FORUM DU FUTUR


"L'Amérique au lendemain des élections américaines et l'avenir des relations transatlantiques"
Petit-déjeuner débat du 15 novembre 2004 à France-Amériques
animé par :
M. Simon SERFATY, Senior Adviser Program Europe - Center for Strategic and International Studies (CSIS) - Washington

Jacques BAUMEL

          Nous avons pensé qu'il était intéressant d'organiser une réunion - débat sur la politique intérieure américaine au lendemain des élections présidentielles, avec quelques aperçus sur ce que pourraient être - dans la mesure où il est possible de le savoir - la prochaine équipe et les orientations futures. Et ce, notamment sur deux points qui nous intéressent tout particulièrement.

         Le premier, d'une grande actualité, ce sont les relations avec le Moyen-Orient, et notamment dans l'affaire palestino-israélienne, suite au décès de Monsieur Arafat et à la toute dernière déclaration du Président des Etats-Unis.

         Le second qui nous intéresse peut-être encore plus : c'est l'avenir des relations franco-américaines, car nous ne pouvons pas accepter durablement que cette vieille amitié soit, longtemps encore, soumise à quelques humeurs respectives et à des attitudes qui ne coïncident pas avec le véritable intérêt de la communauté atlantique, de la France, de l'Europe et des Etats-Unis.

         Pour aborder ces questions, nous sommes très heureux d'accueillir aujourd'hui Simon Serfaty, l'un des plus brillant intellectuels américains. Il est, comme vous le savez, membre éminent d'un certain nombre d'organismes, au premier rang desquels je citerais le CSIS, une cellule qui n'a pas sa pareille à Paris et dont je voudrais souligner l'influence dans le monde de la presse, universitaire, dans les relations internationales, etc. De passage à Paris, il nous fait l'amitié de venir passer quelques heures avec nous.

  

Simon SERFATY

          Monsieur Baumel, c'est moi qui vous remercie, pour votre générosité dans la présentation que vous avez faite de ma position qui est, hélas, beaucoup plus modeste que vous ne voulez bien l'indiquer et, pour votre invitation. Nombreux sont ceux qui parmi vous sont des amis de longue date et c'est donc un plaisir tout particulier que d'être ici.

 

Nous vivons une période, effectivement, décisive, charnière, non seulement pour ce qui est de l'évolution du rôle des Etats-Unis dans le monde des relations bilatérales et des relations transatlantiques, mais aussi, éventuellement, pour ce qui est de la transformation d'un ordre mondial susceptible de nous conduire tous vers des conditions meilleures ou pires, dans les années à venir. Valéry Giscard d'Estaing, il y a une trentaine d'années, disait : "Le monde ne sait pas où il va et c'est tout aussi bien parce que, au fond, si nous savions, nous nous en inquiéterions davantage".

C'est un moment charnière, qui évoque les années qui ont suivi les élections américaines de novembre 1948. A l'époque, il était également nécessaire de mettre sur pied une stratégie permettant de lier entre elles les nombreuses idées qui avaient été avancées pour la réorganisation, non seulement de l'Europe et des relations entre les Etats-Unis et l'Europe, mais aussi, après deux guerres catastrophiques, la définition d'une entité permettant de gérer les affaires atlantiques et, à travers elles, les affaires internationales. Le choix qui se posait, en novembre 1948, était de définir une approche qui serait, soit nationale, soit occidentale. Une stratégie qui serait américaine, européenne, une stratégie qui combinerait les deux. L'apport des forces et faiblesses américaines, combiné à ce qui restait de celles-ci en Europe. Le choix fut fait à l'époque, non sans mal, parce qu'il y avait eu en Europe, tout comme aux Etats-Unis et notamment du Président Harry Truman, une certaine méfiance. Néanmoins, en l'espace de quelques mois, une stratégie fut mise sur place, qui n'était pas exclusivement américaine, mais combinait des initiatives américaines et des apports européens. En avril 1949, une architecture a été mise sur pied, au sein de laquelle, la Guerre Froide allait être livrée et gagnée.

Je crois que nous sommes dans une situation de ce type. Dans les quelques mois qui viennent, nous aurons besoin de faire des choix, de part et d'autre de l'Atlantique, en fonction des dossiers. Je ne suis pas convaincu que ce dernier sera aussi bon que celui qui fut fait en 1948-1949. "Être ou ne pas être atlantiste" est une question qui se pose des deux côtés de l'Atlantique. Nous évoquerons, peut-être, dans les minutes qui viennent la transformation de "Bush à Bush", vous me parlerez, peut-être, de la transformation éventuelle de Chirac à Chirac. Ce n'est pas une relation à voie unique. Il y a ce que l'Amérique doit faire en fonction de ce qu'elle peut faire, mais il y a aussi ce que l'Europe peut faire en fonction de ce qu'elle doit faire et, d'un côté comme de l'autre, la suite des événements n'est pas du tout établie.

 

Comment aborder cette période ? Comment essayer de lui donner les meilleurs atouts ?

Tout d'abord, je crois qu'il faut se concentrer sur les apparences. Une idée saugrenue à un moment aussi sérieux ? Le fait est que la crise transatlantique de ces trois dernières années est, peut-être, la plus sérieuse que nous ayons rencontrée, depuis le débat que nous avions eu sur le réarmement allemand, en 1950-1954, hormis celle de Suez en 1956. Cette crise transatlantique a été perçue comme étant, à l'excès, un conflit de personnalités ou une crise bilatérale. Hélas, cette crise dépasse la personnalité de notre président ou celle des chefs d'Etat et de gouvernement en Europe et même la seule relation bilatérale entre les Etats-Unis et la France.

Donc, pour se soucier des apparences, il faut ouvrir le jeu, changer de ton et cela doit se faire assez rapidement, en fonction de deux principes qui ouvriraient une voie pour la relance du partenariat. Il faut que les Etats-Unis changent de ton lorsqu'ils s'adressent à l'Europe, qu'ils essaient de traiter avec tous les Etats européens à la fois, comme si, aujourd'hui, l'objectif ultime de la diplomatie américaine était, en fait, de fracturer l'Europe au moment de sa finalité ! Ces trois dernières années, l'administration américaine, à ses niveaux les plus hauts, a été européanophobe comme jamais je ne l'avais connue auparavant. Des tentations et tendances ont encouragé les fissures et compliqué la démarche de la construction européenne. J'aimerais croire que l'administration Bush en prendra conscience et que sur cette base, le Président Bush viendra en Europe sans perdre trop de temps, pour réaffirmer son engagement et son soutien à la construction d'une Europe unie et forte, telle qu'elle commençait à se dessiner, dans le contexte de l'architecture que j'évoquais précédemment, à la fin des années 40 et au début des années 50. Le dilemme, aujourd'hui, reste le même : pour refaire l'Alliance, il faut faire l'Europe et il donc que le Président Bush s'exprime sur cette base et sur un test de son engagement à la reprise du partenariat. Mais en même temps, je crois qu'il faut que les Etats européens aussi se prononcent dans le ton et sur la démarche, dans ce souci de maintenir, avec les Etats-Unis, une intimité qui a été construite durant les cinquante dernières années, non seulement économique mais surtout politique et stratégique. Plus d'Europe ne revient pas à vouloir moins d'Amérique. Il faut renforcer, je crois, un sentiment de "finalité" au niveau euro-atlantique ; essayer de définir les modalités d'une finalité euro-atlantique qui lierait de façon plus intime les Etats-Unis et l'Union européenne, l'Union européenne et l'OTAN.

J'ai proposé, sur cette base, un certain nombre de démarches et j'espère qu'elles seront suivies. La première a été de suggérer que le Président des Etats-Unis vienne, au plus vite, en Europe, ce qu'il semble être sur le point de faire. Et ce, non pas pour visiter les capitales les unes après les autres, mais réunir autour de lui l'ensemble des chefs d'Etats et de gouvernement des Etats membres de l'Union européenne et de l'OTAN (32 en tout) afin de s'adresser à l'Europe, comme à un ensemble avec lequel les Etats-Unis veulent être associés. en cela, je ne fais que reprendre les propositions avancées par le Président Chirac en 1997, lorsqu'il s'était adressé au Congrès des Etats-Unis et avait dit qu'il était nécessaire de rechercher le développement d'une nouvelle charte transatlantique, permettant de renouveler véritablement le dynamisme de cette alliance pour les années à venir.

Il est nécessaire que de ce côté de l'Atlantique, les pays européens s'avancent et indiquent qu'ils souhaitent, aux aussi, le maintien de ce partenariat. En juin 2001, le Président Bush a été invité au dîner d'inauguration de la réunion du Conseil Européen. Il serait positif que cette invitation soit renouvelée pour le dîner d'ouverture de la réunion du Conseil Européen de juin 2005, à Strasbourg. Ceci confirmerait, en toute simplicité, l'existence d'un statut privilégié pour les Etats-Unis en Europe, tout comme celui de l'Europe aux Etats-Unis. Non pas celui d'un Etat membre, mais d'un Etat qui, à une certaine distance, dispose d'une certaine présence au sein de l'Union européenne et inversement. Donc, il faut changer de ton, de part et d'autre. Cette démarche peut se faire assez rapidement, à mes yeux, et serait très utile.

 

Au delà des apparences, il y a, évidemment, des problèmes de substance, que Monsieur Baumel évoquait dans son introduction. Ces derniers sont véritablement accablants. Il est difficile d'être optimiste, vu l'état actuel de la situation, soyons, au moins, d'un pessimisme constructif. Je vais essayer d'identifier trois ou quatre de ces dossiers qui doivent être résolus dans les mois qui viennent, faute de quoi, toute démarche visant à changer de ton et à "ouvrir le jeu" n'aura pas de retombées véritablement tangibles.

 

Tout d'abord, il y a l'Irak, c'est la priorité des priorités, du point de vue de l'administration américaine. Cette dernière ne pourra aller nulle part, tant qu'elle ne sera pas capable de sortir du bourbier irakien et non vietnamien cette fois, ce qui m'aurait pourtant rassuré, car nous savions comment nous en extirper. Il n'était pas nécessaire de rester au Vietnam, le bourbier que nous avions créé était dans notre esprit. Les conséquences de la déroute américaine ont donc été minimes, elles n'ont pas duré. Dans les quelques années qui ont suivi cette défaite terrible des Etats-Unis, l'Alliance a été restaurée, l'Amérique a été, à nouveau, au sommet de sa puissance, face à une Union soviétique en déroute. Tel ne serait pas le cas, si nous en venions, soit à nous enfoncer davantage dans cette guerre en Irak, soit à partir en laissant derrière nous une guerre civile, un pays déchiré, les preuves tangibles d'un échec. Que l'on ait ou non été engagé dans cette guerre et rejoint cette coalition d'Etats, est sans conséquences aujourd'hui comparé aux effets que pourrait avoir un échec en Irak. Il faut donc rechercher une solution. Je crois que G.W. Bush n'avait pas tort lorsqu'il disait, durant la campagne, qu'il n'existait aucune différence entre le plan Kerry et le plan Bush. En tout état de cause, je ne suis pas absolument convaincu qu'il y ait de telles différences aujourd'hui entre le plan Bush, tel que l'on pourrait essayer de le comprendre, et un plan européen.

C'est un chemin, pour l'Irak, qui doit rechercher simultanément, quatre directions : la pacification, la réhabilitation, la reconstruction et la réconciliation. Au fond, c'est la voie que nous avons apprise aux lendemains de la Seconde guerre mondiale, avec l'Allemagne. Ce qui ne veut pas dire que les deux cas soient liés de quelque façon que ce soit. Le processus de pacification, dans les mois qui viennent, est celui qui pourrait permettre tenue d'élections libres et démocratiques, vers la fin janvier 2005, après notamment l'opération de Fallūjah.

Il faut un gouvernement en place qui ait été élu le plus démocratiquement possible et qui puisse se vanter d'une certaine légitimité. A partir de quoi, ce dernier rechercherait alors à être réhabilité à l'échelle nationale aussi bien que mondiale, en fonction d'un processus de reconstruction accéléré, afin que le gouvernement américain et les autres Etats de la coalition puissent engager, en concertation avec lui, une procédure de retrait des forces, vers le milieu de l'année 2006, avant les législatives de novembre. La reconstruction sur pied, alors, peut-être, pourrons-nous envisager une réconciliation des communautés, ce qui nous permettrait de partir, en laissant derrière nous, un pays relativement stable.

Dans cette démarche, les Européens ont un rôle à jouer. C'est une décision qui vous incombera, dans les mois qui viennent. La France aura un rôle important. Il ne s'agit pas d'engager des forces, mais de répondre à certaines sollicitations, émises en mai et relatives à un soutien en vue de la réhabilitation de ce gouvernement et de la reconstruction du pays. A moins qu'il y ait évolution favorable de la conjoncture en Irak, G.W. Bush aura probablement les mains liées pour ce qui est de ces démarches ailleurs.

 

Trois autres dossiers méritent d'être soulignés. L'Afghanistan reste sur l'agenda immédiat. De toute évidence, ce pays n'a pas été stabilisé par la seule élection du 19 octobre dernier. Karzaï était allé à Istanbul, avec des demandes précises lui permettant d'étendre son autorité de Kaboul à l'ensemble du territoire, mais aussi d'approfondir sa légitimité nationale en s'appuyant sur les efforts de reconstruction qui tardent à se préciser. Ces dernières n'ont pas encore été véritablement prises en compte. Quelques troupes ont été envoyées via l'OTAN, mais pour une durée limitée à deux mois. Les efforts doivent se poursuivre. Les Etats européens, et en particulier la France, ont joué un rôle très important depuis la fin de la guerre. L'Afghanistan est, je crois, un test pour l'OTAN, dans la mesure où un échec contribuerait à marginaliser et amoindrir la crédibilité de cette organisation.

 

L'Iran est peut-être, à mes yeux, le problème le plus sérieux de l'année 2005, en dépit des derniers rapports qui se veulent encourageants. J'estime que nous sommes arrivés, avec l'Iran, au point où nous étions, vis à vis de l'Irak, en janvier 2002. L'Iran est une "crise des missiles" au ralenti et à fusées multiples, dans la mesure où, au bout du parcours, se trouve un dénouement jugé inacceptable par l'administration Bush, qui ne changera pas, quelles que soient les personnalités qui la composent. Un Iran nucléaire mènera, inéluctablement, à une action militaire. Le processus évolue plus lentement que les treize jours qui ont caractérisés la crise des missiles à l'automne 1962, mais quelle que soit sa durée, il est en marche et le ciblage a commencé. Si le "centre de gravité" de cette crise n'est pas déclenché aux Etats-Unis, il le sera ailleurs, d'où l'expression à fusées multiples. Dans la mesure où Israël serait, probablement, impliqué dans une affaire de ce type, puisque pour cet Etat, ce dénouement en Iran serait tout autant jugé inacceptable. Or, une action israélienne ne pourrait être prise qu'avec l'accord implicite des Américains... Je n'ai pas besoin de vous dire quelles en seraient les conséquences. Nous sommes nombreux à penser que l'implication des Etats européens dans la gestion de cette crise, est très importante. Par ailleurs, j'aimerais croire que "Bush II" sera beaucoup plus coopérative dans les mois à venir.

 

Enfin, il y a, évidemment, la question israélo-palestinienne et la transformation du Proche-Orient. Je prends le Président Bush au sérieux lorsqu'il dit qu'il espère voir la création d'un Etat palestinien d'ici 2009. Cela consisterait un leg, historique particulièrement tentant. Comme vous le savez, les présidents des Etats-Unis aiment laisser derrière eux des héritages. G.W. Bush n'a pas, à ce jour, véritablement réalisé et défini le sien de façon globalement positive. Il nommera, je crois, un émissaire spécial pour la région, mais attendra probablement que les élections aient eu lieu en territoire palestinien, en supposant qu'elles soient tenues dans les huit semaines à venir. On lui a recommandé de nommer un émissaire avec une certaine visibilité. La première tâche de ce dernier sera de venir en Europe pour s'entretenir avec les Etats européens de ce qu'il convient de faire ; parce que, franchement, le dialogue devrait s'ouvrir, en premier lieu, avec les Etats européens, ce que G.W. Bush n'a pas fait dans les mois antérieurs. Puis, on cherchera à appliquer une recette pour la résolution de ce conflit entre Palestiniens et Israéliens. Peut-être une de celles qui ont été proposées, faute de mieux. Notez mes hésitations, parce qu'il ne faut aucun doute qu'il existe entre G.W. Bush et Ariel Sharon une affinité qui s'est construite dans les ruines du 11 septembre 2001. Sharon a joué son jeu très efficacement avec G.W. Bush. Il a compris ses émotions, ses convictions et sa simplicité - certains disent son simplisme - et sur cette base, il a fait de la "guerre du 11 septembre", sa guerre, afin que G.W. Bush fasse de la guerre de Sharon la sienne également. C'est une manoeuvre que la IVème République avait employée de manière très efficace le 25 juin 1950, au lendemain de l'ouverture de la guerre de Corée, lorsque ses ministres avaient réussi à juxtaposer de façon très habile la guerre en Indochine et celle en Corée. Néanmoins, il y a une véritable prise de conscience, surtout au lendemain de la mort de Yasser Arafat : nous ne pouvons pas laisser ce conflit pourrir davantage. "Arafat ne valait rien, mais rien ne valait Arafat". Je crois que telle sera la découverte de ces dernières semaines, que vous comprenez fort bien en Europe, mais qui l'est bien moins aux Etats-Unis.

Telles sont les quatre crises d'une grande urgence. J'ai parfois l'impression que nous ne partageons pas, de part et d'autre de l'Atlantique, ce sentiment. Or, ce n'est pas pour les années à venir, mais pour les mois à venir qu'il faudra définir si nous décidons d'aborder ces dossiers ensemble, ou si nous continuons de les prendre séparément.

J'ai moi-même des doutes à propos de G. W. Bush. Je crois que je ne me suis jamais exprimé sur ce point et, généralement, j'essaie d'éviter de le faire en France. Mais, il ne fait aucun doute que, même s'il n'y avait pas de différences convaincantes dans l'approche de Kerry sur chacun de ces dossiers, il y aurait eu dans l'attitude et la volonté d'analyser le fond de ces problèmes, une approche différente. G.W. Bush est un homme de convictions, d'émotions et de sentiments. Les complexités ne l'intéressent pas. C'est un homme absolument sans curiosité : il sait ce qu'il sait et ne veut pas en savoir davantage, sauf si ce qu'il venait à apprendre, confirmait ce qu'il savait déjà. Cela rend, évidemment, la gestion de cette énorme complexité des problèmes du moment difficile. Et c'est le président des Etats-Unis que nous allons avoir pour les quatre années à venir. D'ici janvier 2009, nous serons dans la même position qu'en janvier 1953, les changements de présidence et de partis aux Etats-Unis compteront beaucoup moins, parce que nous aurons mis sur pied, d'ici là, une stratégie, soit américaine, soit euro-atlantique. Il faut donc essayer de relancer le partenariat jusqu'à ce que nous soyons convaincus qu'en fait, nous n'avions pas le numéro de téléphone à Washington, pour renverser une formule célèbre.

 

Je continue, personnellement, à faire un pari triple sur l'unité européenne, la solidarité occidentale et la complémentarité des actions entre les Etats-Unis et les Etats européens. Je continue de croire qu'en fonction des changements qui se feront, peut-être, au sein de l'administration et des impératifs créés par les dossiers du moment, il y aura une disponibilité de part et d'autre pour poursuivre ce "brelan d'as" : unité, solidarité, complémentarité. Il me semble bien supérieur à l'alternative faisant intervenir des mots comme "contrepoids", "multipolarité", "objectifs pour demain", sans pertinence convaincante vis à vis des dossiers du moment.

 

Tell est, en quelques mots, ma vision des dossiers influeront sur le type de nos relations à venir et sur quelles bases nous pouvons continuer de renforcer et finaliser ce partenariat qui nous a définis, ces cinquante dernières années, pour le plus grand bénéfice des uns et des autres.

  

Jacques BAUMEL

          Je vous remercie, cher ami, pour cette analyse. Avant d'entamer le débat avec la salle et de donner sa présidence à l'Amiral Bétermier, je voudrais, d'une part remercier nos invités pour leur présence - en particulier Messieurs les ambassadeurs du Japon, de Suisse et de Suède - et, d'autre part notre équipe qui a monté , en quelques jours, ce petit-déjeuner débat : et notamment, bien entendu, notre amie Isabelle Widmann-Subirats, responsable de l'association, Laetitia Meyer qui assure le secrétariat du Forum et Hélène de Rochefort, la Secrétaire Générale.

 

 

DEBAT

  
Amiral Jean BETERMIER

          Je vais profiter de cette délégation pour vous poser la première question. Vous avez évoqué avec beaucoup de finesse et d'analyse, le "caractère des gens en place et le poids des hommes", mais aussi trois crises du Moyen-Orient. Il me semble qu'il en existe une quatrième dont on parle moins, mais qui pourrait avoir des conséquences assez lourdes pour la relation transatlantique : la crise financière susceptible de déboucher, pour l'Europe, sur une crise économique, en raison de ce dollar que les Etats-Unis donnent l'impression de laisser filer, sans tenir compte des préoccupations de leurs alliés. Qu'en pensez-vous ?

  

Simon SERFATY

          Ce n'est, effectivement, pas une préoccupation prioritaire du moment pour cette équipe car, comme je l'ai indiqué, le Président des Etats-Unis est très concentré sur ce combat qu'il livre depuis le 11 septembre 2001 et qu'il estime être existentiel. Il a été très influencé par un livre paru en 2002 et intitulé : Commandement suprême, démontrant que la guerre est trop importante pour être laissée aux Généraux. Ce livre examine les performances des chefs d'Etat et de gouvernement : Abraham Lincoln, Georges Clemenceau, Winston Churchill... qui ont tous mené des guerres existentielles, vis à vis desquelles les coûts et les pertes en vies humaines étaient sans importance. Toute l'équipe du Pentagone l'a lu également. Ainsi, les déficits, les déséquilibres monétaires deviennent relativement secondaires dans la poursuite de ce combat. De toute évidence, il va bien falloir en assumer les conséquences. Par exemple, l'accumulation des réserves internationales par la Chine est impressionnante : à 450 milliards de dollars aujourd'hui et cela s'accroît à un rythme de 100 à 150 milliards. Les performances relatives des pays en Asie semblent indiquer, précisément, la venue plus rapidement qu'on ne l'avait escomptée d'une nouvelle multipolarité, avec un déficit budgétaire américain qui pourrait facilement sauter de 450 à 800 milliards.

De plus, je n'ai, jusqu'à présent, évoqué que des problèmes dont nous sommes conscients. Je n'ai pas parlé de ceux que nous craignions, comme l'acte terroriste ici ou là, Moucharaf éliminé de façon violente, davantage d'anarchie dans une région ou dans une autre. C'est la raison pour laquelle, j'emploie cette analogie avec les années 49-53, parce que nous avons agi en fonction de ce que nous savions à l'époque (pendant la première moitié de 1949), avant de réagir à ce que nous ne savions pas encore : en septembre 1949, la bombe soviétique, en décembre 1949, la révolution chinoise, en juin 1950, la guerre de Corée. Du moins, nous avions déjà une approche, qui avait commencé à se dessiner dès le printemps 1940. C'est la raison pour laquelle j'insiste sur l'urgence des dossiers que j'ai évoqués; afin que nous soyons prêts à réagir face à ce que nous craignons, mais que nous ne savons pas encore comment évoquer.

  

SEM Jacques ANDREANI - Ambassadeur de France

          Je vous remercie, tout d'abord, pour ce très bon exposé, calme, modéré, nuancé et d'une grande finesse.

         Vous avez parlé de l'urgence de trois problèmes, parmi lesquels le conflit Israël - Palestine. Jusqu'à présent, l'administration Bush a tout fait pour nier cette urgence et combattre cette idée que nous avions en Europe, qui était que si les Américains voulaient réussir ce qu'ils entreprenaient dans notre intérêt commun, c'est-à-dire de construire un Moyen-Orient démocratique, de se débarrasser de Saddam Hussein et de lutter contre le terrorisme, cela passait aussi par un engagement des Etats-Unis dans le conflit israélo-arabe. Or, durant les trois dernières années, les Américains ont, systématiquement, pris position contre ce jeu ultime, ce lien que nous établissons. Vous avez mentionné une affinité profonde entre Sharon et Bush. Croyez-vous vraiment que la déclaration positive du Président sur l'idée d'un Etat palestinien avant 2009, suffise à nous rassurer ? Qu'il va y avoir un changement d'orientation ou en tous les cas qu'un changement d'orientation est possible de la part de l'administration Bush II ?

  

Simon SERFATY

          Monsieur l'Ambassadeur, c'est plausible même si je n'irais pas jusqu'à dire probable. Je crois que cette volonté subira deux tests dans les semaines à venir.

         Le premier test est du côté américain. Et, de ce point de vue, je crois qu'il ne doit pas être pris à Washington. Le Président des Etats-Unis a besoin de nommer un émissaire spécial, afin de marquer son intérêt à accélérer son engagement dans ce processus. Je crois qu'il est sous pression. Il est encouragé de toutes parts à le faire, depuis Londres, mais également aux Etats-Unis. Il a besoin de le faire et ce, en partie pour convaincre les Européens que : ce qu'il n'a pas fait en 2001, il le fera enfin en 2005. Je crois qu'il y a une prise de conscience de ce point de vue et la question est de savoir si il nommera un émissaire spécial avant que les Palestiniens, dans les huit semaines à venir, aient défini leur interlocuteur. Je me suis moi-même prononcé dans un mémorandum pour cette administration, évidemment en faveur de la nomination immédiate d'un émissaire valable, crédible et, visible. Je ne veux pas de Condolezza Rice. Elle ne sait pas où se trouve le Proche-Orient (Cela renforcera nos liens d'amitié !).

         Le deuxième point, c'est qu'il faut une disponibilité européenne en Irak - ne le faites pas pour aider Bush ou les Américains - mais en fonction de vos propres intérêts, pour éviter une catastrophe. Je ne peux pas m'exprimer avec davantage de conviction. La gestion de l'après-guerre en Irak a été d'une incompétence vraiment honteuse. Je suis absolument sidéré que personne, dans cette administration, n'ait été renvoyé pour avoir pris toutes les mauvaises décisions qui pouvaient l'être. L'Administration avait besoin de leçons d'histoire et de géographie sur cette région et j'aurais aimé qu'il y ait davantage d'Européens pour en leur donner. Cela n'est pas une réaction défensive vis à vis de ce qui s'est produit après mai 2003. La décision de faire usage de la force est différente. Je crois qu'il faut en faire davantage : le temps d'un temps mort est terminé. Vous avez pris un "temps mort" depuis le mois de mai, dans la mesure où le Président Chirac et le Chancelier allemand Schröder ont reconnu, dans le cadre des sommets qui se sont tenus à l'époque entre mai et juillet, qu'il y avait une évolution de la démarche américaine pour ce qui concerne l'Irak. Je crois qu'un choix a été fait au moment des élections. Kerry aurait demandé exactement la même chose, sinon plus. Ce n'est plus une question de présence militaire. Cette coalition militaire est en train de se rétrécir. Nous en sommes conscients. Il s'agit d'engager d'autres démarches. Je crois que le Président Bush sera d'autant plus capable ou disposé à agir dans le contexte israélo-palestinien si il arrive à se sortir de cet engrenage en Irak rapidement. Donc, pour en revenir à votre question : la plausibilité de cette démarche sera renforcée par une action plus commune relative à l'Irak.

  

SEM Hirochi HIRABAYASHI - Ambassadeur du Japon

          Concernant l'Irak, je voudrais évoquer une action qui se trouve partout dans la substance : l'amitié. Si les Américains sont assez forts, ils sont aussi dans le besoin d'une aide extérieure.

         Ma question concerne ce qui se passera sur le front américano-européen concernant la Chine. L'Europe a prit des mesures plus radicales (embargo...). La question de la Chine et de ses relations avec ses voisins, contribue aussi à irriter les relations entre les Etats-Unis et l'Europe en général, mais surtout avec la France. Qu'en pensez-vous ?

  

Simon SERFATY

          Effectivement, comme vous venez de l'indiquer, Monsieur l'Ambassadeur, c'est "un sujet irritant", le dernier dont nous avions besoin ! Je remarque également qu'il y a des ouvertures en direction de Cuba (notre sujet irritant par excellence). Je vous aurais dit, si vous aviez sollicité mon conseil : pourquoi faire cela en décembre 2004, avant de lever le moratoire ? Attendez quelques mois, un intervalle décent ! Je ne dirais pas en décembre 2005, parce que cela serait contre les Britanniques, mais en mai 2005, parce qu'alors les Luxembourgeois seront à la tête du Conseil européen. Personnellement, j'estime que ce moratoire n'a plus la raison d'être qu'il avait il y a un certain nombre d'années. Sans aucun doute, les Américains font le "forcing" pour essayer de l'éviter, parce qu'il serait perçu comme une autre expression d'une démarche divergente entre des Etats européens et les Etats-Unis. Pour ce qui me concerne, je préfèrerais que l'on évite de type d'irritant, mais je crois que la position française est très fermement définie pour ce qui est de rechercher l'abolition de ce moratoire en décembre. Ceux qui parmi nous veulent protéger le partenariat avec Washington continuerons de dire la même chose. Cela n'est cependant pas véritablement significatif et, bien "qu'irritant" ne devrait pas faire obstacle aux démarches que j'ai indiquées précédemment, à savoir que vous recevrez une visite, à Bruxelles, de M. Bush afin, non pas de vous dire : "Je vous ai compris", mais du moins, de relancer le dialogue.

  

SEM Henri FROMENT-MEURICE - Ambassadeur de France

          Monsieur, vous avez parlé de crises et de tout ce qui pouvait être fait pour essayer de restaurer ce que nous avons connu, il y a plus de cinquante ans, c'est-à-dire un climat de confiance entre les Etats-Unis et les Européens de l'Ouest. Vous avez parlé de l'Irak, de la Palestine, de l'Iran et c'est sur ce pays que je voudrais vous poser des questions, parce qu'effectivement, la situation me semble extraordinairement grave. A cet égard, nous avons une certaine unité européenne, ce qui est exceptionnel en ce moment ! Vous avez, très délicatement évité, dans votre exposé, de distinguer entre les Européens, en fait, tout le monde sait qu'il n'y a toujours pas de "numéro de téléphone", ni d'unité politique européenne. Cependant, sur cette question, il y a une présence européenne réelle avec des négociations en cours entre Européens et Iraniens. De l'autre côté de l'Atlantique, vous avez dit que l'administration Bush avait commencé à "cibler" l'Iran. "Cibler", cela veut dire que l'on peut se préparer à des raids sur des objectifs iraniens susceptibles de contribuer au développement d'un armement nucléaire iranien. Il est évident qu'à partir de ce moment-là, il y aura, si les Iraniens refusent de se plier aux exigences de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique, un moment de vérité entre Européens et Américains. Si les Américains décident d'aller de l'avant et que, malgré tout, les Européens ne suivent pas, que se passera-t-il ? On s'aperçoit qu'il n'y a pas, en vérité, d'organe commun de gestion de crise. Cela pourrait exister cependant, peut-être à l'OTAN ou au Conseil de sécurité. Comment peut-on faire pour, justement, essayer de gérer en commun une affaire comme celle de l'Iran ?

  

Simon SERFATY

          Votre question, Monsieur l'Ambassadeur est très importante. Nous pouvons avoir un dialogue par une série de consultations entre les Etats-Unis et les trois principaux membres de l'Union européenne engagés dans cette démarche en Iran. C'est ce que nous appelions dans le passé le Quad. Le problème, c'est que dans ce dernier, il y a deux Etats : la France et l'Allemagne et puis, il y a la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Or, les rapports entre les Etats-Unis, d'une part, la France et l'Allemagne de l'autre, ne sont pas à leur meilleur niveau.

Il faut donc l'élargir, peut-être à six. Nous ajouterions "en fonction de services rendus", l'Italie et la Pologne. Mais non l'Espagne, car cela apporterait des problèmes supplémentaires. Et nous en avons assez en tout état de cause !

Nous revenons, progressivement, aux idées gaulliennes des années 60 avec ces noyaux durs au sein de l'Alliance, la géométrie variable, etc. On ne peut pas, de toute évidence, évoquer des problèmes à vingt six au sein de l'OTAN ou à vingt cinq au sein de l'Europe. Il faut définir les responsabilités en fonction des capacités à satisfaire ces dernières dans l'action.

J'ai souvent évoqué le besoin de renforcer les mécanismes qui existent entre les Etats-Unis et l'Union européenne pour permettre un dialogue plus actif, qui se poursuivrait avant que les décisions ne soient prises. Cela vaut de part et d'autre. Je crois que ce qui s'est produit en 2002 vis à vis de l'Irak, c'est que - si je peux me permettre - les Européens, très souvent, de façon très générale, ont sous-estimé la détermination du Président des Etats-Unis à régler la question irakienne. Non pas parce qu'il avait des preuves nouvelles vis à vis des capacités de l'Irak, ou même des intentions du gouvernement irakien, mais parce que l'arithmétique des risques avait changé. Un risque tout à fait acceptable le 10 septembre 2001, ne l'était plus le 12. Rien d'autre n'avait changé, sinon la perception. J'estimais, à l'époque, que nous avancions vers cette confrontation. La démarche française qui fut exceptionnellement efficace entre septembre et novembre 2002 a, peut-être, été initiée un peu tardivement. C'est dommage, parce que mi-novembre 2002, lorsque la résolution 1441 fut passée à l'unanimité, avec l'aide active de la diplomatie française, il y avait eu un "pas de deux" entre Dominique de Villepin et Colin Powel, qui avait, en fait, placé la Grande-Bretagne sur la touche et laissait la France dans une position qu'elle n'avait pas eue depuis 1945, celle de l'allié privilégié des Etats-Unis. Puis, il y a eu une série de démarches maladroites entre novembre et janvier, dont les Américains portent une grande partie des responsabilités puisqu'ils ne se sont pas expliqués. Avez-vous vu Colin Powel entre novembre et janvier 2003 ? Comparez cela à la performance de Jim Baker, en décembre 1991, lorsqu'il s'était pratiquement installé en Europe pour expliquer et justifier les positions américaines.

Revenons à la personne du Président. Il a dit publiquement : "J'aime être Président parce que sur cette base, je n'ai pas besoin ni de m'expliquer, ni de me justifier". Il faut le faire ! Ce n'est pas parce que nous avons assisté aux événements du 11 septembre que nous pouvons tous comprendre ce qui s'en suit.

 

Revenons à l'Iran. Je crois qu'effectivement, cette décision est "essentiellement" inscrite dans l'âme de cette administration. On peut faire alors une démonstration sérieuse soulignant que si l'Iran devenait nucléaire, la prolifération pourrait s'étendre très rapidement. Dire : "Oui, mais on a laissé le Pakistan", est un autre débat. Il n'est pas nécessaire de se disputer sur le fait que les conséquences d'une action de ce type seraient extraordinaires. Parce qu'une attaque préemptive sur l'Iran, d'une part serait très étendue dans l'espace (18 ou 20 cibles identifiées au moins) et, d'autre part, parce que l'Iran a des moyens de représailles qui ne permettraient pas à l'assaut de se limiter à cette attaque, y compris l'emploi de forces conventionnelles dans les pays voisins. De plus, évidemment, la détérioration dramatique des marchés énergétiques, le prix du pétrole s'envolerait vers des chiffres infinis.

Il y a également cette démarche consistant à se refuser d'accepter un dénouement du type que j'ai décrit : à savoir un Iran nucléaire. De ce point de vue, l'approche européenne, dans la mesure où elle ne cherche pas seulement à gagner du temps, mais à aboutir à quelque chose de très précis quant aux engagements iraniens, est importante. Personnellement, je conçois cette crise en 2005, comme plus importante que celle d'Irak en 2002.

Je suis tout à fait d'accord avec vous, Monsieur l'Ambassadeur, sur le fait que sur la majorité des questions, en fait, les différences entre Etats européens aujourd'hui, sont moins prononcées que les différences entre les Etats européens et les Etats-Unis.

  

Amiral Jacques LANXADE

          Tout d'abord, je vous remercie pour votre exposé tout à fait passionnant.

         Je voulais faire une remarque sur le Quad élargi. Il serait très clairement perçu, en France, comme une entité organisée contre notre pays. Ainsi, à mes yeux, les chances de le voir aboutir à un rapprochement entre Européens et Américains me paraissent assez limitées.

         Pour ce qui concerne l'Irak, en écartant le passé, il est tout à fait clair que nous avons un très grand intérêt à ce que la situation s'améliore. Je crois que cela ne fait aucun doute. Le problème concerne la méthode. Comment faire ? Comment permettre que la France et l'Allemagne, entrent de nouveau dans la gestion de cette affaire alors que nous divergeons toujours sur les méthodes utilisées ? Je ne crois pas qu'il y ait d'accord du côté du gouvernement français sur la méthode employée à Fallujah par exemple. Autrement dit, le temps va, peut-être, jouer en faveur d'un rapprochement, puisqu'on va attendre les élections en Irak. Au vu d'un échec ou d'un succès américain vis à vis de ces dernières, la situation pourra, peut-être, changer.

         Pour ce qui concerne l'Iran, nous sentons bien que nous nous engageons dans le même type de crise que celle que nous avons connue en Irak sauf que, cette fois-ci, je crois que nous sommes assez d'accord sur les raisons et la nécessité de résoudre le problème iranien. Cependant, nous restons divisés gravement sur la méthode. Et ce, d'abord, à cause de la faisabilité. Il est très "joli" de bombarder les installations nucléaires, cependant, cela peut avoir des conséquences assez catastrophiques, même si nous sommes en mesure de prendre un certain nombre de précautions. Ensuite, comme vous l'avez signalé, que va-t-il se passer après ? Est-ce que les Etats-Unis vont être prêts à évoquer la méthode, comme en 1990 au moment de la guerre du Golfe ? Les Américains vont-ils être prêts à discuter avec les gouvernements européens devant l'échec de l'approche négociée, de la façon de résoudre ce problème ?

 

Simon SERFATY

          Je réalise tout à fait qu'un quad élargi serait perçu comme une sorte de punition. En revanche, un Quad non élargi ne récompenserait pas ceux qui ont bien voulu nous suivre et, de plus, serait difficile à "vendre" à Washington dans la situation actuelle, bien que, au fond, les trois Etats qui comptent au niveau des capacités, soient ceux qui s'y retrouvent déjà.

 

         Sur l'Iran, la volonté de consultation - je ne parle pas du besoin - sera en partie liée à la façon dont l'ouverture est menée dans les mois à venir, non seulement dans la forme, mais aussi dans la substance. Cette dernière serait établie du point de vue européen au travers de l'expérience irakienne et du point de vue américain, d'une priorité plus visible accordée au conflit israélo-palestinien.

Si nous nous retrouvons, dans les huit mois à venir, au même point qu'aujourd'hui, il risquerait fort de ne pas y avoir de consultation mais de contemplation. Par cela, j'entends : les Américains observent ce que les Européens essaient de faire et en tirent des conséquences. Cela indiquerait et impliquerait une désintégration de nos liens et un remaniement littéral des alliances, dans la mesure où le Président s'enfermerait dans une définition de "l'Ordre nouveau", fondée sur des coalitions, plutôt que sur l'Alliance. Cela aurait également des retombées sur la construction européenne, parce que l'administration en viendrait, peut-être, à conclure que son affection pour l'Europe serait telle, qu'il vaudrait mieux en avoir plus d'une. Dans le contexte d'un contexte européen très difficile, car l'agenda pour 2005 est exceptionnellement exigeant, dans des circonstances qui ne répètent pas celles qui ont défini cette construction européenne depuis quarante ans (une croissance économique soutenue, des gouvernements stables et centrés, donc des pressions aux extrémités réduites, une locomotive bilatérale allant de l'avant et un sens de la sécurité renforcé à l'Est et au Sud). Ces conditions ne sont pas tout à fait remplies.

Donc, il y aura consultation, dans la mesure où l'on reprend cette habitude de coopération. cela n'est pas acquis. Je n'essaie pas de vous mais de me convaincre, car je pense que, sans cette coopération, nos capacités respectives à nous engager dans des actions nécessaires seront dramatiquement réduites.

La pire des démarches qui a été faite au niveau intellectuel, a été d'introduire cette notion d'une dichotomie entre la puissance et la faiblesse et plus précisément : la puissance des Etats-Unis et la faiblesse de l'Europe. Il aurait fallu parler de puissances et faiblesses. Si la puissance américaine est, sans aucun doute, prépondérante au niveau militaire, elle n'est pas suffisante à elle seule par manque de moyens aussi bien que de volonté et d'expérience. L'Europe ne peut pas "faire" sans l'Amérique, mais en fin de compte, l'Amérique ne pourra pas "faire" sans les accords européens. C'est comme un mariage après cinquante ans ! Les deux parties ne ressentent plus l'une pour l'autre le même amour, mais elles se ressemblent et ne peuvent concevoir leur vie sans l'autre. Leurs intérêts économiques sont même tellement liés qu'un divorce serait impossible. Bush II parviendra-t-il à revenir sur la bonne voie ? Les Européens surmonteront-ils leurs hésitations et leurs doutes ? C'est la raison pour laquelle je souligne que cette crise n'est pas une crise de personnalités ou bilatérale, bien qu'elle ait été exacerbée par les personnalités et les conflits bilatéraux, mais une crise de structures : une Amérique à la puissance impériale, une Europe dans l'envol, une globalisation (qui signifie l'abolition du temps et de l'espace, l'incapacité de s'en remettre aux autres...) et puis, ce nouveau désordre, difficile à définir : ni guerre, ni terreur, un peu moins que la guerre telle qu'on l'a comprise mais plus que la terreur comme on l'a vécue.

  

SEM François NORDMANN - Ambassadeur de Suisse

          S'agissant des opinions publiques, et dans l'état d'esprit "fertile" de la période que vous utilisez comme référence (1948, 1949), nous apercevons que l'américanophobie et la francophobie se répandent de part et d'autre de l'Atlantique, dans quelle mesure cela constitue-t-il un facteur de rapprochement ou d'éloignement ?

  

Simon SERFATY

          L'Ambassadeur Andréani pourrait parler mieux que moi encore, de ce malaise que les Américains semblent toujours souvent éprouver vis à vis des attitudes et des positions françaises. Cela n'est pas nouveau, mais cela a atteint un point culminant durant ces trois dernières années. Être français aux Etats-Unis n'est pas nécessairement une condamnation à mort, mais plutôt à perpétuité ! Il y a cette gêne, ce "je ne sais quoi" qui défini une certaine attitude vis à vis de l'Europe. La France, meilleur allié des Etats-Unis depuis 1945, a permis à l'Europe de se construire et ce, dans le sens de l'objectif prioritaire défini par l'Amérique après 1945, à savoir : en finir avec le nationalisme européen. La France a fait en Europe ce que les Etats-Unis n'auraient pu faire par eux-mêmes, mais dans le même temps, les Etats-Unis ont fourni à la France ce qu'elle n'aurait pu achever par elle-même, à savoir:  une sécurité sur le continent.

         Les réactions du public américain ont été très influencées par les images du 11 septembre 2001. Je crois que G.W. Bush, en fin de compte, n'a pas gagné les élections par son éloquence, ses propos ou la force de sa campagne. Dans cette course à deux, qui ne s'est précisée qu'en fin de parcours où l'un était deuxième et l'autre avant dernier, Georges Bush a simplement su convaincre qu'il avait restauré le caractère principal de l'histoire américaine, à savoir l'invulnérabilité du territoire américain face à des attaques du type de celle du 11 septembre. En effet, il n'y en a pas eu d'autres, elles ont eu lieu ailleurs. Or, telle a été la façon dont l'histoire a presque toujours traité les Etats-Unis : les guerres se conduisent ailleurs. Ainsi, si cela éclate à Ankara, Istanbul, Casablanca, Madrid, demain en Hollande ou   ailleurs : "C'est la loi de l'histoire. Tant que ce n'est pas chez nous !" Sur cette base, l'opinion publique, lui a pardonné la mauvaise gestion de l'Irak. Le public américain, sur cette base sera tolérant.

  

Amiral Jean-Paul BERGOT - AA IHEDN

          Dans le contexte transatlantique qui nous occupe aujourd'hui, vous avez traité avec beaucoup de "doigté" ce ménage difficile de cinquante années. D'une manière ou d'une autre, le passage du "rideau de fer" vers ce qui pourrait être un "rideau de mer" est un océan d'incompréhensions. Nous avons, je pense, bien compris que l'Irak n'était pas le Vietnam, mais les points chauds immédiats que vous avez cités, en écartant la Chine qui parait un peu plus lointaine, tournent tous, que nous le voulions ou non, autour des réserves d'énergie nécessaires à l'économie mondiale et donc à la stabilité du monde. Il y a un pays dont vous n'avez pas parlé et qui est, quand même, un acteur du 11 septembre, en tous les cas par ses ressortissants, qui nous parait, de plus, extrêmement fragile : l'Arabie Saoudite. Pouvez-vous dire un mot sur l'urgence ou les perspectives, en deuxième rideau, de ce que vous avez évoqué ?

  

Simon SERFATY

          Je crois qu'il y a, en fait, deux pays d'une fragilité exceptionnelle : l'Arabie Saoudite et le Pakistan. Cela fait partie des dossiers que j'ai évoqués implicitement lorsque je disais qu'il y a ce que nous savons et ce que nous craignons. Je n'ai pas véritablement beaucoup d'éléments à ajouter quant à l'approche américaine vis à vis de l'Arabie Saoudite. Comme vous le savez, il existe un mouvement d'opinion aux Etats-Unis. John Kerry avait fait des Saoudiens une cible politique. Rien n'effraierait plus qu'une déstabilisation de l'Arabie saoudite sur la base des prétentions démocratiques. Cela fait partie, je crois, de l'ensemble du contexte Proche-Oriental.

 

Il est plus facile, à bien des égards, de parler du Pakistan parce que, du moins, dans ce cas : "Le Président Moucharaf est 'ciblé' et le problème pourrait précipiter son élimination brutale". Je crois que c'est tout à fait concevable dans les mois ou les années à venir.

 

Cependant, je voudrais répéter combien, à mes yeux, nous devons d'abord nous focaliser sur le court terme. Un économiste britannique John Menard Keynes aimait à dire : "A long terme, nous sommes tous morts". Au contraire, je crois qu'à long terme nous serons tous bien, mais c'est à court terme que nous risquerons de nous trouver dans une situation pénible. Pour moi, le long terme, c'est quatre ans, le moyen terme, c'est environ de 18 mois à 2 ans et le court terme, c'est tout de suite. Il faut passer de l'un à l'autre.

Il y a donc une certaine urgence à nous mettre d'accord, dans la mesure du possible, sur une base solidaire et complémentaire, vis à vis des dossiers qui nous accablent, quelles que soient les responsabilités que nous nous attribuons dans le pourrissement de certains de ces dossiers. Nous sommes solidaires dans l'échec, même si nous ne l'avons pas été dans les initiatives qui auront mené à ces échecs. Les choix, en Europe, devraient se faire en fonction des intérêts européens et des capacités européennes. Il n'est pas suffisant de compter sur une Europe imaginative pour ce qui concerne la multipolarité d'après-demain et la capacité à organiser, éventuellement, un contre poids face aux Etats-Unis. Il faut gagner du temps et pour cela, s'intéresser à ces questions parce qu'autrement, je crois que leurs retombées, irradiant jusqu'à l'Arabie, se feront sentir à moyen terme (2006-2007) ou à long terme (2007-2009).

Nous avons un rendez-vous avec l'Histoire, en mars 2007, pour le cinquantième anniversaire de l'Union européenne, et en avril 2009 pour le soixantième anniversaire du Traité de Washington. Nous organiserons les festivités, en Europe et à Washington, de façon différente en fonction de ce qui se fait et non pas de ce qui se dit, en fonction de l'action et non des théories s'établies dans les deux années à venir. C'est, je crois, une perspective accablante - je le dis en toute franchise - pour une administration américaine qui n'a pas le sens de l'histoire, mais qui, néanmoins, est placée historiquement dans une période où elle doit, elle-même, prendre des décisions comparables à celles qui furent prises dans les années quarante.

  

Jacques BAUMEL

          Où en sont les relations sino-américaines et quel avenir peut-on envisager pour elles ?

  

Simon SERFATY

          La Chine sera, de toute évidence, un participant clé de la multipolarité de demain. Les acteurs majeurs en seront : les Etats-Unis, la Chine, l'Inde, l'Union européenne (en supposant qu'elle continue de se faire) et, éventuellement, la Russie qu'il faut toujours inclure dans un tel contexte. Je ne comprends pas tout à fait pourquoi le Président français aime toujours ajouter le Brésil à cette liste. J'imagine qu'il a ses raisons, mais je préfère m'en tenir à ce monde pentagonal qui fait, sans aucun doute, partie du paysage de demain (2015-2020).

La relation au sein de ce système multipolaire entre les Etats-Unis et la Chine pourrait s'avérer être très difficile.

D'abord, nous avons un sujet d'accrochage avec la Chine : Taiwan, que nous n'avions pas de façon aussi tangible avec l'Union soviétique.

Ensuite, notre relation économique avec la Chine est exceptionnellement déséquilibrée et nous rend un peu les otages d'une certaine bonne volonté chinoise pour les années à venir, alors qu'ils continuent d'accumuler leurs réserves internationales.

Puis, nous avons des intérêts peu compatibles pour ce qui concerne l'accès au Golfe Persique et aux régions productrices d'énergie. La Chine voudra s'y assurer une influence politique qui pourrait ne pas être du goût des Etats-Unis.

Enfin, il y a les démarches, elles-mêmes multipolaires, de la Chine.

 

Dans un tel monde à cinq, quel serait l'axe stabilisateur ? Où pourrions-nous trouver un écho à ce besoin d'équilibre, vis à vis de ces deux méga-Etats : la Chine et l'Inde. Une puissance - même hors pair comme les Etats-Unis - dans un tel monde, ne pourrait pas l'être sans alliés. Elle ne pourrait se retourner, au mieux, que vers l'Europe et vice versa. La gestion de ces puissances montantes n'a jamais été bien établie au cours de l'Histoire, mais c'est en fonction, précisément, de l'apparition d'une certaine multipolarité que peut se faire, au mieux, l'argumentation favorable à une certaine finalité euro-atlantique. L'axe stabilisateur doit relier les Etats-Unis et les Etats européens, parce que nous formons une communauté d'Etats aux intérêts compatibles, aux valeurs qui ne sont pas communes mais convergentes. Cela ne se retrouve pas dans des associations possibles avec les autres puissances montantes du moment.

  

Intervenant

          Vous parlez de cinq pôles, certains géopoliticiens en prévoient un sixième, dont le pays de tête n'est pas encore défini et qui serait le Moyen-Orient.

  

Simon SERFATY

          Dans la mesure où il n'est pas défini précisément, il est difficile de l'évoquer. Je n'imagine pas qu'il puisse y avoir une puissance islamiste, parce que je n'arrive pas à percevoir de cohérence ou d'unité au sein des pays arabes du Proche-Orient ou du Proche-Orient étendu.

L'Iran fait face à certaines limites territoriales. Or, les cinq Etats que j'ai mentionnés ont une chose en commun : l'espace. Je crois que cela constitue une clé des puissances dominantes de demain. Ce sont aussi des Etats avec une certaine cohésion et certaines ambitions. Les seuls Etats qui soient déjà dans cette position sont l'Europe et la Chine. L'Europe n'est pas une puissance mondiale, mais une puissance dans le monde en fonction de ses intérêts, de son influence, de sa projection et de sa réputation. L'Amérique ne le comprend pas. Les Européens, quant à eux, ne comprennent pas toujours qu'ils ne sont pas une puissance mondiale, en fonction de leur manque de capacité militaire. En revanche, la Chine est une puissance mondiale parce qu'elle a ces capacités qu'elle ne cherche pas à employer, mais ce n'est pas encore tout à fait une puissance dans le monde, parce qu'elle n'a pas encore le rayonnement, au delà de sa zone immédiate. Pourquoi, diable, aux Etats-Unis, considérerions-nous la notion de multipolarité comme dangereuse ? Cela m'échappe. Tous comme, pourquoi considérerions-nous la notion de "contrepoids" comme hostile ? L'Europe ne peut pas faire contrepartie aux Etats-Unis sans poids. Sans poids, l'Europe reste à la traîne. Il faut qu'elle en ait. La distinction entre le contrepoids et la contrepartie, c'est la contrefaçon. En restant une Europe incapable, alors nous continuerons à nous plaindre les uns des autres, vous de ce que nous faisons et nous de ce que vous ne faites pas.

  

Jacques BAUMEL

          Cher ami, cette notion vous échappe peut-être parce que vous êtes un "européen américanisé" et que, par conséquent, vous avez naturellement une conception globale des problèmes, ce qui est, peut-être, différent des "Américains américains".

         Je voudrais vraiment, au nom de tous nos amis, vous remercier particulièrement de nous avoir consacré deux heures dans un séjour parisien très court.

         Nous avons été, une fois de plus, passionnés par votre présentation de ces problèmes. Nous continuons à penser que les relations doivent être améliorées entre l'Europe et l'Amérique et plus précisément entre la France et les Etats-Unis. Il faut, par conséquent, surmonter certains conflits ou malentendus.