FORUM DU FUTUR


"Religion et Société ?"

Colloque du mardi 9 mars 2004 à l'UNESCO

animé par :

 Allocution d'accueilM. Koïchiro MATSUURA, Directeur Général - UNESCO

Ouverture : M. Vianney SEVESTREMinistère de l'Intérieur, de la Sécurité intérieure et des Libertés locales

 

 LES ENSEIGNEMENTS DE L'HISTOIRE

Président : M. Jacques BAUMELPrésident du Forum du Futur

 Intervenants : M. René RÉMONDPrésident de la Fondation Nationale des Sciences Politiques

Pr. Gérard ISRAËLPrésident de la Commission d'études politiques du Conseil représentatif des Institutions juives de France

Pr. Daniel RIVETDirecteur de l'Institut d'Étude de l'Islam et des Sociétés du Monde Musulman

 

 RELIGION, PHILOSOPHIE ET SOCIOLOGIE

Président : Mme Blandine KRIEGELChargée de mission auprès du Président de la République

 Intervenants : Pr. Jean-Paul WILLAIME, Directeur d'étude à l'École Pratique des Hautes Études, Directeur du groupe de sociologie des religions et de la laïcité

Pr. Maurice-Ruben HAYOUN, Philosophe, écrivain

M. Rachid BENZINE, Chercheur, écrivain

 

 LE DIALOGUE DES RELIGIONS

Président : M. René ROUDAUTConseiller pour les affaires religieuses au Ministère des Affaires étrangères

 Intervenants : Dr. Dalil BOUBAKEURRecteur de la Mosquée de Paris, Président du Conseil Français du Culte Musulman

Pr. Bernard KANOVITCHPrésident de la Commission du CRIF, chargé des relations avec les musulmans

M. Jean-Arnold DE CLERMONTPrésident de la Fédération Protestante de France, Président de la Conférence des Églises européennes

R. P. Pierre MARTINOT-LAGARDE, Rédacteur en Chef de la revue Projet

 

 MÉDIAS, RELIGIONS ET SOCIÉTÉS

Président : M. Bernard STASIMédiateur de la République

 Intervenants : M. Olivier ROY, Directeur de recherche au CNRS

M. Hakim EL KAROUI, Conseiller technique auprès du Premier ministre

Père Michel KUBLER, Rédacteur en chef, La Croix

Clôture : Amiral Jean BETERMIER, Vice-Président du Forum du Futur


Jacques BAUMEL

 Monsieur le Directeur Général de l’UNESCO, Messieurs et Mesdames les Diplomates, Messieurs les représentants des diverses activités intellectuelles et culturelles, membres du Forum du Futur ou intéressés par nos activités, je tiens tout d’abord à vous souhaiter la bienvenue pour cette journée exceptionnelle de débats.

Nul sujet ne nous a semblé plus d’actualité que celui que nous allons débattre ici et nul lieu ne nous a paru mieux adapté que l’UNESCO, temple des cultures, de l’intelligence et des relations humaines. Je tiens donc à remercier tout spécialement Monsieur le Directeur Général de l’UNESCO, Monsieur Matsuura, qui pour la deuxième fois, accueille le Forum du Futur pour un grand débat intellectuel et culturel.

  

Koïchiro MATSUURA

 Monsieur le Président du Forum du Futur, Excellences, Mesdames et Messieurs, c’est un réel plaisir pour moi de pouvoir accueillir en notre maison de l’UNESCO ce colloque sur le thème : « Religion et Société ».

 Je souhaite féliciter Monsieur Jacques Baumel pour cette heureuse initiative qui répond à un besoin d’actualité et doit susciter la réflexion et des actions concertées communes.

Ce n’est pas la première fois que l’UNESCO accueille le Forum du Futur dans ses murs et je sais, pour avoir collaboré de longue date avec lui, lorsque j’étais Ambassadeur du Japon en France, combien Monsieur Baumel est engagé dans la promotion du dialogue entre les peuples et de la paix dans le monde.

L’UNESCO explore également, depuis longtemps, la question du dialogue entre les religions.

Elle veut, en effet, promouvoir le dialogue entre les différentes religions et traditions spirituelles, convaincue que les conflits entre et inter religions de plus en plus nombreux, résultent d’une ignorance ou d’une méconnaissance des traditions spirituelles.

 Mettre l’accent sur les interactions et influences réciproques entre les religions et les traditions spirituelles et sur la nécessité de promouvoir la connaissance réciproque entre celles-ci, nous semble la seule voie possible pour atteindre le nécessaire respect du pluralisme religieux.

 L’enjeu est aujourd’hui de taille, les risques de reprise identitaire sont de plus en plus réels face à des tendances non maîtrisées de la mondialisation, ressentie comme menace pour les identités, qui provoque appréhension et rejet de l’autre.

 L’UNESCO tente, comme vous le faites aujourd’hui par l’organisation de rencontre entre religieux, de mettre en valeur les convergences de Dieu et la proximité de valeurs, dans le respect des différences qui doivent être perçues comme une richesse et non une menace.

 La réconciliation est la seule arme, en particulier dans des pays en transition ou vivant des conflits intercommunautaires, qui sont aussi des enjeux cruciaux pour nos sociétés plurielles.

 C’est pourquoi, l’UNESCO met un accent particulier sur la nécessité de favoriser la dimension éducative et pédagogique de dialogue entre religieux. Inculquer aux jeunes générations les valeurs de proximité et de respect de l’autre sont en effet des éléments incontournables d’une co éxistence pacifique dans les sociétés plurielles. De même, la création, à L'UNESCO, d’un réseau de chaires, des écritures, des traditions spirituelles et de leurs cultures spécifiques dans le centre Universitaire ainsi qu'une expérience reconnue dans ce domaine, permettra une sensibilisation accrue au dialogue inter-religieux auprès des étudiants, professeurs et chercheurs.

 Le dialogue inter-religieux compris comme une dimension essentielle de dialogue entre les cultures et les civilisations est un moyen fondamental pour répondre aux enjeux de la société et des nations internationales.

 Nous ne devons pas oublier, pour nourrir notre réflexion sur le terrorisme, la montée des fondamentalistes et les raidissements identitaires. Ils sont également d’une grande importance pour les débats sur l’éthique de la science, la bioéthique, même sur la prévention contre le V.I.H.

 Je tiens donc à féliciter, une nouvelle fois, Monsieur Baumel pour son initiative qui contribuera sans nul doute à faire avancer nos réflexions communes pour tenter d’éliminer tous les stéréotypes et amalgames dangereux concernant le fait religieux.

 Partager et transmettre, dans le respect des différences, ce patrimoine spirituel de l’humanité est sans doute, le plus grand témoignage de sagesse en ce début de XXIème siècle.

  

Jacques BAUMEL

 Voici que s’ouvre donc cette journée de débats que nous avons voulu placer au cœur d’une actualité brûlante.

 Pour ce faire, nous avions obtenu le concours d’une personnalité qui joue, notamment dans ce secteur mais également dans beaucoup d’autres, un rôle essentiel. Nous nous apprêtions à accueillir Monsieur le Ministre Nicolas Sarkozy. Cependant, il a été, à la demande du Président de la République, appelé à rejoindre le Roi du Maroc dans des délais extrêmement rapides.

Il m’a prié de l’excuser auprès de vous et, comme il avait préparé son intervention, il a demandé à Monsieur Vianney Sevestre du Ministère de l'Intérieur, de la Sécurité intérieure et des Libertés locales, de le représenter et de prendre la parole en son nom.

  

Vianney SEVESTRE

 Ce colloque aborde un thème particulièrement sensible actuellement et très cher à Nicolas Sarkozy, dans lequel il s’est pleinement investi, notamment par la création du Conseil Français du Culte Musulman, ce qui signifie qu’il s’est également investi dans d'autres domaines avec les autres religions.

 

Les relations entre la société et la religion font l’objet de nombreux débats d’idées. Des tensions très fortes existent. Hier, le Ministre de l’Intérieur était à Annecy et à Seynod où deux lieux de cultes musulmans ont été partiellement ou totalement détruits ; le mois dernier, c’était une église catholique et un temple protestant qui ont été saccagés à Montpellier et je ne parle pas de la surveillance policière autour des synagogues actuellement.

 

Ainsi, ce colloque intervient à un moment parfaitement opportun dans le débat d’idées et M. Sarkozy aurait vivement aimé évoquer, avec vous, sa vision de la laïcité et de la relation entre la foi, le spirituel et la société.

  

Jacques BAUMEL

 Cette journée va s'articuler autour de quatre tables rondes.

La première, qui se tiendra dans quelques instants sous ma présidence, regroupera plusieurs personnalités : M. René Rémond, Président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques et Membre de l’Académie Française, est un expert reconnu depuis longtemps pour toutes ces questions d’ordre intellectuel et politique ; Le professeur Gérard Israël, Président de la Commission d’Etudes Politiques du Conseil représentatif des institutions juives de France, philosophe et historien, a été le collaborateur d’un homme que j’ai beaucoup aimé M. René Cassin ; M. Daniel Rivet, Directeur de l’Institut d’Etudes de l’Islam et des sociétés du monde musulman.

 

La seconde table ronde : "Religion, philosophie et sociologie" sera présidée par Mme Blandine Kriegel, avec la participation du Professeur Jean-Paul Willaime, Directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes et Directeur du groupe de sociologie des Religions et de la laïcité, du Professeur Maurice-Ruben Hayoun, philosophe et écrivain et M. Rachid Benzine, chercheur et écrivain.

 

Puis, après le déjeuner, un dialogue des religions s'ouvrira avec la présence de M. Dalil Boubakeur, Recteur de la Mosquée de Paris, le Professeur Kanovitch, Président de la Commission du CRIF, chargé des relations avec les musulmans, M. Jean Arnold de Clermont, Président de la Fédération Protestante de France et Président de la Conférence des Eglises européennes et le Père Pierre Martinot-Lagarde, rédacteur en Chef de la revue Projet et sous la présidence de M. René Roudaut, Conseiller pour les affaires religieuses au Ministère des Affaires Etrangères.

 

Enfin pour terminer la journée, nous aurons le grand honneur de recevoir M. Bernard Stasi, Médiateur de la République, qui a présidé cette Commission créée par la Présidence de la République dont vous connaissez les travaux. Nous aurons l’occasion, lors de cette dernière table ronde d'écouter M. Olivier Roy, Directeur de Recherche au CNRS, M. Hakim El Karoui, conseiller technique auprès du Premier Ministre et le Père Michel Kubler, rédacteur en Chef de La Croix.

 

La conclusion de cette journée sera assurée par le Vice Président du Forum du Futur, l’Amiral Bétermier, qui s’est dévoué sans compter pour le succès de ce colloque. Il a abordé ce problème très difficile, plein d’embûches et de périls, avec un esprit ouvert en essayant de faire appel aux meilleurs experts, et ce dans des conditions d’impartialité et de respect de toutes les opinions. Je le remercie donc, ainsi que Mme de Rochefort, notre Secrétaire Général à la tête de la petite équipe du Forum du Futur, qui a beaucoup œuvré pour le succès de cette réunion.

 

 

LES ENSEIGNEMENTS DE L'HISTOIRE

 Jacques BAUMEL

 La question des rapports entre "religion et société" dépasse aujourd’hui les frontières de notre pays, même si elle demeure posée de façon spécifique dans notre hexagone. Elle constitue l'un des éléments essentiels pour l’avenir de la démocratie et le respect des valeurs que nous avons hérité du passé. Il me semble que c'est un problème qui doit être traité avec une particulière hauteur de vue et dans le respect des opinions légitimes des uns et des autres.

 

Nous le devons d’abord à nous-mêmes, héritiers d’une vieille culture gréco-latine et chrétienne, mais également vis à vis des autres civilisations, nombreuses sur certains continents comme l’Asie et l’Afrique. Nous le devons pour la paix civique. La paix religieuse est plus que jamais nécessaire. L’histoire de France a été traversée par tant de conflits religieux. Nombreuses sont les familles qui, comme la mienne, ont connu des siècles et des siècles de persécutions. Nous sommes heureusement sortis de ce monde terrible où, au nom de valeurs universelles, on traquait, on poursuivait, on sévissait contre des personnes de telle ou telle religion.

 

Le monde moderne est plein d’espoirs mais aussi bordé de tant de périls de toutes sortes, sur le plan des intransigeances, du développement des nouvelles technologies qui remettent en question tant de notions permanentes (l’homme, la vie, la coexistence de sociétés d’origines différentes, etc.). Nous devons profondément y réfléchir et cela doit entraîner, de notre part, un effort de compréhension et d’échanges, au moment où tant de vagues d’intransigeances traversent l’Europe. Dans notre pays se pose le problème d’importantes minorités d’origines différentes et de religions différentes et même, d’une manière brûlante, la question du maintien en France d’islamistes d’origine française. Nous devons être conscients de la gravité de ces problèmes et ne pas les prendre sur un plan strictement politique ou sectaire, mais faire un effort intellectuel et moral.

 

C’est à cet effort intellectuel et moral que nous avons non seulement appelé tous les intervenants d’une très grande diversité qui vont aujourd’hui intervenir, mais également que nous vous appelons. Car, ce forum n’est pas une réunion fermée ou un champs clos, mais un appel pour essayer de faire triompher les idées de tolérance, de cohabitation, de compétence entre des religions, qui sont, également, respectables, au coeur de notre vie en commun en France et au sein d’une Europe que nous sommes en train de bâtir. Tel est, à mes yeux, le sens profond de cette journée.

  

René REMOND

 "Religion", "société", deux termes qui désignent deux réalités de natures différentes mais qui concernent conjointement beaucoup d’individus, entre lesquels l’histoire révèle des relations tumultueuses et variées. Je m'en tiendrai à ce que l'histoire contemporaine de France nous enseigne à ce sujet. Ce qui n’exclut pas que ces religions, pour la plupart d’entre-elles, s’inscrivent dans un cadre beaucoup plus large, puisqu’elles sont universalistes dans leur enseignement et dans leurs propositions.

Il importe d’inscrire le moment que nous vivons dans une perspective à long terme, de consulter l’histoire et d’essayer de tirer d’elle quelques enseignements.

 

Un premier constat me paraît évident, même s’il fait encore aujourd’hui l’objet de certaines contestations c’est que "religion et société" sont presque nécessairement liées. Ce qui ne signifie pas qu’une société ne puisse se passer de religion, ceci est une autre question.

Est-ce qu’elle a besoin de références religieuses et qu'en est-il en l’absence de telles références ? Est-elle alors obligée de s’inventer une religion de remplacement ? Les sociétés ne peuvent ignorer l’existence d’une catégorie de faits sociaux auxquels nous convenons d’appliquer l’appellation de religieux. Car le fait religieux - je reprends cette expression qui a l’avantage d’être englobante, relativement vague et de pouvoir désigner des phénomènes assez différents - comporte à mon sens, nécessairement, une dimension sociale. C’est vrai que dans son principe même, c’est un fait individuel (et peut-être n’y a t-il pas de fait plus personnel, plus intime) qui engage davantage la conscience que le choix d’une confession, d’une croyance religieuse. Le mot "confession", lui-même, le suggère assez. Cependant, le fait religieux ne se réduit pas à cette dimension strictement personnelle. Il comporte une dimension sociale pour trois raisons, entre autres.

La première c’est que la religion est l’objet d’une croyance, d’une foi. Ce n’est pas seulement une opinion, contrairement à la formulation retenue dans la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui, en son article 10, évoque la question sous une forme un peu compliquée et alambiquée : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses ». La croyance religieuse n’est pas une opinion comme les autres. Les croyances philosophiques, idéologiques ou religieuses diffèrent grandement des opinions individuelles, car elles ont des conséquences, un retentissement sur la personnalité toute entière : sur le jugement, la réflexion, le comportement, le comportement en société. La preuve en est : il est possible aux sociologues d’établir des corrélations entre l’appartenance à une religion et les choix que l’on fait dans la vie, qu’il s’agisse de son comportement personnel, de ses relations de couple, de son activité professionnelle et de ses choix politiques.

Une bonne partie de la sociologie politique repose sur le postulat qu'il existe une relation entre les choix personnels sur le plan religieux et les choix politiques. Les cartes de la pratique religieuse et celles des votes se superposent assez largement. Depuis longtemps, les sociologues politiques voient dans le paramètre religieux l’un des plus explicatifs et des plus prédictifs comportements collectifs en politique. Ce n’est pas seulement une opinion, c’est une croyance qui affecte le comportement.

 

La seconde raison est sûrement plus déterminante encore : la croyance et la communauté de croyance donnent naissance à des groupements qui reposent sur la communauté de foi. Cette dernière donne lieu à célébration d'un culte. A tel point que dans le vocabulaire administratif, la religion n’est jamais désignée que par l’intermédiaire des cultes. La loi de séparation parle de l’exercice des cultes, c’est à dire que, n'est saisi du fait religieux que son aspect le plus collectif et le plus extérieur. Ces communautés se dotent d’institutions.

 

Troisième raison : la plupart d’entre elles déduisent de leur croyance, de la révélation dont elles ont reçu le dépôt, une certaine conception de l’homme, une anthropologie pour employer un terme un peu prétentieux, et que de cette anthropologie, elles déduisent à leur tour des normes morales qui doivent régir les conduites individuelles et les comportements collectifs.

 

Trois raisons, entre autres, qui inscrivent les religions dans le champ social ; elles font partie du paysage. Leur existence, leur présence, leurs revendications posent des questions qui relèvent de la puissance publique et qui font que, même dans des régimes de séparation, l’Etat et les politiques ne peuvent pas faire abstraction de l’appartenance d’une partie des citoyens à des communautés religieuses. Ce point reste discuté aujourd’hui encore. Le fait religieux est-il purement individuel ? Certains lui contestent le droit de s’exprimer dans l’espace public. Ceci souligne l’actualité du débat sur le projet de loi interdisant le port de signes religieux dans l’espace scolaire. Il faut admettre que le fait religieux a, par nature et par destination peut-être, des prolongements sociaux, et que le partage au XIXème siècle - que l’on croyait pouvoir faire dans la perspective libérale - qui attache, à juste titre, une grande importance à la distinction entre le public et le privé et enferme ainsi le religieux dans la sphère du privé, me paraît finalement peu pertinent et difficile à pratiquer.

En tout cas ce n’est pas l’idée qui préside à la loi de séparation puisque cette dernière fait obligation à l’Etat de garantir le libre exercice des cultes et que la loi, elle-même, prévoit non seulement la possibilité mais la nécessité d’un certain nombre d’aumôneries dans les communautés fermées. Tel est sommairement l'un des enseignements se dégageant de la consultation de l’histoire.

Cela ne signifie pas que la religion ait le droit d’exercer ou puisse exercer une tutelle, moins encore une domination, sur la société. A partir de là toutes sortes de régimes ont été expérimentés se référant à des philosophies différentes, en fonction d’ailleurs de la différence des religions, car toutes n’ont pas la même conception des rapports entre religieux, politiques et sociétés en fonction des histoires particulières. Dans aucun autre domaine la diversité et la singularité des histoires propres n'apparaissent autant.

 

Souvent, on fait de la réponse que la France a donné à ce problème l'un des éléments de son exception. Je pense que cela n’est plus exceptionnel aujourd'hui et il me semble qu’il existe une grande convergence dans les démarches de la plupart des pays européens. Si exception il devrait y avoir, elle est davantage une question d’antériorité car la France s'est engagée plus tôt et est probablement aussi allée plus loin dans l’application du principe.

Sa politique, depuis un siècle ou deux, trouve sa continuité et l’unité de son inspiration dans la référence à la notion de laïcité. Très rapidement, il faut rappeler comment cette notion s’est peu à peu définie, précisée, appliquée, car elle a fait l’objet d’un processus. Elle s’est construite par étapes selon un processus de sédimentation, avec des strates successives.

La première est assurément l’affirmation, que j’ai évoquée tout à l’heure, de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Tel est vraiment le point de départ et l’acte de naissance : si nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses, c’est donc que désormais il existe une dissociation entre la religion et la citoyenneté. C’est la rupture avec le principe de toutes les sociétés de l’Ancien régime qui identifie, en fait, l’appartenance à la société civile et politique à l’appartenance à la religion dominante à celle du prince ou à celle de la collectivité.

A partir de cette affirmation, les citoyens sont tous égaux et, par conséquent, les droits qui leur sont reconnus ne sont pas liés à leur position religieuse, que ce soit positivement ou négativement. C'est le "découplage" entre la nation et la religion. Si, désormais, il est possible d’être un Français à part entière sans pour autant appartenir à la confession dominante (l’église catholique) c’est donc que l’identité nationale de la France ne se confond pas, ne se réduit pas à une religion.

Nous sommes donc engagés sur la voie de la pluralité. Tel est le second sédiment de ce processus. Après cette dissociation pour les individus entre la citoyenneté et la confession, pour la collectivité, c’est la reconnaissance et l’acceptation de la pluralité des confessions, entre lesquelles l’Etat ne fait pas de distinction : c’est sa neutralité. La neutralité n’est pas l’ignorance du fait religieux mais le refus de prendre partie pour l’une ou pour l'autre. C’est donc la reconnaissance de la stricte égalité. Avec la séparation, on franchit là un pas de plus puisqu’il découle une certaine privatisation de la religion, une rupture des liens, une indépendance réciproque.

L’évolution ne s’est pas arrêtée là, et l’histoire du siècle qui a suivi comporte toutes sortes d’enseignements. D’abord, elle apporte la preuve, sur le moment même, que l’on ne peut pas s’en tenir à une séparation absolue. Il y a forcément des rapports. La loi de séparation, elle-même, prévoit d’ailleurs ce qu'ils seront. Cette évolution a fait passer en un siècle, d’une laïcité conflictuelle à celle, plus apaisée, d'un partenariat avec la religion. En effet, à l’époque, pour soustraire la société à la tutelle de la religion dominante, cela ne pouvait pas se faire sans conflits, tant laïcité et religion avaient été conçues comme des termes antagonistes. La fidélité à la laïcité impliquait qu’on ne parle pas de la religion. C'était le silence, l’ignorance complète. Très rapidement, on s’est rendu compte que ce n’était pas viable et peu à peu se sont établies des relations d’une autre nature que celles au temps du Concordat : l'établissement de rapports, voire de partenariat entre l’Etat et les religions et ce, dans l’indépendance réciproque. En un sens, l’avis - beaucoup critiqué ces derniers mois - donné par le Conseil d’Etat, en 1989, sur le problème du voile, récapitulait toute cette évolution. Il considérait qu’il n’y avait plus d’obstacle, que la possibilité, le droit pour les individus d’exprimer, de manifester dans l’espace social leur religion, n’était pas contraire à la laïcité pourvu que ce fut, comme toujours, dans le cadre de la pluralité et sur le plan de l’égalité. On pouvait, il y a quelques années, penser que nous étions parvenus au terme de cette évolution puisque nous étions parvenus à un régime apaisé où l’Etat et la société, prenaient acte de l’existence des religions, reconnaissaient ce que pouvaient être leurs contributions au fonctionnement de la société, dans l’indépendance réciproque.

Le débat rebondit aujourd’hui pour diverses raisons : d’abord, parce qu’il se situe à l’échelle européenne et les questions, que la société française se posait au XIXème siècle et qu’elle avait résolues pour son compte, rebondissent dans le cadre de la construction européenne avec le débat sur le préambule de la charte européenne et le projet de constitution élaboré par la Convention et soumis à l’examen de la conférence intergouvernementale. Et aussi, par la présence sur le territoire de la République d’une religion avec laquelle la France n’avait jusque là de rapports qu’Outre Mer et dans une situation d’inégalité juridique. C’était la religion des "indigènes", aujourd’hui c’est celle de citoyens français.

 

La différence fondamentale est que le problème ne se pose pas du tout dans les mêmes termes qu’en 1905, où il s’agissait de prononcer une rupture avec une église dont les fidèles étaient citoyens français depuis des siècles. Le problème, ici, est celui de l’intégration de gens venus d’ailleurs. On constate bien les difficultés et l’embarras des pouvoirs publics qui cherchent empiriquement des solutions. Depuis la loi de 1905, tous les changements apportés n’ont plus été soustendus par des raisons idéologiques mais de façon très pragmatique et réaliste. Des problèmes se posaient comme ceux des émissions religieuses dans les nouveaux médias (radio et télévision), des deux écoles et de leur financement ... Ils ont tous été réglés avec des préoccupations empiriques et pragmatiques.

 

A nouveau, nous nous trouvons confrontés à des problèmes qui amènent d’ailleurs des prises de positions un peu contradictoires : d'un côté, les ministres successifs de l’Intérieur et des Cultes se sont employés à organiser le culte musulman, intervenant dans son fonctionnement interne, de l'autre, le législateur a interdit l’expression de la religion dans l’espace social avec l’interdiction du port du voile. On peut se demander s’il n’existe pas quelques contradictions, reflets de deux conceptions assez différentes de la laïcité qui, avec le temps, se seraient affirmées successivement.

Pour la première, celle qui a présidé à l’adoption de la loi de séparation de 1905, la laïcité était un peu antagoniste avec la religion. Il y avait une sorte d’incompatibilité, d’ignorance réciproque, la religion condamnant la laïcité et la laïcité rejetant la religion de l’espace social. Puis, progressivement, une autre conception a prévalu qui intègre le fait religieux dans la société, dès lors qu’il n’espère pas dominer, formant une sorte de dépendance réciproque. Ces deux conceptions s’entrechoquent et nous les avons vu ressurgir avec force ces derniers mois, troublant l’opinion et embarrassant les pouvoirs publics. Comment arbitrer en fonction d’une religion nouvelle qui est différente dans son contenu entre ces deux conceptions ?

Cependant, il existe une autre question peut être plus difficile encore : la société peut-elle, ou doit-elle, reconnaître le fait religieux ou bien l’ignorer ?

Elle ne peut pas l’ignorer à mon sens. Mais comment traiter les religions dès lors qu’il y en a plusieurs ? Faut-il prendre en compte la pluralité car elles ne sont pas interchangeables ? Je ne parle pas de la différence proprement dogmatique mais elles sont différentes dans leurs traditions, leurs pratiques, leurs coutumes, les conséquences qu’elles tirent de leur religion, la conception qu’elles se font des rapports avec la société. Elles ont évolué.

 

Est-ce que l’on peut appliquer exactement les mêmes textes ce qui est, au fond, le principe du régime du droit commun ? C’est, probablement, la conséquence normale de la laïcité. S’il fallait définir la laïcité, ce serait ni privilège, ni exclusivité.

Par ailleurs, ne faut-il pas tenir compte aussi de leur spécificité ? Il y a des différences entre elles. La Fédération protestante, aujourd’hui, considère que la loi de 1901 n’est pas le cadre qui convient et qu’il faut adopter une disposition particulière. La loi de séparation, elle-même, prévoyait la possibilité de régimes différents (article 4). La porte était ouverte à une différence. Cette question est-elle académique ? C’est tout le débat qui s’est engagé de savoir s'il faut disposer, également, vis à vis de plusieurs et non d'une seule religion.

Les sociétés ne peuvent pas et ne pourront jamais considérer que le problème ne se pose pas. Il rebondit avec l’évolution des sociétés et de l’esprit public et aussi avec la présence de religions nouvelles. Car, là se situe la grande différence entre la situation d’aujourd’hui et celle d’il y a un siècle. Il n’y avait, alors, que le problème de la séparation, conçue en fonction du christianisme et subsidiairement du judaïsme. Aujourd’hui, du fait de la mondialisation, toutes les croyances religieuses du monde sont présentes en France, par conséquent, il faut imaginer un cadre qui soit à la fois commun et qui tienne compte aussi de la spécificité de chacune d’entre elles. Ce n’est pas simple, mais je crois que, et c’est l'un des enseignements de l’histoire, en face de réalités complexes, il est nécessaire de chercher des réponses pertinentes et appropriées.

 

 Gérard ISRAËL

 Certains d’entre eux, étaient déjà présents dans l’espace qui allait devenir la France, cinq siècles avant les Francs, les Burgondes et les Wisigoths, huit siècles avant les Normands. Ils avaient derrière eux, une longue histoire. A peine entrés en terre de Canaan, mille ans plus tôt, alors qu’ils étaient commandés par des juges et des prophètes, les juifs avaient exprimé une revendication extraordinaire qui mettait l’ordre divin à mal. Ils avaient dit à leur guide : "nous voulons être comme tous les peuples de la terre, nous voulons un roi". Dieu qui faisait pourtant confiance à ses intercesseurs accepta la revendication populaire. Ainsi fut investi le premier roi d’Israël, ainsi fut distinguée la prêtrise de la royauté.

 

A une exception près, la situation demeura telle jusqu’à la chute du temple de Jérusalem, un millénaire plus tard, qui entraîna la dramatique dispersion de "La Nation" jadis choisie par la divinité. Cette nation qui avait reçu la loi au pied du Mont Sinaï.

 

Ce choix politique, fait par le peuple sorti d’Egypte devait inspirer le plus connu des prophètes, issu de ce même peuple : Jésus de Nazareth. Celui qui enseignait à ses fidèles "qu’il fallait rendre à César ce qui était à César" et "à Dieu ce qui était à Dieu" et, afin que nul ne s’y trompe, avait ajouté : "Mon royaume n’est pas de ce monde".

 

N’ayant plus de roi, faute de patrie, ni de prêtres, faute de sanctuaires, le peuple en question vécut, pendant des siècles, dans l’idée que seule l’époque messianique pourrait voir le rétablissement de l’équilibre entre les pouvoirs. Cependant, trois siècles après la parole de Jésus, les disciples et continuateurs du nazaréen réunis en concile à Nicée, en Asie Mineure, ont consacré l’idée, avec la conversion annoncée de l’Empereur Constantin, que la nouvelle église et le pouvoir impérial feraient cause commune. Progressivement, dans l’empire d’Orient et dans celui d’Occident se renforçait un principe qui allait trouver une formulation (tel roi, telle religion). C’est dans les sociétés dominées par cette idée, que le peuple dispersé (en proie à des entreprises de conversion forcées, d’impositions de toute nature, de persécutions sociales et économiques, astreint au port de signes distinctifs, pourchassé au jour de la Pâque, expulsé à intervalles réguliers du royaume de France et des pays européens mais ayant cependant - ironie de l’histoire - trouvé refuge dans les états pontificaux) a tenté de survivre.

 

Bien des siècles plus tard, des philosophes français se sont levés pour proclamer leur opposition aux discriminations, religieuses ou autres.

Monsieur de Voltaire par exemple, concluait une diatribe, soulignant l’état et les défauts de ce même peuple, par ces mots riches d’espoir : « Il ne faut pourtant pas les brûler ». Ce qui fit dire à l’un des intéressés « Si nous sommes ce que vous dites, M. de Voltaire, il vaudrait peut-être mieux le faire ».

 

Repliés sur leur existence communautaire, étudiant passionnément leurs livres sacrés mais attentifs à l’évolution du monde, ils écoutaient, avec espoir, les premiers échos des paroles de liberté prononcées en France : la fin des inégalités, l’abolition des privilèges, la fin du pouvoir des clergés, etc. Un vent révolutionnaire de liberté les faisait mieux respirer.

 

Dans son principe, la révolution française était « bonne fille » mais il fallait payer le prix de l’égalité. Il fallait qu’ils renoncent à leur existence communautaire, qu’ils absorbent les Français de la liberté comme des hommes individuellement considérés. Le comte de Clermont-Tonnerre fait tout accorder aux juifs comme individus et tout leur refuser comme nation. Subitement, ils étaient devenus des citoyens. L’historien peut affirmer aujourd’hui qu’ils sont citoyens français depuis qu’il y a des citoyens français.

 

Il y a eu quelques rémanences, un empereur des Français voulut les contraindre à un engagement de loyauté. Ce monarque voulut qu’ils affirment expressément leur renonciation à tout particularisme et aux dispositions de leurs lois que l’autorité impériale jugeait contraires à celles des autres français. Il en fut ainsi, mais tout ne fut pas accompli.

 

Comment penser l’existence d’une religion ultra-minoritaire au regard de la puissance, de la prégnance, d’une tradition chrétienne autour de laquelle - il faut bien le reconnaître - la France s’est constituée ?

 

La loi de 1905, portant sur la séparation des églises et de l’Etat, voulu distinguer entre le pouvoir politique issu de la volonté populaire et le pouvoir religieux exercé par le clergé sur les fidèles. Neutralité de l’Etat au regard du phénomène religieux, absence de religion dominante et surtout renvoi, dans la scène du privé, du choix religieux.

 

Cette loi, bien que centenaire, ne pouvait signifier que l’Etat ignore le fait que de nombreux Français pratiquent ou confessent une religion. L’Etat ne peut ignorer le fait religieux mais il est exagéré de dire que, conformément à sa vocation tutélaire, l’Etat doive à chaque citoyen, indépendamment de ses opinions religieuses une absolue égalité de traitement. Dans la France d’aujourd’hui, sociologiquement parlant, l’appartenance religieuse est une affaire privée, fondée sur l’absolue liberté de culte et la confiance : nul n’a à connaître la religion de quiconque.

 

La liberté de conscience est évidemment totale, chacun peut croire ce que bon lui semble, ce qui lui paraît bon, avoir sa relation personnelle avec la divinité sauf, à instituer une police de la pensée. La liberté de conscience ne peut être qu’absolue.

En est-il de même pour la liberté religieuse ?

 

La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, la Déclaration universelle de 1948 qui doit tant à l’illustre français René Cassin et la Convention européenne de 1950, reconnaissent, à la puissance étatique, le droit de limiter l’exercice de la liberté religieuse pour des motifs d’ordre public. Ce qui n’empêche pas chacun de manifester publiquement sa religion, à condition que cette manifestation reste en conformité avec l’ordre public. Il revient donc à l’Etat de garantir la coexistence des différentes croyances religieuses. il n'est pas simple d’assurer leur compatibilité dans le cadre républicain ! L’Etat doit assurer la paix religieuse comme il se doit d’assurer la paix civile. Il ne fait pas de doute que s’opposer à l’ordre social, induit par la laïcité, c’est choisir la concurrence, l’opposition ou même l’hostilité entre les religions. Autant de maux dont ont souffert, en France, les protestants pendant au moins trois siècles et les juifs durant des âges.

 

Accepter la laïcité, en comprendre les fondements et la nécessité, c’est accepter la loi naturelle et l’universalité des droits de l’homme.

 

Ce serait une erreur de soulever l’idée que l’organisation communautaire des religions pourrait favoriser leur coexistence au sein de la République. Renoncer au caractère privé de l’appartenance religieuse serait contraindre l’Etat à traiter avec des organisations collectives prétendument représentatives mais dont la légitimité ne serait pas vérifiée. Bien vite, des communautés apparaîtraient comme de véritables nations fondées sur l’extranéité de certains de leurs membres. Le pire serait l’existence de nations dans la Nation, beaucoup plus grave que l’existence d’un Etat dans l’Etat. Et lorsque ces nations viendraient réclamer un droit de représentation au sein des institutions de la République, quelle serait la réponse ?

 

Il ne serait pas souhaitable que quelque organisation que ce soit puisse s’interposer entre les individus et la puissance étatique. Il serait contraire à la pratique démocratique et à l’esprit républicain que des communautés, des groupes, des clans, des tribus, cherchent à s’insinuer entre les citoyens et la nation instituée.

 

Certes, nul ne songerait à nier le droit d’association ou le droit syndical qui permet aux citoyens d’exprimer collectivement leurs desiderata. Mais en matière religieuse, il convient d’éviter la constitution de minorités structurées qui, comme c’est le cas dans certains pays viendrait revendiquer une place institutionnelle dans l’Etat. Dans cette hypothèse, il reviendrait à l’Etat de protéger l’individu contre le groupe. La société française, dans ses fondements, refuse tout communautarisme, il en est ainsi parce que la collectivité française constitue elle-même une communauté : la communauté nationale. Une nation, devenue laïque, crée un espace exempt de tout autoritarisme. Elle n’est nullement sacralisée. La loi civile n’est pas sacrée et peut être modifiée par la volonté populaire.

 

De même, la laïcité libère un espace pour le sacré. En retirant l’autorité du problème, et notamment l’autorité étatique grâce à la liberté de conscience, le sacré se libère ipso facto. Il est inconcevable de dire que la liberté religieuse contraigne ou diminue le champ de la laïcité.

 

Cela étant dit, par sa culture, ses mœurs, sa mentalité et même son paysage géographique, l’ensemble français reste tributaire d’une tradition qui imprègne la mentalité populaire et infléchit le choix des élites en charge de l’Etat : le calendrier des jours fériés, le repos dominical, la toponymie des villes et des villages, de St Etienne à St Tropez en passant par St Brieuc, Ste Mère l’Eglise ou St Jean Pied de Port, le son des cloches des églises, les Te Deum républicains, Notre Dame, les prénoms de la majorité des français, les créations plastiques qui ornent les musées nationaux et toute une culture imprégnant l’intelligence française, font que la France reste un pays catholique.

 

Les églises chrétiennes, malgré les critiques qu’elles émettent parfois envers un certain laïcisme agressif sont - on peut le supposer - conscientes de la garantie que la laïcité représente pour elles. Les religions minoritaires qui existent en France doivent savoir que grâce aux principes laïques, elles sont à l’abri de toute tentative discriminatoire.

 

L’année 1905 a été celle de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais également, pour les juifs français, a marqué la fin d’un mauvais rêve.

La justice française établissait, cette année là, l’innocence d’un officier d’Etat-Major, le capitaine Dreyfus, injustement condamné pour Haute Trahison. L’opinion publique française s’était divisée en deux sur l’affaire et un grand nombre de Français ayant défendu Dreyfus faisaient ainsi prévaloir le principe de non-discrimination entre les Français.

 

Le vrai cauchemar devait intervenir quarante ans plus tard, lorsqu’un « gouvernement d’abandon » - pour reprendre une formule du Général de Gaulle - après une défaite humiliante, promulgua des dispositions faisant subir aux personnes juives (qu’elles fussent françaises ou eussent fait confiance à la France) un statut discriminatoire. Et ce, avant que ce même gouvernement ne devienne purement et simplement le complice actif d’un grand crime de discrimination raciale sans égal dans l’histoire contemporaine. Il avait fallu pour cela déraciner la République. Il fallait inventer un régime de dictature qui conduisit à l’égarement de tant de français, tandis que de nombreux autres citoyens sauvaient l’honneur de la République.

 

La France, en ce début de XXIème siècle, engagée dans la solidarité européenne, va devoir confirmer son credo national. Elle devra s’arc-bouter sur l’idée selon laquelle l’existence individuelle des citoyens constitue la principale réalité à prendre en considération. Pourra-t-on, dans l’Europe de demain, dominer le phénomène minoritaire et communautaire comme la France Républicaine a tant bien que mal toujours réussi à le faire ? Il faudra, pour relever ce défi, que la France ne soit pas, elle même, aux prises avec des revendications communautaires internes tendant à modifier le principe de laïcité. Chacun dans notre pays peut pratiquer la religion de son choix et même se déclarer proche ou solidaire d’une histoire qui ne recoupe pas toujours l’histoire nationale. Chacun a le droit de s’asseoir à la table du banquet républicain et d’accepter le menu qui lui est proposé.

Les enseignements de l’Histoire nous amènent à conclure que la mentalité collective des français, comme le principe républicain lui-même, permettent de reconnaître à chaque français individuellement considéré, quelle que soit sa religion ou son option philosophique, sa place dans une République unie et indivisible.

  

Jacques BAUMEL

 Vous avez évoqué des événements qui sont restés dans la mémoire collective de notre peuple, rappelé des principes essentiels avec une très grande éloquence, indiqué ce qui dans l’âme française doit être une permanence, nous en sommes tous, très émus, je le crois et le constate avec tous ces applaudissements.

  

Daniel RIVET

 J’ai choisi d’adopter le mode musical pour vous entretenir de ce sujet. J'opérerai donc huit variations historiques sur l’Islam d’hier situé de l’autre côté de la Méditerranée puis le transportant ici, l’Islam d’aujourd’hui et d’ici.

 

         Première variation : sur le terme « Islam ». C'est un terme générique qui prête à confusion parce qu’il opère un amalgame regrettable entre foi et civilisation, parce qu’il ne permet pas de distinguer entre ce qu’une religion prescrit à des croyants, ce qu’elle leur fait et ce que les hommes font de cette religion et ce alors que notre lexique nous permet d’établir une distinction entre christianisme, religion et chrétienté, entre judaïsme et judaïté. Aussi, ma première proposition est tout simplement d’essayer - autant que possible - d’écrire : "islam" quand on parle de la foi, de la croyance, et "Islam" (avec un grand i) pour désigner une civilisation. Cette dernière, n’est ni immuable, ni un invariant historique.

 

Ma deuxième variation consistera à revenir très rapidement sur ce couple un peu maudit, si on se réfère à l’actualité d'aujourd’hui entre Islam et Europe, et à vous convier à ne pas penser ce terme "couple" en terme d'opposition systématique liée à une frontière imaginaire passant quelque part au milieu de la Méditerranée, et départageant Orient et Occident : comme si on remontait à la bataille de Salamine, comme si l’Islam était le successeur ou l’héritier lointain des Perses !

Effectivement, l’Europe s’est constituée contre l’Islam mais également avec, et ce, au moins jusqu’à la Renaissance et l’invention de la première modernité. Cette relation de rivalité mimétique, de peur, d’épouvante parfois, saisit les européens au XVIIème siècle. L'un des signes constitutifs de ce qu’il est convenu d’appeler l’Occident ou Europe n’est ce pas, à travers et bien au delà de l’idée de croisade, un increvable désir d’Orient. Un Orient dont le musulman détient la clé. Il existe cet "Orient premier" monothéiste des musulmans et "l’Orient second" au delà de l’Islam. Aussi, je rappellerai simplement le choc que produisit, dans les salons de l’Europe des Lumières, la traduction des "Mille et une nuits". C’est bien là une Europe qui se fait avec l’islam, en s’appuyant sur sa culture. Donc, il ne s'agit pas de penser l’Islam comme un "Contre-Occident", comme l'a perçu Branddel, non pas dans ses premiers livres, mais à la fin des années 1970.

Pensez plutôt l’islam comme "l’Occident de l’Orient sémite" : monothéiste, héritier de la pensée grecque, successeur des grands empires de l’antiquité, dernier rejeton de toute cette lignée.

Il ne s’agit pas de verser dans je ne sais quel synchrétisme de salon, faisant abstraction du choc du monothéisme et surtout du choc des cultures. Il s’agit simplement de rappeler que nous sommes imbriqués, qu’il y a de l’autre côté de la Méditerranée, des chrétiens et des Juifs depuis toujours, tout comme de ce côté la présence musulmane est ancienne de la Provence à l’Andalousie. Il existe, également, un Islam dans les Balkans, trop mal connu en France, et qui n’est pas seulement un islam de la conquête car l’immense majorité des musulmans dans les Balkans sont des convertis.

 

Troisième variation : "Islam et politique". Ici, encore, il est difficile, en quelques mots, d'introduire la complexité. Je crois qu’il faut absolument penser ce couple en terme de tensions et non de fusion, parce que, contrairement à une idée reçue, l’Islam n’est pas fournisseur de données prophétiques et coraniques. Il n’est pas fournisseur d’un modèle de cité théocratique, d’injonctions ou d’indications pour déterminer les règles du gouvernement politique. On trouve, dans la théorie classique élaborée par les juristes entre les VIIIème et XIIIème siècle, des éléments qui s’apparentent à la séparation entre le politique et le religieux. Puisque d’après cette théorie, il revient aux docteurs de la Loi ou Oulémas de dire la norme, de la prescrire et de la faire appliquer et il revient au calife et à ses délégués de maintenir le minimum d’ordre public sans lequel on ne peut plus être musulman (aspirer à l’être et l’être concrètement).

Bien sûr, cette séparation très diffuse et latente entre le pouvoir profane et le religieux et l’exercice d’une magistrature religieuse sur la cité par des spécialistes, crée de la tension. Il y a toujours la conscience, chez les musulmans, d’un décalage insurmontable entre le pouvoir réel, qui est injuste, et le pouvoir idéal. Cela nourrit, je crois, une culture politique qu’il est évidemment intéressant de regarder et de comprendre aujourd’hui.

 

Quatrième variation autour du couple "islam et laïcité". La notion de laïcité a du mal, depuis un siècle, à traverser la Méditerranée. Elle est difficile à concevoir pour un musulman de là-bas.

Les mots parlent d’eux mêmes. Au début, le laïc désigne celui sans religion. Ensuite, le mot "laïcité" signifie : scientiste, positiviste dur, etc. A cette vision très négative de la laïcité, s'ajoute une difficulté à comprendre la sécularisation pour des raisons historiques. La laïcité et la sécularisation ont d’abord été entreprises par l’Empire ottoman, dans le cadre d’une modernisation défensive. Elle a été imposée à des sujets qui n’en voulaient pas, plaquée, puis exportée et amplifiée par les états coloniaux, en particulier, tout le droit pénal, civil et commercial. La sécularisation a été encore renforcée par l’Etat post-colonial "national et développementaliste". Il a fallu qu’intervienne le profond désenchantement national, à partir du milieu des années 1970, pour que l’islam des islamistes intervienne pour "ré-enchanter" ce monde, désenchanté par l’irruption d’une laïcité qui n’avait été ni comprise, ni reçue.

 

Cinquième variation : "l’islam transplanté en France", le temps des immigrés entre 1920 et 1970. Avant que l’expression « retour de l’islam » ne soit employée, on n’attribuait pas aux travailleurs immigrés, originaires des sociétés du monde musulman, de dénomination confessionnelle. On va successivement les appeler : travailleurs indigènes, nord-africains et enfin, après la décolonisation à partir des années 1960, début des années 80, travailleurs immigrés. A ce sujet, je voudrais faire une observation : cette immigration, longtemps tournante, d’aînés à cadets, de cousins en cousins, de villageois entre eux, à travers et par des filières dont je n’ai pas le temps de parler ici, s'effectue ainsi, "on part pour mieux revenir au pays, mieux doté socialement, économiquement et symboliquement. Durant ce temps, l’islam est quasiment invisible, pourtant il construit la relation migratoire.

Par exemple, dans des villages kabyles, la hiérarchie est très forte entre les lignages maraboutiques et roturiers. Cette dernière se projette en France durant l’entre deux guerres à Paris. Ainsi, en général, les ouvriers carrossiers proviennent de ces lignages maraboutiques alors que les ouvriers spécialisés quai de Javel viennent des lignages roturiers. A notre insu, l’islam est là et construit la migration. Il "tient" ses immigrés, jeunes et célibataires, et leur apporte une morale. Il les retient de franchir la barrière, fait écran entre eux et le communisme ou le parti du peuple français. Enfin, il maintient chez eux, le sentiment d’un particularisme d’identité forte.

 

Sixième variation : "l’islam transplanté en France". Comment s’opère le passage des premiers arrivants, aux immigrés de la dernière génération ? Dans les années 80 - 90, à l’arrière plan de cet enracinement d’une diaspora d’origine musulmane en France qui favorisait, comme vous vous en souvenez, la politique du regroupement familial, interviennent deux faits sociaux-économiques.

Le premier fait est la fin des "trente glorieuses" et la crise. La France cesse d’être "l’Amérique" des maghrébins. La désindustrialisation et l’érosion du parti communiste français de toutes ses auréoles (municipalités, associations culturelles, syndicats etc.) privent, à la fois, des perspectives d’emploi et de significations, ceux que l’on continue d’appeler des immigrés même quand ils sont nés en France et de nationalité française. Autrement dit, les ingrédients forts qui avaient concouru à intégrer polonais, italiens, espagnols ... dans le creuset français, ne jouent plus.

Le second est la "ghettoïsation" des grands ensembles, l’émergence de quartiers de relégation. Il existe une logique de séparation du reste de la société et d’exclusion, qui n’a pas été voulue mais qui constitue, plutôt le point d’arrivée d’un phénomène de décohabitation, de désimbrication entre français, français-musulmans ou musulmans en train d’acquérir la nationalité française.

Parallèlement à cette constitution de ghettos, la peur de l’islam et beaucoup de malentendus culturels, d’ignorance et, incontestablement chez les Français, le sentiment d’un déclassement - non pas un syndrome post-colonial de "petits blancs" mais le sentiment de ne plus être chez soi et d’être envahi - tout cela a généré une souffrance que nous n’avons pas su regarder ou écouter à temps.

 

La septième variation : "parents-enfants". Le conflit des générations s’exprime également en terme de croyance religieuse. Les parents, ou plutôt les grands-parents, pour la plupart, étaient des ruraux qui avaient réalisé leur exode rural en France. La plupart étaient également analphabètes et attachés à une religion qui se transmettait par l’oralité et non le scripturaire. Leur islam était celui "des gens" - qui n'a rien à voir avec cet islam politique dont les médias nous rebattent les oreilles - un islam moral que l’on peut résumer par la peur d’être en infraction avec Dieu, de nuire à autrui en n’observant pas le commandement divin et par l’obsession de la faute. Des conceptions qui définissent une civilité faite d’attentions délicates à autrui, de réserve, d’évitement vis à vis de tout ce qui rompt avec la norme dominante, et enfin de respect de la bienséance (ne pas faire ce qu'il serait honteux de faire). Une religion telle qu'elle est dépeinte dans les romans de Naguib Mahfouz.

Les jeunes d’aujourd’hui sont, depuis une vingtaine d’années, en décalage avec elle. Ces jeunes en contact avec de jeunes musulmans et de jeunes français, en particulier à l’école ou dans les quartiers, ont une attitude de dénégation de leurs parents, de leur croyance et de leur langue que ce soit l’arabe parlé ou le kabyle (non l’arabe de l’écriture classique).

Evidemment, ici, surgit un filtre : l’islam qu’il est convenu d’appeler néo-fondamentaliste s’offre à ces jeunes comme un outil pour donner un sens à la migration des parents, les inscrire dans une généalogie, dans une histoire et un espace qui nient l’héritage familial. Khaled Kelkad a dit à un philosophe allemand « Je ne suis ni français, ni algérien, je suis musulman » Autrement dit : "Je suis dans un  islam - comme dit Olivier Roy - "déterritoirisé", globalisé, membre d’une communauté de croyants imaginaires sans rivage, sans inscriptions, sans un lieu, dans une histoire locale". Une sorte de rêve d’alternative à notre universel.

Cependant, il ne faudrait pas en rester là, il existe, à côté de cet islam néofondamentaliste, d’autres styles d’appartenance à l’islam.

 

Huitième variation : "l’islam aujourd’hui en France", diversification du « croire » et enracinement d’un islam de France.

Je crois qu'il est possible de constater la cristallisation d'au moins cinq modes d’individualisation du « croire », qui sont une preuve extrêmement éloquente de la sortie du communitarisme. Il n'existe pas de communauté musulmane en France et je vais essayer de vous le démontrer. Il y a d’abord, "l’islam civique" d’une élite musulmane laïque. L’islam, ici, est un référant culturel permettant de faire reconnaître une minorité sociale et de travailler à son émancipation. C’est ce que, prosaïquement, on appelle l’islam « beur » et qui était surtout présent dans nos cités dans les années 80. Il y a ensuite un "islam spirituel" détaché du contexte politique : ce qui compte ce n’est pas l’affichage public de la croyance mais son intériorisation. Il est surtout mystique et c'est celui de beaucoup de convertis. Le croyant prime alors sur le membre de la communauté. Il existe également un "islam des jeunes de banlieue" qui fait office de "marqueur identitaire". C’est un islam protestataire, provocateur, qui consiste à applaudir, par exemple, au moment de la destruction des tours, le 11 septembre 2001. Il est fugitif, sporadique, dilué dans la culture des jeunes. L’islam est une manière de renverser le stigmate social, de transformer l’exclusion subie en une différence construite, affirmée, et qui redonne du sens et de la dignité dans la société. Il existe un "islam piétiste et ritualiste", celui des néofondamentalistes, véhiculé en particulier dans la mouvance de l’Union des organisations islamistes de France. C’est celui qui travaille à une  communautarisation - à mon avis déjà dépassée - des musulmans vivant en France. Il tient le haut du pavé dans les médias. Enfin il y a un "islam politique et activiste" violent, d’inspiration saalafite, quasi clandestin, et vivier pour le terrorisme islamiste à la manière d’Al Qaïda.

 

J’espère vous avoir apporté quelques éléments d’informations et de réflexions pour, non pas trouver des réponses aux questions que vous vous posez, mais sortir, peut être, avec des questions transformées.

  

DEBAT

 René RÉMOND

 Il me semble qu'entre le Professeur Israël et moi existent quelques divergences de vues. Sur quels points ? Je crois que nous sommes en parfaite harmonie pour tout ce qui est d’une définition de la laïcité : le respect et la garantie de la liberté de conscience sur le plan individuel, donc d’une séparation absolue entre l’autorité de l’Etat, la société et les croyances personnelles. Gérard Israël a rappelé dans quelles traditions s’enracinent cette revendication, la différence entre la prêtrise et la royauté, ce qui relève de César et ce qui dépend de Dieu, etc. Les premiers martyrs chrétiens furent des martyrs de la liberté de conscience.

         Nos points de vue divergent sur la reconnaissance ou non de l’existence de collectivités, de groupements, le fait que ceux qui partagent la même foi se trouvent constitués en une famille de pensées, cette dernière ayant une vie collective. Est-il contraire à la laïcité, à la tradition et à la culture politique françaises, de reconnaître cette tradition ? Tel est le fond du débat.

 

Je pense que sur ces questions, l’histoire peut encore nous éclairer. Je demande donc la permission de remonter un peu en arrière à la tradition héritée de la Révolution française qui ne reconnaît, effectivement, rien entre l’Etat et les individus, dans la crainte que la reconnaissance de corps intermédiaires ne soit contraire à la liberté des personnes. C’est d’ailleurs plus encore dans le souci de la liberté des personnes que de l’autorité de l’Etat. Les révolutionnaires sont plus hostiles à la tutelle des puissances secondes qu’à l’absolutisme monarchique. Il s’agit donc de faire table rase. La société de l’Ancien régime repose sur la complexité, "un agrégat désuni". La révolution met fin à la diversité des régimes particuliers et supprime tout ce qui occupe l’espace social entre la société politique concentrée dans l’Etat et les individus : aussi bien les corporations que les groupements professionnels tels que les universités, les académies et les églises.

Au XIXème siècle, la société politique repose sur ce principe que le politique ne connaît que les individus. Il faut attendre des années pour que le fait de s’associer cesse d’être un délit ou une simple tolérance. Il y a donc, alors, restriction des libertés de ce point de vue là. Paradoxalement, les églises sont, au XIXème siècle, les seules collectivités que reconnaisse l’Etat et qui jouissent d’un régime de privilèges. Dans le désert constitué par l’ignorance ou le refus du droit des collectivités, les églises, elles, existent et ont un statut privilégié, auquel met fin la loi de séparation. Les rapports ont évolué : la société politique a reconnu la société civile, l’Etat a donné le "droit d'exister à toutes les autres collectivités (associations, syndicats, ...) jusqu’à les introduire dans les corps publics.

Pourquoi seules les églises, les communautés religieuses devraient être proscrites aujourd'hui ? En cela, il existe un renversement de perspective. Traiter, imposer un régime particulier d’exception, au sens propre du terme, aux églises, est-ce bien conforme à la laïcité ?

 C’est là le fond du débat. On l’a bien vu surgir. D’où l’embarras du législateur et les amendements, doit-on s’en tenir à la proscription des signes religieux seuls ou doit-on introduire le politique aussi ?

On considère qu’il est illégitime d'accorder aux collectivités religieuses un statut particulier. Est-il plus fondé, plus pertinent de les exclure du bénéfice de la reconnaissance par l’Etat qui, aujourd’hui, reconnaît toutes les autres formes de vie collective ? Doit-on faire rentrer dans le gouvernement des "représentants de la société civile" ? Ce qui est tout à fait contradictoire, comme si les politiques ne représentaient pas la société civile !

 

Le renversement de perspective est, en fait, la simple reconnaissance d’une situation de fait : les individus ne sont pas des isolats qui se trouvent appartenir à des groupes ayant des intérêts et des droits légitimes. Il est normal que le législateur et la puissance publique le reconnaissent. Doit-on s’arrêter au seuil ? Cela ne remet pas du tout en cause l’absolue liberté pour les individus d’avoir une religion, de ne pas en avoir, d’en choisir une ou d’en changer, sachant que certaines religions considèrent, aujourd'hui encore, que le fait de changer de religion soit un délit punissable de la peine de mort...

        

Jacques BAUMEL

 L’éruption, dans la vie politique, de ces personnalités non politiques n’inquiètent pas du tout nos représentants, compte tenu du grand succès que les premières ont, tant au gouvernement qu'au sein de l’assemblée. Je voudrais également vous signaler le très intéressant travail de Madame Gueirrero, Directeur à l’UNESCO, c'est une enquête sur l’enseignement du dialogue inter-culturel et inter-religieux.

  

Premier intervenant : Spécialiste en questions israélites

 Je n’ai pas cédé à la tentation de modifier en profondeur mon exposé après avoir entendu la première intervention de M. René Rémond, pourtant, j'aurais pu le faire car il nous a beaucoup apporté.

Il me semble que nous sommes en train de louvoyer sur le problème de la nature de la religion. Toutes les religions ne se ressemblent pas dans leur relation avec le politique.

Je suis un profond admirateur de l’islam pour des raisons théologiques. D’abord, parce que c’est la plus belle des religions, celle qui dit que l’homme ne compte pas, que tout est entre les mains de Dieu et est inscrit. Ma femme, ici présente, me reproche toujours de dire cela en public, mais je le dis volontairement parce que cela est vrai. Comment penser la religion, autrement que par le pouvoir absolu de Dieu ?

Le problème concernant l’islam réside dans la dialectique entre la religion et la conquête. Dès que Mahomet eut fini de parler, tous les croyants sont partis à cheval conquérir le monde et on n’a pas laissé le temps de conceptualiser suffisamment. Aujourd’hui, peut-être grâce à la France, nous aurons l’occasion, avec les citoyens théologiens musulmans, de reconstituer une sorte de philosophie religieuse qui a imprégné tout le Moyen Age. N'oublions pas que la pensée d’Aristote n’est arrivée parmi les chrétiens français que grâce à une double traduction. La première traduisit les philosophes grecs en arabes et en hébreu. La seconde a été réalisée par les disciples de Thomas d'Acquin qui ont saisi ce texte hébreu pour comprendre Aristote.

Donc, pour en revenir à la question initiale, certes, la République ne sait comment gérer son embarras. Le simple fait que le Président de la République reçoive le grand Rabbin, le Cardinal, l’Archevêque et que le Conseil économique et social ait été institué, prouve bien, en effet, que l’on a besoin de voir - ce que vous appeliez avec une ironie justifiée - "la société civile", mais aussi la société religieuse, tout comme le soutien des grandes spiritualités. Regardez le succès du CRIF, une organisation purement laïque, n’est-ce pas ? Toute la classe politique, les chancelleries, tous les syndicats, les médias sont présents pour écouter ce que le CRIF va dire. Il existe une véritable prégnance du fait religieux en France, même s’il est légèrement mâtiné de civil. S'il fallait désigner une collectivité reconnue par l’Etat, ce ne serait ni les syndicats, ni les associations, mais les religions. M. Rémond a tout à fait raison de le souligner. Les religions apportent quelque chose. Elles ne sont pas revendicatives sur le plan de leurs intérêts particuliers, cependant, elles apportent une vision du monde et s’il y a une chose dont nos politiques ont besoin aujourd’hui, c’est bien de cela.

 

 Pr. MENUDIER

 Les questions évoquées ici, le sont également dans d’autres pays en Europe et, notamment, en Allemagne.

Actuellement, dans nos pays européens, un grand débat préoccupe et divise l’opinion. Ce dernier pose d’une certaine façon celui des rapports entre religion et société. Il s'agit de l’éventuelle entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. Quelles sont vos positions sur cette question ? Quel est le rôle de l’argument religieux dans ce débat ? La Turquie fait-elle partie de l’Europe ou non ? Enfin, quel est votre opinion sur cette question - fort débattue mais non tranchée - de la référence à Dieu dans la constitution européenne ?

  

Jacques BAUMEL

 Nous sortons un peu du débat théologique pour en aborder un autre strictement politique. Cela me donne l’occasion de vous dire que j'ai été amené à écouter, hier, à l’Ecole Militaire, un débat passionnant, mené par le Professeur Grosser. Ce dernier, à ma vive surprise, a indiqué que les problèmes de la Nation vis à vis de la religion et de la société étaient tout à fait différents en Allemagne et que, notamment, les allemands ne participaient pas du tout à une certaine conception intellectuelle et morale que nous avons. Il a indiqué dans quelle mesure le gouvernement et M. Fisher, comme il l'a écrit dans le Zeitung Frankfurter allgemeine, a révisé fondamentalement sa position sur ces problèmes et sur la Turquie.

 

Depuis trente ans, à des titres divers, les institutions européennes promettent à la Turquie son entrée future et au fur et à mesure que les années passent, un certain nombre d’objections sont émises contre celle-ci. Nous sommes ainsi, actuellement, dans une période de réflexion, d’attente et de choix fondamentaux. Devons-nous faire rentrer dans l’Europe une nation modèle de respect en ce qui concerne la société islamique, mais qui est tentée par les démons veillant à l’entrée de tous les pays islamiques? Pouvons-nous faire rentrer dans cette Europe quarante millions de musulmans ou devons-nous seulement entretenir avec elle des relations très étroites, mais sans prévoir son entrée totale dans l'Union européenne ?

 

 René RÉMOND

 Le cas de la Turquie n’est pas, à mes yeux, forcément lié à la question religieuse. Il a bien d’autres aspects : l’état de droit… La question posée par Henri Ménudier englobe trois questions distinctes qu’il est utile de clarifier. Parmi celles-ci, il en est une qui concerne directement notre sujet : le régime des cultes en Europe. Ce problème a été réglé par la charte européenne (et les droits fondamentaux) qui, dans l’ensemble, adopte des garanties analogues à celles de notre propre législation : liberté de conscience, liberté des cultes, etc... Le même problème a été évoqué lors du projet de convention. L’article 51 reconnaît l’existence des collectivités religieuses et prévoit que les autorités européennes entretiendront des relations régulières de concertation avec les églises et les sociétés spirituelles. La question est tranchée positivement.

Les deux autres questions sont tout à fait différentes et distinctes entre elles. La première est celle de l’inscription, dans un éventuel préambule, d’une référence au fondement de l’identité européenne et l’autre c’est : fera-t-on référence à l’existence d’une transcendance personnelle de Dieu ? La première est une question de faits - Gérard Israël l’a rappelé - car pour une part, l’Europe a été "faite" par les religions. Alors, faut-il le mentionner ? C’est une question d’opportunité. A partir du moment où l’on décide d’indiquer ce qui fait l’identité européenne en particulier, si l'on énumère les composantes, il serait anormal que l’on ne mentionne pas, entre autres, le facteur religieux. Faut-il le faire d’une façon implicite en employant une formule générale : "religieux, spirituel et moral" ? Faut-il énumérer la philosophie grecque, le droit romain, les lumières ?. Si le judéo-christianisme ne figurait pas, ce serait, il me semble à ce stade, du négationisme.

Quand à l’autre revendication, elle me paraît tout à fait hors situation. Une constitution n’est pas une profession de foi ou une confession. Cette confusion est ancienne. Autrefois, les constitutions étaient aussi des déclarations de principes. Ce qu’on attendait, c’était un règlement juridique de copropriété, si je puis m'exprimer ainsi. L’idée qui a pour objet de contribuer à "faire d’une île un continent", en fait de fonder cette unité sur la référence à une croyance qui n’est pas partagée par tous, me semble un pari absurde. La constitution polonaise fait état de la différence et établit une distinction entre ceux qui croient en Dieu et les autres. Cela me paraît constituer une revendication sans justifications, créant un sujet de discorde, alors qu'à l'inverse, tout doit contribuer à un rapprochement.

Par conséquent, il me semble donc que ces trois questions très différentes montrent bien la complexité du problème. Une réponse positive à l’une n’entraîne pas forcément une autre de même nature pour les deux suivantes. Le débat a peut-être souffert de ce que nous n'ayons pas suffisamment clarifié et distingué les trois aspects.

  

Pr. Daniel RIVET

 Je crois qu'il est tout à fait pertinent d’évoquer la question des relations entre la Turquie et l’Europe et que ce problème s’inscrit bien dans la réflexion de cette journée. Je ne me prononcerai pas sur l’entrée de la Turquie dans l’Union, en qualité de citoyens, car c’est une question d’opinion, mais je voudrais simplement faire deux remarques.

La première pour rappeler qu’à l’époque de Mustapha Kémal et jusqu’au début des années 50, la laïcité inspirée en partie par le modèle laïc français, comprise et appliquée à la manière de Kémal Atatürk a été véritablement une raison de guerre civile en Turquie. Il ne faut pas l’oublier. Les "sécularisateurs" - comme on parlait des "éradicateurs" en Algérie dans les années 90 - ne sont pas arrivés à déraciner les tréfonds religieux de la société. Il existe une résistance silencieuse à laquelle nous ne faisons pas attention, et ce, parce que nous ne sommes pas musulmans, mais qui est quand même un fait social et politique fondamental.

La deuxième observation est que, depuis deux ans, un parti d'inspiration islamique est né en Turquie, puis est devenu un parti de gouvernement. Il est extrêmement intéressant de voir que c’est, en fait, ce dernier qui pousse la cadence beaucoup plus rapidement que le parti social-démocrate, fortement laïc, et qui était aux affaires auparavant sous la haute surveillance des milités. En effet, ce parti islamique joue la carte de l’Europe alors qu’on aurait pu imaginer, qu’au contraire, il insisterait pour présenter l’islam comme la religion des opprimés, du tiers-monde, et qu'il se tournerait davantage vers le "Sud". Cela est tout à fait embarrassant pour les hommes politiques qui auront à se prononcer sur l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Ce parti d’inspiration musulmane, est-il en passe de devenir un parti démocrate musulman ? Une démocratie musulmane qui serait l’équivalent de la CDU de l’Allemagne et des Démocrates-Chrétiens en Italie ? Un parti de gouvernement avec, désormais, une bipolarisation de la vie politique entre un centre droit d’inspiration démocrate musulman et une gauche sociale démocrate d’inspiration laïque ? Je ne dirais pas "laïcarde" parce que ce serait désobligeant mais plutôt une "laïcité de combat". Il me semble que cette question mérite toute notre attention avant de nous prononcer sur l’entrée ou non de la Turquie dans l’Europe. Je rappellerai quand même que pendant quatre siècles la Turquie a été considérée comme partie de l'Europe jusqu’au Danube.

  

Mme Maria-Thérésa DE BOURBON PARME : Professeur à l’Université de Madrid et spécialiste des questions de l’islam

 La pensée grecque a été traduite en Espagne par le Califat de Cordoue et elle a donné lieu à une culture extraordinairement positive et riche. Vous avez fait, je crois, référence à la nature de la relation qu’entretient une religion avec le gouvernement, en disant qu’elle pouvait être problématique. Cependant, cette nature dépend elle-même de l’exégèse faite des textes. Or, il me semble que cette exégèse de l'islam est en pleine évolution. C’est un phénomène extraordinairement intéressant. Dans la catégorisation émise par le Professeur Rivet, j'aurai inclus le souci de la communauté musulmane pour une exégèse différente, référante à la recherche de la collectivité vis-à-vis des spécialistes. Le cas de la Turquie, auquel a fait référence le représentant de l’Allemagne, est très intéressant parce que nous avons sur le même terrain plusieurs paradigmes qui s’opposent : un laïcisme radical, un kémalisme adouci qui veut, à la fois, reconnaître le fait religieux et affirmer la laïcité publique et, du côté de l’islam, il y a, peut-être, un nouvel islam démocrate et un islamisme plus radical qui se tourne vers les anciennes perspectives de l’Empire, il ne faut pas l’oublier non plus.

L’Europe doit, à mes yeux, prendre cela réellement en considération car il me semble qu’elle peut parvenir à faire triompher ce qui est, pour nous, européens, l’aspect le plus positif, c’est à dire cet islam en accord avec la démocratie. Au contraire, si nous la maintenons à la limite de notre collectivité, le danger est grand que l’autre vision, c'est-à-dire le fanatisme, s’impose.

  

SEM Henri FROMENT-MEURICE

 J'aimerais émettre une observation à l'attention du Professeur Israël et poser une question au Professeur Rémond. Si l’homme ne compte pas, pourquoi Dieu l’a-t-il créé ? Je pense que Dieu a créé l’homme pour permettre un dialogue : Dieu a créé l’homme et l’homme a créé Dieu.

La loi de 1905, doit-elle, à votre avis, être conservée telle quelle ? Est-ce une donnée intangible, l'un des socles de la République telle que nous la vivons et que nous l’acceptons, où est-ce que sur tel ou tel point, à votre avis, elle mériterait d’être complétée ou amendée ?

  

René RÉMOND

 Je crois qu’il n’y a pas de loi intangible. L'idée que les lois doivent suivre l’évolution des mœurs est très répandue. Je pense, en conséquence, qu’il n’est pas de domaine susceptible d'échapper à ce principe. Cela ne veut pas dire, non plus, qu’elles doivent être purement le simple reflet de l’évolution des mœurs. Je constate que, de plus en plus, nous avons tendance à expérimenter les lois et que des rendez-vous sont pris pour voir ce qu'elles donnent l'année suivante. Elles sont évaluées, un bilan est effectué. Autrefois, cette idée d'intangibilité des lois laïques faisait partie du vocabulaire politique. Je pense que les principes auxquels nous nous référons, telle que la liberté absolue pour l’individu de choisir sa religion, font assurément partie des valeurs et constituent notre héritage. Cela dit, la loi de 1905, n’avait pas d’autre objet que de sortir d’un certain régime juridique. Il fallait mettre fin au Concordat, aux articles organiques, substituer une autre réglementation. Il fallait régler le problème du transfert des biens matériels dans une large mesure, de cela, découle la création des associations cultuelles. Tout cela est aujourd’hui caduque et périmé. D’ailleurs, une partie de cette loi n’a jamais été appliquée parce que le principal partenaire, l’Eglise catholique, a refusé son application. De ce fait "les cultuels" n’ont pas été mis en place. Il a fallu très vite inventer une solution de remplacement. On a mis, à la disposition des églises, des édifices cultuels qui n'ont pas été transférés aux associations cultuelles. La République a réouvert, quinze années plus tard, la négociation qu’elle avait refusée d’engager. Il faut rappeler que le Concordat est un traité et qu'il n’a même pas été dénoncé. En fait, on l'a abrogé unilatéralement. Quinze ans plus tard, donc, la République engage des pourparlers avec le Saint Siège et aboutit au modus vivendi de 1923, sous le régime duquel vit aujourd’hui l’Eglise catholique. Cette loi a donc déjà été modifiée. On peut se demander dans quelles mesures, aujourd’hui, elle n’est pas un obstacle dans la recherche de solutions appropriées pour le culte musulman.

D’une part, l’article I fait obligation à la République de garantir le libre exercice des cultes. Par conséquent, il faut que les cultes aient des moyens à leur disposition ; d'autre part, l’article II interdit à la République de salarier ou de subventionner un culte. Il interdit donc l’Etat de faire l’effort financier qui permettrait le libre exercice des cultes et nous en sommes réduits à des expédiants. J’aurais, quant à moi, souhaité, qu’à l’occasion du centenaire, nous en entreprenions la toilette et l’évaluation et que nous fassions de cette loi un instrument approprié. Evidemment, cela soulève tellement de passions que, pour des raisons de haute politique de part et d’autre, on a essayé de ne pas y toucher. Cela aurait, cependant, une portée symbolique.

  

SEM Henri FROMENT-MEURICE

 En matière de financement des lieux de cultes, cela me paraît tout particulièrement nécessaire. Résultat : nous risquons de voir arriver de l’argent étranger dans ce sens.

  

René RÉMOND

 Effectivement, c’est l'une des raisons qui font souhaiter que l’on constitue un Islam de France et qu’il puisse y avoir des rapports directs. Pendant très longtemps, en forçant un peu les termes, il m’est arrivé de dire que l’Etat français s’accommodait dans ses rapports avec ses ressortissants sur le territoire de la République, d’un type de rapport que nous avions imposé à l’Empire ottoman.

  

Michel DRANCOURT

 Je voudrais partir du titre de notre réunion : « Religion et société » au singulier. N’aurait-il pas mieux valut mettre "religion" au pluriel et "société" au singulier ? C’est une réflexion. Si je mets un « s » à "religion", là, je vais être très laïque, c’est que nous sommes dans une compétition. Je partage le point de vue du Professeur Rémond qui dit que les sociétés sont peu ou prou façonnées par les religions. Il s’agit aujourd’hui, non pas de raconter l’histoire - il est vrai que c’était le sujet de ce séminaire - mais de nous projeter dans le futur. Dans ce dernier, quelles sont les religions dynamiques ?

Il existe une concurrence, une compétition. Notre société de demain sera, notamment, façonnée par le dynamisme des religions. A l’heure actuelle, en France, du fait des tensions qui se manifestent, le dynamisme « religieux » qui risque de réapparaître le plus fort, ne serait-ce pas la laïcité.

  

René RÉMOND

 J’adhère d’autant plus volontiers à votre remarque sur le nombre que je me demandais si l'on pouvait légiférer de façon uniforme vis à vis de ces "objets" différents que sont les religions. D'autant plus qu'elles n’ont pas la même conception des rapports entre la foi personnelle et le comportement du citoyen ; entre les communautés religieuses et la société civile et politique. Par ailleurs, elles participent toutes, quand même, à un type de rapports que nous appelons "religieux".

 

Quant à la question du dynamisme des religions, les spécialistes d’Histoire disent qu’actuellement il y a deux, peut-être trois religions qui progressent : l’islam assurément, mais également le catholicisme. En vingt-cinq ans, sous le pontificat de Jean-Paul II, le nombre des catholiques recensés est passé de 750 ou 780 millions à plus d’un milliard, à l'échelle de la planète. Enfin, il ne faut pas oublier le succès des évangélistes protestants, en particulier en Amérique Latine. Ces religions actuellement les plus dynamiques, sont en expansion et donc, évidemment, en situation de concurrence. Elles se disputent l’adhésion des consciences et des fidèles.

 


RELIGION, PHILOSOPHIE ET SOCIOLOGIE

 Blandine KRIEGEL

 Religion, philosophie et sociologie, ce sont évidemment de très grandes questions que celles qui vont faire l’objet de notre débat. Pour citer Agatha Christie, n’est-ce pas également que "nos vieux pêchés ont de longues ombres ?"

 

"Religion et philosophie" pour commencer. Avant qu’elle ne devienne "fides quoerens intellectum" avec Saint-Anselme, pour lequel l’esprit absolu couronne l’esprit d’un peuple, la philosophie a entretenu, au moins, une relation de défi à l’égard de la religion. Comment oublier ce que disait Maurice Merleau-Ponty de Socrate ? Celui, que tous les philosophes reconnaissent pour leur père fondateur, a été condamné pour irréligion et pour mépris des dieux de la cité. L'un des maîtres de notre jeunesse, Louis Althusser, avait proposé une réconciliation entre philosophie, religion et sciences, qui me paraît toujours avisée. Il disait : la philosophie a été le pasteur auprès des sociétés religieuses. Cela me paraît une idée intéressante puisqu’entre religion et philosophie, des traités de paix seront signés temporairement, en particulier à l’âge classique, en Europe. Parmi les traités théologico-politiques réitérés, celui publié par Spinoza en 1670 n’est qu’une version pour mettre en place le pacte suivant : la religion est un lien civil, elle dit les valeurs et les normes de la cité, elle concerne essentiellement les hommes et leurs relations, en somme, elle est éthique et politique. En revanche, elle n’a rien à nous dire sur la nature qui, elle, ne connaît pas de valeurs et est déterminée uniquement par des relations de causalité. Ce bel arrangement qui a débouché sur la séparation des églises et des Etats, qui a fait de la religion une affaire de droit privé et l’a située presque entièrement du côté de l’éthique n’a pas duré, en partie en raison du surgissement de la sociologie. Parce que celle-ci, avec certains de ses grands acteurs comme Auguste Comte, a vu dans l’âge théologique, un âge qui devrait être définitivement dépassé par l’âge positif.

 

La religion serait derrière nous. Il y a deux entrées de la sociologie à l’égard de la religion parce que les premières découvertes de la mythologie et de la philosophie comparées, au XVIIème et au XVIIIème siècle, ont été l’antichambre des sciences sociales et de la sociologie, ont enregistré derrière la diversité du fait religieux son universalité.

 

Toutes les sociétés humaines connaissent des rites et des croyances religieuses. Même si l’on veut enfermer ces croyances dans l’humain "trop humain", il reste encore à se déterminer pour une interprétation. Les religions, les légendes auraient un substrat réel, une valeur historique ou encore une interprétation symbolique. Les mythes seraient un arrangement de discussions qui ont séparé toute la mythologie comparée au XVIIIème siècle. "Les hommes ne vivent pas que de pain" comme le soulignent nos écritures. Le social n’est pas tout. Le fait religieux, la croyance ont des forces transcendantes à la singularité éphémère de la vie humaine. Le rapport à Dieu, au "Deus Ave Natura", n’a fait que se compliquer à l’âge de la mondialisation qui voit coexister des religions qui s’ignoraient ou se combattaient quand elles étaient en présence. Les rapports de la religion, de la philosophie et de la sociologie sont encore problématiques. Ainsi, nous poserons toujours les mêmes questions à nos intervenants : « Quelle relation existe-t-il entre croire et penser ? Comment vivent ou doivent vivre les hommes avec leurs semblables, leurs croyances et leurs pensées ?

  

Professeur WILLAIME

 Le social n’est pas tout, mais la religion est un fait social d’une importance considérable, dont l’analyse est une contribution importante à l’intelligence de nos sociétés et à leur évolution.

 
Je voudrais faire quelques variations sociologiques sur les mutations contemporaines du religieux, tout particulièrement dans les sociétés européennes. La sociologie a connu tout un débat sur les rapports entre religion et modernité. Elle a été très influencée par le paradigme interprétatif de la sécularisation comme si, plus les sociétés se modernisaient, moins elles deviendraient religieuses. Ce paradigme a été contesté et il est aujourd’hui évident que plus de modernité ne signifie pas moins de religion, mais "du religieux autrement" car les différentes traditions religieuses évoluent en interaction étroite avec les sociétés dans lesquelles elles se trouvent. Il faut délibérément sortir de ce schéma qui identifie la modernité à : "sortir de la religion".

 

La modernité, c’est plutôt une évolution du religieux, des religions en interaction constante avec les mutations économiques, sociales, culturelles, politiques que vivent les sociétés.

 

Comment, en quelques mots, vous donner l’essentiel des constats que nous, sociologues, faisons sur les principaux aspects des mutations du religieux dans les sociétés européennes ?

En référence aux enquêtes européennes sur les valeurs, menées dans différents pays d’Europe, signalons qu'une majorité d’européens s’identifient toujours à une religion, (les trois quarts). Parallèlement, on note une baisse des pratiques religieuses, attestée dans différents pays, plus même dans certains que dans d’autres. Il y a surtout - et c’est un phénomène central - un décrochage au niveau des générations. Les jeunes adultes de 18/24 ans, dans certains pays comme la France ou les Pays-Bas, sont moins de 50% à s’identifier à une religion. C’est un fait massif que cette baisse de l’identification à une religion au sein des jeunes générations d’Europe.

Autre fait extrêmement important : les personnes qui s’identifient comme "sans religion" ne sont pas nécessairement non-croyantes. L’interprétation se compliquent alors ; les personnes s’identifiant comme "religieuses" sont, en fait, moins croyantes et les personnes s’identifiant comme "sans-religion" sont plus croyantes qu'elles ne le disent. Il y a donc des "brouillages" entre les identifications, les degrés d’implication dans les systèmes de croyance et les différents degrés de pratique.

De plus, dans la façon même de se rapporter à une tradition religieuse, d’affirmer sa conscience religieuse, on assiste à une intégration du pluralisme religieux, à savoir un rapport moins exclusif à sa propre religion. Ceci est mesuré à travers des formules comme : "Croyez-vous que votre religion soit la seule vraie ? Non". Alors que dans les années 50, une majorité de personnes répondaient, Oui à cette question. Aujourd’hui, c’est une minorité. Autrement dit, on observe des mutations dans la conscience religieuse et l’intégration.

L’opinion publique et les médias se trouvent focalisés sur les extrémistes religieux, les fondamentalistes, les intégristes. Il ne faut pas que cette focalisation masque des évolutions essentielles telles que celles que nous pouvons mesurer à travers ces enquêtes.

Il est également frappant de constater une pluralisation croissante du paysage religieux des sociétés européennes, non seulement liée à l’importance du fait musulman, mais aussi du bouddhisme et de toutes sortes de mouvements religieux. Ces derniers sont quelques fois mal nommés "nouveaux mouvements" car certains ne sont pas si nouveaux que cela. Il existe donc une multitude de petits groupes ou de petits réseaux, d'où une complexification, une pluralisation du paysage religieux et une pluralisation interne à chaque univers religieux (catholique, protestant, juif, musulman, bouddhiste, etc.). Chaque religion devient un monde de débats et de discussions.

 

La vérité de chaque religion est un enjeu constant de débats au sein de chaque univers religieux. On constate dans le domaine religieux ce que l’on constate aussi dans d’autres domaines : un phénomène de dérégulation et d’anomie. Comme le disait Emile Durkheim, les institutions religieuses régulent moins le sentiment religieux. Les individus sont un peu plus des "sans domicile fixe de la croyance" et revendiquent leur autonomie dans le rapport à une tradition religieuse, même s’ils s’identifient à telle ou telle tradition.

 

On ne mesure pas encore toutes les conséquences sociales, culturelles, politiques de cette dérégulation du religieux, et même de cette déculturation. Par cela, j'entends une moindre connaissance des grandes traditions y compris de celle majoritaire en Europe, à savoir le christianisme, dans ses différentes expressions confessionnelles.

Des données d’enquêtes ont montré que les deux catégories de Français les moins réceptives aux sciences occultes, au paranormal, à l’ésotérisme, à l’astrologie, aux tables tournantes, étaient les catholiques pratiquants réguliers et les athées convaincus, autrement dit, deux tranches de la population intégrées dans un système symbolique donné. Entre ces deux catégories, les Français catholiques nominaux ou sans religion, sans identification particulière, sont apparemment les plus réceptifs aux sciences occultes.

 

Cela nous montre et nous rappelle qu’au delà même de la pratique religieuse, ou d’un engagement spirituel, les religions sont de grands systèmes symboliques structurant des personnes, permettant aux individus de se situer dans la société et les motivant pour y tenir tel ou tel rôle. J’ai été frappé d'entendre, suite aux résultats électoraux d’avril 2002 en France, des commentateurs qui disaient qu'en fin de compte, deux grands systèmes symboliques de la population française avaient un impact beaucoup moins grand aujourd’hui : l’église catholique et le parti communiste. Ils se demandaient si l’affaiblissement de ces structures d’encadrement n’était pas un facteur d’explication d’une certaine anomie politique, comme on constate une certaine anomie religieuse.

 

Cela m’amène à une remarque plus fondamentale, puisque l'on assiste, dans l’état présent de nos sociétés, à un vaste retour des identités et des quêtes identitaires. Après une certaine modernisation homogénéisatrice qui a tendait à avaler et dissoudre les identités, je dirais qu'aujourd’hui, dans la modernité triomphante, on redécouvre qu’il est chic d’être différent, et même intéressant d’avoir une identité, plutôt que cet anonymat moyen de l’homme moderne adapté à son environnement. La question identitaire se décline ainsi souvent sous le registre "identité-résistance", "identité-repli identitaire" ou repli communautaire. On a donc une approche négative et réductrice des identités.

Il y a, incontestablement, des enfermements identitaires et communautaires. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il existe aussi un versant positif des identités, à savoir que les identités permettent aux individus de se situer comme acteurs et sujets dans les sociétés sécularisées et pluralistes. Je crois que c’est ce que nous sommes en train de redécouvrir dans les différents pays d’Europe.

On pourrait dire que ce sont les conséquences de la réussite de la laïcité. Aujourd’hui, dans les pays d’Europe, on ne peut pas dire qu’il y ait un risque de reprise du pouvoir par une quelconque institution religieuse, sur la société ou les individus. Il y a une laïcité réussie et pas seulement en France, également dans des pays qui ont d’autres régimes des cultes. Je dirais que ce sont les effets positifs de la sécularisation : une autonomie respective du politique et du religieux, le respect de la liberté religieuse et de l’autonomie de la sphère publique par rapport à toute tutelle religieuse.

 

Cette situation de modernité aboutie favorise l’émergence d’une "laïcité d’intelligence", comme dirait Régis Debray ; l’émergence d’une laïcité comprenant l’apport positif que peuvent représenter les traditions religieuses dans la vie sociale, culturelle et politique, une gestion plus tranquille des appartenances religieuses dans des sociétés non inféodées à un quelconque pouvoir religieux. C’est, me semble-t-il dans ce nouveau contexte que nous nous trouvons aujourd’hui.

 

Il ne faut pas se tromper d’époque et, dans ce nouveau contexte, on peut dire que nous nous trouvons dans une situation où la religion ne doit pas exercer une quelconque emprise sur la vie sociale. C’est admis, reçu, intégré, de plus en plus, culturellement et intérieurement par les individus. Dès lors, cela libère la possibilité de mieux reconnaître le rôle que peuvent jouer les religions comme sources spirituelles, éthiques, culturelles, ou même politiques, au sens très large, dans le respect des autonomies individuelles et du pluralisme démocratique.

C’est ce que reconnaissent toute une série d’auteurs, en particulier Habermas qui, face au défi éthique considérable auquel notre époque est confrontée, dit son intérêt pour une approche respectueuse des traditions religieuses et du rôle qu’elles peuvent jouer dans des sociétés tellement sécularisées, tellement laïcisées qu’elles ont aussi démythifié leur propre enchantement moderniste, qu’elles sont devenues beaucoup plus critiques par rapport à diverses idéologies qui s’étaient posées en alternative, par rapport aux religions.

 

C’est pour cela que je soutiens la thèse que nous sommes, dans nos sociétés européennes, à un véritable tournant où les religions, loin d’être perçues comme des traditions plus ou moins obsolètes, résistant à une modernité conquérante, peuvent de plus en plus apparaître comme des ressources symboliques empêchant le politique de se muer en une simple gestion bureaucratique des aspirations individuelles, et évitant aussi à la modernité de s’auto-dissoudre dans un relativisme généralisé. Il y eut des conflits, des tensions entre religions et modernité or, nous nous retrouvons dans une situation où les traditions religieuses peuvent venir au secours d’une modernité qui, quelque fois, tend à ne plus croire aux idéaux qu’elle-même mit en avant. En ce sens, on peut parler d’une redécouverte de la contribution que les religions peuvent apporter à la formation et à l’exercice de la citoyenneté dans des démocraties qui sont, quelque fois, désenchantées. Ce constat est global

Bien évidemment, on peut voir, ensuite, dans chaque tradition religieuse où en est chaque "membre religieux" dans sa réflexion et la réaction à cet état présent des sociétés européennes. Mais quand on se place d’un point de vue sociologique, on est amené à reconnaître que les religions sont ce qu’en font les acteurs et que le destin d’aucune religion n’est scellé. Si on retrace l’Histoire, il y eut des conflits très forts entre le christianisme et le pouvoir temporel, entre le christianisme et les avancées de la science. Il y a des problèmes et des tensions en ce qui concerne l’islam, mais l’histoire n’est pas close et se réinvente. Concernant l’insertion du fait musulman dans les sociétés européennes, je suis très frappé de constater tout ce qu’apportent les travaux sociologiques et anthropologiques sur le vécu musulman des jeunes générations dans les pays d’Europe.

 

Il existe une véritable appropriation de la tradition musulmane, en même temps que l’on s’affirme pleinement comme jeune français, allemand ou britannique. On assiste donc à de nouvelles élaborations des traditions religieuses, dans un contexte où les personnes qui les revendiquent se trouvent, autrement dit se continuent. La constante interaction entre les affirmations religieuses et leur environnement est dans ce contexte ; et ce sera mon mot de conclusion : je crois que l’Europe arrive à une situation d’une sécularité pluraliste et éclairée, avec une pluralité des opinions religieuses ou non, une sécularité qui pourrait aussi être éclairée par l’apport des différentes traditions religieuses.

 

Lorsque l’on regarde la religion d’un point de vue sociologique - mes collègues historiens disent la même chose - la méprise serait de se contenter d’une vue qui enfermerait le religieux comme étant une simple question d’opinion individuelle. Le religieux est un fait social massif qui a toute une série de dimensions et qui implique fortement les personnes qui s’y trouvent engagées. Le religieux, est aussi une source de motivation pour se conduire dans la vie et jouer un certain rôle dans la société. Il me semble donc que les démocraties ont tout intérêt à redécouvrir l’apport civilisateur et citoyen des religions.

  

Maurice-Ruben AYOUN

 Je vais essayer de traiter des relations assez difficiles et mouvementées qui ont existé, et qui existent encore, entre l’identité juive et la culture européenne. En fait, je vais m’interroger à haute voix sur la viabilité de cette union. Est-elle ? Etait-elle ? Sera-t-elle un mariage d’amour ou tout simplement un mariage de raison ? Il paraît que les seconds sont ceux qui tiennent le plus.

 En principe, il n’y a pas d’opposition insurmontable entre ces deux entités, malgré, hélas, quelques difficultés assez remarquables, puisque l’histoire des juifs en Europe a été jalonnée d’événements extrêmement graves. Avant d’entrer dans les détails, je voudrais rappeler deux principes qui marquent l’attitude du judaïsme religieux, à l’égard de l’Etat, et surtout d’un Etat où les juifs constituent une infime minorité. Ces deux principes proviennent, le premier, d’un chapitre de Jérémie - un texte biblique, je crois le chapitre 21 ou 31 - et le deuxième, d’un dictum talmudique. Le passage de Jérémie est caractérisé, par les historiens des religions, comme "la charte d’Israël" en exil. Il s'agit du fameux chapitre dans lequel Jérémie s'adresse ainsi aux exilés : "Priez pour le bien-être et la paix du pays dans lequel vous résidez car de son bien-être dépend votre bien-être et de sa paix dépend votre paix".

Pour ne pas m’appesantir sur l’interprétation profonde de ce verset biblique, je voudrais passer immédiatement au passage talmudique, plus lourd et plus riche en implications. Ce passage est dû à un sage du troisième siècle, Samuel. Il est répété au moins six fois. C’est un texte très bref qui nous a été conservé en araméen et qui s'intitule "la loi du royaume, c’est la loi". Cela nous ramène à un débat d’actualité, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Nous devons nous incliner, mais si jamais ce royaume nous édicte des lois contraires au judaïsme, il n’est pas question de les accepter. Cette sagesse et cette ingéniosité juives ont fait que, pendant plus de deux millénaires, les docteurs des écritures, ont su se couler avec infiniment de subtilité et de flexibilité dans ce moule matriciel qui a permis au judaïsme de traverser - disons par euphémisme britannique - sans trop d’encombres les siècles et d’arriver jusqu’à nos jours. Alors que se passe-t-il lorsqu’il y a opposition entre la "loi juive" et la loi du royaume ? Mon exposé, nécessairement bref, s’articulera autour de deux grands points.

 

Le premier point, est l’historique des relations entre l’identité juive et la culture européenne. Au passage, je voudrais rappeler que l’identité juive a toujours été éclatée. Ce n’est pas une identité "standard", il n’y a pas une "façon" - hélas ou heureusement - d’être juif. On ne peut pas définir unilatéralement l’identité juive et encore moins les sens du judaïsme. Pour être sûr de m’être bien fait comprendre, j’insiste pesamment : Y-a-t-il une seule façon d’être juif ?

Le deuxième point de l’exposé sont les points d’achoppement entre l’identité juive et la culture européenne d'aujourd'hui.

 

Comme l’a dit mon éminent ami, M. Gérard Israël, depuis la chute du Temple, jusqu’à la renaissance de l’Etat d’Israël, les juifs ont vécu plus comme une communauté religieuse que comme une communauté politique, c’est à dire comme une communauté nationale. Nonobstant, ce type d’existence, les juifs ont tout de même produit une riche moisson d’œuvres intellectuelles et spirituelles.

Je voudrais rappeler que la Bible exceptée, le génie juif a donné toute sa mesure ou presque - car il ne faut pas oublier que son antithèse a toujours été l’antisémitisme - à l’extérieur de la terre promise, Israël. Depuis le Talmud, puisque le Talmud de Babylone est le seul qui soit contraignant et normatif contrairement à celui de Jérusalem, jusqu’à Gershom Scholem et Emmanuel Lévinas, tout s'est majoritairement passé à l’extérieur des frontières de la terre sainte et de l’Israël biblique.

 

Il faudrait peut-être également insister sur deux points, notamment, dans les relations culturelles entre le judaïsme, les juifs et l’Europe. Il faudrait parler très rapidement des "Lumières" de Cordoue, pour en venir ensuite aux "Lumières" de Berlin. Les premières, c’est Maïmonide, que l’on qualifie abusivement de rabbin mais qui fut en réalité un esprit extrêmement curieux, très ouvert sur les idées de son temps et un homme - je crois que nous devons cette phrase à un ancien Directeur Général de l’UNESCO - "qui priait en hébreux, écrivait en arabe et pensait en grec". C’est à dire, un magnifique exemple de ce que l’on appelle aujourd’hui le dialogue des cultures. Ce Maïmonide a essayé, dans son guide des égarés, de frayer un chemin aux juifs en plein désarroi, car ils ne comprenaient plus leur religion. En effet, cette dernière semblait enseigner des choses auxquelles la science, et surtout l’aristotélisme, "le" legs gréco-musulman du Moyen Âge, semblaient infliger de cinglants démentis. Aucun des enseignements de la Torah, en apparence, ne semblaient coïncider. Maïmonide est donc intervenu. A-t-il réussi ? C’est un autre débat, cependant, il ne s’est pas, alors, coupé des connaissances de son temps et donc de l’évolution de la culture européenne. Maïmonide est beaucoup plus enraciné dans la tradition philosophique musulmane inspirée de la philosophie grecque, que dans toute autre. Evidemment, sans oublier que son humus nourricier et maternel se rapporte aux sources juives anciennes, mais, des sources juives anciennes qui ont fait l’objet de sa relecture, qu'il a transformé en profondeur sans les déformer toutefois.

 

Après Maïmonide, il y eut toute une lignée de commentateurs toujours en prise avec les idées de leur temps, par exemple, Averroès, le philosophe arabe né à Cordoue en 1126 et mort à Marrakech en 1198. Bien des successeurs de Maïmonide l'ont interprété à la lumière des doctrines d’Averroès. Plus tard, lorsque la Renaissance sera au rendez-vous, les juifs d’Italie et d’ailleurs, introduiront un certain nombre de nouveaux éléments.

 

Quant aux Lumières de Berlin, je pense à la figure de proue que fut Moïse Mendelssohn, né en 1729 et mort à Berlin en 1786. L'un de ses fils a même dit : "Ma vie n’aura servi à rien. On me rappelle toujours que je suis le fils de mon père Moïse, et le père de mon fils Félix, le célèbre musicien". Pourtant, Moïse Mendelssohn est totalement tombé dans l’oubli parce qu’il a commis en 1783 à Berlin, un livre au titre quelque peu rébarbatif de Jérusalem ou Pouvoir religieux et Judaïsme. Dans cet ouvrage, il montrait des textes non inclus dans la doctrine juive intégrale, un exclusivisme religieux complet. En d’autres termes, il posait les jalons de ce qu’on appelle aujourd’hui la laïcité.

 
Il explique dans la Jérusalem que l’admission d’un homme (on ne parlait pas des femmes jadis), dans telle ou telle fonction devait dépendre de critères internes, c’est-à-dire de la compétence. Les croyances n’avaient strictement rien à voir avec une nomination ou avec une promotion. Il expliquait que l’Etat devait défendre tous ses fils, sans distinction aucune, sauf, notamment, dans le domaine religieux. Moïse Mendelssohn "a eu sur le dos" tous les rabbins de la planète disant : "pas question de réduire le judaïsme à ce que vous dites". Son judaïsme était éclairé. Il a, le premier, vu que cette distinction, entre la foi et la citoyenneté, était absolument compatible avec le judaïsme. Son héritier le plus en vue au XIXème siècle, dans cette même Allemagne - notre douce France était plutôt en sommeil - a été le rénovateur de l’école néokantienne de Marburg. Je pense évidemment à Hermann Cohen, mort en 1918.

Ce dernier, a été le chantre d’une sorte d’union entre la germanité et la judaïté. Une vue de l’esprit, puisque sa veuve âgée de plus de 85 ans en 1942, a été alors emmenée de Berlin à Buchenwald, où elle a disparu.

Ceci a constitué, peut-être, un cinglant démenti aux idées d'un homme favorable à cette union profonde, pour cette identité, cette culture.

Hermann Cohen a tout de même inventé la notion d’idéalisme éthique, après l’idéalisme spéculatif et l’idéalisme critique et il a beaucoup influencé des hommes comme Buber, Rosenberg et Lévinas. Ce dernier a repris avec beaucoup de brio sa thèse : le judaïsme, c’est avant tout une éthique universelle. Comment définissait-il ce qu’il y avait, selon lui, de plus important dans le judaïsme, c’est à dire le messianisme ? Il écrivait : le messianisme, ce n’est pas seulement le rêve éveillé du seul peuple juif mais celui de l’humanité toute entière.

 

Pour finir, depuis la naissance ou la renaissance de l’Etat d’Israël, le judaïsme a cessé d’être une simple communauté religieuse. Il a retrouvé, en partie, pour ceux qui le souhaitent parmi les juifs, un statut étatique. Mes réflexions actuelles portent sur deux points que je n’ai pas évoqués : l’exil et l’antisémitisme. Je me demande souvent, depuis le temps que j’étudie le judaïsme et les études juives, ce que serait devenu le judaïsme sans la chute du Temple ? Sans l’exil et sans déportation ?

 

En près de deux mille ans, le judaïsme a nécessairement évolué. Ses idéaux ont, me semble-t-il, toujours été proches - je n’ose pas dire identiques en raison de la Shoa - des idéaux de l’Europe. Il y a aussi une chose dont on parle peu ces derniers temps contrairement à quelques décennies auparavant : le judéo-christianisme. C’est de dire que "l’humus spirituel" de ce continent est en réalité le judéo-christianisme et bien entendu le décalogue. Je pense au livre que le grand rabbin d’Allemagne a écrit, au moment où la tragédie était déjà écrite, en 1938, à Berlin. Intitulé : "L'Evangile, une source juive", il fut publié par l’unique maison d’édition juive subsistant encore, puis saisi, lors de sa parution, par la Gestapo. Le texte allemand reprenait exactement les Evangiles en tant que documents de l’histoire religieuse du judaïsme. La suite, malheureusement, nous la connaissons, mais ce n’est pas une raison pour dire que les juifs n’ont pas d’avenir en Europe.

 

Je pense que l’Europe régénérée, une Europe qui aurait tiré les leçons d’un passé douloureux, peut devenir, pour le monde entier, et en tout cas pour ses trois pères spirituels, c’est à dire le christianisme, le judaïsme et l’islam, un havre de paix.

  

Rachid BENZINE

 Le thème de mon intervention est : "Islam et société contemporaine". Je vais essayer de vous proposer un exercice laïque, par cela, j'entends une attitude de l’esprit critique devant la connaissance.

 Lorsque nous évoquons le mot "Islam", qu'entendons-nous ? Camus avait cette phrase que j’aime à reprendre  : "Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde".

 Tout à l’heure, j’ai entendu la notion de société islamique ou celle de société musulmane. Est-ce que vous pensez honnêtement que les sociétés du Sud peuvent être qualifiées simplement de sociétés musulmanes ? Est-ce que le fait de qualifier ces sociétés d'islamiques, ou simplement le terme "Islam", va nous donner une plus grande dynamique ? Je renvoie aussi cette critique aux discours musulmans qui nous assènent, tous les jours, le mot "Islam" en oubliant le mot "Dieu".

 Or, si je reviens au discours coranique, pour vous donner un exemple, le mot "islam" n’apparaît que six fois alors que le mot "Dieu", en tant que sujet apparaît 1.697 fois, en complément 980, et en génitif 1.125 fois. Tel est le renversement qui s’est produit dans la pratique discursive. On a remplacé "Dieu" par "Islam" sans définir l’objet de ce que nous entendons par Islam. Le discours musulman et la pratique discursive musulmane ont une grande part de responsabilité en cela.

L’islam, c’est d’abord une foi, une spiritualité et un texte : le Coran, sujet à l’interprétation et à l’historicité.

Si le texte est divin, l’interprétation est humaine. Ce que nous devons faire aujourd’hui, c’est réactiver la pluralité des interprétations, à partir de ce texte, en montrant que le croyant est un sujet, un "herméneute" et un exégète en puissance, qui doit mettre sa conscience dans l’acte de lecture. Nous devons passer du fantasme des musulmans de naissance à des musulmans de conscience. C’est très important parce que nous devons arrêter de définir l’Islam de manière essentialiste, à la fois dans le discours institutionnel, dans la pratique discursive, et dans les médias. D’un côté, nous aurons la définition de l’Islam comme ne reconnaissant pas de distinction ou de séparation entre le pouvoir politique et le religieux - on va nous dire que l’islam rabaisse la femme, etc - de l’autre côté, dans une apologie défensiven parfois offensive, nous allons dire que l’Islam honore la femme.

Nous restons dans des catégories essentialistes, ce qui ne permet ni de relire les textes de manière critique, ni de revisiter cette histoire, parce que la lutte contre le fondamentalisme reviendrait à relire l’histoire de l’Islam, puisque l’Islam est d’abord un texte, sujet à l’interprétation, notamment, juridique, philosophique, mystique et autres. N'oublions pas, non plus, ces pratiques discursives mises en pratique du VIIème au XXIème siècle entre le Maroc et l’Indonésie.

Voilà donc ce que nous entendons lorsque nous évoquons le mot "Islam". Aujourd’hui, les différentes problématiques que nous avons dans la société française sont : Islam-laïcité, Islam-démocratie, Islam et République, l'Islam et la femme, comme si l’Islam avait une catégorie qui lui était propre pour définir tous ces termes-là. Il va falloir nous décentrer et aborder la problématique autrement.

Peut-être que pour l’Islam et la démocratie, à côté des variables religieuses, existent, notamment, des variables extra-religieuses telles que l’Islam et les Droits de l’Homme ou les religions et les Droits de l’Homme. Il faudrait arrêter de faire des lectures rétroprojectives sur nos textes sacrés et de leur faire dire ce que nous avons envie qu’ils disent. Lorsque nous élaborons nos discours sur l’Islam, le Judaïsme ou le Christianisme, nous élaborons notre discours en amont, puis nous allons chercher dans les textes ce qui correspond à ce que nous venons de dire pour montrer l’adéquation totale entre le "dit humain" et ce que nous considérons comme le "dit divin".

Notre connaissance de l’objet "Islam" reste tristement inadéquate. Lorsque nous abordons, aujourd’hui, à travers la société française, la société musulmane ou juive, nous participons, tous ensemble, à la confessionalisation de la société française. Nous n’avons pas su réfléchir sur le fait religieux comme élément constitutif de la vie citoyenne française. Il est très difficile de parler d’Islam sans soulever les nombreuses questions qu’il pose. Je crois que, pendant très longtemps, nous n’avons pas dit un seul mot sur le fait religieux, or, il touche la structure de la personnalité humaine. C’est une décision des sens philosophiques sur la personne humaine.

 

Cette "impensée" constitue un vide énorme dans la construction de la pensée. C’est une erreur intellectuelle capitale, comme on le voit aujourd’hui lorsqu’il s’agit d’aborder la question de l’Islam. Il existe un danger à enfermer la vie religieuse dans le privé. On peut se demander si l’Etat neutre ne soustrait pas la religion aux plus fécondes tensions éducatives, inhérentes aux grands débats scientifiques, intellectuels et culturels, instaurés dans l’espace public.

 

Les questions posées par l’Islam à la société française sont nombreuses parce qu’il ne s’agit pas simplement de la religion au sens étroit du terme, aux croyances et aux non-croyances puisqu’une religion se définit ainsi. Ce n’est pas simplement lié à l’aspect rituel, à des signes vestimentaires sur lesquels nous avons beaucoup débattu en France, et notamment vis à vis du port du voile ou du foulard, alors qu’il faudrait peut-être parler du phénomène du voile pour en montrer la complexité et chercher la signification. Si vous parlez simplement sur le voile, vous introduisez uniquement la variable religieuse et, dans ce cas, on ampute l’esprit de toute capacité à pouvoir prendre en compte les autres dynamiques en place.

 

Aborder aujourd’hui l’Islam simplement sous la variable religieuse c’est s’interdire de penser, à vivre ensemble. Puisqu’aujourd’hui nous sommes amenés à essayer de créer des espaces du "vivre ensemble", je pense que la laïcité doit nous aider à y réfléchir, pour faire ensemble que les différences culturelles et religieuses ne se transforment pas en différends.

 

L’Islam nous oblige, tous ensemble, à relire l’histoire de la Révolution française, celle de la naissance du Code Civil et toute la pensée scientiste conquérante du XIXème siècle.

Voici ce que l’islam soulève, et je ne parlerai pas de l’imaginaire collectif des non-dits d’un passé comprenant nos différentes histoires respectives : Islam, Christianisme et Judaïsme ; France et pays du Sud, à travers l’histoire du colonialisme. Sans ce travail de mémoire, il me semble qu’il sera très difficile de travailler sur une mémoire commune en devenir, d'autant plus, que ces derniers temps, nous avons assisté à un déferlement des imaginaires, religieux ou laïcs, sur l’espace public. Comme nous ne savons pas appréhender ces phénomènes, nous n’avons pas su en discuter de manière stable, avec, tout au moins, la connaissance appropriée.

 

Comment, alors, essayer de sortir de ces ignorances institutionnellement organisées depuis très longtemps ? Pour moi, il s’agit avant tout d’appréhender une histoire neuve des religions qui doit intégrer les trois dimensions inséparables et pourtant de plus en plus fragmentées de la connaissance, à savoir : la dimension mythique, parce que nos religions et nos sociétés reposent sur des mythes, l’aspect historique et l’aspect philosophique critique. Si on oublie la philosophie, on oublie que la philosophie nous donne à penser. Elle sert à alimenter les questions de la société française et toutes les autres, qu’elles soient religieuses, sociologiques ou anthropologiques. La philosophie produit aussi de la rationalité. Je crois que les religions, plus que n'importe quels autres domaines de l’activité humaine, exigent le recours à ces trois dimensions parce qu’elles les ont elles-mêmes mobilisées.

 

C’est donc un véritable travail de déconstruction que nous sommes appelés à mener ensemble, parce que je crois que c’est seulement en faisant ce véritable travail critique que nous pourrons parvenir à créer ensemble des horizons de sens, d’espérance et d’action sur le "vivre ensemble". Or, il est toujours difficile, c'est même un véritable labeur critique, que de réfléchir sur soi.

Nous ne pouvons pas réduire, aujourd’hui, l’Islam, simplement à son aspect cultuel et rituel. Nous devons créer des lieux d’expression intellectuelle et scientifique de l’Islam européen, pour hâter la libération intellectuelle, culturelle et scientifique de l’Islam. Se contenter d’avoir des mosquées serait totalement inadéquat. Nous avons besoin de lieux pour réfléchir sur la croyance, pour que la croyance repose sur des savoirs et des connaissances.

Lorsqu'un gamin arrive à l’école avec un imaginaire religieux et qu'il n’y entend pas parler des notions du sacré, du mythe et de la foi, comment pouvons-nous ensemble essayer de contribuer à une citoyenneté moderne toujours en devenir ?

 

Il me semble également que, dans nos pratiques discursives, nous ajoutons beaucoup de difficultés. Les associations musulmanes, lorsqu’elles abordent tout par l’Islam, participent à ce que l’on appelle "l’obésité" de la religion. A force de tout vouloir traiter par la variable religieuse, la bulle religieuse grandit et finit par éclater.

Je pense que l’apport critique laïque est plus que nécessaire, et j’espère que la pensée laïque, dans ce qu’elle a de plus noble, intégrera l’objet Islam, pas simplement sous forme de tolérance, mais aussi sous la forme épistémologique, parce que l’Islam amène des questions que l’on pensait complètement résolues par la raison des Lumières. Je pense que, ce jour-là, la pensée laïque se retrouvera enrichie tout comme l’Islam le sera en entrant dans cette catégorie critique laïque.

 

La vérité ou la connaissance souffrent de deux maux. La vérité souffre à la fois de trop de certitudes et de trop peu de critiques. Pour reprendre quelqu’un que j’aime particulièrement dans la communauté juive, Gilles Bernheim : "Quand on pose la question : de quoi meurent les communautés humaines à un rabbin ? Il répond : Les communautés humaines meurent de leurs certitudes".

  

Jacques BAUMEL

 En votre nom je voudrais remercier tout particulièrement notre orateur, Monsieur Benzine, pour l’extraordinaire témoignage qu’il vient de nous délivrer. Je pense que nous avons tous suivi avec émotion et intérêt le déroulement de cette pensée et la conclusion de son exposé.

  

Blandine KRIEGEL

 Je ne sais pas si j’arriverai à rassembler l'ensemble de la substance, très riche, de ce qui a été dit. Il me semble, une fois n’est pas coutume, que nous sommes arrivés à des constatations convergentes entre sociologues, philosophes et théologiens. Cela est peut-être une nouveauté, parce que si l’on revient sur le discours modéré des sociologues ou celui très dur des philosophes, on peut dire que les propositions, à l’égard de la religion, qui sont au centre de notre réflexion, oscillaient entre le tout et le rien : ou bien la religion est tout, comme le pense Hegel - elle est l’esprit d’un peuple et donc le ciment organique de la société, telle que les tenants du romantisme politique la voudrait - ou bien, la religion n’est rien, et c’est le fameux "Dieu est mort" de Nietzsche, le "désenchantement du monde" de Max Weber, ou le "crépuscule des Dieux" de Wagner. Ces deux propositions sont tout à fait solidaires. Par rapport à elles, finalement, les réflexions que nous menons aujourd’hui s'inscrivent un peu dans la voie d'un tiers parti, entre le tout et le rien. Comme Sieyès le disait à propos du Tiers Etat, la religion n’est ni tout ni rien, mais elle demande à être quelque chose, il faut lui faire une place.

 

Vous permettrez à la philosophe, d’associer librement à ce point de vue, la réflexion suivante : revenons-nous à une solution kantienne, classique ? Kant avait dit : "J’ai dû abolir le savoir pour faire une place à la croyance", c’est-à-dire réintroduire un peu de religieux parce qu'on n'en vient pas à bout comme cela. Faut-il abaisser la place de la science, du rationnel, autrement dit, émettre l’hypothèse de deux mondes ? Par cela, j'entends un monde tel qu’il va, et puis un autre de l’espérance, où les justes seront récompensés, où les axiomes de la raison pratique, (Dieu existe, il y a de la justice), adviendront. Au fond, est-ce que c’est l’irrédentisme de la religion qui nous obligerait à limiter la simple raison ?

Je ne crois pas que nous nous dirigions vers cette solution déjà imaginée par Kant. Dans ce qui a été dit, une place doit être faite à la religion dans ce monde et non dans un autre. Le mot, présent subliminalement, au fond, c’est la laïcité, dont nous avons tellement débattu ces jours-ci. C’est à dire d’une laïcité ouverte, (coexistence des religions), intéressante et d'une valeur exceptionnelle. Non pas, simplement, parce qu’elle fait moins de morts, en référence à la période durant laquelle elle a été imaginée par Henri IV pour trouver une issue aux guerres de religions dévastatrices, mais parce qu’elle accorde une place à quelque chose d'inhérent à tous les individus et qui est ce qu’ils ont de plus privé, de plus général, de plus universel.

La nouveauté, est qu’il faut une place pour que pour les religions se parlent, se côtoient. Maurice-Ruben Hayoun a très bien rappelé que ce dialogue avait été entretenu, naguère, entre le judaïsme et le christianisme. Tout naturellement, le terme de judéo-christianisme était sorti de ce dialogue, au cours duquel beaucoup de choses avaient été retrouvées. Aujourd’hui, ce dialogue doit être mené avec l’Islam, comme nous l'a dit avec beaucoup d'éloquence M. Rachid Benzine.

 

L’Islam est à la fois une très ancienne religion et, cependant, elle est nouvelle dans sa force, son nombre, sa puissance et sa présence en France, même si elle a une inscription plus ancienne qu’on ne le dit dans notre tradition qui n’est pas seulement celle d’un combat avec des adversaires. Je rappelle que la première Renaissance du XIII° siècle, nous a donné le thomisme. Cela n’aurait pas été possible sans le dialogue judéo-chrétien, ni sans celui judéo-islamisque, c’est à dire sans Maïmonide et Averroès. La redécouverte par Saint-Thomas de la problématique aristotélicienne de la loi naturelle, un préalable absolument fondamental pour les Droits de l’Homme, n’aurait pas été possible sans les réflexions approfondies des penseurs de l’Islam des Lumières, même si ceux-ci sont restés minoritaires chez eux. A mon sens - et je rejoins tout-à-fait ce que dit Rachid Benzine - la tâche actuelle est de renouer ce dialogue.

 

Il existe cependant, une difficulté, à mes yeux, liée à la tradition héritée des Lumières. En effet, et cela nous oblige à nous décaler, légèrement, des Lumières. Un jour, mon beau-père auquel je faisais une critique sur les Lumières m’a objecté : "Non, il n’y a rien que de bien dans les Lumières". Finalement, comme Raymond Aron ou Michel Foucault, je suis en dernier lieu d’accord avec lui.

Que faut-il absolument garder des Lumières ? La tolérance. Apprendre la tolérance, refuser qu’on pénalise le blasphème, accepter la critique de la religion parce qu'apprendre des religions, c’est aussi accepter qu’elles soient lues et critiquées (exégèse biblique, coranique, interprétation, historicité, etc.).

Néanmoins, et c’est toute la difficulté, dans les Lumières françaises - ça n’a pas été le cas des Lumières anglaises ou allemandes qui ont dérivé malheureusement - pour des raisons qui sont les nôtres, nous sommes allés très loin dans cet effort pour se débarrasser du carcan, de l’oppression du dogmatisme religieux, jusqu’à nous désintéresser de la religion elle-même, du fait religieux.

C’est sur ce point que je propose que nous nous décalions légèrement des Lumières car, sinon, il nous est très difficile de lire et comprendre - il nous faut une traduction - le langage du XVIIème siècle et la pensée du XVIIème siècle. De plus, bien entendu, il faut que ce dialogue ait lieu dans un cadre laïque des religions. Il a été commencé, qu'il continue.

  

Jacques BAUMEL

 Nous avons tous été impressionnés par la hauteur de vue, la sincérité et l’originalité de ce débat auquel nous venons de participer.

 

LE DIALOGUE DES RELIGIONS

 René ROUDAUT : Conseiller pour les affaires religieuses au Ministère des Affaires Etrangères, Ambassadeur.

 C'est une gageure que de vouloir en une heure et demie, traiter d’un sujet aussi vaste que celui du dialogue entre les religions même si les quatre intervenants au vu de leurs responsabilités et leurs engagements, ont une légitimité toute particulière pour en parler. Dalil Boubakeur est Recteur de la Grande Mosquée de Paris et depuis avril 2003, Président du Conseil Français du Culte Musulman. Bernard Kanovitch, Professeur de Médecine à Paris XI est également membre du Comité Directeur du CRIF où il préside la commission des relations avec les Musulmans. Tous deux ont publié, à deux voix et quatre mains, un appel au dialogue, il y a un peu moins d’un an. Le Pasteur Jean-Arnold de Clermont, Pasteur de l’Eglise Réformée de France est Président depuis 1999 de la Fédération Protestante de France et également depuis juillet 2003, de la Conférence des Eglises Chrétiennes d’Europe. Enfin, le Père Pierre Martinot-Lagarde, de la Compagnie de Jésus, Membre du Centre de Recherche et d’Action Sociale, est Rédacteur en chef de la revue Projet.

 

On notera que toutes les religions et traditions religieuses ne sont pas, ici, représentées, ni au sein du christianisme (les orthodoxes ...) ni au sein de l’islam. Il manque également les représentants des religions ou traditions religieuses non monothéistes comme le Bouddhisme ou l’Hindouisme. Pour cela, il aurait fallu plusieurs journées de colloque.

 

Je bornerai cette introduction à quelques éléments de réflexion et de cadrage sur le dialogue religieux, et notamment sa nature. Le concept, en effet, semble "aller de soi", cependant, quand on dépasse la simplicité des mots, il s’avère très difficile à cerner et à manier.

Le dialogue, tout d’abord, n’a rien à voir avec une conversation ou un échange. Certes il existe un intérêt à "échanger", mais on le fait dans une conversation sans stratégie, avec souvent une projection un peu complaisante de soi-même et de ses idées. Alors que le dialogue, lui, nécessite une écoute respectueuse, un effort de compréhension et de décentrement, une volonté de dépassement.

Le dialogue n’est pas non plus la négociation, a fortiori quand il s’agit de dialogue intereligieux. Il a en commun avec la négociation de vouloir échanger des vues de manière pacifique, pour arriver à une entente, mais il présente de très nombreuses différences, de contexte, de statut des intervenants, d’objectif et, également, en ce qui concerne les conséquences identitaires des personnes engagées. Dans la négociation, le contexte est celui d'un rapport de forces entre intérêts divergeants. Ce qui n’exclue pas le bluff, la surenchère, la manipulation, et donc une certaine tactique. Alors que dans le dialogue, on est supposé être entre partenaires égaux, dans un espace public non médiatisé, fait de logique et de bienveillance. J’ajouterai que le contexte du dialogue, pour les croyants, présuppose que ce dialogue se déroule explicitement sous le regard de Dieu. Le contexte est différent, tout comme le statut des intervenants. Le négociateur a un rôle officiel : il défend des intérêts, alors que celui engagé dans le dialogue l’est surtout à titre personnel. Il engage sa propre conscience. Les objectifs également sont différents. Dans une négociation, on veut arriver, par un marchandage ou un arrangement, avec des ajustements qui amènent à une solution, même à court terme. Dans le dialogue, il n’y a pas d’intérêts à court terme. Il suppose la volonté de rechercher la vérité et d’aller dans cette quête du vrai. L’assentiment n’est pas non plus le même. Dans la négociation, c’est un accord précis et limité, un compromis. Dans le dialogue, au contraire, je pense qu’il n’y a pas de terme qui vise à un assentiment profond, à la compréhension, de ce que veut le partenaire. La recherche de la vérité tend vers l’infini et on ne peut pas dire qu’il y ait jamais une fin à un dialogue. Enfin, quand aux conséquences identitaires, dans une négociation, l’identité collective des groupes est renforcée, alors que, me semble-t-il, dans un vrai dialogue, c’est d’abord à titre personnel que l’on s’engage avec tout son être.

Il est clair que l’on peut passer parfois d’un registre à l’autre. Le dialogue peut devenir la négociation, mais parfois les négociations peuvent, également, amener à une dimension supérieure qui est celle du dialogue.

De quel dialogue parle-t-on ? Quelles en sont les formes, en particulier quand on parle du dialogue intereligieux ? Très souvent le seul dialogue entre les religions auquel on pense est celui théologique et intellectuel. La facilité de le réduire à cette seule dimension théologique, qui ne supporte évidemment pas le travail d’amateurs, ne peut que contribuer à maintenir les incompréhensions, les malentendus et les ambiguïtés. De plus, les concepts peuvent rapidement amener au constat qu’il n’y a pas de dialogue théologique possible. Il existe trois autres formes de dialogue au moins aussi importantes que ce dernier.

Tout d'abord : le "dialogue de vie" qui est l’accueil de l’autre, avec ses différences culturelles, linguistiques, etc. et un choix délibéré de convivialité. "Un verre d’eau offert ou reçu, un morceau de pain partagé, un coup de main donné, parlent plus juste qu’un manuel de théologie, sur ce qu’il est possible d’être ensemble" (moine de Tibérine).

Ensuite, il y a également le "dialogue de l’engagement" : œuvrer ensemble dans une direction sociale, caritative, éducative et politique, indépendamment des convictions religieuses.

Enfin, le "dialogue existentiel" nécessite lui une remise en cause des personnes en dialogue, qui admettent de ne plus "essentialiser" leur religion et de se décentrer. Ce dernier nécessite, évidemment, avant tout, un dialogue intrareligieux. A l’intérieur de chaque confession religieuse, la réflexion sur sa propre foi, sa propre pratique est au moins aussi intéressante que l’ouverture à l’autre.

 

Au-delà de cette typologie très rapide, j'aimerais ajouter un dernier mot sur les risques et les limites du dialogue.

Le premier risque, c'est l’ignorance. Le second, ce sont les erreurs de méthode, et notamment le fait de vouloir aller trop vite, d'obtenir des résultats en gommant les différences, qui amènent à des rhétoriques incantatoires sur la fraternité universelle, quand ce n’est pas au synchrétisme, c'est-à-dire, à l’opposé de ce que doit être le dialogue intereligieux.

L’autre erreur est de vouloir "essentialiser" les religions, de leur prêter des qualités ou des défauts intrinsèques. Ce matin, l'un des développements de Rachid Benzine consistait, justement, à montrer que le rapport à la violence, à la démocratie, à la modernité ou à la laïcité, n’appartenait pas à une seule tradition religieuse. On ne comprend les religions que si on les replace dans leur contexte historique, culturel et économique, sinon on "essentialise" et on ferme la route à toute possibilité même de dialogue. Evidemment, à ce stade-là, le dialogue inter-religieux s'impose aussi, même s’il ne se confond pas avec le dialogue des cultures et le dialogue des civilisations.

        Le dernier obstacle, c'est l’instrumentalisation le détournement, le dévoiement. Le dialogue inter-religieux - comme le fait religieux - est mis un peu à tous propos et devient un exercice obligé, une sorte de figure imposée, dans les rencontres politiques et diplomatiques internationales, avec tous les risques de récupération possibles à des fins politiques, idéologiques ou de politique nationale, sinon nationaliste. Nous en avons de trop nombreux exemples. Il n’appartient pas aux Etats ou aux pouvoirs publics, d’être des acteurs du dialogue inter-religieux. Celui-ci appartient aux croyants, aux acteurs des religions eux-mêmes. Et ce, même si l’on peut comprendre que les Etats aient un intérêt et qu'ils souhaiteraient voir ce dialogue inter-religieux se développer.

 

Je conclurai en disant que ce dialogue est ancien - peut-être aussi ancien que les religions elles-mêmes - même si le sens que nous lui donnons est assez récent, en conservant à l’esprit que le Parlement mondial des religions à été créé en 1883 à Chicago, le Conseil œcuménique des églises en 1948 et la Conférence mondiale des religions pour la paix en 1970. Sans oublier également que l’Encyclique de 1965, a, pour l’Eglise catholique, représenté une sorte de point d’inflexion radical dans sa pratique d’ouverture aux autres religions.

  

Dalil BOUBAKEUR : Recteur de la grande mosquée de Paris et Président du CFCM

 Je suis très honoré d’intervenir sur ce thème, étant moi-même dans ma tradition, dans le vif de l’actualité des religions.

 
Pour nous, musulmans d’Europe et de France, le pluralisme culturel et religieux est devenu une donnée essentielle des sociétés occidentales. La France avec la plus importante communauté musulmane d’Europe a, plus qu’ailleurs, le besoin impératif de développer la culture du "vivre ensemble". Cette nécessité découle du dialogue inter-religieux et de la tolérance, essentiellement inscrite dans la laïcité républicaine. Ainsi, "vivre ensemble", c’est s’ouvrir à l’autre et dialoguer.

Le dialogue inter-religieux est un acte de foi et d’espérance dans l’amélioration et l’apaisement des tensions, en ayant pour objectif la justice, la paix, la fraternité.

En effet, "être religieux" ne signifie pas, aujourd’hui, tourner le dos au monde. Bien au contraire, c’est prendre conscience des dangers liés aux replis identitaires, au communautarisme, au fondamentalisme et aux violences racistes et antisémites, à la "judéophobie" ou à "l’islamophobie". C’est être convaincu que le dialogue des religions s’impose comme un rappel des valeurs religieuses du pardon, de l’amour, de la fraternité et des valeurs humanistes de la tolérance et du respect réciproque, et, comme le disait notre ami le grand Rabbin Sirat : "Pour vivre une fraternité en marche", telle que nous l’avons développée dernièrement avec Jean-Arnold de Clermont dans la maison de Maïmonide à Montpellier.

 

Dans un contexte de mosquées incendiées, d’une religion stigmatisée et livrée aux soupçons, les musulmans de France ont, plus que jamais, besoin de communiquer. L’Islam est unique dans sa doctrine et multiple dans ses expériences. Le pari, aujourd’hui, est qu’avec le Conseil Français du Culte Musulman, naisse l’Islam de France comme un renouveau.

 

L’Islam voit aujourd’hui son image altérée de par le monde, en particulier depuis septembre 2001. Soupçonné d’intégrisme, accusé de violences ou de terrorisme, ces termes ne peuvent s'appliquer qu'à des mouvances très minoritaires. L'Islam fait donc, généralement, peur à cause de ses extrémistes. Il est accusé, également, d’être à l’origine d’un choc des cultures, ce qui le fermerait à tout dialogue car, naturellement, tout fondamentalisme s’enferme dans ses propres vérités et s’enfonce dans ses propres erreurs. Il ne faut pas confondre ces formes extrémistes et dévoyées l’Islam - qui sont bien souvent des formes réactionnelles à des situations de crise - avec l’Islam.

L'Islam n’est nullement antisémite. Il n'est pas non plus raciste en sa doctrine. Il prône, au contraire, le dialogue comme un devoir de musulman. En général, pour appuyer cette assertion, on cite de nombreux versets coraniques comme le 128 qui dit tout à fait explicitement : "invite sur la voie de ton Seigneur avec sagesse et modération et ne discute avec eux (c’est dire les chrétiens et les juifs) que de la manière la plus courtoise" ou encore : "Soyez juif ou chrétien et vous serez sur la bonne voie". Nous sommes tous de la religion d’Abraham, qui n’était point le moindre des incrédules.

Après Vatican II et l’encyclique de 1965, le dialogue islamo-chrétien s’est instauré dans le cadre du SRI (Secrétariat aux Relations avec l’Islam) au Vatican et dans les diocèses où des évêques dirigent ce dialogue en France.

 

D’une manière plus générale, nous tous : juifs, chrétiens, musulmans, en tant qu’hommes de foi et de bonne volonté, avons, dans la fraternité "abrahamique" de nos conventions religieuses, un message pacifique et fraternel à délivrer par le dialogue ouvert. Ce dernier ne peut être un double monologue, ni un acte de prosélitisme et encore moins de synchrétisme. Le véritable dialogue doit être autocritique, chaque partie veillant à accueillir les valeurs de l’autre et allant au devant de ses réflexions. Il est appelé à transformer nos à priori et partis pris, en faisant jaillir, de nous même, de nouvelles interrogations sur nos sources et de nouvelles lectures de nos textes de référence.

 

Conscient que les langages de la haine, de la violence et parfois même de la politique entrent aujourd’hui dans le langage religieux, que des églises, des mosquées, des synagogues, des temples sont dévastés, des religieux molestés ou menacés, il incombe aux responsables religieux de France d’assumer tous les dialogues susceptibles de préserver les relations humaines et la convivialité communautaire. Un dialogue de paix favorise une culture de paix et de fraternité, dans le rejet du fanatisme, et en "contre-puissance" face à la violence et à l’intolérance.

Ce dialogue pacifique doit se construire dans la clarté, nécessaire pour éviter toute équivoque sur son sens, dans la liberté spirituelle de chacun, dans la libre expression de la foi, et enfin, dans le respect mutuel de chaque conviction.

La pédagogie du dialogue devrait rentrer dans tous les cycles de formation, y compris scolaire ou religieux. L’enseignement des autres religions devrait faire partie de la formation théologique des imams, des prêtres, des rabbins ou des pasteurs.

 

Enfin, pour la paix religieuse et la paix sociale en France, nous proposons un dialogue judéo-musulman, encore inexistant en Europe et en France. Nous prônons une amitié judéo-musulmane qui transcende les conflits du Moyen-Orient qui sont d’une autre problématique. Cela ne peut masquer la nécessaire coexistence des familles religieuses de France.

 

Nous demandons que les responsables des trois religions abrahamiques assument pleinement leur fonction d’apaisement des tensions et de culture d'une amitié tolérante et constructive de paix, dans l’estime réciproque. La partie chrétienne, catholique ou protestante, devrait continuer d’assumer sa responsabilité historique, en s’opposant à toutes les formes de racisme et d’antisémitisme, en mettant en garde contre les méfaits de la "judéophobie" et de "l’islamophobie", tout en respectant les valeurs essentielles du "vivre ensemble". Nous en appelons sans cesse, pour notre part, à un islam ouvert et libéral pour un dialogue courtois, ainsi qu’à la modération dans l’affirmation identitaire religieuse car il n’est pas prudent de forcer les susceptibilités dans le domaine encore sensible du religieux. On l’a vu à propos de la loi sur la laïcité, dite improprement "loi sur le foulard".

 

Je termine en disant qu'un courant libéral et modéré de l’Islam existe puisqu'il constitue même la majorité de la masse silencieuse des musulmans, disposée à dialoguer, à s’intégrer, à vivre la modernité et à respecter les Droits de l’homme et de la femme, afin de réussir la greffe de l’Islam de France, en fraternité avec les autres cultes.

  

Bernard KANOVITCH, Membre du Comité Directeur du CRIF et de la Commission des relations avec les musulmans

 La proclamation du Recteur Dalil Boubakeur suffit pour tout reprendre et résumer. Si elle devait donner lieu à un communiqué, je le co-signerais sans aucune hésitation.

 

Les temps que nous vivons en France sont tout à fait particuliers. Sont-ils destinés à durer longtemps, si nous ne concrétisons pas ce dialogue et si les mentalités n'évoluent pas davantage ? Rien n’est moins sûr. Pour ne pas faire preuve de pessimisme, mais, au contraire, appuyer les paroles fortes qui ont été prononcées, je voudrais simplement évoquer un moment tout à fait particulier de l’histoire de la communauté que je représente, puis terminer mon propos par une histoire biblique que j’essaierai de situer dans le contexte de nos travaux.

 

Parmi les 4 000 ans de notre histoire, dans tous les pays, suite à tous les exils dans lesquels la communauté a été précipitée au cours de son histoire, je vais essayer de dégager les éléments particuliers à la France.

Dans l’histoire de la France : "deux mille ans de présence et deux cents ans de citoyenneté" ce slogan a été utilisé lors du bicentenaire de la Révolution. Car c'est par la Constituante, que les habitants juifs de France sont devenus citoyens de la République, tout comme leurs concitoyens non-juifs. Les choses n’ont pas été simples d’emblée. Elles se sont même compliquées au moment du Consulat, puis de l’Empire. Pour bien identifier la communauté juive, située sur le territoire national, l’Empereur a convoqué une assemblée qu'il a appelé "Sanhédrin" (Conseil suprême du judaïsme, en référence à celui ayant existé de la fin du IIIème siècle avant JC à 70 après JC) - ce qui est très hérétique venant d'un profane - regroupant soixante dix sages issus de la communauté juive, rabbins et laïques. Il leur a posé douze questions (formation des rabbins, autorisation ou non de la polygamie, restrictions alimentaires, obligations rituelles, etc.). La sixième est tout à fait intéressante : elle consistait à demander aux juifs, ou du moins à leurs représentants, quelle était leur position à l’égard de leurs concitoyens français. Les considéraient-ils comme leurs concitoyens et comment se positionnaient-ils par rapport à la citoyenneté ?

Le Grand Rabbin de Strasbourg avait répondu : "la loi de ce pays, c'est la loi", après avoir mis en considération la doctrine et repris un certain nombre de textes et de références insérant la position du judaïsme à l'intérieur même de la tradition biblique. Il avait également souligné que la citoyenneté consistait à endosser non seulement les droits mais également les devoirs. L'intégration de la communauté juive allait donc suivre, lentement mais sûrement.

Les vicissitudes de l'histoire en ont décidé autrement. La communauté juive a vécu l'affaire Dreyfus, le gouvernement de Vichy, etc. Et nous voilà, subitement, après deux siècles, dans une situation d’une extraordinaire contemporanéité, à entendre nier l’identité nationale. Or, le citoyen de confession juive avait accepté l’intégration dans la citoyenneté française et je crois, qu’à aucun moment, la communauté juive n’a faillit à ses engagements, quels que soient les intérêts qu’elle ait développés par ailleurs, concernant, notamment, son soutien indéfectible au peuple d’Israël. C’est à dire, à l’histoire nationale que représente la descendance des patriarches Abraham, Isaac et Jacob. Tels sont nos proches, nos ascendants, quelles que soient les origines de nos familles. Un de mes maîtres disait : "Si vous voulez connaître ma carte d’identité lisez les premiers chapitres de la Bible". J’aurai presque envie de reprendre cette plaisanterie, extrêmement au sérieux, compte tenu de la réalité à laquelle elle se rattache au niveau des familles et des individus.

 

L’histoire a fait entrer les juifs dans la citoyenneté. Cela n’a été ni simple, ni facile. Il a fallu créer les conditions d’un dialogue, au fond, d’être "soi-même à l’égard des autres", et être convaincu que le sens de l’identité est tout à fait essentiel.

 

Aujourd’hui, dans des discussions inter-religieuses, le partenaire n’est pas toujours discernable. Il n’est pas lui même très bien identifié.

S’agissant de l’inculture biblique en général, pourtant préalable au dialogue inter-religieux, tel pourrait être l'un des chantiers ultérieurs, non pas seulement du CFCM, mais également du Ministère de l’Education Nationale et des autorités de l’Etat, avec l’enseignement du "fait religieux" selon la terminologie de Régis Debray qui est en train de s’affirmer dans notre pays. Créons les conditions de l’enseignement du fait religieux à l’école et à l’université, pour que nous puissions mieux nous identifier et nous reconnaître les uns les autres.

 

L’un des événements les plus importants vécus par la communauté juive en France, après la Schoah à la fin de la guerre, a été l'organisation des premières rencontres inter-religieuses, judéo-chrétiennes et plus précisément, judéo-catholiques. Elles ont été dirigées par des personnalités exceptionnelles ; le Rabbin Jacob Caplan, André Cassin et Jules Isaac. Cet agrégé d’histoire, avait créé avec Robert Mallet, tué lors des premiers jours de la guerre de 1914, la collection Mallet et Isaac sur laquelle nous avons tous travaillé nos humanités. Dans son livre majeur "Jésus et Israël", ce dernier a étudié le contenu des Evangiles, en relation avec l’épiscopat français. Des personnalités remarquables ont jalonné ce dialogue, comme Monseigneur de Courtrai. Ils ont été confrontés au problème dramatique du carmel d’Auschwitz. C’était la tentative, par les carmélites, d’investir le camp d’Auschwitz et de se l’approprier. Ce lieu de mort, de drame, de violence doit rester pour le peuple juif ce qu’il a été pendant la guerre, un lieu de silence, et non un lieu de prière. Le silence régnait pendant la Shoah. Dans ce combat, nous avons été épaulés, d’une façon exceptionnelle, par l’Episcopat français.

Ce dialogue s’est crée sur des bases d’amitié et de respect, mais aussi sur des bases d’identité, chacun affirmant clairement ses positions et les racines de celles-ci (qui parle, de quel point de vue, quelle est l’authenticité de son dialogue ...). Tel est l'un des fondements essentiels, sinon ce dialogue restera inachevé sous forme de violence, ou n'aura aucune résonance.

 

Pour conclure, je voudrais donc vous raconter une histoire biblique : chapitre 4 verset 8. Le premier dialogue de l’histoire entre frères tourne au drame. Caïn et Abel vivent dans le même espace. Ils ont acquis la connaissance du bien et du mal avec l'arbre de la connaissance. L’un est agriculteur, l’autre est pasteur. Voilà qu'ils font une offrande à Dieu. Celle de l’un est acceptée, l’autre non. Caïn parla alors à Abel. Ce texte a été maintes fois étudié par les théologiens sans que l'on puisse vraiment parvenir à saisir ses mots. Ce monologue est resté sans réponse, puis Caïn a tué Abel. Nous sommes frères avec les musulmans et tous les descendants de Jésus (catholiques, protestants, etc.). Davantage même avec les musulmans car nous avons le même père : le patriarche Abraham. Méfions-nous que cette fraternité ne dégénère comme celle de Caïn et Abel. Après ce meurtre originel, l’humanité à essayé de transformer ce dialogue en le rendant plus confraternel, tel que celui liant Moïse et Aaron, comme nous l'enseigne la Bible ; Moïse ayant plaidé la cause du peuple juif devant le pharaon : "laisse partir mon peuple", il demeure épaulé par son frère Aaron. Sans lui, il n’aurait eu ni la parole, ni la force de plaider la cause du peuple juif et de l’humanité entière car, sortir de l’esclavage était un enjeu à l'échelle de l’humanité, non privatif.

  

Jean-Arnold DE CLERMONT, Pasteur de l’Eglise Réformée de France et Président de la Fédération Protestante de France.

 Ne comptez pas sur moi pour faire la théorie du dialogue, elle est écrite et, dans un pays comme le nôtre où le protestantisme a connu quatre siècles difficiles, le "dialogue", nous savons ce que c’est. Ainsi, plutôt que d’évoquer la théorie, j’aimerais, pour nourrir le débat, vous présenter trois brèves affirmations, un peu péremptoires, qui relèvent du contexte français le plus immédiat.

 

Première affirmation : le vrai dialogue demande une connaissance réelle des uns et des autres sans céder aux simplifications abusives. Nous sommes tous d’accord. Cependant, le Nouvel Observateur, dans sa livraison du 26 février, titrait en couverture : "Les évangéliques, la secte qui veut gouverner le monde". Ce seul titre et l’article dans son ensemble, ont suscité un émoi considérable dans la communauté protestante en France.

Près de la moitié du protestantisme français reprend, dans son appellation officielle, le mot "évangélique", considérant que c'est l'une des plus belles appellations pour leurs églises, car elle les rattache directement au message de l’évangile de Jésus Christ. Je ne récuse pas la critique des églises car un débat interne est au cœur même du projet de nos églises qui savent qu’elles ont, jour après jour, à se situer dans une quête de la vérité et que cette dernière ne peut se faire que dans le dialogue avec tous ceux qui partagent le même souci de vérité.

         Nous voulons, par contre, exclure catégoriquement des simplifications, afin de nous situer dans une attitude de dialogue. Certes, cela est exigeant. A plus forte raison lorsqu’il s’agit du protestantisme qui a compliqué un peu les choses, dans le domaine de la répartition entre courants, familles, etc.

 

Si nous voulons nous situer dans une attitude de dialogue, nous savons bien que ce ne sont pas les quelques minutes d’antenne ou les quelques lignes d’un journal qui peuvent nous y aider. Le dialogue exige une réelle probité intellectuelle et du temps.

 

Je voudrais revenir sur un point. Nous avons salué le projet de l’Education nationale, de former les enseignants, en connaissance de cause, sur le fait religieux. Et ce, non pour en faire une matière supplémentaire qui viendrait s’ajouter à l’histoire et à la géographie ou qui s'insérerait dans l'une ou l'autre discipline, mais dans la perspective de débats au sein de la communauté scolaire. Une classe est un lieu où les enfants arrivent avec leur soif de connaître et la nécessité de recevoir un savoir avec, à l’arrière-plan, leur famille, leur milieu culturel ... En ce lieu, comme dans tout autre de notre société, le débat doit être possible. Les questions religieuses prennent leur place au même titre que les autres. Que cela ait été décidé par l’Education nationale est, à nos yeux, une véritable révolution.

 

Deuxième affirmation : le dialogue des religions ne doit pas donner naissance à un "front" des religions. Il existe une certaine tentation à cela aujourd’hui qui n'a pas, forcément, de mauvaises sources. Le Concorde s’écrase à Roissy : le jour même, la municipalité de l'accident appelle rabbins, recteurs, les président de la Fédération protestante et de la Conférence épiscopale, en leur disant : "nous organisons un service inter-religieux". Comment répondre ? Quelle est la meilleure manière d’aborder les choses, parce qu’effectivement, nous avons eu le sentiment d'être enfermés dans un front des religions.

J’aimerais dire pourquoi je le redoute. D’abord, cela laisse entendre que les religions auraient une prétention à être "expertes en humanité", ce qui n'est pas vrai. Si leurs textes fondateurs sont tous des monuments littéraires et spirituels, traduisant la quête d’un humanisme véritable, s’ils sont centrés sur des notions aussi essentielles pour l’humanité que l’amour, la justice, le pardon et la paix, les expressions humaines des religions sont tout aussi ambiguës que l’ensemble des actions humaines. On peut attendre d’elles le meilleur : Mère Thérésa, Martin Luther King, etc., mais on peut également attendre d’elles le pire : la Saint-Barthélemy, les croisades, etc.

Quelles son leurs places dans la société ? Non celles de donneuses de leçons ou d’expertes en humanité, mais celles de génératrices en chercheurs de vérité et peut-être de pourvoyeuses de sens. Encore faut-il que l’espace public leur soit ouvert et c’est, probablement, l’un des débats majeurs que nous avons à l’heure actuelle dans notre pays à propos de la laïcité. Que cette laïcité reste la règle du "vivre ensemble", où chacun, athée, agnostique, chrétien, juif ou musulman, peut exprimer sa foi dans un engagement au sein de cette société.

C’est pourquoi, nous sommes tellement attachés à ce fameux article 51-3 du projet de Constitution européenne qui prévoit que les institutions européennes auront un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les Eglises, au même titre que l’article 46-2 prévoit ce même dialogue avec les associations représentatives de la société civile.

C’est un regard sur l’espace public qui ressemble à la place du village du bon vieux temps où le bistro côtoyait aussi l’église. Dans un village large, il y aurait également la mosquée et la synagogue.

 

Troisième affirmation : le dialogue des religions doit se situer dans le cadre de la modernité.

J’aimerais m’expliquer là-dessus, car c’est un défit majeur pour toutes les religions. Rien ne me fait plus peur, dans le protestantisme ou le catholicisme, que le replis identitaire. Je perçois ici ou là, un enfermement sur soi-même devant la crainte, la peur, l’inquiétude qu’offrent le vaste monde qui nous entoure.

Nous ne sommes pas suspects. Je crois, dans le christianisme, à une compréhension de la personne humaine ouverte aux problématiques, aux projets de la société. Malgré cela, nous sommes, comme d’autres, tentés par le replis identitaire. Ainsi, aujourd’hui plus que jamais, nous devons attendre de toutes les religions, et en particulier de l’Islam au vu de la place qu'elle à prise dans notre société, qu'elles jouent le rôle déterminant qu’elles ont à jouer pour contribuer à l’humanisation de notre société, en participant, au-delà des débats internes, à de grands débats éthiques, dans la recherche d’une véritable égalité entre les sexes, la construction d’une société plus juste et plus respectueuse des hommes. Notre contribution est attendue.

C’est probablement à ce niveau que se situe, prioritairement aujourd’hui, le dialogue des religions, leur capacité à être présentes dans l’espace public et porteuses de tout ce dont elles sont porteuses, pour contribuer, avec les autres, à construire cette société.

Nous avons besoin d'un dialogue ouvert à tous, non pas fermé sur les seules religions, où chacun apporte sa spécificité, sachant autant écouter que convaincre.

  

Pierre MARTINOT-LAGARDE, Rédacteur en chef de la revue Projets, membre de la Compagnie de Jésus

 Je voudrais simplement ajouter un champ supplémentaire au dialogue des religions : il s’inscrit dans un contexte de société - un contexte qui nous est familier en ce qui concerne le contexte français - et un contexte international qui l’affecte aussi très largement.

 

Pour essayer de comprendre un dialogue entre les religions, il est nécessaire, pour nous catholiques, de faire mémoire des relations avec la société française. Ces dernières ont profondément transformé le catholicisme en France et plus largement encore.

Les textes du Concile Vatican II, auxquels il a été fait référence tout à l’heure, sont nés et ont été écrits à partir d’une expérience religieuse vécue dans la société française, marquée, à la fois, par les guerres de religions, les polémiques du XIXème siècle qui ont abouti aux lois de 1901, 1903 et 1905 et les accords du Latran.

Les lois de 1901, ont donné aux français un cadre pour exercer des libertés associatives. Elles ont, par conséquent, contribué fortement à modifier le paysage du catholicisme en France. Au delà de la structure paroissiale, le catholicisme s’en est servi pour développer des associations, des mouvements et une présence dans la société. Cette expérience de l’autre, d’une autre religion, d’un autre type d’engagement a été fondamentale. Elle a été reprise dans les textes du Concile. L’expérience du catholicisme américain a également influencé Vatican II et contribué à la reconnaissance, comme un élément très important, de la liberté religieuse.

Aujourd’hui, cette expérience du dialogue des religions est une nécessité en France. Qui dit dialogue, dit rapport à la vérité, dit capacité de chacun à se situer en vérité dans un rapport à l’autre.

 

L’église de France vit un tournant de son histoire. Récemment, des ouvrages ont été publiés sur la "fin du catholicisme", énoncé en termes sociologiques. Pour beaucoup de chrétiens, ce tournant est fondamental. On le voit dans la recomposition du paysage chrétien en France : disparition des prêtres avec leur proximité, leur visibilité, etc. Au-delà d’une atrophie, c’est une véritable redéfinition, une nouvelle expérience, qui sont données à vivre aux catholiques de France aujourd’hui. Comment être pratiquant aujourd’hui, autrement et toujours à la rencontre de l’autre ? Les instruments de réflexion, d’intelligence des situations qui étaient ceux du catholicisme d’il y a trente ans, étaient dix fois plus importants qu’une leçon aujourd’hui. La revue que je dirige, était, il y a trente ans, animée par vingt-cinq jésuites, aujourd’hui nous sommes trois. C'est une transformation profonde qui pose et renforce les exigences dans le dialogue, car pour être juste, en vérité, ce dialogue des religions impose, à chacun, de pouvoir se situer dans sa propre tradition. Cela impose un triple retour.

Chacun, chaque chrétien est d’abord invité à se situer lui-même dans la rencontre de l’autre, en face de sa propre conscience, éclairée dans la relation personnelle avec Dieu. Il s’agit, pour lui, d’une exigence et d’un apprentissage de la prière et de la rencontre avec Dieu, qui ne se fait pas du jour au lendemain.

Deuxième exigence, celle de se nourrir d’un imaginaire puisé dans les textes bibliques, scientifiques ou de récits, mais toujours dans cette confrontation avec la bible, avec un texte dans lequel doit se dire et se trouver une vérité.

Et troisième exigence, celle d’un dialogue fécond avec d’autres. C’est là que le jugement personnel se forme.

 

Parler de "front des religions" est, effectivement, un raccourci inadéquat. Je suis tout à fait d’accord, car l’exigence est aussi, pour chacune des religions, de trouver ses propres chemins vers la vérité, dans et selon une tradition historique.

Je crois qu’il est encore bon de se rappeler, avec nos propres exigences, que ce dialogue des religions passe par un affrontement double voire triple, lié aux enjeux de notre vie en société, et que c’est là qu'il peut se vivre en fraternité.

 

Nous parlons parfois de l’Islam des quartiers, des banlieues, où la vie est difficile et précaire. Des chrétiens, des hommes et des femmes de toutes confessions, vivent cela au quotidien aussi. Il est nécessaire pour eux d'apprendre à se rencontrer et à dialoguer dans ces situations. Tous n’ont pas les mots pour dire et se raconter les uns aux autres. Il y a donc là un véritable travail à faire qui ne peut pas être mené chacun de son côté, mais qui suppose la rencontre de tous les acteurs présents dans ces banlieues. Je crois que c’est, véritablement, un lieu de défis.

 

Le second lieu de défis nous est donné par la scène internationale. Nous ne pouvons pas imaginer entrer dans un dialogue en excluant les violences intercommunautaires qui se produisent à distance et où chacun est, d’une certaine manière, juge et partie, soit à cause de nos histoires nationales, soit à cause de nos histoires religieuses. Il nous faut trouver des moyens de rencontre pour dialoguer, autrement que par médias interposés, sur des sujets aussi brûlants que les relations Israël - Palestine, par exemple.

 

Le troisième défi pour tous, et en partie pour l’Eglise catholique, nous vient de la mondialisation, c’est à dire d’un raccourci de l’information donnée. Par exemple, des questions ont été posées sur l’Eglise américaine, les crises engendrées par des cas de pédophilie, etc. Comment en parler ? Nous sommes sans cesse pris "par raccourci". Je pense que chacun d’entre nous peut reprendre à son compte des simplifications à l'extrême qui nous viennent de l’extérieur, sans avoir eu le temps de savoir, de comprendre, ce que nos frères de religion vivaient. D'être là, presque en position d’accusés, en tout cas vulnérables, dans une position où il est difficile de répondre véritablement sur ce que l’autre vit. Pourtant, nous ne pouvons pas échapper à la responsabilité qui nous est confiée de trouver, là aussi, les chemins d’un dialogue.

  

DEBAT

 Premier intervenant

 A mes yeux, tous les intervenants ont, de manière implicite, fait référence au choc des civilisations. C’est une machine infernale, fausse en amont mais qui peut être vraie en aval, parce qu’elle est sous-jacente dans les conflits existants. Cependant, le dialogue, auquel vous avez tous fait référence, ne peut être exemplaire et ne peut porter ses fruits que s’il ne se cantonne pas au niveau purement conceptuel. Il me semble que les grands courants monothéistes n’ont pas pu se mettre d’accord, par exemple sur la misère, la justice, la guerre. Se mettre d’accord sur des cas précis donnerait confiance aux croyants, ou à ceux qui adhèrent à ces courants, pour croire davantage au dialogue.

  

Deuxième intervenant : Pierre-Louis CAVOLEAU

 En tant que simple fidèle de l’Eglise orthodoxe, je tenais simplement à dire que l’on a beaucoup écrit également, dans les médias, sur l’Eglise orthodoxe en utilisant des simplifications abusives, dans un sens comme dans l’autre.

Je voulais, de même, apporter un petit témoignage dans le sens des propos que nous avons entendus à l'instant. Le Saint Synode de l’Eglise orthodoxe et le patriarche de Constantinople ont décidé de canoniser le Père Klépinine et ses compagnons, morts à Dora en 1944, ainsi que la Mère Marie Skopsova, qui ont caché de nombreux juifs sous l’occupation allemande.

  

Troisième intervenant

 M. l’Ambassadeur Roudaut a évoqué, durant son introduction, une typologie de quatre types de dialogue. Cette dernière me paraît tout à fait appropriée en vue d'élargir le débat de cette table ronde sur le dialogue entre les religions. Il me semble que, en ce qui concerne l’ouverture au dialogue entre religions, vis à vis des problèmes de société, et en particulier de la place de la femme, les athées et les agnostiques prennent des positions plus éclairées, plus avancées, plus modernes.

Pourriez-vous, en quelques mots, les uns et les autres, évoquer l’engagement de votre culte dans le sens de cette modernité et, notamment, de la place de la femme dans la société ?

  

Dalil BOUBAKEUR

 Cette question touche, évidemment, tout particulièrement la communauté musulmane et les musulmans de par leurs traditions.

Les musulmans n’ont pas attendu 2004 pour se préoccuper du statut de la femme. Je fais notamment référence à l'histoire de l’Empire Ottoman. Le statut de la femme permettait aux filles de s’instruire et de participer à l’élan intellectuel en Iran, en Turquie et dans les pays non arabes. L’Egypte a suivi le mouvement. La Tunisie a introduit également cette formation, cet épanouissement de la femme et sa libération d’un certain nombre de contraintes économiques. Par exemple, avant les réformes, la femme ne pouvait avoir d'indépendance économique (compte en banque, etc.) qu’avec l’accord de son mari. Tout cela est en pleine évolution.

Les trois défis de l'Islam et des pays musulmans sont, aujourd'hui : premièrement, la laïcité. L’Islam doit se débarrasser, véritablement, de la politique. Il faut cesser que l’Islam soit une vision politique du monde.

Deuxièmement, la modernité. Elle a pour centre de sa problématique la femme. L’avenir de l’Islam - comme on l’a dit par ailleurs - dépend d’une manière absolue du statut que les pays arabo-musulmans ou musulmans accordent à la femme. Nous savons qu’aujourd’hui, des femmes occupent des postes de ministres, d'universitaires, de professeurs, etc. Même la vénérable institution d'Al Aqsa, en Egypte, est en passe de compter plus de femmes enseignantes que d'hommes. Donc, partout dans le monde musulman, la femme est en train d’acquérir par elle-même et pour elle-même - et les hommes n’y sont pour rien - les fondements de son évolution. En France, en particulier, nous encourageons cette libération, cette émancipation, cet épanouissement.

Nonobstant, le troisième et dernier défi que je citerai est le fondamentalisme. J'en ai assez traité pour que vous sachiez à quel point nous sommes hostiles à la vision fondamentaliste de l'Islam. Nous voulons faire prévaloir une vision libérale pour l'Europe, la France et la femme.

  

Bernard KANOVITCH

          Une simple remarque pour saluer, effectivement, la remise du diplôme des "Justes des Nations" par l'Eglise orthodoxe. Nous avons été particulièrement sensible à cela, à ce souvenir. Il y a là, dans le fait de la reconnaissance de l'identification, des "Justes" un acte d'une moralité pure. C'est vraiment l'un des sentiments les plus profonds et les plus fins que l'on puisse ressentir devant des attitudes qui, a plus de 60 ans de distance maintenant, auraient pu, purement et simplement, être oubliées.

         Quant au statut de la femme ou à toute autre disposition de cette nature, ne s'agit-il pas du travail que chacune des religions devrait entreprendre sur elle-même ? Condamner à mort la femme adultère, condamner à mort l'apostasie, cela révulse la mentalité occidentale contemporaine moderne. Mais ne s'agit-il pas plutôt du travail de chacun sur sa propre religion ou simplement sur sa propre structure religieuse. En ce qui concerne la position que les femmes ont dans le clergé, aucune de nos religions ne brille par sa générosité à ce point de vue-là. Donc, nous n'avons pas beaucoup de dialogues, sauf, peut-être négatifs, à ce niveau.

  

Quatrième intervenant

          Que privilégiez-vous, le dialogue des religions ou plutôt le dialogue des différentes personnes appartenant à différentes religions ? En tant que Président de l'Association du dialogue interculturel, interreligieux, mon but, au sein de l'association que j'ai créée, est de favoriser le dialogue. La semaine dernière, j'ai organisé une conférence à l'UNESCO sur le thème : "Religion et démocratie", dans le but de favoriser le dialogue entre les personnes et non entre les religions. Monsieur le Recteur de la Mosquée de Paris, vous avez dit : "le monde arabo-musulman". Je crois qu'il faut faire une distinction entre ce qui entoure tout ce qui est arabe et tout ce qui entoure ce qui est musulman. Car "arabe" a une connotation culturelle, alors que "musulman" est de l'ordre du religieux. Le centre de l'Islam n'est pas, aujourd'hui, le monde arabe, mais l'Asie. Je n'ai, cependant, jamais entendu parler du monde asiatico-musulman. Qu'en pensez-vous ?

         Monsieur Martinot-Lagarde, vous avez dit : "nous, catholiques", et non : "nous, Français de confession catholique". Qu'est-ce qui influence la personne humaine, sa religion ou son appartenance culturelle ?

         Enfin, pourquoi n'y a-t-il pas beaucoup de femmes intervenantes ?

  

Dalil BOUBAKEUR

          Dire que le monde arabo-musulman n'est qu'un aspect du monde de l'Islam qui compte un milliard d'individus et où les arabo-musulmans ne comptent que 200 millions environ, est trop facile. Il est vrai que le monde arabo-musulman est minoritaire dans l'ensemble islamique du monde. Disons, pour des commodités d'analyse, que le monde de l'Islam est très varié. Cependant, le monde arabo-musulman, où est né l'Islam, représente certainement, avec ses mouvances, sa problématique et sa présence en France et en Europe, l'épicentre des défis, convulsions et évolutions nécessaires (affronter la laïcité, etc.). Le monde arabe est soumis à de grandes tensions. Je reste impressionné par le fameux "choc des civilisations", selon Huntington, qui vise l'Islam et plus encore, le monde arabo-musulman, parce que ce dernier a, à l'extérieur, l'image d'une zone tentée par le fondamentalisme et des dérives qui ne sont pas celles de l'ensemble de l'Asie ou du monde de l'Islam.

  

Pierre MARTINOT-LAGARDE

          Je trouve intéressante la question : "catholique français" ou "français et catholique", car il me semble qu'elle permet de répondre aussi au "choc des civilisations". La thèse de Huntington est une simplification d'empilement des identités et de jonctions immédiates des identités. Alors, je suis français et catholique, je suis catholique et français. J'habite dans une communauté jésuite à Saint-Denis, avec un italien et un anglais, dans le même appartement et je peux vous dire qu'ils me le rappellent souvent. En même temps, le "et" n'est pas un signe d'extériorité. On est catholique et on est français, mais il y a une manière d'être catholique connotée par le pays et même habitée par ce dernier.

Quand Monsieur le Recteur Boubakeur parle de l'Islam de France, on voit bien qu'il y a un jeu sur l'identité de l'Islam et des islams en France. Quelle couleur va-t-il prendre ? Il ne va pas s'identifier immédiatement à la couleur nationale, donc : identité politique ou religieuse ? Nous ne jouerons pas comme s'il s'agissait de deux choses absolument différentes ou qui s'empileraient, s'imbriqueraient les unes dans les autres. Cependant, il existe des jeux extrêmement complexes à ce sujet et qui sont connotés aux quatre coins de la planète.

  

Jean-Arnold DE CLERMONT

          Juste une remarque dans le prolongement de la question : "dialogue des personnes, dialogue des religions".

         Dialogue des personnes : on trouvera toujours un groupe de personnes prêtes à dialoguer les unes avec les autres.

         Dialogue des religions : cela est bien plus complexe car il faut faire avec les religions. Je dis cela de manière un peu rapide. Je me réjouis de la création du CFCM pour une raison très simple : avant cela, on trouvait, en tant que protestants, un certain nombre de musulmans avec lesquels dialoguer, ils pensaient la même chose que nous sur bien des points. Cependant, il ne faut pas oublier la diversité du protestantisme ou de l'Islam français. Le dialogue doit également avoir lieu avec ceux avec lesquels nous n'avons parfois pas tellement envie de vivre ensemble en société. Or, c'est avec ceux-là qu'il faut dialoguer. C'est bien un dialogue des religions dont il est question, dans leur diversité.

  

Général LEBORGNE

          J'ai été très surpris d'entendre Monsieur De Clermont exprimer la crainte que la constitution d'un front des religions ne puisse les faire passer pour des experts en humanisme. Je sais bien que le mot "humanisme" est un grand piège, cependant, il me semble que s'il y a des gens qui peuvent prétendre avoir une petite idée sur ce qu'est l'homme et ce qu'il fait sur terre, ce sont bien les hommes de religion. Je voudrais savoir si les trois autres intervenants à la tribune partagent la même réserve et la même modestie à cet égard, que Monsieur De Clermont.

  

Jean-Arnold DE CLERMONT

          Je m'en explique avec l'aide d'un exemple : la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Je prétends, de manière un peu caricaturale, qu'il ne fallait pas attendre des religions qu'elles "sortent" le texte, même si elles l'ont inspiré. Il a fallu les Lumières pour que cette inspiration lointaine, probablement chrétienne en bonne part, permette à nos sociétés, d'aboutir à ce texte essentiel pour leur existence. Quelle que soit leur expertise, c'est dans le dialogue avec l'ensemble de la culture et de la communauté humaine que les religions doivent situer leurs perspectives. Elles ont besoin de ce stimulant, sinon elles risquent de s'enfermer sur elles-mêmes.

  

Dalil BOUBAKEUR

          Le dialogue des religions est une nécessité afin d'approfondir nos textes, nos références et nos textes fondateurs. Parce que c'est à travers ce dialogue, qu'il est possible de mieux connaître l'Autre. C'est pourquoi j'ai plaidé pour un dialogue autocritique. Il ne faut pas attendre que l'Autre vienne nous indiquer que telle ou telle méthode pour pratiquer sa religion est meilleure qu'une autre. Je crois que la conversion est, avant tout, excessivement difficile. On se rallie, on peut trouver juste tel point de vue, mais chacun à une histoire dans sa tradition. Dans cette tradition, parfois, il y a des erreurs, c'est pourquoi le dialogue peut redresser les choses. Cependant, nous avons pu observer, qu'aujourd'hui, les gens ont tendance, quelques fois, à prendre un petit peu de ceci, de cela, de bouddhisme, de catholicisme, d'islamisme, etc. Comme au self-service. Il faut se méfier de ce type de dérives. Je crois que l'authenticité religieuse débouche sur plus de déférence. Le Coran dit également : "nous avons créé un homme et une femme, afin seulement que vous vous connaissiez les uns les autres", ou encore : "Si Dieu l'avait voulu, il aurait fait une seule voix et une seule loi" alors qu'à l'évidence, la volonté divine est de nous avoir donné à chacun une voix, une loi, plus en rapport avec nous-même, notre nature ou notre manière de croire. Je crois qu'il faut respecter essentiellement la manière de croire de chacun.

 

MEDIAS, RELIGIONS ET SOCIETES

 Bernard STASI, Médiateur de la République

          Mon propos sera bref. Tout d'abord, parce que je suis pratiquement d'accord avec ce qui a été dit ce matin et je m'en voudrais de répéter plus mal que cela n'a été dit, les convictions et les observations auxquelles j'adhère totalement. Aussi, parce que mon rôle consiste essentiellement à présider cette table ronde et à donner la parole à tous ceux qui vont s'exprimer. Je voudrais donc, simplement, vous apporter le témoignage de celui qui - vous le savez - pendant plusieurs mois a été le président d'une commission chargée de réfléchir sur la laïcité. On y a d'ailleurs fait allusion un certain nombre de fois tout à l'heure et c'est très volontiers, bien entendu, que je répondrai à toutes ces questions.

 

Je dirais alors, que ce que je retiens essentiellement de cette expérience, c'est que nos concitoyens s'intéressent beaucoup à la laïcité, beaucoup plus que ce que l'on pouvait penser, espérer, ou craindre. J'en veux pour preuve le fait que nous avons auditionné cent cinquante personnes et associations, et que si nous avions pu auditionner, dans le cadre de cette mission, tous ceux qui avaient demandé à nous faire part de leurs témoignages, nous n'aurions pas encore terminé nos travaux. J'en veux pour preuve également que nous avons reçu - et que je continue de recevoir - un courrier extrêmement abondant, environ une trentaine de lettres par jour, sans compter les lettres d'injures et de menaces, qui ne sont pas les plus nombreuses. J'en veux pour preuve, enfin, le nombre de réunions, de colloques, de débats qui se déroulent à travers notre pays, auxquels je suis, comme d'autres membres de la Commission, invité.

Il existe donc, indiscutablement, un intérêt pour la laïcité même si tous nos concitoyens ne savent pas très bien ce que cela signifie ou n'ont pas la même conception. Nos concitoyens sentent, ont senti, que c'était quelque chose d'important pour notre pays et pour leur devenir, au coeur du "vivre ensemble". Beaucoup de Français, quelles que soient leurs convictions, ont compris que la laïcité était ce qui permet de vivre ensemble. J'ajoute que cet intérêt ne s'arrête pas aux frontières, puisque j'ai été invité à participer à des réunions dans de très nombreux pays européens (Angleterre, Allemagne, Belgique, Espagne...). Ce qui se passe ici, en France, intéresse beaucoup nos amis européens.

 

         La deuxième observation que je voudrais faire, et c'est dans le prolongement de ce qui a été dit tout à l'heure par un certain nombre d'orateurs, c'est l'attachement au fait religieux. Cela a été pour nous une surprise. Au delà même de la laïcité, ou parallèlement à la laïcité, que certains considéraient comme étant un adversaire des religions, nous avons, tout au long de ces travaux, rencontres et auditions, constaté, avec satisfaction, que les Français s'intéressaient au fait religieux.

A chacune de nos rencontres, quand nous avons posé la question suivante : "Est-ce que vous pensez qu'il ne faudrait pas que l'on enseigne d'avantage toutes les religions à l'école ?" Quelles que soient les parties, les religions, les convictions des uns et des autres, l'immense majorité de ceux auxquels nous avons fait cette proposition ont considéré, qu'effectivement, il fallait enseigner les religions à l'école. On peut expliquer de différentes manières cet attachement pour le fait religieux qui n'est pas du tout contradictoire avec l'attachement à la laïcité. Le temps a disparu où la laïcité et la religion se posaient en adversaires ; ce qu'elles ne sont pas ; est-il besoin de le dire ? La laïcité respecte le fait religieux et la liberté religieuse. Nous considérons qu'effectivement il est souhaitable que l'on enseigne dans les écoles le fait religieux. Sur ce point, les propositions ne se heurtaient à aucune opposition de la part des religions, des politiques, etc. Tout le monde a considéré qu'il était naturel que l'on enseigne les religions.

Je crois que cet attachement, cet intérêt pour les religions s'explique, dans une large mesure, par le fait que nous vivons dans un monde difficile que, consciemment ou inconsciemment, beaucoup de nos concitoyens cherchent dans la religion ou dans la spiritualité, un refuge, parfois même une revanche. Je dis souvent que si beaucoup de jeunes d'origine maghrébine prêtent une oreille bienveillante aux islamistes, c'est parce qu'ils cherchent dans les formes les plus dures de l'Islam, un refuge ou une revanche contre le sentiment qu'ils ont, non sans raisons, de ne pas être admis dans la société française, de ne pas être considérés comme des citoyens à part entière. Je crois que dans le monde tel qu'il est, avec ses duretés, sa haine, sa violence, la part croissante de la loi du plus fort, de l'appât du gain ... la vocation des religions, c'est de mettre un peu de "fraîcheur" et de "chaleur", de donner des pistes à ceux qui ne savent pas très bien comment vivre, de donner un sens à la vie.

Je ne crois pas que c'est tenir un propos de réserve vis à vis de la laïcité. J'aurais peut-être l'occasion de parler de l'importance que j'accorde à la laïcité, mais je crois qu'il existe une complémentarité entre les religions et la laïcité telle que nous la vivons. C'est-à-dire non plus la laïcité "laïcarde", hostile aux religions, mais une laïcité ouverte, qui ouvre ses bras à toutes les religions et qui accueille l'Islam comme elle a accueilli les autres religions. Il me semble qu'il y a là, quelles que soient les difficultés, quelques raisons de ne pas tout à fait désespérer de l'avenir.

 

         Un dernier mot, pour dire qu'avec mes collègues de la Commission, nous avons été agacés de ce que, dans les médias, mais nous avons sans doute une part de responsabilité, le débat était limité au problème du voile à l'école. Va-t-il y avoir une loi, ou non, interdisant le port du voile à l'école ? Nous étions plusieurs fois par jour interviewés sur ce point. Or, le fait que le débat sur la laïcité ait été focalisé sur ce problème a un double inconvénient.

Le premier, c'est que cela donne de la laïcité une image qui ne correspond pas à ce qu'elle est. La laïcité n'est, ni "la police des religions", ni leur ennemie. C'est, au contraire, la liberté religieuse. Il ne faut pas oublier que la loi de 1905 reconnaît les religions et que la laïcité, c'est la liberté pour tous les citoyens d'avoir une religion, de ne pas en avoir ou d'en changer. Je crois qu'il n'existe pas beaucoup de pays dans le monde où une loi, aussi favorable aux religions, ait été promulguée. Effectivement, en 1905, le climat était tel que l'Eglise catholique, pour des raisons tout à fait naturelles, avait pris cela assez mal, et si elle en souffrit dans un premier temps, aujourd'hui, l'Eglise catholique est parfaitement à l'aise dans la laïcité, et je m'en félicite. Je passe mon temps à dire à nos amis musulmans : "Je souhaite que, vous aussi, le plus rapidement possible, soyez à l'aise dans la laïcité, comme le sont les catholiques qui, pourtant ont eu le sentiment, non sans raisons, que c'était une loi dirigée contre eux".

Le deuxième, c'est forcément d'amener les musulmans de bonne foi à s'imaginer qu'il s'agit d'une loi contre l'Islam, alors que ce n'est absolument pas le cas puisque cette loi concerne tous les insignes religieux. Nous avions proposé, d'ailleurs, que la loi concerne également les insignes catholiques, pour des raisons que je pourrais développer tout à l'heure, si vous le voulez. Donc, l'Islam n'a aucune raison de se sentir discriminé par cette loi. J'ajoute que, dans le rapport, figure une quinzaine de propositions positives qui n'ont pas encore été retenues bien qu'elles aient obtenu l'assentiment des plus hautes autorités de l'Etat. Cela ne s'est pas encore traduit par une loi mais il existe pourtant des propositions positives qui concernent tout particulièrement l'Islam. Nous avons demandé à ce qu'il y ait d'avantage d'aumôniers musulmans dans les prisons, les écoles, les casernes, les hôpitaux, etc. Nos interlocuteurs musulmans ont beaucoup apprécié ce que nous avons proposé et, notamment, qu'il y ait, en France, une école pour former des imams ; un des problèmes de l'Islam en France est que la plupart d'entre eux ont été formés en Arabie Saoudite ou au Pakistan et que beaucoup ne parlent pas français. La moindre des choses est que l'Islam, en France, soit un Islam de France et pour cela, il faut indiscutablement faire un effort, c'est-à-dire donner la possibilité aux musulmans de se former. Il me semble donc que la loi en question n'est pas une loi anti-musulmane, et je suis très heureux de dire, à cette occasion, combien Monsieur Boubakeur a joué, tout au long de ces mois, un rôle très important et très positif.

  

Olivier ROY, Directeur de recherche au CNRS.

 Je ne suis pas un spécialiste des médias, même s'il m'arrive d'écrire des articles. Ceci dit, le simple fait de lire les journaux, donne une idée de la question et il est tout à fait normal que la presse, par exemple, ait posé essentiellement des questions sur le voile, à la Commission sur la laïcité, parce qu'elle reflète, dans le fond, l'opinion publique ; elle ne la dirige pas.

Tous les débats dans les journaux, faits par des intervenants extérieurs, aussi bien dans la partie rédactionnelle que dans la partie opinions, sont exactement les mêmes que ceux du "café du commerce". D'ailleurs, le fait que la société parle des mêmes choses, en ce moment, que le savant, est assez intéressant. Car, il n'a pas un discours - quand il s'introduit dans la polémique - fondamentalement différent des autres.

Le problème est que le débat sur l'Islam, aujourd'hui, est avant tout une polémique que l'on trouve partout, c'est-à-dire que tous les articles sont, d'une certaine manière, orientés. Le journaliste a des opinions comme tout le monde, mais il y a toujours une démonstration dans les articles ou les interviews. Cette dernière peut aller dans plusieurs sens : dans celui de la dénonciation du fondamentalisme, de l'intégrisme, du communautarisme, etc., plutôt télévisuel ou dans le sens de : "trouver le bon musulman", libéral, moderne, sensé, gentil avec sa femme, jamais voilée évidemment. Mais, on est toujours dans le maniement de quelques figures assez simples. En somme : d'un côté, le radical fondamentaliste, intégriste, saoudien, barbu, et de l'autre, le libéral, moderne, ouvert, laïc. Comme s'il y avait une espèce d'adéquation entre les opinions religieuses que l'on professe et le comportement par rapport à la laïcité, la société, la communauté, l'identité. Et cela, tout le monde considère que c'est acquis.

Le débat fonctionne donc sur des clichés parce que ces derniers sont partagés par tout le monde. Soit on pense que les musulmans sont plutôt libéraux, soit, au contraire, on est persuadé que l'Islam est plutôt une menace. Tels sont les deux camps auxquels on peut appartenir et vis à vis desquels on est sommé, à tout moment, de se positionner. "Etes-vous pour ou contre le port du voile ?" C'est la première chose que l'on demande dans tous les débats. A la limite, on n'a pas le droit de ne pas avoir d'opinion. Il est donc normal que cette question soit constamment sur le devant de la scène.

 

Il n'y aurait pas eu de Commission sur la laïcité, s'il n'y avait pas eu d'affaire de voile et la première mesure, qui ressort des travaux de la Commission, transcrite dans la politique, est la loi d'interdiction sur le voile. Alors, je souhaite, comme Bernard Stasi, que l'on prenne en compte tout le travail mené par la Commission. Cependant, j'ai des doutes, tout simplement parce que les politiques réagissent comme les journalistes, et comme l'opinion publique, sur des questions extrêmement précises - telles que : "voile ou pas voile" - qui sont sensées résoudre dans le symbolique les problèmes de fond que l'on n'aborde, encore une fois, que de manière polémique ou avec dénigrement. On utilise des catégories fermées, abstraites ou re-fabriquées après coup.

On a l'impression qu'il y a, actuellement, en France, un consensus républicain et laïc sur les valeurs menacées ou interpellées, cela dépend d'où l'on se situe, par l'arrivée de l'Islam. On oublie quand même, qu'après les guerres civiles, de religion, la laïcité n'a pas été un "chemin de roses", mais plutôt un chemin de croix pour certains. Des personnes de ma génération se rappellent, encore, des conflits entre le patronage et "la laïque". Notre société a toujours été dans le conflit, la polémique et le débat. Dans le fond, l'Islam s'introduit, ici, dans une tradition bien française de polémique religieuse et politique. Et, on adore cela. C'est pour cela que cela marche et fait la "Une" de la presse. Le nombre d'opinions émises a été tout à fait mémorable de la part d'experts, de citoyens, etc. Tout le monde y est allé de son analyse, mais cela se termine toujours de la même manière : "pour ou contre ?". C'est normal car, d'une certaine manière, le débat politique, c'est cela aussi. Il faut prendre des décisions, faire des lois. Je ne m'insurge pas contre cela.

 

Simplement, je pense que ces débats permettent, d'une certaine manière, d'exprimer une sorte d'identité nationale, même si cette dernière n'a jamais existé et serait plutôt de l'ordre du mythe. Les sociétés vivent de mythes, mais n'en abusons pas trop ! Le retour des mythes peut également se révéler dangereux. La réalité est, quand même, beaucoup plus compliquée.

Que dit-on, en général, sur l'Islam ? D'abord, on s'interroge : "L'Islam est-elle compatible avec la laïcité ? Que dit le Coran sur ... ?" Les ventes de Coran, en traduction française, ont connu une hausse exponentielle depuis le 11 septembre. Et puis, beaucoup de musulmans se voient, d'un seul coup, confrontés à une demande d'explications théologiques de la part de leurs voisins, clients ou collègues de travail. Tout à coup, l'épicier tunisien du coin de la rue se voit demander : "Que dit le Coran sur le Jihad ?". La plupart du temps, il n'a jamais lu le Coran, mais il est obligé de répondre, il faut toujours répondre.

Souvent, on oscille entre une définition purement religieuse de l'Islam et une autre culturelle de l'Islam, c'est-à-dire, dans le fond : l'Islam comme une "importation" du Moyen-Orient, dans tous les sens. D'abord, importation du croyant immigré, puis des idées, de la société musulmane - alors arabo-musulmane ou musulmano-arabe - et enfin, importation des conflits, en particulier celui opposant israéliens et palestiniens. Comme si, d'un seul coup, l'Islam en France signifiait une espèce de surgissement du Moyen-Orient dans la société française. Je ne nie pas ces dimensions, elles existent, tout le monde le sait. Le conflit israélo-arabe peut, effectivement, jouer un rôle d'exacerbation des identités dans certains segments de la société française.

 

Le problème est, ce que l'on appelle le fondamentalisme, c'est-à-dire, le "néo-fondamentalisme". Ce n'est pas du tout l'importation de cultures, de traditions ou de théologie traditionnelle musulmane rétrograde. Le fondamentalisme qui, aujourd'hui, nous pose problème est profondément moderne. Parce que la modernité, ce n'est pas, par définition ; le libéralisme, la démocratie, la laïcité, le progrès et le bonheur. Si c'était cela, on s'en serait aperçu au cours du XXème siècle. Or, le XXème siècle, s'il a été synonyme de progrès, a été également un siècle de tragédies. Le progrès, c'est aussi les idéologies, le fondamentalisme religieux, la violence et la guerre. Il faudrait que l'on sorte un peu d'une certaine naïveté sur le sens du progrès.

Ce que l'on appelle le fondamentalisme, c'est un Islam scripturaliste, c'est-à-dire qui prétend s'en tenir essentiellement aux textes de la révélation, et donc limiter au maximum l'interprétation et ne pas s'embarrasser de la philosophie. Revenir aux données de base de la religion, c'est définir l'Islam comme une stricte religion, c'est-à-dire une pensée anti-culturaliste. Ce n'est donc pas du tout l'importation d'une culture du Moyen-Orient dans la société française ou occidentale, mais une pensée en soi, de la déculturation. C'est pour cela que cela marche.

Les petits jeunes qui découvrent le salafisme ne sont pas fascinés par la grande culture du monde arabo-musulman. Quand ils allaient s'enrôler chez les Talibans ou les Tchétchènes, ce n'est pas pour retrouver la culture millénaire de l'Islam, mais pour rencontrer, justement, les talibans afghans. Or, ces derniers n'étaient pas du tout animés par une pensée du "Jihad" contre les occidentaux. Les talibans se sont très bien entendus avec les Américains jusqu'en 1997 et n'ont pas mené de guerre contre le christianisme ou le judaïsme. Ils ont laissé les Organisations Non Gouvernementales étrangères travailler jusqu'en 1997. Ils n'obligeaient pas les femmes non-musulmanes à se voiler, étaient plus tolérants que les Saoudiens ou les Iraniens par exemple. Les Talibans ont fait la guerre à la société et à la culture traditionnelles afghanes. Ils ont interdit la poésie, la musique, la danse, les sports traditionnels, tout ce qui est de l'ordre du divertissement. Je prends donc le terme de culture dans un sens, évidemment, extrêmement large. Ils ont fermé la télévision, interdit les romans, même si la production était limitée après quinze années de guerre. Et puis, un romancier musulman, pour eux cela n'existe pas, cela n'a pas de sens. Ils ont fait sauter les bouddhas et fait table rase du passé. Le mythe des Talibans, ce n'est pas le retour à une société ou à une culture traditionnelle, c'est la table rase, un grand mythe du XXème siècle. Comme avec les communistes, on efface tout et on recommence.

 

Le salafiste refuse aussi la philosophie parce que, soit elle "fait" la même chose que la religion et dans ce cas, on n'en a pas besoin, soit elle est contre la religion et dans ce cas-là, il faut l'éliminer. Dans les deux cas, c'est fini. Vous trouvez, chez les Talibans, tout un discours proche, par exemple, de celui de nombreux néo-fondamentalistes protestants américains : à quoi bon s'embarrasser de la culture ou de la science puisque tout ce qui est intéressant est dans le texte sacré et par conséquent, tout ce qui est en dehors est soit inutile, soit contre - surtout pas la philosophie ; encore moins le roman, c'est du temps perdu ; faire de l'art à part une certaine forme d'art religieux, c'est inutile - C'est une pensée de déculturation volontaire et consciente.

 

Le fondamentalisme, qu'il soit chrétien ou musulman, est à la fois une conséquence de la déculturation contemporaine et un agent de cette déculturation. C'est pour cela que cela marche, parce que cela s'adresse à des catégories de population qui se sentent coupées des cultures traditionnelles d'origine et non intégrées dans d'autres cultures. Elles sont issues, en général, de la deuxième génération. Aujourd'hui, les deux religions qui recrutent en masse, sont l'Islam sous sa forme fondamentaliste et l'Evangélisme américain.

Petite parenthèse, on ne peut rien comprendre à la Côte d'Ivoire, si on ne se penche pas, justement, sur cette dimension des prédicateurs. Aujourd'hui dans l'Asie Centrale, par exemple, on note une activité de missionnaires absolument considérable. Les témoins de Jéhovah, ou d'Haré Krishna, est-ce un progrès ? c'est une autre question. Aux Etats-Unis, nous assistons à un mouvement conséquent de conversion des deuxièmes générations d'immigrés d'Amérique latine au protestantisme, exactement sur les mêmes mécanismes. Alors, tant que l'on n'a pas compris comment fonctionnent la prédication, les conversions, le phénomène du born again, on ne peut pas saisir cette problématique du retour de l'Islam.

 

         Evidemment, on ne s'adresse pas là au musulman moyen, mais à ceux qui sont perçus comme les radicaux. Encore, faut-il savoir ce qu'est un radical ! Tant que l'on a pas ajouté la dimension politique, on peut difficilement définir le radicalisme. Peut-on parler d'un radicalisme religieux non politique ? S'ils sont non-politiques, en quoi sont-ils radicaux ?

Les témoins de Jéhovah sont des gens très radicaux. Ils utilisent, d'ailleurs, des techniques très semblables à celles utilisées par certaines écoles religieuses fondamentalistes musulmanes qui font du porte à porte, s'adressent à leur clientèle en partant de questions extrêmement simples, de tout ce qui touche au chantage, à la peur, à la peur de l'Enfer et à la fin du monde. Tous ces mouvements évangélistes sont des mouvements apocalyptiques. Ce n'est pas spécifique à l'Islam, ni par les techniques de prédication, ni par le public auquel s'adresse la publication, ni par et le type de religiosité mis en avant. Nous sommes face à un revival moderne que l'on trouve, chez les musulmans, les chrétiens évangélistes et, dans une moindre mesure, chez les juifs avec un appel identitaire et l'idée du salut, mais dans un contexte différent.

Qu'ont en commun ces mouvements ? Le premier élément est la déculturation. Ce sont donc des mouvements efficaces en terme de prosélitisme, transnationaux par définition, et qui pratiquent la déterritorialisation des groupes de prédicateurs, envoyés, parfois volontairement, dans des pays dont ils ne parlent pas la langue. Le deuxième élément est l'individualisation. On prêche à des individus coupés de leur contexte familial, culturel et social. On n'a pas affaire, dans ce cas, à une communautarisation sur des gens qui viendraient d'un même ensemble culturel et qui voudraient garder cet ensemble culturel. Bien au contraire, cela fonctionne dans des milieux en rupture de liens sociaux et communautaires. Le troisième et dernier élément est le conflit générationnel. Tous les retours du religieux, aujourd'hui, se font sur une base générationnelle, y compris chez les catholiques. Les journées mondiales de la jeunesse s'adressent aux jeunes, non pour les remettre dans l'institution, mais au contraire à des jeunes qui ne veulent pas d'institutions. La courbe du public, donc des jeunes qui vont à ces journées est ascendante, celle de ceux qui rentrent au séminaire est descendante. Je ne dis pas qu'il y ait là un rapport de causalité, mais la mise en relation est intéressante.

 

En fin de compte, nous avons aujourd'hui affaire à une transversalité du néo-fondamentalisme, c'est-à-dire à des phénomènes religieux d'aujourd'hui qui se font sur la base de reconstruction d'identité et non de translation ou d'importation d'identités venues de l'étranger. Je pense que c'est cela qu'il faut prendre en considération si l'on veut avoir une politique cohérente par rapport au retour du religieux, que cela soit sous sa forme musulmane ou autre.

  

Hakim EL KAROUI

 Comment le politique aborde-t-il le religieux ?. C'est un sujet très vaste que je me permettrais de limiter à : "comment le gouvernement a pu aborder la question du religieux" et en particulier le Premier ministre, pour la simple raison que je travaille avec lui et que j'ai été amené à réfléchir sur un certain nombre de questions liées à la cohésion nationale, et notamment, à la laïcité. J'essaierai cependant d'avoir une distance critique et une réflexion, par rapport à la façon dont l'action a été menée sur cette question.

 

         Entre le religieux et la politique, le dialogue est inévitable et historique. Le religieux a une manifestation sociale, ce n'est pas uniquement une affaire privée et le politique est, en soi, un mode de régulation du social. Le conflit est également souvent inévitable car le champ de pouvoir est commun. D'un certain point de vue, l'Histoire de France, c'est aussi l'histoire de ce dialogue, de ce conflit sur la question de l'identité à construire, entre l'Etat qui a construit la Nation et l'Eglise gallicane, fille aînée de l'Eglise. Le judaïsme aussi est passé par-là, avec Napoléon et la pleine citoyenneté. Aujourd'hui, clairement, une question nouvelle se pose avec une religion nouvelle dans notre pays : l'Islam.

Deux éléments apparaissent clairement. D'abord, la vision que l'on a de la laïcité, en tous les cas au gouvernement, comme le disait Bernard Stasi à l'instant, est profondément tolérante. Il y a une vraie confiance dans la religion, dans son rôle social, régulé, d'une certain manière, par la société, mais aussi dans son rôle spirituel. Le Premier ministre dit souvent que la religion est une espérance et que dans le siècle où nous vivons, nous avons besoin de cela. Je sais que Nicolas Sarkozy est tout à fait d'accord avec cette position.

D'autre part, du côté du gouvernement, il y a une profonde méfiance vis à vis d'un certain nombre de ces grandes idéologies du XXème siècle qui ont prétendu donner un sens à la vie et remplacer, parfois, la religion. Je pense donc qu'il faut aborder la question de la laïcité avec, à l'esprit, ces deux points : confiance dans la religion, méfiance vis à vis des grandes idéologies. La laïcité, n'est pas le refus de la religion, mais une grammaire qui permet le dialogue entre le politique et le religieux, entre la sphère privée et la sphère publique et que donc c'est, en soi, une valeur de tolérance.

         Robert Badinter a dit récemment : "quand on entre dans une église, on se découvre, quand on entre dans une synagogue, on met une kippa, quand on entre dans une mosquée, on se déchausse" et il a ajouté "quand on entre à l'école, on se dévoile". Il mettait donc, au-delà des préférences partisanes, exactement sur le même plan le respect de la religion et celui de l'école, et par son intermédiaire, surtout celui de la République. D'une certaine manière, ces derniers mois, le dogme républicain de Liberté, Egalité, Fraternité a été affirmé de manière quasiment religieuse. Cela m'a d'ailleurs fait penser au culte de l'Être lors de la Révolution. Nous avons donc eu un vrai discours religieux, avec la laïcité en toile de fond, qui ne fut jamais en soi un objectif, mais plutôt un moyen d'affirmation de ce dogme, la capacité à vivre ensemble.

 

         Au cours du dialogue entre religion et politique, on se rend compte qu'il existe, d'une certaine façon, des difficultés communes. De même que l'on va de moins en moins aux bureaux de vote, on va de moins en moins à l'Eglise. Et si, d'une certaine manière, l'Islam apparaît aussi fortement sur la scène politique, sociale et médiatique, c'est qu'il y a cette idée que, peut-être, l'Islam n'aurait pas cette difficulté. Donc, d'un côté, une évolution religieuse et politique qui va vers la contestation d'un certain nombre de pratiques - et notamment démocratiques du point de vue politique - et de l'autre côté, cette perception qu'il y aurait une religion à trajectoire différente : l'Islam, d'où une inquiétude. Le soucis de réaffirmer l'importance des dogmes républicains a permis de rappeler qu'à aucun moment, une religion ou une communauté ne pourrait être, d'une façon ou d'une autre, placée au-dessus des valeurs de la République. Je me souviens d'une déclaration de l'un des leaders de l'UIF disant : "Le Coran est notre Constitution". Ce genre de déclarations, dans notre République laïque, choque profondément, d'autant plus que, une nouvelle fois, à travers notre Constitution, c'est vraiment une vision de la République qui est remise en cause.

Il existe une autre inquiétude liée à l'Islam dans les comportements de certains. On s'est rendu compte - et le débat, très clairement, a fait avancer les choses de ce point de vue-là - que certains français pouvaient avoir des habitudes sociales fondamentalement opposées à celles du reste de la population, proche du dogme républicain. Là aussi beaucoup d'inquiétudes, relayées par une certaine image liée à la difficulté de distinguer, en terre d'Islam, religion et politique et les médias sont allés dans ce sens. Pourtant,il me semble que l'histoire du monde musulman, pour ne pas dire arabo-musulman, c'est plutôt l'histoire de l'assujétion du religieux au politique. Le Calife était, traditionnellement, soumis au politique, ce n'était pas lui qui orientait la politique.

Une inquiétude, enfin, liée à la mise en concurrence de certaines valeurs fondamentales de la République dans un contexte international où la méconnaissance de l'histoire du monde arabe prime, tout comme une certaine vision des musulmans inspirée, plutôt, par des pays comme l'Iran. A mon avis, la prise du pouvoir en Iran par l'Ayatollah Khomeyni, qui a installé une république islamique, semble, d'une façon ou d'une autre, un modèle pour ceux qui évoquent aujourd'hui, avec bienveillance ou avec beaucoup d'effroi, la place de l'Islam dans le dialogue entre religion et politique.

         Ces derniers mois, le débat a été posé de la façon suivante. En janvier, François Barouin a proposé au Premier ministre une réflexion sur la question de la laïcité, puis le Premier ministre s'est exprimé à plusieurs reprises. En avril, Nicolas Sarkozy a été sifflé et applaudi sur cette question au Congrès de l'OIF. Il y a donc une expression médiatique forte et une expression sur le terrain non sans problèmes. Ensuite, la société civile s'empare du sujet ; le Président de la République demande alors à Bernard Stasi de prendre de la hauteur et de donner de la sérénité au débat. Au cours des auditions de la Commission, présidée par M. Stasi, une réelle prise de conscience a eu lieu - bien au-delà de la question du voile et de celle de l'hôpital - ce qui était mis en cause, c'était une certaine façon de vivre ensemble, le respect des valeurs de notre pays et la crainte de la concurrence d'autre modèles.

 

         Aujourd'hui, le bilan est le suivant : tout d'abord, la loi a été votée la semaine dernière au Sénat, dans une relative indifférence. Par ailleurs, on constate qu'elle n'est pas du tout au centre de la campagne électorale alors que nous y sommes, officiellement depuis hier ; il sera donc, réellement possible de tirer un vrai bilan à la rentrée. A travers ce débat sur la laïcité, on assiste à une vraie prise de conscience d'un certain nombre de problèmes posés à des français d'origine étrangère, plutôt des musulmans en l'occurrence, liés aux "ghettos", aux discriminations et au "sur-chômage". Cela permettra sûrement d'avancer du point de vue politique, non seulement sur la réaffirmation d'un certain nombre de valeurs mais aussi, suite aux propositions de la Commission Stasi en cours d'expertise, sur le thème de la cohésion nationale et, je l'espère, sur la question de l'intégration et de l'égalité des chances.

  

Michel KUBLER, Rédacteur en chef, La Croix

          Je voudrais commencer mon propos par de rapides remarques, en matière d'histoire et de géographie, sur le traitement du fait religieux dans les médias, parce qu'il se trouve que je suis le seul journaliste professionnel, labellisé comme tel, à cette tribune, avec Pierre Martinot-Lagarde mais qui ne s'est pas exprimé comme tel. Je dois donc assumer l'honneur de la profession, étant également prêtre de l'Eglise romaine. Mon propos est clairement situé ainsi.

 

Historiquement, depuis les origines des médias de grande diffusion, c'est-à-dire la seconde moitié du XIXème siècle, les dés sont pipés dans les relations entre médias et religion, principalement, entre les médias et l'Eglise catholique qui représente l'institution religieuse dominante en Occident. Pourquoi ? Pour une question, à mes yeux, de magistère ; parce que les médias à grande diffusion, devenait pour la première fois dans l'histoire de la chrétienté, une circulation d'idées dont le contrôle échappait totalement au magistère de l'Eglise romaine, d'où, les propos très durs et les condamnations violentes venant du Pape et des évêques à la fin du XIXème siècle, contre la liberté de penser et la liberté de circulation des opinions. Je représente, devant vous, un journal dont le premier éditorial du 16 juin 1883, consistait à expliquer au lecteur catholique de France qu'il fallait retourner contre l'adversaire, contre l'ennemi de l'Eglise, ses propres armes. Cette arme étant le journal populaire de grande diffusion : le quotidien.

A l'inverse, pour les médias qui se développaient, l'Eglise et le système religieux, apparaissaient comme des adversaires, non seulement parce qu'il y avait des conflits d'intérêts et de pouvoir, mais aussi parce que, de part et d'autre, médias et religion se rapportaient les uns aux autres comme des systèmes dont la cohérence de l'un échappait totalement à l'autre. Si la maîtrise et la cohérence même des médias échappaient à l'Eglise, inversement, la manière dont fonctionnait un ensemble, une institution, un groupe religieux échappait très largement aux médias et aux journalistes. La France a, cependant, connu un âge d'or de l'information religieuse, avec une présence juste et large du fait religieux dans la presse et dans les médias en général, et ce, dans les années 60, dans la foulée du Concile Vatican II convoqué par Jean XXIII dont la figure, elle-même, a popularisé la religion, y compris au sein des rédactions. A partir de ce moment-là, tous les médias dignes de ce nom, ont embauché un journaliste chargé de la rubrique "religion", dans leur organe de presse. Aujourd'hui, en dehors des médias confessionnels évidemment, deux quotidiens de la presse nationale ont un ou deux journalistes chargés de l'information religieuse - dont l'AFP et c'est à peu prêt tout - c'est-à-dire une espèce de désert. Le nombre de journalistes spécialisés dans les courses hippiques est supérieur d'un facteur 100. Telle est la petite note géographique que je voulais apporter, une géographie aux allures de désert.

L'information religieuse, le fait religieux n'ont pas, aujourd'hui, dans les médias français, une place équivalente à celle que la religion représente dans la vie de la population française et celle du monde, dans son implication réelle, supposée ou fantasmée, dans certains événements internationaux, politiques ou guerriers. Ce n'est pas la présence de quelques figures charismatiques telles que Jean-Paul II, Mère Thérésa, le Dalaï Lama ou l'Abbé Pierre, qui démentiront ce que je viens de dire. Dans la logique des médias elle fonctionne mais ne respecte pas la cohérence même des systèmes religieux dont on en fait les icônes.

 

         Je voudrais dire essentiellement une chose : lorsqu'il s'agit de rendre compte du fait religieux dans les médias, il faut prendre en compte un double facteur paradoxal ; le religieux, du point de vue journalistique, est une information à la fois comme les autres et pas comme les autres. Je crois pouvoir dire cela, non pas parce que je suis catholique, ni parce que je travaille pour un journal chrétien, ni même parce que je suis prêtre. Au sein de la corporation, on partage ce point de vue.

Il faut dire avant tout, que le fait religieux est, journalistiquement, une information à traiter comme les autres. Cela veut dire que les médias appliquent leur propre logique de fonctionnement au fait religieux, quitte à être incompris, voire honnis par les croyants et les institutions dont ils rendent compte. Par exemple, journalistiquement parlant, vous rapportez un événement lorsque vous, en tant que journaliste, estimez qu'il fait événement : un évêque qui fait son travail d'évêque, ce n'est pas un événement, alors qu'un évêque qui devient père de famille ou est mis en examen, en est un. Le religieux fait également événement lorsqu'il rencontre d'autres sphères : la vie de la personne et des sociétés, la politique, les guerres dites de religion, l'Islamisme, l'éthique, la morale sexuelle, le sida, la pédophilie ou la culture telle que la sortie de films tels que "La Passion du Christ" de Mel Gibson. Dès lors, le culturel investit le religieux, ce qui crée un cocktail médiatiquement explosif.

Quitte à être encore une fois lapidaire, je pense que la raison principale pour laquelle les médias, en France, ont reçu le travail de la Commission de M. Stasi uniquement sous l'angle du voile islamique, est liée à la conjonction de trois facteurs hypersensibles pour les personnes, les familles et la société : le sacré, la sexualité et la transmission des valeurs. On ne pouvait pas voir le reste, car le reste n'existait plus.

On pourrait encore allonger la liste : le fait religieux est une information comme une autre parce que l'on privilégie les stars au détriment des fantassins et que l'on ignore la vie quotidienne des communautés. Les médias se nourrissent de ruptures, de transgressions et de nouveautés (femmes prêtres ou évêques dans l'Eglise anglicane...) mais on négligera, médiatiquement parlant, ce qui fait le cœur même de la foi et de la pratique des communautés religieuses : la fidiélité, la normalité et la continuité. Ainsi, la forme prime sur le fond : "informer, c'est mettre en forme". On retiendra d'un voyage du Pape, qu'il a accompli tel geste et non ce qu'il aura dit sa parole, son message.

 

         Enfin, l'information religieuse regroupe, désormais, des réalités de plus en plus éclatées et hétérogènes. Il y a non seulement le christianisme et en son sein le catholicisme, mais aussi l'islamisme, le bouddhisme, les spiritualités nouvelles, les sectes et toutes les mouvances plus ou moins sauvages du point de vue des institutions établies. Les médias rendent compte de cela, parce que c'est exotique et ésotérique. Là encore, cela choque, creuse un écart, mais c'est de l'information. On privilégiera toujours la polémique à la communion. Or, l'Eglise et les religions fonctionnent sur la base de la communion.

 

          En même temps, et c'est mon second point, le fait religieux, d'un point de vue médiatique, ne peut pas être considéré comme une information totalement comme les autres, parce qu'il comporte des aspects spécifiques par sa nature même. Je relève simplement trois aspects qui font que l'on ne peut pas rendre compte du fait    religieux - que l'on travaille à Libération ou à La Croix - de la même manière que les autres faits.

Tout d'abord, parce qu'il s'agit d'une actualité rare par nature. Un informateur religieux peut passer des journées entières sans voir la moindre nouvelle lui arriver par les canaux d'information habituels, à savoir les agences de presse généralistes. L'AFP peut n'envoyer qu'une ou deux dépêches, qualifiées de religieuses, dans une journée, alors que d'autres confrères, en économie, en politique, en société, en sport, croulent sous des centaines de dépêches, et doivent faire le tri. L'informateur religieux, lui, doit aller à la recherche d'informations auprès d'institutions à part, car elles refusent de se livrer, notamment par peur des médias.

L'information religieuse est donc rare et, en plus, elle est aride. Très souvent, elle porte sur des contenus de foi, des sensibilités spirituelles, des groupes dont la vitalité n'est pas toujours très médiatique. Il n'est pas toujours très facile, par exemple, de rendre compte d'un congrès d'action catholique ou d'une assemblée du Conseil Français du Culte Musulman. Et puis, je ne vous parle pas de la langue de bois, rebaptisée dans le monde religieux "langue de buis", qu'il faut savoir décoder, interpréter et extirper.

L'information religieuse est rare, elle est aride et surtout, elle est sensible. C'est le plus important. Quand vous évoquez la religion, vous parlez de gens qui croient à quelque chose, vous touchez à l'intime, à des valeurs centrales pour des groupes très nombreux. Il ne s'agit pas là, de puissance dans un espace social, mais du sens même de la vie, imputé comme tel à une tradition religieuse par des millions de gens. Donc, quand vous écrivez sur des questions religieuses, vous savez que vous touchez à quelque chose qui rejoint les gens au cœur, à la fibre sensible. Vous prenez alors des précautions, vous vous autocensurez et encore plus si vous êtes impliqué dans la croyance en question ou vous vous positionnez par rapport à elle. Vous ne pouvez pas avoir le même recul vis à vis d'une information religieuse que vis à vis du tiercé.

  

         C'est donc une information très difficile à traiter. Je pense qu'il faut plaider pour que les faits religieux soient rendus compte, le plus justement possible, par les médias et je voudrais lancer un appel à ce sujet : par traitement juste, j'entends l'exactitude et de justice. Comment, en effet, parler de religion dans les médias quand on ignore presque tout des instances ou des croyances évoquées, d'autre part, ce qui s'allie à la rigueur journalistique élémentaire, c'est surtout la justice. Il faut que l'information religieuse soit juste au sens de la justice, parce qu'il s'agit de donner acte, de manière profonde et diverse, de ce que vivent et espèrent des millions de croyants d'ici et d'ailleurs.

  

Jean BETERMIER, Vice-Amiral d'Escadre, Vice-Président du Forum du Futur

          Monsieur le Président, vous me confiez là, une lourde responsabilité. Comment, en effet, résumer en quelques instants tout ce qui a pu se dire durant cette journée particulièrement dense et riche ?

         Avant de débuter mon propos, je voudrais ajouter aux remerciements apportés par notre Président, à l'UNESCO et aux orateurs, une mention toute particulière pour les Professeurs Kanovitch et Daniel Rivet qui ont participé, indépendamment de leur contribution imminente ce matin, très activement à l'organisation de ce dialogue.

         Enfin, je tenais à souligner que nous regrettons de ne pas avoir trouvé le temps de faire appel à des interlocuteurs orthodoxes ou à des représentants des grandes religions ou des spiritualités de l'Orient. Nous sommes pourtant bien conscients de leur rôle et de leur influence dans le monde contemporain. Cependant, nous n'avons pas voulu prolonger à l'excès ce débat.

 
         Je crois que tout le monde, aujourd'hui, a pu adopter, sans difficultés, les points de vues suivants : la société française s'est longtemps appliquée à restreindre le religieux à la sphère privée, tout en reconnaissant et en respectant la liberté de conscience de chacun, ainsi que la liberté des cultes. Il en a résulté, après des luttes fratricides qui ont assombri notre histoire, une société apaisée. Madame Kriegel a pu citer : "Au moins, la laïcité, c'est moins de morts". Cependant, cette société est devenue assez indifférente à son passé et à son héritage culturel et intellectuel. C'est cette prise de conscience qui incite les autorités à recommander la réintroduction dans les programmes de l'enseignement du fait religieux.

 

         Nous assistons, aujourd'hui, à un réveil du religieux. On serait tenté de dire : "chassez le naturel, il revient au galop". Est-ce une réaction au matérialisme ambiant incapable de répondre aux questions que chaque homme se pose à un moment ou à un autre de sa vie ? Est-ce, depuis le début de l'humanité : pourquoi la vie, pourquoi la mort ? On peut dire aussi que cette rénovation de la préoccupation religieuse peut avoir été provoquée, au moins en partie, par l'irruption de l'Islam dans la société contemporaine et à ses conséquences, non seulement sur le plan religieux, mais plus encore sur les modes de vie. A voir le nombre d'ouvrages de valeur publiés au cours des dernières années, mais aussi le débat dans la presse, je serais tenté de retenir ces deux explications : retour du religieux et du spirituel, influence de l'Islam. D'ailleurs, ceci ne serait pas nouveau. Souvenons-nous de quelques grandes conversions : celle du Père De Foucault et du petit fils de Renan, écrivain de talent, qui se sont l'un et l'autre convertis au contact de l'Islam, dans le Maghreb, au début du siècle dernier.

 

         Les questions que l'intégration de l'Islam suscite dans nos sociétés, jouent, en quelque sorte, le rôle d'un révélateur si ce n'est celui d'un catalyseur. La recherche de spiritualité, à laquelle nous assistons et qui va de paire avec le retour du religieux, peut répondre à un besoin de vie intérieure, de vie personnelle. Mais si on se limite à un retour de la spiritualité, ceci ne répond pas aux besoins d'appartenance à une communauté. En effet, pour un croyant, la religion est à la fois ce qui le relie à son dieu dans le secret de sa conscience, mais c'est aussi ce qui le relie par des solidarités fortes à ceux qui partagent la même foi et la même prière. On a, plusieurs fois, rappelé, au fil des interventions, le rôle joué par la religion dans la constitution et la consolidation des Nations. Sans doute faut-il y voir une des raisons pour lesquelles, à travers l'histoire, le pouvoir a souvent voulu s'approprier le Sacré avec des conséquences qui n'ont pas, d'ailleurs, toujours été heureuses. Que la religion soit un facteur d'identité pour les personnes et les communautés que ces dernières constituent, cela parait particulièrement vrai pour le monde de l'Islam. Il est à redouter que les difficultés d'intégration de nombreux immigrés, ne les conduisent à rechercher dans le communautarisme ce qui leur parait inaccessible dans notre société. Je crois que Messieurs Stasi et El Karoui ont, l'un et l'autre, évoqué ce point. Ce communautarisme, reposant à la fois sur des valeurs religieuses et culturelles, se substituerait ainsi, peu à peu, au désir d'appartenance à la nation française. Ce serait, au fond, une véritable rupture dans notre histoire. Je reprendrais l'image évoquée ce matin par le Professeur Gérard Israël lorsqu'il parlait de la possibilité de voir la naissance de "petites nations à l'intérieur de la Nation".

         Il me semble donc qu'il y a lieu d'entendre et de méditer la réponse que nous pourrions apporter aux interrogations et défis qui nous ont été lancés par Rachid Benzine et par le Recteur Boubakeur qu'il y a lieu d'entreprendre une réflexion sur les raisons que nous avons de vouloir "vivre ensemble". Quant à ceux qui veulent vivre ensemble, durablement, et accéder à la nationalité française, ils ont, bien sûr, le droit fondamental à la liberté de conscience, mais il ont aussi le devoir d'accepter l'héritage historique que chaque citoyen de notre pays reçoit en partage. La place de la femme dans la société et la laïcité figurent en bonne place dans cet héritage.

         L'histoire du judaïsme en France, qui nous a été rappelée par les Professeurs Hayoun et Kanovitch et Monsieur El Karoui, évoquant le Consulat et l'Empire, celle des orthodoxes russes, réfugiés après la Deuxième Guerre mondiale lors des persécutions communistes dans l'Union soviétique, nous donnent des exemples de personnes qui ont pu et su s'intégrer complètement dans la société française, ceci, tout en vivant leurs fois et les valeurs de leurs religions.

Le dialogue inter-religieux ne peut que contribuer à une solution harmonieuse des problèmes de notre société et ceci, sans volonté de récupération, comme il arrive souvent aux politiques de vouloir le faire.

         Je crois que nous avons tous été sensibles au rappel de notre héritage, à la fraternité des fils d'Abraham, par le Recteur Boubakeur et le Professeur Kanovitch. J'ai été sensible à l'humour de la discussion entre le Pasteur de Clermont et le Recteur Boubakeur sur la démarche de conversion. Personnellement, comme je pense que les véritables conversions sont intérieures, je serais heureux de savoir que mes frères juifs ou musulmans prient pour moi.

         Les sentiments de solidarité avec des corps religionnaires étrangers nous conduisent à vivre quelques moments difficiles, comme c'est le cas, en raison de la crise durable du Moyen-Orient. Ces sentiments ne doivent pas prendre le pas sur les obligations qui résultent de la citoyenneté française. L'oublier reviendrait à importer dans notre pays des conflits extérieurs et notre société ne le supporterait pas. Par contre - comme cela a été évoqué par le Recteur Boubakeur - dans la mesure où les valeurs culturelles et religieuses sont parties prenantes au conflit du Moyen-Orient, un dialogue fraternel entre juifs et musulmans, au sein de la société française, peut inspirer des rapprochements bienvenus dans cette partie du monde.

         Les luttes religieuses ont, dans le passé, été la cause de bien des souffrances et ont souvent affaibli notre pays. Le moment n'est-il pas venu, pour les religions, dans le respect de tous, croyants et incroyants, d'accompagner les transformations d'une société et d'un monde en quête de repères, d'espérance et de vérité ?

  

Jacques BAUMEL

          Nous voici arrivés au terme de cette longue journée qui nous a permis d'écouter quelques uns des meilleurs spécialistes, dans ce temple des libertés, de la science et de la connaissance, qu'est l'UNESCO.

         Je voudrais, bien entendu, avant de lever la séance, remercier, d'abord tous les orateurs, dont certains ont fait un énorme effort pour venir. Je pense, en particulier, à Monsieur le Recteur Boubakeur qui était encore ce matin très loin de Paris.

         Je voudrais également remercier les organisatrices pour leur travail considérable en amont et pour la réussite de cette journée : Madame Claudine Lemagne, Directeur de mon cabinet, Mademoiselle Isabelle Subirats, Responsable communication du Forum du Futur et Mademoiselle Laetitia Meyer qui, dans l'ombre, a également beaucoup travaillé, ainsi que les hôtesses bénévoles de ma bonne ville de Rueil. Enfin, je voudrais terminer en vous disant, avec quel plaisir et quelle satisfaction, j'ai le grand honneur de travailler avec le Vice-Président du Forum du Futur, l'Amiral Jean Bétermier et la Secrétaire Générale, la charmante Hélène de Rochefort. Grâce à eux, nous avons réussi une performance, celle de parler d'un problème très difficile, en essayant d'aborder tous les aspects parmi les plus délicats, dans un esprit de dialogue, de compréhension et finalement de convivialité pour l'avenir.