FORUM DU FUTUR


"L'Afghanistan aujourd'hui"

de la guerre à la paix

Petit-déjeuner débat du jeudi 16 décembre 2004 à la Résidence Saint Dominique

animé par :

SEM Zalmaï HAQUANI, Ambassadeur d'Afghanistan


Synthèse

 
         M. Jacques Baumel remercie vivement l'Ambassadeur d'avoir accepté de participer en tant qu'orateur à un petit-déjeuner du Forum du Futur.

 
         En guise d'introduction, il rappelle les difficultés du gouvernement afghan après le conflit à gérer ses relations avec les différents clans très puissants qui ont une influence locale en Afghanistan et qui s'appuient également sur un très grand nombre d'ethnies.

 

         L'Ambassadeur Haquani débute son exposé ainsi : Comment va le pays ? L'Afghanistan va aussi bien que possible. La situation en Afghanistan a ét abordée lors de la conférence des Nations Unies qui a eu lieu à Bonn. Cette conférence a essayé de résoudre, d'aider à la résolution de nombreux problèmes majeurs alors que le pays s'était senti, depuis la fin du conflit, un peu abandonné par le Communauté internationale.

         Tous a changé, en fait, le 9 septembre 2001 pour l'Afghanistan, lorsque le Général Massoud a été assassiné. Cet assassinat était le prélude aux attaques d'Al Qaïda contre New York et Washington. Massoud était venu pour la dernière fois en Europe à l'invitation de Mme Fontaine, du Parlement européen, et il avait dit : "Les Talibans sont dangereux pour moi, mon pays, mais pour vous aussi et dites également à vos amis Américains de prendre garde". La situation a basculé le 11 septembre et l'Afghanistan a été projetée dans le conflit que nous connaissons aujourd'hui.

 

         Pour comprendre le pays aujourd'hui, l'Ambassadeur Haquani nous propose deux clés.

         La première est la situation géographique de l'Afghanistan qui explique ou permet d'expliquer de nombreux problèmes intérieurs et extérieurs. Le pays a connu, depuis le XIXéme siècle, 3 guerres avec la Grande Bretagne, 1 avec l'URSS, suivie d'une période de guerre civile, puis le régime des Talibans. Cette situation géographique si particulière a rendu le pays très difficile à contrôler, mais aussi à conquérir, l'échec soviétique en est la preuve la plus récente.

         La deuxième clé, c'est l'attachement très fort du peuple afghan à la liberté.

 

         Le 12 septembre 2001, le virage à 180° a eu lieu aux Nations Unies, chez les voisins de l'Afghanistan et pour ce qui concerne la Communauté internationale dans son ensemble. Cette dernière a désiré agir contre les différents foyers terroristes. L'objectif était également de rechercher des solutions politiques pour l'Afghanistan. Cette recherche de solutions a été donc la préoccupation majeure de la conférence de Bonn qui s'est donc tenu du 26 novembre au 5 décembre 2004 et qui visait à étudier le gouvernement du pays dans son ensemble avec toutes ses forces, tous ses clans, mais de mettre en place un gouvernement pour le pays et ce avec l'aide des Afghans eux-mêmes. Ceci constituait un triple défi : sécuritaire, politique et institutionnel, et enfin, économique et social.

 

         Premier défi : sécurité. Le 17 juillet 1973, le régime royal a été renversé après un coup d'état réalisé, effectué par le propre cousin du roi soutenu par des officiers communistes. L'objectif était d'établir un régime communiste en Afghanistan. Cependant, la population s'est très rapidement soulevée. Le régime en place a très vite fait appel à l'URSS qui pensait, à l'époque, en tous les cas, selon les dires du gouvernement soviétique, rester simplement trois mois en Afghanistan. De l'aide indirecte, les Soviétiques sont passés à l'aide directe lorsqu'ils ont envahi l'Afghanistan en 1979 pour empêcher que le régime s'écroule. Le conflit a duré 10 ans avec donc les conséquences que nous connaissons bien. En 1992, à nouveau, les différentes solutions proposées échouent et débute ainsi une guerre civile qui va durer jusqu'en 1996.

En septembre 1996, c'est l'arrivée des Talibans à Kaboul avec un protecteur derrière eux. Ce protecteur, c'est Al Qaïda et cela entraîne un certain nombre de dissensions au sein des Talibans qui contestent, pour certains, Oussama Ben Laden. Le pays est ainsi devenu un arrière plan pour le terrorisme international. En effet, les attentats de Nairobi, de Dar Es Salaam ont été préparés en Afghanistan. En octobre 2001, une coalition dirigée par les Etats-Unis s'attaque aux Talibans.

         Le deuxième point évoqué à Bonn entre les 4 groupes afghans majeurs et l'ancien roi d'Afghanistan, a porté sur la présence internationale en Afghanistan. Elle a été acceptée en Afghanistan et ainsi, aujourd'hui, 30 pays fournissent leur aide au pays en vue de garantir la paix et la sécurité.

Les forces afghanes disloquées, il a été nécessaire de reconstituer une force armée ainsi qu'une police avec l'aide des pays de la coalition. Alors que l'Etat afghan ne dispose pas de forces, il subsiste de nombreux chefs de clans toujours armés. Toute paix est impossible si ces commandants disposent toujours de leurs armes, surtout si celles-ci sont liées à des trafics et notamment à celui de la drogue. La souveraineté de l'Afghanistan, si elle n'est donc pas directement menacée par l'extérieur est menacée de l'intérieur. D'où un certain nombre de closes des accords de Bonn pour trouver des solutions favorisant le désarmement.

 

Politique et institutionnel. Cette situation interne de remise en question de la légitimité du pouvoir central perdure et a été renforcée par toutes les guerres successives qui ont ravagé le pays. Le pouvoir central avait déjà disparu dans les années 70 avec l'arrivée des communistes. Seules les villes étaient contrôlées. Le combat du pouvoir central, parce que cela en est bien un, est donc très difficile surtout quand il faut régler pacifiquement les différents. Il s'agit de ne pas retomber dans les erreurs passées. Il faut faire rentrer ces commandant dissidents dans le rang par conviction et non par la force car cela entraînerait irrévocablement à nouveau une guerre civile.

Le pays a connu un certain nombre de constitutions. Celle de 1964 était démocratique et avait été préparée avec l'aide de la France. En effet, elle était très proche de celle de la 5ème république de 1958. Elle avait été proposée par le roi, mais le pays n'était pas prêt et des forces extérieures y étaient tout à fait opposées. A l'époque, le roi a commis un certain nombre d'erreurs et notamment celle de ne pas autoriser immédiatement la création de partis politiques. Pendant 10 ans, deux partis "souterrains" ont été relativement forts et notamment, parmi eux, le parti communiste qui a mené le coup d'état du 17 juillet 1973. En 1996, lorsque les Talibans sont arrivés au pouvoir, le vide constitutionnel était bien réel. Le 7 janvier 2004, pour la première fois depuis 1964, une constitution a été adoptée avec ses qualités et ses défauts. Cependant, même si cette constitution a quelques défauts, elle s'est inscrite dans une recherche réelle du respect des Droits de l'Homme, du multipartisme, de l'état de droit... De plus, le gouvernement a souligné sa résolution d'agir contre le terrorisme et le trafic de drogue. Un président a été élu au suffrage universel et le système afghan est aujourd'hui bicaméral. En cela, ce bicaméralisme a été soutenu et aidé par, notamment le président du Sénat français. Les Afghans ont soif de multipartisme, il y a aujourd'hui une trentaine de partis reconnus. Les Afghans sont illettrés mais ils désirent voter. En effet, 70% des inscrits sont allés mettre leur bulletin dans l'urne dans un pays où les conditions de vie restent très difficiles. Parmi ces 70%, à noter la forte participation des femmes à plus de 40%. Le pays attend ses prochaines élections législatives qui auront lieu en avril 2005.

Parallèlement, une administration centrale s'est mise en place. Un système juridique a été reconstruit. La formation de juges a été prise en charge et aidée par la France et l'Allemagne. Cette aide dans les domaines juridique et institutionnel est essentielle. L'Afghanistan subit un certain nombre de pressions extérieures pour l'adoption du common law, mais l'Afghanistan résiste. Cependant, le pays ne pourra pas tenir longtemps sans une aide de la France.

L'Ambassadeur souligne notamment ses craintes puisqu'il assiste à une disparition du "carré francophone" qui était très très présent en Afghanistan et il rappelle l'importance des deux lycées français de Kaboul qui ont joué un rôle et qui pourraient de nouveau jouer un rôle très important au niveau politique. Ces lycées français offrent 3 000 places, or, il y a 4 000 lycéens masculins. La capacité du lycée de filles est également dépassé, il est donc important de continuer à maintenir ce "carré francophone" qui est tout à fait essentiel, sa présence est nécessaire à la reconstruction économique et sociale du pays.

 

Reconstruction économique et sociale. Il faudra 10 ans pour achever le simple déminage du pays. Le problème, aujourd'hui, c'est que les paysans cessent de cultiver leur terre et vont dans les villes. Ces villes, partiellement ou totalement détruites, ont à gérer cet afflux massif de population. L'Ambassadeur rappelle que Kaboul avait été construite au début du XXème siècle par des architectes français. De plus, très vite, va se poser la question du retour des réfugiés, où les loger, où scolariser les enfants, quelle est la situation des femmes ? Pendant le régime taliban, les femmes ont pu suivre, et notamment les petites filles, des cours et avoir accès à une certaine éducation, mais de manière clandestine. La situation des femmes en Afghanistan est, aujourd'hui encore, très préoccupante. La demande d'éducation de ces jeunes femmes est bien réelle, cependant, les capacités d'accueil ne suffisent pas. L'UE est le premier bailleur de fonds après les Etats-Unis, la Banque mondiale aussi, participe ainsi qu'une bonne centaine d'ONG. Il existe aujourd'hui un problème pour coordonner cette aide. Le pays n'a pas encore acquis ses propres capacités et a, notamment, souffert d'une fuite de cerveaux très préjudiciable. Il en est de même pour le personnel intermédiaire qui manque cruellement. Ainsi, l'aide des ONG est très importante mais il est difficile de mettre en place cette aide, d'arriver à des réalisations concrètes et de faire le tri entre les différentes propositions. Ce qui constitue aujourd'hui un réel défi pour le pays.

 

La place de la France. Une coopération ancienne a uni l'Afghanistan et la France après la fin de la première guerre mondiale. Elle a été culturelle - et notamment archéologique - elle a été éducative - avec l'enseignement et les deux lycées français de Kaboul - elle a été médicale et scientifique. Aujourd'hui, elle est essentiellement sécuritaire et pour la première fois, des militaires français sont présents en Afghanistan. Ils sont vraiment les bienvenus. L'Afghanistan a besoin d'une présence française plus diversifiée. Il souhaite attirer des entreprises privées et il note que dans ce domaine, la France est dépassée par l'Espagne et même le Portugal. Il lance donc un appel à la France et aux entreprises françaises qui sont donc vraiment les bienvenues.

 

En conclusion, l'Ambassadeur pense que la France et l'Afghanistan ont de nombreux points commun, notamment un certain esprit frondeur.

 

M. Baumel rappelle que l'Afghanistan a été un très grand pays de par le passé et notamment d'un point de vue culturel et déplore que la présence des forces spéciales françaises soit si petite mais de grande en qualité.

  

DEBAT

 
La première question est posée par le Général Lamballe (spécialiste du Sous contient indien) et elle fait référence aux relations entretenues entre le Pakistan, l'Inde et l'Afghanistan ?

 Réponse : Les lignes de frontières qui ont été tracées en 1893 sont très artificielles. Cependant, elles n'ont pas été remises en cause par le gouvernement qui recherche essentiellement une certaine stabilité dans le pays.

         L'Afghanistan avait pris acte de la naissance du Pakistan et de l'Inde, au moment de la partition Pakistan / Inde. Il a toujours eu des relations difficiles, notamment avec le Pakistan. Cependant, ces relations se sont améliorées ensuite, entre les portes de la résistance et Islamabad, mais pas avec le gouvernement de Kaboul, pendant l'occupation soviétique. Puis, ces relations se sont dégradées à nouveau car les Talibans ont été armés et protégés par le Pakistan.

         L'Afghanistan, comme le Pakistan, sont des pays complexes avec d'un côté le gouvernement et de l'autre de nombreuses forces en présence et, notamment, les forces islamistes qui posent de nombreux problèmes. En effet, les Talibans qui agissent aujourd'hui sont situés au Pakistan. Ils sont soutenus par un certain nombre de factions situées au Pakistan, avec l'aide plus ou moins clandestine des autorités. L'Afghanistan comme le Pakistan repose sur de nombreuses ethnies et clans tribaux qui s'appuient sur les armes et de trafics et partagent des velléités d'indépendance de part et d'autre d'une frontière qui est poreuse.

 

 
La seconde question est posée par l'Amiral Bétermier qui s'interroge sur la présence résiduelle des Talibans et souligne ses craintes de perturbation lors des prochaines élections présidentielles et demande si les négociations ont été réussies avec une partie des Talibans. Il s'interroge sur cette influence sur la société afghane et demande si une scission du mouvement taliban est possible. Dans ce cas, comment envisager leur intégration dans la vie politique afghane ?

 Réponse : Il existe, effectivement, différents types de Talibans. D'une part, les anciens dirigeants, pour grande partie d'entre eux, criminels, qui risquent d'être jugés et, notamment, par le Cour pénale internationale. Parallèlement, il existe des Talibans qui formaient un peu la base de cette force et qui, auparavant, étaient anti-communistes et qui ne sont pas forcément des criminels mais qui, au moment de l'instauration du régime des Talibans, n'ont pas particulièrement eu d'autre choix. Le Président afghan a été très précis sur cette question et il a dit que tout dépendait du rôle de chacune de ces personnes auparavant. Si leur rôle avait été déterminant et s'ils étaient reconnus comme criminels, tout dépendrait du degré et de leur reconnaissance de leurs erreurs passées. S'ils reconnaissaient leurs erreurs, la participation à la vie politique afghane serait possible. Cependant, il existe de nombreux mouvements extrémistes qui ne participeront plus à la vie politique et en cela le gouvernement sera très ferme.

 
 

Pour la troisième question, Hubert Martin rappelle l'importance de la culture du pavot et de l'héroïne et demande quelles sont les orientations du Président sur ce point.

 Réponse : La culture du pavot et les différents trafics de drogues ne sont pas nouveaux dans tous les pays de la région. La nouveauté, c'est cette généralisation des trafics.

En 2002, une première action a été tentée et elle visait à donner de l'argent aux paysans pour compenser la destruction des champs de pavot, cet aide pouvait être de l'ordre de 300 dollars. Le problème, c'est que cette action a eu l'effet inverse à celui escompté et donc, certains paysans ont continué à produire de la drogue.

La dernière proposition des Etats-Unis parait impossible. Il faut faire face à cette culture. Pour l'Ambassadeur, mener une politique globale pour éduquer les paysans qui vivent dans une extrême pauvreté et qui restent tentés de continuer une production lucrative. Le gouvernement afghan a besoin de l'aide de la Communauté internationale car seul, il ne pourra pas régler ce problème beaucoup trop important et difficile. Il faut donc, certes, agir contre les cultures, mais surtout mener une réelle politique vis à vis de ceux qui créent la demande, c'est-à-dire les consommateurs de drogues en Occident. Ce trafic cause aussi beaucoup de difficultés au pays car il est parallèle et c'est tout une économie souterraine s'est développée et c'est à cette économie parallèle qu'il faut s'attaquer en priorité.

 
 

La quatrième question est posée par le Général Rannou. Il se demande si il est possible d'instaurer une constitution et une démocratie dans un pays où le poids des islamistes est important et à tous ces commandants locaux très forts et très implantés.

 Réponse : Effectivement, la démocratie ne se décrète pas mais qu'il faut essayer, même si le chemin est parsemé d'obstacles majeurs. L'Ambassadeur pense que la démocratie n'est pas incompatible avec la tradition afghane. Si les tentatives de 1964 ont été un échec, c'est parce qu'il n'y avait pas de partis politiques aux côtés d'une assemblée nationale puissante. Combien de temps cela prendra-t-il ? Tout dépend, peut-être, de la place des femmes. Dans les années 60, déjà 4 femmes étaient au gouvernement, il faut essayer et prendre le temps nécessaire pour cela, surtout après tout ce qui a été vécu par le pays. La démocratie, la liberté, la paix, la stabilité sont, aujourd'hui, avidement recherchées par les Afghans.

 
 

La cinquième question est proposée par M. Braillon. Au départ, l'Afghanistan était une monarchie qui connaissait, apparemment, une certaine stabilité, et ce avant la tentative démocratique. Ce régime correspondrait-il, peut-être, plus aux traditions afghanes ?

 Réponse : L'ancien roi est retourné en Afghanistan, qu'il est considéré comme le Père de la nation. Il joue, aujourd'hui, un rôle très important d'arbitre et de stabilisateur, mais le retour vers un régime monarchique n'est pas possible pour un certain nombre de raisons. Le roi est âgé, il a dit plusieurs fois qu'il n'avait pas de volonté de retourner au pouvoir, ses enfants ne connaissent pas le pays et inversement, le pays ne les connaît pas. Le roi reste très connu et son règne d'une quarantaine d'années, restera comme une période de paix et de sécurité. Mais, le retour en arrière n'est plus possible et, aujourd'hui, l'avenir pour l'Afghanistan passe par la démocratie.

  

En conclusion, M. Baumel évoque le passé glorieux de l'Afghanistan et souligne l'importance des relations entre la France et l'Afghanistan et la nécessité d'un soutien et d'une coopération.