FORUM DU FUTUR


"Le terrorisme : nouvel enjeu du 3ème millénaire"

Conférence du 11 octobre 2004 à France-Amériques

animé par :

M. le Juge Jean-Louis BRUGUIERE, Premier Vice-Président chargé de l'Instruction - Tribunal de Grande Instance de Paris


Jean-René BERNARD

          Monsieur le Juge, vous êtes attendu avec un vif intérêt. Le sujet est évidemment passionnant, la personnalité, très importante et très compétente, le titre un peu inquiétant tout de même, c'est : "Le terrorisme, nouvelle enjeu du 3ème millénaire". Alors, je laisse à M. Baumel, qui est à l'origine de cette conférence, le soin de présenter notre conférencier qui, d'ailleurs, n'a pas besoin de l'être. Je vous passe la parole, Monsieur le Président.

  

Jacques BAUMEL

          Ecoutez, à l'heure où nous sommes, je ne vais pas vous infliger un long discours, nous attendons tous, avec avidité ce que va nous dire M. le Juge Bruguière. On ne présente pas le Juge Bruguière, il est un de ceux qui, jour et nuit, assure notre sécurité. Nous vous devons beaucoup car sans cela nous aurions les mêmes dangers que dans d'autres pays ou sous d'autres cieux. Il est évident que la France n'est plus du tout, maintenant, une terre à l'abri d'un certain nombre d'opérations de sabotage ou de terrorisme et ce sont des hommes discrets, modestes, mais courageux qui mènent un combat obscur mais essentiel pour notre liberté. Alors, en votre nom et au mien, je lui dis un grand merci.

  

Jean-Louis BRUGUIERE

          Merci, Monsieur le Président pour ces propos.

 
         Bien, le sujet d'aujourd'hui est un sujet, effectivement, d'une grande actualité et je dois dire que, de dire que le terrorisme est l'enjeu du 3ème millénaire, est une vérité malheureusement, et je dirais une vérité qui s'est imposée à moi avant le 11 septembre ; je dirais même que je peux dater cela très justement en décembre 1999 parce que nous avons, à cette époque-là, grâce à un travail en profondeur - je reviendrai un peu sur la méthode - instauré en France par la DST, un dispositif antiterroriste assez original. Depuis 1996, on avait débusqué les prémices de ce que l'on appelait Al Qaïda dans ses nouvelles forces, c'est-à-dire un terrorisme ultra violent, orienté et ayant pour cible l'Occident mais surtout les Etats-Unis. Ils avaient implanté un réseau planétaire, donc globalisé un terrorisme du 3ème type, très différent de ce nous avions connu pendant la Guerre Froide.

         Alors, pourquoi cette date ? Parce que le 14 décembre 1999, un individu qui s'appelait Ahmed Ressam, un Algérien, est passé sur le territoire des Etats-Unis, (l'Etat de Washington), venant du Canada, de la Colombie britannique. Dans le coffre de sa voiture, il y avait une centaine de kilos d'explosifs et des détonateurs. C'était le premier individu mandaté directement par Al Qaïda et par O. Ben Laden, pour perpétrer le premier attentat sur le sol américain. C'est important, parce que c'était le deuxième, après l'attentat du World Trade Center de 1993 que beaucoup avaient oublié, même aux Etats-Unis. Il a été interpellé par les douaniers, les services de sécurité américains, la CIA, la NSA ou le FBI étaient complètement passés à côté. On les avait pourtant alertés : on travaillait en profondeur, mais vous savez, à cette époque-là, la crainte du terrorisme n'était pas partagée, même par cette grande puissance américaine qui s'est crue, jusqu'au 11 septembre, à l'abri. Cela ne la concernait pas, le terrorisme, c'était pour les autres ; puis, il y a eu le, tremblement de terre, le séisme du 11 septembre. Mais nous, nous l'avions vécu et ; depuis 1996, on avait donc enquêté sur ce réseau et découvert, comme je vous l'ai dit, la toile d'araignée et les nouvelles formes de ce terrorisme moderne très inquiétant qui était le terrorisme islamiste radical et que l'on appelle Al Qaïda. Al Qaïda, on va l'utiliser, c'est commode, c'est pratique, mais cela ne recouvre pas toute la réalité.

         Je reviendrai un peu sur cet épisode parce que je crois qu'il est typique de la méthode française qui a fait la preuve de son efficacité. Je le dis tout de suite, ici sans flagornerie parce que je ne suis qu'un petit acteur d'un ensemble beaucoup plus vaste et beaucoup plus grand, on a pu créer une véritable synergie. Le système français global est considéré, aujourd'hui, comme, probablement, le plus performant au monde, et reconnu par les Américains dans ce domaine spécifique précis de la lutte contre le terrorisme, qu'il s'agisse du renseignement ou des dispositifs de contre mesure, de contre stratégie. Au niveau plus global et notamment au niveau judiciaire, on a eu une vision très large et très efficace car dans ce domaine, il n'y a que le résultat qui compte, mais le résultat, on y reviendra. C'est donc le grand débat, à l'intérieur de nos institutions et sans trahir nos idéaux démocratiques, on est arrivé à faire cette espèce de synergie, cette espèce d'alchimie très compliquée qui nous permet, dans le respect de nos valeurs fondamentales, de pouvoir créer un dispositif de veille, d'analyse et de contre attaque, de contre stratégie, jusqu'à présent efficace puisque, je touche du bois, depuis 1996, on n'a pas eu d'attentat dans ce pays. Croyez-moi, je pourrais en parler en détail, ce n'est pas le fait du hasard, pratiquement chaque année, nous avons stoppé dans l'oeuf, quelques fois à la dernière minute, à 8 ou 10 jours près, des attaques ou des opérations dont certaines, notamment en 1990 et 1992, auraient pu être dramatiques pour ce pays et, peut-être, aussi lourdes de conséquences que ce qu'ont connu, récemment, nos amis espagnols.

         Alors, cette affaire du terrorisme, le 11 septembre, comme je le dis, n'est pas un accident de l'Histoire. Malheureusement, on oublie, aujourd'hui déjà, dans les esprits, le 11 septembre c'est loin et puis, c'était aux Etats-Unis. Cela fait quand même déjà presque 4 ans, c'est beaucoup. Donc, le 11 septembre a été, pour nous, un point fort dans une activité sismique, si je puis dire, qui avait débuté dès l'année 1992 et dont nous avions, avec nos petits signaux, nos sismographes, décelé un certains nombres de prémices importants et inquiétants.

Nous observons l'évolution irrépressible de cette menace qui se faisait dans le dos des démocraties qui étaient, pour la plupart, aveugles ou sourdes aux alertes que nous ne cessions de donner aux opinions, publiques, aux hommes politiques, aux responsables de toutes sortes, dans ce pays ou ailleurs. Et puis, il y eut le 11 septembre. Il s'inscrit dans cette évolution. Nous ne sommes pas plus intelligents que les autres, mais nous avions plus d'expériences et, dans ce domaine, l'expérience est quelque chose d'irremplaçable. Les Américains en font, d'une certaine façon, l'amère expérience, encore vont-ils très vite, parce qu'ils ont une capacité de mobilisation que nous n'avons pas. Ils ont des moyens et ils sont en train de rattraper le temps perdu. Ils sont déjà au niveau, mais le système de lutte américain n'est pas le même que le notre, on pourra y revenir parce que le sujet est extrêmement vaste, comme vous le savez.

         Nous avons donc débuté dès 1992 - 1993 avec l'Algérie. C'est l'Algérie qui nous a mis le pied à l'étrier parce qu'on y était bien obligés au moment des événements d'Algérie et de l'interdiction du FIS. Un certain nombre d'événements politiques qui se sont passés dans ce pays ont entraîné, corrélativement, l'émergence de réseaux clandestins, certains disent algérianistes, d'autres salafistes, beaucoup plus radicaux tels les GIA. Les groupes islamiques armés qui, bien évidemment, ont implanté des bases arrières opérationnelles en Europe et, singulièrement, en France où le terroir était très favorable compte tenu de l'importance de la population maghrébine et des relations traditionnelles fortes qui ont existées, et qui existent entre les deux pays. La France a donc été un terrain privilégié, d'abord dans un premier temps pour installer des bases de soutien logistique, et dans un deuxième temps pour attaquer ce pays qui est devenu une cible directe à partir de 1994 et de 1995.

         Dès 1993, ce problème est devenu, pour nous, un problème important et je peux vous dire qu'à partir de 1994, je me suis totalement investi, avec d'autres, dans la lutte, conscient que le problème de l'islamisme n'était pas un problème franco-algérien et n'était pas limité au Maghreb. On considérait, en Europe, nos amis Britannique, par exemple, ou d'autres aux Etats-Unis, que le problème était un problème politique ; on nous en a même fait le grief, aux Etats-Unis en particulier. Je me rappelle, à l'époque on ne le disait pas ouvertement mais on le pensait très fort : "Finalement la France qu'est-ce qu'elle fait ? Elle paie des erreurs politiques et diplomatiques et une décolonisation mal gérée", et puis finalement, nous sommes des grands démocrates, peut-être préfère-t-on le pari d'un islamisme modéré dont le grand responsable du FIS, qui avait droit de citer aux Etats-Unis, qui habitait en Virginie et que, de temps en temps, on pouvait croiser dans la rue où se trouve le département d'Etat.

         Ils se sont aperçus, dès 1996, que finalement le personnage était très ambivalent qu'il n'était pas plus FIS que cela, mais plutôt GIA et salafiste, ils l'ont donc évincé et expulsé du territoire américain. Ceci étant, cela ne les a pas empêchés de ne pas comprendre la situation et je peux vous dire - pour les avoir côtoyés pratiquement deux ou trois fois pas an, au plus haut niveau de l'appareil d'Etat y compris celui de la Maison Blanche à l'occasion d'une autre enquête que je conduisais et qui intéressait les Américains : l'Affaire du Pan Am 103 et de l'UTA 772. J'ai eu l'occasion de faire passer des messages - que je m'étais rendu compte, finalement, qu'il n'y avait pas de répondant, jusqu'à l'arrestation de Ressam en 1999. Là, à l'évidence, il y eut une grande peur, mais qui n'a pas été suivie, finalement, de l'effet qui aurait du être le sien compte tenu de l'analyse que l'on ne pouvait ne pas faire de la situation. Cela aurait peut-être permis d'anticiper les attentats du 11 septembre et de les éviter ; en tous les cas, de mobiliser l'ensemble de l'appareil politique, de l'appareil répressif et celui du renseignement américain qui aurait du être, à mon avis, beaucoup plus sur ses gardes. C'est ce que j'avais dit lorsque j'ai été amené à témoigner devant une cours américaine à l'époque. Le Ministre de la Justice américain m'avait demandé, comme un service à rendre aux Etats-Unis, si j'acceptais de représenter le gouvernement des Etats-Unis, devant les cours fédérales, comme témoin expert. Ils estimaient qu'ils n'avaient pas ce qu'il fallait chez eux pour remporter la bataille judiciaire, j'ai donc, pendant 6 mois, représenté le drapeau américain avec beaucoup de fierté du reste et, je vous assure, beaucoup de pugnacité. J'avais une équipé étoffée et, je peux vous dire, avec un peu plus de moyens qu'ici. On a rempli le contrat, parce que ce n'était pas un contrat américain, c'était un contrat planétaire, c'était le contrat de la liberté et de la démocratie. Là je crois qu'ils ont compris parce que c'est un grand pays. Ils ont été très reconnaissants de ce que nous avions fait pour eux, "gratuitement". Malheureusement, c'est retombé, comme un soufflé et on n'a pas tiré les leçons de ce qui pouvait arriver : le 11 septembre. Je leur avait dit, cela même, lors de l'audience publique, devant le jury. Nous avions eu l'expérience de 1994, le détournement de l'Airbus, l'utilisation d'un aéronef à des fins terroristes potentielles, et nous savions qu'une fois que le coup était lancé et que la stratégie de ces organisations avait décidé de sortir du champs territorial naturel qui était l'Algérie, pour globaliser, mondialiser et exporter la violence, ce qui est la stratégie salafiste, et bien, à ce moment-là, il y a un risque important. L'affaire de l'Airbus n'était, pour moi, qu'une première alerte. On a vu, malheureusement, que nous avions raison puisque, six mois après, il y eut la campagne d'attentats en France, de l'été à l'automne 1995, comme vous le savez.

         Tout cela a été transposable, même si les groupes étaient différents. Incontestablement, la première frappe a été celle de décembre 1999, qui est passée un peu à la trappe et qui présageait la grosse frappe qui était celle du 11 septembre. Mais, il y eut, incontestablement, un lien entre les deux et nous avons pu l'établir. Nous avons apporté un certain nombre d'arguments, d'éléments probants, de renseignements et même de documents judiciaires aux Américains, pour leur montrer qu'il y avait une connexion directe. Ils en conviennent tout à ait aujourd'hui. Après, nous avons continué à suivre, c'est ce qui est important dans ce domaine, avoir une connaissance actualisée. On est confronté à un phénomène qui, pour moi, a une triple caractéristique, c'est totalement différent de ce que nous avons connu à l'époque de la Guerre Froide. On est devant un ennemi sans visage ; c'est un ennemi planétaire ; il est surtout éclaté, c'est-à-dire qu'il n'a pas de centre ; il est polymorphe, il est constitué d'un certain nombre de structures, de cellules qui n'ont pas de liens hiérarchiques ou fonctionnels les unes par rapport aux autres et qui ont cette fâcheuse tendance à se développer de façon erratique, donc sans modélisation. A priori, il n'y a pas de paramétrage, donc il est difficile de mettre cela dans un ordinateur, et sur un mode non pas vertical mais horizontal, je vais appeler cela le web du terrorisme, comme je le fais dans des conférences dans des pays anglophones. C'est le côté erratique et je dirais, mutant, viral, qui rend la chose extrêmement compliquée parce qu'il y a une espèce de cap, une distance presque analytique et psychologique entre ce que nous avons l'habitude de concevoir, c'est-à-dire la hiérarchie, ce qui est compréhensible, et quelque chose qui est complètement aléatoire, qui est anarchique, mais qui procède, malgré tout, d'une espèce de conception assez bien faite et globale de la situation, quand on le considère avec le recul sans pour autant que l'on puisse connecter les cellules les unes avec les autres.

C'est donc extrêmement complexe et cela suppose d'être extrêmement souple et flexible et surtout de ne pas manquer une marche parce qu'à ce moment-là, on tombe. C'est grâce à ce travail en profondeur que nous avons fait, y compris dans les périodes où, à priori, rien ne le justifiait parce que  tout était calme, mais nous avons continué, au contraire, à investir. Evidemment, quand c'est chaud, on est sur la brèche, mais on travaille moins en profondeur parce qu'il faut gérer la crise.

Donc, on a pu engranger un certain nombre d'éléments et avoir cette conception très actualisée du phénomène. Aujourd'hui, pour nous, le 11 septembre appartient presque à l'Histoire tellement les choses vont vite, tellement la roue de l'Histoire tourne vite. Je dois dire que ce qui me surprend le plus c'est qu'à regarder de près, comme un spécialiste de la terre et des tremblements de terre, à avoir cette vision quotidienne nous permet de voir à quel point l'obsolescence des phénomènes est forte, c'est-à-dire à quel point les situations, les événements changent très rapidement, à l'image un peu de la société du reste. Il nous faut absolument être d'actualité.

         Alors, que s'est-il passé depuis le 11 septembre ? Il y a eu plusieurs phénomènes : d'abord, une volonté de la part d'Al Qaïda de dire : "Attendez, ce n'est pas une première frappe et nous avons la capacité de frapper où nous voulons et sur n'importe quelle cible" puis un certain nombre d'opérations montées, certaines, par Al Qaïda directement depuis Kandahar - ce qu'il en restait en tous les cas - par l'état-major d'O. Ben Laden et probablement lui-même. Ce fut l'affaire de Djerba où Khalid Cheikh Mohammmed, interpellé par la suite en avril 2002 au Pakistan, était le chef d'orchestre. Un élément important, donc là, il s'agissait de montrer que c'était le continent africain, et une cible juive, dans un pays où l'intégration communautaire est très forte, et en même temps attaquer le tourisme. C'était donc multi-symbolique. Ensuite, il y eut l'affaire du Yémen, l'affaire du Limbourg où, là, on visait le pétrole. On en voit bien, du reste, les effets aujourd'hui, pas uniquement le terrorisme, mais sur le coût du pétrole, 50 - 55 dollars avec des projections à 60 - 70 dollars. Vous imaginez donc ce que cela peut faire sur les économies mondiales.

Puis, il a eu aussi Karachi, bien évidemment, visant les militaires et essayant de fragiliser Musharraf, donc la cellule pakistanaise qui résiste encore, puisque le reste s'érode énormément. Il y eut Bali et la mise en exergue du rôle important de la Jama Islamia indonésienne, il y eut également, en Afrique de l'Est, dans les hôtels de Mombassa, des opérations menées par Al Qaïda.

Et puis, n'oublions pas aussi, l'ensemble du problème tchétchène. J'insiste, là-dessus parce que je crois que nous avons en France, je dirais carrément les hommes politiques et l'opinion publique, une responsabilité dans ce problème-là. Je ne ferais pas l'apologie de la répression russe historique vis à vis du problème tchétchène. Il faut savoir, et c'est un élément fort, que depuis le deuxième conflit tchétchène, et singulièrement depuis deux ou trois ans, que la revendication indépendantiste tchétchène est complètement confisquée par Al Qaïda. Aujourd'hui, on a une intrication, extrêmement forte et réelle, qui n'est pas de la supputation entre des groupes, notamment le fameux groupe de Moussa Al Zarquaoui qui n'était pas implanté en Irak car il n'y a jamais eu de relation entre Saddam Hussein, n'en déplaise à M. Rumsfeld, et Al Qaïda. Aujourd'hui, l'ensemble des opérations, on le sait, se font dans tout le Caucase. J'avais dit : "Attention, le Caucase va s'enflammer" avant la triste prise d'otages en Ossétie du Nord. J'avais déjà parlé de l'Ossétie du nord, nous savions qu'il y avait des voies et je vous dis aujourd'hui, on sait qu'il y a d'autres voies qui passent par le Daghestan. Il y a l'Algérie mais aussi l'ensemble de ces petites républiques caucasiennes avec la crainte que l'ensemble du dispositif n'implose, que ce soit au niveau de la Fédération de Russie ou dans les républiques autonomes, indépendantes. Même l'Azerbaïdjan constitue une base arrière fragilisée aujourd'hui, je ne parle pas du Daghestan, je ne parle pas de l'Ingouchie, je ne parle pas de l'Abkhazie, je ne parle pas de toutes ces zones qui sont extrêmement troublées. J'insiste sur ce point parce que, à mon avis, ce sont deux éléments importants. L'Afghanistan c'est terminé, encore que, on assiste à une recrudescence et on ne peut pas exclure, à terme, que le régime taliban reprenne du pouvoir, surtout aidé par le Pakistan. Les liens, actuellement, entre les services pakistanais, ou une partie de l'armée, et le régime taliban sont forts, ce qui explique le peu de résultats, remportés par la coalition, y compris par les Américains, dans les zones grises que constituent les zones tribales, en raison des complicités et des intrications assez troubles entre les troupes talibanes et certaines forces, de structures officielles ou administratives, du Pakistan.

         Pour moi, la menace s'est décalée ailleurs. Elle s'est décalée, bien sûr en Irak, on en reparlera, dans l'ensemble de la région de l'Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis, Qatar, mais également, et je crois que c'est important en Asie Centrale - on en parle peu - et dans le Caucase. Le Caucase, avec, la Tchétchénie, était déjà, à l'époque de l'Afghanistan, une zone de Djihads. Des gens qui étaient formés par Al Qaïda dans le camp Al Farouk ou celui de l'aéroport à Kandahar, ou formés par des organisations qui avaient leurs propres camps mais qui partageaient la même stratégie qu'Al Qaïda, que ce soit à Djahalabad ou à Kaboul ou ailleurs. Certains partaient combattre en Tchétchénie alors que d'autres venaient comme Moudjahidines pour créer des structures clandestines et des bases "militaires" en Europe, ou ailleurs, et préparer des actions terroristes.

         Il est évident, qu'après la disparition du problème de l'Afghanistan, aujourd'hui, le Caucase est devenu le sanctuaire, la zone privilégiée des terroristes parce que l'accès y est difficile. On sait à quel point, la Géorgie a eu du mal à contrôler ces fameuses gorges du Pankisi situées dans le Nord, des régions très montagneuses difficiles d'accès et qui jouxtent le territoire tchétchène. Ou, même aujourd'hui, l'Ossétie du Sud qui est en Géorgie mais qui est, bien sûr, dans une continuité territoriale avec l'Ossétie du Nord, est une zone préoccupante et difficilement accessible et contrôlable. Ces zones sont assez inquiétantes.

         Il y a un autre élément, c'est la distance. Depuis Paris, c'est 3 heures de vol pratiquement, alors je ne veux rentrer dans ce débat, je ne veux pas le polluer, c'est le débat de la Turquie, mais la Turquie, incontestablement, est une base, une plaque tournante. Je ne critique pas les autorités turques, c'est dû à la géographie turque simplement. On doit y passer et il y a, à Istanbul, des communautés islamistes et notamment iraniennes très importantes. C'est une mégapole très difficile à contrôler et où il y a des flux : de l'est vers l'ouest, du nord vers le sud, du sud vers le nord et de l'ouest vers l'est. C'est un passage obligé donc. On voit que tous ces réseaux, les filières tchétchènes sur lesquelles nous travaillons, passent, en tous les cas, par la voie terrestre, par la Turquie.

         Troisième chose importante, les entraînements en Tchétchénie, ou dans le Caucase sous le contrôle des Tchétchènes, d'éléments liés à Al Qaïda directement, cet entraînement est beaucoup plus inquiétant que celui donné auparavant car, aujourd'hui, nous avons la preuve que l'entraînement n'est pas classique, ou ne peut ne pas l'être, et que des armes de destruction massive peuvent être utilisées, à partir de ces zones, contre des cibles en Occident.

Alors, bien évidemment, j'exclus, pour le moment, le nucléaire. On n'a pas d'éléments sur le nucléaire, encore que les dirty bombs peuvent exister, les fameuses bombes sales. En tous les cas, nous savons qu'il y a de vrais laboratoires qui sont constitués, qui fonctionnent, avec des expérimentations sur des animaux, concernant le chimique et le biologique et qu'en 2002, sans entrer dans le détail, nous avons personnellement arrêté un réseau qui avait été formé en Afghanistan par des tchétchènes, en lien avec des structures d'Al Zarquaoui. Il projetait de commettre des attentats chimiques, probablement au cyanure, en France. Tout était prêt. Les laboratoires ont été démantelés clandestinement ; il y en avait qui étaient implantés en région parisienne, pas loin dans le 93, d'autres en région lyonnaise ;il y avait des systèmes de mise à feu extrêmement perfectionnés, beaucoup plus que ce que l'on a trouvé à Madrid et que les renseignements connaissaient mais que l'on n'a jamais trouvés. Cela a été la première preuve de la capacité technique de ces gens et de plus en plus, c'était de la fabrication locale. Ils apprenaient là-bas et avec des ingrédients achetés tout à fait librement, les composants, ils fabriquaient localement, ici en France, comme cela s'est fait pour la ricine au Royaume-Uni.

         Il y a un vrai risque, et je vais vous dire, nous sommes extrêmement vigilants. Tous les jours, nous avons des éléments relativement documentés sur des risques de ce genre. Il est évident que c'est quelque chose sur laquelle nous concentrons. Il n'y a pas de lien avec ce qui s'est passé ce week end, au niveau de cette expérimentation sur le nucléaire, mais, en tous les cas, si nous n'avons pas d'indications claires sur la bombe sale et le reste, nous sommes extrêmement vigilants et nous essayons surtout d'agir en avant.

         Un autre sujet d'inquiétudes pour nous, parce que c'est grâce à nos systèmes de veille et notre dispositif, je dirais, planétaire, à partir de Paris, que nous avons pu voir les risques incontestables pour la zone du Sud-Est asiatique et nous avons vu se développer un lien entre Al Qaïda et ces fameux groupes éclatés et sans stratégie dont je vous parle. Nous n'avons pas pu trouver un état-major avec un chef, une documentation informatique nous expliquant tout cela. C'est à partir des analyses que l'on a pu faire, des éléments, des individus que l'on a pu interpeller, des débriefings, des documents que l'on a analysés, des systèmes informatiques d'interception, que nous avons pu faire un travail analytique important. Par recoupements d'éléments dans nos dossiers nous avons pu déterminer, ce qui était nouveau, des connections opérationnelles entre le Pakistan et la France : de nouvelles connections avec des Pakistanais venus en Europe faire du recrutement pour former des individus dans des camps au Pakistan, pas en Afghanistan, dans le Cachemire, puis ils sont ré-envoyés, ré-injectés dans des zones de conflits potentiels avec un système à la soviétique, c'est-à-dire des agent dormants sous couverture totale puis réactivés le moment donné.

Nous avons l'exemple d'un individu qui a suivi ce système. Nous fûmes très surpris ; pour nous, la population pakistanaise ne posait pas de problème. Les Britanniques sont maintenant assez inquiets car ils ont une communauté beaucoup plus importante que la nôtre, avec des individus qui ont été recrutés chez nous. Ils sont envoyés dans le Pendjab, pris en charge par des réseaux pakistanais financés par des structures pakistanaises extrêmement riches avec de l'argent qui vient, en partie, d'Arabie Saoudite au travers d'ONG bien connues pour leur implication dans le terrorisme islamiste radical. Revenu en France, cet individu a eu une attitude anti islamique puis, six mois après, il est parti en Australie où il a intégré une cellule qui était prête à passer à l'action contre deux cibles - une américaine et une australienne - des cibles militaires. C'était un réseau déjà implanté et qui faisait, du reste, appel aux Tchétchènes pour la partie la plus technique. Vous voyez vraiment, on a un exemple très net, on en a d'autres, on travaille beaucoup.

Aujourd'hui, on a quelques éléments et des inquiétudes sur certaines régions de la zone. Nous n'avons pas trop d'éléments mais Singapour nous paraît inquiétant, en tous les cas pouvant être ciblé, l'Australie aussi évidemment, vous l'avez bien vu, sans parler de l'attentat récent de Djakarta contre l'Ambassade, par la Jama Islamia. Bien qu'ayant été en partie arrêtés, ses membres continuent à monter un lien avec le MILF et le groupe Abu Sayaf. Aux Philippines aussi, on a un regard très vigilant et je ne serais pas surpris, qu'à court terme ou à moyen terme, le Japon puisse être une cible, ce qui aurait pour conséquence une très forte déstabilisation sur le plan économique d'abord parce que c'est un pays qui n'a pas culturellement l'habitude de cela, et que la place de Tokyo est une place fondamentale à la fois sur le plan économique et sur le plan financier.

Quand on voit la fragilité du monde actuellement dans ce domaine, ce qui explique les flambées du baril de pétrole, il y a des défauts d'ajustement entre l'offre et la demande mais qui sont dûs, le plus souvent, à des critères ou des facteurs plus virtuels que réels. Les fondamentaux ne sont pas fondamentalement mauvais, si je puis dire, mais on voit bien la terreur ou du moins l'inquiétude, l'angoisse, qui est "intelligemment" gérée par Al Qaïda. Cela montre, à quel point nous sommes dans la fragilité et je dois dire que, dans ce domaine, les décapitations horribles avec ce scénario auquel se prêtent, plutôt moins que plus malheureusement, un certain nombre de médias y compris des médias arabes, ne font qu'ajouter, amplifier - je vais être très cynique - avec une économie de moyens, mais avec des effets énormes, concernant ces messages de la terreur et le phénomène de déstabilisation, c'est ce que recherche Al Qaïda, le "clash des civilisations". Il y a une recherche permanente d'opposition dans un chaos salvateur, qui est celui voulu parce que l'on est dans la dénégation, donc dans un canonisme fondamental des populations islamiques et non islamiques. C'est cela l'enjeu et le terrorisme d'aujourd'hui n'est plus, comme hier, un seul problème. C'est un problème sécuritaire qui pourrait appartenir à la grande criminalité et c'est pour cela que je m'insurge quand je vois que l'on a tendance à classifier le terrorisme dans la grande criminalité, c'est ce qu'ont fait, du reste, les pouvoirs publics actuels. Il y a un saut qualitatif entre la grande criminalité et le terrorisme. Pourquoi ? Parce que le terrorisme est essentiellement une stratégie politique au sens fort du terme. C'est une stratégie qui s'en prend aux valeurs, qui s'en prend aux structures démocratiques. La grande criminalité, elle, est déviante mais profite du système. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à des stratégies qui ont pour objectif avéré de déstabiliser l'ensemble des pays démocratiques de la planète et pas uniquement les Etats-Unis. C'est la raison pour laquelle il faut être extrêmement vigilants. Je suis relativement pessimiste, à court terme, parce que je pense qu'il y a un trop fort décalage entre l'analyse de la situation telle que je la fait et une évolution qui se fait, à l'heure actuelle, presque selon une courbe de Gauss, quasi exponentielle, notamment en Irak, espèce de trou noir qui aspire tout. Cette volonté affichée, d'Al Qaïda, de créer des émules a eu un effet incontestable au niveau du recrutement, même en France on l'a vu. On risque d'avoir un jour des filières irakienne - on ne l'a pas encore aujourd'hui réellement - comme on a eu des filières afghanes.

Ceci est une grande préoccupation d'autant plus, comme je dis, que la perception du phénomène est très différenciée. Nous n'avons pas aujourd'hui de système multilatéral qui puisse nous permettre d'avoir une analyse objective, une analyse diversifiée, une analyse complexifiée, une analyse surtout qui soit mise à jour, nous n'avons pas cela. La mise à jour ne se fait pas, chaque pays a sa propre vision des choses et, surtout, a sa propre perception des moyens qu'il faut mettre en oeuvre pour, à la fois, prévenir et guérir, c'est-à-dire réprimer. Même au sein de l'Europe, nous n'avons pas une vision commune et je crois que tant qu'il n'y aura pas un standard d'alerte, au niveau mondial, en tous les cas une conception à peu près commune de ce qu'est la menace terroriste et de la nécessité, au delà des discours politiques, de mettre en oeuvre, à la fois une vraie stratégie de veille et en même temps une mise en application de procédures diversifiées de lutte, incluant le militaire - car je n'exclus pas le militaire mais je pense qu'il n'est pas suffisant car on est devant un système, une menace de type militaire mais tellement complexe, nouvelle, moderne qu'elle implique des procédures très différentes que celles que nous avons connues - et bien si nous n'avons pas cela, je pense que nous ne sommes pas au bout du tunnel, avec les conséquences qui s'y rattachent.

 

         Je dirais en conclusion, sans faire de cocorico, que nous avons pu mettre en place un dispositif qui me paraît répondre à un certain nombre de considérations qui me paraissent nécessaires. Je crois que c'est l'intérêt du dispositif et que nous servons un peu de modèle aux Etats-Unis.

Première considération, c'est la centralisation. C'est vrai que nous sommes un pays jacobin que c'est donc facile et que dans les pays fédéraux, cela l'est moins. Les Etats-Unis arrivent assez facilement à centraliser, mais nos amis allemands ont la plus grande difficulté à le faire, à la fois pour des raisons historiques et pour des raisons institutionnelles. Mais je crois que la centralisation est une nécessité parce qu'il faut que dans un Etat, on puisse faire remonter l'ensemble des informations et échafauder une politique commune, en Allemagne il y en a une par Lander et cela devient extrêmement compliqué à gérer.

Deuxième considération, c'est important et on l'a bien compris, c'est la synergie. Il faut, impérativement, que l'ensemble des services de police, de renseignement, notre diplomatie, le militaire, tous ceux qui ont la responsabilité de concourir à la protection, puissent avoir une action complémentaire. Cela ne signifie pas pour autant qu'il faille abandonner l'indépendance fonctionnelle ou les statuts des uns et des autres, mais il faut trouver des passerelles. Le latéralisme est quelque chose de difficile à gérer, la coordination est compliquée. Nous avons pu, à force de patience, de conviction et en faisant comprendre aux autres quel intérêt on pourra retirer de cette politique, créer de véritables synergies et oeuvrer totalement en commun. On a des équipes communes d'enquêtes avec les services de renseignement, ce que n'ont pas les Américains mais qu'ils sont en train de faire, je crois, car cela est nécessaire.

A l'échelon international, il faut que l'on y arrive, avec courage, parce que crois qu'il ne s'agit pas de se payer de mots, mais il faut avancer et de façon réaliste. Il ne faut pas penser à une intégration, une CIA planétaire ou une CIA européenne, tout cela n'est pas sérieux, mais avec réalisme parce que le fossé se creuse, la menace est demain ; il ne faut pas attendre cinquante ans ; il faut trouver des solutions à court terme et des solutions qui soient efficaces qui rentrent dans le champs de nos valeurs et de nos systèmes et trouver cela à l'échelon planétaire, ce qui n'est pas simple. De ce point de vue-là, on a beaucoup de chemin à faire et je ne suis pas d'un optimisme mesuré quant à cette évolution au niveau du mécanisme de la riposte.

En tous les cas, soyez assuré, qu'en Europe malgré tout, et surtout depuis le 11 septembre, la coopération est excellente surtout au niveau du renseignement et que notre partenaire privilégié, dans ce domaine, est et demeure les Etats-Unis. Nous n'avons absolument pas soufferts de la crise diplomatique et politique. Les Américains sont très pragmatiques, ils nous ont dit : "Ecoutez, il y a cela, il y a le reste, nous ne tenons du tout au reste et nous considérons que vous êtes le partenaire privilégié des Etats-Unis dans ce domaine". On a un axe prioritaire, ce qui n'exclut pas, bien évidemment, d'avoir des relations très fortes avec le Royaume-Uni qui a un très bon dispositif de renseignement et aussi un système d'enquêtes très efficace. Depuis le 11 septembre, et singulièrement depuis deux ans, cette coopération a été notablement renforcée avec nos partenaires européens même s'il y a quelques difficultés d'ordre institutionnel, et non politique, avec l'Allemagne, en raison de son caractère d'Etat fédéral et de son très fort fédéralisme. Tout cela se gère à l'échelon européen. Je crois que l'on peut être rassurés et les critiques que je faisais, en tous les cas ce constat un peu mitigé, ne me paraissent pas de mise pour l'Europe même si on peut mieux faire. On n'est pas dans un système fédéral mais sur un échelon beaucoup plus large, et notamment intercontinental si je puis dire, là, c'est beaucoup plus compliqué et il faut travailler au coup par coup et avec beaucoup de détermination. Je peux vous dire que, malgré tout, la ténacité paye et que, surtout, et cela sera mon dernier mot, nous sommes en train de bénéficier de la politique de la France qui avait été menée pendant la grande crise, la crise politique, par notre Président, au niveau du Moyen-Orient car les relations que nous avons, aujourd'hui avec l'ensemble des pays du Moyen-Orient - elles l'étaient déjà - sont bonnes. Nous n'avons aucune difficulté à travailler avec ces pays, y compris les pays qui, traditionnellement, étaient beaucoup plus orientés vers Londres ou vers Washington.

  

Jean-René BERNARD

          Je crois qu'il faut remercier vivement le Juge Bruguière pour son exposé extraordinairement vécu et très profond. Je pense que le Président Baumel va diriger le débat avec la salle.

         Je voudrais tout de même poser une question. Dans tout ce que vous avez dit, qui était assez passionnant, il y avait une espèce de collectif et vous disiez tout le temps "nous". Alors, nous vous connaissons, vous, nous sommes Français, beaucoup d'entre nous sont, ou ont été, fonctionnaires et ont confiance dans la façon dont fonctionne l'Etat, mais "nous", si je peux dire un peu vulgairement, qui c'est ?

  

Jean-Louis BRUGUIERE

          C'est vrai que je n'aime pas la personnalisation. On parle du problème Ben Laden qui est un personnage important mais qui n'incarne pas et ne représente pas la menace. En ce qui nous concerne, "nous", c'est bien sûr, outre votre serviteur, mais également mes collègues. On est un pôle antiterroriste, six magistrats, mais également l'ensemble des services de police et des services de renseignement car, comme je vous l'ai dit, ce que nous avons fait de mieux, je pense, c'est d'avoir réussi, avant tout le monde, à créer une vraie synergie fonctionnelle, opérationnelle et c'est grâce à cela que l'on passe du système d'alerte au système de répression, et par des enquêtes judiciaires, on peut alimenter le renseignement, c'est-à-dire qu'il y a un va et vient formidable. Il n'y a pas un seul service de renseignement au monde qui, légalement, a la capacité de faire des perquisitions comme nous le faisons. La DST, qui est notre service de contre espionnage et, bien sûr qui a des capacités judiciaires, est le service qui est en charge à 90 %, pour ne pas dire plus, de la lutte contre le terrorisme radical. Grâce donc, à cette action judiciaire, on peut nourrir le renseignement comme nous, nous nourrissons notre réflexion dans le cadre de nos stratégies pour la conduite de nos enquêtes.

  

Jacques BAUMEL

          D'abord, je dois vous livrer un secret, le Juge Bruguière a interrompu une séance extrêmement importante qui l'attend maintenant, et il va nous quitter pour retourner là où son devoir l'appelait cet après-midi, je demande donc à ce qu'il n'y ait pas trop de questions. Il a été amené à interrompre sa participation à cette réunion très importante et il nous quitte pour reprendre cette réunion. Je pense qu'il faut le remercier d'être venu coûte que coûte, même avec du retard, j'ai apprécié vraiment cet exposé très franc, très direct, qui nous met en face des responsabilités de chacun. J'ai une question qui me vient au bout de la langue, mais je la poserai après, je crois que la priorité doit être donnée à la salle, y a-t-il une ou deux questions que vous souhaiteriez poser à Monsieur le Juge Bruguière ?

  

DEBAT

 
Henri FROMENT-MEURICE

          Merci Monsieur le Président. Une brève question, Monsieur le Juge, vous nous avez parlé de ce vaste réseau de terrorisme islamiste radical, qui vise, visiblement, à déstabiliser nos sociétés, avez-vous constaté qu'il peut y avoir des liaisons, ou des pénétrations, entre ce vaste réseau et ce que nous connaissons en Europe de ponctuel, par exemple le réseau du terrorisme irlandais ou basque ou corse, ou bien est-ce que ce sont des réseaux qui n'ont pas de connections du tout ou qu'il n'y a pas d'efforts de pénétration entre les deux ?

  

Jean-Louis BRUGUIERE

          Je vous rassure, il n'y a pas de connections, à ce jour. Je ne pense pas qu'il y en ait, compte tenu de la typologie, très particulière, des réseaux islamistes radicaux sur lesquels je pourrais, effectivement, m'étendre mais je crains que cela ne prenne pas mal de temps. Nous connaissons bien cela sur le plan logistique. Certains vous le disent, et je crois qu'ils ont tord, en tous les cas, nous n'avons rien vu de tel, je pense que, tout de même, nous sommes de bons observateurs, il n'y a pas de liens entre la grande criminalité, par exemple, le grand banditisme et le terrorisme. Il n'y a pas de lien entre la drogue, le trafic de stupéfiants et le terrorisme islamiste. Ils ont leurs propres sources de financements, ce n'est pas plus rassurant pour autant, c'est comme, et je vais anticiper - on va peut-être me poser une question sur le financement, je n'ai pas parlé du financement, et je sais que l'on me pose souvent des questions et bien, c'est très inquiétant, parce que le financement n'est pas précisément le financement que l'on connaît ou que l'on aimerait voir, c'est-à-dire les macros financements, ce qui permettrait de faire des grandes résolutions à l'ONU, mais cela ne marche pas, parce que le financement est à la mesure, il est totalement éclaté et on a donc des systèmes, en Europe par exemple, de financement, à la fois pour faire circuler l'argent et en même temps pour l'obtenir illégalement, ce qui est extrêmement original. Ils font appel à la grande criminalité, mais faite, non pas par les criminels mais par les islamistes eux-mêmes qui sont sous couverture. Ils ont une typologie criminelle et ils agissent naturellement parce que ce sont des anciens criminels ou des anciens droits communs qui se sont convertis à l'Islam radical. C'est commode, on leur dit qu'il peuvent faire exactement ce qu'il faisaient, mais ils le font pour Allah, donc ils gagnent le Paradis en faisant cela ; ou alors, ils utilisent des méthodes extrêmement efficaces que l'on appelle des cartes bancaires clonées, pour l'instant, cela n'existe pas encore en France parce que nous, nous avons une puce et, pour des raisons économiques, nos voisins n'ont pas voulu de la puce.

         Par ce système, les réseaux ont drainé des fonds considérables. On a calculé, par exemple, que deux réseaux d'une trentaine de personnes étaient capables, en un mois, de drainer les fonds suffisants pour financer tous les attentats du 11 septembre. Vous voyez, on n'a pas besoin de faire appel à l'Arabie Saoudite, de plus, les opérations sont très peu chères, sans parler du 11 septembre parce que le sujet est un peu sensible, mais l'opération pour l'USS Cole, vous vous souvenez, et bien le coût à été de 80 000 dollars, c'est peu, c'est 48 heures de l'activité financière en Europe pour ces réseaux. Cet argent circule de la main à la main ou par l'Hawala, c'est-à-dire par des systèmes de transferts par l'intermédiaire des Pakistanais donc il n'y a aucune trace, il n'y a pas de transfert d'argent, c'est purement par le fait de la confiance ou alors par des swifts automatiques qui se font anonymement et qui sont très difficiles à contrôler. Nous n'avons donc aucun contrôle sur le financement, ou un contrôle réduit, il faut dire les choses comme elles sont.

  

Deuxième intervenant

          Vous n'avez mentionné, à aucun moment, une relation avec le conflit israélo-palestinien. Est-ce déconnecté ? Ou y a-t-il une liaison ou un risque de "transpiration des pores" de ce conflit ?

  

Jean-Louis BRUGUIERE

          Non, c'est à dessein que je ne l'ai pas fait parce qu'il n'y a pas de liens. Il n'y a pas de liens, mais il y en a quand même. Il n'y a pas de liens opérationnels, c'est-à-dire que l'on en n'a pas trouvés, hormis marginalement, et notamment, disons, sans entrer dans les détails, par les réseaux Zarquaoui où là, ce sont des réseaux, des structures implantées dans la région du Cham, mais il y a une très forte résistance de la part des Palestiniens, y compris du Hamas au Djihad islamique, ou des martyres d'Al Aksa, bien évidemment, à contourner leurs débats et à ne pas se faire récupérer par la grande mouvance islamiste. Partons du principe que c'est leur problème, c'est un problème beaucoup plus territorial et pas un problème de Djihad. Mais, il y a des passerelles - je vous le dis tout de suite - qui se font, mais elles sont ponctuelles. La difficulté, c'est que l'on arrive à en desceller et que certains et c'est toujours là le problème de l'analyse, font de la mauvaise induction, c'est-à-dire que l'on parle de phénomènes objectifs existants et on en tire des conséquences qui sont fausses. Toute la difficulté que nous avons, nous, dans ces affaires, à partir de prémisses ou des éléments qui sont documentés, est de ne pas commettre l'erreur, par la méthode de l'induction d'échafauder des phénomènes qui sont des phénomènes faux et qui nous emmèneraient donc, par voie de conséquence, par déduction et donc, par fausse modélisation, sur des voies qui seraient sans issues. Tout cela, est assez compliqué.

  

Troisième intervenant

          Monsieur le Juge, vous nous avez dit que des progrès avaient été faits dans la coopération avec nos partenaires européens, mais je pense que l'on peut encore faire mieux. Quel serait, dans votre esprit, le prochain progrès que vous souhaiteriez voir accompli dans ce domaine entre Européens ?

  

Jean-Louis BRUGUIERE

          Je dirais que, dans la limite des institutions, parce que tout cela, bien sûr cela va de soit, vous le savez, il y a un problème politique dans la mesure où on n'est pas dans une Europe fédérale ou confédérale - je ne dis pas s'il faut le faire ou ne pas le faire, c'est un constat - il est évident que tout le reste en découle et que l'on est dans un rôle des Etats. A partir de là, force est de constater que les législations nationales qui sont, et notamment dans le domaine judiciaire, le point sur lequel la souveraineté s'exerce le plus et ou on négocie le moins. C'est le deuxième pilier, mais cela n'avance pas très vite et puis, à court ou à moyen terme, on n'a guère de chance d'avoir une harmonisation dans ce domaine, d'autant plus que vous avez des pays dits de common law et notamment la Grande-Bretagne et des pays dits de droit civil ou de civil law et les systèmes sont fondamentalement différents.

         Je crois qu'il faudrait, en tous les cas, que les pratiques soient différentes. Il faudrait, peut-être, qu'il y ait des mécanismes d'interface qui permettent, sans changer de législation, des passages beaucoup plus rapides aux niveaux des enquêtes. Le renseignement fonctionne très bien en temps réel, le judiciaire, c'est plus complexe surtout lorsqu'il faut demander des perquisitions où là, on se heurte à des mécanismes judiciaires puisque la protection des libertés individuelles n'est pas la même, ou garantie de la même façon, selon les Etats, et là, il y a des temps de retard et je crois que le problème, est que les islamistes n'ont pas de temps de retard parce qu'ils n'ont pas ces mêmes contingences. Il nous faut agir impérativement, sans abandonner nos principes parce que le danger, c'est de sortir du champs de la loi, ce qu'ont peut-être faits les Américains avec Guantanamo. Ils se rendent compte aujourd'hui que cela n'est pas si facile à gérer et que cela a des effets pervers. En tous les cas, sans sortir de cela, il faut être assez imaginatif et assez audacieux. La politique, c'est de l'audace, mais la lutte contre le terrorisme, c'est aussi de l'audace parce qu'il en va de votre vie, de votre sécurité et de celle de nos enfants et de nos petits-enfants. Je crois que cela vaut le coup, avec beaucoup d'audaces et beaucoup d'initiatives, on arrivera à persuader les acteurs, y compris ceux qui seraient les moins convaincus, des acteurs politiques bien évidemment, d'aller de l'avant et de ce point de vue-là, je suis assez optimiste, en tous les cas, je vous assure que je ne ménage pas ma peine pour essayer de convaincre l'ensemble des acteurs européens d'être plus audacieux.

  

Romain PICARD - Renault

          J'ai 31 ans, je me demande, dans 30 ans, peut-être 40 ans, si tout va bien je serai encore là, où on en sera et je voulais poser la question suivante : la disparition des frontières au sein de l'Union européenne, donc un super Etat passoire, qui aura des frontières communes avec l'Irak et la Syrie, cela ne vous pose-t-elle pas de problèmes dans votre lutte antiterroriste ? Est-ce qu'au contraire, il ne serait pas mieux, peut-être, de rétablir un minimum de contrôles aux frontières ?

  

Jean-Louis BRUGUIERE

          Effectivement, votre question pose le problème de l'espace Schengen. Il était un véritable problème, il l'est moins aujourd'hui parce qu'on a rétabli, un peu, l'équilibre, avec le mandat d'arrêt européen, mais avant ce dernier, il était incontestable que c'était un vrai problème. J'abonderai un peu dans votre sens, encore que je ne suis pas d'accord pour rétablir les frontières. On ne peut pas aller en arrière, il faut toujours aller de l'avant. Je suis de ceux qui vont de l'avant, donc il faut régler les problèmes. L'impossible est toujours nécessaire, comme je dis, il n'y a pas qu'une seule difficulté, il faut trouver les moyens nécessaires pour les résoudre. Je crois que cela est important en politique comme pour le reste. Lorsque nous avons commencé à travailler à l'époque, nous étions pratiquement seuls en Afghanistan. Lors des débriefings, j'ai su, grâce à des Afghans ou des islamistes qui avaient fait les camps qu'à Kandahar, dans la grande centrale d'Al Qaïda, des cours de droit étaient dispensés, il n'y avait pas que de l'explosif, et il y avait un cours spécial qui était sur l'espace Schengen, c'est-à-dire comment utiliser les facilités de l'espace Schengen pour implanter des réseaux et pour valoriser les éléments.

         C'est l'utilisation extrêmement nette de nos carences, ou, en tous les cas des particularismes juridiques qui sont repris à l'envers et utilisés contre nous, donc c'est à nous d'être assez vigilants et de prendre des contre-mesures adaptées. On le fait, on le fait devant un arrêt européen est une très bonne chose parce qu'il permet, en temps réel, en tous les cas avec un certain nombre de pays, à d'autres qui doivent nous rejoindre - j'espère que pour des raisons politiques ils le feront rapidement, ils ne l'on pas fait jusqu'à présent mais bon, je ne vais pas rentrer dans la polémique - mais en tout cas, incontestablement, le mandat européen est la bonne réponse à cette lacune, cette permissivité, cette possibilité légale de pouvoir franchir les frontières sans contrôle.

  

Jacques BAUMEL

          J'ai une dernière question à vous poser, si vous le permettez, et si vous pouvez y répondre, je sais qu'elle est sur les lèvres de beaucoup de gens ici, c'est un question très délicate à laquelle il faut prêter une attention particulière. Que pouvons-nous dire, aujourd'hui, de la situation de nos deux otages en Irak après tout ce que nous venons d'entendre depuis quelques jours ? Mais, je vous le dis immédiatement, nous comprendrions très bien que vous ne puissiez pas répondre réellement à ceci, c'est quand même une question très angoissante pour beaucoup de Français et je voudrais vous demander ce que vous en pensez en tant que citoyen et spécialiste.

  

Jean-Louis BRUGUIERE

          Monsieur le Président, vous avez compris que la question était délicate, j'ai compris aussi qu'elle était dans la tête de tous et sur les lèvres de chacun. C'est une situation extrêmement grave et préoccupante. Vous avez compris aussi, et je crois que c'est le praticien qui vous le dit, que la gestion de ce type de situation exige deux choses : la discrétion et le canal unique. Je l'ai prouvé à l'occasion d'autres affaires, notamment l'affaire du DC 10 où, disons, j'ai du affronter les canaux parallèles et voir à quel point, je veux dire, ces initiatives sont dangereuses et nuisibles et, généralement, les échecs viennent de là.

         Vous permettrez, fort de ces deux considérations, de ne pas répondre à la question parce que je ne suis pas tout à fait un citoyen ordinaire, en tous les cas j'en suis l'âme, je représente autre chose et là, je me dois donc, dans ce domaine, d'être particulièrement discret, surtout que je ne suis pas en charge du dossier.

  

Jacques BAUMEL

          Merci mille fois d'être venu malgré tous vos engagements, merci des informations que vous nous avez apportées, des renseignements, et des éléments de réflexion. Merci d'être venu, je pense que le Président de France-Amériques et le Forum du Futur s'unissent pour vous dire un grand merci et vous souhaiter toujours beaucoup de succès car notre sécurité, en grande partie, dépend de votre succès.