FORUM DU FUTUR


"Quel avenir pour la France ?"

Conférence du 20 novembre 2003 à France-Amériques

animée par :

M. Jean-Marie ROUART de l'Académie Française


SEM Jean-René BERNARD

          Le Forum du Futur et France Amériques sont très heureux d'accueillir ici Monsieur Jean-Marie Rouart, membre de l'Académie française, pour une conférence-débat à l’occasion de la signature de son livre intitulé : "Adieu à la France qui s'en va".

Pour ma part, je pense qu’il s’agit d’un très beau livre, d’une part en ce qui concerne la langue, très belle, que vous employez et d’autre part, parce que vous respectez un sens de la tradition et votre indignation est toute "Voltairienne". Par cela, j’entends, s'enflammer pour des causes recelant une grande injustice, comme celle d'Omar : la construction d'un coupable.

Je vous ai entendu, à l’instant, échanger quelques mots avec Monsieur Jacques Baumel et lui dire que vous aviez également pensé à lui en écrivant ce livre. Pour ce qui me concerne, je tenais à vous dire qu'il est assez rare de rencontrer quelqu'un qui a écrit un livre que vous aimeriez avoir écrit vous-même.

 

 Jean-Marie ROUART

          J'ai été ému en vous écoutant, parce que j'ai eu le sentiment d'assister à mon éloge funèbre, d’entendre depuis le fond de mon cercueil tapissé de satin, couler l’eau bénite et la série d’éloges habituelles. Ceci m'a rappelé ce que j’ai ressenti à la lecture d’une certain nombre de lettres qui m’ont été adressées lorsque j’ai été "remercié" du Figaro pour la deuxième fois. Avec Mauriac, nous avons donc un point commun, car il l’a été également, ce qui serait impossible à l'Académie française, sauf circonstances exceptionnelles.

         Toute sa vie on prend des coups et puis, le jour où l'on meurt, quelqu'un, enfin, dit du bien de vous et ce n'est pas désagréable. Je pensais également à la phrase de Degas, le jour de l'enterrement de Manet. Ces derniers étaient très amis, puis, un jour, Manet a effacé une partie de la toile d’un tableau de Degas le représentant avec son épouse. Ceci a beaucoup déplu à Degas. Ainsi, le jour de l'enterrement de Manet, ce dernier a dit : "nous ne savions pas qu'il était si grand". J’ai donc été très satisfait de me dire que mes mérites étaient enfin reconnus ! et je les ai pris comme un signe d'amitié de votre part, car nous avons connu beaucoup d'amis communs, notamment dans le beau monde.

 

         A propos de ce livre, on peut se demander, en effet, pourquoi subitement évoquer un sujet qui n'est pas très à la mode. Mon éditeur, quand je me suis présenté devant lui, m’en a fait la remarque. J'ai toujours aimé les causes perdues : Omar Haddad, les prostituées, etc. et j’ai pensé qu’il serait intéressant de parler de la France en ces termes alors que l’on hésite, de plus en plus aujourd’hui, à utiliser certains mots. C'est le cas, par exemple, de "national" qui évoque immédiatement Le Pen, le diable, etc. Dans le "politiquement correct" actuel, les mots "France", "national", ont été évacués, d’où une légère réticence de la part de mon éditeur. Mais, c'est justement cela qui me fit y voir un sujet potentiel. Il n’est pas normal que les gens se sentent, aujourd’hui, honteux d'être Français. Pendant des siècles, et cela est même allé jusqu'à la vanité, ils étaient orgueilleux d'être Français, d'appartenir à ce peuple qui comptait autant de génies éminents dans tous les domaines (Louis XIV, Napoléon, Clemenceau, etc.). Ils avaient des raisons de s'enorgueillir des victoires et des oeuvres littéraires extraordinaires. Aujourd'hui, par une sorte de "bizarrerie de l'Histoire", les mots "France", "Français", "appartenance à une nation" sont, finalement assez mal vus.

 

         Je vais essayer de me "psychanalyser" en psychanalysant la France. C'est un exercice quotidien pour l’écrivain. Chaque livre lui permet de plonger en lui-même et de chercher ou de sonder une sorte d'inconscient personnel et collectif.

         Je me suis donc penché sur le sentiment de désarroi que j'éprouvais et qui, il me semble, est partagé par tous les Français. Devant la mondialisation, l'Europe, la décentralisation, les Français se sentent remis en cause. Ils se demandent ce qu’ils vont devenir devant ces bouleversements. La France s'est constituée, de manière jacobine, autour d'un centre, Paris, et d'un Etat. En Europe, de nombreux pays ne se sont pas constitués de la même façon et la régionalisation y est presque constitutive (Espagne, Italie, Allemagne …). Cela pose à la France, non seulement, un problème politique de réforme de l'Etat, mais également un problème de fond qui touche à l’identité. Les Français se sont choisis "citoyens du monde". La France est le pays dans lequel, à mon avis, on s'intéresse le plus à ce qui n'est pas la France. Ainsi, ce pays que l'on qualifie de "franchouillard", "franco-français", "ethnocentré", "nationaliste", est, en réalité, toujours mobilisé pour les causes étrangères et a toujours une forme de générosité quelque peu missionnaire. Les jésuites en Chine, puis les missionnaires dans tous les pays du monde, ont essayé, non seulement de porter les valeurs chrétiennes, mais aussi les valeurs de l'humanisme et de l’universalisme. Cette idée, que la France défende à la fois l’un et l'autre, me semble être la grande question.

La plus grande menace pesant, à mes yeux, aujourd'hui sur "l'idée de la France" est la suivante : au sein de l'Europe, pourrons-nous maintenir ces valeurs qui ont constitué l'essence de la France ? N'allons-nous pas être entraînés dans cette forme de communautarisme qui fait que l'on traite simultanément avec toute une ribambelle de catégories : jeunes, catholiques, cités, etc., chacun étant étiqueté selon l’une ou plusieurs d’entre elles ? Prenons l’exemple de la polémique autour du port du voile islamique. Cette question remet en cause nos valeurs les plus profondes, car nous sommes tombés dans le "défaut inverse" de ne plus vouloir reconnaître nos racines. Autre exemple : il a été question de citer les racines chrétiennes de l'Europe dans la constitution. Finalement, on y a renoncé par peur d'indisposer les autres communautés. Ce recul me paraît dommageable dans la mesure où c'est notre identité chrétienne qui a façonné la France. La France, pays chrétien et même catholique, a toujours eu cette exigence de justice, de liberté individuelle et même de laïcité, cette dernière étant contenue dans le christianisme. Pourquoi sommes-nous laïcs, contrairement à l'Orient ? Parce que Jésus, dans l'Evangile a dit : "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu".

         Il existe donc, dans le christianisme, des valeurs séparant le pouvoir temporel du spirituel.

 

         Enfin, dans ce livre, j'ai essayé de montrer une France différente de celle que l'on critique communément, puisque cet exercice est devenu notre sport national. Tous les Français sont prêts à affûter leurs flèches. Je relisais, hier soir, Le pouvoir et la vie de Valéry Giscard d’Estaing, en pensant combien les gens sont injustes. En effet, que l'on soit d'accord ou non avec lui, il a une pensée, un style et je trouve qu’il ne mérite pas les critiques dont il a fait l’objet. Cela est vraiment lié au développement systématique de la critique par les Français, qui aiment attaquer leurs idoles. Tout au long de l'Histoire, personne n'y a échappé d’ailleurs (Napoléon, De Gaulle, etc.), tout en étant ensuite révérés par leurs adversaires. En France, on passe son temps à critiquer puis à brûler de l'encens. Cela fait partie du charme de ce pays original et tellement intéressant, tant ses contradictions sont fécondes.

         Mon objectif était donc de donner une image différente de celle véhiculée, aujourd'hui, par des hommes comme Bernard Henri Lévy qui cherchent à démontrer que la France est un pays antisémite, dont l'idéologie se rapprocherait des pays fascistes et qui pourrait donner des leçons de racisme. Même si je suis parfois d'accord avec certains constats de ce dernier, notamment sur Vichy et les décrets qui, à l'évidence, n’ont pas été à l'honneur de la France, je ne tire pas les mêmes conclusions de l'affaire Dreyfus. Il est possible de considérer que cette dernière, après le livre de Drumont La France juive, révèle le fond d'antisémitisme qui existait en France, ou alors avoir une autre analyse, celle du philosophe Lévinas, vivant avec son père en Lituanie. Un jour, alors qu’il était enfant, son père a réuni la famille et leur a dit, suite à l'affaire Dreyfus : "Nous allons quitter la Lituanie pour la France, car un pays où toute la population se divise à propos d'un juif et considère qu’un juif est si important, il faut y aller. Cela n’arriverait ni en Lituanie, ni en Russie, en Allemagne, en Pologne, il n'y aurait pas un bruit, tout le monde s’en ficherait".

         On peut donc voir l'affaire Dreyfus comme une manifestation de gens épris de justice. La France s'est coupée en deux, mais non entre antisémites et prosémites. Ainsi, en a-t-il été de même pendant la Deuxième Guerre mondiale, avec d’un côté les décrets de septembre 40 sur le statut des juifs, et de l’autre, ce formidable élan d’hommes et de femmes simples - je pensais aux pécheurs de l'Île de Sein - qui avaient tous rejoint le Général De Gaulle. Un jour que le Général De Gaulle passait en revue ses troupes - il n'y en avait pas beaucoup, environ cinq cent ou six cent soldats - en demandant aux uns et aux autres d’où ils venaient, il s'était exclamé, sidéré d’entendre le nombre de personnes originaires de l’Ile de Sein : "Je ne savais pas que l'Ile de Sein représentait le quart de la France".

 

         Pour toutes ces raisons et d’autres encore, je pense donc que la France n'est pas critiquable en tous points, mais que certaines valeurs réunissent les Français. Il existe une dimension spirituelle et, pour écrire ce livre, j'ai eu l'idée de me reposer sur deux piliers très opposés l'un de l'autre : le premier était légionnaire - le Commandant Forget - le second c'étaient les moines de Tibérine.

J’avais rencontré, enfant, le premier qui était d’ailleurs le neveu de Berthe Morizot. C'était un légionnaire conforme à l’image que nous en avons : bel homme séduisant aux yeux bleus. Il me fascinait à cause de sa beauté, de sa prestance et parce que, dans cette famille d’artistes, il me semblait assez étrange que l’un des membres ait décidé d'entrer dans la Légion, même si cette dernière n’est pas tout à fait comme l'armée, mais plutôt comme une aventure à l'intérieur de l'armée. Il a été un peu le héros de sa famille. J’ai donc cherché, au centre de documentation de l'armée, des informations sur lui pour confirmer ou infirmer cette vision, avec la peur d’être déçu car, en général, "le héros" n’est souvent pas si glorieux que cela. Bien au contraire, j'ai été tout à fait surpris de constater combien cet homme s’était illustré, combattant brillamment et avec courage ! En effet, alors commandant du 3ème REI à Cao Bang, il est mort en accompagnant 1 000 civils qu'il avait tenté d'arracher aux Viet-Minh. La Légion a conservé un souvenir très fort de lui, au point de rebaptiser l'un de ses quartiers en hommage à ce combattant exemplaire. Ainsi, à Kourou, la base s'appelle depuis lors "Michel Forget". Notons au passage que la Légion honore également des défaites, ce qui lui donne un caractère quelque peu hors normes et même un peu littéraire. En effet, on n'imagine pas un régiment d'infanterie agissant de la sorte. Ainsi, Michel Forget a conquit son titre de gloire au cours de l’une des plus terribles défaites de l'armée et de la Légion. Après des péripéties dramatiques, liées à maintes erreurs de l'armée et surtout du pouvoir politique, le corps expéditionnaire français s'était donc retrouvé piégé dans une sorte de nasse au milieu de la jungle et, c’est ainsi que tentant de l’en sortir, le Commandant Forget est mort au combat, en partant à l'assaut d'un piton avec une mitraillette.

Je ne pouvais pas, alors, imaginer qu'il pourrait, un jour, exister un rapport entre cet homme et les moines de Tibérine. Or, j’ai été tout à fait surpris d’apprendre qu’il était mort dans les bras de l'oncle du prieur de Tibérine. Stupéfait, j’ai donc pensé qu’il y avait quelque chose d'étrange, que j’écrivais sur le passé de la France. J’ai eu la sensation qu’il existait des "passerelles spirituelles", qu'il existait une sorte d'unité spirituelle française, avec différentes versions : laïque, légionnaire… Ces hommes tels que Michel Forget, mais également Romain Gary, d'Estienne d'Orves, Voltaire, Zola, Victor Hugo, les lycéens de Buffon - fusillés par les Allemands parce qu'ils avaient distribué des tracts - forment, à mes yeux, une sorte de "communion des Saints", dans le sens de ceux qui rachètent nos péchés. Ils ont augmenté le capital de l'esprit français. Ils constituent notre patrimoine, tant ils ont apporté un rayonnement extraordinaire permettant, aujourd'hui, à la France de continuer d'exister. Cette lumière particulière, malgré nos promptitudes à la critique, fait qu’à l’étranger, l’idée d'être Français, continue de constituer une référence. J'ai ainsi essayé, dans ce livre, d’adopter le point de vue d'un étranger, de manière à montrer la France telle qu'un étranger pouvait l'admirer.

  

DEBAT

 Premier intervenant

          Pourriez-vous préciser qui sont ces moines de Tibérine auxquels vous faites référence ?

  

Jean-Marie ROUART

          Les sept moines de Tibérine appartenaient à une communauté installée dans l’Atlas algérien depuis la colonisation. Suite aux différents événements survenus ces quinze dernières années, un certain nombre de communautés religieuses avaient quitté l'Algérie. Cependant, ces sept moines avaient décidé de demeurer sur place dans leur monastère. Et ce, non pour évangéliser ou convertir les populations, mais simplement pour apporter, par leur présence, une image de paix. Souvent, les islamistes venaient les voir pour leur demander un certain nombre de services, qu'ils refusaient, parce qu'ils ne voulaient pas s'impliquer ni du côté de la police algérienne, ni du côté des islamistes. Ils ont vécu des mois terribles, beaucoup de massacres ayant été perpétrés dans les environs. A leur niveau, ils ont essayé de soigner ceux qui venaient les voir, et surtout, de "contaminer par la paix" tous ces hommes en guerre, les atrocités étant commises des deux côtés. Ils croyaient, un peu à la manière de Gandhi, en cette non violence susceptible, par exemple, de calmer les tensions. Un jour, le GIA ou un groupe d’islamistes manipulé par le gouvernement est venu les enlever. Un mois plus tard, après des négociations stériles, leurs cadavres ont été retrouvés. Ils avaient été décapités et ils étaient morts en martyrs, ce qu’ils voulaient éviter, c'est pourquoi ils avaient toujours montré un profil neutre et bas. Il existe quelque chose de magnifique dans les écrits des moines ; une valeur tout à fait étonnante dans leur attitude, car ils sont en contradiction avec tout ce pourquoi nous vivons. En effet, nous vivons dans des sociétés où le rendement, la rentabilité, le plaisir, le confort priment. Je trouve qu’ils nous apportent l’espoir, et leur message me paraît le suivant : par leur exemple et leur sacrifice, ils nous aident à vivre. Très souvent, nous désespérons de la vie, de l’homme... Avec toutes les guerres affreuses dans le monde, on se demande si l’humanité pourra changer. Ces moines ont augmenté notre "capital spirituel" et humain. Ils ont allumé une lumière qui ne s'éteindra pas.

  

Deuxième intervenant

          Selon vous, existe-t-il des moyens pour que la France conserve son identité et que, dans un avenir proche, elle ne se perde pas dans un brouillard mondialiste ?

  

Jean-Marie ROUART

          Cette question m’a été souvent posée car, effectivement, mon livre, empreint d’une certaine nostalgie, réalise un constat d'échec mais ne propose rien. Et ce, car je pense que ce n’est peut-être pas à moi de le faire, mais plutôt aux hommes politiques. Il me semble, et je parle sous le contrôle d'un ancien ministre et de personnes qui connaissent très bien les rouages de l'Etat, que l'un des grands problèmes actuels qui se posent à la France, est celui de l'intégration. Ce dernier a, pour de multiples raisons, été sous-estimé car nous avions l'habitude que tout se passe bien. En effet, l’intégration était principalement européenne et chrétienne, avec des cellules familiales correspondant à peu près à ce que nous connaissions en France. Cette assimilation, même lors de périodes d'immigration importantes - je pense notamment aux Polonais et aux Italiens - s'est toujours bien passée. Ce qui, il faut bien l'admettre, n’est plus le cas aujourd’hui. Je pense que devant cette difficulté de l'intégration, un certain nombre de mesures sont à prendre et ce d’autant plus que le problème a de nombreuses répercutions ; sur les budgets, dans l'éducation nationale, etc. Nous l’avons vu dans le cas de la question du port du voile, mais il existe bien d’autres questions plus importantes, c’est un peu "l'arbre qui cache la forêt". Ainsi, ce problème fondamental d'intégration rejaillit dans les problèmes de justice, de santé, etc. Je suggère que l'une des mesures qui pourrait être prise, qui ne coûterait pas cher et ne mettrait pas les uns et les autres dans la rue - quoi que, on ne sait plus - serait de faire passer un examen à toute personne désireuse d’obtenir la nationalité française. Cet examen consisterait en une série de questions telles que : savez-vous qui furent Voltaire, Montaigne, Victor Hugo, etc. ? En quoi constituent-ils la France, un pays qui s'est consacré à la justice, à la liberté et à la démocratie ? Puis, après avoir satisfait à ce questionnaire, la nationalité française lui serait accordée en lui demandant de jurer de respecter ces valeurs sur la Bible, le Coran, la Constitution ou sur le livre de son choix représentant un certain nombre de valeurs. Il me semble que cette mesure aurait un certain avantage, celui de faire comprendre aux personnes qui veulent s’intégrer en France, mais aussi aux Français eux-mêmes, la nécessité de prendre conscience de ce en quoi consiste la France. Je crois que les Français d'aujourd'hui, si on leur posait la même question, seraient un peu perdus aussi. Il y a tellement longtemps que l'on ne leur a pas dit ce que c'était que la France.

Alors, de temps en temps, cela est vrai, on met un Jean Moulin au Panthéon, ce qui est très bien, mais je crois qu'il serait nécessaire, parce qu'ils en ont perdu l'habitude, de rappeler aux Français la chance qu’ils ont de vivre dans un pays animé par des valeurs magnifiques : universalisme, justice, liberté, etc. Il me semble important de rehausser la nationalité française, distribuée comme dans une pochette surprise aujourd’hui.

  

Troisième intervenant

          La France change beaucoup et il existe des disparités, notamment entre la France parisienne et administrative, les banlieues, et la France profonde.

         Comment voyez-vous la France dans dix ou vingt ans, à la lumière de ce que vous venez de dire ?

  

Jean-Marie ROUART

          Elle sera le fruit de nos actions ou inactions dans une Europe où ses valeurs risquent de se diluer de plus en plus. En ce qui concerne les interactions entre la province et Paris, ce couple a bien fonctionné jusqu’à maintenant. Cependant, j'ai des craintes vis à vis d’une province livrée à elle-même car, si d’un côté, je crois à la richesse des provinces, à ce qu’elles ont apporté sur le plan artistique, musical, littéraire, etc. (Giono, Cézanne, Chateaubriand ...) je pense que d’une autre façon, en arrivant à Paris, ils ont hissé leur talent à un autre niveau, international et même universel. Ce mouvement positif existait donc dans les deux sens, mais, une province qui couperait son cordon ombilical avec Paris, se condamnerait à l’enfermement sur elle-même. Quant à Paris, isolée, réduite à son "pré-carré" des débuts de la monarchie, elle n’aurait plus de sens.

Pour illustrer mon propos, je vais vous raconter une anecdote sur la régionalisation et le remplacement de la dictature du national par celle du local. Le Maire de Nice, a construit une bibliothèque - événement dont je me réjouis toujours - pour laquelle il a fallu trouver un nom. Comme il ne serait pas logique de baptiser une bibliothèque niçoise "Victor Hugo", une recherche a été faite sur les personnes célèbres issues de la ville. Une personne sortait du lot : Romain Gary, ce dernier ayant, à mon sens, une dimension nationale et même internationale. C’est d’ailleurs un écrivain considérable qui a lutté pour les valeurs de l'esprit français, universaliste et humaniste. Finalement, cette histoire s’est terminée par un échange de petits intérêts révélant un certain étouffement de la province sur elle-même, sans aspirations vis à vis de ce qui la dépasse. Ainsi, nous assisterons à une multiplication des groupements d'intérêts qui, au sein de l'Europe, amènera vers l’asphyxie une "France régions" trop décentralisée vers une sorte de dislocation. Que restera-t-il alors, effectivement des valeurs universelles de la France ?

  

Quatrième intervenant

          J’aimerais revenir sur votre idée tout à fait intéressante de l’examen nécessaire à l’obtention de la nationalité française. Je pense, cependant, qu’elle ne tient pas compte des lois en vigueur et notamment du droit du sol qui fait que les enfants naissent français, grandissent dans les banlieues et accèdent à la citoyenneté à leur majorité sans savoir qui sont Voltaire ou Rousseau. Le problème est ainsi plus compliqué que vous ne le dites.

  

Jean-Marie ROUART

          Pour ce qui est du droit du sang / droit du sol, certaines personnes qui arrivent en France demandent la nationalité. Ils ne sont pas nés sur le sol français. C’est à eux que je pensais, sans beaucoup d’originalité puisque je me suis inspiré du modèle américain. Aux Etats-Unis, chaque personne désireuse d’obtenir la nationalité américaine doit jurer sur la Constitution et la Bible, qu'elle respectera les valeurs américaines. Effectivement, on ne va pas demander à chaque Français de faire la même chose, cependant cela nous amènerait également à nous interroger sur nos valeurs et à les exprimer.

  

Cinquième intervenant

          J’aimerais, quant à moi, revenir sur ce que vous avez appelé "la dictature locale" - sans qu’elle le soit à mon avis - car il me semble qu’il est nécessaire, aujourd’hui, d’accorder une voix à la France d'en bas, aux Français. Je pense qu'une vague de fond s’est manifestée dans tous les pays avant la guerre contre l'Irak, celle de l'opinion publique, et que la société civile devrait peut-être avoir un peu plus d'emprise sur les événements. Lorsque le pouvoir est entre les mains d'un tout petit nombre, ceux-ci sont souvent exposés à des pressions. Il est donc très difficile, alors, d’entreprendre les mesures nécessaires, ce qui serait moins le cas s’il existait une consultation plus large. Il existe bien un forum permanent de la société civile aux Nations-Unies, malheureusement, les sénateurs ont, récemment, limité le référendum local et cette possibilité d'avoir voix au chapitre au sommet ne s'est pas encore traduite au "bas de la pyramide". La France ne pourrait-elle pas être le champion d’un quatrième pouvoir, s’ajoutant au trois de Montesquieu, et qui serait la société civile ?

  

Jean-Marie ROUART

          Effectivement, en ce qui concerne la société civile, nous sommes un peu infirmes, surtout si nous nous comparons aux Etats-Unis, à l'Allemagne, ou d’autres pays à forte proportion protestante. En France, on attend tout de l'Etat. En Finlande, Norvège ou Suède, il n’est effectivement pas nécessaire d'avoir un Ministère de l'Ecologie car, chaque village, chaque région, s'organise pour mettre en oeuvre des mesures. Il en est de même en Suisse, comme dans d’autres pays   "de collectivités" où le monde associatif est extrêmement fort et organise la société civile. Nos habitudes sont complètement différentes, nous avons pris le pli, en France, à chaque fois que nous avons un problème, de nous adresser à l'Etat et de lui demander de faire la police. Je crois qu’il faudra abandonner cela. D'ailleurs, on peut voir à quel point les groupes de pression, en matière d'écologie, ont été importants et efficaces. Je crois que les associations ont un grand avenir devant elles à ce niveau.

  

Jacques BAUMEL

          En conclusion de cette conférence très intéressante - je remercie vivement M. Jean-Marie Rouart ainsi que tous les participants - je voudrais revenir sur quelques points.

                Dans quelques heures, un débat aura lieu entre M. Nicolas Sarkozy et le "nouveau patron" de l'Islamisme en France, M. T. Ramadan, qui sera suivi par près de six millions de français. Je me demande s’il est sage et opportun d’accorder une telle publicité aux porte-paroles des islamistes les plus dangereux.

         Je pense que nous devons prendre conscience du fait que le monde d'aujourd'hui a beaucoup plus changé en quarante ans que le monde d'hier en quatre siècles. Je prends un exemple précis : aujourd'hui, n'importe quel jeune, en manipulant quelques nouvelles technologies, est instantanément en contact avec des auditeurs situés à plus de six mille kilomètres. Avec internet, tout le monde peut dialoguer, par delà les frontières : les régimes, les polices, etc. Le terrorisme joue aussi sur cela, c'est un changement bouleversant. Aujourd'hui, ce ne sont plus tellement les journaux qui font l'opinion, mais des hommes et des femmes cultivés, avec un certain bagage intellectuel, capables de réfléchir, de discuter des grandes valeurs. Les moyens de communication de masse se moquent éperdument de ces débats, même quand ils sont menés d'une façon très racoleuse. L'information n'est plus du tout la même, tout comme l'éducation qui nous avait habitués à entrer dans une société policée. Les jeunes adolescents font face à des problèmes de nature tout à fait différente, y compris sur le plan personnel. En tant que maire d'une ville de banlieue, par certains côtés très équilibrée, j’ai pourtant été confronté à un nouveau phénomène : celui "des tournantes". Quelques garçons prennent quelques filles dont ils abusent avant de les relâcher au petit matin…

Nous devons enlever nos lunettes, sortir de nos merveilleux "salons" de la France du passé et voir la France telle qu'elle est et sera demain, c’est-à-dire en grande partie, ce que les jeunes en feront, mais dans quel monde de demain ?

Il me semble que ce dernier sera, pour quelques temps, dominé par un "nouvel empire américain" - ce qui est historique - heureusement d'ailleurs, car sans lui il y aurait, peut-être, encore plus de conflits et de tragédies. Le monde d'aujourd'hui, c'est également un milliard deux cent millions d'islamiques qui seront de plus en plus nombreux à être entraînés dans des mouvements islamistes dangereux, ce qui générera un réel défi intercommunautaire. Attention, il ne s'agit pas de faire du racisme car il serait monstrueux d'assimiler, l'ensemble des cinq millions d'hommes et de femmes originaires d'Afrique du Nord et vivant parmi nous, à de futurs terroristes et les rendre responsables du climat d’insécurité actuel. Il me semble que le problème vient plutôt du fait que l’Islam est une religion de combats, en tous les cas interprétée actuellement dans un sens contraire à l'harmonie.

 

         Au sujet de l'Europe, j'écoutais, hier soir, Valéry Giscard d'Estaing qui avait accepté de s’exprimer au sein de l’Institut Montaigne et de présenter les travaux de sa commission. Ouvrir l'Europe à vingt-cinq pays est un défi terrible. Nous avons commencé à six pays, autour de la Communauté du charbon et de l’acier, à enterrer "la hache de guerre", et ce, je l'espère, définitivement, entre la France et l’Allemagne. Je crois que nous ne serons jamais assez reconnaissants envers le Chancelier Adenauer et le Général De Gaulle d'avoir permis la renaissance d'une amitié franco-allemande qui est le moteur essentiel de l'Europe. En effet, quand ce moteur fonctionne mal, l'Europe n'avance plus, sinon, elle progresse. Cependant, l’Europe d’aujourd’hui est bien différente de celle de ses inventeurs tels que Robert Schuman. Nous faisons entrer vingt-cinq nations, une partie d’entre elles ayant vécu quarante ans sous la dictature bolchevique, une autre s'éloignant totalement de nos aspirations occidentales. Ce sont vingt-cinq pays qu'il va falloir mettre ensemble pour imaginer, non seulement des dispositions gouvernementales, un conseil des ministres, une commission européenne, un parlement, mais aussi s'assurer des ressorts essentiels de la responsabilité et de la souveraineté, c'est-à-dire : une défense et une diplomatie. Beaucoup de temps s’écoulera avant que l'Europe ne se dote d'une armée. De plus, malheureusement, vis à vis de la diplomatie, cette Europe est attirée de façon totalement inégale par les foyers puissants dans le monde. L'Europe de l'Est nous fait le cruel reproche de l'avoir abandonnée pendant quarante ans et de l’avoir humiliée par l’attitude de notre Président de la République, il y a un an. Elle est donc loin de partager notre conception de construction européenne telle que nous l'envisageons.

         Je pense également qu’un autre problème nous échappe, celui de l'éducation européenne de nos jeunes. Notre ministre de l'Education Nationale, Luc Ferry, brocardé par un certain nombre de professeurs comme il se doit, a, il me semble, quelques idées originales, notamment de faire discuter les jeunes sur la question de l'enseignement. Jusqu'à présent, on ne tenait pas compte d'eux. Mais, surtout, il s’agit d'envisager une éducation européenne avec la reconnaissance des diplômes, la possibilité de passer d'un pays à l'autre car cela, et c’est capital, créera une nouvelle Europe intellectuelle.

 

         Enfin, nous nous trouvons face à deux phénomènes irrésistibles. Le premier est la montée définitive d'un empire qui va dominer le monde dans cinquante ans : la Chine. Quand on a connu la Chine de Mao, celle de la "Révolution culturelle", de l'absurdité, du petit livre rouge et de la destruction systématique des oeuvres d'art, et que l'on voit aujourd'hui Shanghai ou Pékin, ces villes qui seront bientôt comparables aux grandes villes américaines, on ne peut qu’être frappé par le changement. De plus, les Chinois ont l'intelligence, un sens extraordinaire du commerce et le nombre. Les Chinois ont formé - souvent, d’ailleurs, dans des universités américaines - des cadres, des intellectuels, des ingénieurs, des scientifiques, des médecins remarquables. En effet, dans les universités de Boston, Los Angeles, etc., le nombre d’étudiants chinois est énorme. Ensuite, ces derniers rentrent en Chine et mettent à profit ce qu’ils ont appris.

 

Devant ce tableau, un peu apocalyptique, il faut que la France se reprenne, qu'elle redevienne ce qu'elle a toujours été. Evidemment, ce n’est plus la "Grande Nation", nous ne sommes plus au temps de Napoléon ou de la Révolution française, mais nous ne sommes pas pour autant seulement une modeste province au cœur d'un ensemble européen uniforme. Nous pouvons continuer à apporter beaucoup aux autres sur le plan des valeurs, de la civilisation, de la culture et de notre identité. C'est la raison pour laquelle il faut être lucide, ne pas se laisser impressionner et souhaiter que les Français cessent de se disputer entre eux, d’être les héritiers des seuls Gaulois, pour devenir de véritables citoyens de l'Europe.

            Je terminerai mon propos par cette merveilleuse définition de la France que nous avons apprise dans nos livres de classe quand nous étions petits, d'un grand poète français, il y a très longtemps : "La France, Mère des Arts, des Lettres et des Armes".