FORUM DU FUTUR


"L'intelligence économique"

Colloque du mercredi 24 novembre 2004 à l'Assemblée Nationale

animé par :

Introduction : M. Jacques BAUMEL, Président du Forum du Futur

 
Une nouvelle politique publique au service de l'Etat et des entreprises : 

M. Bernard CARAYON, Député, Auteur du rapport au Premier ministre : "Intelligence économique, compétitivité et cohésion sociale"

  

La mise en place de l'intelligence économique en France : 

M. Alain JUILLET, Haut responsable pour l'intelligence économique - Secrétariat Général de la Défense Nationale

  

Le système d'intelligence économique américain, à la lumière de l'élection de M. G.W BUSH : 

M. Philippe CADUC, Président Directeur Général - Agence pour la Diffusion de l'Information Technologique



Jacques BAUMEL

          ... les histoires de scandales ou des candidatures diverses à la Présidence de la République, moyennant quoi on oublie l'essentiel. C'est la raison pour laquelle nous avons choisi ce thème parmi tous les thèmes du Forum du Futur et je pense que ce que vous écouterez est extrêmement important, novateur, nouveau pour beaucoup d'entre vous et cela contribuera à donner à l'esprit public une avancée par rapport à d'autres pays. Nous attendons les orateurs, ils sont là-haut, ils m'ont signalé qu'ils allaient descendre, accordons leur encore dix minutes. Merci beaucoup.

 
         Pour votre information, par delà les exposés que vous allez écouter, nous vous avons donné quelques documents sur les tables. Malheureusement, je ne peux pas vous donner un exemplaire du rapport de M. Carayon, c'est un rapport qui est destiné au Premier Ministre et par conséquent, il est secret. Mais, l'essentiel sera d'abord présenté par M. Carayon et deuxièmement par un certain nombre de documents que vous trouverez et qui vous permettront de mieux comprendre l'importance de l'intelligence économique, l'intelligence étant pris au sens britannique, comme intelligence service, ce n'est pas l'intelligence ordinaire, c'est l'intelligence particulière. Donc, si vous voulez de la documentation supplémentaire, inscrivez-vous à la fin de la réunion dans le mesure du possible, nous pourront donner quelques éléments et, peut-être, quelques exemplaires de ce rapport lorsque le Premier Ministre aura autorisé sa diffusion.

 
         Je dois excuser le Président de la Commission des Affaires économiques de l'Assemblée, qui met à notre disposition, régulièrement, cette belle salle, il ne peut pas parce qu'il accompagne le Président de la République dans son voyage en Libye. Le Président de la Commission des Affaires économiques a été envoyé en mission en Libye à deux reprises différentes et il est normal qu'il soit avec la Président de la République dans ce voyage plein de risque en Libye. Je me permets de vous signaler, pour ceux qui ne l'on pas vu, un article très sympathique du Colonel Kadhafi, dans le Figaro ce matin où sur une page entière, il dénonce la politique française en Afrique, c'est un bon début de conversation diplomatique avec notre cher Président.

 
         Voilà, nos trois amis sont là, donc, nous sommes au complet. Sans plus tarder, nous allons ouvrir cette réunion.

         Je voudrais d'abord, permettez-moi, en vous félicitant d'être venus très nombreux, de remercier les orateurs qui vont nous apprendre beaucoup de choses sur un problème très peu connu des Français et pourtant essentiel pour notre avenir, mais pas seulement pour notre avenir industriel, pour notre avenir en tant que grande puissance.

Alors, nous allons écouter tour à tour mon ami Bernard Carayon, qui est l'auteur de ce fameux rapport au Premier Ministre dont je vous ai parlé et qui a eu le mérite, un des premiers dans la classe politique, d'attirer l'attention sur ce sujet que les Français ne connaissaient pas et qu'aujourd'hui encore ils connaissent très peu. Je remercie Bernard Carayon qui a fait partie des jeunes, d'un groupe parlementaire dont j'ai été membre pendant quelques années.

Je voudrais également remercier particulièrement Alain Juillet qui est un des hommes essentiel comme haut responsable pour l'intelligence économique, il est au Secrétariat Général de la Défense Nationale, il a été nommé par le gouvernement, il est de ceux qui suivent ces dossiers avec une particulière assiduité.

Comme nous voulons faire un vrai colloque sur ce problème, je voudrais également saluer la présence et l'accord de Philippe Caduc qui est Président Directeur Général de l'Agence pour la diffusion de l'information technologique, c'est également un très haut expert français pour ces problèmes.

Et enfin, je voudrais également saluer François Asselineau qui est délégué général de l'intelligence économique pour le Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie et d'ailleurs, dans les documents qui m'ont été adressés, je voudrais saluer l'initiative du Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie qui, bien avant d'autres ministères du gouvernement, a compris l'importance exceptionnelle de l'intelligence économique et a envisagé les mesures concrètes à prendre pour éviter les pillages de nos technologies françaises et, au contraire, aider celles-ci à résister aux technologies étrangères pour être présente dans le monde. C'est un problème qui est essentiel, il nous faut combler un très grand retard pour, à la fois, les problèmes de propriétés industrielles, de protection du secret, d'innovations, de recherches, de communication, de sécurité des systèmes de recherche, toujours, nous sommes au bord des problèmes de sécurité.

Donc, sans plus tarder, puisque nous avons, au menu, quatre très bons orateurs, qui seront suivis par un débat avec la salle, je donne la parole à mon ami Bernard Carayon.

 

 Bernard CARAYON

          Merci d'applaudir Monsieur le Président.

         Merci mon cher Jacques, je suis très heureux et très fier d'être à tes côtés aujourd'hui au Forum du Futur, pour avoir été longtemps à la Fondation du Futur, de l'autre côté, si je puis dire, de l'estrade et je dois dire que je voudrais saluer, devant nos amis, la capacité d'anticipation dont tu as toujours fait preuve, depuis une vingtaine d'années, capacité d'anticipation mais aussi de mutualisation d'expertises publiques et privées qui sont, finalement, des démarches assez rares au Parlement, ou dans la classe politique en générale, pour être souligné et quand je parle d'anticipation et de mutualisation d'expertises publiques et privées, dans le fond, nous sommes un peu au coeur du sujet.

         J'ai un peu honte de m'exprimer devant tant d'autorité sur des sujets qui, dans le fond, vous sont assez connus. Je voudrais, au passage, remercier de leur présence, si tu le permets mon cher Jacques, les nombreux représentants de corps diplomatique présent dans cette salle ce soir, il y a beaucoup d'européens pour l'essentiel, je voudrais simplement leur rappeler, en guise de préambule, le mot du philosophe Ur celle (?) : "Le pire ennemi de l'Europe, c'est la fatigue".

Je crois, qu'en effet, que ce soit en France ou en Europe, nous avons été, sur les thèmes que nous allons évoquer ce soir, fort fatigués. L'intelligence économique a été, longtemps, considérée, tantôt comme une méthode de veille technologique, juridique, commerciale et financière, tantôt comme une méthode d'espionnage. Dans le premier cas, on renvoyait à une méthode, finalement, assez banale d'entreprise qui est de surveiller, d'analyser toutes les formes de concurrence et dans l'autres cas, on rentrait dans des schémas qui apparaissent, en France, peu nobles, à tort, l'espionnage, le renseignement avec ses avatars privés et ses barbouzeries. En réalité, l'intelligence économique et c'est la conclusion à laquelle je suis parvenu à l'issue de mon rapport, de près de 400 auditions, de nombreux voyages en province. Aujourd'hui, après 174 ou 175 conférences, je crois, avec celle de ce soir, l'idée qu'il y a l'examen, surtout des dispositifs étrangers, que c'est une politique publique, ce n'est pas une méthode. En France, on a considéré que c'était un outil, ce n'est pas un outil, c'est une politique publique et qui se définie par son contenu et son champ d'application.

Le contenu, c'est de la sécurité, de la compétitivité, de l'influence et de l'information adaptés au marché stratégique.

Alors, de la sécurité. Oui, quelles sont nos vulnérabilités ? Toute entreprise, tout Etat doit se poser ce type de question. Allant, encore une fois, de problèmes technologiques, juridiques, commerciaux ou financiers. Technologique, cela renvoie tout de suite aux technologies de communication, d'information et de sécurité. Vulnérabilité juridique, ce sont, par exemple, les lacunes du droit français, pas de droit du secret des affaires, à l'instar de ce qui existe aux Etats-Unis. Peu de fonds d'investissement européens, à dimension européenne ou à dimension nationale. Bref, on pourrait dresser, faire la litanie de nos vulnérabilité, l'essentiel est, au moins, d'avoir aujourd'hui engagé, à l'initiative du Président de la République et du Premier Ministre et grâce à Alain Juillet, nommé à la fin du mois de décembre 2003, une véritable politique qui prend compte, qui a une lecture objective de nos vulnérabilités et qui tente d'y apporter un certain nombre de réponses, j'y reviendrai tout à l'heure.

Politique de compétitivité. Comment accompagner nos entreprises dans la conquête des marchés extérieurs ? Dans ce domaine-là, le pire a côtoyé le meilleur en France. Les dispositifs ont été, jusqu'à présent et restent encore éclatés, la mutualisation des expertises publiques et privées restent encore un vain mot, l'identification de nos réseaux d'influence, le suivi de nos ressortissants dans les organisations internationales restent, encore une fois, du bricolage.

Politique d'influence, en particulier auprès des organisations internationales, là où s'élaborent, désormais les règles juridiques et les normes professionnelles. Longtemps, les Etats, vous le savez, ont exercé une sorte de monopôle dans la production de ces normes juridiques et de ces normes professionnelles, ce monopôle a éclaté. Les acteurs, aujourd'hui sont, certes, des acteurs traditionnels comme les Etats auprès des organisations internationales, mais aussi de nouveaux acteurs à l'instar des ONG, des Think tank, des fondations, des associations, des groupes de pression qui disposent, au sein de ces organisations internationales, d'alliés objectifs ou subjectifs.

Enfin, c'est une politique de formation. Qui doit-on former, quand doit-on former, à quelle époque de la vie, formation initiale, formation continue ? Autant de questions qu'il faut se poser, à l'aube, en particulier des efforts qui ont été consentis en France dans ce domaine et des efforts là aussi où le pire côtoie le meilleur. Sur la trentaine d'établissements supérieurs dispensant un enseignement d'intelligence économique, il n'y a guère que 4, 5 ou 6 qui sortent du lot, qui sont de réelle qualité et tous les autres ont vendu depuis une dizaine d'année quelque chose d'assez choucrouteux, c'est-à-dire, la choucroute, on met souvent les restes de la veille, ce n'est pas comme le pot au feu, ce n'est pas forcément meilleur le lendemain que la veille. En France, d'ailleurs, depuis dix ans, on a vendu beaucoup d'intelligence économique, parois assez cher, souvent de très mauvaise qualité, à travers des cabinets de consultants et à travers un langage qui est assez logomachique, emprunté au verbiage anglo-saxon. Bref, l'intelligence économique n'a pas été une véritable discipline universitaire et puis, il faut bien le reconnaître, qu'il n'y a jamais eu, jusqu'à présent, de doctrine de l'Etat. Quant aux entreprises, on ne pouvait pas leur demander d'exprimer une vision d'intérêt général, ce n'est pas "jeter l'eau propre" sur les entreprises que de relever cette chose, les entreprises, de manière tout à fait naturelle, poursuivent des intérêts égoïstes, seul l'Etat est capable de la synthèse et de porter, précisément, une vision d'intérêt général.

 

Alors, je vous disais, tout à l'heure, c'est une politique de sécurité, de compétitivité et d'influence adapté au marché stratégique. est-ce à dire qu'il n'est que certains secteurs industriels ou certaines entreprises qui soient dignes d'une politique publique d'intelligence économique ? Oui ou non ? Les outils d'intelligence économique sont naturellement sur le marché et donc, en tant que tels, à la disposition de toutes les entreprises, celles qui sont stratégiques et celles qui ne le sont pas.

Les entreprises stratégiques, notion qui n'existe pas dans la science économique française et qui n'existait pas dans la doctrine de l'Etat, jusqu'à présent, les entreprises stratégiques sont celles qui conquièrent des marchés sans, je dirais, se soumettre aux critères classiques du prix et de la qualité des produits et des services. C'est un peu une révolution copernicienne pour certains très libéraux qui considèrent que, encore une fois, on conquière les marchés à l'aune de ces seuls critères. C'est une couillonnade, si vous me pardonnez cette vulgarité, quand on considère les marchés de la défense, de l'aéronautique, de la pharmacie, des biotechnologies, de certains pour l'industrie agroalimentaire et, a fortiori, de l'énergie. Pour l'énergie, on fait la guerre, par l'aéronautique, c'est une guerre entre deux entreprises qui empruntent tous les outils du conflit. Dans le domaine des réseaux, et en particulier de l'informatique, d'internet, etc. il a y une véritable hégémonie, un déséquilibre de puissance. Ses marchés stratégiques, dans le fond, sont des marchés qui ne créent pas seulement de la valeur, mais qui créent aussi de la puissance et de l'influence et vous voyez bien qu'en utilisant ces deux mots, j'utilise des mots qui sont politiques et non plus économiques. Politique, oui, parce que, dans le fond, toutes les activités, à mon sens, humaines, sont sous le prisme, d'une manière ou d'une autre de la question politique. Quel est notre destin  collectif ? C'est une question que chacun doit se poser, à moins de rester prisonnier de corvées. Quel doit être le dessein du destin ? Devons-nous considérer que notre continent européen, ou que la France, deviennent des sous produits dans une économie où nous n'aurions plus de leviers ? Ou devons-nous, au contraire considérer que nous devons, comme tout individu, rechercher collectivement notre émancipation, nos émancipations ? Car, dans le fond, le réflexe de l'émancipation, c'est le réflexe naturel et c'est le réflexe humain par excellence, où l'enfant cherche à s'émanciper de l'adulte, l'artiste du maître, et les Nations - ou les groupes de Nations - des tutelles qu'elles jugent insupportables. Il n'y a pas d'exception dans l'histoire du monde, il n'y a pas, non plus, d'exception dans l'histoire des individus. C'est pour cela que cette quête des émancipations doit guider autant d'autre pays que le continent européen et de la même manière que nous devons être guidé par ce principe. Toutes les Nations ou les groupes de Nations recherchent cette émancipation.

Certains pays, et plus particulièrement les Etats-Unis, qui constitue, naturellement, pas un adversaire ou un ennemi, enfin, un adversaire, sans doute, mais pas un ennemi, cherchent en plus la suprématie. Mais, la suprématie, qui est l'expression utilisée sur les sites publics, officiels, de l'exécutif américain, renvoie une conception politique des choses et non pas une conception économique, macroéconomique ou microéconomique. La suprématie, c'est tout à fait autre chose, que la domination sur tel ou tel marché, que la maîtrise de tel ou tel segment de marché, cela n'a rien à voir, la suprématie, c'est autre chose, c'est une notion politique. Or, dans le fond, ce qu a changé depuis une dizaine ou une quinzaine d'années, depuis la chute du Mur de Berlin, que l'on n'a pas suffisamment, d'ailleurs, célébrée, à mon sens. Ce qui a changé, c'est que nous avions, autrefois, selon l'excellente expression de Michel Jaubert, un condominium américano-soviétique, et un condominium qui s'exprimait à travers un équilibre de la terreur et à travers, je dirais, l'outil de défense, l'outil militaire. Aujourd'hui, c'est tout à fait différent, il y a d'un côté l'hyperpuissance, selon l'expression de l'ancien ministre socialiste des Affaires étrangère Monsieur Vedrine, et puis, il y a tous les autres, et l'hyperpuissance qui a vocation à exercer sa suprématie sur des marchés stratégiques mais aussi sur des métiers stratégiques, ce sera, d'ailleurs, le thème d'un colloque que je fais, à mon tour de 17 heures à 19 heures dans l'immeuble Chaban-Delmas et où j'ai convié des représentants de la banque d'affaire, du courtage d'assurances, de l'intelligence économique et de bien d'autres métiers qui permettent, dans le fond, d'accéder au cœur du temple des entreprises. Cœur du temple, c'est-à-dire, aux secrets technologiques, juridiques, commerciaux, humains et financiers des entreprises, ceux qui font l'objet de protection, encore une fois, éparse dans le dispositif français.

Deuxième chose que je voulais vous dire, même si la première vous a paru, peut-être, un peu longue, mais qui n'était pas, en tous les cas, identifiée comme la première, les choses ont bien progressé maintenant depuis un an ou un an et demi. D'abord, encore une fois, l'intelligence économique est reconnue comme telle, comme une politique publique et je suis d'autant plus satisfait que même le MEDEF - dont il y a les représentants, ici, que je salue - se rallie et s'est rallié à l'idée que l'intelligence économique nécessitait un état stratège et le MEDEF réclame même, aujourd'hui, une stratégie commune entre cette organisation patronale et l'Etat. D'au cas discuteront de la légitimité d'une organisation représentative par rapport à d'autres, ce n'est pas le sujet. Mais que même l'organisation patronale en vienne à dire, il faut un Etat stratège, montre combien les esprits ont évolué. Et cela, j'ai pu le constater, je vous l'ai dit, à travers les 170 / 180 conférences que j'ai faites ou qu'Alain Juillet à faites, luis aussi, en province, ou Philippe Caduc. Partout, on a pu saisir combien seul l'Etat, encore une fois avait une capacité de synthèse et ce n'est pas faire dénoncer le neocolbertisme, etc., c'est que dans toutes les Nations occidentales, et même les autres, l'Etat, encore une fois, exerce cette capacité de synthèse. D'ailleurs, le paradoxe, dans le fond, c'est que, nous autres, Français qui sommes si soucieux, démocrates dans la définition des politiques économiques intérieures et aussi libéraux et naïfs dans le regard que nous portons que les relations commerciales internationales, nous sommes tout cela, à la différences des anglo-saxons qui, eux, sont libéraux à l'intérieur et interventionnistes à l'extérieur, c'est cela le paradoxe.

Alors, ce que je réclame, c'est simplement que nous fassions, que nous inspirions des meilleurs modèles, des meilleures pratiques, des meilleurs exemples, et que, dans le fond, à travers la notion d'Europe puissance qui est une conception neopartisane du destin de l'Europe, nous puissions faire progresser l'idée d'une Europe qui soit à la fois source d'équilibre et source de partage. Source d'équilibre face à l'hyper-puissance parce que quand il y a une hyper-puissance, quand il y a une hégémonie, quand il y a les formes de domination ou de suprématie, il y a forcément des désordres, des conflits, des contentieux, le contournement des règles, dans le fond, il faut faire respecter la force du droit contre le droit de la force. Puis, une Europe de partage, c'est-à-dire, une Europe dont les solidarités s'expriment à géométrie variable, selon les affinités et selon les intérêts, pas une Europe idyllique telle que l'ont imaginé certains, une Europe concrète, une Europe pragmatique, une Europe des réalités.

Depuis, alors, le responsable de l'Intelligence économique a été nommé, des expérimentations régionales ont été engagées par le Ministre de l'Intérieur et l'actuel ministre entend les généraliser l'année prochaine, nos postes diplomatiques ont été plus que sensibilisés à cette question, une politique nouvelle en matière de sécurité des réseaux publics d'information a été engagée, un dispositif juridique protégeant le capital des entreprises sensibles un amendement a été voté par le Sénat il y a quelques jours, un fond commun d'enseignement universitaire est en train d'être élaboré par les services d'Alain Juillet, un fond d'investissement devra être créé un jour. Bref, autant de démarches qui montrent combien notre pays a la volonté de rétablir un peu l'équilibre, parce que, dans le fond, c'est ça, il ne s'agit pas, encore une fois, d'être agressifs contre ceux qui nous agresseraient, il s'agit simplement de rétablir l'équilibre, de prôner aussi un peu plus de transparence et de respect des règles dans le commerce international, sans lesquelles, encore une fois, il y aurait des désordres ou il y a des désordres, des contentieux, des blocages et tous les avatars de la guerre économique qui ont été soulignés par un certain nombre de participants ici ou ailleurs.

Voilà, mon cher Jacques ce que je voulais vous dire en guise d'introduction, et je vous laisse, naturellement, tout de suite la parole.

  

Jacques BAUMEL

          Merci beaucoup.

         Nous avons demandé à Bernard Carayon d'introduire le débat pour deux raisons. D'abord parce qu'il est un des plus brillants jeunes députés de l'Assemblée Nationale et j'en sais parfaitement le poids et la valeur pour l'avoir connu dans différentes circonstances. Deuxièmement, parce que, comme il vous l'a dit, il a mené une campagne d'information et de participation, notamment avec le MEDEF, mais avec beaucoup d'autres, pour populariser cette notion encore un peu confuse d'intelligence économique.

         Sans plus tarder, nous n'allons pas ouvrir le débat immédiatement, nous allons entendre un deuxième orateur, et sans plus tarder, je donne la parole à mon voisin.

  

Alain JUILLET

          Merci Monsieur le Président.

         Tout d'abord, je voudrais m'excuser envers vous parce que je serai obligé de partir à 19 heures, malheureusement, il m'est tombé une obligation à 19 h 30 à l'autre bout de Paris et, malheureusement, je suis dans un timing assez serré.

         Donc, je vais essayé, en tous les cas, pour la partie qui me concerne qui que l'on a prévu dans ce débat, de vous parler un peu d'intelligence économique en vous disant ce que l'on est en train de faire.

         D'abord, en précisant, parce que je crois que c'est important, et avant même d'en donner une définition acceptable par tous, que l'intelligence économique, en définitive, pour un Etat comme le nôtre et pour beaucoup d'Etats dans le monde, c'est une volonté d'organiser la concurrence de telle manière que les entreprises se battent à armes égales en France et à l'étranger. Je crois qu'il faut être très clair là-dessus, il ne s'agit pas de créer des distorsions de concurrence, il s'agit de ramener tout le monde sur un champ dans lequel les règles sont les mêmes pour tous, ce qui n'est pas du tout pareil. A partir de là, pour aller un peu plus loin dans la définition de l'intelligence économique, à la française, celle qui a été prônée par Bernard Carayon qui a été développée et, comme il le disait tout à l'heure, qui se constitue peu à peu puisque notre vision de l'intelligence économique est un peu différente de la business intelligence des Anglais ou de la competitive intelligence des Américains, je dirais que c'est une intelligence économique à la française, non pas parce que l'on est prétentieux, mais, comme j'essaierais de vous l'expliquer, parce que culturellement parlant, le modèle américain est inapplicable dans notre pays, et ça, il faut en être clair aussi.

         Donc, quelle est la définition que l'on peut donner de l'intelligence économique ? Il y a beaucoup de définitions, mais la plus simple, c'est de dire que l'intelligence économique, c'est la maîtrise et la protection de l'information stratégique utile aux décideurs, et j'ajouterais pour tous les acteurs économiques, cela concerne aussi bien l'Etat que les entreprises, que les individus. Et quand je parle de maîtrise et de protection de l'information stratégique utile, c'est, vous me permettrez de faire la référence au cycle du renseignement, cela veut dire qu'à partir d'une orientation qui est donnée par le décideur - parce qu'il faut bien savoir où on va les chercher - c'est de disposer de tous les moyens nécessaires par aller chercher les données, les identifier, les extraire, les traduire, les analyser, en faire la synthèse et, à travers des méthodes d'aide à la décision, de proposer des solutions à celui qui va être appelé à décider. Et dans le même temps et sur le même circuit, il s'agit de protéger cette information, ces données qui deviennent information et qui deviennent renseignements utiles, il s'agit de les procéder à chaque étape puisque nous sommes dans un monde où les technologies progressent de plus en plus mais avec les technologies elles-mêmes, les possibilités d'intervenir sur ces technologies pour les récupérer, les détourner, les modifier ou les soustraire au profit d'autres.

         Donc, l'intelligence économique, telle que nous la voyons nous, c'est une politique publique qui concerne l'Etat, qui concerne les entreprises, mais c'est également un système, une méthode, qui va nous permettre d'acquérir les informations que nous avons besoin pour pouvoir prendre de bonnes décisions, mais en même temps aussi, de les protéger pour ne pas être victime des opérations de désinformation de tous genres qui peuvent exister dans le monde où nous vivons.

         Alors, l'intelligence économique, je crois, et je reprendrai ce que vous disait tout à l'heure Bernard Carayon, un peu une autre formule, mais depuis le temps que nous sommes de vieux compères tous les deux, je crois que là-dessus, nous sommes complémentaires, l'intelligence économique, il faut être conscient que c'est l'enfant de la mondialisation d'un côté et de nouvelles technologies de la communication de l'autre côté. Sans mondialisation, il n'y a pas grand intérêt à pratiquer l'intelligence économique puisque l'intelligence doit être le moyen de traiter des milliards de données pour en extraire, comme disait Rabelais, la substantifique moelle. N'oublions pas actuellement que sur le web, vous avez six milliards de données, sur le web visible et invisible, on a, à peu près, six milliards de données disponibles aujourd'hui et cela augmente sans arrêts. N'oublions pas que tous les cent jours, le trafic sur l'internet double dans le monde. N'oublions pas qu'aujourd'hui, il n'y a plus d'ordinateur qui fonctionne en Chine qu'il y en a en France. N'oublions pas qu'à Bangalore en Inde, il y a plus d'informaticiens dans la ville de Bangalore que dans toute la France réunie. Donc, on est dans un monde qui change, un monde qui est même fondamentalement différent de celui du siècle précédent, un monde où nous vivons une révolution, qui est la révolution du marché de l'information, qui est en train de tout bouleverser puisque quelqu'un qui ne connaît rien peut avoir le savoir par un outil informatique. Certes, il restera à acquérir la connaissance, c'est sa partie la plus difficile. Mais, on est donc dans une autre approche et face à cela, il faut, bien entendu, les entreprises n'ont pas la capacité de gérer cela toutes seules, donc il est évident, comme le disait tout à l'heure Bernard Caraillon, que la seule solution qui apparaît dans ce cas-là, et nous ne sommes pas les seuls à le penser en Europe, c'est d'en faire une politique publique, c'est-à-dire, que l'Etat se mobilise, non pas pour tout régenter, certes, nous sommes issus des Jacobins du jacobinisme et colbertisme cela ne veut pas dire pour autant que nous devons tout régenter, par contre, l'Etat doit se mobiliser pour implanter, amener l'Intelligence économique au niveau des entreprises de telle sorte que les entreprises s'approprient la démarche d'intelligence économique, se mettent à l'utiliser elles-mêmes, se mettent à y croire, se mettent à travailler avec les méthodes de l'intelligence économique et à partir du moment où cela marche, alors, l'Etat n'a plus, à ce moment-là, qu'à se replier sur ce qui est son vrai domaine d'activité, son domaine de souveraineté où là, bien entendu, elle doit continuer à gérer ses propres problèmes comme c'est normal.

         Alors, si vous voulez, c'est cela qui me paraissait pour dresser le tableau, un peu en descendant de la politique publique, de voir comment, en définitive, on peut la réaliser. Et je vous disais, tout à l'heure, politique publique : oui, bien entendu, c'est un nécessité et sur une intelligence économique à la française, et bien, c'est parce que, culturellement, nous ne sommes pas des anglo-saxons, nous ne sommes pas des asiatiques, on peut le regretter, mais l'intelligence économique, c'est un métier, c'est un technique, ce sont des concepts, c'est un méthode, c'est une science, peu importe comment vous l'appellerez, mais ce qui est certain, c'est que l'intelligence économique exige de travailler en réseaux, de partager l'information d'une manière à pouvoir anticiper par rapport aux autres. Le secret de l'intelligence économique, c'est de détecter au bout du monde les opportunités, les menaces existantes à travers des signaux faibles que les mauvais spécialistes, d'ailleurs, ne verront pas et une fois que l'on a identifié les signaux faibles, d'y répondre en anticipant la réponse par rapport aux concurrents pour reprendre un avantage concurrentiel que nous avons perdu dans la plupart des compétitions internationales commerciales. C'est ça. Ce facteur d'anticipation qui est indispensable et qui est donné par ces techniques et qui permet de repartir en tête dans la course, et bien, elle s'appuie sur cette notion de partage et sur cette notion de réseau. Or, la France, comme les autres pays judéo-chrétiens, l'Espagne, l'Italie, ont énormément de mal à admettre que l'information n'est pas le pouvoir. Nous sommes dans une zone où détenir l'information, c'est détenir le pouvoir, donc je ne partage pas l'information car je perdrais le pouvoir. Et vous voyez tout de suite le problème culturel que nous avons avec l'intelligence économique, car chez les anglo-saxons ou chez les asiatiques, c'est rigoureusement le contraire. On échange les informations, on travaille en réseau depuis toujours. Donc, eux, l'intelligence économique a été immédiatement applicable, chez nous, il y a un problème culturel et philosophique, un verrou qui va falloir faire sauter et quand on voit les multitudes de conférences - je n'ai pas compté toutes les conférences, comme le disait Bernard tout à l'heure, et les colloques qu'il a pu faire, que j'ai pu faire ou que l'on a pu faire ensemble - mais ce qui est certain c'est qu'un des efforts majeurs que nous avons à développer, c'est de sensibiliser no concitoyens, et les autres d'ailleurs, au fait de cette exigence de partage. Et c'est normal de parler de partage parce que tant que l'on avait que peu d'informations, la détention de l'information donnait réellement le pouvoir, mais à partir du moment où nous sommes dans un monde où il y a une surabondance d'informations, ce n'est pas l'information qui va vous donner le pouvoir, c'est la manière de la traiter. Donc, c'est complètement différent comme approche, mais cela, autant on le voit que c'est compris au niveau des jeunes générations, on le voit dans les écoles quant on commence à parler à des jeunes, autant plus on avance et plus on a du mal parce que l'on n'a pas été formé à cela il faut bien le dire, donc il faut s'y faire.

         Pour parler de la politique que nous sommes en train de mener, donc en France, ce que nous sommes en train de mettre en place et que, très rapidement Bernard vient d'évoquer, dont une bonne partie a été tirée, il faut bien le dire, de son rapport - que je conseille de lire à ceux qui ne l'auraient pas lu - et puisque cela a été, à la demande du Premier ministre, la première synthèse qui a été faite en France de l'Etat dollar en ce qui concernait l'intelligence économique. Grâce à ce rapport on a pu voir où on en était et derrière il y avait 38 propositions dont, on s'est mit d'accord pour reprendre un certain nombre, pas toutes mais un certain nombre, un grand nombre, une majorité même, pour démarrer et essayer donc de débloquer la situation et de faire avancer l'intelligence économique en France. Partant du constat fait par le Premier ministre et confirmé, bien entendu, par l'étude qui avait été faite par Bernard Carayon, à savoir que nous prenions du retard par rapport à beaucoup d'autres gens. Je ne déflorerai pas l'avance prise par l'Amérique depuis la formulation du concept d'intelligence économique par Michael Porter (?) à Harvard en 1986, depuis le basculement du moyen de la CIA en 1992 sous Bob Gates (?) avec Georges Bush père comme patron, depuis 1996 avec la création de l'Advocacy Center (?) par le Président Clinton et l'affirmation qu'il cherchait la suprématie des entreprises américaines et la dernière affirmation de Georges Bush Junior qui a déclaré il y a un mois que son problème à lui maintenant, c'est que se soient les PME américaines qui se mettent à faire la course en tête dans le monde. Ce que je comprends très bien, d'ailleurs. Il est normal que pour un grand pays, on ait la volonté de ses entreprises soient les plus performantes. Qui serait contre ? Et nous, et bien, il faut que l'on trouve notre adaptation. Alors, comment on fait ou comment on a fait jusqu'à maintenant ? Dans un premier temps, on a d'abord essayé de faire une définition consensuelle de cette intelligence économique pour commencer à construire un corps de doctrine, parce qu'il fallait que l'on adapte ces méthodes qui avaient été définies par Porter (?), qui avaient été définies par d'autres d'ailleurs aussi y compris en Europe, en Suède dans les années 90 aussi. Donc, il a fallut que l'on adapte et on l'a fait à travers : premièrement, une définition et je viens de vous la donner, ensuite, à travers la définition de ce que l'on appelle les secteurs stratégiques, c'est-à-dire les secteurs qui sont considérés comme détenant des savoirs faire qu'il convient, soit de protéger, soit d'aider. Et là, je voudrais insister sur le fait qu'il ne s'agit en aucun cas, l'intelligence économique à la Française, ce n'est en aucun cas du protectionnisme déguisé, je dirais même que c'est rigoureusement le contraire et quand je lis, dans certains journaux, justement cette vision protectionniste, je me dis que les gens n'ont rien compris. Parce que, justement, si on veut pouvoir permettre aux entreprises étrangères de venir dans ce pays, si on veut qu'elles investissement dans ce pays pour qu'elles apportent de l'emploi, des moyens financiers et si nous voulons, nous aussi, pouvoir aller dans les autres pays pour investir, pour apporter de l'emploi, pour se développer, il faut que l'on ait des règles du jeu qui soient claires pour tout le monde. Que certains pays soient plus rigoureux que nous, ce n'est pas très agréable, mais c'est comme ça. Maintenant, nous, il faut que l'on sache ce que nous voulons aussi. Or, nous sommes en Europe, il ne faut pas oublier que nous sommes tenus par les lois européennes, l'Europe est la zone du monde la plus libérale - je l'affirme haut et fort - il y a deux mois, à Paris, le patron du National Commercial Council américain disait que l'on était un des deux pays les plus libéraux d'Europe pour les prises de contrôle par les sociétés étrangères, donc, on n'a pas de complexe à avoir, mais par contre, j'ajoute que, peut-être, il faut mettre en place, comme le disait Bernard Carayon tout à l'heure, des règles du jeu qui soient aussi contraignantes pour les uns que pour les autres. Quand je dis cela, c'est, par exemple, que nous devons, dans le cas du contrôle des investissements étrangers, il est normal que, lorsqu'il s'agit de technologies de pointe, on ait notre mot à dire concernant la délocalisation de laboratoires, par exemple. Si j'avais une société en Angleterre, je n'aurais pas le droit de rentrer dans les laboratoires de recherche parce que je suis Français, à partir du moment où le laboratoire de recherche est dans une entreprise stratégique. Chez les Américains, c'est pareil avec la loi Exen Florio (?). Chez nous, on en est loin et ce n'est même pas envisageable de le faire, on n'aurait pas le droit avec Bruxelles donc on ne le fera pas, mais, par contre, on peut quand même mettre un minimum de règles du jeu. Quand, dans l'affaire Saft (?) - d'ailleurs, je constate que les fonds d'investissements, dès qu'on le leur dit, ne posent aucun problème - en début d'année, quand il s'est agit de protéger un morceau de cette société qui vendait des piles, parce que c'étaient des piles qui étaient destinées au domaine militaire, au domaine de défense, et bien, le fond d'investissements a parfaitement compris qu'on lui dise : "cette partie-là, vous n'y touchez pas, elle restera en France, quoi qu'il arrive", parce que ça, on protège, parce que l'on ne va pas laisser partir nos piles sinon on n'a plus de sous-marins nucléaires. Très simple. Quand on dit, pour une société comme Aventis Sanofi, on n'intervient pas, l'Etat n'est pas intervenu pendant toute la partie qui s'est passée entre les Allemands et les Français, mais quand la société suisse Novartis arrive et dit : "Je veux racheter", on lui dit : "Monsieur, première question, tous vos laboratoires de recherche sont aux Etats-Unis, est-ce que vous nous garantissez que tous les nôtres resteront eu  Europe ?" Pas de réponse. "Est-ce que vous nous garantissez que nos laboratoires resteront eu Europe ?" Pas de réponse. Pas de réponse, pas d'affaire. C'est très simple, ce sont les règles du jeu. Bien entendu, il faut les connaître, c'est ce que nous sommes en train de faire aujourd'hui.

         Donc, nous sommes en train de travailler sur l'adaptation pour des lois, pour dans la cadre très strict des lois communautaires, rendre les choses plus claires et c'est ce qui vient de se passer comme c'était mentionné quand il y a eu un vote de loi au Parlement et au Sénat.

         De même, dans le cadre de la sécurité économique active, nous nous devons d'avoir des dispositifs d'identification de nos entreprises, des entreprises qui travaillent dans ce pays, et avoir des dispositifs de veille et d'alerte pour savoir quand est-ce qu'elles ont des problèmes et quels types de problèmes. Il ne s'agit pas d'intervenir à tout bout de champs, ce n'est pas le rôle de l'Etat de se mêler de tout, mais par contre, il s'agit que les entreprises puissent anticiper, puissent comprendre et puissent intervenir, le cas où c'est absolument nécessaire et, là encore, dans des règles du jeu parfaitement définies. Tout cela, c'est du bon sens, c'est de la protection, ce n'est pas, à mon avis d'ailleurs, c'est une politique publique, mais c'est une politique publique, je dirais, que tous les pays du monde pratiquent d'une manière ou d'une autre. Simplement, dans notre pays, nous essayons aujourd'hui de mieux la formaliser, c'est le volet sécurité économique active. J'ajouterai que c'est d'autant plus important que, si vous le permettez, je vous dirais que les entreprises, elles aussi elles changent, vous parlez du nom, mais les entreprises aussi changent, parce qu'aujourd'hui, on n'est plus du tout dans les mêmes situations qu'il y a 20 ou 30 ans. Si je prends les 100 premières grandes puissances financières mondiales, il y a moins de 50 Etats et plus de 50 sociétés, ce qui veux dire qu'il y a des sociétés qui sont plus puissantes que les 3/4 des Etats du monde. Si ces sociétés sont éthiques, pratiquent les règles de bonne pratique, il n'y a aucun problème, mais si elles se mettent à dériver - et on en a connu, souvenez-vous d'Elron par exemple, ou d'autres plus proches que nous d'ailleurs - et bien, si elles se mettent à dériver, que se passe-t-il ? Et bien, ce la peut devenir catastrophique parce que cela crée des distorsions de concurrence avec des conséquences colossales et il faut donc y veiller. Mais il n'y a pas que ces entreprises-là qui sont dangereuses et dont il faut se méfier, dont il faut se protéger et dont l'Etat doit assurer la protection de ses entreprises par rapport à cela, mais il y a un autre type d'entreprises qu'il ne faut pas oublier parce qu'elles sont en train d'arriver très vite et que personne, ou pratiquement, n'en parle, c'est la prise de contrôle d'entreprises importantes par des organisations mafieuses. Tout le monde parle de blanchiment, permettez-moi de sourire, quand j'entends les gens parler de blanchiment de 100 000 dollars ou d'un million de dollars. Si j'emprunte par un fond d'investissement, ou à une banque, dans un paradis exotique, et qu'en employant des moyens illégaux, je fait dégringoler le cours en bourse à travers des analystes financiers ou les agences de notation, ma société, le groupe va perdre des centaines de millions de dollars ou d'euros en quelques jours. Une fois que c'est fait, si je rachète à bas prix avec l'argent que j'ai emprunté, que je fais remonter les cours par les mêmes méthodes et que je revends, j'ai gagné des centaines de millions de dollars, quand ce n'est pas des milliards, je rends l'argent emprunté, tout est blanchi et je viens comme cela de transformer de l'argent de la drogue ou de toute autre organisation mafieuse dans des sommes parfaitement honnêtes, il n'y a pas besoin de clearstream pour faire des opérations tordues, il suffit de connaître un peu le jeu de la finance internationale, et ça, c'est extrêmement dangereux. Parce que si on n'y fait pas attention, si les Etats ne se mobilisent pas pour détecter ce type d'opérations, pour détecter les maillons faibles qui peuvent se prêter à ce genre d'opérations, pour protéger les entreprises, ce n'est pas seulement les entreprises françaises qui seront touchées, ce sont toutes les entreprises honnêtes dans le monde et, heureusement, elles sont encore l'immense majorité, et là aussi, c'est de l'intelligence économique, intelligente et bien appliquée.

         Alors, pour tout cela, il faut maîtriser les outils de l'information stratégique et comme vous le disait tout à l'heure Bernard Carayon, il y a plein de choses qu'il faut faire. Bien sûr, il faut former les gens à l'intelligence économique, cela veut dire qu'il y a des efforts colossaux à faire, parce qu'il n'y a pas seulement dans les universités et dans les grandes écoles, mais il y a aussi à former en formation continue les gens dans les entreprises, avec des systèmes adaptés parce qu'ils n'ont pas autant de temps qu'un étudiant pour apprendre, donc il faut que l'on mette en place des systèmes de formation, c'est en train de se faire peu à peu, mais tout cela, ce sont des plans qui vont se faire sur plusieurs années bien entendu.

         Il faut amener aux PME l'intelligence économique, parce qu'autant les grandes entreprises, celles du cac 40, elles n'ont pas besoin de l'Etat, parce qu'elles savent se débrouiller toutes seules, elles ont les moyens financiers, elles savent recruter, elles ont les moyens d'acheter le matériel, il n'y a aucun problème. Le problème que nous avons en France, ce sont les 2 300 000 PME qui, elles, n'ont pas la capacité d'engager du personnel spécialisé, d'acheter des outils spécialisés, je dirais même de se former de manière complète, donc, pour ces gens-là, il faut que l'on descende sur le terrain et c'est le rôle de l'Etat de descendre sur le terrain et d'apporter à ces entreprises des petits moyens bien ciblés, bien adaptés, utilisables pour qu'ils puissent travailler et s'approprier, eux aussi, le concept d'intelligence économique, c'est là toute la politique d'intelligence territoriale dont parlait Bernard Carayon tout à l'heure et qui est en train d'être mise en place sous la direction du Ministre de l'Intérieur.

         Au autre volet dont nous avons à nous occuper, c'est le problème des outils. Les outils, ce sont tous les logiciels, les matériels qui nous servent, que l'on utilise depuis le départ, depuis le moteur de recherche jusqu'à la phase finale, et là aussi, nous avons un énorme travail à faire en France et en Europe parce qu'on s'aperçoit qu'il y a, certes, beaucoup d'outils sur le marché, mais que peu d'entre eux présentent toutes les garanties souhaitables. Je ne suis pas là en train de dire que nous sommes systématiquement piraté par les une ou par les autres, ce n'est pas cela du tout, encore qu'un acquiert de bonne qualité, c'est à travers des virus, vous infiltrez votre ordinateur, vous cassez le disque dur, vous amenez donc à aller voir une société spécialisée qui va vous retrouver tout ce qu'il y avait sur votre disque dur, puisque maintenant on sait le faire, et le problème c'est que, quand elle fera cela, est-ce qu'on est sûr qu'elle ne va pas garder l'information pour elle aussi, surtout quand on sait que ces sociétés-là sont toutes des sociétés étrangères, de pays qui ne sont pas réputés pour faire de cadeaux dans ce domaine. Donc, alors, je n'accuser personne, au contraire, je dis simplement que nous aussi, il faut que l'on encourage une industrie du logiciel qui nous permette d'avoir, dans certains cas en tous les cas, pour des domaines de souveraineté, une garantie totale et pour les entreprises, qu'elles puissent avoir un choix. Je crois que la position de monopôle dans ces domaines-là comme dans d'autres est excessivement dangereuse, il faut qu'il y ait la pluralité, c'est la meilleures garantie de préservation du secret.

         Un dernier point, je ne vais pas être trop long, c'était d'organiser la profession. L'intelligence économique, c'est le nouvel eldorado dans ce pays. Depuis les efforts de Bernard Carayon et de quelques autres, dont Philippe Caduc - qui est là, cela fait longtemps qu'il est dans le circuit, on va en parler après - lorsqu'on voit la profession, que remarque-t-on ? On remarque que l'intelligence économique est donc quelque chose de nouveau et de plutôt méconnue, il y a plein de gens qui viennent en disant : "Je suis un expert". Je vais être un peu méchant en disant qu'il suffit d'être gendarme ou ancien des forces spéciales ou des services de renseignements, pour s'intituler expert en intelligence économique. Le problème, c'est que ce n'est pas comme cela que ça marche. L'intelligence économique, ce sont de vraies techniques qui s'apprennent, il peu y avoir 200 techniciens qui viennent de l'armée, qui viennent d'autres endroits, mais en réalité, il faut qu'il y ait un minimum de formation. Alors, comment savoir, quand vous êtes une entreprise, que la personne qui vient vous voir est réellement compétente ? Donc, on est en train d'organiser complètement la profession pour essayer de structurer tout cela et faire que, dans le futur, nos entreprises puissent avoir en face d'eux des professionnels qui sont bien identifiés comme étant des professionnels et je crois que cela aussi fera faire un progrès, un bond en avant à l'ensemble.

         Pour terminer, je voudrais vous dire deux choses. La première, c'est que je vous ait beaucoup parlé du rôle de l'Etat, évidemment, puisque c'est notre travail et c'est la mission que l'on m'a confiée comme conséquence du rapport de Bernard Carayon. Mais, l'Etat n'est pas tout, loin de là. Aujourd'hui, nous sommes en train de construire un socle pour l'intelligence économique à travers l'Etat dans le cadre d'une vraie politique publique, mais l'objectif reste de faire s'approprier l'intelligence économique par les entreprises et là, je dois dire que le rapport du MEDEF qui vient de sortir il y a maintenant un mois, me parait un pas en avant considérable parce que, comme cela a été dit d'ailleurs, c'est le pas en avant des entreprises puisque le principal syndicat patronal dit : "Moi aussi, je viens et je vous fait même des propositions pour montrer que cela m'intéresse". Et ça, je crois que c'est l'une des plus belles satisfactions que l'on puisse avoir en moins d'un an, même après deux ans pour Bernard, avoir lancé le concept à travers un rapport, qui a déboucher sur une mission d'intelligence économique, qui a permis de remettre en marche et, vous verrez, en deux à trois ans, on va avoir, au niveau de l'Etat, implanté l'intelligence économique dans ce pays et maintenant, au bout d'un an, au bout de deux ans depuis le rapport, ce sont les entreprises qui commencent à démarrer. Donc, on peut penser que l'intelligence économique en France est en train, véritablement, de prendre sa dimension de politique publique avec la participation de tout le monde.

         J'ai parlé de la France, j'ai parlé de l'Etat, j'ai parlé des entreprises, juste un mot pour conclure, ceci ne veut pas dire, non plus, que nous ne soyons pas européens. Je fais partie de ceux qui sont convaincus que nous serins, dans dix ans, avec une agence européenne de l'intelligence économique, c'est-à-dire avec la même durée de temps qu'il a fallut pour convaincre tous les pays d'Europe qu'il fallait créer une agence de l'armement. Simplement, et comme pour l'armement, il y a des domaines qui sont domaines de souveraineté, ceux-là, on ne les échangera avec personne mais comme les autres pays d'Europe, mais pour le reste, nous sommes déjà en train de construire des passerelles parce que les entreprises multinationales européennes, binationales, trinationales, Thalès (anglo-française), Sanofi Aventis (franco-allemande), EADS (franco-allemande), Airbus (européen), quand ces gens-là vont décrocher des marchés dans le monde, ce n'est quand même pas uniquement aux Français à aller les aider sur le marché mondial pour qu'ils se battent à armes égales au niveau des discussions de contrats, c'est un problème qui devient européen ou qui devient de deux pays, donc qui exige la mobilisation de plusieurs et c'est par ce biais-là que, progressivement, vous verrez, que peu à peu, va s'implanter une intelligence économique européenne et qui marchera très bien tout en gardant, comme pour l'armement, ses domaines de souveraineté dans chacun des pays.

         Voilà ce que je voulais vous dire et je vous remercie de m'avoir écouté.

  

Jacques BAUMEL

          Comme vous l'avez apprécié, certainement, nous sommes extraordinairement intéressés par l'exposé que vient de nous faire Alain Juillet. Il faut que vous sachiez qu'en France, parmi les grands spécialistes de ces problèmes nouveaux, que nous ne connaissons pas suffisamment, il y a, au moins, trois personnes qui sont ici et nous les avons invité pour vous en parler, non pas pour que vous les écoutiez tranquillement avant d'aller dîner, cela ne nous intéresse pas du tout, pour que vous créiez vous-même, dans le pays des éléments d'intelligence, de discussions, de débats qui permettront d'élargir notre cadre, malgré tout relativement modeste du Forum du Futur, c'est la raison pour laquelle, je vous demande instamment si vous souhaitez continuer les travaux, avec nous, du Forum du Futur, de vous faire inscrire et de nous donner votre accord écrit, car nous ne pouvons pas, comme une sorte d'institut privé que nous sommes, envoyer 2 000 invitations pour avoir 300 réponses, c'est un gaspillage d'argent que nous ne pouvons pas continuer, donc ceux qui, vraiment, s'intéressent aux travaux du Forum du Futur, et il y en a quelques uns qui sont programmés pour les prochains mois, doivent confirmer leur présence à nos réunions, c'est une obligation morale, tout à fait normale et je vous demande de le faire car, désormais, nous n'inviterions que ceux qui s'intéressent au Forum du Futur et non pas à toute sorte de gens qui reçoivent des invitations, qui ne répondent jamais et qui, après, se prétendent qui ne pourront pas participer au Forum.

         Voilà, je remercie beaucoup Alain Juillet.

         Après Monsieur Alain Juillet qui nous a passionné, je vais donner la parole à Philippe Caduc, qui est à nos côtés. Lui aussi est un grand expert de ces problèmes, il est Président Directeur Général de l'agence pour la Diffusion de l'Information Technologique, il est un de nos cerveaux français dans ces problèmes et nous sommes heureux de l'avoir, je le remercie également, malgré ses obligations, d'honorer de sa présence cette réunion qui a été établie au plus haut niveau. Alors, je donne la parole à Philippe Caduc.

  

Philippe CADUC

          Merci Monsieur le Président.

         La question qui m'est posée porte sur les Etats-Unis d'Amérique et le point est de savoir si ce pays a des modes d'action qui seraient très différents des nôtres sur les questions d'intelligence économiques.

         Sur ce point, je voudrais simplement vous apporter le témoignage d'un acteur, d'une opérateur de l'intelligence économique qui depuis un peu plus de dix ans, c'est le cas de l'ADIT, intervient à l'international pour le compte d'entreprises françaises, notamment sur les appels d'offres internationaux, rencontrant, percutant des entreprises américaines et je crois qu'on en a tiré une certaine expérience des modes et des façons d'opérer des Etats-Unis et de leurs entreprises sur cette question. Donc, je voudrais vous dire que l'on assiste, depuis quelques années, à un véritable durcissement des règles et même à une forme de radicalisation des modes d'action sur les appels d'offres internationaux, en particulier lorsqu'il s'agit de contrats stratégiques impliquant des entreprises dites de souveraineté. Alors, vous dire aussi que ce durcissement, cette radicalisation est principalement le fait des Etats-Unis d'Amérique qui se sont dotés depuis quatre ans, disons le premier mandat de Georges W. Bush, d'une véritable doctrine de sécurité économique et partant de moyens lourds et intégrer pour d'une part, protéger leurs industries stratégiques, j'y reviendrai, d'autre part, porter le faire sur les marchés mondiaux, se projeter à l'international.

         Alors, cette pression, cette hyper-pression américaine n'est pas tout à fait nouvelle, mais, tout de même, je crois pouvoir vous dire, du point de vue de l'expérience, qu'on assiste tout de même à une sorte de décrochage, rupture dans les mises en oeuvre des politiques de puissance, au profit des Etats-Unis, et qu'il est parfois bien difficile pour une entreprise française, même de très grand niveau, même multinationale, de résister quand elle est en confrontation, en choc frontal avec une entreprise américaine sur un marché dit stratégique. Le risque pour nos entreprises, si on n'y prend pas garde et si on ne met pas vite en oeuvre le programme exposé ci-avant, d'être dans une situation de quasi-chaos technique, tant le système d'intelligence économique américain est devenu global, volontariste et puissant.

         Alors, quelle photographie peut-on donner, quelle description peut-on faire de ce système en 2004 ? Je n'ai pas prétention à épuiser la connaissance et le savoir dans ce domaine, mais je voudrais simplement vous rapporter mon expérience. Je crois qu'il y a d'abord, aujourd'hui, bien vivants, ce que l'on peut appeler les fondamentaux de l'intelligence économique aux Etats-Unis. Parmi ceux-ci, je ne laisserai pas galvauder la création, il y a dix ans exactement, de l'Advocacy Center (?), que l'on appelle plus communément la War Room (?) et qui sur une dizaine de priorités géographique, défini chaque année une dizaine de pays, ce qu'appellent les Etats-Unis, les big emergy market (?) il y en a dix dont la liste est revue chaque année, et bien, coordonne au plus haut niveau de l'Etat fédéral l'ensemble des moyens de renseignement, d'information et d'influence. Alors, la puissance de ce dispositif tient au fait que la War Room (?) intervient très en amont des projets et qu'elle mobilise tout à la fois les services de renseignement, les 19 agences fédérales américaines, l'appareil diplomatique dans son ensemble et qu'elle est coordonnée dans un schéma qui est coordonné par un seul acteur, ce que l'on appelle le Project Manager (?) de la War Room (?), qui a lui seul coordonne tout ce réseau public et qui est en interaction quotidienne avec l'entreprise concernée, avec ses réseaux d'influence. Ce système, je crois, a démontré son efficacité et il est faut de dire, de prétendre qu'il est en voie d'extinction ou que ses ressources s'atténuent chaque année, c'est tout à fait le contraire auquel on assiste en 2004.

         Parmi les fondamentaux, toujours, de l'intelligence économique américaine, l'appareil de renseignement. C'est de très loin, vous le savez, c'est un truisme le plus puissant au monde, c'est aussi le plus impliqué dans les affaires économiques et commerciales. Je rappelle simplement, mais vous le savez probablement, que la Communauté américaine du renseignement est composée de plus 100 000 personnes, hommes et femmes, et qu'il dispose d'un budget annuel de l'ordre de 30 milliards de dollars dont une fraction non négligeable, on va y revenir, est affectée à des objectifs de nature économique ou commerciale. Alors, officiellement, il y a un discours officiel aux Etats-Unis, tout ceci, toutes ces opérations de renseignement sont engagées dans un cadre défensif, préventif dans le champ de la lutte contre la corruption, dans le champ de la lutte contre le terrorisme, dans le champ de la lutte contre les narco-trafics, tout ceci est vrai, pour autant, on peut dire aujourd'hui, à partir des déclarations officielles ou des déclarations voilées, ou même d'opérations qui ont été dévoilées, que les opérations offensives qui visent des entreprises étrangères sont devenues fréquentes pour ne pas dire monnaie courante. Robert Gates (?) qui fut patron de la CIA a déclaré en 1998 devant le Congrès des Etats-Unis que 40 % des orientations de sa centrale de la CIA, approuvées par le Président des Etats-Unis, répondaient à des objectifs de nature économique ou commerciale, 40 %.

         Parmi les fondamentaux, toujours, de ce système d'intelligence économique américain, j'évoquerais la stratégie de plus en plus active des Etats-Unis, en matière de contrôle des réseaux d'information électronique. Même la presse américaine s'en est émue, le Wall Street journal considère, dans une édition récente, qu'Echelon (?) n'est qu'un élément d'un dispositif beaucoup plus large qui permet tout à la fois aux Etats-Unis d'exploiter, avec profit, les données circulant sur les câbles sous-marins intercontinentaux que tout à l'autre bout du spectre, autre exemple, que d'avoir accès au fichiers de réservations des compagnies aériennes. Je souhaiterais mentionner, ici, et rendre hommage à l'extraordinaire industrie américaine de la navigation sur internet. Alain Juillet en a parlé, cette industrie, on le sait, a été, dès les premiers jours, soutenue massivement et presque essentiellement au départ, par la NSA, cela produit, aujourd'hui, une capacité extraordinaire de ce que l'on appelle le data maïning (?), c'est-à-dire de capacité d'exploitation, des flux torrentiels de données issus du web, issus des newsgroup, plus globalement, issus de l'internet. Alors, dans ce domaine, on sait qu'il y a tout juste un an, le Pentagone s'est vu refusée l'octroi par les Congrès des fonds dans la cadre d'un programme qui s'appelait total information awarness (?), voulait dire, en gros, vigilance informatique totale. Ce projet, en gros, visait à regrouper, tout simplement, l'ensemble des bases de données mondiales, y compris nominatives, j'insiste, y compris nominatives, avec pour but affiché d'assurer à l'horizon 2010 aux Etats-Unis un contrôle total des flux d'informations mondiaux. Mais on sait moins que 2004 fut l'année du lancement et du financement d'un autre projet, qui s'appelle le NIMD, pour Novol Intelligence for Massive Data (?) qui vise peu ou prou les mêmes objectifs et qui vise celui-ci à traiter des corpus de données gigantesques créés par les Etats-Unis, depuis septembre 2001, par la NSA, par la NIMA (?), par l'agence d'imagerie satellitaire américaine etc.

         Je voudrais, enfin, évoquer, et j'en aurait fini avec ce que j'appelais les fondamentaux, l'intervention de plus en plus directe de la CIA sur ces questions qui a créé, vous le savez, en 1999, un fond d'investissement spécialement dédié à cela qui s'appelle incutel (?) qui est basé à Palo Alto et qui vise à tisser des relations quotidiennes les plus étroites possibles avec les sociétés de capital risque et les start-up, notamment la Silicon Valley. Là encore, on peut dire que les objectifs d'incutel (?) sont les mêmes, le contrôle de l'internet, comme en témoignent des investissements répétés et massifs dans des dizaines de start-up qui produisent des logiciels de traitement d'analyse de l'information, plus directement même de surveillance du net et des newsgroups, les derniers gros investissements en date concernaient des entreprises comme Arcsite (?) ou Intelisink (?) qui sont des modèles du genre, qui traduisent une capacité qui n'existe pas en Europe de surveillance de l'internet.

 

         Voilà ce que j'appelais les fondamentaux, mais à ces fondamentaux, se sont greffés depuis quelques années, peu d'années, de nouveaux instruments qui viennent, en quelque sorte, surmultiplier les capacités américaines en matière d'intelligence économique. De nouvelles catégories d'acteurs sont, en effet, apparues, qui interviennent aujourd'hui comme des forces d'appuis à la pénétration commerciales des entreprises américaines. Je vais mentionner ici deux catégories d'acteurs, les ONG et les fondations d'une part, les fonds d'investissement de l'autre et je voudrais vous dire un mot à chaque fois de ces acteurs-là.

         On recense aujourd'hui, s'agissant des ONG, de l'ordre de 24 000 ONG dans le monde dont 1/3, il y a des études sérieuses qui ont été produites sur ce sujet, notamment par le cabinet Anté (?), 1/3, soit 8 000 organisations environ, interviennent dans le champ de l'économie, dans un triangle qui va de l'entreprise, aux médias et à la société civile. Et bien, les modes d'actions, les modes opératoires de ces ONG se sont largement sophistiqués ces dernières années. On connaissait les modes classiques, l'appel au boycott, l'action sur les médias, il y en a de plus moderne, comme la pression sur les actionnaires par une présence croissante dans les Assemblées générales des entreprises, il y en a même de très sophistiqués qui consistent, par exemple, à faire pression sur les organismes d'assurance crédit, comme la Coface en France, pour fragiliser les montages financiers d'une entreprise exportatrice. Dans certains domaines de l'économie, comme l'énergie, c'est le cas, particulièrement du pétrole et du nucléaire, comme l'agroalimentaire, comme la santé, ces ONG qui sont, c'est un fait, à 80 % financées par des agences ou par des fondations américaines et derrière les fondations, aux Etats-Unis, il y a évidemment les entreprises américaines, et bine ces ONG interviennent aujourd'hui comme de véritables prescripteurs de droit. Elles fabriquent ce que les Américains appellent de la soft law, du droit mou mais du droit quand même, puisque l'essentiel de ces normes finissent par s'imposer et être transposé dans les droits nationaux. Alors, à cet égard, je voudrais simplement mentionner le cas, même si aujourd'hui tout le monde le connaît - en tous les cas ici - de transparency international (?), mais je ne m'en lasse pas, une ONG qui a été créée il y a 10 ans tout juste, en 1994, qui a joué un rôle absolument central dans la préparation et l'adoption de la Convention dite OCDE, on ne va pas encore citer cette convention mais Dieu sait si elle est au cœur du processus d'intelligence économique qui, en gros, vient frapper pénalement la corruption d'agents publics dans les transaction commerciales internationales, et bien, cette ONG a joué un rôle absolument essentiel de catalyseur, d'aiguillon, dans l'adoption de cette convention et exerce aujourd'hui une forme de magistère moral sur les questions d'éthiques dans le droit des affaires et dans les affaires internationales. Plus étonnant encore, une ONG plus récente, qui a trois ans, en 2001, fut créée l'organisation Trace, trace en Français, qui a été créée par les dirigeants d'une entreprise américaine d'armement, Northorn Groupman, et qui, avec des dotations financières importantes, et non sans un certain succès cherche à s'imposer comme le label mondial de référencement et d'agrément des intermédiaires du commerce international, c'est assez sophistiqué, c'est assez malin, c'est absolument légal, mais le fait est, je crois pouvoir vous dire que dans ces deux ou trois dernières années, il n'est pas une grande entreprise française qui ne fut approchée par Trace et toutes se sont posées la question, les plus réactive ont écarté le dossier plus vite que les autres, d'entrer dans le jeu et dans le système de Trace, et je puis vous dire qu'aujourd'hui, il compte parmi leurs clients, les plus grandes multinationales dont certaines françaises.

         Dans les nouveaux acteurs, je vous parlais tout à l'heure, également, pour finir, des fonds d'investissements, cela sera le dernier élément de ce que l'on pourrait appeler une flotte de combat de l'intelligence économique américaine qui interviennent, je le disais, comme un instrument clé, à la fois d'influence et d'appui technique, tactique à la pénétration commerciale. De très grand fonds se sont créés, on a beaucoup parlé de Carline (?) il en est d'autres comme Black Stone qui, grosso modo dispose des mêmes actifs financiers de l'ordre de 20 milliards de dollars et qui, lors des procédures d'appels d'offres internationaux, interviennent sans lien direct, et c'est là tout le génie de ce système avec l'entreprise américaine en compétition et viennent, au moment de l'appel d'offre créer un environnement financier favorable en investissant dans le champ de l'acheteur, au plus près de lui, en prenant des participations financières intelligentes dans le pays visé par l'export ou par l'appel d'offre, visant ainsi à l'inciter à un choix en faveur des entreprises américaines. Ce système, là encore je le répète, est tout à fait légal, il est d'une intelligence absolue, il correspond tout à fait à ce que décrivait tout à l'heure Alain Juillet, une nouvelle technologie d'information et mondialisation, mais il est un élément important de la performance du système américain d'intelligence économique.

         Voilà, j'ai été un petit peu long et je m'en excuse et je vous remercie.

  

Jacques BAUMEL

          En votre nom, je remercie Philippe Caduc, pour l'excellence de son exposé. Comment, en si peu de temps, a-t-on pu et a-t-il pu accumuler un certain nombre d'informations et de renseignements qui sont de la plus haute importance dans le débat ?

         Je dois excuser, maintenant, Monsieur Asselineau qui est Délégué Général de l'Intelligence économique au Ministère des Finances et de l'Industrie et qui vient de me téléphoner parce qu'il a été convoqué à l'instant par Monsieur Sarkozy, qui est son Ministre, et qui, par conséquent, ne peut pas venir. Encore une initiative de Monsieur Nicolas Sarkozy.

         Bien, je tiens à vous dire que le drapeau qui est au dessus de nous n'est pas du tout celui du Forum du Futur, c'est un drapeau d'un pays qui a été à l'ordre du jour d'une réunion précédente parce que nous sommes dans des salles de réunion qui fonctionnent du matin au soir à l'Assemblée, il y a une vie très intense et avant nous, il y avait une réunion sur un grand pays non européen et je pense que c'est à la suite de cette réunion que l'on a maintenu ce drapeau.

         Voilà, je vais maintenant ouvrir le débat, je demande que l'on pose des questions très précises sans faire d'exposé et je demande dès maintenant ceux qui désirent poser des questions de bien vouloir se manifester en levant le bras.

         Alors, je crois qu'il y a déjà quelqu'un qui s'est présenté, c'est notre ami, est-ce que vous avez une question à nous poser ?

  

DEBAT

 
Michel DRANCOURT - Economiste

          L'abondance de la matière et la brutalité avec laquelle vous nous l'avez livrée me porte à penser que tout est foutu. J'aimerais que Monsieur Carayon, par exemple, ou que Monsieur Caduc, par exemple, puisque notre autre orateur est parti, nous donnent des exemples de réussites françaises dans l'utilisation d'intelligence économique.

  

Jacques BAUMEL

          Ben, d'abord, la DGSS.

  

Bernard CARAYON

          Des exemples de réussites, c'est-à-dire ?

  

Jacques BAUMEL

          Des réussites économiques ou politiques ?

  

Michel DRANCOURT - Economiste

          En Général, parce que, si vous voulez, l'une des façons de promouvoir l'intelligence économique, ce n'est pas seulement de dire qu'il faut le faire à la française et que les Américains sont très dangereux, ce qui, par ailleurs, est assez vrai, mais de montrer que certain ici ont aussi réussi à maîtriser les éléments nécessaires à une telle politique.

  

Bernard CARAYON

          Quand il y a des succès dans ce domaine-là, on n'en par le pas.

  

Jacques BAUMEL

          C'est comme dans les services secrets.

  

Bernard CARAYON

          Oui, c'est comme pour les questions de renseignement ....

  

Michel DRANCOURT - Economiste

          Nous parlons des entreprises, on ne parle pas des succès, donc ...

  

Bernard CARAYON

          ... On ne parle que des dégâts.

         Qu'est-ce que je pourrais vous dire qui ne soit pas interdit (rires) ? Philippe ? (rires).

  

Philippe CADUC

 J'ai beaucoup de mal à vous répondre, mais c'est une très bonne question, elle est très respectable. Vous dire simplement, vous le savez, que toutes les grandes entreprises françaises se sont, aujourd'hui, dotées de systèmes d'intelligence économique, c'est même bien au delà du CAC 40 qu'il faut regarder pour comprendre cela, il y a des organisations, il y a des budgets qui ont été mis en place, parfois importants.

Il y a plusieurs catégories d'entreprises. Il y a celles qui ont grands rendez-vous à l'international, plusieurs fois par an et puis, il y a celles qui écoulent au quotidiens des produits manufacturés qui sont des voitures, des pneumatiques, des yaourts, etc. Pour celles-ci, j'en parlerais moins, en tous les cas, la réussite est plus difficile à évaluer. Pour les autres, il y a vraiment ce que l'on appelle, quand Alstom joue une centrale nucléaire quelque part dans le monde, quand Dassault joue un avion de combat, quand Airbus joue de l'aviation civile, il y a des moments absolument clé en Turquie, en Inde, en Corée, aux Etats-Unis, etc où on est face à ses principaux concurrents et, généralement, en tous les cas Bernard le rappelait tout à l'heure, c'est une ou deux entreprises dont il s'agit, pour Areva, c'est deux trois entreprises, pour Airbus, c'en est une, pour Dassault, c'en est deux ou trois, etc.

Donc, il faut bien voir qu'il y a des jeux qui s'ouvrent, dix-huit mois, peut-être avant le lancement de l'appel qui sont des jeux, ce sont les phases que l'on peut qualifier de très chaudes du commerce international où là, s'affrontent à la fois les réseaux d'influences, de lobbing de l'entreprise qui mesurent les capacités de l'autre, qui se reniflent pendant quelques mois, qui choisi des intermédiaires, des agents qui vont porter une partie de sa proposition vers le pays acheteur. Alors là, c'est un moment absolument clé, un bon agent ou un mauvais agent, cela fait la différence. Donc, vous comprenez bien que c'est une question essentielle de sécurité économique dans le choix des agents, il faut être précis, il faut prendre le meilleur, celui qui a les meilleures ouvertures, il faut être sûr du passé de celui-ci, il faut être sûr qu'il ne va pas vous poser une problème de type OC2 (?), comme je l'évoquais tout à l'heure, qu'il n'a jamais corrompu, qu'il a des attitudes éthiques, qu'il offrira des prestations qui seront exactement la contrepartie du paiement que l'on offrira et des commissions qu'on lui versera, là c'est un jeu très compliqué que les entreprises françaises ont appris en trois ou quatre ans. Honnêtement, avant, cela se passait autrement, mais maintenant, c'est très compliqué, c'es très transparent et à ce moment-là, je puis vous dire que se joue une grande partie du succès de l'appel d'offre. Et là, si on ne parle pas d'intelligence économique, je ne sais pas de quoi on parle, là, il faut comprendre exactement comment est gréée l'entreprise concurrente, qui sont les agents utilisés, quels sont les circuits de décisions qu'elle va emprunter, quels sont les hommes clés qui vont faire la décision ? Il y a toute une cartographie, un powermap, si le parlais en français bizarre que dressent aujourd'hui toutes les grandes entreprises dans ces moments-là et des grandes compétitions comme cela, je dirais qu'il y en a , si on fait la somme des grandes entreprises stratégiques françaises, il y en a 150 à 200 par an. Et je puis vous dire que sur tous ces coups-là, ce sont les vraies opérations de nature d'intelligence économique qui sont conduites.

Ensuite, il y a la décision finale, il faut faire une offre technique et financière au plus près, certes du désir de l'acheteur et pas trop éloigné à moins de 3 ou 4 % de celle des concurrents, donc vous imaginez bien que là aussi il faut faire un peu d'intelligence économique pour ne pas être dans une différence de plus de 3 à 5 % de l'offre financière du concurrent et puis après, il faut ne pas s'être trompé, encore une fois, quant au circuit de décision et d'influence que l'on va mettre en œuvre pour convaincre l'acheteur. Tout cela, c'est l'intelligence économique et je puis vous dire que, vraiment, quand on lit dans la presse économique que l'on a remporté tel grand contrat à l'étranger, de génie civil d'aéronautique ou d'ailleurs, je puis vous dire qu'il s'est passé avant, ce n'est pas l'ADIT qui traite tous ces sujets-là, mais elle en traite quelques uns et de ceux-là je peux parler, je peux vous dire qu'il y a eu des moments très intenses d'intelligence économique. Donc, je suis tenté de vous dire qu'à chaque fois qu'il y a un succès commercial à l'export, c'est qu'il y a eu, soit de la part de l'entreprise elle-même; soit parce qu'elle s'est appuyée sur des cabinets publics ou privés à l'extérieur, une grande capacité, une grande intelligence ...

  

Michel DRANCOURT - Economiste

          Puis-je simplement me permettre un témoignage parce que je vit aussi la vie des entreprises, je peux vous affirmer que dans telle réussite de contrat en Chine ou même en Angleterre, dans tel cas d'entreprise que je connais, il y a une présence d'un agent ou de plusieurs de cette entreprise des années avant, pour décrocher des contrats importants, il faut être présents sur place longtemps avant.

  

Bernard CARAYON

          Je voudrais compléter, si vous le permettez Monsieur le Professeur, les propos de Philippe Caduc, je voudrais dire que sur le plan de la méthode, il y a, aujourd'hui, moins de naïveté de la part de l'Etat et des entreprises, y compris les plus belles du CAC, et en même temps, une meilleure expertise ou une meilleure mutualisation, là aussi, des expertises publiques et privées. Philippe Caduc évoquait les procédure d'attribution des marchés, etc. C'est vrai que la conquête des marchés extérieurs n'a pas attendu l'émergence d'une politique publique d'intelligence économique, mais c'est vrai que depuis quelques mois - pas beaucoup plus - moins de naïveté et cela se traduit - je ne serai désobligeant pour personne ici, ni ailleurs d'ailleurs - par la perte d'un certain nombre de marchés pour certains de nos grands prédateurs ou de nos grands concurrents, et ça, nous avons quelques éléments d'information qui sont, de ce point de vue-là, très rassurants et il y a une meilleure expertise, encore une fois, une meilleure mutualisation des expertises publiques et privées.

  

Jacques BAUMEL

          Avant de poursuivre le débat, je voudrais vous indiquer deux précisions.

D'une part, en décembre, le Forum du Futur organise une rencontre autour de l'Ambassadeur d'Afghanistan, sur les problèmes de l'Afghanistan, de l'Irak et de l'Iran. C'est une réunion extrêmement importante et nous n'allons pas envoyer 2 000 invitations pour recevoir 200 réponses, ça, c'est terminé. Donc, ceux qui désirent assister à ce très important colloque doivent nous le signaler par écrit dans les 8 jours. Vous pouvez nous écrire, vous connaissez l'adresse du Forum, nous sommes rue de la Trémoille, vous pouvez nous adresser une lettre qui nous permettra de sélectionner ceux qui s'intéressent au Forum et ceux qui, finalement, ne s'y intéressent pas. Nous n'avons aucune vocation de continuer cette mission tout à fait inutile, le Forum est une cellule d'intelligence, de documentation très importante, c'est un centre d'intérêt, ceux qui veulent y participer sont les bienvenus. Donc, je le répète, pour qu'il n'y ait pas de malentendu, sauf possibilité, pour vous, de nous faire connaître votre accord, désormais, nul autre ne sera invité, sauf un certain nombre de jeunes étudiants et de chercheurs qui sont dans la salle que je tiens à remercier particulièrement parce que, justement, nous souhaitons que le Forum du Futur puisse transmettre un certain nombre d'informations très importantes, de documentations à ceux qui, soit comme universitaires, soit comme assistant ou comme chercheur à la Sorbonne ou ailleurs, s'intéressent vraiment à ces problèmes. Nous pensons que c'est les aider que de leur apporter, à la fois les exposés, la documentation et s'ils le veulent, des informations complémentaires qu'ils pourront toujours avoir auprès de nous.

  

Bernard CARAYON

          Si tu me permets, Jacques, de compléter ton propos, je voudrais dire que certains des étudiants de l'Ecole de guerre économique qui sont là, font parti d'un petit groupe que j'avais mobiliser pour remplir la mutualité durant la campagne des Européennes, le Directeur de la mutualité, avait dit : "Vous avez 4 fois plus de monde pendant la campagne des Européennes que le PS ou que l'UMP" et c'est un peu grâce à eux.

  

Jacques BAUMEL

          Je n'insiste pas sur le caractère particulier de ta déclaration, mais je voudrais, en tous les cas, à la fois comme toi, féliciter ces jeunes chercheurs, ces étudiants, ces hommes de toutes nos universités qui s'intéressent à des grands problèmes de notre époque et il faut savoir que le Forum du Futur n'a comme raison d'être que de mettre en actualité les grands problèmes de notre époque. C'est la raison pour laquelle, je vous répète, dans trois semaines environ, nous aurons un colloque très important sur l'Afghanistan, l'Iran et l'Irak et ceux qui nous auront écrit pourront assister à ce colloque, je ne veux pas qu'il y ait une sorte de moulin où l'on entre, où l'on sort, où on vient quand on ne sait pas où aller parce qu'il pleut. Le Forum est une organisation sérieuse et je pense que c'est très important.

          Alors, je pense qu'il faut également continuer le débat, est-ce qu'il y a encore une ou deux questions ?

  

Etudiante de l'Ecole de guerre économique

          Monsieur Alain Juillet a défini, notamment l'IE, comme une volonté de rétablir une certain égalité dans les armes concurrentielles dans le monde. Or, je voudrais poser une question, à savoir, puisque certains pays, notamment les Etats-Unis que vous avez citer ici, agissent sur les règles concurrentielles, pourquoi la France chercherait simplement à les rétablir plutôt que prendre un avantage justement et imposer quelques chose, également, aller au delà que rétablir les  règles ?

  

Bernard CARAYON

          C'est du langage administrativement correct et il est naturel qu'un représentant de l'Etat s'exprime en ces termes. Moi, je vais vous dire, quand on peut gagner, on gagne ! Quand on doit se contenter d'être au niveau et d'être à match nul, on s'en contente, mais on fait moins la fête.

  

Ali LAÏDI - Journaliste - Service Economique TF1

          Je suis journaliste spécialiste des questions d'intelligence économique. Tout à l'heure, vous avez soulevé la question de savoir qui étaient les acteurs de cette intelligence économique, donc on a parlé de l'Etat, on a parlé des entreprises, on a parlé du MEDEF, mais moi, depuis que je fréquente ce milieu - c'est-à-dire 7 ans - il y a un acteur que je trouve un peu absent et que je trouve pourtant primordial, ce sont les syndicats. Je ne les voit nulle part, je ne les voit absolument pas à l'IHEDN, pourtant il y a des sessions d'intelligence économique, c'est une erreur, pour moi qui est ...

 

Jacques BAUMEL

          Excusez-moi, ils sont à l'IHEDN !

  

Ali LAÏDI - Journaliste - Service Economique TF1

          Ah, très peu, vraiment très peu. Allez voir à la CGT, la CFDT, il n'y a pas de culture d'intelligence économique chez les syndicats et je trouve dommage qu'ils ne soient pas associés puisque, apparemment, l'intelligence économique c'est le partage de l'information et c'est l'information collective. Donc, voilà, je voulais avoir votre avis là-dessus.

  

Bernard CARAYON

          Merci, Ali, de me donner l'occasion de te répondre.

         J'étais le premier à les associer à cette réflexion en France, lors de l'élaboration de mon rapport? J'ai auditionner les gens de la CFDT, ils ont été les seuls à répondre à mon invitation parce que la réforme des retraites était engagée et comme la CFDT avait, parait-il, négocié assez tôt avec le gouvernement le contenu de cette réforme, ils étaient les seuls qui étaient disponibles, c'est un plaisanterie, mais c'est un peu vrai aussi. La CGT et FO n'étaient pas venus, mais je suis persuadé que quelle que soit l'appartenance syndicale de la même manière que quelle que soit l'appartenance politique, tout le monde, en France, peut se retrouver sur le sujet.

         L'intelligence économique a cette vertu d'être, non seulement une politique publique qui ne coûte rien à l'Etat et qui rapporte, en particulier aux entreprises et d'être, en même temps, consensuelle. Et même, si on fait une lecture assez objective des conflits politiques ou des politiques publiques dans notre pays, c'est la seule politique publique qui soit consensuelle, je dis bien la seule, cherchez en une seconde, vous n'en trouverez pas !

Elle est consensuelle dans l'entreprise parce que l'intelligence économique repose sur une méthode de circulation de l'information qui valorise d'ailleurs, en particulier, celui qui donne l'information plutôt que celui qui la retient. Il y a donc une nécessaire solidarité entre tous les maillons de la chaîne, du maillon le plus modeste au maillon le plus fort, de l'individu situé au bas de l'échelle comme à celui qui dirige l'entreprise.

C'est un élément de consensus sur le plan national, parce que l'intelligence économique repose, encore une fois, sur le mariage, à la fois des administrations publiques entre elles, qui sont depuis si longtemps habituées aux contentieux, aux conflits et aux humiliations mutuelles, et au mariage, ensuite, entre le public et le privé. C'est aussi une source de travail commun entre Européens, dans le cadre de géométrie variable, de stratégies industrielles à géométrie variable.

         Enfin, c'est une grille de lecture pacificatrice des relations commerciales internationales. J'ai eu l'occasion de faire un article dans Le Monde sur ce sujet où je rappelais que, dans le fond, pour les puissances moyennes, c'est-à-dire, toutes celles qui ne sont pas les Etats-Unis, l'intérêt c'est évidemment de faire prévaloir la règle de droit contre la loi du plus fort. La loi, avec la République, est née dans le souci de protéger le faible contre le fort. Il y a des règles, également, juridiques sur le plan international, celles de l'OMC qui méritent d'être préservées, d'être soutenues dans leur légitimité. Et bien, quand Alain Juillet parlait, tout à l'heure, de la nécessité de rééquilibrer les relations entre les uns et les autres, on doit être guidé également par le souci de rendre les relations commerciales à la fois plus transparentes, plus éthiques et mieux respectées, encore une fois, de telle manière à ce que la force du droit l'emporte sur le droit de la force.

  

Quatrième intervenant

 Je voudrais savoir si vous trouvez toujours opportun - je suis tout à fait d'accord et tout à fait sensible à tout ce qui a été dit - de parler de guerre économique ? Il y a déjà vingt ans, je m'étais prononcé, justement sur ce sujet au MEDEF et cela me gène toujours parce que je pense que la guerre laisse entendre que tous les coups sont permis et ce n'est pas l'établissement de règles multiples, donc, cela me semble un peu ne pas aller avec.

         Et j'ai une deuxième question à Monsieur Caduc, est-ce que vous considérez que transparence internationale est une chose positive ou une chose qui pose des questions ?

  

Philippe CADUC

          Les guerres économiques. C'est un terme suffisamment fort pour accrocher les esprits, je crois que l'ouvrage de Bernard Ezemberg (?) avait, en son temps, tout de même été une révolution culturelle donc je crois qu'il ne faut pas tourner le dos à ce mot. Pour autant, je pense comme vous que l'économie n'est pas une guerre et que le commerce n'est pas une guerre. On ne détruit pas l'autre. Ce n'est pas l'anéantissement de l'autre par tous les moyens, il s'agit que l'autre vienne investir chez vous, que vos chercheurs se portent dans ses laboratoires, que vous ayez des projets en commun, des consortiums, des financements croisés, etc, une approche multilatérale, aussi, du commerce. Donc, je pense que le mot "guerre" est un peu réducteur par rapport à l'état de sophistication, aujourd'hui, du commerce international. Encore une fois, il n'y a pas un mort, on peu toujours dire qu'il reste des chômeurs, mais je crois que c'est une vision d'esprit un peu réductrice. Donc, je crois que c'est un plus subtil que cela, que préfère le terme d'intelligence économique à celui de guerre économique.

  

Bernard CARAYON

          Alors, je ne suis pas tout à fait d'accord avec Philippe.

         Je crois que tous les marchés ne sont pas le théâtre de guerre économique. Il n'y en a sans doute pas dans le domaine de l'exportation des petits pois ou des chaussures, mais il y a, en revanche, des marchés stratégiques ou des métiers stratégiques où l'on utilise les outils de la guerre économique. Les formes de déstabilisation, le recours à des sources d'information non autorisées, des campagnes sur des individus, des opérations illicites, notamment dans le domaine financier mis au service de la conquête de certains marchés ou de certaines entreprises, l'utilisation de services de certaines sociétés spécialisées dans l'investigation et qui sont étroitement accolées à certains exécutifs publics, Ocancrawl (?) par exemple, c'est un cas trop connu pour ne pas être cité, mais enfin je ne m'en excuse pas, c'est trop connu, encore une fois et certains grands chefs d'entreprises français parmi les plus célèbres ont eu parfois recours et parfois ont été victimes de Crawl (?) pour porter un jugement qui est, aujourd'hui, totalement dénué de nuance.

         Autant de facettes d'une guerre économique qui laisse aussi des traces à travers des mouvements spéculatifs sans fondement, à travers des délocalisations, à travers des opération, encore une fois, de déstabilisation de rumeurs sur quelques une de nos grandes entreprises, y compris les plus belles du CAC 40, mais, encore une fois, tout le marché ne peut être lu à travers ce prisme. Encore une fois, les marchés qui ne sont pas stratégiques, ne font pas l'objet des méthodes que je viens d'évoquer, encore que la guerre du saumon est une expression qui a été utilisée cet été et il y a eu une véritable opération, effectivement, de déstabilisation d'un marché national, même su c'est un marché qui apparaît un peu marginal par rapport au sujet que l'on vient d'évoquer, mais il y a tout eu : déstabilisation, utilisation de pseudo outils scientifiques pour dévaloriser certaines formes d'élevage de saumon et pour en privilégier d'autres, etc. Bref, l'expression de guerre économique qu'avait utilisé Bernard Ezemberg (?) en 1971 ,'est pas aujourd'hui et loin de là, dépourvue de tout fondement.

 

         Transparence internationale, juste un mot pour dire que je préfère, quand même, être sur un appel d'offre international qu'à Fallujah ou au Chemin des Dames ! Ce n'est pas la même ambiance !

         Transparence internationale, c'est un outil comme trace extraordinaire, à la fois outil d'éthique et outil de choc, si je puis dire. Outil d'éthique, outil moralisateur, typiquement anglo-saxon, et en même temps, un outil qui dessert certain au détriment de d'autres. Je me souviens ce que m'avais raconté, un jour, Lionel Jospin - près de Toulouse dans ma circonscription, où il était venu - il y a une année ou deux année où l'on a cessé de verser notre cotisation à transparence internationale, on a perdu 5 places dans la hiérarchie des pays, vous savez à pratique corruptrice. Bon, il me le disait sans sourire, il ne souriais pas beaucoup, mais c'est aussi ça. Moi, ce que je regrette simplement, c'est qu'il n'y ait pas transparence international européen, de la même manière que j'aimerais qu'il y ait un outil d'évaluation des grandes écoles de commerce ou d'ingénieurs qui ne soit pas américain et qui soit européen et pour que nos meilleures écoles européennes puissent gagner ainsi les places qui légitimement leur reviennent

  

Philippe CADUC

          Juste pour compléter, je pense que cet outil a abouti, finalement, à une solution qui est préférable à la situation antérieure, on ne peut pas être pour la corruption dans le commerce international, personne ne peut dire cela. Simplement, il y a d'autres possibilités, soit on est joueur en premier soit on est joueur en second, l'Europe et la France furent joueuses en second, à partir de là, on subit les termes d'un traité que l'on n'a pas rédigé, on ne s'est pas préparé nous-mêmes, on n'a pas anticipé sur ce traité, je rappelle simplement que la législation américaine depuis 79 et le FCPA pour ou prou imposer aux entreprises américaines de s'adapter aux règles qui figurent aujourd'hui dans la convention OCDE, on a eu 20 ans de retard et ce fut un état de paralysie absolue de la grande distri au grand export français. Donc, je pense simplement que, j'ai beaucoup d'admiration - même si cela ne s'est peut-être pas traduit dans mes propos tout à l'heure - pour le système d'intelligence économique américain, je trouve qu'il est particulièrement sophistiqué, qu'il anticipe mieux de quiconque, on n'a pas parlé des think tank, qui sont aussi un instrument inouï d'anticipation, encore une fois, ce jeu-là qui pratique avec des ONG, qui produisent un droit mou et on a parlé de corruption, mais c'est valable dans bien des domaines, je le disais, c'est valable aussi dans l'agroalimentaire, demain, vous verrez que ce seront des ONG qui nous diront si oui ou non il faut adopter les OGM, donc, je regrette simplement que l'on soit incapable nous-mêmes d'avoir ce jeu-là sur des marchés très lointains, comme la Chine et comme l'Inde, d'avoir en face de nous des entreprises américaines qui savent jouer avec des fondations, avec des ONG, qui créent de la richesse finement, qui créent du droit finement dans les pays dans lesquels elles veulent imposer leurs produits et leurs technologies, nous, on en est incapable, donc je déplore vraiment, parce que là, je puis vous dire que depuis la place où je me trouve, je ne connais aucune entreprise française qui sache pratiquer un jeu global et intelligent avec des ONG, donc je regrette simplement que l'on ait une guerre de retard là-dessus.

  

Jacques BAUMEL

          Ce que vient de dire M. Caduc est extrêmement important, je crois qu'il fallait qu'on le dise dans cette réunion. Il faut beaucoup plus d'initiatives, beaucoup plus de volonté de la part des entreprises françaises, de la part des pouvoirs publics français et, finalement, de la part des Français eux-mêmes. Nous jouons une partie décisive pour les vingt ans qui viennent, il faut en avoir conscience.

 
Bon, nous ne pouvons pas continuer, nous avons promis de libérer cette salle avant huit heures, je vous remercie beaucoup de votre participation et de votre intérêt, je vous rappelle que pour les prochaines réunions du Forum du Futur, nous vous demandons de bien vouloir confirmer votre participation et je remercie encore Bernard Carayon et Philippe Caduc, et bien entendu, Alain Juillet.