FORUM DU FUTUR


"Crise europénne, crise transatlantique :

les options françaises"

Conférence du vendredi 30 janvier 2004 à l'Assemblée Nationale

animée par :

M. François HEISBOURG, Directeur - Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS)


François HEISBOURG

          Une façon de caractériser cette double crise, avant d'en regarder les causes, est de regarder où on en est. En ce qui concerne la relation transatlantique, nous sommes dans une crise dure et une crise dure qui, sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, c'est une crise dure qui dure et qui va durer. Nous avons une forte possibilité d'avoir encore 4 années de mandat de l'administration Bush et, certes, l'année 2004 paraîtra, vraisemblablement, comme une année de relative embellie pour des raisons qui tiennent en grande partie aux exigences de la politique intérieure américaine : le Président américain, en tant que candidat, a tout intérêt à faire apparaître qu'il n'a pas coupé les Etats-Unis du monde et que les Etats-Unis ne sont pas rejetés par leurs partenaires. Nous avons vu le début de ce processus de démonstration de la bonne implantation, de la bonne réception, du bon accueil qui est fait aux Etats-Unis dans le monde, avec la visite d'Etat du Président Bush au Royaume Uni. Sur le fond, il n'a rigoureusement rien concédé aux Anglais de ce qui aurait pu aider le Premier ministre Blair à l'occasion de cette visite. En revanche, il a exploité à fond les opportunites qu'offraient cette visite d'Etat. Nous avons, dans un autre genre, l'envoi de M. Dick Chesney à Davos et nous aurons, bien entendu, le point d'orgue de ce processus le 6 juin prochain, lors du 60ème anniversaire du débarquement, où le Président américain pourra se prévaloir de l'excellence de l'accueil qui lui sera fait. Et l'accueil sera excellent, il pourra se retourner vis à vis du candidat démocrate en disant : "Mais, vous voyez, même les pays, avec lesquels nous avons eu quelques difficultés, ne nous en veulent pas, bien au contraire, la fermeté, ça paye, l'amour vache, cela a du bon !". Je force un petit peu le trait, mais je crains que cela soit le décodeur de l'année 2004 et chacun s'efforcera d'en faire autant. Pour ces raisons, je parlais des raisons américaines, mais aussi des raisons européennes, on fera à mauvaise situation bon visage, nous l'avons vu, lors de la tonalité, par exemple, de la visite de Mme Alliot-Marie à Washington, et il vaut, naturellement, mieux ça que le contraire, mais cela ne préjuge pas de la suite.

 

         En ce qui concerne l'Europe, nous avons eu, bien sûr, la crise de l'année dernière, ouverte en fanfare par le mois de janvier et avec tout ce qui s'est passé, la lettre des 8, la lettre des 10, la "vielle Europe", la "nouvelle Europe", les uns invités à se taire et ainsi de suite. Et ceux qui étaient invités à se taire, faisaient naturellement de la résistance, en contrepoids. Nous avons, du point de vue français et ce n'est pas sans importance, vu le retour du franco-allemand et aussi, ce qui est peut-être plus important et plus porteur d'avenir, le début d'un vrai triangle franco-germano-britannique ; mais naturellement, nous avons aussi terminé l'année sur l'échec de Bruxelles, sur le retour au traité de Nice si je puis dire, sans assurance, qu'en 2004, nous débouchions sur un compromis concernant le traité constitutionnel et même si nous débouchons sur un compromis, nous vivrons avec de très forts risques en ce qui concerne les procédures d'éventuelles ratifications compte tenu du carambolage entre un éventuel accord constitutionnel et les nouveaux élargissements qui se profilent dont la popularité n'est pas très grande dans l'opinion publique de ce pays, comme dans l'opinion publique d'autres pays, la Bulgarie et la Roumanie d'abord, la Turquie ensuite. J'ajoute tout de suite que je fais partie de cette petite minorité de gens qui souhaitent réellement que ces pays entrent dans l'Union, mais je reconnais aussi que ce point de vue est dans la réalité, au delà des discours, très minoritaire.

         Quelles sont les causes de cette double crise que j'ai tenté de caractériser ? Je commencerai par l'Europe en poursuivant ensuite par les relations transatlantiques, et notamment, mais pas spécifiquement, des relations franco-américaines.

         Sur l'Europe, plusieurs choses. Tout d'abord, nous avons le défi de l'élargissement. Cet élargissement, et encore une fois, je fais partie des gens qui y sont très favorable, a une conséquence mécanique importante qu'il ne faut pas méconnaître, elle est réelle et elle est indépendante de ce que peuvent vouloir ou espérer les uns et les autres ; cet élargissement a pour conséquence mécanique qu'il ne peut pas y avoir et qu'il n'y aura donc pas, pour employer un mot allemand de laîcultur en Europe. L'Europe ne sera faite ni à l'image de la France ni à celle de l'Allemagne, ni à celle du couple franco-allemand. Ceci, j'allais dire, c'est un fait, mais ce fait a lui-même une conséquence, c'est qu'il réduit l'intérêt que pouvait représenter, notamment pour la France, la construction européenne au plan instrumental, c'est-à-dire la construction européenne comme vecteur, comme porteur d'influences spécifiques pour la France. Les débuts de la construction européenne avaient été largement accompagnés d'une construction européenne à l'image de la France ; il suffit de regarder les positions du français dans les institutions communautaires, l'organisation même de ces institutions communautaires, à commencer par la Commission, sans tout cet héritage des années 50 et 60 n'aurait évidemment pas existé sans ces caractéristiques du début de la construction européenne. Nous sortons, maintenant, en tout état de cause, de ce logiciel, et cela a, naturellement, quelques implications sur la façon dont la construction européenne est, dorénavant, vécue en France.

         Deuxième conséquence possible, mais pas nécessaire fort heureusement, de l'élargissement, c'est que s'il n'y a pas un traité susceptible de fonctionner dans une Europe à 25 - et le traité de Nice est fait pour ne pas fonctionner dans une Europe à 25 - nous aurons un élargissement qui débouchera sur une UE avec des règles et des limites de moins en moins efficientes, de plus en plus floues. Cette évolution aggraverait les effets d'une autre évolution - ce n'est même pas une évolution, mais un fait ancien - c'est qu'il n'y a jamais eu, et il n'y aura peut-être jamais, d'accord formel sur la finalité de la construction européenne. Quand vous combinez l'absence du rôle instrumental de la construction européenne, du point de vue des Français, avec l'absence d'accord sur la finalité, vous vous retrouvez avec une tendance renforcée à l'illéligitimation des disciplines proprement communautaires telles qu'elles sont vécues par les Etats ; et la façon dont la France et l'Allemagne se sont affranchies des disciplines du pacte de stabilité - et je ne porte pas de jugement sur le pacte de stabilité, je laisse ça à Monsieur Prodi - est indicatif de ce que peut représenter la combinaison de ces deux tendances.

         Troisième élément que je veux souligner, c'est ce que j'appellerais la part de l'illusion. Une illusion extrêmement dangereuse. Il y a une tendance en France, assez forte, pas seulement en France, mais je parle ici de la France, à partir du principes que les fronts pionniers, ou les avant-gardes, ou les coopérations renforcées, ou les géométries variables, l'expression que vous voudrez, sont une alternative ou un substitut à un bon traité d'UE embrassant l'ensemble des Etats membres de l'Union. C'est exactement le contraire. Dans la pratique, nous avons eu des coopérations renforcées fortes lorsqu'il y a eu un traité d'UE substantiel, l'euro n'aurait pas existé sans traité de Maastricht, Schengen n'aurait existé sans le traité de Maastricht. Du traité de Nice, il ne faut pas espérer grand chose en tant que coopération renforcée, j'ajoute tout de suit d'ailleurs, que ce que nous avons commencé à faire dans le domaine de la défense, avec l'accord des 25, en soutien aux initiatives, notamment franco-anglo-allemandes du mois de décembre dernier, ceci est normalement interdit pas le traité de Nice. Les coopérations renforcées, pour employer le terme repris dans le traité de Nice, sont interdites dans le domaine de la sécurité et de la défense. Donc, en tout état de cause, pour faire des choses comme ça, il faut déjà se mettre en infraction avec le traité.

         Enfin, sur cette crise européenne, justement un mot sur la défense, je l'ai déjà effleuré, oui il se fait toute une série de choses et on pourra en discuter. Je voudrais juste dire quelques mots sur, j'allais dire le logiciel de la défense européenne, l'aspect matériel, nous le connaissons bien, ce sont les initiatives, la headline goal et la force des réactions rapides, les opération qui sont conduites, bien sûr, en Macédoine et avec un succès tout particulier au Congo, l'opération Artémis a été quelque chose d'extraordinaire, à tous égards, et on pourra, le cas échéant en reparler. Les aspects matériels, vous les connaissez, c'est le logiciel, le logiciel, on a commencé à avoir un début de logiciel avec le document Solana. La stratégie de sécurité pour l'Europe, c'est le sous titre du document ; ce document a le mérite d'exister, c'est un très grand mérite parce que ce n'est pas du tout évident d'avoir produit cela, mais lorsqu'on le regarde attentivement, lorsqu'on le compare au premier jet qui avait été reçu par le Conseil européen du mois de juin de l'année dernière - mais le Conseil européen ne s'était pas prononcé dessus, il s'est prononcé sur le document du mois de décembre - on constate, non seulement une sérieuse érosion du document final par rapport au document initial, mais surtout que le plus petit commun dénominateur est assez peu encourageant ; le document met l'accent sur la quête de la stabilité par opposition à la promotion ou à l'accompagnement du changement, et notamment au Moyen-Orient. Je ne dis pas, alors, qu'il faut faire comme les néo-conservateurs américains et faire du bonapartisme au Moyen-Orient, cela me paraîtrait extrêmement imprudent, mais penser que l'avenir du Moyen-Orient doit être comme son passé, je ne pense pas que cela soit là, un très bon "trip" si j'ose dire pour la sécurité européenne. Je pense que la "gueule de bois" risque d'être très sévère alors que c'est quand même cela qui caractérise ce que dit le document Solana sur la zone qui est devenue la zone la plus importante pour la sécurité de l'Europe pour les 20 ou 30 années qui viennent. D'autre part, bien qu'il y ait toutes sortes de mots et d'expressions extrêmement utiles et porteuses dans ce document, je pense notamment à la notion de multilatéralisme efficace, ces formules ne sont pas mises au service de la nécessité de pouvoir agir de façon décisive et cela c'est une notion qui, quelque part, a disparu entre le premier et le second document, ce n'est pas très encourageant. Le logiciel n'est point aussi bon qu'on pouvait l'espérer.

 

         Des relations transatlantiques, je parlais d'une crise dure qui dure. D'abord l'aspect, si j'ose dire, conjoncturel, sachant que la conjoncture dure depuis près de 4 ans et qu'elle risque de durer encore 4 ans, c'est l'administration Bush dont nous connaissons tous les fondements et les parties constitutives aux plans idéologiques et politiques, sur sa façon de gérer ses relations avec les partenaires, que ces partenaires soient des amis fidèles comme le Royaume-Uni, ou des amis plus difficiles comme la France. Je ne pense pas violer un grand secret, si je cite un très haut personnage du gouvernement britannique qui était de passage à Paris récemment, il disait : c'était au moment de la crise du mois de décembre dernier, au moment des alertes aux Etats-Unis : "Please, you're the French, you know why the Americans stopped your planes for flying, we don't even know why the delay has drived me nuts". Bon, je ne pense pas que j'ai besoin de traduire, la tonalité aura, en tout état de cause, suffit à montrer quels pouvaient être les sentiments de cet homme pas réputé pour être anti-américain, et j'allais dire, dans la pratique, après la punition, la punition continue : vous avez un problème sur le voile islamique en France, vous avez un communiqué du département d'Etat ; vous avez un problème sur le voile islamique en France, 3 jours après vous avez une manif en Irak. Je veux dire, même sur des sujets comme celui-là, on trouve le moyen de se mettre en désaccord. L'Europe se met d'accord pour installer et proposer la candidature de Cadarache pour le grand réacteur de fusion thermonucléaire, les Etats-Unis choisissent un allié contre un autre allié, le Japon contre l'Europe, et contre la France en l'occurrence, plutôt que de déclarer sa neutralité. Si on avait retenu le site espagnol, je ne suis pas sûr que les Américains auraient agi de la même façon et le simple fait de devoir parler de cette façon montre qu'on est toujours dans une atmosphère et une ambiance qui ne sont pas bonnes. Mais, en admettant que dans 10 mois, le Président Bush connaisse un revers politique et qu'il soit remplacé par un démocrate, M. Kerry ou M. Edwards, je ne sais certes pas, nous pourrions nous attendre à ce que cette nouvelle administration ne soit pas mue par un sentiment systématique de contrer les Français à tous propos et hors de propos. On peut l'espérer, je pense avec certaines chances de ne pas être déçus, mais même s'il en était ainsi, nous avons des raisons structurelles qui font que les relations euro-américaines et pas seulement franco-américaines, sont durablement transformées. La crise irakienne a été un révélateur, un catalyseur et un facteur d'aggravation, elle n'est pas en elle-même la cause de ces changements. Quels sont les changements ? Le premier remonte quand même maintenant à pratiquement 13 ans, c'est la disparition de l'Union soviétique. C'est une banalité que de dire que cela a changé beaucoup de choses, mais il a fallu beaucoup de temps pour que commence à être tirées, au niveau des comportements, des habitudes, des postures, les conclusions pratiques de la disparition de ce qui structurait les relations internationales pendant la grosse quarantaine d'années précédant la chute du mur. Du temps de la Guerre Froide, des relations internationales étaient, comme à toute autre époque, en très grande partie, le fruit de rapports de forces. J'allais dire, dans la vie, tout n'est pas rapport de forces, et dans les relations internationales tout n'est pas non plus rapport de forces, mais les rapports de forces sont toujours présents. Mais du moins, pendant la Guerre Froide, le rapport de force structurant, c'était le rapport de force Est / Ouest, ce qui voulait dire, en clair, que les disputes, les problèmes et il y en a eu de nombreux - Suez, la Guerre d'Algérie, le Vietnam, la bombe à neutron, que sais-je - entre les Etats-Unis et l'Europe faisaient toujours l'objet d'un modus vivendi puisque ce qui dominait en dernière analyse, c'était la nécessité de ne pas dégrader le rapport de forces primordial, au sens strict de ce terme, de l'Ouest par rapport à l'Est.

         Aujourd'hui, nous constatons qu'en l'absence de ce rapport de forces primordial qui n'a pas été remplacé par quelque chose d'équivalent ou d'identique - la lutte contre le terrorisme n'en tient pas tout à fait lieu, des disputes qui auraient traditionnellement été considérées comme gérables, comme la dispute euro-américaine au sujet du Vietnam, ce n'était quand même pas tout à fait rien, 600 000 soldats engagés au Vietnam, les Américains étaient en droit de s'attendre à une solidarité de la part des Européens de leur point de vue, il ne l'on pas reçue, d'aucun européen, aucun soldat européen n'est allé au Vietnam. C'était au moins aussi important que la Guerre d'Irak, du point de vue des intérêts américains. Pendant la Guerre de Corée, il y avaient les Coréens du Sud, les Australiens, les Philippins, les Thaïlandais, mais pas un européen, au niveau des forces armées [1]. Dans le cas de l'Irak, le test, loyalty test a pris une tout autre ampleur parce que, à Washington, personne n'allait partir du principe qu'il y avait des choses plus importantes que l'Irak. Pendant la Guerre du Vietnam, il y avait des choses plus importantes que le Vietnam, c'était la préservation du rapport de force Est / Ouest et la confrontation en Europe centrale. Cela a disparu et c'est le vrai fondement qui forge la réalité, le quotidien des les relations transatlantiques. Il a fallu beaucoup de temps pour que cela forge les nouvelles relations.

[1] Oubli de l'orateur ! La France était représentée par le fameux bataillon de Corée. Quant aux Britanniques, leur participation fut encore plus conséquente

         Deuxième "fondamental", c'est le constat, je dis bien le constat et pas seulement le voeu ou la proposition que la mission détermine la coalition, c'est la fameuse formule Donald Rumsfeld d'abord, Paul Wolfovitz ensuite, peu de temps après le 11 septembre. Je ne sais pas quelle a été la part, dans ces déclarations, de l'idéologie ou tout simplement de la nécessité impérieuse de faire la Guerre en Afghanistan, vite, et c'était une nécessité impérieuse, en court-circuitant les lourds mécanismes otaniens. De bonnes raisons, pour les Américains effectivement de ne pas en passer par là, mais ce n'était pas seulement une exigence du moment, ce n'était pas seulement une vision idéologique, c'était aussi une réalité, c'était qu'effectivement, les crises dans le monde ne se ressemblent pas, ni par leur nature, ni par les acteurs, et les coalitions qui sont constituées pour y faire face ne sont identiques, politiquement ou militairement, ni de part leur nature, ni de part les membres qui les constituent et, paradoxalement, un des éléments qui accélère cette dislocation du rôle des alliances, et notamment de l'Alliance Atlantique. L'un des facteurs accélérateurs de cette évolution, c'est ce grand succès de l'OTAN, qui est présenté, en tous les cas, comme tel par ces promoteurs, avec l'élimination des limites géographiques à l'action de l'OTAN, parce que, dès lors qu'il n'y a plus de limite géographique à l'action de l'OTAN, et il n'y en a réellement plus, la out of aera n'est plus une catégorie puisque le monde entier est potentiellement in aera.

 

L'Afghanistan est justiciable d'opérations de l'OTAN, cela ne me gène, au demeurant, absolument pas, je trouve que c'est très bien que l'on utilise les actifs de l'OTAN, et le drapeau de l'OTAN, à Kaboul, là n'est pas le propos, mais pour le coup, précisément parce qu'il ne peut pas y avoir d'accord systématique entre les Américains et les Européens sur toutes les crises, en toutes les occasions dans le monde entier, et bien, la mission déterminera la coalition. Ceci vaudra pour l'OTAN comme d'une façon beaucoup plus générale, et les partisans de la globalisation de l'OTAN, qui ont remporté la partie, si je puis dire, ont d'une certaine façon accéléré la fin de l'OTAN en tant qu'alliance de défense, je pèse les mots. L'OTAN n'est pas morte, et elle fait bien d'autre choses, mais elle n'est plus une alliance de défense au sens où on l'entendait pendant la Guerre Froide.

 

         Troisième "fondamental", qui est très heureux en soi, mais avec des conséquences qui peuvent l'être moins, est que l'Europe n'est naturellement plus un sujet de préoccupation stratégique majeur pour les Etats-Unis. Plus de risque de guerre américano-soviétique en Europe ; les guerres des Balkans elles-mêmes qui étaient un enjeu important pour les Etats-Unis en tant que tel, comme pour l'Europe naturellement, ces guerres sont en phase d'apaisement, probablement de façon durable. L'Europe n'est plus une zone de confrontation militaire au sens classique du terme et là il y a un corollaire, un corollaire très intéressant, c'est que, du point de vue stratégique, je ne dis pas politiquement, je ne dis pas économiquement, mais du point de vue stratégique, il n'y a plus du point de vue des Etats-Unis, comme d'ailleurs des Européens eux-mêmes, d'obligation à tenter de maintenir l'unité de l'Alliance. Dans la guerre du Vietnam, l'unité de l'Alliance a pris le pas sur les désaccords concernant le Vietnam ; dans l'affaire irakienne, les Américains, comme les Français, comme nos amis Baltes, comme les Allemands, comme les Espagnols, comme tout le monde, ont considéré que l'unité de l'Alliance n'avait aucune espèce d'importance. On rédigeait des lettres, on se traitait de noms d'oiseaux, on faisait des misères aux Américains par Turcs interposés, et vice et versa si je puis dire, puisque les Turcs ont aussi fait des misères aux Américains. L'unité de l'Alliance n'est plus un impératif pour les Américains, comme pour nous, ce qui confirme d'ailleurs effectivement que ce n'est plus une alliance de défense sur le plan stratégique et bien sûr à fortiori, ceci vaut pour l'unité de l'UE. Pendant l'essentiel de la période de la construction européenne, les Américains ont, certes, pu avoir des degrés de soutien, parfois de scepticisme vis à vis du processus d'UE, mais en dernière analyse, ils se sont toujours accommodés, et en dernière analyse aussi préféré cette union à la désunion. C'est fini maintenant, sur le plan stratégique en tous les cas, il n'y a pas de valeur intrinsèque à voir progresser l'UE du point de vue de Washington.

 

         Quatrième "fondamental" et ce n'est pas le moins important, c'est le constat des limites de la puissance américaine. J'ajoute tout de suite, pour ceux qui (je ne pense pas qu'il y en ait dans la salle) seraient tentés de s'en réjouir, que la puissance de tous les autres est infiniment plus faible que la puissance des Etats-Unis, et que la faiblesse de l'un ne fait pas la force des autres. Des limites de la puissance américaine, je vais seulement donner deux exemples mais qui sont très parlants je crois. Le premier, sur le plan politique : les Etats-Unis n'ont pas su, malgré un certain nombre de pressions ou d'incitations, amener le Mexique et le Canada, deux pays placés dans une situation géographique, démographique et économique très particulière par rapport aux Etats-Unis, aucun de ces deux pays n'a cru pouvoir soutenir, fusse du bout des lèvres, les opérations américaines en Irak, c'est intéressant et il est difficile de qualifier les Etats-Unis d'empire ou de puissance égémonique dans ces conditions, ou alors il faut changer le sens des mots.

Deuxième exemple, l'Irak bien entendu, non pas tant le fait que les Etats-Unis ne puissent pas forger une meilleure opinion que les Irakiens pourraient avoir d'eux - c'est aussi impossible pour une super puissance que pour quiconque d'autre et l'expérience du Vietnam précisément, ou des Soviétiques en Afghanistan ou en Europe de l'Est, sont bien là pour montrer qu'il y a des choses qu'aucune puissance ne peut obtenir - ce n'est donc pas de cela dont je parle, ce dont je parle, ce sont les limites de la puissance proprement militaire. Les Etats-Unis, compte tenu de ce qu'est leur structure de force, compte tenu de ce qu'est leur effort de défense qui - je le rappelle tout de suite représente la moitié de l'effort militaire mondial - les Etats-Unis dépensent pour leurs plans militaires autant que le reste de la planète, et bien, avec cela, les Américains peinent à maintenir 120 000 soldats de force terrestre en Irak. Ce n'est pas une critique que je formule, les Européens en seraient, naturellement, encore bien d'avantage incapables, mais tout simplement, lorsque vous ne pouvez pas maintenir, pendant plus de 9 ou 12 mois, un volume de force tant soit peu important, 120 000 ou plus, vous savez aussi que vous avez des limites très étroites aux genres de missions que vous pouvez prétendre vouloir faire dans le monde. Ceci, encore une fois, vaut à fortiori pour les Européens ; notre objectif de pouvoir maintenir 60 000 soldats pendant au moins un an dans des missions de Petersberg exigeantes, l'Irak d'aujourd'hui est un exemple de ce que pourrait être une mission Petersberg exigeante, parce qu'on voit tout de suite que l'objectif, pour le coup, n'est pas du tout modeste, 60 000 hommes, mais on voit aussi que les gens qui s'imaginent que l'on peut faire du Kosovo en Afghanistan, ou de la Bosnie au Congo, se trompent. Le monde a une densité, une épaisseur qu'il n'avait pas au XIXème siècle ; on n'est pas à l'époque où une colonne de 3 000 soldats pouvait traverser l'Afrique d'Est en Ouest ou du Nord au Sud en occupant des millions de km² au passage ; ça ne se passe plus comme ça, ce n'est plus possible. il y a donc une limite de la puissance avec ses corollaires. Premier corollaire, j'allais dire le corollaire optimiste, c'est dire : "Ah mais donc, les Américains vont se rendre compte qu'il faut revenir au multilatéralisme des décennies de l'époque glorieuse de l'amitié euro-américaine". Oh, on aimerait bien, mais il y a quand même deux petits problèmes : le premier, c'est que la capacité de faire les choses des Etats-Unis n'est pas forcément notablement accrue s'ils sont accompagnés par des Européens. J'entends dire : "L'OTAN pourrait, dans quelques mois, commander une opération de stabilisation en Irak", politiquement, cela se regarde, après tout l'OTAN est à Kaboul et s'il y a un gouvernement souverain en Irak qui souhaite qu'il y ait une force de ce type sous commandement de l'OTAN. Mais les gens qui s'imaginent que parce qu'on va déployer l'OTAN, on va déployer plus de soldats, risquent d'être déçus du voyage et des Américains tout particulièrement. Je constate qu'il y a aujourd'hui 51 000 soldats européens, de l'Europe des 15, qui sont en opération extérieure en Irak, en Afghanistan, en Côte d'Ivoire et dans les Balkans naturellement. Lorsque vous regardez le chiffre des 120 000 américains en Irak, vous voyez que les Européens ne sont pas loin de la buttée, compte tenu de ce que sont les caractères de leur structure de force et de leur dépense militaire.

Deuxième petit problème, c'est que, pour les Etats-Unis, il n'y a d'autres alternatives que le retour au multilatéralisme de naguère. C'est seulement que les Etats-Unis vont avoir à conduire un débat qui, sur le caractère approprié ou non de la poursuite de la posture stratégique caractérisant peu ou prou les Etats-Unis depuis 1941 grosso modo, c'est-à-dire le fait que l'essentiel du dispositif militaire américain, des dépenses et des opérations américaines, se déroulent en dehors du territoire américain. Pendant la Guerre Froide, cela coûtait cher mais cela a marché ; pendant la Deuxième Guerre mondiale naturellement, fort heureusement pour nous, cela a marché ; dans les Balkans, cela a marché. Dans l'affaire irakienne, je compare les deux collectifs budgétaires américains dédiés à l'Irak et à l'Afghanistan en 2003 : le premier était de 61 milliards de dollars, le second de 87 milliards de dollars ; on en est à 148 milliards de dollars, en dehors des dépenses courantes qui ont été allouées aussi aux comptes irakiens et afghans. C'est un niveau d'effort très élevé et le retour sur investissement n'est pas forcément évident, c'est trop tôt encore pour faire le bilan. J'ajoute un dernier élément en ce qui concerne l'analyse, j'allais dire, structurelle d'évolution des rapports euro-américain, lorsque je disais que l'Europe n'était pas un sujet de préoccupation stratégique majeur pour les Etats-Unis, cela se traduit en termes extrêmement pratiques sur le plan militaire. Vous avez, aujourd'hui, à peu près 8 % des forces américaines qui font partie du you hopping and come on, du you come, ce qui embrasse l'ensemble de la zone NATO, plus l'ensemble de l'ex-Union soviétique, plus les 3/4 de l'Afrique, mais cela fait seulement 8 % de la structure de force ; les 92 % restant sont dans le back home, dans le sun come, dans le south come (?), dans le north come (?) et pour eux, l'OTAN et les procédures OTAN, sont un peu la dixième planète du système solaire, c'est au delà de Pluton, et on s'en est aperçu pendant les opérations enduring freedom en Afghanistan. Je ferme sur cette parenthèse-là.

 

         Nous allons donc conclure sur cette partie. Il ne faut pas partir du principe que les Etats-Unis reviendront forcément, ou même naturellement, au multilatéralisme, au travers des alliances et de l'ONU des années 1941 - 2001 et d'autant moins, qu'effectivement, ce sont bien les missions qui déterminent la coalition. Ce n'est pas seulement un point de vue de M. Rumsfeld et le débat sur les limites de la puissance américaine peut fort bien déboucher sur une sorte de combinaison de la recherche et de la coopération avec les partenaires étrangers, mais aussi sur une accentuation de l'effort porté sur la défense directe du territoire américain.

         Quelles sont les perspectives face à tout cela ? Première chose : si nous accordons quelque crédit à ce que je viens de dire, nous avons tout intérêt à nous préparer, à nous organiser par rapport à un changement profond et durable au delà de la possibilité très réelle que nous en prenions encore pour 4 ans avec le Président Bush. Nous devons, en tout état de cause, partir du principe qu'on ne reviendra pas à cette parenthèse historique de 1941-2001, on reviendra à des logiciels plus anciens, caractérisés, je l'ajoute tout de suite, par leurs très grandes variétés, sans parler pour autant d'isolationnisme. L'isolationnisme des années 30, je n'y crois pas un instant. Cela serait profondément absurde du point de vue des intérêts américains comme de ceux de leurs partenaires ; mais ce ne fut pas la seule manifestation de la politique extérieure et de sécurité américaine au cours du siècle et demi précédent. Il y eut des phases proprement impérialistes et unilatéralistes, des phases de très grands engagements diplomatiques avec des interventions militaires sélectives, c'est la politique de Théodore Roosevelt et je crois qu'il y a quelques chances pour qu'on aille vers ce type d'orientation-là. Il ne faut pas partir du principe que les Etats-Unis en sont réduits à une ou deux options stratégiques. Ils ont une large gamme, c'est ce qui fait d'eux une super puissance. Ils ne sont pas un empire, mais ils sont une super puissance ! Il faut donc nous préparer à ce changement et organiser le futur partenariat. J'emploie, à dessein le terme de partenariat plutôt qu'alliance, et je vais y revenir dans quelques instants.

 

         Deuxièmement, et ceci devrait aller de soi, mais, dans la pratique, je n'ai pas l'impression qu'il en soit ainsi. Il faut reprendre l'habitude de penser nos coups un tout petit peu à l'avance, en jeu d'échec ; en général, on ne gagne pas si on ne pense pas quelques coups à l'avance, face à un joueur de force égale. Comme le rappelait Pascal Bruckner l'autre jour, la France n'est pas un partenaire de force égale par rapport aux Etats-Unis. Je vais, ici, dérouler ce que pourrait être un scénario dans lequel on ne pense pas les coups à l'avance pour l'avenir. On a eu un certain nombre de manifestations l'année dernière, de part et d'autre de l'Atlantique, j'ajoute tout de suite, que c'est l'affaire chinoise. Regardez ! Premier élément du scénario : les Américains nous font des méchancetés sur le réacteur thermo-nucléaire, que j'évoquais il y a quelques instants, les Chinois comme les Russes nous soutiennent sur le réacteur. Ils nous soutiennent, c'est bien de nous soutenir, mais, bien sûr, nos amis chinois s'attendent en retour à être soutenus, quoi de plus normal, de plus naturel ? Comment peut-on les soutenir ? De deux façons : l'une qui a été vivement critiquée dans la presse, et à mon sens de façon excessive, parce qu'après tout, le Président Chirac n'a rien dit d'autre que ce qu'avait dit Bush, un mois avant en ce qui concerne Taiwan. Les propos sur Taiwan sont la quasi réplique de ce qu'avait dit M. Bush devant la presse, en présence du Premier ministre chinois, le mois dernier. C'est de la alpolitik, ce n'est pas forcément sympathique, ce n'est même pas totalement élégant, mais cela ne change pas la face du monde et cela ne crée pas un contentieux transatlantique.

La deuxième façon d'aider les Chinois, ils la réclament avec force, soutenus en cela par certains de nos industriels, c'est la levée des embargos hérités de la Guerre Froide et du massacre de la Place Tien An Men, embargos européens et réglementations nationales. Cela se discute, d'accord. Alors, on obtient à Bruxelles la levée des sanctions et on assoupli considérablement les transferts à technologies sensibles vers la Chine. Les uns et les autres s'engouffrent dans la brèche et, dans 3 ou 6 mois, on a une très importante vente de poudre de perlimpinpin à la Chine, en très haute technologie, méga contrats, milliers d'emplois à la clé. On est content, les Chinois sont contents, mais à ce moment-là, les Américains se réveillent. J'ajoute d'ailleurs tout de suite que les Américains se réveillent déjà en disant : "Eh dites donc, on a 100 000 soldats en Asie Orientale, nous sommes les garants de la stabilité de la région et nous courons des risques quotidiens à maintenir la stabilité de l'Asie Orientale. L'asymétrie des intérêts est forte. Vous, vous allez bousculer, à nos risques, cet équilibre stratégique, alors si vous le faites, les composants spécifiques, en provenance des Etats-Unis, rentrant dans la fabrication de vos avions de combat ou les parties chaudes des réacteurs qui sont montées sur vos Airbus, etc., je ne sais pas si on pourra continuer à vous les livrer". Alors on va se retourner vers les Chinois en disant : "Ecoutez, on est très ennuyés, on ne peut pas faire ça." Les Chinois seront furieux, on se brûlera avec les Chinois et, bien sûr, on sera furieux à l'égard des Etats-Unis.

 

J'ose espérer, que l'on a intégré le risque d'existence de ce genre de scénario à l'avance. J'aimerais en avoir l'assurance. Ce qui s'est passé au cours des 14 derniers mois ne m'inspire pas une confiance absolue dans le comportement des différentes nations de part et d'autre de l'Atlantique, d'où la recommandation que je fais là.

 

         Troisième recommandation, elle concerne l'OTAN. Il faut se servir de l'OTAN pour ce qu'elle sait faire, dans la période actuelle. L'OTAN est une machine à produire de l'interopérabilité des procédures, de la standardisation, qui sont les matières premières pour pouvoir fabriquer des coalitions, que ces coalitions soient des coalitions avec les Américains ou qu'il s'agisse d'opérations européennes. J'ajoute tout de suite que c'est ce que l'on fait. La vigueur avec laquelle la France manifeste son intérêt à l'hyde coment transformation (?) en Virginie ou pour la night oresponce foss (?) montre que cette dimension-là a été très bien intégrée. J'ajoute aussi que je trouve un peu fort que certains de nos amis américains trouvent que c'est une demande que nous faisons, plutôt qu'un service que nous rendons. Je crois qu'il est important pour tout le monde, et pas seulement pour la France, que cette dernière fasse pleinement partie de cette machine à produire de l'interopérabilité. Après tout, on nous rappelle suffisamment souvent que la France et le Royaume-Uni sont les deux pays les plus sérieux en matière de défense en Europe, quand je dis "on", je parle des Américains. Alors, quand on nous dit "Oui, on sera peut-être gentils avec vous sur le commandement de la transformation, si vous nous donnez des assurance sur les troupes en Irak". Je dis non et, malheureusement, c'est une des caractéristiques de la période actuelle, on use et on abuse de la pratique du linkage.

 

         Quatrième recommandation, et celle-là concerne "le nouveau partenariat". Comment faire en sorte d'avoir des relations euro-américaines et, à l'intérieur, des relations franco-américaines qui soient de bonne aloi, sachant qu'on va être en négociation permanente, qu'il n'y a pas d'alliance de défense au sens classique du terme, mais, qu'assez naturellement, nous devrions tenter de travailler ensemble, de mieux nous entendre, plutôt que de rivaliser de façon négative. Alors, que peut-on faire en la matière ? Plusieurs choses. Tout d'abord, j'observe que, la plupart des sujets d'importance stratégique aujourd'hui, ne sont pas, dans leur essence, susceptibles d'être gérés par l'OTAN. Une affaire, comme celle que j'évoquais sur la Chine, ne sera pas traitée par l'OTAN. L'OTAN peut parler de la Chine, ce n'est pas interdit, mais ce n'est pas elle qui va "interfacer" avec la commission de Bruxelles et les gouvernements nationaux. Le processus de paix au Moyen-Orient, la transformation du Moyen-Orient, les tentatives de lutte contre l'effondrement des Etats en Afrique, sont des sujets sur lesquels l'OTAN peut, le cas échéant, jouer un rôle, mais l'OTAN, n'a tout simplement ni la culture, ni l'organisation ni le savoir faire, lui permettant de jouer le rôle de pivot par rapport à ces sujets et à d'autres qui sont les grands sujets stratégiques actuels entre les partenaires atlantiques. Il faut donc trouver d'autres voies.

Bien sûr, il y a des voies bilatérales traditionnelles et, naturellement, elles continueront à servir, mais là encore, ça ne suffit pas, une affaire comme la Chine passe aussi par la Commission de Bruxelles. Il y a aussi le dialogue UE / Etats-Unis, mais ce dialogue-là est caractérisé par l'absence de continuité. L'année dernière, au mois de juin, le rendez-vous, UE / Etats-Unis avait très largement porté sur les questions iraniennes et avait, au niveau du communiqué final, assez bien jeté les bases de ce qui allait suivre au niveau du comportement de l'interaction entre les Américains et les Européens. Il faut assurer une continuité et un suivi de ce dialogue-là, UE / Etats-Unis, ce qui veut dire, en clair, qu'il faut que les sommets UE / Etats-Unis bénéficient d'un secrétariat permanent et que ces secrétariats soient chargés du "monitoring", de l'application des décisions prises et des accords qui ont été conclus entre les responsables de l'UE.

Autre recommandation en la matière, et celle-là est, j'allais dire franco-européenne. Si nous vivons dans un monde de rapports de force, et c'est largement le cas, notamment dans les relations euro-américaines, et quand j'emploie l'expression de "rapports de force", il ne s'agit pas de parler d'inimitié ou d'antagonisme, seulement lorsqu'on a une négociation ou une discussion, il vaut mieux être riche et puissant que pauvre et faible. Autrement dit, pour la France, il y a un impératif absolu à bénéficier d'une adhésion aussi complète que possible, de l'ensemble des Européens autour d'un certain nombre d'objectifs, cela veut dire en pratique que l'ensemble des Etats de l'UE soient traités comme des membres à part entière et bienvenus dans l'UE. Les initiatives des uns et des autres en janvier / février de l'année dernière, c'est ce qu'il ne faut plus répéter, ni d'un côté, ni de l'autre. La Pologne, les Etats Baltes, la Hongrie, la Slovaquie, la République Tchèque, la Slovénie, Malte, Chypre, nous devons les accueillir à bras ouverts, bienvenus dans la maison et c'est vraiment dans notre intérêt à tous les niveaux et en particulier pour les affaires de défense. A ce propos, j'ajoute tout de suite un  mot : quand on parle de coopération structurée et de coopération renforcée, ce que j'appelais de tous mes voeux tout à l'heure, disons qu'un bon traité permet de faire des coopérations renforcées. Je fais partie de ceux qui partent du principe qu'une coopération renforcée est une autre façon de dire les pays fondateurs. Je suis convaincu qu'il y a un certain nombre de pays de la nouvelle Europe qui seront dans l'Euro avant que certains pays, déjà membres, y soient. Je pense que dans le domaine de la défense, il n'y a aucune raison pour que tel ou tel pays d'Europe centrale ne fasse pas partie, dès les premiers pas, des coopérations structurées dans le projet de traité constitutionnel, en matière de défense.

 

Deux suggestions très spécifiques pour terminer, concernant la façon dont l'UE peut renforcer sa capacité d'influence dans le monde, notamment dans la discussion et le partenariat avec les Etats-Unis. La première, qui peut peut-être un peu surprendre, l'UE se targue, à juste titre et ses Etats membres avec, de dépenser trois fois plus que les Etats-Unis en matière d'aides publiques au développement. C'est techniquement exact : l'aide publique au développement, si l'on ajoute l'aide privée par les grandes fondations philanthropiques, l'écart n'est plus que de 1,5 pour 1, mais toujours en faveur de l'Europe. Nous devons faire un audit, des audits nationaux et des audits à l'échelle de la Commission, puisque la Commission a ses propres responsabilités en matière d'aides publiques au développement sur la façon dont nous pouvons maximiser les conséquences sur la sécurité de l'aide. C'est d'ailleurs une des choses qui est bien pointée dans le rapport sur l'ANA, je critiquais tout à l'heure le thème, bon, il n'y a pas de développement durable sans sécurité, de la même façon qu'il ne peut pas y avoir de sécurité durable sans développement. Il y a un lien entre les deux, ce lien n'a pas, dans le passé, été érigé en critère de détermination dans les décisions d'aides publiques au développement européen. Les Américains y sont beaucoup plus habitués et là, nous avons tout intérêt à faire ce type d'audit.

Deuxième recommandation, qui ne surprendra pas quelques uns des participants que je reconnais dans la salle, c'est le fait que l'Europe doit donner un très grand coup d'accélérateur, non pas à ses dépenses militaires de façon générale, nous n'avons pas les mêmes ambitions ni les mêmes impératifs stratégiques que les Etats-Unis, on ne va pas passer de 150 milliards d'euros à 480 milliards de dollars de dépenses militaires pas an, c'est absolument absurde et cela n'aurait aucun sens, sauf si on voulait faire la guerre aux Etats-Unis, ce qui est, Dieu merci, pas le cas. En revanche, nous devons demeurer compétents, nous devons demeurer militairement compétents et cela suppose que nous devons dépenser, en proportion de nos budgets de défense, un argent suffisant sur la préparation du futur et là, nous sommes en fort décalage. Les Etats-Unis dépensent 15 % de leur budget de défense, sur une période de 10 ans, il faut lisser les courbes, sur la recherche et le développement, les Européens, les "Quinze" actuels de l'UE, dépensent 7 %. Nous dépensons moitié moins, proportionnellement, que les Américains à la préparation du futur et cela est très grave. La France fait mieux que la moyenne. Le Royaume-Uni, lui, est à hauteur des Etats-Unis, mais encore une fois, la moyenne de l'UE, c'est la moitié des Etats-Unis. N'oublions pas, cependant, la future Agence de capacité de défense européenne et les propositions que la Commission s'apprête à communiquer au Conseil dans les deux mois qui viennent sur la création d'un programme européen de recherche et de sécurité avec des propositions qui devraient se promener à des niveaux très respectables (je ne préfère pas trop déflorer le sujet parce que la communication est encore en cours de rédaction) en prenant pour modèle Galileo - le réseau de satellites de navigation pour lequel 50 % de l'effort est porté par les Etats s'exprimant au travers de l'Agence Spatiale Européenne, et 50 % au travers de l'expression de l'intérêts collectif qu'est la Commission. C'est un modèle d'organisation sur lequel nous aurions intérêts à nous attarder.

Enfin, et je terminerais là-dessus, nous ne devons surtout pas succomber à la tentation de la fuite en arrière : "Après tout, on a le traité de Nice et si untel ou untel nous embête trop, on va faire une avant-garde". Nous avons vu, dès la fin du Conseil européen de Bruxelles, le peu d'enthousiasme que ceci suscitait chez les membres putatifs du front pionnier, M. Juncker, le Chancelier Schröder. Donc, pas de fuite en arrière, au contraire, continuer à avoir la patience de bâtir un bon traité d'UE, et permettre aux pays, qui se sentent prêts et capables de le faire, de bâtir dans le respect des traités, des initiatives ouvertes aux autres qui puissent aller plus loin que ne pourrait se permettre de le faire, à un moment donné, l'ensemble des pays membres de l'Union.

 

Voilà un peu le tableau que je voulais brosser. Je suis parti, je crois, d'un tableau assez sombre mais sur le long terme, je ne suis pas trop pessimiste dès lors que l'on reconnaît que l'on va vers l'organisation d'un partenariat plutôt que vers la tentative de revenir à un passé qui est, maintenant, vraiment révolu. Si on s'oriente dans cette direction-là, bien sûr en espérant ne pas trop souffrir pendant les années Bush, parce que , malheureusement, je crains que la souffrance soit aussi au rendez-vous, "This guy don't forgive and don't forget", je pense que l'Europe et les Etats-Unis trouveront un modus operandi qui sera un bon modus operandi. Nous ne sommes condamnés ni à l'unilatéralisme de Bush ni à un "neo-relationisme" américain, il y a d'autres alternatives.

  

Jacques BAUMEL

          Je voudrais, avant de donner la parole à la salle, d'abord remercier François qui a, vis à vis du Forum, une fidélité qui me touche beaucoup. François, qui est aujourd'hui un des hommes les plus importants dans le domaine de la réflexion stratégique en France et aux Etats-Unis, a toujours l'extrême amitié de répondre à nos invitations et de nous présenter, avec une extraordinaire lucidité, les grandes lignes d'une réflexion qui lui est propre. C'est ainsi, qu'une ou deux fois par an, il nous fait l'amitié de venir, parmi nous, débattre de ces sujets qui sont essentiels et que, malheureusement, ne connaissent pas l'immense majorité des Français.

         La deuxième réflexion que je fais, c'est sa parfaite connaissance des dossiers et son impartialité. Il est très rare de trouver des hommes engagés dans ces discussions essentielles qui n'y apportent pas un "je ne sais quoi" de passion politique ou personnelle. Avec François, on est rassuré. Il fait une première analyse, il en tire un certain nombre de conclusions et il fait des propositions intelligentes correspondant à nos possibilités réelles.

         Troisièmement, il nous met en garde contre quelques tentations que, peut-être, certains d'entre nous peuvent avoir. J'ai notamment, noté la tentation de la fuite en arrière. C'est vrai et je pense qu'il est opportun, aujourd'hui, de ne pas se réfugier vers une fuite en arrière. Il faut, au contraire, analyser d'une façon très lucide les grandes lignes de nos problèmes et notamment de nos discussions avec les Américains. Avoir le courage de dire que ce qui s'est passé entre l'Amérique et la France n'est pas, malheureusement, une épreuve passagère, c'est un désaccord profond qui durera très longtemps parce que si les Américains pouvaient accepter les jugements supérieurs du Général De Gaulle, ils n'acceptent pas pour autant les prises de positions de M. Chirac qui n'a aucune possibilité d'égaler le Général De Gaulle, ni en politique étrangère ni ailleurs. Je pense donc que nous sommes placés devant un problème très sérieux et il a raison de nous proposer un certain nombre de solutions permettant d'aller de l'avant et notamment, comment sortir de la situation actuelle, dans le plus grand intérêt de l'Europe, de la France et des Etats-Unis.

         Enfin, ce qui me frappe aussi, c'est son extraordinaire connaissance des dossiers. J'ai un peu l'habitude de lire pas mal de document et je suis toujours frappé de voir comment il sait extraire de la masse de documents, qu'il peut avoir à sa disposition, les renseignements les plus importants, les réflexions les plus utiles et les conclusions les plus valables. Voilà, je m'arrête parce que je pourrais continuer beaucoup, au nom de l'amitié profonde qui me lie à François Heisbourg.

         Je voudrais maintenant vous demander si, sur ces problèmes essentiels, certains d'entre vous ont des questions à lui poser et nous répondrons bien volontiers à toutes les questions. La première est au Général que nous connaissons bien, nous le remercions d'être présent, nous vous écoutons avec intérêt.

  

DEBAT

 Premier intervenant

          Monsieur le Président, j'ai une question pour François Heisbourg. Ecarter la tentation d'une fuite en arrière, c'est une très belle formule, mais si on veut dire par là, faire une Europe à 25 ou à 27 dans les conditions actuelles, j'aimerais que l'on m'explique comment cette Europe peut arriver à dégager une volonté politique commune ? D'abord, pour se doter d'institutions qui marchent et être autre chose qu'une zone de libre échange, ce qui a beaucoup d'intérêt et que l'on peut étendre d'ailleurs très largement. Mais c'est un ensemble économiquement riche et sans volonté politique. Je ne vois pas comment on peut faire autre chose à 25 ou à 27 dans les conditions actuelles. Je voudrais que François Heisbourg me rassure.

  

François HEISBOURG

          Je vais répondre volontiers à l'interpellation d'autant plus qu'elle reflète une inquiétude très largement répandue. Loin de moi, une volonté de critiquer le fait que vous l'ayez faite.

         Tour d'abord, bien sûr, on est où on est. L'élargissement à 25, il est fait. Donc, il faut en tout état de cause travailler à partir de l'endroit où l'on se trouve. Il y a 5 ans, il y a 10 ans, il pouvait en aller autrement, plus maintenant, donc, partir du principe que l'élargissement est fait et en tirer le meilleur parti.

         Deuxième observation, la façon dont fonctionnent les grands ensembles ne tient pas au nombre des participants, il tient à leur organisation. Qu'il y ait 50 Etats aux Etats-Unis ne fait ni chaud ni froid à la capacité des Etats-unis à faire ceci ou cela. Lorsqu'ils étaient 13 ou lorsqu'ils étaient 35, il n'y avait pas de différence, ou plutôt, si ils étaient plus faibles du point de vue de leur capacité même, à prendre des décisions et je vais illustrer le propos : prenez le triangle franco-anglo-allemand, bien sûr, ce triangle à lui-même ne résume pas toutes les diversités et tous les désaccords possibles entre Européens, en tous les cas certainement pas sur tous les sujets ; si vous prenez les affaires de défense, et là, je vais caricaturer, simplifier à l'excès, vous avez, j'allais dire, le "quant à soi" français, la volonté d'autonomie ou d'indépendance, mariée avec une réelle aptitude à projeter notre influence et, le cas échéant, notre force d'extérieur de la France ; le Royaume-Uni a aussi cette grande aptitude à projeter l'influence et la force extérieure, mais dans une stratégie de très fort alignement par rapport aux Etats-Unis ; dans les deux cas, ce sont des choix que nous avons faits après Suez en 56, enfin des choix divergents en la matière, mais débouchant sur des formules organisationnelles assez voisines ; nous avons nos amis allemands qui, au vu des sondages d'opinions, sont dans une situation de positionnement beaucoup plus pacifiste, beaucoup moins volontaire pour participer à des opérations de vive force à l'extérieur, ces sondages posait la question : "S'il devait y avoir des opérations en Iran, liés au problème de prolifération, si ces opérations étaient sous l'égide de l'ONU, est-ce que vous iriez ? sous l'égide de l'OTAN, est-ce que vous iriez ? sous la direction des Américains, est-ce que vous iriez ?" La réponse des Français aux sondages  était : "Oui. Peut-être. Et Non". Les réponses des Allemands étaient : "Non. Non. Et Non".

Lorsque ces trois pays se mettent d'accord dans le domaine de la sécurité et de la défense, que ce soit pour aller négocier à Téhéran ou que ce soit pour faire des choses ensemble dans le domaine de la Défense, il serait très surprenant que vous trouviez dans une Europe à 25 ou à 27 une coalition d'Etats qui souhaitent aller à l'encontre de ce compromis élaboré par les trois. Ce n'est pas le Directoire, ce n'est pas ce que je suis en train de dire, les trois décident donc les autres suivent, non ce n'est pas cela, c'est tout simplement qu'à partir du moment où ces trois-là sont parvenus à se mettre d'accord, à priori, il ne sera pas très difficile pour les autres de se mettre d'accord aussi. Dans la réalité, c'est comme cela que le couple franco-allemand a fonctionné, dans les premières années de la construction européenne. Les fédéralistes allemands, l'Europe que voulait Adenauer, ce n'était pas du tout l'Europe que voulait le Général De Gaulle, mais alors pas du tout, on était entre la supranationalité d'un côté et le plan Fouchet de l'autre, mais précisément, les Allemands et les Français s'étaient fait une ardente obligation de se mettre toujours d'accord sur les grandes initiatives. Et à partir du moment où ils étaient d'accord - puisqu'ils avaient des positions aussi totalement divergentes au départ - l'Italie, la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas n'avaient pas de mal à se reconnaître, moyennant quelques modifications dans le compromis, parce qu'aucun d'entre eux n'étaient plus fédéralistes que les Allemands et aucun d'entre eux n'étaient plus souverainistes que les Français. Dans le domaine de la défense, c'est, je crois, ce qu'on constatera dans une Europe à 25. Je ne suis donc pas particulièrement inquiet sur ces bases-là, dès lors que nous avons un traité d'UE qui permet à des institutions de fonctionner. Est-ce que le traité est meilleur que le traité de Nice ? Oui. Est-ce que le trait est totalement satisfaisant ? Non. Mais est-ce que l'Europe à 25 avec le traité constitutionnel marcherait mieux que l'Europe à 15 avec le traité d'Amsterdam et le traité de Nice ? Et bien, je vous assure que oui, parce qu'on est déjà dans la disfonctionnalité profonde. Le traité constitutionnel, paradoxalement, devrait déboucher sur une Europe à 25 fonctionnant plutôt mieux que l'Europe à 15.

         Quant aux histoires des zones de libre échange, c'est assez drôle parce que - vous connaissez les chiffres ? - en France, on estime que 50 à 60 % de notre législation est dorénavant produite à travers les institutions européennes, c'est pas une zone de libre échange ça ! Nous sommes, dans la plupart des domaines, hors défense et politique étrangère, à peu près aussi fédéralisés que le sont les Etats-Unis, et d'ailleurs, parfois plus que les Etats-Unis. Les Etats-Unis se sont évités quelques problèmes en évitant de se prononcer sur la chasse à la palombe ou des choses dans ce style-là. Nous sommes, à certains égards, plus fédéralisés qu'eux et peut-être même à l'excès parfois.

         Enfin, sur la communauté de vues : vous savez que l'essai de Robert Kagan avec ses métaphores, les Européens viennent de Vénus, les Américains viennent de Mars, tout cela est un peu primitif, je ne suis pas sûrs que les Américains viennent de Mars, je suis même assez convaincu du contraire et ...

  

Jacques BAUMEL

          Ils décident d'y aller d'ailleurs.

  

François HEISBOURG

          Je ne suis pas sûr qu'ils aient les moyens d'y aller autrement qu'avec des robots. Dites à des militaires français qu'ils viennent de Vénus et là, je ne peux pas résister à une anecdote, vous me pardonnerez : je demandais à M. Wolf Slocum qui a été le patron de la défense irakienne pendant l'été dernier et le ministre de la défense américaine et, l'autre jour, devant un groupe à peu près de cette taille à Bruxelles, de nous dire quelques mots sur l'expérience irakienne, et il m'a dit : "Oh, vous savez, moi, je suis un civil de défense - il était responsable des affaires internationales au Pentagone du temps de Clinton, c'est un Démocrate - et la première chose que j'ai du apprendre à faire, c'est de mettre un casque lourd et un gilet pare-balles" et à ce moment-là, quelqu'un l'interrompt dans la salle et lui dit : "M. Slocum, moi je suis réserviste de l'armée britannique et j'ai fait mon devoir pendant la guerre d'Irak, j'ai été, après la guerre, porte parole des relations avec la presse donc dans la zone d'occupation britannique et la première chose que j'ai apprise en tant que militaire britannique, c'était d'enlever le casque lourd et le gilet pare-balle". Bon, je ferme la parenthèse, c'est pour régler son compte à M. Kerrigan. Mais une des choses que dit Kerrigan, c'est que l'Europe et les Etats-Unis sont différents et ça, ce n'est pas faux. Si vous regardez le document Solana, j'exprimerais mon manque de satisfaction par rapport à certains aspects de ce document mais il reflète très bien ce qu'est le fond commun au sein de l'UE, oui, nous préférons la stabilité au changement et si on me dit que les Français veulent plus le changement au Moyen-Orient que les Allemands ou les Estoniens, je leur répondrais : "Et bien, démontrez-moi cela !" Nous avons joué le statu quo à fond. L'un des arguments primordiaux que nous avancions contre la guerre d'Irak - moi j'étais contre la guerre d'Irak - mais l'un des arguments primordiaux que nous avancions, qui n'était pas forcément le meilleur, c'était de dire : "Il ne faut pas déstabiliser le Moyen-Orient". Oui, il y a une identité européenne dont le document Solana est le reflet et il est différent du document américain de même nature, le National Security Strategy for the US. Il n'y a pas, sur certains sujets, de vision profondément différente entre les Irlandais et les Slovènes et notamment sur celui que je viens d'évoquer ; c'est d'ailleurs un des grands points de friction, aujourd'hui et demain avec les Américains qui rend d'autant plus nécessaire l'établissement d'un partenariat pour en parler.

  

Deuxième intervenant : Général FAVIN LEVEQUE

          Pourriez-vous nous préciser votre vision de l'Agence européenne, dont on ne sait plus, du reste, quel est le nom puisqu'il a changé plusieurs fois, entre la vision des sceptiques qui considèrent qu'à 25, de toute façon, cela fera un étage administratif de plus, et la vision très optimiste des déclarations qui nous laissent entendre que, pour l'Europe de la défense, tout est réglé puisqu'il y aura une   agence ?

  

François HEISBOURG

          Honnêtement, sur l'agence elle-même, je fais partie des sceptiques. Je pense qu'il y a beaucoup plus de chances qu'elle débouche sur la couche administrative supplémentaire que sur des fonctions efficientes. Pourquoi est-ce que je suis pessimiste ? Tout simplement parce qu'en ce qui concerne les fonctions d'acquisition d'armement, là, nous sommes dans un domaine où il y a de vrais divergences d'intérêts entre les Etats européens. C'est un peu comme l'agriculture : il y a des Etats qui veulent de la PAC et des Etats qui n'en veulent pas parce que le maïs ne pousse pas au cap Nord, il pousse là où il pousse. Et bien, pour l'industrie de défense c'est la même chose, il y a des pays qui ont une base industrielle de défense importante et ces Etats considèrent que c'est quelque chose qui doit être préservée, quitte à y mettre des moyens substantiels, c'est le cas du Royaume Uni, c'est le cas de la France, c'est le cas de l'Allemagne, et ainsi de suite, de la Suède bien sûr ; et puis il y a beaucoup d'Etats ne consacrant, à peu près aucun effort à la recherche et au développement militaire et n'ayant qu'une faible base industrielle de défense et qui n'ont donc pas de raisons particulières de subventionner la base industrielle de défense des autres Etats. Lorsque les gens me disent : "Ah, cette agence, elle pourrait mettre en place une préférence européenne", c'est le grand truc de mes amis de chez Dassault, depuis des années, une préférence européenne. Faut-il faire un "buy european act", comme il a un "buy american act" ? Allez expliquer cela au contribuable estonien ! On va demander au contribuable estonien de subventionner le coût du Rafale, et bien non, ce n'est pas raisonnable, en tant que Français, j'aimerais bien qu'il le fasse, mais il ne voudra pas et il aura raison. Ce n'est pas par hasard que des entreprises comme Ocul Locar où le processus dit de la L.O.I., ce sont des processus qui intègrent aujourd'hui respectivement 4 et 6 pays de l'UE. C'est normal. Cela ne me choque pas et là, on est, effectivement, dans un champ naturel pour des coopérations structurées ouvertes, parce que les Etats peuvent aussi changer en cours de route. Certains Etats se sont dotés de bases industrielles technologiques de défense ; l'Espagne par exemple, est dans le processus de la L.O.I. alors qu'il y a 30 ans, sa base industrielle de défense était très faible. Il faut donc que ce genre d'opérations soient ouvertes, mais cela veut dire, qu'il y a zéro chance pour que l'agence d'armement soit une agence de gestion de contrats d'achat d'armement, parce que les Etats qui veillent à la préservation de leur base industrielle de défense n'accepteront jamais que cela soit une machine pour acheter sur catalogue aux Etats-Unis, et les Etats qui n'ont pas de base industrielle de défense n'accepteront pas de subventionner la base industrielle de ceux qui en ont une.

Par contre, ce que peut faire l'agence, c'est, bien entendu, faire ce que font déjà le JAO, le EAO. en matière de rapprochement des besoins ; mais surtout, l'agence peut, comme cela se passe à travers l'ASE, se mettre d'accord pour porter certains projets de recherche et de développement qui soit d'un intérêt continental. Je citais Galileo à dessein tout à l'heure. Il est évident qu'aucun Etat européen n'allait se payer Galileo. Est-ce d'un intérêt européen ? Oui, cela l'est tellement que c'est aussi d'un intérêt mondial puisque le Brésil, l'Israël, la Chine s'y raccrochent. Il y a d'autres projets, notamment dans le domaine militaire, qui répondent aussi à ce type de définition et dont l'agence peut exprimer le besoin. J'ajoute tout de suite qu'il y a une carence dans le dispositif que l'agence permettra peut-être de combler, je n'en sais rien. Cela n'en prend pas trop le chemin quand je vois le profil des gens dont on envisage la mise en place pour l'organisme de préfiguration de l'agence et qui sont, j'allais dire, défense défense. C'est d'ailleurs normal que ça soit surtout la défense, mais si on attache de l'importance à la protection des citoyens qui est l'une des quatre bases de la stratégie de la France, les départements de l'Intérieur et de la Santé, (dans d'autres pays, ce sont parfois d'autres départements qui sont porteurs de la sécurité de la défense civile), devraient pouvoir trouver une forme de représentation à travers l'agence. Je pense à certains domaines dont les réponses ne peuvent être qu'européennes : un réseau de détection biologique qui serait confiné à la France, n'aurait pas grand sens, il faut un réseau de détection biologique à l'échelle de l'Union par rapport aux maladies infectieuses, qu'elles soient terroristes ou "naturelles" ; il faut de l'argent de la commission et de l'argent intergouvernemental. Encore faut-il que les Etats soient en mesure d'exprimer le besoin. Aujourd'hui, je ne vois pas la mécanique à travers laquelle les Etats pourraient exprimer leurs besoins. En France, cela pourrait être à travers le SGDN peut-être, je n'en sais rien, dans d'autres pays c'est encore plus compliqué.

         Il y a donc paradoxale. L'agence c'est une idée qui est née pendant la Guerre Froide, vous la retrouvez dans les travaux des années 80, le monde a changé depuis. Il ne faut pas seulement penser agence de défense.

  

Troisième intervenant : SEM François de ROSE

          Je reviens au tout premier paragraphe de votre exposé dans lequel vous avez dit, je sais bien que vous avez dit que c'était votre opinion personnelle, mais c'est à votre opinion personnelle que nous attachons de l'importance, vous avez dit que cette opinion vous poussait à penser qu'il fallait admettre la Turquie dans l'UE. Mais, si nous admettons la Turquie, nous aurons peut-être un jour la demande de la Russie, et ça, c'est une question fondamentale, jusqu'où seront poussées les frontières de l'Europe si la Russie devient membre de l'UE ? Et si nous acceptons dans l'UE une puissance musulmane, quelles raisons aurons-nous de ne pas accepter une puissance orthodoxe ?

  

François HEISBOURG

          Ou une autre puissance musulmane ? ...

  

SEM François DE ROSE

          Ou une autre puissance musulmane.

  

François HEISBOURG

          ... Puisque le Maroc a poser sa candidature en 1992.

         Plusieurs considérations. La première est la plus importante par rapport aux questions subséquentes que vous avez posées concernant la Russie, c'est tout simplement la parole donnée. Nous nous sommes engagés depuis 1964. Et depuis 1964, à chaque fois que nous nous sommes donnés rendez-vous sur le sujet, on a confirmé et étendu notre engagement et je fais partie des gens qui considèrent que les pactes lient ceux qui les ont signés. Nous n'avons pas signé un tel pacte avec la Russie.

Pour la Turquie, effectivement, si nous n'avions pas cette histoire derrière nous, on pourrait parfaitement dire, qu'au fond, il faut faire un régime particulier pour la Turquie, un partenariat renforcé, que sais-je, mais la géographie est, ce qu'elle est, elle n'est qu'en partie en Europe, il y a 10 millions de Turcs en Europe, il y a 60 millions de Turcs qui ne sont pas en Europe, donc on ne peut pas admettre la Turquie. Cela aurait été parfaitement plaidable et la vie aurait peut-être été plus facile pour tout le monde si cela avait été entendu comme cela dès le début, mais non, cela n'a pas été le cas, cela fait 40 ans que nous nous sommes engagés - 40 ans - et revenir sur le parole donnée serait une calamité, une calamité pour la Turquie, pour les relations entre l'Europe et la Turquie. On dit souvent : "La Turquie, oh là là, ils vont être 80 millions dans 20 ans ou dans 10 ans - je ne sais plus - cela va être très lourd, mais comment peut-on intégrer cela ?"

Tout d'abord, 80 millions sur 500, ce n'est quand même pas la mer à boire, mais en même temps, ceux qui disent cela, feignent d'ignorer, qu'effectivement, ce pays est un pays très important et que si on est mortellement fâché avec lui, compte tenu de l'endroit où il se trouve, c'est quelque chose d'extraordinairement grave. Quant à l'aspect religieux et, François, je vous suis reconnaissant de dire tout haut ce que les gens, en général, disent tout bas, que ce qui provoque la crainte primordiale, par rapport à l'entrée de la Turquie, c'est l'affaire religieuse. J'observe qu'il y a 5 millions de musulmans en Allemagne, qu'il y a 5 millions de musulmans en France, on n'a pas besoin d'aller chercher la Turquie pour constater que nous avons déjà, quelque part, entre 15 et 20 millions de musulmans en Europe. Deuxièmement, il y a des Etats européens qui ont vocation à entrer dans l'Union, dès lors qu'ils auront satisfaits aux critères de Copenhague : la Bosnie, l'Albanie, la Macédoine. On ne pourra pas invoquer des impératifs géographiques pour le coup, et la Bosnie est un pays moitié musulman, l'Albanie a 90 % de musulmans, la Macédoine en a une forte minorité et la Bulgarie en a aussi un contingent non négligeable. Je comprends que l'argument religieux fasse peur, surtout dans le climat actuel, et c'est pour ça, d'ailleurs, que je parlais au début, du "carambolage" entre l'avis que va donner la Commission à la fin de cette année sur l'ouverture des négociations avec la Turquie et le traité constitutionnel. Cela risque d'être une catastrophe totale, sur les deux sujet d'ailleurs, avec une interaction négative et c'est pour cela que je suis très sévère. Peut-être n'y a-t-il pas moyen de faire autrement, c'est possible. Constatant que c'était très difficile à Bruxelles et que donc, il n'était vraiment pas possible d'aboutir à un accord, on va confier cela à la présidence irlandaise, puis à la présidence néerlandaise, en partant du principe que cela sera plus facile, je n'en suis malheureusement pas certain.

La Russie est un Etat continent, nous n'avons jamais pris d'engagement à son égard concernant l'UE, c'est à nous de décider si nous voulons ou non qu'elle fasse partie de l'Union. Je suis fermement contre, je considère que là, pour le coup, nous aurions une vraie disproportion, un vrai changement de logiciel, c'est un peu comme si, aux Etats-Unis, vous aviez l'ensemble des Etats du Sud qui aurait formé un seul Etat au sein de l'Union.

  

Quatrième intervenant

          Au Conseil du Commerce extérieur, nous avons une cellule qui est la Commission des Affaires Européennes, nous sommes donc assez souvent à Bruxelles. On fait un travail très intéressant et, simplement une réflexion qui me semble assez essentielle, c'est le problème de la puissance du commandement de Bruxelles, de la personne qui imprime à Bruxelles et qui devrait donner la foi, l'idéal et l'envol de toutes les décisions. Or, on se trouve confronté à une critique systématique : "Le Président Santerre n'a pas été un bon, la Commission Santerre s'est suicidée, puis est venu Prodi qui est plus intéressé par les affaires italiennes que par la Communauté Européenne et on regrette Santerre ; il n'était pas bon, mais Prodi est encore moins bon". Je crois que là, il y a réellement quelque chose de grave au sein de la Commission et que cela n'aide pas beaucoup dans les perspectives du futur et que cela ne fait pas prendre trop au sérieux la Commission. Excusez-moi.

  

François HEISBOURG

          Vous n'avez aucune raison de vous excuser, vous avez parfaitement raison. Une nuance cependant, effectivement, c'est un grave problème, mais qui a voulu Santerre ? Ce sont les Etats membres. Qui n'a pas voulu d'un remake de Delors ? Ce sont les Etats membres. Prodi, je suis assez d'accord, c'est une déception. Personnellement, je pensais que cela aurait une autre allure et cela n'en a pas pris la direction. C'est d'autant plus dommage, que c'est probablement le meilleure collège de commissaires que l'on ait eu, de toute l'histoire de la construction européenne. Individuellement, on a un collège extraordinaire, mais l'homme qui tient le gouvernail n'est pas un nouveau Delors. Maintenant, il va y avoir la nouvelle Commission, je serai très intéressé de voir comment les Etats membres vont se comporter maintenant et s'ils voudront renouveler le modèle Santerre et je dis cela sans méchanceté, Jacques Santerre est quelqu'un avec lequel je me suis toujours entendu, c'est quelqu'un de très bien, mais enfin, ce n'est pas Jacques Delors. Alors, est-ce que cela sera Juncker, Asnar, je ne sais pas. Mais, qui que ce soit, je souhaite vivement que ce soit une personnalité forte pour qui cela sera le point culminant de la carrière politique. Et là, le profil Juncker ou le profil Asnar ne sont pas de mauvais profils. Peu importe son idéologie dès lors qu'il veut faire vivre le collège et l'organisation. Voilà mon point de vue, je considère que la personnalité est, effectivement, plus importante que le degré d'euro-fédéralisme ou d'euro-souverainisme du Monsieur ou de la Dame qui sera sélectionné.

  

Cinquième intervenant : Ambassade de Grèce

          Je voudrais simplement demander si une éventuelle intégration de la France à l'OTAN serait une solution pour régler les affaires ou le désaccord profond avec les Etats-Unis ? Si je ne me trompe pas, c'est d'ailleurs, une suggestion que le Président de l'Assemblée parlementaire, Monsieur De Decker a fait très récemment lors de son audition à la délégation pour l'Europe de l'Assemblée.

  

François HEISBOURG

          Bonne question. Je fais partie de ceux qui regrette que les discussions et les négociations qui ont eu lieu entre décembre 1995 et juin 1997, concernant une éventuelle entrée de la France dans l'OTAN rénové, n'aient pas débouché. Je ne veux pas faire l'historique de la négociation. Comme toujours, dans une négociation qui n'aboutit pas, il y a des erreurs qui sont faites de part et d'autre, certaines d'entre elles étaient particulièrement monstrueuses, mais on ne va pas pleurer là-dessus. Oui, si nous étions intégrés, pour Français, cela nous faciliterait la vie parce que nous serions pleinement impliqués dans les processus de planifications des opérations : pour prendre l'exemple du Kosovo, si nous avions été pleinement intégrés, je pense que nous aurions eu moins souvent à intervenir en aval, c'est-à-dire en plein milieu des opérations. Au Conseil de l'Atlantique Nord, on trouvait que tel ou tel type de cible ne nous allait pas du tout et on ennuyais, on n'était pas les seuls, mais on était quand même au premier rang de ceux qui ennuyaient nos amis américains. Si on nous avait davantage impliqué dans la planification, nous aurions évité ces types de tensions et de frictions et cela aurait été plus agréable pour nos partenaires. Sur le fond d'ailleurs, je ne pense pas que cela aurait changé quoi que ce soit pour eux, mais peut-être quelque chose pour nous. Si demain, imaginons un instant - cela serait très drôle - le Président de la République, annonce l'intervention à la télévision : "Nous allons intégrer l'OTAN. L'OTAN a changé, le monde a changé, nous ne sommes plus en 1966, nous ne sommes plus en 1989, nous ne sommes plus en 1997, la France, voilà, nous sommes prêts à participer à l'ensemble des structures de l'organisation". Les têtes que feraient les gens obligés de nous faire de la place. Cela serait superbe. Mais je crains fort que nos amis américains, dans la pratique, ne traitent la chose exactement comme ils traitent actuellement nos demandes - nos suggestions, pas nos demandes - concernant le commandement de la transformation et la force de réponse rapide. Que suggérons-nous en ce qui concerne la NRF et la ECT ? Nous proposons une intégration complète de la France, c'est cela que nous proposons. Ce n'est pas une réintégration puisque ces organismes n'existaient pas. Que dit-on ? : "Et bien voilà, c'est formidable, on va en être pleinement". Que nous disent les Américains : "Eh bien, peut-être, à condition que vous donniez des engagements pour aller en Irak". Vous aimeriez que l'on vous dise cela, si vous vous trouviez dans cette situation ? Donc, je crains fort que l'intégration soit une affaire plus fantasmagorique qu'autre chose, en fait, elle ne changerait pas grand chose pour nos partenaires même si elle est probablement plus avantageuse et plus intéressante pour nous. En ce qui concerne la réintégration dans les organismes déjà existants, en ce qui concerne la NRF et la ECT, je considère que là, pour le coup, l'avantage pour nos partenaires est réel et substantiel puisque dans les nations contributrices à la Nato Response Force, nous sommes, avec nos partenaires espagnols au tout premier plan, très très très très loin devant les Américains.

  

Sixième intervenant

          C'est une question que va reprendre un peu l'ensemble des acteurs que vous avez cités, à savoir, la France, l'UE, les Etats-Unis, l'OTAN. Chuck Hogel, le Sénateur américain, a déclaré, il y a quelques jours, que la problématique du Greater middle east pourrait amener des changements importants au sein de l'OTAN. Ces propos font échos à ceux de Nicholas Burns, alors, selon vous, quels sont les changements au sein de l'OTAN, notamment, ceux au sein du dialogue méditerranéen, et quelles sont les places pour la France et l'UE et quelles positions doivent-elles prendre dans ce cas de figure ?

  

François HEISBOURG

          Il se trouve que j'étais à la réunion où se sont exprimés Chuck Hogel et Nick Burns sur ce sujet, j'ai participé à l'ensemble des travaux qui étaient, en dehors de ces deux interventions, à huis clos. J'ai constaté que, pour une réunion consacrée à l'OTAN et le Greater middle east, en présence des représentants permanents de la plupart des pays membres de l'OTAN, notamment Monsieur d'Aboville pour la France, et bien sûr, nos amis Turcs, il y avait aussi des spécialistes de l'Afghanistan, mais il n'y avait pas un représentant d'un Etat arabe, ni d'Israël d'ailleurs. C'est extraordinaire, ce n'est pas qu'ils n'avaient pas été invités, mais visiblement, la notion de l'OTAN et du greater middle east les laissaient quelque peu dubitatifs, du moins, ceux qui avaient été invités, donc aucun d'entre eux n'est venu. C'est un peu compliqué de parler du greater middle east en partant du principe que le greater middle east c'est le Moyen-Orient sans les Arabes. Le Qatar a fait savoir que s'il y avait quelque chose de ressemblant au partenariat pour la paix qui devait s'établir avec le Moyen-Orient, qu'il serait tout disposé à rentrer dans l'OTAN. Alors, pour ceux d'entre vous qui expriment des doutes sur l'entrée de la Turquie dans l'UE, j'aime autant vous dire que l'entrée du Qatar dans l'OTAN, voilà une perspective qui ouvre des horizons. Je ne sais pas si c'est le Sapeur Camembert qui disait : "Au delà des bornes, il n'y a plus de limites". On a parlé du Qatar et, sans citer de noms, il y avait quand même, j'allais dire la vox populi dans la réunion. Il vaudrait mieux encourager les pays du Conseil de coopération du Golfe de structurer et de renforcer le Conseil de coopération du Golfe, plutôt que de "s'exporter" vers l'Alliance Atlantique. Cela n'a plus de sens et on retombe, d'ailleurs, sur ce que je disais tout à l'heure, la façon dont la globalisation de l'OTAN et son champs d'action ont, des implications internes sur la nature même de l'alliance, lorsque l'on passe de l'action de l'alliance à l'appartenance à l'alliance. Qu'est-ce qui va nous unir avec le Qatar ? La même vision du règlement israélo-palestinien ? La même vision sur les rapports avec l'Iran ? Je ne sais pas, il y a peut-être des choses qui pourraient unir les 26 pays membres actuels de l'OTAN avec le Qatar, bien sûr, dans le respect de l'article 5. Oui, il y a des accords bilatéraux de très bonne qualité entre certains de nos pays et le Qatar, j'en suis ravi, la France en fait partie. Oui, on peut faire un dialogue, y compris à l'OTAN, avec les pays du Grand Moyen-Orient et je considère que la catégorie Grand Moyen-Orient a une consistance ; elle n'est pas ethnique ; elle n'est même pas tout à fait religieuse, mais au plan sociétal, il y a quand même de très importants problèmes communs, entre les Etats et la région, qui justifient que l'on puisse considérer cette catégorie comme étant une catégorie pouvant se prêter à un dialogue politique et stratégique. Je veux dire que, quelque part, on a l'impression qu'il y a des types qui sont tellement désespérés de trouver du travail à faire à l'OTAN qu'ils sont prêts à faire n'importe quoi.

  

Jacques BAUMEL

          Bien, voici, nous approchons de 8 heures et il nous faudra, dans quelques instants, lever la séance.

         Il me reste, comme vous le comprenez, à remercier encore une fois du fond du coeur notre ami François. Une fois de plus, il a bien voulu répondre à notre invitation. Il nous a présenté un aspect extrêmement passionnant de l'actualité mondiale, ses problèmes et ses difficultés. Je le remercie beaucoup en votre nom et je lève la séance.