philippines, le parti existe toujours sous une forme affaiblie. Pour l'essentiel, les autres partis ont perdu la bataille. Certains d'entre eux ont gagné, par exemple, au Vietnam ou au Laos.

Il est important de noter qu'il existait donc, dans la région un "vieux terrorisme", principalement séparatiste et de portée nationale, alors que le "nouveau terrorisme" s'inspire essentiellement de l'extrémisme islamiste. Sa portée n'est pas seulement nationale mais également régionale, c'est qu'il lui confère un caractère plus dangereux et le rend plus difficile à appréhender pour les gouvernements de la région.

  

Les origines des mouvements terroristes

 
La question qui se pose est : comment ce nouveau terrorisme régional s'est développé en Asie du Sud-Est ? Selon moi, deux éléments expliquent cette situation.

 
L'Islam pur et dur provenant du Moyen-Orient et de l'argent du pétrole

 
Le premier concerne l'islamisation croissante de l'Asie du Sud-Est. L'origine de ce phénomène peut être rattachée à la crise pétrolière de 1973. Période à laquelle, l'Arabie Saoudite et les Etats du Golfe, nouvellement enrichis, ont distribué généreusement des millions de dollars à travers le monde pour appuyer les organisations et activités musulmanes. L'Asie du Sud-Est ne fut pas oubliée dans la mesure où la région abrite plus de 200 millions de musulmans. Il est important de souligner ici que la majeure partie de ces fonds a été utilisée pour des œuvres de charité : construire des mosquées, des écoles religieuses ou coraniques (les madrasas), des hôpitaux et des pharmacies. Cet argent a aussi servi à financer les activités de plusieurs centaines de ONG musulmanes consacrées à des oeuvres de charité ou des activités humanitaires.

Ces financements étaient accompagnés par la venue d'Imams (prêtres musulmans d'origine arabe) qui se sont généralement mis à prêcher un Islam au caractère bien plus radical que celui pratiqué auparavant en Asie du Sud-Est. De nombreuses bourses d'études et des voyages financés par l'argent du pétrole ont permis à un grand nombre de jeunes étudiants de se rendre au Moyen-Orient où ils ont été exposés - voire endoctrinés - par les valeurs du Moyen-Orient et à des pratiques relevant, pour la plupart, de l'école salafiste.

 
 

Alliance stratégique entre l'Ouest et les musulmans

 
Le second facteur ayant contribué à modifier la vision du monde sur les musulmans d'Asie du Sud-Est, a été l'invasion soviétique de l'Afghanistan en décembre 1979. Nous étions en pleine période de Guerre Froide mais nous connaissions des "guerres chaudes" par procuration. L'Occident, c'est à dire les Etats-Unis et l'Europe, ont trouvé à leur convenance de créer et co-financer avec l'Arabie Saoudite et d'autres Etats du Golfe, la résistance afghane, pour conduire une "guerre sainte" ou Djihad contre le communisme impie. En plus des citoyens afghans, des brigades internationales de volontaires venant du monde entier ont été recrutées et entraînées, notamment à la pratique de la guérilla. Lorsque les Soviétiques ont été chassés d'Afghanistan, ces combattants internationaux sont rentrés dans leurs pays d'origine forts de nouvelles idées et idéologies, et surtout, convaincus de la force de la "guerre sainte" qui avait réussi à forcer une "super puissance" comme l'Union soviétique à se retirer d'Afghanistan. Cette victoire a inspiré tous les musulmans du monde.

 
         En Afghanistan, les combattants originaires du Sud-Est asiatique se sont rencontrés pour la première fois et ont tissé de très fortes relations régionales et internationales, ce qui a concouru à changer la nature du terrorisme en Asie du Sud-Est.

 
         Les organisations nationales qui étaient jusqu'alors peu entraînées et mal financées, disposaient désormais d'un "savoir-faire" certain, d'une même idéologie, d'un accès à des financements internationaux, des relations régionales solides et de confiance qui leur permettaient de créer un réseau sûr d'aide et de soutien mutuel.

 
         Aujourd'hui, tout le monde sait qu'Oussama Ben Laden et son organisation Al Qaida, comptent parmi les groupes ayant combattu les Soviétiques. L'alliance stratégique entre Ben Laden et Al Qaida avec le gouvernement saoudien n'a duré qu'un temps. Nous savons qu'Al Qaida avait, depuis le début, un objectif qui ne se limitait pas aux combats contre les Soviétiques au nom de l'Occident. L'organisation s'est habilement servie de l'occasion qui lui a été faite pour tisser un réseau international englobant l'Asie du Sud-Est.

 
 

Les groupes terroristes en Asie du Sud-Est

 
La Jamaah Islamiyah : une organisation régionale

 
         Créée en 1992, la Jamaah Islamiyah (JI) est l'organisation terroriste d'Asie du Sud-Est la plus dangereuse et la mieux organisée. Al Qaida a inspiré et appuyé sa création pour en faire la première organisation terroriste de la région et ce, trois ans seulement après la fin de la guerre d'Afghanistan. La JI prônait le Daulah Islamiyah Nusantara soit un super Etat islamique englobant la Malaisie, l'Indonésie, le sud des Philippines et comprenant aussi Singapour et Brunei.

 
         Nous savons, grâce à des documents de la JI, que l'organisation a été mise sur pied avec des brigades de type militaire, etc. Elle avait dû, par exemple, diviser la régions en quatre districts appelés Mantiki. Le Mantiki numéro 1 contient Singapour et la Malaisie. Il avait pour rôle de fournir un soutien économique. Le numéro deux couvrait l'Indonésie, la zone visée. Le numéro trois, regroupant Mindanao, Sabah et Sulawesi, était en charge de l'entraînement. Enfin, le numéro quatre englobait la Papouasie-Nouvelle Guinée et l'Australie, et était responsable de la collecte de fonds. Le chef militaire, qui se trouvait à la tête de ces quatre Mantiki, a été arrêté le mois dernier en Thaïlande et remis aux Américains qui le maintiennent en détention dans un lieu tenu secret.

 
         La fin de la guerre en Afghanistan, en 1989, n'a pas mis fin à la formation de volontaires provenant d'Asie du Sud-Est. Le gouvernement Taliban a autorisé la présence, sur son sol, de camps de formation gérés par Al Qaida et d'autres organisations de Moudjahidins afghans ayant pour objectifs d'enseigner des méthodes sophistiquées de terrorisme aux islamistes.

 
         Aujourd'hui encore, personne ne dispose d'un estimation précise sur le nombre d'asiatiques formés en Afghanistan, soit pour le compte de JI ou d'autres organisations terroristes opérant dans la région. Elles varient entre 300 et 3 000 combattants... Ces combattants ont ensuite formé d'autres combattants de la région dans la zone du troisième Mantiki. Mindanao a servi de camps d'entraînement principal à plusieurs groupes. Il est devenu le premier centre d'entraînement, lorsque la situation en Afghanistan a commencé à se détériorer en 1995. Le camps se trouvait dans la zone contrôlée par le "Front islamique de libération Moro" (FILM). Nous savons d'après des interrogatoires menés par les services de sécurité singapouriens et d'autres de la région que bon nombre des hommes clefs impliqués dans la planification et la mise en œuvre des attentats de la JI en Indonésie et aux Philippines, ainsi que l'attentat manqué de Singapour ont été formés en Afghanistan ou à Mindanao.

 

Comment la JI a-t-elle été découverte ? Le cas de Singapour

 
La JI a été connue du grand public en décembre 2001, soit assez récemment, avec l'arrestation de treize personnes à Singapour. Ces dernières avaient planifié une série d'attentats à Singapour et cherché à se procurer vingt et une tonnes de nitrate d'ammonium pour construire sept camions piégés et attaquer des ambassades étrangères, des bâtiments gouvernementaux, une station de métro fréquentée par les soldats américains, etc. Un plan avait été élaboré pour attaquer des navires de guerre américains passant à Singapour et des pipelines acheminant l'eau de Malaisie à Singapour. Les documents saisis : cartes, dessins, cassettes vidéos de cibles nous ont permis d'établir que la planification de ces cibles était déjà très avancée. Une copie d'une cassette présentant des cibles potentielles à Singapour a été trouvée par les forces américaines en Afghanistan dans la résidence d'un dirigeant d'Al Qaida. Ce qui constitue une preuve supplémentaire démontrant l'existence de liens entre Al Qaida et la JI.

Nous savons à présent qu'Al Qaida dirigeait les opérations à Singapour par l'intermédiaire du JI et de son chef militaire.

Les actions qui ont été conduites à la suite des interrogatoires des treize personnes ont débouché sur l'arrestation à Singapour de vingt et une personnes supplémentaires en août 2002. Les informations obtenues lors de ces interrogatoires ont également conduit à l'arrestation de membres du JI en Malaisie, en Indonésie et aux Philippines.

 
Le chef militaire que la police indonésienne a désigné comme le responsable de trente-neuf attentats ayant été perpétrés dans huit villes indonésiennes entre août 2000 et l'attentat de Bali, était le cerveau de l'action qui visait Singapour. Le plan élaboré par ce dernier était diabolique : l'attaque d'installations clefs à Singapour devait être perçue comme un acte d'agression émanant du gouvernement de Malaisie, notre voisin. Il voulait ainsi susciter méfiance et animosité entre la Malaisie musulmane et Singapour en majorité chinoise, et même provoquer une scission ethnique entre les  deux pays. Les musulmans auraient ainsi répondu par le Djihad en Malaisie et en Indonésie, comme ce fût le cas à Amboine, lorsque chrétiens et musulmans qui avaient vécu pendant des siècles en bonne intelligence furent poussés par la JI à une guerre de religion, avec des attentats contre des églises et des mosquées. Plus de        5 000 personnes périrent dans ce conflit entre 1999 et 2002.

 

L'Indonésie

 
         L'Indonésie compte le nombre le plus important de groupes terroristes en Asie du Sud-Est. Il s'agit d'un ensemble regroupant de nombreux archipels, langues, cultures, etc. ce qui la rend particulièrement difficile à gouverner. Certaines zones échappent d'ailleurs au pouvoir central. Les forces de sécurité ont donc fort à faire. Elles doivent d'une part, répondre aux forces séparatistes et d'autre part, faire face au terrorisme islamiste. Pour comprendre la situation actuelle en Indonésie, on peut se référer à la France après la Révolution. A bien des égards, on peut affirmer que l'Indonésie a connu une révolution similaire après le départ du président Suharto en 1998.

 
De nombreux groupes étrangers comme Al Qaida ont profité de ce contexte, en agitant le principe de la liberté démocratique et semant le trouble dans le pays. Le pluralisme en Indonésie a également rendu la tâche plus difficile aux hommes politiques du pays les empêchant de prendre des mesures autoritaires contre les militants islamistes par peur de se mettre à dos l'électorat musulman du pays.

 

Les membres de la JI

 
         Les membres de la JI sont liés les uns aux autres par l'histoire, l'idéologie, la formation et des liens familiaux, ce qui fait de la JI une organisation non seulement clandestine, mais aussi une confrérie très soudée. La lutte contre les Soviétiques en Afghanistan ou encore les camps de formation de ce pays ne constituent pas le seul élément unissant les combattants, bien qu'il s'agisse d'éléments primordiaux.

 
Ils sont également liés de façon idéologique puisque tous prônent la mise en application des enseignements salafistes, visant à généraliser le retour à un islam pur tel que pratiqué par le prophète Mohammed. Le Salafisme est à l'opposé de l'Islam sunnite modéré pratiqué par les musulmans des pays de l'Asie du Sud-Est. L'Islam est-asiatique est traditionnellement de nature "syncrétique", puisqu'il s'est nourri durant de longs siècles des pratiques religieuses hindoues et bouddhistes et d'éléments la culture locale. Cet Islam ouvert et tolérant a longtemps coexisté pacifiquement avec les autres religions de la région : bouddhisme, hindouisme et christianisme.

 
En plus des liens idéologiques et religieux, nombre des membres de la JI ont été formés dans les mêmes madrasas d'Indonésie, de Malaisie ou d'ailleurs. Enfin, pour tisser des liens encore plus étroits entre les membres du groupe, beaucoup de ses cadres et chefs ont épousé des femmes appartenant aux familles d'autres dirigeants, choisissant minutieusement leurs épouses grâce aux conseils des chefs plus âgés.

 
Malgré toutes les difficultés, les captures et les poursuites judiciaires des terroristes se poursuivent en Indonésie. Il y a quelques semaines, le chef spirituel du JI a été condamné à quatre ans de prison. La décision est actuellement en appel.       La semaine dernière, un tribunal indonésien a prononcé la peine de mort à l'encontre de l'Iman, cerveau de l'attentat de Bali. Il est aussi impliqué dans une série d'attentats contre les églises indonésiennes qui avaient fait dix morts le soir de Noël 2000. Hier, j'ai noté que treize suspects avaient été arrêtés en Indonésie, selon le chef de la police.

 

Malaisie

 
         La Malaisie compte aussi parmi les zones d'activités terroristes. En dehors du JI, il existe le Kumpulan Militan Malaysia (KMM). Le KMM est le groupe le plus dangereux après la JI. Le voile a été levé sur le visage de celui-ci en août 2001, quand le gouvernement malais a arrêté soixante de ses membres. Certains d'entre eux appartenaient également à la JI. Selon les analystes, près de deux cents membres de ce mouvement seraient toujours en liberté.

 
         Le KMM a été fondé par Zainon Ismail en octobre 1995, à son retour en Malaisie, après avoir combattu les soviétiques en Afghanistan. Le KMM avait pour objectif de transformer la Malaisie en Etat islamique par la violence et finalement, de s'étendre à l'Indonésie. Ce groupe a mené des formations, des activités d'endoctrinement, des activités criminelles pour lever des fonds. Il a également attaqué une église, un temple hindou et assassiné un homme politique chrétien en Malaisie.

 
         Le KMM a aussi aidé le JI à obtenir trois tonnes de nitrate d'ammonium pour confectionner des bombes en vue de l'attentat à Singapour, tandis que la JI lui a permis de se procurer un navire pour mener le Djihad en Indonésie. Le KMM, ainsi que d'autres groupes, ont apparemment hébergé certains des terroristes du                11 septembre en séjour en Malaisie, y compris Z. Massaoui, un an avant l'attentat, preuve du caractère international de ce nouveau terrorisme qui rend de plus en plus difficile l'élaboration de solutions nationales à ce problème.

  

Les Philippines

 
         Historiquement le sud des Philippines est en proie à la violence séparatiste depuis les premiers temps de la colonisation espagnole. Malgré les pourparlers de paix, en cours depuis de nombreuses années, les forces de sécurité continuent d'être confrontées aux "purs et durs" du Front Islamique de Libération Moro (FILM), qui réclame l'indépendance pour le sud de Mindanao.

         Le FILM dispose de territoires sûrs qui constituent un lieu d'entraînement privilégié pour les groupes de la région tels que le KMM et la JI.

 
Il existe un autre groupe aux Philippines, sans doute plus connu en France : Abou Sayyaf. Il prétend se battre pour l'indépendance, mais est en réalité devenu un groupe de bandits procédant à des kidnappings et des demandes de rançons. Ce fût notamment le cas pour deux ressortissants français, kidnappés à Sabah, il y a quelques années.

Au départ, ce groupe a été crée par Al Qaida. L'un des beaux-frères de Ben Laden était basé à Manille, aux Philippines, depuis 1991. Il a servi comme intermédiaire financier d'Al Qaida auprès d'Abou Sayyaf. Le groupe a perdu ses idéaux religieux à la mort de son chef. Logiquement le financement d'Al Qaida a dû cesser alors et pousser Abou Sayyaf à avoir recours au banditisme pour survivre.

Les Philippines ont obtenu l'aide des forces spéciales américaines pour capturer les membres de ce groupe. Cependant, les résultats ont été mitigés.

 

Au Sud de la Thaïlande

 
         Dans le sud de la Thaïlande, les séparatistes musulmans tels que ceux du Front de Libération National de Pathani (FLNP) et des organisations comme le BRN et le Moudjahidin Pathani, réclament un Etat Phatani indépendant.

 
         La Thaïlande, en outre, servît de lieu de rencontre et de refuge à des agents de la JI dans la région. Certains ont été arrêtés en Thaïlande, dont le chef militaire de la JI.

 

Le Cambodge

 
         Au Cambodge, il existe une minorité musulmane qui représente près de 10 % de la population. Elle appartient à l'ethnie Sham. On a pu détecter au Cambodge des financements émanant du Moyen-Orient pour fonder des écoles coraniques observant une tendance plus extrémiste dans leur pratique de l'Islam. Heureusement, le gouvernement cambodgien a réagi. Il y a quelques mois, il a procédé à l'arrestation des quelques activistes islamistes et d'étrangers soupçonnés d'activités illégales au sein de la communauté musulmane du pays.

  

Les Moudjahidins de Rabitatul

 
         C'est une coalition de Moudjahidins. En 1999, la JI a formé une alliance régionale pour le Djihad appelée Moudjahidins de Rabitatul. Le chef spirituel de la JI, Abou Bakar Bashir était à l'origine de cette alliance. Il espérait que les groupes d'Asie du Sud-Est pourraient coopérer et partager leurs ressources en termes d'entraînement, d'approvisionnement en armes, d'aide financière et d'opérations terroristes.

 
         L'alliance englobait le FILM, ainsi qu'un groupe d'origine birmane, basé au Bangladesh et un troisième, sans nom, basé dans le sud de la Thaïlande. L'objectif était d'unir les groupes de militants et d'utiliser cette base pour réaliser la Daulah Islamiyah. Les Moudjahidins de Rabitatul se sont rencontrés trois fois entre 1999 et fin 2000, en Malaisie. Ils ont alors décidé de s'attaquer aux intérêts philippins en Indonésie, pour se venger, notamment, de la répression conduite par le gouvernement philippin contre le FILM.

 
         En août 2000, un attentat, perpétré devant la résidence de l'Ambassadeur des Philippines à Jakarta, a fait deux morts et vingt blessés.

 
 

Les difficultés auxquelles sont confrontés les gouvernements de la région

 
Le terrorisme constitue un défi très sérieux pour les gouvernements d'Asie du Sud-Est, mais les réponses apportées par ceux-ci ont été très différentes, pour diverses raisons.

 
D'abord, parce que même lorsqu'il existe une volonté politique de lutter contre le terrorisme, le manque de ressources, de financements, de formation, d'équipement des services de sécurité. demeurent un problème crucial. La plupart des pays d'Asie du Sud-Est sont des pays en voie de développement. Les demandes de financements dépassent ce que les gouvernements peuvent accorder. Il s'agit d'un réel problème. Une aide est fournie par les pays amis. Cependant, l'aide européenne ou américaine s'avère très limitée. Par exemple, l'aide européenne pour l'équipement des services de sécurité est difficile à dégager pour des raisons politiques. En effet, les ONG défendant les Droits de l'Homme, présument que ces aides peuvent être utilisées pour opprimer les citoyens.

 
Deuxièmement, de nombreux pays de la région disposent d'une population à majorité musulmane. En luttant contre les militants extrémistes, les gouvernements de ces pays ne veulent pas passer pour les pantins de américains ou des traîtres à l'Islam. Et même lorsque les musulmans sont minoritaires, les gouvernements ne veulent pas que l'on pense qu'ils martyrisent les minorités. Ils refusent de prendre le risque de se faire des ennemis des sociétés de pression internationales ou de subir les critiques des gouvernements islamiques ou occidentaux.

 
Troisièmement, le terrorisme nuit au tourisme et aux échanges commerciaux. De nombreux gouvernements nient donc le problème ou en font peser les responsabilités sur leurs voisins. Nombreux sont ceux qui préfèrent ne pas déranger les groupes, en échange de la paix et de la tranquillité dans leur pays. Ils deviennent alors sans le vouloir un abri sûr pour les terroristes fuyant d'un pays à l'autre, en quête d'un lieu pour planifier des opérations dans des pays tiers. Mais en toute honnêteté, il faut aussi admettre que sans preuves formelles, il est très difficile de poursuivre un "touriste" devant les tribunaux.

 
Quatrièmement, Al Qaida et la JI sont des organisations transnationales. Elles disposent de réseaux et de centres d'appui régionaux. Les gouvernements par contre, travaillent, eux, dans le cadre des frontières géographiques. Ils doivent encore chercher à renforcer la confiance entre eux pour coopérer dans le cadre d'opérations communes ou procéder à un réel partage des informations sans craindre de compromettre leurs activités nationales. Encore une fois, pour être tout à fait honnête, il convient d'ajouter que ceci ne s'applique pas uniquement à notre région. Les médias rapportent de temps en temps que même les Etats-Unis qui se situent pourtant en première ligne dans la lutte contre le terrorisme, ne procèdent pas à un partage total d'information avec leurs homologues européens, par peur de mettre en danger leurs méthodes et leurs sources. En Europe, même, je me souviens d'avoir lu des articles de presse sur ces problèmes, concernant les membres soupçonnés des "Brigades rouges" de France vers l'Italie ou des membres soupçonnés de l'ETA en Espagne, ou encore des suspects islamistes de Grande-Bretagne vers la France.

 
Enfin, les législations en vigueur ne permettent pas d'arrêter, de maintenir en détention et de rechercher des terroristes ou des organisations lorsque aucun crime n'a été commis dans le pays hôte. Le cas de personnes liées à Al Qaeda, détenues sur la base de Guantanamo, dont le statut est plus ou moins flou, constituent l'exemple d'une solution intermédiaire. Nous ne disposons pas tous d'une telle base.

De plus, comme la longue bataille conduite par l'Italie contre la mafia l'a prouvé, l'intimidation, les menaces d'assassinats, la corruption des juges, constituent d'autres problèmes bien concrets, lorsqu'un cas est finalement présenté devant les tribunaux.

 
 

Conclusions

 
         Le terrorisme en Asie du Sud-Est se présente réellement sous la forme d'une hydre à mille têtes. Pour une tête coupée, ce sont deux nouvelles qui apparaissent. Mais, il serait grandement injuste de penser que cette situation est sans espoirs. Comme vous le savez, l'hydre a finalement été terrassée.

 
         La lutte contre le terrorisme en Asie du Sud-Est enregistre de nombreux succès. Tous les mois, des personnes soupçonnées d'appartenir à la JI et à d'autres groupes, dont certains chefs, sont arrêtées. L'arrestation la plus récente étant celle du chef militaire de la JI.

 
Les moyens de financement aussi sont progressivement coupés. Les financements en faveur d'ONG ou d'organisations de couverture, sont contrôlés de plus près par les gouvernements régionaux. Les donateurs au niveau local, comme de l'étranger, souvent innocents, sont eux aussi, souvent, plus attentifs quant à la bonne utilisation des fonds versés. L'accès à des informations plus nombreuses a permis de fermer des organisations de couverture et de saisir des comptes bancaires.

 
Enfin, nos populations, nos hommes politiques et nos services de sécurité sont mieux informés de ce problème et s'y consacrent davantage. Cette sensibilité accrue constitue, d'ores et déjà, une étape importante dans la lutte contre le terrorisme.

La coopération régionale s'est également accrue de manière significative. Vous noterez que le partage de l'information, à la suite des arrestations de Singapour, a conduit à d'autres arrestations en Malaisie, Indonésie, Thaïlande et aux Philippines. Les membres de la JI détenus à Singapour permettent également de recueillir des preuves par l'intermédiaire de vidéo-conférences, au cours des procès, apportant ainsi la preuve qu'une étroite coopération lie les pays d'Asie du Sud-Est.

 
         Si la JI est aujourd'hui blessée, la bête n'a pas encore rendu l'âme. Elle est, bien au contraire, en train de s'adapter à la perte de cerveaux et le contre-terrorisme mené par le gouvernement d'Asie du Sud-Est. Donc, la région reste prudente et vigilante.

 

 Jacques BAUMEL

          Je remercie tout particulièrement notre orateur de ce matin, l'Ambassadeur de Singapour pour cette étude particulièrement intéressante sur le développement du terrorisme en Asie du Sud-Est.

 
         D'abord, je voudrais le féliciter pour son français, c'est un ancien élève de l'ENA que nous recevons, au même titre que l'Ambassadeur de Singapour.

 
Deuxièmement, c'est le représentant de l'un des Etats les plus étonnants de la planète : un "Etat cité", mais quelle ville ! Singapour : premier port du monde, gardienne des détroits, à la tête d'une économie florissante dans un monde touché par la crise, avec une synthèse de peuples de différentes origines. Singapour est un "manteau d'Arlequin", y coexistent à la fois, des Indiens, des personnes d'origine chinoise et toute une série de minorités. Singapour est une ville fascinante et c'est aussi le centre, en quelque sorte, de cette Asie du Sud-Est qui constitue aujourd'hui l'une des plus grandes préoccupations de notre civilisation.

 
Troisièmement, nous souhaitions attirer l'attention sur un aspect peu connu : le terrorisme asiatique. Nos journaux, nos télévisions, nos conférenciers mettent l'accent sur le terrorisme moyen-oriental : l'Arabie Saoudite, la Palestine, le problème de l'Afghanistan, l'Irak, etc. Peu se doutent qu'il existe aujourd'hui une deuxième source de terrorisme, relativement peu importante encore aujourd'hui mais qui va se développer très dangereusement parce qu'elle recouvre des populations d'origine musulmane. L'Indonésie, c'est 200 millions de musulmans, sans oublier les minorités musulmanes dans la plupart de ces grands pays de la Malaisie aux Philippines. Sait-on, en France, qu'il existe une minorité islamique extrêmement importante en Chine, les Ouighours, qui est en train de s'organiser à l'intérieur même de la Chine, soutenue par différents réseaux.

         Dans quelques jours, se réunira à Bangkok, un sommet, auquel participera le Président Bush et les plus grandes inquiétudes règnent, dans un certain nombre de milieux responsables, sur le danger relatif à sa tenue à Bangkok. Les Américains, notamment, sont extrêmement inquiets. Ils ont envoyé des milliers d'agents pour en assurer la sécurité. C'est dire combien ce sujet est d'actualité. Nous, Français, avons l'oeil plutôt tourné vers l'Afrique, depuis la fin de l'Indochine française. Or, l'Asie du Sud-Est est un théâtre extrêmement important, non seulement sur le plan économique ou diplomatique, mais également sur celui de la sécurité.

         Je remercie donc tout particulièrement notre ami Monsieur l'Ambassadeur de Singapour de nous avoir confié aussi ouvertement quelques unes des réalités de cette région.

  

DEBAT

 Premier intervenant

          Est-ce que vous avez rencontré les mêmes problèmes que l'Italie vis à vis de la Mafia ? Vous avez mentionné l'existence de juges corrompus, de témoins qui ont peur de témoigner. Comment avez-vous dépassé cet obstacle pour vous débarrasser de cette terreur ?

  

SEM T. JASUDASEN

          Quand Singapour est devenue indépendante, effectivement, nous avons rencontré de nombreux problèmes : la triade, le "gang indien", etc. Les trois communautés différentes étaient un peu divisée. Nous avons connu une "bataille de Singapour" entre les communautés chinoise, indienne et malaise, car Singapour était dirigée séparément, selon la méthode anglaise. A l'indépendance, nous avons eu la chance de disposer d'un groupe de leaders ayant décidé que notre seule manière de survivre était de créer un pays sans corruption, géré par le principe de la méritocratie. Ainsi, des lois assez dures qui perdurent encore, ont été instituées. Par exemple, un délinquant est puni par "la frappe de cannes", cela est très dissuasif. Notamment dans les rares cas de viol. Les associations veillant à la protection des Droits de l'Homme trouvent cela cruel. A nos yeux, cela fonctionne et comme notre pays est constitué d'immigrants très différents, c'est une manière de la souder autour d'un système propre et juste. Ce système basé sur le mérite m'a permis d'accéder à ce poste d'ambassadeur dans un grand pays comme la France, alors que la minorité indienne ne constitue que 7 à 8 % de la population singapourienne.

  

Henri MENUDIER

          M. Baumel a indiqué, tout à l'heure, ses craintes à propos de la réunion de Bangkok. Quels sont, selon vous, les effets de la guerre en Irak sur l'évolution du terrorisme en Asie du Sud-Est ? Le Président Bush a entamé cette guerre avec l'objectif avoué - en faisant disparaître le régime de Saddam Hussein - de mettre également fin au terrorisme en Irak. Nous avons plutôt l'impression que l'inverse se produit actuellement dans toute cette région. Qu'en est-il en Asie du Sud-Est ?

  

SEM T. JASUDASEN

 Notre gouvernement était aussi très concerné par ce problème. Finalement, il n'y a pas eu d'explosion. Je pense que la gestion de notre gouvernement, surtout en Indonésie, a permis d'éviter que les diverses manifestations ne prennent des proportions dangereuses. Ils ont réussi à calmer la situation. Au niveau des extrémistes militants salafistes, dont l'idéologie est anti-américaine et par extension anti-occidentale, je pense que cela a, malgré tout, ajouté un motif de contestation. Mais, au niveau de la population, cela s'est plutôt bien passé, en dépit de notre peur avant le déclenchement de la guerre.

  

Dr. PARAMELLE

          Quelle est la réaction de la population musulmane modérée en Asie du Sud-Est relativement à ces faits ?

  

SEM T. JASUDASEN

          Vis à vis de Singapour, c'est un grand choc. Notre population est constituée d'environ 15 % de musulmans, dont la plupart sont issus des classes moyennes. Ils ont exactement les mêmes droits, notamment pour ce qui concerne l'accès à l'éducation. Les revenus des Malais de Singapour sont les plus élevés de la région, le cas de Brunei mis à part car c'est un pays pétrolier. Ainsi, mais au niveau de l'éducation ou des revenus, les Malais musulmans de Singapour sont les plus riches de l'Asie du Sud-Est. Cependant, nous avons été très choqués de constater que parmi la trentaine de personnes récemment arrêtées, la plupart d'entre elles n'étaient pas connues de nos services comme appartenant à des organisations radicales. De plus, ce sont des personnes éduquées (Bac + 2, Bac + 3) avec de bons emplois réguliers, des biens propres (maisons ...) et des familles ! Ils menaient donc une existence apparemment "normale".

Au sein de la communauté musulmane, le sentiment a été, qu'encore une fois, les musulmans étaient ciblés. Depuis le 11 septembre, dès que l'on parle de musulmans, il s'agit toujours de musulmans terroristes et non du musulman moyen, tout à fait normal comme vous et moi. Ainsi, à Singapour, cette situation nouvelle a constitué un choc. Pour la redresser, notre gouvernement a tout de suite pris des mesures, des programmes d'éducation au niveau des écoles primaires, des collèges et des lycées, pour expliquer que la plupart des musulmans du monde sont modérés, mais qu'il existe des extrémistes militants. On a expliqué, également, que l'extrémisme pouvait toucher les chrétiens (IRA), les Indous. et que ce n'était pas l'Islam qui était attaqué mais l'extrémisme. Au niveau politique, de nombreux dialogues ont été entamés avec les communautés chinoise, indienne et musulmane. Cela a permis d'alléger les tensions et les peurs. Enfin, nous sommes en train d'inviter des experts musulmans, des universitaires, modérés pour recommencer les débats au sein de l'Islam et ne plus laisser les extrémistes monopoliser le terrain. Il faut donner une voix aux modérés et ainsi à la majorité musulmane silencieuse.

  

Général EYRAUD

          Monsieur l'Ambassadeur, je voudrais vous demander votre avis sur une vue assez globale de l'évolution du terrorisme depuis deux ans. Il me semble que le 11 septembre a marqué un tournant et nos gouvernements - dans les pays occidentaux et peut-être à Singapour aussi - craignent visiblement que les opinions publiques se croient trop vite hors de danger et qu'ainsi notre vigilance baisse. Certes, depuis les grande actions terroristes en Europe occidentale (en France, aux Etats-Unis ...) les pays touchés ont été l'Indonésie (Bali), les Philippines, le Kenya, le Maroc, etc. des pays à majorité musulmane et en voie de développement, par conséquent, peut-être moins équipés en matériel, technique, formation, et donc constituant des cibles "plus faciles" pour les terroristes. Nos pays disposent d'appareils judiciaires et policiers, bénéficient d'une coopération internationale en terme de renseignement. Pour autant, pouvons-nous nous sentir à l'abri ?

  

SEM T. JASUDASEN

          Le 11 septembre a marqué un tournant, même qu'il y avait déjà eu des attentats auparavant. Ce qui a changé, c'est surtout l'intérêt général porté sur ce problème et donc, le déblocage de ressources pour le combattre. Est-ce que les cibles dans les pays pauvres sont plus faciles à atteindre que celles dans les pays européens ? Oui, tout à fait. Pour mener une action terroriste, il faut un soutien financier ainsi que des hommes et des femmes sur place prêts et en nombre suffisant. Ainsi, un pays en développement d'une certaine taille avec une forte communauté musulmane s'y prête plus facilement. Le pourcentage de musulmans en France est, peut-être, le plus élevé d'Europe : 5 millions de personnes, soit environ de 8 % du pays. L'Allemagne et la Grande Bretagne, ensuite, peuvent constituer une base, à mon avis. Tous les réseaux du 11 septembre ont traversé la France, la Grande Bretagne et l'Allemagne, bénéficiant d'un soutien local. Aujourd'hui, vous avez mis en place des moyens, donc Al Qaïda et les autres groupes se sont tournés ailleurs. Le risque d'attentats est donc un peu plus élevé dans les pays en voie de développement. Cependant, la valeur d'un attentat en Occident est beaucoup plus grande à leurs yeux. En ce moment, en Asie du Sud-Est, les membres de la JI sont en plein débat à ce sujet. Lors de l'attentat du mois dernier visant l'hôtel Mariotte de Jakarta, la plupart des victimes étaient des Indonésiens musulmans. Je pense que tuer d'autres musulmans génère des tensions dans leurs rangs, alors que, pour eux, les infidèles constituent de meilleures cibles.

  

Jacques BAUMEL

          Monsieur l'Ambassadeur a tout à fait raison. Selon qu'un attentat a lieu dans un pays du tiers-monde ou dans l'une de nos trois nations européennes (France, Allemagne, Angleterre) les répercutions, notamment dans la presse, sont tout à fait différentes. C'est pourquoi, il faut craindre une recrudescence des attentats spectaculaires dans nos pays. Avez-vous remarqué l'extraordinaire exercice qui vient d'avoir lieu à Londres ? Une grande partie de la population a été mobilisée suite à une tentative contre la Chambre des Communes. Imaginez les conséquences, en France, d'un attentat contre la Chambre des Députés, un jour de séance ! L'exécutif, le Président de la République mis à part, serait supprimé d'un coup !

  

Pierre VENTADOUR

          Il y a 25 ans, à Singapour, la population était très homogène. Depuis, la proportion de Malais de plus en plus vêtus de façon traditionnelle s'est accrue. Comment le gouvernement singapourien interprète-t-il cette évolution au plan national et régional, car ce qui se passe à Singapour advient peut-être en Malaisie et en Indonésie ?

  

SEM T. JASUDASEN

          J'ai souligné, un peu plus tôt, une islamisation de l'Asie du Sud-Est. Je pense que deux éléments peuvent permettre d'expliquer ce phénomène. Tout d'abord, on remarque une recrudescence de la pratique des religions hindouiste, chrétienne, bouddhiste et musulmane. Les croyants sont plus actifs qu'il y a dix ou vingt ans. Ce qui n'est pas, en soi, une mauvaise chose. Bien au contraire, on peut penser que les gens qui vont à l'Eglise ou au Temple se comportent mieux, car elles partagent des valeurs. Tant que la pratique reste ouverte, cela ne pose aucun problème. Par exemple, il y a trente ans, lorsque je fréquentais l'université de Droit de Singapour, nous sortions en boîte de nuit avec de jeunes filles musulmanes vêtues à l'occidentale sans aucun problème. Aujourd'hui, deux d'entre elles devenues avocates et mères de famille, avec des filles qui pratiques le sport, la danse et la musique, portent un foulard. Je leur ai demandé pourquoi. Elles m'ont répondu subir une pression de la part de personnes revenues du Moyen-Orient et affirmant qu'il était contraire à l'Islam de ne pas s'habiller comme l'avait dicté le prophète. Nous demandons aux Imams d'expliquer aux jeunes filles musulmanes qui ne portent pas le voile que ce n'est pas contre la religion et qu'elles ne perdront pas leur place au Paradis pour autant. Car tel est l'enjeu.

Les Singapouriens n'ont pas le droit d'envoyer leurs enfants à l'école privée. Chaque élève est obligé de passer par l'école républicaine, où l'uniforme est de rigueur. Ainsi, les jeunes filles d'origine malaise, chinoise, indienne. portent, pendant et depuis des années une jupe jusqu'aux genoux. Cela n'avait jamais posé de problèmes. Au début de l'année dernière, trois ou quatre familles ont insisté pour que leurs filles de 7 ans portent un foulard. L'Etat a refusé et a demandé à des imams d'expliquer aux parents que cela était tout à fait acceptable. Finalement, tous ont accepté sauf une famille qui a retiré son enfant et l'a envoyée en Australie pour continuer ses études. C'est le premier cas, mais peut-être que l'année prochaine il y en aura d'autres. Le gouvernement n'acceptera pas car l'école est, pour nous, un espace républicain où toutes les ethnies et les religions se mêlent. Le brassage social est essentiel pour créer une identité singapourienne.

  

Jacques BAUMEL

          Je remercie, en votre nom, tout particulièrement notre ami Monsieur l'Ambassadeur Jasudasen, d'abord pour son exposé très riche à bien des titres, sur un problème encore peu connu en France, du terrorisme de l'Asie du Sud-Est ; et ensuite parce qu'il nous a fait l'amitié de venir au Forum du Futur.

         Je voudrais profiter de l'occasion pour vous annoncer que, dans quelques jours, nous allons célébrer le 23ème anniversaire du Forum du Futur, au Sénat sous la présidence de Christian Poncelet. A cette occasion, nous allons ouvrir un débat avec des personnalités très diverses, parmi lesquelles Messieurs Raymond Barre, Bronislaw Geremek, Jacques Delors, Andreas Schockenhoff et Madame Lenoir, Ministre des Affaires européennes, sur le thème : "l'Europe enfin réunifiée". C'est-à-dire, une Europe qui fera tomber les différences entre l'Ouest et l'Est et n'obligera pas à choisir entre l'Amérique et la France.