FORUM DU FUTUR


"Le monde face à la menace terroriste"

Colloque du 18 octobre 2004 à l'Assemblée Nationale

animé par :

M. Roland JACQUARD, Président - Observatoire International du Terrorisme

M. Antoine SFEIR, Directeur de la Rédaction - Les Cahiers de l'Orient


Jacques BAUMEL

 "Le monde face à la menace terroriste". Au vu des nombreuses études, présentations, reportages et documents publiés depuis quelques temps sur ce problème, il nous a semblé opportun que le Forum du Futur réunissent ses adhérents et sympathisants aujourd'hui, dans cette salle du Palais Bourbon, que nous devons à l'amitié du Président de la Commission des Affaires économiques, Monsieur Patrick Ollier.

         Nous avons fait appel à deux grands spécialistes que vous connaissez. L'un est Monsieur Antoine Sfeir, Président du Centre d'études et de réflexions sur le Proche-Orient, un homme de très grande réflexion, qui a écrit un tout à fait exceptionnel dictionnaire mondial de l'Islamisme. De plus, M. Sfeir nous vient de ce pays qui m'est très cher et que les Français adorent à travers l'histoire et la géographie : ce doux pays du Liban, qui n'a pas toujours été très doux, d'ailleurs, à une certaine époque. L'autre est un grand spécialiste des problèmes relatifs au terrorisme. Il est déjà venu plusieurs fois au Forum du Futur et je le remercie de sa fidélité, c'est Monsieur Roland Jacquard, président l'Observatoire International du Terrorisme, de la lettre stratégique "Sentinelle" et expert auprès des pays membres du Conseil de sécurité de l'ONU et du Conseil de l'Europe.

 

 Antoine SFEIR

 Tout d'abord, existe-t-il réellement - comme on aime bien le présenter - une internationale terroriste islamiste, ou islamique selon le cas ? Et, si jamais, on en trouve l'apparence, pourquoi et comment en sommes-nous arrivés là ?

 

         Je crois, incontestablement, qu'il y a eu des tentatives, par certaines mouvances, courants d'idées et d'opinions, d'internationaliser ce que l'on a appelé le "terrorisme islamiste". Ces dernières revenant, essentiellement, à cette idée première, fondatrice, de la temporisation de l'Islam qui veut que dans la troisième accession au terme de Jihad, il est dit et compris que l'effort doit être fait pour faire en sorte que ceux qui ne se sont pas encore abandonnés à Dieu - le sens littéral est "soumis" - le fassent. Donc, en donnant une vocation universelle à l'islamisation du champ social, du champ économique et du champ politique dans lequel on vit, il existe une volonté, non pas de prosélytisme - au contraire - mais d'efforts faits vers l'autre pour qu'il se soumette à Dieu à son tour. Le problème c'est que, selon certains, ces efforts doivent être faits à tout prix. Ainsi, je ne crois pas que l'on puisse parler d'islamisme ou, tout simplement, de terrorisme international sans revenir à certains courants d'idées et d'opinions dans l'Islamisme ou dans la mouvance islamiste.

 

On a - hélas - plongé dans l'amalgame depuis quatre ans. L'amalgame généraliste, tout d'abord : tout arabe est musulman, tout musulman est islamiste, tout islamiste est terroriste. Et à chaque étape, les erreurs se multiplient.

On plonge, également, dans l'amalgame, pour ne pas utiliser le mot ignorance ou méconnaissance, à chaque fois que l'on parle de l'islamisme, on dit que le Wahabite est salafite, que le Frère musulman ne l'est pas, ou qu'il y a les jihadistes salafites, etc. En premier lieu, il faudrait donc que l'on commence par définir les termes en revenant à la langue arabe. Le "Salaf", c'est l'origine, la pureté originelle. C'est ainsi que l'on définissait les pieux anciens. Tout homme qui veut revenir aux sources de l'Islam, c'est-à-dire, le Coran ou la Sunna, est un salafite. Les islamistes disent : "Nous sommes réformistes, nous voulons revenir aux sources du Coran, puis, recommencer l'effort d'interprétation". Or, la plupart d'entre eux s'arrêtent en route. A partir de là, ils sont tous salafites. Une fois de plus, qui veut islamiser ou ré-islamiser le champ social, le champ économique et politique dans lequel il vit, est normalement un salafite. Le salafite n'est pas nécessairement terroriste. Il peut le devenir, en franchissant le pas. Ce qui est nouveau, c'est qu'aujourd'hui, on peut, dans la mouvance islamiste générale, définir, cerner, quelques courants d'idées et d'opinions.

 

Parmi les courants d'idées et d'opinions, il y a, bien entendu, les Frères musulmans, nés en 1928, dont les groupuscules issus de la "maison mère" ont pu franchir le pas de la violence et du terrorisme, comme les soldats d'Allah.

Il y a, également et il ne faut pas l'oublier, le système wahabite. J'utilise ce terme de système, parce que doctrinalement et dogmatiquement parlant, les Wahabites n'ont pas de projet ou de véritable philosophie porteurs. Ils ont mis en place un système essentiellement fait d'arguments sonnants et trébuchants. Le système - pardonnez-moi d'en parler dans cette maison, noble et républicaine - a été créé par le roi Fayçal qui a tant fasciné nos politiques et nos diplomates, en 1962. Il créé la Ligue islamique mondiale, en 1965, et l'organisation de la conférence islamique, sorte de Nations-Unies pour l'Islam des pays musulmans. Les deux ont profité de la Banque islamique de développement. Son fils, actuel Ambassadeur à Londres, en a profité pour créer, à son tour, la Légion islamique mondiale. Tout cela pour une raison très simple : les Saoud apparaissent aux yeux de beaucoup de musulmans comme des imposteurs ayant chassé de la Mecque le Shérif Hachémite descendant du prophète (l'aïeul de l'actuel roi de Jordanie). Ils se sont ainsi donné, car ils ne pouvaient pas faire autrement, le seul titre de gardiens des deux lieux saints, et ne pouvaient, en aucun cas, admettre qu'il y ait plus musulmans qu'eux, et pire encore, de meilleurs musulmans qu'eux. Ce système a tout simplement été l'instrument de contrôle des islamismes dans le monde et a donné l'occasion aux Saoud d'étendre leurs tentacules à travers tous les pays où existaient des communautés musulmanes.

Il y a, bien entendu, également, le courant d'idées et de pensées ottoman, ou "ottomaniste" : ceux qui travaillent au retour du Califat. Eux aussi ont donné naissance à des groupuscules qui se sont coupés du tronc, du socle initial, pour devenir violents et terroristes.

Enfin, a été créé, en même temps que les Frères musulmans en 1928 sur les rives du Nil, dans l'Inde britannique à Lahore, le fameux mouvement Tabligh. Il a un peu simplifié le discours des docteurs de la loi, considéré, jusque-là, comme un peu hermétique et il en a déduit quelques six principes, en insistant sur le caractère important du groupe, protecteur du croyant quand ce dernier se sent abandonné et seul. Ce groupe est intéressant car il est missionnaire. Il est demandé aux membres d'effectuer deux ou trois fois par quinzaine, "les missions" pour amener, même ceux qui ne se sont pas encore soumis à Dieu, en sortie, et montrer ainsi à quel point la protection du groupe est efficace. Le groupe refuse de faire de la politique, mais il investit tellement le vécu quotidien du croyant qu'il se l'approprie. Cependant, en refusant de faire de la politique, il se charge de l'islamisation ou de la ré-islamisation et ainsi prépare parfois à l'action violente. Quand on a vingt ans on rêve d'action...

 

         Après ce très rapide survol des courants islamistes, susceptibles d'inspirer le terrorisme islamiste, j'ajouterai que c'est dans ce cadre que le fondateur d'Al Qaïda est passé du courant wahabite des Frères musulmans en 1989 - 1990. Le cerveau d'Al Qaïda, le médecin A. Zaoueri est issu des Frères musulmans, fondateurs du Jihad, un de ses groupuscules et de la Jamaah Islamiyah, qui lui va complètement transformer le personnage de Ben Laden à travers le wahabisme, jusqu'à la doctrine des Frères musulmans sur laquelle on pourrait revenir durant le débat.

 

         Peut-on, aujourd'hui, parler d'internationale terroriste ?

         Avant de répondre à la question, je dirai que les régimes arabes, essentiellement, mais les autres aussi, ont en quelque sorte préparé le terrain, fait le lit de l'islamisme. Souvenons-nous de ce que l'on appelle, très pudiquement dans nos manuels scolaires, l'expédition de Suez, cette guerre dont nous payons actuellement les conséquences. Les Français et les Britanniques ont entraîné avec eux l'armée d'un pays qui venait d'être créé, qui n'avait que huit ans et qui, depuis lors, a eu le label "d'excroissance du monde occidental dans la région". De plus, si les Français et les Britanniques ont remporté de formidables victoires militaires, quelle pitoyable défaite politique cela a été ! Ils ont fait une guerre mercantile, qui a marqué les populations arabes, pour la compagnie du canal de Suez et sous la pression des deux grandes puissances qui venaient de prendre le relais, l'Union soviétique et les Etats-Unis. Ils ont dû rembarquer aussitôt débarqués.

 

Dans cet espace arabe, la France et la Grande Bretagne avaient réussi à créer, en 1916, des Etats Nations qui ont bien fonctionné. Mais, dès cette époque, les Français et les Britanniques n'ont pas vu - ou n'ont pas voulu voir - qu'au moment des indépendances au cours des années 50, deux conceptions totalement différentes s'affrontaient dans le monde arabe. D'une part, un Nasser qui voulait construire un Etat moderne sur le modèle occidental et qui a entamé un processus de sécularisation des sociétés. Et d'autre part, un concept venant de l'amalgame, une fois de plus, de l'ambiguïté du terme Umma que l'on traduit indifféremment par "Nation" en français et par "communauté". Donc, de l'autre côté de cet espace arabe, existe un concept qui tourne autour de la communauté et non pas de la nation, d'une communauté sans frontières représentée par l'Arabie Saoudite. D'un côté, la Umma arabia, la Nation arabe, virtualité de l'esprit certes, mais rêve des populations de l'époque, et de l'autre, la Umma islamiyah, la communauté musulmane sans frontières. En 1957, les Etats-Unis, champions du monde libre, vont entraîner la France et la Grande Bretagne, donc l'occident libéral, dans une alliance renouvelée avec l'Arabie Saoudite. Cela marque, alors, le coup d'arrêt du processus de sécularisation des sociétés arabes, mais également le début de la ré-islamisation de ces mêmes sociétés. Ce fut, alors, l'instrumentalisation de l'Islam et de l'islamisme pour lutter contre ce que l'on appelait, quelque peu effrontément, la gauche nasserienne, notamment dans les syndicats et les universités. C'est ce que nous payons, avec quelque chose de beaucoup plus grave : ce fut également un moyen d'installer ce que parfois le quai d'Orsay, dans son langage très châtié, appelle la "rupture des représentativités", ce que vous me permettrez d'appeler, tout simplement, la dictature. Nous sommes parvenus à la situation suivante : vingt-deux dictatures dans l'espace arabe avec un seul lieu d'expression, la Mosquée. Il était naturel, qu'à partir de ce lieu de libre d'expression, l'islamisme se développe de plus en plus.

 

Aujourd'hui - certains me trouveront très optimiste - je pense que si l'internationale islamiste a essayé d'exister, elle n'y est pas parvenue. J'irais même plus loin : le phénomène islamiste devient aujourd'hui un épiphénomène. Le déclin de l'islamisme a commencé à partir du moment où il a échoué, le but ultime de l'Islamisme étant de prendre le pouvoir au sein des communautés musulmanes.

Ces tentatives existent depuis le XIIème siècle. A chaque période du Califat, l'école juridique Al Balit a essayé de balayer tous ceux qui se prétendaient "adeptes" ou "porteurs" de la lecture libérale des textes et du livre. A tel point qu'incontestablement, ce déclin se poursuivra, mais il prendra du temps. Souvenez-vous, l'Empire Ottoman, "l'homme malade" en 1830 a mis plus de quatre-vingt ans pour se démembrer.

Attendrons-nous quatre-vingt ans pour voir la véritable mise à terre de l'islamisme ? Je n'en sais rien et je m'interdirais de jouer au prophète dans cette région, ils se sont tous trompés. Mais je crois sincèrement, qu'aujourd'hui, et vu mes origines, que Monsieur le Président a bien voulu rappeler, cela ne me réjouir guère : il existe un mouvement de réforme au sein de l'Islam qui nous vient de Syrie et qui est formidablement important.

Je terminerai mon propos par un exemple et un fait. Un Docteur de l'Université de Damas, a commis un pavé de près de mille pages qui s'appelle Nouvelle lecture du Livre. Bien qu'ardu et difficile à lire, il s'est vendu en deux ans à près de 160 000 exemplaires dans le Proche-Orient. Ce qui est énorme, un véritable succès de librairie, mais surtout une véritable chance pour cet espace qui, aujourd'hui est encore en queue de peloton, selon ses propres experts travaillant aux Nations Unies, et donne, incontestablement, un coup d'arrêt à l'internationalisation de l'islamisme terroriste, sans encore, pour autant, accorder une chance réelle de reprise en main par les laïcs, du moins séculiers, des sorts des sociétés arabes et musulmanes en général.

  

Jacques BAUMEL

          Nous avons beaucoup apprécié la qualité, la précision et la finesse de cette analyse politique. Car, trop souvent, en Occident, nous confondons dans une sorte d'étrange cocktail, un certain nombre de notions totalement distinctes dans ce monde qui, aujourd'hui, prend de plus en plus d'importance et je remercie beaucoup M. Sfeir d'avoir eu cette "précision chirurgicale" pour bien définir ce mouvement islamique que nous voyons de loin, avec tout ce qu'il comporte de motivations. Je crois que nous faisons le plus grand tort, et par ce nous, j'entends surtout les Américains, de confondre, dans une condamnation tout à fait valable des excès de l'islamisme, un certain nombre de rivières intellectuelles ou religieuses totalement différentes. Quant à nous, Français, tournés vers la Méditerranée et le Proche-Orient - même si les positions françaises ne sont plus ce qu'elles étaient il y a encore cinquante ans - nous devons avoir en permanence une analyse beaucoup plus fine de ces événements. C'est un peu l'honneur de notre pays que d'avoir un certain nombre de chercheurs, d'intellectuels et d'hommes politiques qui p; ar delà les lieux communs qui traînent dans tous les journaux, revues et écrans de télévision ; essaient de mieux comprendre les problèmes complexes de ce Moyen-Orient ou de ce Proche-Orient. Rappelez-vous ces mots du Général De Gaulle : "Je volais vers l'Orient compliqué avec des idées simples". Je crois qu'il faut vraiment que dans la période dans laquelle nous entrons, et qui va nous entraîner de plus en plus loin dans une direction que certains redoutent, nous devons faire un très grand effort d'analyse, d'étude et d'observation. Et je remercie du fond du coeur notre ami Antoine Sfeir qui, dans une intervention, nous a permis d'apprécier, à la fois, la finesse de son esprit, l'analyse qu'il fait des événements et l'importance, pour nous, qu'il y a à démêler ce qui est, évidemment, très compliqué.

  

Roland JACQUARD

          Je voudrais faire un préambule sur l'objet de cette conférence qui est, en quelque sorte : quel est l'état actuel de la menace terroriste et quelles sont les futures menaces terroristes ?

         Tout d'abord, je dirais qu'il vaut mieux être "en avance d'une guerre" contre le terrorisme plutôt qu'en retard, que la menace n'est pas derrière nous mais plutôt devant nous et que le 11 septembre n'a pas marqué la fin mais le début d'un processus qui va durer encore pendant de très longues années et dont je vais essayer de vous présenter l'épine dorsale.

 

         Quel est l'état des lieux actuel du terrorisme dans le monde ? "L'euroterrorisme" est terminé, malgré quelques résurgences en Italie, avec la bande à Bader, les Brigades rouges et Action directe en France. Un certain terrorisme qui essaie de défendre des idées ultra-nationalistes, comme l'ETA en Espagne - démantelé en partie en France - reste extrêmement dangereux. Cette organisation se reconstitue constamment et, depuis des années, même une guerre sans relâche contre l'Etat espagnol. En France, le terrorisme corse est également d'origine nationaliste.

Parallèlement à cela, nous avons connu un terrorisme lié à la crise au Moyen-Orient, avec des groupes islamistes palestiniens extrémistes.

 

Durant la Guerre Froide, des Etats parrainaient des groupes terroristes. Il était, néanmoins, plus "facile", pour les Etats démocratiques, comme le nôtre ou pour nos services de renseignement de lutter contre ce type de terrorisme, parce qu'on arrivait à identifier qui se cachait, par exemple, derrière le fameux Carlos et ensuite à exercer sur ces groupes des pressions soit diplomatiques, soit physiques -cela est arrivé - soit économiques, en ayant recours à des embargos financiers ou autres. En tous les cas, on connaissait les cinq ou six pays capables, à travers leurs services de renseignement, soit de financer, soit de manipuler des groupes terroristes. N'oublions pas que le terrorisme est aussi une stratégie de contournement : on utilise des groupes terroristes pour arriver à des fins politiques ou militaires.

 

         Avec la fin de la Guerre Froide, les conflits se sont globalisés et régionalisés. Cet important changement a favorisé l'émergence du terrorisme qui nous préoccupe le plus aujourd'hui : Al Qaïda. Je reprendrais ce que disait Antoine Sfeir : il est évident qu'il faut, avant tout, souligner que tous les islamistes ne sont pas des intégristes, que tous les intégristes ne sont pas des fondamentalistes et que tous les fondamentalistes ne sont pas des terroristes. J'emploierai donc - comme le fait souvent le Juge d'Instruction Jean-Louis Bruguière - le terme de "radicaux fondamentalistes" pour qualifier cette menace.

 

         Comment cette menace est-elle arrivée ? Antoine Sfeir vous a décrit les fondements politiques, culturels, religieux, historiques et géopolitiques. Il faut ajouter à ces derniers des erreurs d'appréciation et d'analyse des services de renseignement occidentaux qui n'ont pas su prévoir cette espèce de virus mutant qu'est aujourd'hui Al Qaïda. Il faut rester extrêmement prudents. Pour ce qui concerne la vigilance de ces services, je voulais ajouter que contrairement à ce que l'on entend partout et à ce que dit la Commission du Congrès américain qui a récemment sorti un rapport sur la faillite du système de renseignement américain, les services américains avaient anticipé l'attaque terroriste du 11 septembre 2001. Ils ne savaient simplement pas où elle allait se situer, notamment car des documents n'avaient pas pu être dé-classifiés - telle est la procédure aux Etats-Unis - malgré les demandes de la Commission d'enquête. L'un de ces très importants documents émanant des services américains avait été adressé à la France, le 3 juillet 2001, mais également à la Grande Bretagne et à d'autres pays européens, stipulant : "Nous avons la certitude qu'O. Ben Laden prépare un attentat de très grande envergure à l'intérieur même des Etats-Unis. Si nous ne savons pas quel jour, nous savons que cela pourrait être à travers un avion suicide". Il est évident que quand on fait du contre-terrorisme, le renseignement d'ambiance ne suffit pas. Il faut ce que l'on appelle des renseignements opérationnels, c'est-à-dire, disposer de plus de précisions parce que des villes cibles potentielles aux Etats-Unis, il y en avait plusieurs, tout comme des objectifs possibles. Et puis, il fallait connaître le jour et l'heure de ces attentats.

         Ce terrorisme d'Al Qaïda est donc vraiment "apparu" en septembre 2001, mais il avait été précédé par les attaques contre les ambassades américaines en Afrique et contre le cuirassé américain au large du Yémen. Il est le plus dangereux, parce que ce que nous avons vécu jusqu'à présent n'est, probablement, que le début d'une vaste offensive. L'attentat de très grande envergure du 11 septembre - l'attentat du siècle - a été réalisé par une vingtaine de kamikazes. Or, c'est justement cette notion de kamikazes qui a changé la nature du terrorisme international. Auparavant, les groupes terroristes ne voulaient pas particulièrement mourir pour leur cause, et donc, les services antiterroristes étaient bien plus en mesure de les arrêter et de pénétrer les réseaux. Comment faire pour empêcher quelqu'un qui veut absolument mourir ? Par exemple, quand on nous dit que des avions de chasse vont encadrer des avions commerciaux à l'intérieur desquels se trouvent des kamikazes, que va-t-on dire à ces derniers ? Que la seule chose que l'on puisse faire serait de détruire l'avion en vol avant qu'il n'ateingne sa cible ? Ce que, probablement, les Américains avaient prévu de faire pour au moins l'un des avions : celui qui s'est écrasé en Pennsylvanie et qui devait s'abattre soit sur la Maison Blanche, soit sur le Capitole.

Ainsi, la notion de "kamikaze" a changé la nature du terrorisme et du contre-terrorisme. Et ce qui frappe, depuis plusieurs mois, c'est qu'avec ce qui se passe partout et le déclenchement partout d'attentats (en Asie, dans les pays arabes...), nous réalisons qu'il existe bel et bien une sorte de réserve humaine de terroristes prêts à mourir pour Al Qaïda ! Deux terroristes ont récemment réussi à pénétrer dans la fameuse "zone verte", en plein coeur de Bagdad, où sont retranchées les forces américaines ! Ainsi, Al Qaïda ou les groupes qui travaillent avec cette organisation, arrivent sans cesse à recruter de nouveaux kamikazes ! Cette "fabrique" de kamikazes est extrêmement préoccupante. Il y avait une quarantaine de camps en Afghanistan. J'en ai visité une vingtaine, dont un qui s'appelait "le camp de la mort", dans lequel Al Qaïda a formé des jeunes prêts, à moyen terme, à se sacrifier en s'injectant, par exemple, des virus avant de prendre l'avion et passer à travers les portillons de sécurité et les frontières. En France, nous sommes très avancés sur des plans, classés confidentiels défense, comme piratox mis en oeuvre par le Secrétariat Général à la Défense Nationale, mais également des plans de santé publique développés par la Sécurité civile. Des vaccins vont être mis en oeuvre et des simulations de crises, des exercices vont être programmés par le gouvernement dans quelques mois.

 

         Comment est né Al Qaïda ? O. Ben Laden se trouvait au Soudan -et je l'y ai rencontré - en 1993, lors de la conférence arabo-islamique organisée par le chef religieux et salafiste de ce pays. C'est durant cette sorte "d'internationale islamiste" que se sont retrouvés les premiers islamistes du Front islamique du Salut algérien, des islamistes d'Egypte et d'un peu tous les pays. Cette conférence était parrainée, financièrement, par un homme très calme, assis au fond de la salle, qui s'appelait  O. Ben Laden et vivait comme un homme d'affaires au Soudan à cette époque. Après de fortes pressions exercées par les Etats-Unis sur le gouvernement du Soudan et à la suite de dissidences avec le gouvernement soudanais de l'époque, O. Ben Laden a dû quitter le Soudan pour l'Afghanistan. Il a dû y faire face, au départ, à un certain nombre de difficultés, car le Mollah Omar ne voyait pas d'un bon oeil l'arrivée, dans son fief, d'un homme susceptible de le supplanter comme chef militaire ou religieux. O. Ben Laden l'a, néanmoins, soumis à l'aide de moyens financiers importants et a fini par financer la plupart des mosquées, l'armée et la Banque centrale des Talibans, en fait, tout le système routier, économique et social des Talibans et s'est imposé de plus en plus comme le véritable responsable d'Al Qaïda.

O. Ben Laden a créé une quarantaine de camps. Cela coûtait entre 40 et 50 millions de dollars par an et enviuron 4 à 5000 personnes les visitaient, originaires des pays du monde entier, y compris la France. Par exemple, en mars 1995, la Direction de la Surveillance du Territoire (DST), a transmis un premier rapport au juge d'instruction Jean-Louis Bruguière, lui signalant qu'une centaine de Français étaient partis, via le Pakistan, dans des camps en Afghanistan. Des volontaires de tous les pays du monde (Etats-Unis, Australie, Angleterre) ont suivis le même chemin et forment le groupe des "émirs aux yeux bleus", très difficile à repérer. Il y avait deux sortes de camps en Afghanistan, cela est très important pour connaître l'étendue de la menace aujourd'hui. Un premier dans lequel on sélectionnait les jeunes les volontaires qui arrivaient en fonction de leur aptitude ou disposition à mourir pour la cause en devenant des kamikazes, à poser des explosifs, à maintenir des capacités physiques, mentales et intellectuelles suffisantes et enfin, à prêter allégeance au chef d'Al Qaïda. Dans un deuxième camp, on mettait le noyau faible. Quand vous en faisiez parti, il était très difficile, ensuite, de vouloir rentrer chez soi. Ainsi, un certain nombre d'Européens, y compris de Français, qui sont allés dans ces camps, n'en sont jamais revenus. Non pas parce qu'ils font partie, aujourd'hui, des réseaux clandestins dormants d'Al Qaïda, mais simplement parce qu'ils ont été exécutés sur place par Al Qaïda pour éviter qu'ils aillent raconter ce qui s'y était passé.

Des "noyaux durs" ont été exfiltrés d'Afghanistan, un peu avant le 11 septembre, parce qu'O. Ben Laden et le numéro deux d'Al Qaïda, en fait, le véritable stratège : le Docteur égyptien A. Zaoueri, avaient anticipé la riposte américaine. Ainsi, tous les Talibans que vous avez vu à la télévision, lors des bombardements des grottes, qui descendaient les montagnes en guenilles avec des vieilles kalachnikovs, c'était l'armée des faibles d'Al Qaïda, car le noyau dur était déjà parti.

De même, Al Qaïda, qui avait une cinquantaine de bateaux commerciaux, a exfiltré des arsenaux énormes que nous retrouvons aujourd'hui. Car, outre une réserve importante de kamikazes, Al Qaïda dispose également d'un entrepôt d'explosifs énorme, parce qu'à chaque fois, ce sont des centaines de tonnes de TNT, de C4 ou d'autres explosifs, qui sont utilisés. Cela implique que l'organisation puisse compter soit sur une complicité à l'intérieur de certains pays, soit qu'elle ait réussi à mettre de côté des stocks importants de ces explosifs.

Aujourd'hui, ce sont donc ces jeunes cadres d'Al Qaïda, formés pour la guerre à outrance, qui se trouvent positionnés sur l'ensemble des continents. Un certain nombre d'entre eux ont été arrêtés en Europe, d'autres au Pakistan, en Afghanistan, en Arabie Saoudite... Le Pakistan et l'Arabie Saoudite avaient reconnu le régime des Talibans avant le 11 septembre 2001. Depuis, ils ont compris qu'en voulant fermer les yeux sur le financement de groupes comme Al Qaïda ou sur les doctrines ultra-fondamentalistes qui allaient créer de petits chefs d'Al Qaïda, ils mettaient en jeu la survie de leur propre régime. Ainsi, ces deux pays collaborent, aujourd'hui, effectivement et activement, à la lutte contre le terrorisme international.

Cette exfiltration des cadres d'Al Qaïda change, encore une fois, la nature de la menace : aujourd'hui, traquer O. Ben Laden ou le Docteur Al Zaoueri sera très difficile en Afghanistan. Il aurait fallu que l'armée américaine engage des forces terrestres très importantes pour aller les dénicher dans les différents endroits où ils sont susceptibles de se trouver, mais le gouvernement américain s'est battu ensuite sur l'autre front irakien, et est obligé, de temps en temps, de prendre les forces Delta - les forces d'élites qui se trouvent au Pakistan et en Afghanistan - pour les envoyer en Irak. De même, les Etats-Unis ne peuvent pas utiliser les bombardements à outrance. O. Ben Laden bénéficie de complicités énormes dans les provinces pachtounes à la frontière entre le Pakistan et l'Afghanistan. Le Docteur a des complicités dans différents pays qui entourent l'Afghanistan. Il faudra du temps car si les primes de 25 millions de dollars ni les pressions exercées sur les chefs de tribus n'ont donné, pour l'instant, de résultats positifs. Les seules preuves tangibles ont été apportées, curieusement, par les forces françaises installées en Afghanistan. En effet, des commandos des forces spéciales françaises travaillent avec les Américains, soit environ 200 personnes. Ils ont apporté la preuve qu'O. Ben Laden avait séjourné dans les provinces pachtounes et qu'il est probable qu'il ait été loupé de peu en novembre 2003.

O. Ben Laden est aujourd'hui, un porte drapeau. Sa mort ne changera rien au problème Al Qaïda tout comme celle du stratège, le Docteur Al Zaoueri, car Al Qaïda à déjà su générer, en son propre sein, des remplaçants. Tel a été le cas pour le numéro trois de l'organisation :"le cerveau" qui avait organisé l'attentat contre le World Trade Center, ayant été arrêté, a été quasi immédiatement remplacé. Les services antiterroristes ne connaissent pas encore la véritable identité de ces nouveaux responsables apparus très récemment, qui utilisent la fameuse technique des passeports falsifiés ou perdus avec de faux tampons d'entrée ou de sortie dans certain nombre de pays.

Al Qaïda est, en quelque sorte, une organisation fantôme qui existe bel et bien. C'est tout le paradoxe. On ferait une grave erreur en considérant simplement Al Qaïda comme un label.

Tout d'abord, le groupe historique (Ben Laden...) dirige toujours une partie du mouvement et, notamment, le noyeu dur. Ensuite, la menace reste effective, probablement, en priorité contre les intérêts américains, puisque l'Amérique reste la principale cible d'O. Ben Laden. A côté de cela, O. Ben Laden et Al Zaoueri ont laissé l'autogestion se développer au sein des mouvements associés dans tous les pays de la planète : chacun choisi sa cible, son moyen de financement et le moment de la frappe ; d'où une recrudescence des attentats en Indonésie, au Maroc, en Arabie Saoudite, en Tunisie... Ils ont lieu, essentiellement, dans les zones touristiques, car, ainsi, cela frappe plus de monde et provoque une médiatisation de l'acte terroriste ; ce qui est toujours important pour un groupe terroriste qui a besoin d'une "caisse de résonance". Et puis, cette autogestion permet à Al Qaïda de focaliser les services de renseignement, de sécurité et judiciaires, l'opinion publique. sur plusieurs coins de la planète, pendant que des groupes plus aguerris et professionnels préparent, dans l'ombre, un attentat de très grosse envergure.

Quel pourrait-il être ? C'est en cela que la menace prend de nouvelles formes. Cet attentat de très grosse envergure ne sera pas, à priori, nucléaire car Al Qaïda n'a pas les moyens de construire une bombe. Le plan irréaliste de Ben Laden était, après l'Afghanistan, et avec l'appui d'un certain nombre de gens qu'il avait à l'époque dans les milieux pakistanais, de prendre le contrôle politique et militaire du Pakistan. Comme vous le savez, ce pays a la bombe atomique et les missiles pour la transporter. Cette opération secrète s'appelait "Glaive de Dieu". Fort heureusement, il ne s'est rien passé.

Par contre, le terrorisme radiologique, avec l'aide d'une bombe sale est possible. C'est un mélange entre un explosif classique, comme du TNT et des déchets nucléaires. On peut trouver ces derniers dans les hôpitaux très facilement (césium, appareils radiologiques). La bombe tue en explosant, puis continue d'agir après la dissémination des substances radioactives, générant des cancers de la peau, mais surtout, une vaste panique. Le chef militaire d'Al Qaïda, en prison aujourd'hui, a fait de très nombreuses révélations aux Américains dans ce sens. Il existerait une quinzaine de valises radiologiques, mais surtout, Al Qaïda disposerait d'un certain nombre de spécialistes. Les Américains ont calculé que si une bombe de ce type, qui se transporte dans une petite valise de vingt kilos, était déposée, par exemple, à Wall Street, en plein quartier financier, les dégâts s'élèveraient à 50 milliards de dollars. un vrai désastre économique car la bourse s'effondrerait, le quartier serait déserté pendant de nombreuses années, parce que plus personne ne voudrait habiter dans une zone contaminée, etc. Cela créerait, en somme, toute une chaîne de problèmes économiques et financiers. L'objectif d'Al Qaïda est aussi de détruire notre système financier. Les deux tours du World Trade Center qui était représentatif de la bourse et de la finance à New York n'ont pas été visées au hasard.

         La guerre chimique est très avancée également. Plusieurs attentats, y compris en France, ont été déjoués. En décembre 2002, le Juge d'instruction Jean-Louis Bruguière et la Direction Nationale Antiterroriste en France ont démantelé un réseau : "la filière tchétchène". De retour en France après la Tchétchénie, une autre terre de Jihad où ils avaient combattu, les terroristes issus de cette filière ont créé dans la région lyonnaise un véritable laboratoire de fabrication de bombes chimiques. Deux attentats chimiques ont ainsi été évités, grâce à la vigilance du Juge Bruguière et du contre espionnage français, le premier contre l'Ambassade de Russie à Paris et le second probablement dans une station de métro. Des attentats du même type ont également été déjoués en Grande-Bretagne. Dans les camps d'Al Qaïda, il y avait de véritables centres de fabrication de produits chimiques. Des documents ont été trouvés, des expériences faites sur un certain nombre d'animaux, etc.

Il y a également les risques d'attentats biologiques, avec utilisation de botulinium, de poisons comme la ricine qui peut paralyser de manière instantanée, etc. Des terroristes, y compris en France, ont avoué qu'ils avaient suivi des entraînements sur ce genre de poisons, que l'on dépose, par exemple, sur des poignées de portes.

J'ai ici un document saisi par la police britannique, de près de deux cents pages, une véritable encyclopédie du Jihad. Quand les services occidentaux ont analysé en détail ce document, ils ont été stupéfaits, car il ne s'agit pas d'un manuel disponible sur internet, c'est un véritable manuel de guerre : comment tuer en diffusant des poisons comme l'anthrax, comment faire des surveillances et des contre-surveillances, comment résister aux interrogatoires des juges   d'instruction... ? Par exemple, on leur explique : "Si vous êtes arrêté en France, demandez tout de suite à votre avocat de saisir la Cour Européenne des Droits de l'Homme et dites que vous avez été torturé, ce qui vous permettra de gagner énormément de temps. Si vous êtes arrêté en Grande-Bretagne, les lois anglo-saxonnes ne sont pas les mêmes que celle en vigueur dans le reste de l'espace Schengen, etc." Cette véritable encyclopédie du terrorisme aujourd'hui montre à quel niveau de sophistication ces réseaux d'Al Qaïda ou proches d'Al Qaïda sont arrivés. On explique comment coder sur internet un certain nombre de messages, comment faire passer des images subliminales. Il existe aujourd'hui plus de        150 000 sites web intégristes dans le monde. Comment voulez-vous que les services de renseignement aient assez de traducteurs et d'analystes pour arriver en temps réels, car il faut réagir très vite pour éviter un attentat, à comprendre un message qui peut se cacher derrière des centaines de pages défilant tous les jours. Les Américains savent aujourd'hui que s'ils avaient pu analyser les sites internet intégristes avant le 11 septembre, ils auraient, probablement pu déjouer l'attentat. Car, ce dernier a été précédé d'un certain nombre d'échanges sur des sites intégristes proches d'Al Qaïda que personne n'analysait. Il y avait eu un débat sur : "Est-ce que le suicide est permis par le Coran ?" Il a duré pendant deux mois et puis, un mois avant le World Trade Center, la réponse est venue sur un site : "Oui, le suicide est permis par le Coran quand il s'agit vraiment de défendre sa religion et on a le droit de faire des victimes civiles en utilisant le suicide". Ensuite, sur le site, ont défilé des images des tours du World Trade Center, du pont de San Francisco et d'une autre tour située à Chicago. Il y avait, probablement, à l'intérieur de ces messages sur le net, trois équipes, chargées chacune d'une cible. Ils ont choisi le chef militaire d'Al Qaïda pour commencer par le World Trade Center. Les jeunes d'Al Qaïda, contrairement à l'idée reçue, ne sont pas que des désespérés, ce sont aussi des ingénieurs en télécommunication, en électronique, en informatique, des diplômés de grandes écoles de France, de Grande-Bretagne, des aux Etats-Unis. Ils forment cette deuxième et troisième génération d'Al Qaïda qui, après la disparition de Ben Laden prendra le relais et perpétuera le risque terroriste.

A côté de cela, il y a même l'empoisonnement de l'eau et des produits alimentaires qui ont été prévus dans un certain nombre de camps. J'ai fait partie d'une mission du Conseil de sécurité des Nations-Unies, regroupant des experts de l'ONU. Nous avons retrouvé un plan visant à empoisonner la viande et plus précisemment, le cheptel de porc en Europe, car cela est très symptomatique.

En dehors de ces bombes radiologiques, chimiques, biologiques, d'autres formes d'attaques sont possibles, comme le cyber-terrorisme. Un groupe d'Al Qaïda est constitué d'informaticiens de très haut niveau - l'un d'entre eux a récemment été arrêté secrètement aux Etats-Unis - travaillant dans le but d'introduire des virus dans des systèmes pour détourner des avions, etc. C'est le crime parfait terroriste. Il suffit même tout simplement de perturber la navigation aérienne en provoquant des problèmes dans les arrivées et les départs. Le cyber-terrorisme devient aujourd'hui l'une des principales préoccupations des services de renseignement.

Enfin, sur un plan plus simple et plus concret, il y a le transport maritime. Des centaines de millions de containers circulent par an à travers les bateaux de ports en ports. Al Qaïda essaie d'y introduire des matières radioactives, actionnées à distance par des systèmes satellitaires, GPS, pour exploser à l'entrée de certains grands ports. D'où la nécessité croissante de protéger les ports. Al Qaïda dispose, également, d'une vingtaine de navires non identifiés, car achetés avec des pavillons de complaisance et qui circulent sur un certain nombre de mers. Enfin, Al Qaïda a probablement également prévu le détournement de tankers, la paralysant blocage des ports, le détournement de bateaux de tourisme, etc. Si vous détournez un bateau avec, à son bord, 4000 personnes de nationalités différentes en croisière au large des Caraïbes, vous pouvez faire chanter le monde entier. Al Qaïda a des hommes-grenouilles susceptibles de monter et réaliser ces détournements.

 

Sans vouloir paraître trop pessimiste, car comme je vous l'ai dit au début de mon propos, je préfère être en avance d'une guerre plutôt qu'en retard, Je voudrais souligner que mes exemples proviennent de documents trouvés dans des camps en Afghanistan, d'interrogatoires de prisonniers, de sources issues des milieux antiterroristes internationaux, de rapports et études réalisés au Conseil de Sécurité des Nations-Unies et au Conseil de l'Europe ; avant de terminer sur : comment tout cela est-il financé ? Contrairement aux idées reçues, le terrorisme ne se finance pas à coup de millions de dollars transitant par des banques. La mafia blanchit de l'argent sale et le terrorisme salit de l'argent propre, notamment, par des sociétés caritatives. Des quêtes sont faites auprès de braves gens, pour aider, par exemple, les orphelins de Bosnie ou de Palestine. Une partie de cet argent est ensuite détourné, à l'insu même du bon et brave musulman qui croit qu'il donne son obole pour une cause humanitaire.

Et puis, les attentats ne coûtent pas très cher. L'attentat du World Trade Center a coûté exactement, selon les derniers chiffres du FBI, 487 300 dollars. C'est beaucoup et en même temps très peu pour un attentat de cette ampleur avec plus de 3 500 morts, la perturbation d'un système économique, la déstabilisation des compagnies aériennes qui, aujourd'hui, sont en train de mourir suite à ces attentats, l'augmentation des primes d'assurance, la panique généralisée, l'atteinte à l'industrie du tourisme, etc. L'attentat de Madrid a coûté 10 000 dollars, ceux contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie : 33 000 dollars, celui contre le cuirassé américain : 17 000 dollars.

Al Qaïda n'a pas difficulté à récupérer, par différents moyens, des fonds. Les Nations-Unies ont gelé certains comptes bancaires. Pour la seule Arabie Saoudite, cela concerne 5 679 400 dollars, pour la France : 30 198 euros. Cela ne veut pas dire que la France ne soit pas à la pointe de la lutte contre le terrorisme, au contraire, mais tout simplement que les groupes terroristes n'ont pas besoin de mettre dans des comptes en banque des sommes extraordinaires qu'ils feraient ensuite transiter pour essayer de financer leur réseau. Le financement du terrorisme se fait par le marché parallèle. Aujourd'hui, Al Qaïda a récupéré le marché du trafic de diamant en Afrique, une partie du marché de l'or, une partie du marché de la contrefaçon des produits de luxe et même des animaux sauvages. Ils ont collaboré avec certains groupes mafieux qui les ont approchés pour échanger des armes, de la drogue, etc. contre un blanchiment d'argent sale.

 

Cette organisation agit comme un virus mutant qui chaque fois se reconstitue, raison pour laquelle je reste très pessimiste car, malheureusement, la menace n'est pas derrière, mais devant nous.

  

Jacques BAUMEL

 

         Je remercie notre ami pour cette impressionnante présentation de tous les risques et dangers qui nous menacent et, à nouveau, Antoine Sfeir qui doit impérativement nous quitter ; avant de lancer le débat avec la salle.

  

DEBAT

 
Premier intervenant

          Quand vous avez évoqué les dangers liés au transport maritime, pensiez-vous aux points sensibles que sont les détroits ? En particulier, je pense à celui de Malacca, dont la rôle est central dans les économies de la zone Asie Pacifique.

  

Jacques BAUMEL

          Effectivement, Malacca est un peu l'aorte de l'économie mondiale et, par conséquent, un endroit extraordinairement sensible.

  

Roland JACQUARD

          Un rapport confidentiel a été réalisé par l'OCDE, soulignant qu'un attentat à cet endroit aurait pour coût initial pour les exploitants de navires au moins 1,279 millions de dollars, puis 730 millions de dollars annuels par la suite, sans compter la panique généralisée dans le Canal de Suez, sur toute la route suivie par les pétroliers, tankers, etc. Il est évident que cela serait catastrophique. De même, les Américains ont calculé que si un attentat était perpétré contre un port des Etats-Unis, avec une bombe sale transportée dans un container et actionnée à distance, cela coûterait jusqu'à 58 milliards de dollars aux Etats-Unis. raison pour laquelle, aujourd'hui, de nouvelles dispositions sont prises dans les ports pour la surveillance des containers et que des satellites de renseignement contrôlent les mers stratégiques et les détroits, comme celui de Malacca.

  

Second intervenant

         J'ai beaucoup voyagé et toujours été très intéressé par d'autres cultures et notamment par l'Islam pour lequel j'ai une certaine admiration, sans oublier les Algériens, car étant né à Marseille, j'en ai toujours beaucoup fréquenté. Je pense à Abdel Kader qui, lorsqu'il a été envoyé au Moyen-Orient, après 1830, a sauvé des dizaines de milliers de chrétiens. Pourquoi tout cela est-il en train de disparaître pour laisser la place à la haine ? Je ne fais pas partie du mouvement dans lequel on voudrait nous engager du "judéo-christianisme contre l'islamisme" et suis contre le terrorisme. Je me demande pourquoi et comment nous en sommes arrivés là.

  

Roland JACQUARD

          Il me semble qu'Antoine Sfeir a essayé de vous expliquer pourquoi. Sans développer outre mesure car cela serait trop long, je dirais que la politique menée, ces dernières années, au regard du Moyen-Orient a crée des frustrations énormes, notamment chez les jeunes. Un certain nombre de pays, dits "amis", comme l'Arabie Saoudite, les pays du Golfe et le Pakistan, ont laissé se développer en leur sein, à certaines périodes, des madrasas (des écoles de formation islamique) ou le Wahabisme en Arabie Saoudite. Certains ont cru qu'ils allaient servir à l'expansion pacifique de l'Islam. D'autres qui visaient la conquête politique ont échoué (90 % du monde islamique est modéré).

La violence est venue parce qu'aux yeux de certains, il n'y avait plus d'autre moyen. Des erreurs énormes ont été commises, je pense que nous aurions pu empêcher la création d'un Ben Laden ou son action. Il a servi de catalyseur à de nombreux groupes. S'il n'avait pas réussi l'opération du World Trade Center, Al Qaïda n'aurait pas autant d'aura. Aujourd'hui, on aurait un terrorisme périphérique, avec des attentats conventionnels bien moins dangereux. Quand tous ces désespérés, ces candidats au suicide, ont vu que des camps existaient en Afghanistan, que quelqu'un paierait leur famille et leur donnerait un entraînement ; quand ils ont réalisé les conséquences de l'attentat du World Trade Center : pour la première fois, on a réussi à frapper au coeur de l'Amérique, de la principale puissance du monde, du principal ennemi, ils se sont dit : "nous disposons d'une force extraordinaire, il faut ailler encore plus loin et nous irons". Le 11 septembre a servi de catalyseur et permis de recruter plus encore. Chaque attentat, fait par un groupe pro ou proche d'Al Qaïda, a de telles conséquences car nous sommes entrés dans une dynamique de la terreur, due à une mauvaise politique internationale, ayant donné l'impression à un certain nombre de gens dans le monde arabo-islamique qu'ils étaient laissés pour compte. Les kamikazes sont recrutés dans les lieux les plus défavorisés.

Et puis, nous avons aussi, pendant des années, laissé se développer une cinquantaine de camps en Afghanistan (50 à 60 millions de dollars par an, 3000 à 4000 personnes qui allaient et venaient), alors que nous savions très bien qu'ils n'y faisaient pas que du sport, mais étaient en train d'apprendre à manier des explosifs ou la bonne parole.

Pourquoi ? Parce que l'on savait que le régime des talibans était reconnu diplomatiquement par le Pakistan, les Emirats Arabes Unis, l'Arabie Saoudite et l'on pensait que ces pays allaient contrôler le Mollah Omar et Ben Laden. D'ailleurs, les Saoudiens ont mené des tentatives secrètes pour ramener Ben Laden - qu'ils ont déchu de sa nationalité - en exercçant des pressions sur et par sa famille, mais sans succès.

Ensuite, l'ultra-médiatisation d'un personnage de ce genre, l'a rendu super-puissant. La première télévision a fait connaître Al Qaïda et Ben Laden dans le monde, c'est la chaîne américaine NBC. Des journalistes sont allés le voir dans sa grotte et lui, qui connaissait le système américain, a répondu à toutes les questions de NBC car il savait très bien que cela serait diffusé dans le monde entier, y compris à l'intérieur des Etats-Unis. Il s'est servi des médias occidentaux, pour faire sa propagande. Si, aujourd'hui, les chaînes de télévision, comme Al Jazira, décidaient de cesser de montrer des vidéos montrant des otages décapités, il est probable que ces dernières ne circuleraient pas comme moyen de propagande à travers des groupes islamistes et n'entraîneraient pas d'autres prises d'otages.

  

Jacques BAUMEL

          Je voudrais ajouter, qu'à travers l'Histoire, il y a toujours eu un courant musulman islamique qui se soit manifesté contre l'Occident. Aujourd'hui, un certain nombre de dirigeants nous ramènent aux Croisades. Il y a toujours eu un problème éruptif dans cette zone du Moyen-Orient.

C'est un courant qui, malheureusement aujourd'hui, est utilisé dans des conditions plus poussées sur le plan technique et scientifique, parce qu'à la passion des sentiments et des idées, s'ajoute une utilisation des moyens les plus sophistiqués de la stratégie et de la science militaire. La différence, c'est qu'aujourd'hui, un certain nombre de ces islamistes peuvent faire sauter une ville. Il y a cinquante ans ils ne le pouvaient pas, même s'ils avaient l'intention de le faire. Cela est devenue possible avec la participation des meilleurs cerveaux et étudiants formés, aux Etats-Unis et en Europe. A l'origine, certains terroristes qui ont fait sauter les avions étaient des étudiants très brillants d'Hambourg !

  

Michel HABIB DELONCLE

          Si on arrivait à un règlement du conflit israélo-palestinien, selon le plan de Genève ou celui du Prince Abdallah, avec deux Etats coexistants, indépendants et même coopérants, pensez-vous que cela aurait un effet réducteur sur le terrorisme dans la région et que cela pourrait faire décroître la pression ? Autrement dit, quelle est l'importance de la situation en Palestine et de l'oppression ressentie par les Arabes de la Palestine sur ce phénomène ?

Ma deuxième question : compte tenu de la situation que vous avez décrite, voyez-vous une solution à la crise irakienne ?

  

Roland JACQUARD

          En ce qui concerne la première question, il est évident que si demain, par quelque moyen que se soit (diplomatique, conférences...) on arrivait à régler le problème du Moyen-Orient, et notamment les relations entre Israël et les Palestiniens, cela réduirait la frustration. Mais Al Qaïda a déjà anticipé. En effet, l'analyse des cassettes vidéos enregistrées ces derniers mois, mentrent que Ben Laden et les autres essayent de moins en moins de défendre la cause palestinienne. "L'ennemi", c'est les Etats-Unis, l'Arabie Saoudite parce qu'elle abrite des militaires américains sur les lieux saints de l'Islam, etc. Même si ils essaient de récupérer la cause palestinienne avec l'attentat récent qui a eu lieu à la frontière entre l'Egypte et Israël, car ils s'aperçoivent qu'ils ont besoin d'élargir leur champ de propagande, de recruter de nouveaux militants. Cela fait partie de leur stratégie politique. Ainsi, pour répondre précisément à votre question, je pense que si cela diminuerait les frustrations, cela n'empêcherait pas Al Qaïda de trouver d'autres thèmes sur le Jihad, avec, notamment l'Irak.

 

Cela m'amène à votre deuxième question. Un événement important s'est passé il y a deux jours.

En Irak, un homme cristallise autour de lui toutes les fractions sunnites et fondamentalistes dans la résistance contre les Américains, c'est Al Zarkaoui, d'origine jordanienne. Jusqu'à présent, ce dernier voulait jouer l'égal d'O. Ben Laden. Il faisait ses propres religieux et Fatwas. Il a ses propres réseaux clandestins, y compris en Europe. Il est, peut-être même, l'un des inspirateurs de l'attentat de Madrid. Il a ses propres moyens de financement et, aujourd'hui, la prime des Américains sur sa tête est aussi élevée que celle d'O. Ben Laden.

Or, ce dernier qui, jusqu'à présent, agissait en électron libre et se cantonnait à l'Irak, a fait allégeance hier à O. Ben Laden. C'est un événement qui, pour l'opinion publique n'est pas important, mais l'est pour les spécialistes, car cela veut dire que le mouvement violent chez les fondamentaliste tend à s'unifier et qu'ils ont décidé que l'Irak allait devenir la terre principale du Jihad.

Le règlement en Irak va devenir de plus en plus difficile, d'autant qu'un calendrier électoral et démocratique a été mis en place avec des élections en janvier. La conférence en Egypte, à Sharm El Sheikh, fin novembre, va associer toutes les puissances occidentales, plus : la Russie, le Japon, les pays arabes, les pays de la conférence islamique. On voit bien que cette conférence ne pourra réussir que s'il y a un calendrier du départ des troupes étrangères qui se trouvent en Irak aussi. Sinon, la guerre va continuer.

Ce qui va sortir des élections américaines, va rejaillir également sur le futur de l'Irak. Les Américains ont l'impression, sur place, que s'ils arrivent à détruire la résistance dans la zone de Fallūjah, ils à éteindront les 3/4 de la résistance en Irak. Or, il est évident que le Président Bush, à trois semaines des élections, ne veut pas y engager d'opération militaire de trop grande envergure, car on ne connaît pas les conséquences de cette offensive. Il est cependant certain qu'après le 2 novembre, si le Président Bush est élu, je peux vous prédire une offensive américaine de très grosse ampleur contre les bastions qui résistent en Irak, afin de sécuriser le pays avant les élections du mois de janvier. Quelles en seraient les conséquences ? Probablement des actes terroristes importants à l'extérieur de l'Irak, suite à l'exfiltration des combattants et dons une exportation du conflit vers l'extérieur. Si Kerry gagne les élections, il ne pourra pas demander aux troupes américaines de se retirer, car il aurait tout le lobby militaro-industriel contre lui et cela marquerait une défaite de l'Amérique. Il sera également obligé de soutenir une position très dure sur l'Irak. L'avenir reste encore très sombre et incertain en Irak.

  

Jacques BAUMEL

          Il me reste à remercier de votre part à tous et d'une façon très sincère, notre ami Roland Jacquard qui nous a captivé avec son exposé très précis et documenté qui doit nous faire réfléchir sérieusement.