FORUM DU FUTUR


"Autonomie stratégique de l'Union européennes : ambitions, limites"

Colloque du 10 mai 2005 en partenariat avec le Collège Interarmées de Défense (CID) et l'Association Mars

animé par :

OUVERTURE : Général de division Gaël FLICHY, Directeur du CID

 

QUELLE AUTONOMIE STRATEGIQUE ET POURQUOI ?

 Président : Vice-amiral d'escadre (cr) Jean BETERMIER, Vice-président - Forum du Futur

 Intervenants : M. Stef GORIS, Président - Assemblée de l'Union de l'Europe Occidentale (UEO)

M. Michael STÜRMER, Historien, éditorialiste - Die Welt - Berlin

M. l'Ambassadeur Robert HUNTER, Senior advisor - Rand Corporation - Washington

M. Gilles ANDREANI, Conseiller maître à la Cour des Comptes

 

ACQUIS ET PERSPECTIVES DE L'EUROPE DE LA DEFENSE

 Président : Colonel Jacques WALCH, Chef du groupement "Enseignement général de Défense" -  CID

 Intervenants : Stagiaires de la 12ème promotion du CID : Commandant Incisa DI CAMERANA (Italie),

Chef d'escadron de DINECHIN, Lieutenant-colonel PILAT (Pologne),

Chef d'escadron VELUT, Capitaine de frégate ZIMMERMANN


  AUTONOMIE STRATEGIQUE ET INDUSTRIE EUROPEENNE DE L'ARMEMENT

 Président : Ingénieur général de l'armement Patrick AUROY, Directeur des systèmes de forces et des stratégies industrielle, technologique et de coopération - Délégation Générale pour l'Armement (DGA)

 Intervenants : M. Didier BRUGERE, Directeur "Défense" France - THALES

M. Marwan LAHOUD, Chief Executive Officer - MBDA

Général de brigade aérienne (cr) Bernard MOLARD, Conseiller "Défense et Sécurité" du Président - EADS Space

M. Philippe MUNIER, Directeur Général adjoint - SPOT Image

M. Bill GILES, Director General Europe - BAE Systems

 

QUELLES AMBITIONS ?

 Président :        Vice-amiral d'escadre Alain COLDEFY, Major Général de l'Etat-Major des Armées (EMA)

 Intervenants : Général d'armée Rolando MOSCA-MOSCHINI, Président - Comité militaire de l'Union européenne

M. Jean-Louis GERGORIN, Vice-président Coordination stratégique - EADS

M. François-Xavier CARREL-BILLIARD, Sous-directeur des Affaires stratégiques - Ministère des Affaires étrangères


OUVERTURE

 Général de division Gaël FLICHY, Directeur du CID
L’organisation de ce colloque annuel, en partenariat avec le Forum du Futur et l’association Mars, constitue une saine tradition. En tant que président du CID, je ne peux que me réjouir de cet évènement pérenne.
Je tiens tout particulièrement à remercier le sénateur Baumel et le général Sevrin de leur présence. Je remercie par ailleurs les personnes suivantes : 
Madame de Rochefort, chargée des relations avec le Parlement au Cabinet du Ministre de la Défense ; le Vice-amiral d’escadre Bétermier, président de ce colloque ; les cadres du CID : le général Ducos, le colonel Walch, ainsi que les stagiaires du CID qui interviendront lors de cette conférence.
Je remercie aussi les sponsors, les orateurs externes, ainsi que les auditeurs qui se sont joint à nous.

De nombreux stagiaires ont déjà participé à des colloques extérieurs. Ils savent donc que ces processus de réflexion s’avèrent proches du nôtre et de celui des membres du CID. Le sérieux des travaux entrepris lors de ces rencontres rivalise même de qualité avec les nôtres et les vôtres. Néanmoins, l’excellence des restitutions auxquelles nous avons assisté sur le terrorisme atteste déjà de la valeur de nos idées.

 
Pour cette douzième session du CID, j’ai créé un séminaire européen qui n’existait pas dans le programme. J’apprécie donc particulièrement le choix du thème traité aujourd’hui, et ce, alors que l’actualité nous incite à la réflexion et au débat. J’estime que la démarche européenne ne peut être comprise sans revenir sur l’inspiration des pères fondateurs.

 
En relisant la biographie de Robert Schuman, j’ai découvert cette citation prémonitoire, écrite en 1942 : « Cette guerre, bien que terrible, finira un jour. Elle finira par la victoire du monde libre. La force n’a jamais triomphé longtemps sur le droit. Il ne faut pas continuer avec la haine et le ressentiment contre les Allemands. Au contraire, sans oublier le passé, il faudra les réunir et tout faire pour les réintégrer dans le monde libre. Quand la paix sera revenue, nous devrons chercher avec nos alliés la cause de la guerre et imaginer des structures qui rendent impossibles de nouveaux cataclysmes de ce genre. Les solutions ne pourront être trouvées que dans le cadre d’une Europe unifiée. Tout ceci a été tenté par la force brutale. Seule une initiative démocratique pourra recueillir le consentement des nations. Cette fois, nous devrons exclure toutes les ambitions territoriales, génératrices de nouveaux conflits, et chercher l’union par la coopération. »

 
Jean Monnet, Konrad Adenauer et Alcide De Gasperi firent également partie des prophètes de l’Europe. Je vous incite donc à relire leurs biographies.

 
Lorsque nous étudions cette période de l’histoire européenne, nous constatons avec étonnement que les malheurs de la Seconde Guerre mondiale engendrèrent de la générosité. Que serait devenue l’Europe sans le génial plan Marshall ? Ne constitue-t-il pas la véritable base des relations transatlantiques ? Sans faire preuve d’idéalisme, j’estime que nos sociétés, sans de telles perspectives altruistes, demeurent vaines.

 
J’achèverai mon propos par un rappel historique. Qui se souvient parmi nous du cinglant échec de la Communauté européenne de défense (CED)? Ce sujet a déchiré la France et l’Europe au début de la seconde moitié du siècle dernier. Le journal Le Monde, paru hier, contenait un article sur ce thème. Je vous livrerai donc une dernière citation, celle du Général De Gaulle : « 21 janvier 1954. Je garantis que l’armée européenne ne se fera pas. Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir d’entreprendre contre elle. Je travaillerai avec les communistes pour lui barrer la route. Je déclencherai une révolution contre elle. Je préférerais encore m’associer aux Russes pour la stopper. Elle ne passera pas. Je le répète : je ferais une révolution pour l’empêcher. »

 
En 1954, la CED a échoué. Cinquante ans après, nous connaissons le même problème au sein d’un contexte rénové. Méditons donc cet exemple, que nous avions tous oublié, et gardons-nous de commettre les mêmes erreurs qui nous laisseraient pendant des décennies à côté du sujet.

 
Je vous souhaite à tous un bon colloque et une bonne journée.

 

 

QUELLE AUTONOMIE STRATEGIQUE ET POURQUOI ?

 
SYNTHESE : CBA GEISTEL - CBA MENTHONNEX

Introduction du Vice-amiral d’escadre (cr) Jean Bétermier

Depuis le traité de Rome, qui soulignait déjà la nécessité pour les Européens de développer des coopérations «toujours plus étroites», la question de l’autonomie militaire européenne était inéluctable. Elle est aujourd’hui à l’ordre du jour, dans un contexte stratégique qui a beaucoup évolué depuis une quinzaine d’années. L’impuissance européenne à gérer seule les conflits dans les Balkans et l’apparition de nouvelles menaces (symbolisées par le 11 septembre) ont conduit les Européens à engager la réflexion depuis le sommet de Saint-Malo en 1998 jusqu’à l’édition de la Stratégie Européenne de Sécurité (SES) de Javier Solana en décembre 2003.

 

Michael Stürmer, Historien et éditorialiste (Die Welt, Berlin)

Les évolutions récentes du contexte géostratégique et l’apparition de nouvelles menaces ont modifié en profondeur les besoins de défense des nations occidentales. Les réponses ont cependant différé d’un bord à l’autre de l’Atlantique : les Américains fondent plus que jamais leur puissance militaire sur une supériorité technologique sans cesse renouvelée, tandis que les Européens ont préféré pendant un temps engranger les « dividendes de la paix ».

La chute du bloc soviétique a été considérée comme l’évènement marquant la « fin de l’Histoire ». L’élargissement de l’OTAN qui s’en est suivi était une conséquence logique de la nouvelle ère qui s’annonçait, tandis que la 1ère guerre d’Irak n’était qu’un avatar de l’ancien ordre mondial.

Après des décennies de course aux armements, les armées occidentales disposaient d’équipements de haute technologie qui devaient leur permettre d’emporter la décision dans n’importe quel type d’engagement. Du coté américain, le coût important de ces équipements, parfois perçus comme des gadgets (toys for boys), nécessitait de se définir un nouvel ennemi. En Europe, au contraire, la disparition de la menace soviétique permettait de réduire considérablement les budgets de défense.

Les Européens n’ont pu empêcher l’éclatement puis l’embrasement de la Yougoslavie après la mort de Tito, malgré une implication politique et militaire importante. Ce sera l’implication des Etats-Unis, concrétisée par la signature des accords de Dayton qui mettra fin au conflit en Bosnie. Ce revers diplomatique a souligné l’impuissance européenne à peser sur les affaires du monde, y compris à ses frontières. En 1999, ce seront encore les Etats-Unis qui déclencheront l’action de l’OTAN au Kosovo. Ce double constat d’impuissance européenne, vécu comme autant d’humiliations, a poussé certains pays européens à s’engager sur la voie du développement de moyens d’action communs, tant politiques que militaires. Ce sera l’enchaînement des sommets de Saint-Malo et d’Helsinki, ainsi que la prise de conscience par les Européens de la nécessité de pouvoir remplir toutes les missions dites de Petersberg.

Le 11 septembre a démontré au monde entier que les conflits à venir seraient le plus probablement de type asymétrique. Or, face à une telle situation, les Etats démocratiques devront disposer d’une défense multi-facettes, combinant un volet militaire et un important volet civil, et de forces armées capables d’agir aussi bien sur leur territoire qu’au loin. La réponse américaine, appuyée par quelques pays européens, s’engageant en Afghanistan a été la seconde expérience d’intervention dans un état défaillant pour en éradiquer les menaces pour notre propre sécurité (terrorisme islamique, trafic de drogue, …).

En Europe, la stratégie de sécurité acceptée par les Etats membres ne répond cependant pas aux questions pourtant fondamentales de la définition de l’ennemi, ni du contexte d’engagement, en se focalisant uniquement sur des objectifs quantitatifs (headline goal). Les accords de «Berlin plus» soulignent du reste bien la faiblesse de l’UE, qui devra faire appel aux moyens de l’OTAN pour pouvoir intervenir. Malgré de nombreuses avancées, la route de l’autonomie européenne s’avère encore bien longue.

 

Gilles Andréani, Conseiller maître à la Cour des Comptes

Il est conceptuellement imprudent de parler d’autonomie sans parler de capacités l’autorisant. Cette recherche d’autonomie est néanmoins inscrite dans la logique à long terme de la construction européenne.

Les grands pays européens avaient conservé une capacité à intervenir dans leurs champs privilégiés et donc une certaine liberté d’action vis-à-vis de l’OTAN.Face aux lacunes existantes, l’idée de mettre ces capacités en commun au niveau européen existait mais sans réalité concrète. L’expérience du Kosovo et la volonté de la Grande-Bretagne de démontrer sa capacité d’être un leader en Europe tout en restant hors de la zone Euro ont permis de débloquer la situation.

Les capacités définies lors du sommet d’Helsinki (Headline Goals) et de Saint-Malo sont le fruit de la volonté d’autonomie française et du pragmatisme britannique. Ces objectifs semblent à la fois raisonnables et ambitieux. Mais cela nécessite de transformer des armées statiques en armées de corps expéditionnaire, tâche stratégique gigantesque.

De même, il existe un écart trop important entre investissements de défense européens et capacités réelles d’action. Les Européens dépensent à peu près la moitié du  budget de défense des Etats-Unis, mais ils disposent de bien moins que la moitié des capacités de projection. Ce constat a une forte connotation intégrationniste dans le cadre d’une Union de 25 états indépendants face aux Etats-Unis. Mais une fusion des moyens entraînerait une perte d’autonomie nationale, ce qui serait difficilement acceptable pour des pays comme la France ou la Grande-Bretagne. Les domaines concernés par de tels rapprochements sont les capacités transport stratégique (air et mer), l’acquisition et le traitement du renseignement, les capacités de commandement et de planification et enfin la rédaction de doctrine stratégique (un premier pas a été franchi avec la SES de M. Solana).

Il convient de replacer l’aspiration à l’autonomie dans un contexte historique. Cette autonomie ne peut se décréter du jour au lendemain. Durant la Guerre Froide, le problème pour les Européens était la solidarité avec les Etats-Unis au sein de l’OTAN. La volonté d’autonomie se traduisait par le besoin d’un rééquilibrage au sein de l’OTAN entre le pilier américain et le pilier européen.

Après la chute du bloc soviétique, les nouvelles crises ont montré les limites de l’instrument purement militaire dans leur résolution. Dans un monde d’interdépendance, les problèmes ne sont plus le fait d’un seul intervenant. L’autonomie complète serait un anachronisme.

L’acquisition de l’autonomie européenne ne pourra se faire qu’en coordination avec les Etats-Unis. Les pierres d’achoppements des discutions ont porté sur la duplication des moyens et sur les grands commandements stratégiques. Les Etats-Unis  ont péché par excès de suspicions. Ces réticences devront s’effacer devant l’approfondissement inéluctable de l’intégration européenne.

Le problème aujourd’hui est un peu identique à celui de l’autonomie des Etats-Unis : ils ne peuvent rester dans l’unilatéralisme, et l’UE ne peut développer un unilatéralisme en « miroir ». Il s’agit de convaincre les Etats-Unis que l’UE peut être un partenaire valable. La Grande-Bretagne doit pouvoir dire non aux Etats-Unis, et la France comprendre l’autonomie comme un objectif et non une fin en soi.

 

Stef Goris, Président - Assemblée de l’Union de l’Europe Occidentale (UEO)

L’assemblée de l’UEO (Assemblée Européenne de Sécurité et de Défense) s’occupe essentiellement de la PESD et de son évolution.

Des questions fondamentales se posent sur le rôle de l’UE dans le monde. La seule certitude est qu’elle ne peut rester impuissante. Elle doit être prête à participer à la sécurité mondiale et son action doit se faire en cohérence avec ses valeurs fondamentales, décrites notamment par les travaux de la Convention.

L’élargissement impose de définir un projet transcendant les intérêts particuliers de chacun des 25, pour que l’UE ne devienne pas une simple zone de libre échange placée sous le parapluie américain qui nierait sa spécificité. Les différences entre PESC et PESD tendent à disparaître car l’outil militaire puissant et crédible est indispensable pour assurer la sécurité. Ambition, puissance et autonomie sont les clés de la capacité européenne d’action sur la scène internationale.

D’autre part, l’UE ne doit pas se replier sur elle-même, mais s’ouvrir à l’Est (relations de confiance avec Russie et Ukraine) et conserver ses valeurs universalistes face à des Etats-Unis de plus en plus nationalistes.

L’autonomie définie à Cologne doit être lue non pas comme un défi à la puissance des Etats-Unis, mais comme facteur de relations plus équilibrées avec eux. Cette autonomie est indispensable pour agir sans eux, s’ils ne veulent ou ne peuvent pas le faire. Pour autant l’UE ne doit pas chercher à devenir un gendarme du monde.

Comment réaliser ces objectifs ? Il faut tout d’abord disposer de moyens crédibles autonomes ou en liaison avec les Etats-Unis (accords Berlin plus). Une autonomie d’action et de décision qui nécessite un concept stratégique, une chaîne de commandement et de planification, des moyens de recueil et d’analyse du renseignement (agence européenne de renseignement) et enfin, la rédaction d’un « Livre Blanc » et d’une politique d’entraînement.

 

Robert Hunter, Senior advisor - Rand Corporation - Washington

La paix mondiale ne sera pas sauvegardée sans un effort majeur. L’indépendance stratégique, et donc l’autonomie, n’existe plus pour tous les pays occidentaux. Durant la Guerre Froide, la construction d’une défense forte était un objectif pour l’Europe de l’Ouest et les Etats-Unis. Aujourd’hui, une Europe forte est toujours utile pour les Etats-Unis.

Après le 11 septembre, les Etats-Unis et l’UE ont œuvré en commun contre le terrorisme (l’OTAN commande la FIAS en Afghanistan). L’évaluation de la menace est identique.

Il y a aussi de « mauvaises nouvelles » : duplications, tentatives pour contrebalancer la prédominance des Etats-Unis, vente d’armes à la Chine.

Nous sommes en face du même problème. Les Etats-Unis peuvent faire la guerre seuls, mais pas la paix (Moyen-Orient). Reste à savoir comment et quand, et qui commandera. Les intérêts communs sont si nombreux qu’il n’existe plus de crise dans laquelle l’UE puisse être impliquée sans les Etats-Unis.

 

VAE (cr) Jean BETERMIER

Messieurs les ministres, les parlementaires, les officiers généraux ; mesdames, messieurs ; afin d’aborder ce problème de l’autonomie stratégique de l’Europe, nous avons tenté de réunir des points de vue diversifiés. Il était impossible de travailler à vingt-cinq sur un thème aussi complexe. Néanmoins, la présence de nombreux officiers stagiaires européens devrait nous permettre d’enrichir le débat.

Participeront à cette table ronde que j’ai l’honneur d’animer : Monsieur Stef Goris, qui préside l’Assemblée de l’Union de l’Europe Occidentale ; le Professeur Michael Stürmer, historien, politologue, journaliste, écrivain, et ancien conseiller politique du chancelier Kohl ; l’Ambassadeur Robert Hunter, ancien ambassadeur à l'OTAN, aujourd’hui conseiller spécial à la Rand Corporation ; Gilles Andréani, Conseiller maître à la Cour des Comptes, et qui a présidé à deux reprises le Centre d’Analyse et de Prévision (CAP) du Quai d’Orsay.

 
Inévitablement, les Etats membres de l’Union européenne devaient un jour s’interroger sur la question de leur autonomie stratégique, et ce, pour plusieurs raisons. En premier lieu, l’intégration économique est quasiment terminée. La recherche d’une union toujours plus étroite, exprimée au cœur du Traité de Rome, conduit donc les Etats à considérer la dimension internationale de l’Union européenne, ses responsabilités, ainsi que les moyens nécessaires pour y faire face.

 
La fin de la Guerre Froide et l’affaiblissement des forces de liaison internes du système géostratégique transatlantique impliquent, par ailleurs, la révision des conditions de la sécurité internationale, sans toutefois renoncer à l'OTAN, qui a garanti la paix en Europe pendant toute cette période. Enfin, l’émergence de nouvelles menaces, plus diffuses, appelle des réponses plus subtiles et plus complexes qui associent étroitement les aspects politique, diplomatique, économique et militaire, ainsi que l’aide au développement. La crise des Balkans, qui illustrait parfaitement l’impuissance de l’Europe naissante, a joué un rôle révélateur dans ce processus.

 
Le Sommet franco-britannique de Saint-Malo, en décembre 1998, peut être jugé comme l'acte fondateur de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense. En effet, cet acte revendiquait l’autonomie d’action de l’Union. Cette ambition fut ensuite reprise par la déclaration européenne d’Helsinki de décembre 1999. Je cite : « Le Conseil européen souligne sa détermination de développer une capacité autonome de décider et là où l'OTAN en tant que tel n'est pas engagé, de lancer et de conduire, sous la direction de l’Union, les opérations militaires en réponse à des crises internationales ». Plus récemment, la «déclaration Solana», adoptée au Sommet européen de Thessalonique en juin 2003, qui reprend ce principe sous le titre : « Une Europe unie, sûre, dans un monde meilleur », invite l’Union européenne à partager la responsabilité de la sécurité dans le monde.

 
Répondre à ces ambitions exige l’établissement d’un consensus fort entre des nations qui possèdent pourtant une histoire et une culture stratégique différente. Cette cohésion, largement soutenue par les opinions publiques, suppose aussi un dialogue approfondi avec notre allié américain au sein de l’Alliance transatlantique. A ce titre, nous nous réjouissons de la présence de l’Ambassadeur Robert Hunter.

 
Professeur Stürmer, acceptez-vous d’ouvrir le débat ?

 

Michael STÜRMER, historien, éditorialiste, Die Welt - Berlin

J’ai préparé un support papier pour tous ceux qui s’intéressent à une analyse plus approfondie (cf. Annexe 6). En raison du temps qui m’est imparti, je focaliserai néanmoins mon intervention sur quelques points clés.

 
Nous partageons, d'une manière générale, la même analyse des menaces et, malheureusement, les dangers auxquels nous sommes confrontés sont bien réels. Je ne songe pas seulement au terrorisme, aux Etats voyous, etc. Les armes de destruction massive représentent également une menace redoutable, qui n'est pas toujours perçue dans toute sa mesure par les militaires et les industriels.

 
De manière générale, une alliance se développe conformément à l’objectif qui la sous-tend. L’Alliance atlantique ne fait donc pas exception à la règle. Après la Guerre Froide, l’OTAN ne formait pas un club trop sélectif. Selon Georges Bush père, l’instabilité et l’insécurité composaient alors les deux seuls ennemis de l’organisation. Sa vision d’un « Nouvel ordre mondial », dominé par les Etats-Unis, s’inscrivait dans la même logique. De tels propos méritent-ils pour autant un hommage éternel ?

 
A cette époque, le monde se trouvait, en fait, plus ou moins dépourvu de pilote. L’affirmation américaine, très enthousiaste, selon laquelle nous étions parvenus au stade ultime de l’Histoire renforça encore la position de Monsieur Bush. De ce fait, la plupart d’entre nous ne permirent pas à Samuel Huntington de s’exprimer plus longuement sur le choc des civilisations. En effet, ce thème ne présentait pas un caractère politiquement correct. Il contenait pourtant une large part de vérité.

 
La première guerre du Golfe ne fut pas interprétée comme une difficulté à instaurer le «Nouvel ordre mondial», mais comme le dernier sursaut d'un monde plus ou moins harmonieux, avec quelques « petits problèmes » : troubles dans la région des Balkans, luttes au Proche et au Moyen-Orient… Elle fut vécue comme la dernière dissension au sein d’un environnement relativement harmonieux. Sans que les Etats-Unis ne s’assurent réellement de l’identité ou de l'existence de leur ennemi, ils déployèrent au cours du conflit une abondance de moyens technologiques fantastiques et coûteux. La question de « ce qui arrivera après » que l'on ait détruit tout le hardware de l'ennemi ne fût pas posée (peut-être auprès des militaires, mais non au sein des politiques…). Des dizaines de milliards de dollars furent ainsi engloutis dans des gadgets très sophistiqués

 
Les Américains révolutionnèrent la nature de leurs opérations militaires, initiée pendant la guerre d'Irak, puis développée ensuite. A l’exception du Royaume-Uni et de la France, les Européens engagèrent au contraire une réduction problématique de leur budget et de leur système militaire, sans que cette décision ne se justifie, à la lumière des nouvelles menaces. Les gouvernements préféraient investir dans des domaines largement plébiscités par le grand public. En effet, les démocraties détestent les mauvaises nouvelles, comme l'avait souligné, je crois, Charles-Alexis de Tocqueville. Les hommes politiques sont donc contraints de nous promettre un avenir radieux afin de ne pas perturber le mécanisme intime de notre propre bonheur.

 
L’unité de la Yougoslavie reposait indubitablement, dans les années 90, sur la pression exercée par le régime de Tito ainsi que sur la crainte d’une intervention russe. Lorsque cette menace s’éloigna et que le communisme perdit de son attrait idéologique - sans parler de son existence matérielle effective - la Yougoslavie ne parvint plus à exister. Les vœux pieux et les Européens ne concoururent pas non plus à infléchir la tendance. L’Union européenne s’efforça pourtant de prévenir l’éclatement de la Yougoslavie.

 
Néanmoins, l’objectif d’une telle action ne consistait pas à préserver les intérêts de la Yougoslavie. L’Union européenne voulait simplement éviter que ce mauvais exemple ne puisse contaminer la Russie - le pays signataire des traités internationaux de non-prolifération et qui détenait les réponses pour l'Europe de l'Est - qui jouait alors un rôle capital pour les Européens de l’Ouest. Soutenir la Russie signifiait donc préserver la Yougoslavie, sans toutefois prendre la mesure de la fragilité des liens entre les différentes communautés du pays qui rendait la réalisation de ce souhait impossible.

 
Il a fallu attendre les accords de Dayton, qui constituèrent une expérience humiliante pour les Européens, puis le Kosovo, une expérience encore plus « fracassante ». Car, les Américains ont fait « leur » guerre, bien différente de celle que les militaires et politiques européens voulaient mener. Nous avons donc, soudainement, réalisé que même dans le cadre d'un petit théâtre d'opérations, nos conceptions étaient diamétralement opposées. Ce fût la période de l'organisation des différents sommets de Saint-Malo et d'Helsinki, durant laquelle une approche européenne plus sérieuse fût envisagée. Ainsi, le constat de différences notoires entre les Américains et les Européens aboutit aux conclusions de ces deux sommets. Nous avons alors compris que les missions de « type Petersberg » se multiplieraient et constitueraient la majeure partie des scénarii à venir.

 
Le terrorisme fut largement ignoré jusqu’au 11 septembre 2001. Toutefois, certains think tanks européens s'étaient déjà inquiétés auparavant de ce risque. En effet, le World Trade Center avait déjà subi une attaque en octobre 1993. L’usage d’une demi tonne d’explosifs avait fort heureusement eu des conséquences limitées. Néanmoins, comme le souligna plus tard la commission 911, aucune nation n’en avait mesuré véritablement l’ampleur et nous avons été pris par surprise. La guerre asymétrique était devenue l'expression principale de cette menace. Alors que nos sociétés se réjouissent d’entretenir des liens d’interdépendance de plus en plus complexes, nous avons mis du temps à comprendre que nous incitions par-là même, l'ennemi à devenir partie intégrante de ce système globalisé.

 
Nous étions, en fait, préparés à affronter des armées colossales et des adversaires dotés de capacités technologiques très puissantes. Or, ces dangers ne se sont pas matérialisés. Curieusement, la menace émergea du cœur de nos démocraties post-industrielles. Il était donc nécessaire de choisir une stratégie multi-facettes basée à la fois sur des actions militaires et non-militaires. Et, nous n'avons pas encore trouvé comment et jusqu'où les superposer. Le débat allemand actuel sur la conscription militaire va dans ce sens. Faut-il la faire perdurer ? Dans quelle mesure avons-nous encore besoin de nous doter de moyens militaires de défense de notre sanctuaire national, parallèlement à ceux assurés par la police ?

 
L’Afghanistan constitue un autre exemple d’Etat déchu et, après la Yougoslavie, notre deuxième expérience en ce sens. A présent que nous parvenons plus ou moins à maîtriser les seigneurs locaux de la drogue, nous réalisons que la situation est plus dure encore qu'elle ne l'était auparavant. En effet, nos soldats encourent de grands risques sur place.

Ayant été historien dans une vie passée, j'ai recommandé - sans effets bien sûr ! - à plusieurs reprises, aux politiques et aux militaires, d'une manière identique, de lire des ouvrages consacrés à l'histoire dans les Balkans, ou sur l'Afghanistan (notamment, la frontière Nord-Ouest…). Ce sont des lectures très utiles, en particulier pour de jeunes officiers tels que vous, car cela permet d'appréhender les mentalités, la géographie, les instincts et cultures étrangères. Et après tout, comme Clausewitz nous l'a enseigné, la guerre est une expression d'expressions spécifiques de la culture. La méconnaissance de telles spécificités se répercute sur la qualité des opérations conduites.

A partir de l’année 2003, les Etats-Unis et l’Europe semblèrent s’accorder sur la nature des menaces internationales : les armes de destruction massive, les Etats dirigés par des gouvernements déficients, le terrorisme.

 
Toutefois, ce consensus ne permet pas pour autant clairement de localiser l’ennemi et de prendre des décisions pertinentes afin d’assurer notre sécurité. L’OTAN, ni les nations membres, n'ont été très utiles en ce sens. Car, après tout, l'OTAN n'est pas une institution indépendante de ses membres. En effet, depuis le Kosovo, ses actions se sont limitées à des opérations de terrain. L’OTAN n’a donc pas réussi à définir des principes stratégiques majeurs essentiels. Je comprends pourquoi la plupart des ambassadeurs répugnent à s'engager dans un tel débat. En effet, ils ne souhaitent pas jouer les oiseaux de mauvais augure auprès de leurs gouvernements.

 
Il en est de même pour la Politique Européenne de Sécurité et de Défense. Certes, elle contient de nombreux objectifs quantitatifs. Toutefois, cette politique ne définit pas les menaces et les scenarii auxquels l’Europe peut être confrontée. Elle ne prévoit pas véritablement les modalités d’action de l’Union. Or, la détermination d’objectifs purement quantitatifs - qui n’ont eux-mêmes pas encore été atteints - ne constitue pas un facteur de cohésion durable. Cette dernière n'est possible que si l'on sait quels buts on désire atteindre qualitativement. Nous avons admis certaines de nos faiblesses à travers les accords de « Berlin plus » et d'autres notamment sur l'Afghanistan, mais, je ne crois pas que cela soit suffisant. C'est la raison pour laquelle, je suis absolument convaincu de l’utilité du colloque auquel nous assistons. En effet, les rencontres de cette nature permettent d’examiner nos faiblesses et nos incertitudes avec attention, et ce, afin de mieux les combattre.

 

VAE (cr) Jean BETERMIER

Je vais maintenant donner la parole à Gilles Andréani. Ce dernier a présidé à deux reprises le Centre de prospective des Affaires étrangères, mais il a également travaillé pendant plus d’un an au sein de l’Institut Stratégique de Londres. Monsieur Andréani pourra donc nous livrer un point de vue nuancé à la lumière de cette expérience.

 

Gilles ANDREANI, Conseiller maître à la Cour des Comptes

Je vais donc tenter de m’acquitter de cette double tâche : m’exprimer en tant que Français et décrire la position britannique.

 
Conceptuellement et historiquement parlant, il me semble totalement imprudent d’évoquer l’autonomie stratégique de l’Union européenne sans aborder ses capacités dans ce domaine. En effet, la force qui a conduit à l’organisation du Sommet de Saint-Malo s’est également traduite par une véritable révolution copernicienne. Le gouvernement britannique a soutenu pour la première fois la constitution d’une Europe de la défense, et ce, alors qu’il avait toujours tenté de freiner une telle réalisation.

 
L’autonomie et les capacités forment donc deux concepts inséparables. Je m’intéresserai tout d’abord à leur relation. J’aborderai ensuite les limites de l’autonomie. Bien que cette démarche soir parfaitement légitime, elle est nécessairement limitée par l’OTAN ainsi que par le contexte stratégique global.

 
Alors que la situation de la fin de l’année 1998 était relativement tendue, la capacité d’agir par soi-même et d’acquérir une véritable autonomie était autant partagée par le gouvernement britannique que par les autres pays. Or, cet objectif s’inscrit à la fois dans une dimension à court et à long terme qui se matérialise dans la dynamique de l’intégration européenne. En effet, la consolidation de l’identité européenne passe notamment par une revendication des Européens à agir davantage pour et par eux-mêmes, contrairement aux habitudes acquises pendant la Guerre Froide.

 
Si la France a toujours exprimé clairement cette détermination, nous pouvons nous interroger sur les motifs qui ont conduit la Grande-Bretagne à plébisciter la même orientation au Sommet de Saint-Malo. Les initiatives diplomatiques menées au Kosovo avant les premières frappes aériennes ont engendré des frustrations significatives. Les difficultés rencontrées par les représentants transatlantiques et européens ont ainsi fortement influencé Tony Blair. La volonté de faire intervenir l’Europe au Kosovo, et ce d’une manière totalement indépendante, a donc suscité le changement britannique que nous connaissons. De plus, en l’absence d’adhésion à la monnaie européenne, la Grande-Bretagne, qui ne pouvait pas non plus envisager la tenue d’un référendum, a voulu démontrer qu’elle pouvait aussi faire progresser l’Europe.

 
La revendication d’autonomie me paraît absolument naturelle. Lorsque leurs intérêts étaient en jeu, les grands pays européens ont toujours conservé des capacités militaires autonomes en marge de l’Alliance Atlantique. Je mentionnerai les opérations respectives de la France et de la Grande-Bretagne en Afrique et aux Malouines. En 1997, l’Italie est également intervenue dans son voisinage lors de l’opération « Alba ». Cette volonté, qui est toujours demeurée assez discrète pendant la Guerre Froide, n’en était pas moins bien réelle. En 1998, les Européens se sont efforcés de transposer cette détermination à l’échelle européenne afin d’envisager des actions de grande envergure.

 
Si nous examinons les principes adoptés lors du Sommet d’Helsinki, et regroupés sous la dénomination de headline goal, nous constatons qu’ils se révèlent à la fois raisonnables et ambitieux. En effet, ces fondements intègrent à la fois des capacités de planification fondées sur des éléments navals et aériens, et des capacités de renseignement et de commandement qui ne se limitent pas aux missions basses de Petersberg. La PESC prévoit des actions d’imposition de la paix dans un milieu non permissif ainsi que des opérations d’évacuation à longue distance de ressortissants européens dans un environnement hostile. La défense atlantique repose, quant à elle, sur la défense collective contre une attaque en Europe.

 
L’autonomie participe à l’approfondissement de l’intégration européenne. De plus, la dépendance de l’Europe envers les Etats-Unis constituait un sujet très sensible dans le contexte du Kosovo. L’autonomie requiert néanmoins l’accomplissement de certaines réalisations. Ainsi, le Sommet de Saint-Malo place sur un même plan les notions d’autonomie et de capacités. Si les Français insistent davantage sur le concept d’autonomie, les Britanniques privilégient une démarche fondée sur les capacités d’intervention, et ce, afin d’éviter toute polémique avec les Etats-Unis. Cette approche pragmatique se justifie également par la situation stratégique des Européens.

 
La détermination des capacités d’intervention européennes suppose la transformation d’armées statiques en armées de corps expéditionnaires. Or, cette tâche recèle une ampleur très importante. A la fin des années 1990, deux modèles coexistaient en Europe : la Bundeswehr, dont la constitution repose sur un système de conscription caractéristique de la Guerre Froide, et l’armée britannique, qui forme déjà un corps expéditionnaire semblable à celui des Etats-Unis. L’adoption de ce mode de fonctionnement s’avère néanmoins très exigeant.

 
Une deuxième approche consiste à comparer les investissements réalisés par les Européens en matière de défense avec leurs capacités dans ce domaine. Si ces derniers dépensent environ la moitié du budget américain de défense, ils ne détiennent que 10 % des capacités américaines adaptées aux défis stratégiques de l’avenir. Or, une telle problématique s’avère à la fois complexe et très intégrationniste. En effet, la cause majeure de cet output gap résulte de la composition du continent européen. Alors que les Etats-Unis s’appuient sur le système de défense unique d’un seul Etat-nation, les vingt-cinq pays membres de l’Union européenne sont dotés d’armées individuelles. Il s’agit donc d’un sujet très sensible pour les pays européens.

 
L’amélioration des capacités d’intervention européennes implique la mise en œuvre d’une logique plus intégrationniste. Or, cette orientation nécessite un arbitrage délicat entre la conservation d’une certaine autonomie nationale et l’acquisition d’une véritable autonomie européenne. En effet, les pays qui accepteront la fusion de leurs capacités réduiront nécessairement leur autonomie nationale. La plupart des Etats européens s’accordent toutefois sur la nécessité de disposer d’instruments de projection, de moyens de transport naval et aérien à long rayon d’action, ainsi que de capacités de commandement, de renseignement, et de conception politique communes.

 
La « doctrine Solana », présentée à l’automne 2002 juste après la théorie de sécurité nationale des Etats-Unis, constitue un véritable acte d’autonomie stratégique européenne. Pour la première fois, les Européens exposent leur vision d’un certain nombre de problèmes et les réponses qu’ils entendent y apporter. Cette position implique notamment l’utilisation de moyens tels que l’A 400 M pour le transport stratégique.

Elle suppose, par ailleurs, que l’Europe élabore sa propre conception du monde. L’application des principes édictés par la « doctrine Solana » ne cesse de progresser depuis la fin de l’année 1998. Certes, les divisions sur la guerre en Irak continuent de peser sur le processus. Néanmoins, celui-ci s’inscrit certainement dans une dynamique européenne de long terme. En outre, le soutien britannique constitue un facteur de succès significatif.

 
Afin d’en préciser la portée, nous pouvons placer le concept d’autonomie dans une perspective historique et stratégique. L’autonomie européenne ne se décrète pas soudainement. En effet, l’Europe occidentale s’était engagée auprès des Etats-Unis lors de la Guerre Froide. Or, cette lutte planétaire avait établi un système de sécurité conjoint entre les deux zones. Pendant plus de 40 ans, l’autonomie n’a donc pas formé la priorité des Européens. A l’inverse, la solidarité avec les Etats-Unis et la capacité à définir un partenariat équilibré se sont avérées primordiales.

Ces principes ont donc pesé sur les décisions conjointes prises au nom du « monde libre ». A cette époque, la volonté d’autonomie des Européens vise simplement l’instauration d’une alliance plus équilibrée. La revendication d’indépendance gaulliste exprimée dans les années 1960 illustre parfaitement cette tendance. L’autonomie stratégique en tant que telle ne forme donc pas un objectif évident pour les Européens.

 
Après la fin de la Guerre Froide, la volonté d’autonomie affichée par l’Union européenne s’affirme davantage. Cependant, elle possède encore ses propres limites. En effet, qu’il s’agisse de maintien de la paix, de construction étatique, ou bien de stabilisation des situations de crise, l’instrument militaire ne s’avère pas autonome. Il s’intègre obligatoirement dans un cadre politique, humanitaire et économique. Une telle caractéristique ne lui permet donc pas d’être envisagé pour et par lui-même.

 
De plus, la globalité de notre monde suscite l’interdépendance des pays. Les Européens doivent donc veiller à ne pas afficher une revendication de nature anachronique. En effet, la résolution des problèmes actuels ne peut pas s’effectuer de manière individuelle, et ce, même pour les Etats-Unis. Elle sollicite, au contraire, la constitution de réseaux et la réalisation d’actions communes adaptées aux dépendances complexes du monde global. L’autonomie ne constitue donc toujours qu’un moyen de parvenir à d’autres fins. La volonté antérieure d’un rééquilibrage a été remplacée par la nécessité d’une coopération internationale à géométrie variable destinée à résoudre les grands défis de notre temps que sont la lutte contre le terrorisme et les faillites étatiques, particulièrement nombreuses sur le continent africain.

 
La défense européenne est déjà assurée par l’alliance Atlantique. Tout désir d’autonomie appelle donc obligatoirement un dialogue et une négociation avec les Etats-Unis. Que faut-il penser de la manière dont l’Europe et les Etats-Unis ont délimité leur champ d’action respectif et traité le problème de l'autonomie ? Ma participation aux débats organisés sur ce thème me conduit à les replacer dans une perspective historique, et ce, afin de dépasser les difficultés qui ont caractérisé les discussions. Les Etats-Unis redoutaient notamment la duplication entre l’OTAN et l’Union européenne. En outre, la notion d’un commandement stratégique européen est toujours demeurée taboue pour les Américains.

 
A mon sens, les débats ont souffert d’un excès de minutie et de suspicion, plus spécifiquement exprimée par les Etats-Unis. Or, la dynamique d’autonomie européenne doit nécessairement conduire à la constitution de capacités de commandement spécifiques. Les Etats-Unis se sont donc montrés trop défensifs à ce sujet. Parallèlement, les Européens, notamment les Français, ont trop souvent limité leur argumentaire à des considérations abstraites. Il aurait été préférable de privilégier les réalisations concrètes telles que l’intervention de l’Union européenne en Bosnie. Je suggère néanmoins de relativiser l’importance de ces querelles.

 
Actuellement, la volonté affichée par l’Europe se heurte au désir d’autonomie des Etats-Unis. En effet, ces derniers revendiquent une liberté d’action accrue au détriment des accords multilatéraux signés pendant la Guerre Froide, de l’ONU et parfois de l’OTAN elle-même. Je mentionnerai notamment les accusations de « micro-management » des frappes aériennes et de « guerre par comité », formulées par les Etats-Unis à l’encontre de l’OTAN, pendant la guerre du Kosovo.

 
Face à cette orientation l’autonomie européenne constitue une véritable réponse. Cependant, les Européens ne doivent pas faire preuve, à leur tour, d’unilatéralisme. Ils doivent plutôt convaincre les Etats-Unis de leur propre capacité d’action ainsi que de la nécessité de nouer un partenariat durable avec l’Europe. Il est notamment impératif de réconcilier les sensibilités britannique et française sur le sujet. Les Britanniques, qui se sont ralliés à l’objectif d’autonomie stratégique européen, doivent accepter une évolution de leur politique étrangère. Ainsi, l’indépendance européenne peut parfois exiger de s’opposer aux Etats-Unis. Nous devons, quant à nous, accepter que l’autonomie ne forme pas une fin en soi dans un monde de plus en plus globalisé.

 
 

VAE Jean BETERMIER

Monsieur le Conseiller, je vous remercie. En effet, vous avez mis l’accent sur un élément primordial : l’autonomie relève davantage des relations établies entre les capitales européennes qu’entre l’Europe et les Etats-Unis.

 
Nous accueillons maintenant parmi nous un parlementaire Belge, acteur majeur de la construction européenne, Monsieur Stef Goris qui préside également l’Assemblée de l’Union de l’Europe Occidentale. J’en profite pour saluer l’action conduite par Jacques Baumel au sein de l’UEO, afin de faire progresser le concept de défense européenne.

 

Stef GORIS, Président de l’Assemblée de l’Union de l’Europe Occidentale

Mon Général, Monsieur le président, cher ami Jacques Baumel, mesdames, messieurs, j’évoquerai tout d’abord rapidement l’instance que je préside.

L’Assemblée de l’Union de l’Europe Occidentale constitue une organisation de défense européenne dont le siège est situé à Paris. Sa constitution repose sur le Traité de Bruxelles modifié qui se caractérise, dans son Acte V, par un engagement inconditionnel de défense mutuelle. L’Assemblée se compose aujourd’hui de 400 représentants des parlements nationaux de 37 pays, dont tous les Etats membres de l’Union européenne et les membres européens de l’OTAN, mais également, de la Russie, de l’Ukraine, et des pays des Balkans. L’Assemblée s’occupe essentiellement de la Politique Etrangère et de Sécurité Commune sur laquelle elle publie des rapports et vote des recommandations adressées aux gouvernements. L’Assemblée constitue ainsi une plate-forme interparlementaire à la Politique Européenne de Sécurité et de Défense.

 
Monsieur le Président, vous m'avez demandé d’intervenir au cours de cette première table ronde sur le sujet : « Quelle autonomie stratégique et pourquoi ? ». Je voudrais commencer mon intervention en formulant l’interrogation suivante : « Quelles ambitions pour l’Europe ? »

 
La nouvelle situation internationale et l'élargissement en cours de l’Union européenne obligent effectivement les Européens à se poser des questions fondamentales sur la nature de l'Europe et sur son rôle dans le monde. La seule certitude est qu'elle ne peut plus rester impuissante et passive. Le document sur la stratégie de sécurité de l’Union européenne intitulé « une Europe sûre dans un monde meilleur », paru en décembre 2003, présente clairement le problème : « En tant qu'Union de 25 Etats, avec une population dépassant 450 millions de personnes et une production représentant un quart du produit national brut mondial, l’Union européenne constitue inévitablement un acteur mondial. Elle doit être prête à partager la responsabilité de la sécurité internationale et de la construction d'un monde meilleur ».

 
Les valeurs fondamentales de l'Europe sont énumérées dans les traités fondateurs de l’Union européenne. Elles se basent essentiellement sur le respect de la personne, comme le démontre la synthèse rédigée par le groupe de travail VII de la Convention : « Les valeurs fondamentales qui ont présidé à la création, au développement et à l'élargissement de l’Union européenne et qu'elle visera à promouvoir dans le reste du monde sont : la démocratie, l'Etat de droit, l'universalité et l'indivisibilité des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les principes de la dignité humaine, de l'égalité et de la solidarité et le respect du droit international conformément aux principes de la Charte des Nations Unies. »

  

Bien plus que sur une aire géographique, l'identité de l'Europe repose donc sur cette confiance dans l’Homme que la Grèce antique a développée jusqu'à inventer la démocratie et la citoyenneté participative. Confiance qui a permis ensuite de faire éclore notre diversité de pratiques culturelles, sociales, et économiques. Confiance qu'expriment la Charte des Droits fondamentaux de I’Union européenne ainsi que l'ensemble des lois en vigueur dans cette Union, preuves du respect de la vie humaine : interdiction de la peine de mort, interdiction du port d’armes par le citoyen, approche restrictive en matière de légitime défense, droit d'asile, etc.

 
Son histoire faite de souverainetés étatiques empêchera probablement l'Europe de devenir une « hyper-puissance ». Elle a toutefois vocation à former un ensemble politique structuré sur le primat du droit et des valeurs humaines, et, doté d’une responsabilité et d’une vision communes afin de créer les conditions d'une véritable citoyenneté européenne. Cependant, l'élargissement de l'Europe pose certains problèmes avec l’arrivée de pays marqués par leurs terribles expériences du siècle dernier, et aux yeux desquels, seul I’OTAN constitue une assurance crédible contre l’éventuelle montée de nouveaux dangers. Tout comme certains membres actuels de l’Union, ces pays plébisciteraient volontiers une Europe « simple marché commun » placée sous la houlette des Etats-Unis.

 
Dans ce contexte, soit les actuels et futurs pays membres poursuivent la défense énergique de leurs intérêts « propres » - l'Europe élargie sombrera alors irrémédiablement dans une zone de libre-échange en perdant le pari historique de pouvoir protéger et agir avec autorité - soit les convictions véritablement européennes l’emporteront et dépasseront les arguments frileux ou mercantiles. Cette Europe, respectueuse des différences entre ses peuples et capable de solidarité, sortira alors de la tendance actuelle qui réduit la gestion du temps à la seule prévention du pire. Echappant ainsi à ses réflexes de mimétisme et de révérence vis-à-vis des Etats-Unis, elle ne pourra plus oublier qu’elle est porteuse de cet idéal spirituel de la personne.

 
Quelle posture faut-il en déduire ? L'Europe pourrait se contenter de bâtir des systèmes de coordination inter-étatiques pour la lutte contre le terrorisme (justice, police, immigration) et pour la protection de ses territoires (garde-frontières et garde-côtes), tout en confiant sa sécurité stratégique au parapluie américain. Néanmoins, une telle décision s’affranchirait des motivations profondes qui ont conduit l’Union européenne à assumer ses responsabilités internationales et à se doter des moyens qui doivent lui permettre d’entreprendre, le cas échéant, les actions politiques et militaires résultant des missions de Petersberg élargies.

 
De plus, l’Europe ne peut limiter son rôle au simple exercice de la puissance. Elle se doit de promouvoir une mondialisation plus humaine en défendant les valeurs auxquelles elle adhère. Je citerai à nouveau le groupe de travail VII « Action extérieure de l’Union européenne de la Convention : « L’Union européenne s'efforcera de développer des relations et de construire des partenariats avec les pays et avec les organisations régionales ou mondiales qui partagent ses valeurs. Elle favorisera des solutions multilatérales aux problèmes communs, en particulier dans le cadre des Nations Unies. L'Union définira et mènera des politiques communes et des actions de l'Union et œuvrera pour assumer un degré de coopération maximal dans tous les domaines des relations internationales afin de promouvoir ses valeurs ».

 
Afin de pouvoir être écoutée, l’Union doit disposer d’une autonomie politique et militaire. Elle doit assumer une responsabilité politique dans un monde multipolaire où aucun pays européen ne peut plus influer seul sur les rapports de forces. La distinction subtile entre Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC) et Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) n'a plus vraiment de raison d'être. En effet, la politique étrangère qui vise, entre autres, à assurer la sécurité des citoyens et des biens de l’Union européenne, ne peut s'exercer valablement sans s'appuyer sur un outil militaire crédible.

 
Ambition, puissance et autonomie forment ainsi les mots clés qui permettront à l'Europe de sortir de sa paralysie persistante dans le domaine international, et ce, en dépit des avancées de ces dernières années. Toutefois, la puissance ne peut s'exercer efficacement pour la défense des intérêts communs qu'en toute indépendance, ce qui exige une véritable autonomie de décision et d’action. Les Etats membres et l’Union européenne doivent agir en cohérence afin de mettre un terme aux politiques de « cavalier seul » et aux initiatives séparées - voire concurrentes – qui portent atteinte à la crédibilité de l’Union.

 
Evoquer l'autonomie en matière de défense ne signifie pas pour autant un repli autiste des Européens sur eux-mêmes, ni un reniement de leurs alliances. L'élargissement vers l'Est représente une réalité. En outre, l’instauration de relations étroites et confiantes avec la Russie et l'Ukraine s’avèrent indispensables à la stabilité régionale. L'Alliance Atlantique demeure le cadre obligé d'une défense collective, et surtout, de la coopération avec les Etats-Unis ainsi qu'avec les pays membres de l'OTAN et non-membres de l'Union européenne. Néanmoins, l'OTAN ne forme plus un support privilégié pour les Américains. En effet, le centre de gravité de leurs intérêts dans le monde se trouve désormais en Asie. L’Europe ne constitue donc plus une priorité.

 
Cette Europe évolue vers plus d'universalisme au moment même où la politique américaine se montre plus « nationaliste » avec une aversion marquée pour les contraintes à caractère multinational et une indifférence croissante vis-à-vis de ses alliés. L'autonomie européenne a été définie au sommet de Cologne en 1999 et régulièrement réaffirmée depuis par tous les Conseils de l’Union européenne, tant pour la décision que pour l’action. Elle ne doit pas être vécue comme une sorte de défi au leadership américain, mais comme une évolution naturelle et visionnaire au sein de l’Alliance où chacun peut œuvrer à la recherche d'un partenariat euro-atlantique plus équilibré sur les plans économique, politique et militaire.

 
II est donc urgent que se construise une Europe économiquement et politiquement puissante, principal partenaire et alliée respectée des Etats-Unis. L’Europe doit développer des capacités militaires crédibles lui permettant d'agir de façon autonome pour la défense de ses intérêts dans le monde. En d'autres termes, l’Union européenne doit devenir un producteur de sécurité externe sans pour autant endosser le rôle de « gendarme du monde ». Des moyens de présence et d’influence indépendants doivent contribuer à exercer une action positive sur les affaires du monde. Il convient notamment de s’assurer - sans unilatéraIisme et sous le contrôle du Conseil de sécurité de l'ONU - que le « gros bâton », symbole de la politique américaine de puissance mondiale, ne sera brandi que pour exercer un effet de dissuasion et non pas de manière disproportionnée, en particulier vis-à-vis des populations civiles.

 
Après avoir vécu l'écrasement de nombreuses villes sous les bombes et maintenant viscéralement opposée - à l'Est comme à l'Ouest - à toute doctrine de « guerre préventive », l'Europe devrait savoir promouvoir des actions mieux proportionnées et ne visant que des objectifs réellement stratégiques. Son expérience inégalée en matière de rétablissement et de maintien de la paix par un contrôle différencié des territoires et des populations devrait d'ailleurs permettre, dans de nombreux cas, d'éviter d'en venir à de telles extrémités.

Comment réaliser de tels objectifs ? Afin de faire face aux risques de déstabilisation dus aux crises régionales et à la menace terroriste globale, l'Europe doit se doter de moyens crédibles et utilisables de manière autonome, ou bien en coalition avec les Etats-Unis, pour couvrir l'ensemble des missions de Petersberg. Même si la PESD reste du domaine intergouvernemental, il faut d'abord doter l’Union européenne d'un concept stratégique destiné à définir les outils de promotion et de défense des valeurs et des intérêts communs européens, fondement d'un esprit de défense européen. Cette autonomie d’action et de décision exige de disposer d'une chaîne de commandement indépendante des moyens et capacités de l'OTAN.

 
Il convient aussi de doter l’Union des moyens lui permettant de « savoir, choisir, et conduire » en toute autonomie. Cette dotation se matérialise sous forme d'une capacité de renseignement à tous les niveaux (recherche, exploitation, et diffusion), d'évaluation des situations, de planification et de conduite des actions, et sans dépendre de sources extérieures, tout en restant en liaison étroite avec l'OTAN ou l'ONU. Elle nécessite la mise à disposition de satellites d'observation et d'écoute avec une gestion coordonnée entre les pays membres et un traitement centralisé des informations à partir du centre actuel de Torrejon. Il faudra enfin s'atteler à la création d'une véritable Agence européenne du renseignement.

 
L’Europe doit aussi créer des outils permanents de prospective (réflexion stratégique, rédaction d'un Livre blanc européen) et de préparation (évaluation des besoins opérationnels, politique de formation et d'entraînement). Il est capital d'identifier ces diverses fonctions pour regrouper les acteurs dans des structures propres à éviter les conflits d'intérêts : organes de formation, Agence européenne de défense, état-major de l’Union européenne, Institut d’Etudes et de Sécurité de l'Union européenne, etc.

 

VAE (cr) Jean BETERMIER

Monsieur le Président, je vous remercie. Vos propos pourraient tout aussi bien servir d’introduction que de conclusion à ce colloque.

 
Je me tourne à présente vers l’Ambassadeur Hunter. Entre 1993 et 1998, vous avez assuré la fonction de représentant des Etats-Unis auprès de l’OTAN et de l’U.E.O. Cette période difficile a été marquée par la crise balkanique, notamment en Bosnie-Herzégovine.

Vos propos actuels, en particulier dans la presse internationale, pourraient vous faire mériter le titre de « grand Européen ». Toutefois, j’espère que vous pourrez nous exposer plus en détail la position américaine, qui ne se révèle peut-être pas uniforme, quant au désir d’autonomie de l’Union européenne.

 

Monsieur l’Ambassadeur Robert HUNTER, Senior Advisor, Rand Corporation - Washington

Ce forum constitue pour nous tous une opportunité formidable. J'insisterai donc plus particulièrement auprès des jeunes gens de l'assistance, quant à l'intérêt de ce colloque pour leur futur.

Lorsque je regarde mes trois amis européens, j'ai un peu le sentiment d'incarner «le diable issu de l'autre côté de l'Atlantique ». Je n'aurais toutefois qu'une seule chose à dire : « La Fayette,  nous voilà ! Nous sommes ici-bas, maintenant, et pour toujours ».

 
Permettez-moi de vous rappeler une petite citation qui contredit véritablement la situation actuelle : « La paix mondiale ne pourra  être sauvegardée sans consentir à des efforts créatifs et proportionnés aux dangers qui la menacent. La contribution d’une Europe organisée et active s’avère donc indispensable au maintien de relations pacifiques. » Elle a été prononcée il y a cinquante-cinq ans, par Robert Schumann, ancien ministre français des Affaires étrangères. Celui-ci, qui mettait l’accent sur la réconciliation entre les peuples français et allemand, est l’un des pères fondateurs de l’Europe.

 
Nous venons tout juste de commémorer le soixantième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les représentants des deux camps se sont rassemblés à Moscou afin de prononcer à nouveau les mots suivants : « plus jamais ». Il y a cinquante-cinq ans, l'Allemagne prenait également sa place au sein de l'OTAN. Lors de la cérémonie d'intégration, le Chancelier Adenauer fut accueilli par le Président français, le ministre anglais des Affaires étrangères Harold Macmillan, ainsi que par les Américains.

 
Nous devons donc composer avec l'Histoire. Afin d'illustrer mon propos, je me permettrai ces quelques mots en français : "Pour tous les pays occidentaux, il n'y a plus « d'atome » stratégique au sens propre et historique du terme". J'adhère donc aux remarques de Gilles Andréani sur l'autonomie et l'indépendance apparente des nations.

 
Si la vision de notre futur est précise, nous avancerons avec clairvoyance. Toutefois, l’Histoire comporte de nombreux exemples d’erreurs. Ainsi, dans la première moitié du XXe siècle, l’égarement collectif était de mise. Je peux donc vous livrer la citation suivante : « C’est pire qu’un crime, c’est une erreur. »

 
Nous devons absolument éviter de reproduire les erreurs du passé. Or, la sécurité de l’Europe constitue une préoccupation majeure pour les Etats-Unis depuis plus de quarante ans. Durant la Guerre Froide, les Européens ont respecté la discipline prônée par les Américains afin de maintenir un certain équilibre. Avec la fin de la Guerre Froide, la plupart d’entre nous ont changé leur mode de pensée. En effet, la constitution d’un système de défense européen s’avère essentielle. Nous souhaitons donc la création d’une Europe encore plus forte et plus européenne qu’elle ne l’est actuellement. « Si nous sommes, effectivement, plus royalistes que le roi », vous devriez néanmoins prêter attention à notre souhait. En effet, l'engagement des Européens en matière de défense s'avère plus que jamais indispensable afin de faire face aux problèmes actuels.

 
Par deux fois, le cours de l'Histoire a été interrompu à des dates relativement proches, selon la manière dont nous les écrivons. Le Mur de Berlin est ainsi tombé le 9 novembre 1989. Les attaques contre New York et Washington sont, quant à elles, survenues le 11 septembre 2001. Pour la première fois depuis 1814, nous étions à nouveau attaqués sur notre territoire, néanmoins, cette agression n’émanait pas des Britanniques ; auxquels nous avons depuis lors accordé notre pardon. Nous avons alors engagé des opérations militaires contre les terroristes, ainsi qu’au Moyen-Orient.

 
De fait, « nous sommes tous Américains ». Nous gardons donc en mémoire les propos tenus par la France après le 11 septembre. Nous luttons tous ensemble contre le terrorisme. La guerre contre ce fléau ne suscite aucune dissension entre les Américains et les Européens. Il en est de même pour le maintien de la sécurité en Europe. Les actions qui doivent être conduites en Afghanistan n’engendrent pas non plus de division transatlantique.

Je rappelle également que la force de sécurité internationale de l’OTAN est placée sous le commandement d’un général français. J’espère néanmoins que vous saurez garder le secret…

 
Tout comme les Européens, nous nous référons à la « doctrine Solana » qui énonce parfaitement les menaces auxquelles nous sommes tous confrontés. Nous nous appuyons également sur les actions européennes conduites dans les Balkans : en Macédoine, en Bosnie  et en Afrique. La seule véritable « pomme de discorde » résulterait donc d’une autonomie européenne destinée à rivaliser avec l’OTAN. L’Organisation demeure à ce jour la seule structure militaire mondiale véritablement intégrée.

Le « Sommet des chocolats » nous a causé quelque inquiétude. En effet, nous redoutons la création d'un caucus de pays européens au sein de l'OTAN. Or, la Constitution européenne et le Traité d’Amsterdam prévoient le maintien du mandat de l’Organisation.

 
Nous nous inquiétons aussi de toute action qui viserait à compenser le poids international des Etats-Unis. Depuis le début de la guerre en Irak, la plaisanterie suivante a fait le tour de notre pays : « ce conflit a permis de réconcilier la France avec l’Allemagne, les Européens avec la Russie et l’ensemble de ces pays avec la Chine ». Il s’agit en fait d’un véritable défi pour les Etats-Unis. Nous craignons, par ailleurs, la vente d’armes à la Chine. Enfin, nous appréhendons les tensions qui pourraient résulter de compétitions trop intenses entre l’Europe et les Etats-Unis.

Le respect par les Européens des consignes américaines en matière de défense constitue pour nous un autre sujet de préoccupation.

 
Que nous approuvions ou non la politique américaine conduite au Moyen-Orient, nous devons maintenant contribuer à son succès. En effet, les Américains ne pourront pas réussir seuls.     Si nous pouvons parfaitement faire la guerre de notre côté, nous ne pouvons pas maintenir la paix sans une réelle contribution internationale. Jérôme Bonaparte, le plus jeune frère de Napoléon, faisait preuve d’une sagesse exemplaire dans ce domaine. Suite à une émeute en Allemagne, il prononça les mots suivants : « A quoi bon entreprendre certaines actions si elles s’avèrent inutiles ». Si les Etats-Unis peuvent recourir à leur force militaire pour entreprendre toutes sortes d'opérations, ils ne peuvent pas construire à eux seuls le futur du monde. Nous n'avons donc pas d'autre choix que de coopérer.

 
Mon pays apprend très lentement à s'ouvrir à ses partenaires. Souvenez-vous de ces quelques mots de Winston Churchill : « Nous pouvons toujours compter sur les Etats-Unis pour réaliser l'action qu'il convient d'envisager. ». Toutefois, si les Américains  veulent partager les risques et les responsabilités, ils doivent accorder à l’Europe un réel pouvoir de décision et d’influence. L’établissement d’un nouveau partenariat stratégique entre les Etats-Unis et l’Europe, fondé sur tous les moyens qui permettent d’éviter le recours à la force, s’avère indispensable. Je songe notamment à l’éducation ainsi qu’à l’aide au développement.         

Que ce soit au Moyen-Orient, ou bien dans d'autres parties du globe, les forces du contient européen sont au moins équivalentes à celles des Etats-Unis. Nous devons en tenir compte.

 
L'Europe et les Etats-Unis espèrent mutuellement un renforcement de leurs propres actions. Les Européens attendent également une plus grande collaboration de la part des Américains. Nous devons donc parvenir à oublier les disputes de ces dernières années afin de travailler plus efficacement sur l’avenir.

Je pourrais parier vingt dollars ou vingt euros, si vous insistez, sur le thème suivant :              « Pouvez-vous me citer un motif qui conduirait les Européens à entrer dans un conflit que les Américains refuseraient ? ». Je ne crois pas qu'un tel événement puisse se produire. Du point de vue stratégique, nous possédons les mêmes obligations. Espérons donc que nous parviendrons à nous unir pour satisfaire à ces exigences. Si nous ne les prenons pas en considération, « ce sera pire qu’un crime, ce sera une erreur. »

VAE (cr) Jean BETERMIER

Monsieur l'Ambassadeur, je vous remercie. Avant de se tourner vers la salle, un de nos intervenants désire-t-il à nouveau prendre la parole ?

 

Michael STÜRMER

Gilles Andréani a fait référence aux différentes philosophies qui prévalent en Europe. Bien que la qualité de la coopération franco-allemande soit unanimement plébiscitée en Allemagne, nous regrettons parfois d’avoir voulu choisir entre une Europe tournée vers l’Atlantique et une Europe plus continentale et française. Je pense que cette situation instaurée en 2002-2003, ne durera pas. Elle ne survivra pas au changement ou non de gouvernement en Allemagne.    Et ce, pour une raison simple : il est absurde de vouloir bâtir une Europe rivale des Etats-Unis. Par ailleurs, l’édification d’une Europe partenaire de son allié transatlantique demeure déjà suffisamment compliquée. Notre désir autonomie exige donc l’instauration d’un dialogue avec les Américains.

Comme l’a très bien souligné Robert Hunter, l’identité actuelle des Etats-Unis ne correspond pas à nos aspirations. Le pays est devenu trop complexe. Cependant, nous ne pouvons pas utiliser l’OTAN afin de contrôler les Etats-Unis. Cette OTAN « boîte à outils » ne fonctionnera pas. Nos hommes politiques doivent donc comprendre qu'il est relativement simple « d'amuser la galerie » en suscitant des réactions d’antiaméricanisme. En outre, les interventions de Georges W. Bush offrent de nombreuses raisons de douter de la sagesse américaine. Toutefois, cette attitude est parfaitement inutile. En effet, les Européens et les Américains sont obligés de coopérer. Jefferson a dit : « Nous sommes condamnés à être liés ou bien nous serons pendus séparément ». Ce qui est toujours exact dans notre monde plein d'incertitudes déplaisantes.

En tant qu’Allemands, nous nous montrons avant tout pro-européens et pro-allemands.     Nous ne voulons plus choisir entre une Europe tournée vers l’Atlantique et une Europe plus continentale, et ce, même si nous avons déjà adopté cette attitude.

 

Stef GORIS

Monsieur l’Ambassadeur Hunter a souligné que les Européens et les Américains espéraient un renforcement de leur collaboration mutuelle. Or, lorsque nous nous entretenons avec des responsables américains, ces derniers nous invitent simplement à augmenter nos budgets de défense et à acheter des équipements américains. Quand nous demandons à aller plus loin, par exemple, à proposer de commencer par Galiléo, nos satellites, nos capacités de renseignement, etc. ; les Américains nous répondent de ne pas aller trop vite et insistent sur comment nous devons dépenser notre argent et dans quels domaines investir.

Il est donc nécessaire de mener une réflexion plus approfondie. Toutefois, mon propos ne témoigne pas d’antiaméricanisme. En effet, je suis totalement favorable à une coopération entre l’Europe et les Etats-Unis. Je suis par ailleurs convaincu que l’Europe pourrait constituer un pilier militaire essentiel pour l’OTAN, et ce afin de relever les grands défis auxquels nous devons faire face. Je citerai notamment la lutte contre le terrorisme et l’amélioration de la situation en Afrique. J'ai, à ce propos, récemment rencontré à Munich, Monsieur Rumsfeld, qui m'a dit alors que les Etats-Unis n'avaient plus les moyens pour l'Afrique, car ils étaient déjà occupés en Afghanistan, en Irak…, mais par contre, que l'Europe pourrait y jouer un rôle plus important. Ce que nous avons déjà prouvé et notamment lors de l'opération Artémis.

Enfin,  concernant le « Sommet des chocolats » - qui a eu lieu dans mon pays - je dois avouer que je n'ai pas compris les dissensions sur le fait d'installer notre chaîne de commandement dans un lieu plutôt qu'un autre, distant d'une vingtaine de kilomètres seulement Malgré nos difficultés actuelles, je reste persuadé que l’Europe parviendra un jour à mettre en place un commandement véritablement intégré.

 

Robert HUNTER

Concernant ce sommet, si la France et l'Allemagne s'étaient unies pour proposer que le 4 juillet, jour de notre fête nationale, devienne également celui de l'Europe, nous nous y serions opposés, vous pouvez en avoir la certitude…

Les dépenses globales des pays européens en matière de défense s’élèvent chaque année à 160 000 millions d’euros. Or, il s’agit naturellement d’une somme conséquente, même pour les Américains.

La discussion porte donc davantage sur la nature de vos dépenses. En effet, ces dernières sont essentiellement consacrées à vos capacités de commandement. J’indiquerais pour finir que les Etats-Unis fabriquent des avions de transport relativement performants. L’Airbus A400 M pourrait donc facilement devenir un mirage.

 

VAE (cr) Jean BETERMIER

Monsieur l’Ambassadeur, je suis prêt à parier qu’une coopération se nouera un jour avec un industriel américain que vous connaissez bien, afin de préparer des versions dérivées de cet appareil.

 

Ambassadeur Henri FROMENT-MEURICE

Monsieur l’Ambassadeur Hunter a indiqué que les Etats-Unis redoutaient la création d’un caucus européen au sein de l’OTAN. Je ne sais pas s’il partage ce point de vue. Je pense néanmoins qu’il a tort. De plus, ce propos contredit ses affirmations précédentes. Si les Etats-Unis encouragent l’unité des Européens, lorsque ces derniers entreprennent leur marche dans le domaine de la défense vers l'unité, les Américains préfèrent négocier, à la table de commandement de l'OTAN, avec les uns et les autres pris séparément. 

Les Américains doivent modifier leur opinion. En effet, le caucus européen existe déjà dans de nombreux domaines de compétences. Ainsi, le commissaire européen chargé du commerce participe régulièrement aux négociations internationales sur le sujet. Dans le domaine monétaire, le dollar doit faire face à l’euro. Un jour vous serez donc devant l'évidence, même si cela prend du temps.  Vous devez donc, à mon avis, vous préparer politiquement et intellectuellement à traiter avec un partenaire européen qui s'expliquera d’une seule voix dans les organisations internationales, notamment au sein de l’Alliance Atlantique ; plutôt que d'avoir peur d'un caucus européen.

 

Robert HUNTER

Je serais ravi que l’ensemble des pays européens puisse s’exprimer d’une seule et même voix. J’ignore toutefois quand cette orientation pourra vraiment se concrétiser. Je me demande si les Européens seront désireux de prendre ensemble des décisions sur le déploiement de la force. J'en doute, sinon, nous Américains, ne serions pas en Afghanistan… De plus, je ne suis pas certain que la France accepterait de soumettre son autonomie en matière de défense à d’autres pays, même si ces derniers sont européens.

Si les Etats européens sont certainement capables d’un tel engagement, l’envoi de soldats au front constitue néanmoins un thème bien plus délicat. Nombre d’entre vous savent que je suis intervenu plusieurs fois afin d’infléchir la tendance. Je me suis également efforcé de convaincre la France de retrouver sa place au sein de l’OTAN et la mise en place de la PESD. Toutefois, ceux qui connaissent bien l’organisation n’ignorent pas que les décisions qui pourraient peser sur le sort de ses soldats sont toujours longuement réfléchies.

Dans un futur plus ou moins proche, l’Europe s’exprimera peut-être d’une seule et même voix. Actuellement, seuls les Etats membres souverains de l’OTAN continuent à prendre les décisions cruciales au sein de l’Alliance.

 

Capitaine de frégate V.

Je souhaitais revenir sur la difficulté de la France à renoncer à une partie de son autonomie. Notre pays a toujours manifesté une certaine capacité à se démarquer, d’une manière parfois brutale, de son grand allié américain.

L’affaire irakienne, qui est considérée par de nombreux acteurs comme une parenthèse, s’inscrit néanmoins dans le sens de l’Histoire. Je voudrais donc demander à Monsieur Andréani s’il considère cette attitude favorable ou non à l’autonomie européenne.

 

Gilles ANDREANI

Je ne crois pas que la position adoptée par la France au sujet de l’Irak visait principalement à contredire la volonté des Etats-Unis. Certes, l’opposition fut frontale. Elle laissera donc des traces qui ne s’effaceront pas aussi rapidement que nous pourrions l’imaginer.

Il me semble, par ailleurs, que l’Allemagne se trouve dans une situation identique à la nôtre. Le chancelier Schröder a qualifié l’opération menée en Irak "d’aventure". Il a également évoqué une "émancipation" des relations germano-américaines. Or, la France ne l’a pas forcé à tenir de tels propos. Si on observe les résultats des sondages, il y aura, bien sûr, un retour à de meilleures relations entre Allemands et Américains. Cependant, noue ne reviendrons pas à la situation antérieure facilement.

Naturellement, ce type de situation ne favorise pas l’unité politique en Europe. Il en était de même dans le cadre des relations monétaires avant l'euro. S'il y avait une brusque tension sur le marché des changes, les monnaies européennes ne réagissaient pas de la même façon, ce qui entraînait une crise monétaire en son sein.

L’intégration européenne est toujours grandement facilitée par l’instauration de relations transatlantiques apaisées, car les Européens ne répondent pas à l'identique aux tensions avec les Etats-Unis. La progression politique de l’Union européenne s’avère donc indispensable. La guerre en Irak aura toutefois un peu servi de leçon. En cas d’intervention des Etats-Unis en Iran, par exemple, je ne pense pas que les Européens s’opposeraient autant que sur le conflit irakien. Ils ont appris que leur unité était très importante pour eux et éviterons au maximum, à l'avenir, les "bains de sang diplomatiques". Ils devraient donc veiller à préserver leur unité.

 

VAE (cr) Jean BETERMIER

J’attire votre attention sur un livre qui paraît aujourd’hui et que j’ai déjà pu consulter la semaine dernière : le Dictionnaire géopolitique de la défense européenne. Je vous recommande cet ouvrage et j’invite le Président Goris à le décrire en quelques mots.

 

Stef GORIS

Ce dictionnaire constitue une source précieuse pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la défense européenne, à ses succès, ainsi qu’à ses échecs depuis la Deuxième Guerre mondiale. Un exemplaire de ce dictionnaire sera mis à la disposition de la bibliothèque du CID. J’en offre également un à chacun des intervenants.

Pour conclure, je vous invite tous à participer à la prochaine session de l’UEO qui se tiendra du 13 au 15 juin 2005 au Palais d’Iéna.

 

VAE (cr) Jean BETERMIER

Monsieur le Président, je vous remercie. Je remercie également l’ensemble de nos intervenants.

 ACQUIS ET PERSPECTIVES DE L’EUROPE DE LA DEFENSE

 
SYNTHESE

 De nouvelles menaces et de nouveaux besoins, liés à la fin de la Guerre Froide, à l'unification de l'Allemagne et à l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, ont mis en évidence la nécessité pour l'Union européenne d'être en mesure d'agir et de prévenir, plutôt que de simplement réagir. Pour cela, il lui faut combler d’importantes lacunes politiques, structurelles et militaires dans la gestion des crises. L'un des objectifs précisé dans la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) est précisément d'affirmer l'identité de l'Union sur la scène internationale,  et de mettre en œuvre cette politique qui pourrait conduire, le moment venu, à une « défense européenne ».

La « défense européenne » ne vise pas la défense collective des pays européens contre une agression extérieure (qui reste garantie par l'OTAN) mais s’attache en premier lieu à la gestion des crises, par des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix et des missions humanitaires regroupées sous le nom de « missions de Petersberg »[1].

Pour ce faire, l'ensemble des capacités et structures de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) qui peut utiliser les moyens de l’OTAN, est divisé en trois composantes (militaire, civile et préventive) et dispose désormais d’une ligne budgétaire propre.

Après avoir souligné, durant la table ronde précédente, la pertinence d’une autonomie stratégique pour l’Europe de la défense, il s’agit maintenant de se pencher sur les structures et les moyens qui permettront à l’Europe d’affirmer pleinement son identité sur la scène internationale. Pour cela, un groupe de cinq stagiaires français et étrangers du CID a présenté les orientations prises au sein de l’Europe ainsi que les défis que les forces armées des Etats membres devront relever pour y parvenir. Quelle organisation, quelles structures faut-il développer ? Quelles compétences et quelles capacités civiles et militaires faut-il acquérir pour intervenir de la meilleure façon possible sur un théâtre extérieur et enfin comment financer les interventions ?

 
Avant d’aborder ces questions, le Colonel Jacques Walch a lancé la réflexion en rappelant ce qu’on entendait par Europe de la Défense, ce qu’elle est et surtout ce qu’elle n’est pas ; puis il a souligné l’importance de bien faire la distinction entre « défense européenne » et « défense nationale » pour progresser de manière pertinente dans le débat.

 
En ce qui concerne son organisation et ses structures, le capitaine de frégate Zimmermann défend une orientation bicéphale de l’Europe de la défense, articulée de manière équilibrée entre une alliance civilo-militaire pérenne, forte et structurée à l’image d’une alliance (OTAN) réformée, ouverte aux seuls pays membres, et une coalition d’Etats réunis de manière circonstancielle, ouverte à des pays non membres, comme ce fut le cas pour l’opération Artémis.

 
Le commandant Uberto Incisa di Camerana, de l’armée de terre italienne, se penche de son côté sur la question de « l’entrée en premier » sur un théâtre d’opérations. Il estime que les capacités militaires de l’Union demeurent encore insuffisantes malgré sa volonté affichée de s’imposer comme un acteur
global, rendant ainsi difficiles voire aléatoires les premiers pas (Entry in force) sur un théâtre. Cela tient selon lui au manque de culture et d’autonomie stratégiques, quant bien même une volonté politique forte en amont pourrait remédier à cette situation.

Le chef de bataillon Pierre de Dinechin aborde ensuite les enjeux d’une bonne coordination des actions civilo-militaires entre les piliers de l’Union européenne et souligne le rôle fondamental qu’aurait un ministre des Affaires étrangères dans cette coordination.

 
Dans ce défi que constitue la mise en œuvre d'une PESD, les nouveaux membres ont leur rôle à jouer. La Pologne y est pleinement associée, puisqu’elle est chargée de la création d’ici à 2009 d’un  « Battle Group » en étroite collaboration avec l’Allemagne, la Slovaquie, la Lituanie et la Lettonie. L’exposé du lieutenant-colonel Pilat de l’armée de l’air polonaise nous rappelle, à cette occasion, la forte participation de son pays dans les opérations de maintien de la paix depuis plus de cinquante ans.

 
Enfin, le chef d’escadron Jean-Louis Vélut tire les enseignements du dispositif financier Athéna mis en place depuis mars 2004. Ce système permet de financer les opérations menées sous l’égide de l’Union Européenne et d’impliquer tous les pays participants en proportion de leur poids économique dans l’Europe.

  [1] C’est-à-dire les mêmes missions citées par le conseil de l’UEO de Petersberg en juin 1992, telles que les opérations militaires pouvant être effectuées par les Européens sous leur propre responsabilité.

Colonel Jacques WALCH

Mon Général, Mesdames et Messieurs, cette deuxième table ronde souhaite mettre l’accent sur les facteurs proprement militaires de l’autonomie stratégique de l’Union européenne. En résumé : que peut attendre l'Europe des forces armées des pays membres dans l’affirmation internationale de son identité ?

 
Pour introduire le sujet, je souhaiterais rappeler les spécificités de l’Europe de la défense. Si l’on veut envisager utilement ce que les militaires peuvent apporter à l’autonomie stratégique de l’Europe, il faut d’abord s’entendre sur la signification de l'expression  « Europe de la défense ».

 
La grande idée à retenir est que l’Europe de la défense n’est pas la transposition pure et simple de la défense nationale. Il existe, entre les deux systèmes, nationaux et européens, des différences assez larges dont quatre paraissent manifestes.

 
Tout d’abord, l’Europe de la défense ne peut être considérée comme une politique de souveraineté.

Dans les Etats membres, dans tous les Etats d’une façon générale, la défense nationale fait partie des politiques régaliennes. Elle permet aux autorités politiques d’exprimer une volonté internationale, de poursuivre des objectifs de puissance ou de concrétiser des choix diplomatiques. C’est un secteur ministériel – ce qui est logique – autonome, à forte identité politique.

 
A Bruxelles, tel n’est pas le cas. L’action militaire est un moyen supplémentaire à la disposition de l’Union pour conduire les politiques fixées par les traités. On parle d’Europe du transport, d’Europe monétaire, d’Europe de la recherche ou d’Europe spatiale. Il y a désormais, en plus, l’Europe de la défense.

La PESD est ainsi une strate supplémentaire dans la palette des politiques que l’Union peut mobiliser pour réaliser ses objectifs. Il n’y a pas de velléité d’autonomie de cette politique par rapport aux autres domaines d’action de l’Union. L’Union européenne n’envisage pas de faire prévaloir ses choix par les seuls moyens militaires.

Ce refus institutionnel de l’autonomie militaire transparaît d’ailleurs dans les mots et dans les abréviations habituelles : dans la PESC, la sécurité va de pair avec la diplomatie, et il s'agit d’ailleurs, de sécurité et non de défense. Dans la PESD, on entend bien apparaître le "D" de défense mais il figure après le "S" de sécurité. Ce qui signifie que si la défense doit exister, c’est à sa place et dans une action d’ensemble.

 
Deuxième différence fondamentale entre la PESD et les approches nationales : la PESD ne peut pas investir l'ensemble du champ d’action normalement dévolu à une défense.

Tout d’abord, les missions européennes sont limitées. Leur libellé a été établi lors du Conseil de l’UEO de Petersberg en 1992, ce qui nous permet de saluer ce grand ancien qu’est l’UEO, lequel a porté à bout de bras l’Europe de la défense pendant deux décennies. Ce libellé n'autorise guère plus que des missions de maintien de la paix un peu durcies.

 
Certes, la stratégie de sécurité de décembre 2003 accroît considérablement le spectre des missions, mais il s’agit d’un document d’orientation politique. Le projet de constitution, de son côté, élargit un peu le champ (article III-309), mais reste descriptif, donc limité. L’énonciation des missions sous forme de liste traduit bien la volonté politique de circonscrire l’action militaire européenne à quelques types de missions particulières.

 
Puis, l’Union européenne a tiré parti de l'OTAN pour sous-traiter certaines fonctionnalités. Par exemple : la défense territoriale qui, dans le vocabulaire classique, est appelé "l’article 5" ou bien encore la défense de l’intégrité territoriale. L’Europe confie à l’Alliance cette tâche qui constitue un aspect fondateur de l’Europe de la défense.

Autre exemple de partage des tâches entre l’Union européenne et l’Alliance : le développement de l’interopérabilité. Par là, il faut entendre tout ce qui contribue à la meilleure efficacité des forces nationales employées dans un cadre multinational. Il s’agit de l'interopérabilité des procédures, des équipements, des forces, ce qui inclue un calendrier d’entraînement, la normalisation et la certification des PC et des forces.

Dans tous ces domaines, l’Union compte sur la compétence et sur l’expérience de l’OTAN.

A travers ces deux exemples – le champ des missions et la coopération avec l’OTAN – on constate que la PESD s’inscrit dans un champ qui ne recouvre que partiellement la conception habituelle de la défense au plan national.

 
Un troisième trait distingue la défense européenne des pratiques nationales : la volonté européenne d’intégration de la dimension civile dans l’action militaire sur le terrain. Ce point sera développé ultérieurement. Il y a cependant lieu de rappeler qu’un signe particulier de l’Europe de la défense tient à la volonté de construire les missions extérieures autour d’un dispositif unissant les militaires et la gestion civile des crises. Dans l’ordre national, tel n’est pas le cas. Un tel schéma civilo-militaire impliquerait au moins deux ministères et, dans les Etats fédéraux, plusieurs collectivités locales.

 
L’Europe s’est néanmoins assigné comme objectif de réussir cette intégration pour établir son modèle de gestion de crise. Il ne faut pas sous-estimer les difficultés d'une telle ambition tant les cultures paraissent éloignées les unes des autres. Toutefois, les premiers résultats sont encourageants, comme vous le constaterez tout à l’heure.

 
Je voudrais terminer cette description de l’Europe de la défense en appelant votre attention sur le fait qu’elle est potentiellement un secteur à plusieurs têtes.

Traditionnellement, l’action militaire est fondée sur l’unité de commandement. Pour les instances de Bruxelles, cette centralisation n’est pas totalement réalisée. L’Europe de la défense doit s’organiser autour de plusieurs centres de pouvoir, d’importance très inégale.

 
De quelles têtes s’agit-il ? La PESD est l’exemple typique de la politique intergouvernementale. Les Etats, à travers le Conseil européen, sont les détenteurs du pouvoir, ce qui n'a rien de choquant. Derrière la mise en œuvre de la PESD, il y a des vies d’hommes et des responsabilités à assumer devant des opinions nationales. Rien ne peut donc se faire sans l’accord des gouvernements à travers le Conseil européen. C’est à eux, en particulier, que revient la responsabilité de lancer une opération ou de contrôler les relations avec l’OTAN.

 
L’Europe de la défense étant une politique intergouvernementale, la Commission est maintenue à distance. Toute la question est celle de la mesure de cette distance.

Il est indéniable que la Commission dispose d’arguments pour faire valoir son rôle dans la PESC et même dans la PESD. Sans entrer dans le débat, je me limiterais à quelques exemples :

-       la recherche communautaire commence à s’étendre à la recherche et au développement de la sécurité ;

-       l’application aux armements des règles du marché intérieur fait depuis quelque temps l’objet d’avances non dépourvues d’obstination de la Commission ;

-       l’européanisation du contrôle de la circulation aérienne est l’un des grands chantiers actuels de la Commission.

On pourrait poursuivre cette liste avec la dimension militaire de l’espace et la surveillance de la terre depuis l’espace, la sécurité maritime, l’européanisation des cursus universitaires, diverses actions de contrôle des armements, la défense et la protection civile, la protection des frontières extérieures de l’Union. Bref, nombreuses sont les portes d’entrée de la Commission dans l’équation de sécurité et de défense de l’Union.

 
Au-delà de la Commission, on notera que le Parlement européen s'est récemment doté d’une sous-commission défense et sécurité. Notons aussi deux arrêts récents de la Cour de justice des Communautés européennes sur des affaires liées à la sécurité. Certes, ce sont des arrêts de rejet, mais - et c’est l’essentiel - la Cour s’est reconnue compétente pour juger d’affaires impliquant la défense des Etats membres.

 
A partir de sa base intergouvernementale, l’Europe de la défense commence à rayonner dans tous les secteurs de l’Union. C’est de l’action cohérente de tous ces acteurs que naîtront la vitalité et l’efficacité de l’Europe de la défense.

 
Tels sont les quelques points que je voulais souligner et qui, à mon sens, marquent la différence entre la défense européenne et la conception que l’on peut en avoir nationalement. Je vais maintenant céder la parole successivement aux cinq stagiaires du Collège Interarmées de Défense. L’option que nous avons retenue est d’essayer de voir quels enseignements il est possible de tirer des différentes opérations que l’Union européenne a menées ou est en train de mener.

 
Vous entendrez ainsi des exposés sur l’entrée en premier sur un théâtre d’opérations, sur les aspects civilo-militaires, sur l’évolution de la situation d’un pays, en l’espèce la Pologne, d’abord non-membre de l'Union, puis membre à part entière. Enfin, nous éclairerons les aspects financiers, avec le financement des opérations, question relativement peu étudiée jusqu'à présent.

Auparavant, nous allons essayer d’inscrire nos travaux dans le débat contemporain sur les avantages respectifs des coalitions préétablies et des coalitions de circonstance. Le premier type est illustré par l’OTAN, le second est le fruit de la nouvelle doctrine américaine : the mission, the coalition. Le capitaine de frégate Patrick Zimmermann, de la marine française, va donc essayer de montrer la situation de l’Union européenne dans ce débat stratégique sur les meilleures structures politiques pour l’intervention extérieure.

 

 Situation de l’Union européenne dans le débat stratégique sur les meilleures structures politiques pour l’intervention extérieure

Patrick ZIMMERMANN, Capitaine de frégate

Delenda Carthago. Carthage doit être détruite. C’est ainsi qu’avec la troisième guerre punique, Rome mit fin au partage géopolitique de la Méditerranée, cent quarante-six ans avant notre ère. Il s’ensuit alors une Pax Romana émaillée d’incidents internes à l’Empire, s’étendant de Volubilis au Maroc jusqu’au-delà des rives du Jourdain. Le rapport avec la chute du Mur de Berlin, rempart de la Carthage soviétique, est séduisant.

 
Depuis la fin de la Guerre Froide, les rapports internationaux ont changé. Après la relative stabilité bipolaire et les conflits périphériques, sont apparus des déchirements humains sur fond de nationalisme, d'ethnisme ou d’extrémisme religieux. Comment se sont adaptées aux nouvelles menaces les alliances héritées de la confrontation des blocs ? Vers quoi va tendre l’Europe alors que les conflits actuels voient renaître des coalitions de circonstance ?

 
Quelle que soit la structure politique de l’Europe actuelle et de celle à venir, avec traité constitutionnel ou sans, la souveraineté des Etats demeure au cœur de la politique européenne de sécurité et de défense. Par ailleurs, la plupart des nations européennes conservent un fort attachement aux structures de l’OTAN. Aussi, on peut envisager une politique européenne associant le maintien de l’existence d’une alliance au visage de l’OTAN pour la défense des intérêts fondamentaux et la constitution d’une coalition ad hoc, fille de l’Alliance, qui serait destinée à servir en temps et en heure les intérêts politiques de l’Union et des souverainetés des Etats qui la composent.

 
Après avoir défini ce que l’on peut classer sous les termes « Alliance » et « coalition », nous tenterons, au travers de l’évocation des opérations dans lesquelles ont été ou sont engagées les troupes européennes, de percevoir le visage futur de l’Union.

 
En droit international, une alliance est un traité par lequel deux puissances s’engagent à se porter mutuellement secours, communautés qui ont regroupé leurs moyens afin de garantir une meilleure défense contre un agresseur potentiel. Ce type d’alliance peut également laisser supposer la systématisation de l’engagement en cas d’agression. Par ailleurs, pour être efficace, une telle alliance requiert une parfaite interopérabilité dans tous les domaines : matériel et procédures. Enfin, afin de donner une dimension globale à cette alliance, il importe de la doter en structures politico-militaires établies autour de fondements juridiques et légaux qui légitiment cet acteur sur le plan international.

 
Une coalition, quant à elle, est créée autour de militaires en vue d’un objectif politique qui met à profit les ressources fournies par les nations autour d’un guide, une nation menante. Cette volonté politique de circonstance peut également évoluer dans le temps, sous le coup des événements ou bien sous la pression des opinions publiques. On se souvient du cas de l’Espagne en 2004, à la suite des attentats meurtriers de Madrid.

 
Cette réversibilité est séduisante mais elle revêt toutefois un caractère extrêmement délicat en raison des échecs potentiels, militaires et politiques, qu’elle peut engendrer par l’éclatement de la coalition. L’interopérabilité doit être également garantie sous peine de voir des nations cantonnées à des tâches secondaires. Par ailleurs, le délicat problème du partage du renseignement et des informations sensibles doit être parfaitement cadré au préalable. Toutes les difficultés ne peuvent être aplanies que par une interdépendance plus ou moins importante au niveau politique et opérationnel des coalisés.

 
En ce qui concerne les opérations de l’Union, effectuées en coalition, les organes politiques de l’Union et le Comité des contributeurs sont saisis. Ils réunissent les Etats membres et les Etats tiers en vue de la planification opérationnelle, de l’adaptation des objectifs ou encore de la gestion courante de l’opération. Les opérations de l’Europe des deux dernières décennies sont, en ce domaine, assez riches d’enseignements.

 
Les différentes opérations de l’Union suivent deux modèles, s’appuyant pour l’un sur les moyens de l’OTAN, accord dit de « Berlin plus » – c’est l’exemple des opérations Concordia ou Althéa – et pour l’autre sur ceux d’une nation cadre – il s’agit de l’opération Artémis. Elles sont effectuées en coalition avec des pays non européens, ce sont des opérations ouvertes. C’est le cas des opérations militaires Concordia, Artémis et Althéa et des opérations de police Proxima. Elles peuvent également se rapprocher des conditions d’emploi d’une alliance : ce sont des opérations fermées. C’est le cas des principales opérations de police et de restauration de l’Etat de droit. Par ailleurs, existe le cas particulier de jus lex en Irak : il s’agit d’opérations de formation de structures policières et judiciaires de l’Irak libéré, qui sont effectuées par l’OTAN, en parallèle à l’Union européenne et en collaboration avec les troupes américaines.

 
Toutes les opérations entrent dans un cadre général de maîtrise de la violence, ce que l’on appelait il y a quelque temps « moyenne intensité » et « basse intensité ». Mais ce n’est pas pour autant que le niveau militaire des pays européens les cantonne aux missions dites de Petersberg. La France, la Grande-Bretagne, l’Italie et l’Allemagne ont démontré, au sein de la coalition emmenée par les Etats-Unis durant l’opération Enduring Freedom ou, pour les Britanniques en Irak, leur capacité à s’intégrer pleinement dans une opération de haute intensité ou de coercition de forces. Haute intensité avec l’Alliance au Kosovo, en coalition en Afghanistan et en Irak, basse ou moyenne intensité avec l’Union ou dans des coalitions élargies. Les opérations contemporaines qui doivent nécessairement être réversibles entre haute intensité et basse intensité, agrègent des nations dans des structures différentes mais que je juge complémentaires.

 
En ce qui concerne les relations OTAN/UE, depuis Paul Wolfowitz et sa célèbre « The mission, the coalition », on peut également s’interroger sur la teneur actuelle du lien transatlantique. L’OTAN est une alliance qui a démontré toute son efficacité dans le cadre d’un éventuel affrontement bipolaire. Aujourd’hui, elle est en plein effort d’adaptation en vue de resserrer les liens interarmées, de résoudre le défaut des forces de reconstruction de la paix, d’appréhender de façon plus globale les nouvelles configurations des guerres tant inter-étatiques qu’intra-étatiques. Cette approche est également celle de l’Europe.

 
Le prochain rôle de l’OTAN pourrait être celui d’une alliance garantissant la défense des intérêts fondamentaux des membres, non limité au domaine territorial, et celui du renforcement ou du renouveau du lien transatlantique. Ce partenariat essentiel entre les deux côtés de l’Atlantique ne peut exister que par :

-       un renforcement des structures qui puissent fonctionner de façon satisfaisante ; globalement, c’est l’aspect militaire (procédures, entraînement, concepts et doctrine) ;

-       un renouveau dans le domaine de l’industrie de défense par des partenariats à niveau, notamment en recherche et développement ; 

-       une prise en compte au niveau politique des inéluctables et indispensables interactions entre les Etats, le Parlement européen, la PESD et le niveau politique de l’OTAN.

 
Quant à la France, au sein de l’OTAN, elle a un rôle important à jouer, autant comme observateur actif qu’en s’impliquant encore davantage au sein des instances intégrées en vue de participer à la réforme de cette institution.

 
Alliance ou coalition de circonstance, les liens inter-étatiques se renforcent à l’aune de l’insécurité globale qui caractérise la période actuelle. Il est cependant nécessaire que ces relations puissent à la fois renforcer une forme de respect mutuel et favoriser la souplesse nécessaire à l’atteinte de ces objectifs. Il convient également de garantir la pérennité de l’outil de défense tant dans son domaine humain qu’industriel. L’Europe actuelle repose sur le socle des réalités des interactions économiques tout en laissant au second plan l’aspect politique, davantage centré sur la puissance et la sécurité.

 
Il apparaît nécessaire qu’une évolution des relations intra-européennes se fasse jour afin que les initiatives actuelles (état-major de l’Union, Agence européenne de défense, Headline Goals) ne restent pas lettre morte. En parallèle de l’adaptation de l’OTAN en vue d’en faire une institution rénovée, l’Union européenne devrait enfin se doter d’une réelle politique de défense et de sécurité, non pas pour s’opposer aux Etats-Unis et à l’OTAN, mais simplement pour ne pas obérer son propre avenir si des divergences politiques et d’intérêt devaient s'accroître.

 
L’Europe est confrontée actuellement à un défi de renouvellement de ses structures politiques qui va engager son avenir à long terme. Quoi qu’il advienne, cet esprit de défense poursuivra son oscillation entre une OTAN réformée, garante de la sécurité des intérêts fondamentaux des membres de l’Alliance, capable également de balayer la totalité du spectre haute intensité, moyenne intensité et basse intensité des opérations, et une Europe, ambitieuse, stratégiquement et politiquement mâture, réel partenaire industriel et militaire des Etats-Unis, afin de participer activement à cette sécurité sociétale qu’appellent de leurs vœux les citoyens occidentaux.

 
Janus du XXIe siècle, l’Europe de la défense devra encore longtemps prendre le visage d’une alliance ou d’une coalition. L’enjeu sera une affaire d’articulation de ces concepts.

 
En guise de dernier mot, je vous laisse apprécier la savoureuse formule du Chef d’état major des Armées, le Général Bentegeat : « L’Europe ne construit pas ses outils de défense contre l’OTAN, ou alors, c’est tout contre ». 

 

 L’Union européenne et l’entrée en premier sur un théâtre d’opérations

Colonel Jacques WALCH

Les militaires se posent la question de l’entrée en premier sur un théâtre d'opérations. Ce genre d’action demande une organisation, un équipement, une volonté politique particulière. Comment cela s’est-il passé pour l’Union européenne dans le passé et quelles sont les perspectives pour l'avenir ? C’est ce point que le Commandant Uberto Incisa Di Camerana, de l’Armée de terre italienne, va maintenant éclairer.

 

Commandant Uberto Incisa DI CAMERANA, Armée de terre, Italie

La situation en matière de sécurité après le 11 septembre 2001 est caractérisée par une insécurité et une instabilité croissantes, marquées par des risques nouveaux et des menaces nouvelles, auxquels aucun pays de l’Union n’est capable de faire face tout seul.

 
A cet égard, l’éventail des interventions dans lesquelles l’Union pourrait être appelée à s’engager est, en théorie, assez vaste et d’intensité très variable, allant du maintien de la paix aux opérations de coercition et de lutte contre le terrorisme. La réalité, toutefois, est bien différente.

 
Les objectifs stratégiques énoncés dans la stratégie européenne de sécurité restent trop génériques pour déterminer clairement les zones et les domaines d’intervention, les différents modes d’actions et les moyens à y associer pour faire face aux crises.

 
L’entrée en premier sur un théâtre d’opérations est pourtant étroitement liée aux réponses aux questions suivantes : où, quand et comment employer la force militaire et, surtout, pour quelles raisons ? Bien évidemment, ces réponses sont avant tout politiques. Néanmoins, l’architecture de sécurité européenne doit prendre en compte un certain nombre de réflexions purement militaires.

 
Les moyens militaires dont dispose l’Union ne semblent ni suffisants en nombre et en qualité pour faire face à des missions complexes comme celles d’entrée en premier. Certes, les pays membres possèdent une panoplie importante des capacités requises et, pour des engagements nationaux ou au sein des coalitions ad hoc, ils les utilisent sans aucune difficulté.

Il existe donc un décalage entre les capacités nationales des différents pays européens et la capacité globale de l’Union en matière d’engagements opérationnels. Deux catégories de problèmes semblent pouvoir être identifiés.

 
·         Tout d’abord, un défaut de culture stratégique.

Au niveau politique, en effet, les seules opérations que les pays de l’Union semblent concevoir ensemble sont les opérations dites de gestion de crises. Les « dividendes de la paix » réclamés depuis l’effondrement du bloc soviétique ont entraîné pour certains pays, un processus de révision des capacités militaires qui n’envisagent plus le recours aux opérations à haute intensité, hormis la défense de la nation. 

 
L’entrée en premier sur un théâtre d'opérations doit être envisagée éventuellement sans l’acceptation du pays concerné, par conséquent de vive force. Elle marque donc une volonté politique européenne forte, voire très forte. Il n’est pas sûr que ce type d’action corresponde aux tendances doctrinales actuelles de l’Union.

 
·         Deuxièmement, une autonomie stratégique réduite.

Au niveau stratégique (et opératif), l’Union ne dispose pas des outils nécessaires pour assurer la conception, la planification et la conduite d’une opération aussi complexe sur un théâtre extérieur. Les expériences acquises par l’Union grâce aux opérations extérieures menées jusqu’à présent sont très variées, mais elles ne permettent pas encore d’affirmer que l’Union est en mesure de maîtriser l’entrée en premier sans s’appuyer sur les mécanismes dits de «Berlin plus».  

 
S’il est vrai que l’opération Artémis en République Démocratique du Congo a été conçue, planifiée et conduite sans l’aide de l’OTAN, il s’agissait cependant d’une opération menée sans véritable opposition locale, limitée dans le temps, dans les objectifs et les volumes de forces engagées et conduites par une nation cadre, la France, profondément impliquée dans le dossier.

 
Toutes les autres opérations n’ont pas eu à résoudre la question de l’entrée en premier car elles ont pris la relève d’opérations antérieures menées par d’autres organisations internationales (ONU et OTAN).

 
Pour réussir cette mission, l’Union doit nécessairement se doter, entre autres, des capacités suivantes :

-       renseignements et surveillance stratégiques ;

-       système de commandement de contrôle et des communications ;

-       interopérabilité des forces armées et des équipements ;

-       transport stratégique.

 
Plus particulièrement, pour l’entrée en premier sur un théâtre d'opérations, l’Union européenne doit disposer :

-       d’une réelle capacité d’anticipation des crises (early warning) fondée sur un système de capteurs stratégiques, une structure d’analyse et d’évaluation des renseignements et une organisation de ce que l'on peut appeler "l'intelligence"  complètement dédiée (la SITCEN, pour le moment, n’a pas les moyens d’assurer, de façon autonome, toutes ces tâches) ;

-       d’une organisation de commandement et de contrôle (C3I) capable d’assurer, aux niveaux stratégique et opératif, la gestion de toutes les phases d’une opération complexe (dont la cellule de planification civilo-militaire, qui va être créée au sein de l’Etat Major de l’Union européenne à partir de 2006, représentera le premier embryon). 

 
Dans le domaine des forces terrestres, en revanche, l’Union doit être en mesure de garantir la projection d’une force militaire significative constituée des contributions de tous les pays membres (60 000 hommes, selon le catalogue d’Helsinki) et d’en assurer le soutien dans le temps. Cela se traduit, en termes de capacité de transport stratégique, par la disponibilité d’un nombre suffisant d’avions et de navires dont les pays européens sont dépourvus aujourd’hui.

 
A cet égard, la création d’un centre de transport aérien européen en 2004, ayant pour but de coordonner et d’optimiser la planification des missions de transport des différents pays membres, ne représente que la première étape vers une gestion centralisée effective des moyens réduits existants. Par contre, s'agissant du transport maritime, rien n’a été conçu et les capacités amphibies européennes réduites sont encore dispersées dans une multitude de petites formations multinationales, comme la force amphibie italo-espagnole et la force britannique-néerlandaise.

 
Enfin, pour l’interopérabilité des forces et des équipements, un effort majeur est demandé en matière d’approvisionnement et de doctrine. L’harmonisation des doctrines et des procédures opérationnelles nationales avec celles de l’OTAN, compte tenu des accords existants entre les deux organisations et de la nécessité d’éviter toute duplication, doit être considérée comme un préalable absolument nécessaire.

 
De manière analogue, on peut souhaiter que la création de l’Agence européenne de défense permettra une meilleure gestion des ressources financières consacrées aux investissements et des efforts industriels dans les domaines de la recherche, du développement et de la production. En revanche, sans une sensible augmentation des budgets de défense (et la naissance d’un pôle industriel de la défense véritablement européen), le processus de construction d’une Europe de la défense puissante et crédible ne pourra se poursuivre qu’avec d’énormes difficultés.

 
Pour conclure, et sans entrer dans les aspects essentiellement politiques que toute intervention extérieure risque d'engendrer et dont l'analyse a été jusqu'à présent délibérément repoussée sine die, l’Union européenne dispose aujourd’hui d’une capacité militaire non appropriée aux ambitions d’acteur global qu’elle veut avoir et à l’éventuelle entrée en premier sur un théâtre d’opérations.

 
Limitée en termes de capacité d’engagements et d’objectifs à atteindre, cette mission n’est pas hors de portée des Européens mais elle requiert, en amont, une expression de volonté politique.

 

Colonel Jacques WALCH

Je propose maintenant à la salle d’exprimer quelques questions sur les deux exposés présentés.

 

Le Sénateur Xavier de VILLEPIN

Je voudrais tout d’abord vous remercier puis vous poser quelques questions. La première est de savoir où nous en sommes exactement dans le rapprochement entre l’Union européenne et l’OTAN. Il me semble que des commissions ont été prévues. Y a-t-il une date limite pour les conversations en cours ?

 
Ensuite, je voudrais en venir à ma grande préoccupation. Si ce processus traîne beaucoup, les Américains ne vont-ils pas se lasser et l’OTAN ne risque-t-elle pas de ne plus bénéficier des modernisations en cours dans l’armée américaine et ainsi devenir une alliance de « seconde zone » par rapport à la grande force américaine ?

 

Colonel Jacques WALCH

Je vais essayer de répondre à cette question. S’agissant des modalités du rapprochement entre l’Union européenne et l’OTAN, des accords ont effectivement été passés entre les deux « maisons». Comme le signalait notre collègue italien, le vocable de « Berlin plus » est retenu pour caractériser ce cadre normatif des relations entre Union européenne et OTAN. Mais pour autant, les relations ne s’arrêtent pas là. Des rencontres régulières se tiennent entre les instances des deux « maisons» installées à Bruxelles, que ce soit au niveau politique – entre le Conseil de l’OTAN et le COPS – au niveau des organes subordonnés ou encore au niveau militaire entre les Comités militaires des deux organisations. Ces rencontres, tant diplomatiques que militaires, sont facilitées par le fait que très fréquemment les représentants ont une double casquette : ils représentent leur pays dans les deux institutions.

 
Un accord de sécurité a été passé entre l’Union européenne et l’OTAN. Il est assez contraignant et explique en partie les raisons pour lesquelles Malte et Chypre ne sont pas impliquées d’office dans les missions de l’Union européenne. En effet, ces deux pays n’ont pas de relation avec l’OTAN et ne peuvent donc pas être parties à cet accord de sécurité entre les deux maisons.

 
En ce qui concerne votre deuxième question, j’avoue ne pas être immédiatement compétent pour répondre car il s’agit d’un calendrier politique. J’aperçois des diplomates dans la salle qui seront peut-être en mesure de répondre plus précisément cet après-midi.

 

Général Gaël FLICHY

Je remercie les intervenants pour leurs exposés. Je souhaite poser une question au Capitaine de frégate Zimmermann. Pouvez-vous développer l’approche sociétale que vous avez évoquée ?

 

Capitaine de frégate Patrick ZIMMERMANN

Mon général, cette approche englobe les aspects civil et militaire. Comme le disait précédemment Monsieur l’Ambassadeur : « gagner la paix, oui, mais gagner la guerre également, en préalable ». Pour gagner cette paix, il nous faut travailler à vaincre tous les obstacles qu’ils soient culturels, structurels, institutionnels ou encore militaires. Ce point sera développé par mon camarade de Dinechin ultérieurement.

 

 La coordination civilo-militaire de l’Union européenne

Colonel Jacques WALCH

Comme je l’ai signalé dans mon introduction, l’une des particularités des opérations de l’Union est de mêler les aspects civils et militaires. La proportion relative de ces composantes relève naturellement de la situation sur le terrain et des objectifs de l’opération. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une particularité à laquelle le chef militaire doit s’accoutumer.

 
Le chef de bataillon Pierre de Dinechin, de l’Armée de terre française, fait le point sur ce que l’Union européenne entend par « coordination civilo-militaire ».

 

Chef d’escadron Pierre de DINECHIN

Dans le document présenté par Monsieur Javier Solana en décembre 2003 : « Une Europe sûre dans un monde meilleur », l’Europe présente sa stratégie de sécurité. Monsieur le Président Goris, tout à l’heure, nous a cité l’ambition de cette stratégie.

 
Cette ambition n’innove en rien de particulier puisqu’elle était déjà celle de Lyautey dans ses conquêtes coloniales. Je vous cite un extrait du rôle colonial de l’armée : « La meilleure façon pour arriver à la pacification est d’employer à la fois la force et la politique ». Il se plaît à rappeler qu’entre les deux : « L’action politique est de beaucoup la plus importante. Elle tire sa grande force de l’organisation du pays et de ses habitants. ».

 
L’enjeu de la coordination civilo-militaire des opérations de l’Union européenne se place bien là. C’est l’enjeu de la défense et de la politique extérieure européenne et la principale ambition de l’Union européenne en matière de sécurité. Il s’agit pour les Européens de proposer les outils civils d’administration qui ont fait leurs preuves pour redynamiser les économies des différents pays européens, tout en stabilisant leurs institutions, ainsi que les moyens qui permettront leur mise en action, après une période de pacification qui reste gérée par les militaires. Nos propositions sont destinées aux pays en crise ou en guerre.

 
Pour défendre cette idée et après vous avoir situé le lieu de cette coordination civilo-militaire, je vous présenterai deux exemples récents qui révèlent ce qui ne fonctionne pas encore et ce qui est mis en œuvre pour y remédier.

 
Parmi les différents niveaux de décision qui vont du politique jusqu’au tactique, tous comportent un volet civilo-militaire. Je ne vous parlerai pas de CIMIC, à savoir de coopération civilo-militaire qui se déroule sur le terrain, mais de la coordination civilo-militaire qui est l’opération de coordination des actions entre les piliers de l’Union européenne. Cette coordination est nécessaire pour hiérarchiser les différentes instances européennes : le premier pilier, qui dépend d’une décision communautaire, la Commission et la majorité des Etats membres ; les deuxième et troisième piliers, qui dépendent de décisions intergouvernementales du Conseil des ministres et de l’unanimité ou de coopérations particulières.

 
L’Europe a pour ambition de proposer un « coup » complet dans sa politique de gestion de crise. Il s’agit d’atteindre un objectif politique et de restaurer un Etat de droit en utilisant à la fois les outils militaires et les outils civils disponibles soit au niveau de l’Union européenne, soit en coordonnant les outils mis en commun par les Etats. Les exemples vont illustrer mon propos.

 
L’opération militaire démarrée en juin 2003 à Bunia, en République Démocratique du Congo, n’a pas été accompagnée par un volet militaire qui aurait permis d’enclencher une action de coopération. Si l’opération militaire est un succès incontestable, nous nous sommes très rapidement rendu compte qu’après le posé des trois premiers avions Transal, la piste allait se dégrader à une vitesse importante et qu’elle exigerait une remise en état permanente. Il a alors été fait appel à une solution militaire. Chaque nuit, une section du Génie de l’air était au travail pour réparer la piste.

L’Europe aurait dû enclencher une opération de coopération au titre du développement économique de la région, en même temps que le début de l’opération militaire. Cette coopération aurait sans doute permis de construire une piste en dur. On aurait ainsi laissé une infrastructure nécessaire à l’économie de la région. D’un point de vue militaire, cette piste en dur aurait facilité le soutien logistique.

 
Mon deuxième exemple porte sur une opération à dominante civile. Le raz de marée du        26 décembre 2004 en Asie du Sud était une catastrophe civile qui exigeait, a priori, une réponse civile. C’est ainsi que le mécanisme de coordination de protection civile (MIC) a fonctionné avec succès puisque les premiers experts ont commencé à faire l'analyse de la situation dès les 27 et 28 décembre. Le délai de réaction était correct et l’évaluation des besoins fut rapide et précise.

En revanche, d’autres aspects n'ont pas fonctionné. L’ampleur du désastre a rapidement saturé les moyens de la protection civile disponibles. Surtout, il n’y a pas eu de coordination des moyens civils avec les moyens militaires. Le COPS (Comité de Politique et de Sécurité des Etats membres) s’est réuni le 6 janvier 2005 et n’a été saisi de demandes qu’après que les civils se soient rendus compte de leur dépendance vis-à-vis des moyens de projection stratégique militaires. Il était trop tard. Chaque nation ayant eu des civils impliqués dans la crise avait déjà engagé ses moyens militaires disponibles pour le compte de son propre gouvernement. Il en a résulté un manque d’affichage évident pour l’Union européenne et peu de relais médiatique pour un investissement financier important qui représentait plus de dix fois celui des Etats-Unis (l’Europe a fourni 500 M € d’aides contre 50 M$ pour les Etats-Unis).

 
Au regard des importantes déficiences actuelles, ces deux exemples démontrent la nécessité d'une coordination civilo-militaire.

 
L’Europe n’a pas attendu ces échecs relatifs pour mettre en place des moyens de coordination. Toutefois, le rôle de chacun et une meilleure hiérarchie restent à préciser, voire à créer. D’un point de vue politique, le poste de ministre des Affaires étrangères, poste à créer si la constitution est ratifiée, devient un personnage central dans cette nouvelle organisation. En effet, il sera en même temps vice-président de la commission en charge des relations extérieures et en charge de la politique extérieure et de sécurité commune. Il aura en cela un rôle inter-pilier aujourd’hui ressenti comme indispensable dans un souci de cohérence et de clarification des institutions (par exemple, la réaction au tsunami).

Enfin, le ministre des Affaires étrangères de l’Union pourra prendre l’initiative du traitement des questions relatives à la politique étrangère et de sécurité en soumettant des propositions concrètes d’action au Conseil.

 
Le Service d’actions extérieures de l’Union européenne sera l’outil d’action du ministre des Affaires étrangères de l’Union européenne. Il s’appuiera sur les représentations actuelles de la Commission à l’étranger et des ministères des Affaires étrangères des Etats membres. Mais quelle sera la place des représentations militaires de ce nouveau service ? En clair, la défense sera-t-elle intégrée dans ce nouveau service comme une direction ou comme un partenaire ?

 
Cette réflexion est très actuelle et doit être conduite dès maintenant, car l’instrument militaire ne doit pas être traité à part dans l’approche globale des crises. Les outils militaires sont les suivants : nous disposons déjà du Comité Politique et de Sécurité, du haut représentant, du Comité militaire, de l’Etat Major de l’Union européenne. La cellule civilo-militaire sera prochainement créée, rattachée à l’Etat Major de l’Union européenne et composée de militaires et de civils provenant des différents bureaux de la Commission. De par sa constitution, elle aura d’emblée un rôle inter-pilier. Sa mission sera de réaliser une analyse stratégique de chacune des crises et la planification civilo-militaire au sein de l’Etat Major de l’Union européenne. Enfin, nous nous doterons d’un centre d’opérations qui aura pour objet la gestion de l’ambition politique.

 
D’un point de vue capacitaire, la création de l’Agence européenne de défense aura pour mission le développement, l’acquisition, la cohérence et la synergie dans les programmes d’armement.

 
En conclusion, les outils principaux pour assurer la coordination civilo-militaire dans les opérations de l’Union européenne sont donc la cellule civilo-militaire et le centre d’opérations, sans oublier les représentations dans le Service d’actions extérieures. La place des militaires, dans ces outils de gestion de crises, doit rester notre préoccupation afin de devenir de véritables partenaires de la gestion de crises et non uniquement des outils.

Après vous avoir cité Lyautey en introduction, je le citerai en conclusion. Parlant des opérations, il disait : « Ce qu’il faut souhaiter, c’est que les conditions d’entrée et de sortie soient réglées ». Il me semble que cela est particulièrement d’actualité. L’Europe a pris conscience et proclame que, contrairement à la menace massive et visible du temps de la Guerre Froide, aucune des nouvelles menaces n’est purement militaire et ne peut être contrée par des moyens purement militaires.

 

L’aspect coordination civilo-militaire dans les opérations de l’Union européenne devient l’enjeu de la défense et de la politique extérieure européenne, et sa principale ambition en matière de sécurité. Elle permettra d’apporter tout le savoir-faire économique, législatif, administratif et judiciaire qui a déjà permis de constituer une Europe à vingt-cinq.

Ce que l’entrée dans l’Union européenne a changé pour la Pologne en matière de participation dans les missions militaires

Colonel Jacques WALCH

La Pologne contribue fortement à la réalisation de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense. Elle montre, notamment à travers son engagement en Irak, l'importance de ses capacités. Les Polonais ont pourtant la particularité d’avoir participé à l’Europe de la défense en tant que non-membres avant d'en devenir membres.

 
Nous avons demandé au Lieutenant-colonel Jerzy Pilat, de l’Armée de l’air polonaise, d’exposer ce que l’adhésion de son pays à l’Union en mai 2004 a modifié dans les relations de sécurité entre Bruxelles et Varsovie.

 

Lieutenant-colonel Jerzy PILAT

C’est un immense plaisir et un grand honneur pour moi de participer à ce colloque passionnant et de contribuer modestement au sujet qu’il m’a été demandé d’aborder à savoir : « Ce que l’entrée dans l’Union européenne a changé pour la Pologne en matière de participation dans les missions militaires ».

Pour cela, je vous propose de suivre le plan suivant :

-       tout d’abord, j’évoquerai l’histoire de la participation de mon pays dans les missions de maintien de la paix ;

-       ensuite, je mentionnerai l’expérience des unités polonaises dans ce domaine ;

-       enfin, je terminerai par l'exposé du processus d’évolution des forces armées polonaises qui vise à lui permettre, à terme, de participer pleinement aux opérations militaires sous l’égide de l’Union européenne.

 
La Pologne participe activement et depuis longtemps aux missions de maintien de la paix et de la stabilisation sous l’égide des Nations Unies. Cette présence dans ces missions est une preuve de la continuité et de la constance de notre politique étrangère ainsi que de notre expérience. Comme l’a écrit Jean-Pierre Husson : « … on estime que le Canada et la Pologne possèdent la plus grande expérience dans le domaine des missions de paix (depuis 1953, pas moins d’une trentaine de missions extérieures ont été effectuées par les Polonais pour le compte des Nations Unies)… ».

 
Je voudrais signaler que pas moins de 40 000 soldats polonais ont accompli leur service sous le drapeau de l’ONU. Actuellement, environ 4 000 Polonais participent à des missions de maintien de la paix : 2 500 Polonais sont en Irak, 100 en Afghanistan, 500 au Kosovo, 300 en Bosnie, 240 observateurs au Liban et 360 dans le Golan. Si nous parlons des missions qui sont plus proches de l’Union européenne, il faut signaler notre participation à la mission Concordia en Macédoine, à la mission Althéa en Bosnie-Herzégovine et à la mission de police, également en Bosnie-Herzégovine.

 
« … La tendance actuelle va maintenant vers la professionnalisation des personnels, notamment pour faciliter le déploiement de contingents militaires hors des frontières nationales pour les missions de maintien de la paix placées sous l’égide des Nations Unies, de l’OTAN ou de l’Union européenne (en vue de la PESD). Le contingent polonais IFOR/SFOR en Bosnie est principalement issu de la 6e PBDP (Brigade d’assaut aérien), du 16e Bataillon d’assaut aéroporté et du 18e Bataillon d’assaut aérien de Bielsko-Biala. En outre, les soldats de cette unité servent dans plusieurs places dans le monde entier ».

 
Le projet de la PESD a été approuvé le 12 décembre 2003 au sommet de Bruxelles. La Pologne partage les préoccupations de Jacques Chirac qui disait : « Il faut donner à l’Europe de la défense des moyens à la mesure des défis… L’autonomie stratégique de l’Europe doit reposer sur une analyse commune des menaces et l’identification des moyens pour y répondre… ». La Pologne entend contribuer activement à l’aboutissement de ce projet.

 
La participation du ministère de la Défense polonais au sien de la PESD de l’Union européenne prend ses racines dans les accords d’Helsinki de décembre 1999. Pour répondre aux défis de la PESD, le ministre de la Défense polonais, Monsieur J. Szmajdzinki a déclaré que « son pays envisagerait pour 2009 la création d’un groupement tactique en commun avec l’Allemagne et vraisemblablement la Slovaquie ».

 
Ainsi, en novembre 2004, la Pologne a décidé la création du Groupe de Combat, réunissant autour de la Pologne, qui sera nation cadre, quatre pays contributeurs : l’Allemagne, la Slovaquie, la Lituanie et la Lettonie.

Pour mettre sur pied ce Groupe de Combat et le rendre opérationnel, la Pologne a proposé le calendrier suivant. Tout d’abord, cette année verra la création de la structure du Groupe de Combat ainsi que la mise à contribution de chaque pays.

Puis, de 2005 à 2009, un processus d’amélioration des capacités opérationnelles sera mis en place d’abord au sein des nations par des formations et des entraînements internes et spécifiques, puis par des exercices de coopération et de manœuvre en interalliés. 

Enfin, vers 2009/2010, il est prévu d’obtenir la certification opérationnelle avant de devenir pleinement opérationnel. Le 18e Bataillon d’assaut aérien a d’ores et déjà été retenu pour constituer l’ossature de cette force militaire d’intervention.

 
Dans ce volet militaire de la participation polonaise à l’Union européenne, il faut aussi évoquer la place de la Gendarmerie. Elle sera présente au sein de l’Union européenne dans le cadre de la « Force de gendarmerie européenne », pilotée actuellement par la France et l’Italie.

Compte tenu de l’expérience de la Gendarmerie polonaise dans les missions de maintien de la paix, il est certain qu’elle pourra collaborer activement avec d’autres pays à ces missions sous l’égide de l’Union européenne.

 
Aussi, les implications pour la Pologne vis-à-vis de la politique européenne sont-elles les suivantes : la contribution au catalogue d’Helsinki, les ambitions politiques et militaires et bien évidemment, la recherche de partenariat.

 
 La Pologne a entrepris une profonde modification de son organisation afin :

-       de participer plus fortement aux opérations extérieures ;

-       d’être mieux intégrée aux processus de planification et de conduite d’une opération interalliée ;

-       d’améliorer ses capacités de projection et d’intervention sur tous types de théâtres ;

-       d’accroître son interopérabilité avec les autres forces alliées.

 
L'objectif est d’atteindre un niveau d’intégration et de coopération le plus large possible avec ses alliés européens.

 
Pour être complet dans la gamme de la participation de mon pays dans les missions européennes, je voudrais souligner que la police polonaise coopère activement dans les structures au sein d’Europol « … qui est chargé de lutter, depuis le 1er janvier 2002, contre la criminalité internationale en améliorant la coopération policière des Etats en termes de :

-       prévention et lutte contre le terrorisme,

-       trafic illicite de stupéfiants,

-       trafic d’êtres humains

-       filières d’immigration clandestine,

-       trafic illicite de matières radioactives et nucléaires,

-       trafic illicite de véhicules,

-       trafic illicite de fausse monnaie,

-       lutte contre le blanchiment d’argent lié aux activités criminelles internationales.

 
Créé le 7 février 1992, Europol entame, le 3 janvier 1994, ses premières collaborations dans le domaine de la lutte contre la drogue. Ratifiée par les membres de l’Union européenne, la convention Europol entre en vigueur le 1er octobre 1998 et est adoptée par les nouveaux entrants en 2004… 
».

 

Commissaire de la Marine T.

Ma question concerne mon camarade de promotion, Jerzy Pilat, qui évoquait la participation importante mais méconnue de la Pologne à la construction de l’Europe de la défense. Est-ce que le gouvernement polonais et l’opinion publique polonaise se trouvent sur une option de maintien, voire de renforcement d’un pourcentage du produit intérieur brut à consacrer à l’effort de défense pour renforcer les capacités ? Au contraire, les difficultés budgétaires du pays tendent-elles à réduire cette contribution et donc à obérer la participation future des armées polonaises à cet effort ?

 

Lieutenant-colonel Jerzy PILAT

Cette question est difficile. Me trouvant hors des frontières de mon pays depuis quelques années, je ne dispose que des informations que je trouve sur Internet. Compte tenu de l’histoire de mon pays et des accords signés par la Pologne, je ne me souviens pas que mon pays ait rompu ses engagements. Je pense que le calendrier que j’ai présenté concernant le Groupe du Combat créé par la Pologne est réalisable par notre gouvernement et notre pays. S’agissant de l’économie polonaise, les derniers chiffres sont assez bons. Le Premier ministre, dans l’un de ses derniers discours, a signalé que le gouvernement, qui est au pouvoir depuis douze mois, avait réalisé tous ses objectifs, hormis celui de diminuer le chômage et de résoudre le problème de l'assurance maladie.

 
 

Stef GORIS

Je voudrais tout d’abord remercier Monsieur de Dinechin pour son excellent exposé.

Ma question concerne Monsieur Pilat. Aujourd’hui, quand on fait la somme des avions de combat européens, nous constatons que nous en détenons le double du nombre qu’en détiennent les Etats-Unis. Toutefois, nous n’avons qu’un huitième ou un dixième de leur efficacité. Nous savons tous que l’achat de ces quarante-huit avions F16 par la Pologne a fortement pesé sur le budget polonais, qui en souffrira dans les années à venir. Certes ma question devrait davantage s’adresser à un homme politique qu’à un militaire, mais je me demande pourquoi les nouveaux membres ont encore le besoin d’acheter des outils tels que les avions de chasse.

 

Lieutenant-colonel Jerzy PILAT

En tant que militaire, il m’est difficile de répondre à cette question. Il me semble que dans les années 1960, le Général de Gaulle avait remarqué qu’il ne fallait pas exprimer publiquement son opinion. Je suis dans la même situation et en tant que militaire, je suis donc obligé de respecter les décisions qui ont été prises par le gouvernement et les hommes politiques de mon pays. Personnellement, je pense que les armées doivent fournir leur avis et tenter de peser de façon plus importante sur les prochaines acquisitions.

 

Colonel Jacques WALCH

Je voudrais saisir cette occasion pour féliciter le Lieutenant Colonel Pilat et le Commandant Incisa di Camerana de la qualité de leur français.

 

Chef d’escadron VELUT

Je voudrais ajouter un point en me rendant solidaire de mon camarade polonais. Je pense qu’il faut mettre un terme à cette polémique des F16 polonais. En effet, le contrat comportait certes des considérations politiques mais aussi industrielles (compensations très élevées). D’autre part, je rappelle que la Pologne, quelque temps après le programme F16 qui représentait environ 3 Mds $, a acheté à la Finlande une gamme de véhicules blindés à roues pour un montant de 1,2 Mds $ et des avions de transport à EADS pour 1,3 Mds $. Ces deux contrats représentent environ le montant du contrat F16. Il faut donc relativiser cette question et mettre raisonnablement un terme à la polémique.

 

 

 Les aspects financiers des opérations de l’Union européenne

Colonel Jacques WALCH

Restons dans les aspects financiers puisque ceux-ci, concernant les opérations de l’Union européenne, doivent être éclairés.

 
Comment l’Union européenne finance-t-elle les missions qu’elle commandite ? Quelles sont les répercussions des aspects budgétaires sur l’autonomie d’action du chef militaire ? Cette question sensible est traitée par le chef d’escadron Velut qui vient de nous montrer sa maîtrise du dossier sur les questions financières.

 

Chef d’escadron VELUT

Un financement cohérent des opérations est indispensable pour permettre au chef militaire de conserver sa liberté d’action. Sans budget suffisant, toute opération militaire crédible est vouée à l'échec.

 
Au sein de l’Union européenne, les dépenses militaires ont deux objectifs :

-       soutenir une capacité d’action autonome,

-       financer le déploiement des forces.

Dans ce but, un dispositif financier spécifique a été mis en place au sein de l’Union européenne. Portant le nom d’Athéna, il vise essentiellement à garantir la disponibilité immédiate d’un budget et son approvisionnement dans la durée.

 
Nous verrons d’abord quels enseignements ont été tirés des premières opérations de l’Union européenne, puis nous examinerons les modifications apportées au système de financement en se focalisant sur le mécanisme Athéna. Enfin, nous terminerons par quelques perspectives.

 
Les enseignements des opérations européennes viennent principalement des opérations Concordia, en République de Macédoine, et Artémis en République Démocratique du Congo. Il est apparu, tout d’abord, que le coût du transport stratégique ne pouvait être pris en charge uniquement par un ou deux participants à une opération. Il devait être intégré dans les coûts communs. En effet, pour Artémis, la France a largement contribué au financement des avions de transport, en affrétant notamment des appareils Antonov, à des compagnies privées, pour projeter le matériel sur le terrain.

 
Le deuxième point concerne la nécessité de mise en place d’un fond de démarrage minimum afin de perdre le moins de temps possible dans la préparation d’une opération.

 
Enfin, d’autres contraintes ont poussé à mettre au point un nouveau dispositif financier.       La première contrainte est constitutionnelle, avec l’impossibilité inscrite dans l’actuel traité de l’Union européenne de recourir à des financements communautaires dès qu’il s’agit de supporter des dépenses de défense ou à implication militaire. L’une des contraintes est conjoncturelle avec notamment la place particulière de certains Etats qui sont hors PESD comme le Danemark, Chypre et Malte. Enfin, une autre contrainte est institutionnelle, avec l’empreinte encore forte de la culture OTAN dans les esprits.

 
S'agissant des systèmes de financement, il en existe actuellement deux qui correspondent à deux logiques différentes selon que l’on se trouve dans le cadre de la Politique Etrangère de Sécurité Commune ou de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense.

 
En ce qui concerne la PESC, le budget est mis à disposition par la Commission comme pour n’importe quelle autre dépense. Ce budget était de 62 M € en 2004. Il a pour objet d’assurer la couverture d’opérations civiles de gestion des crises, police et gendarmerie internationales, restauration de l’Etat de droit ou contrôle de désarmement.

 
Dans le cadre de la PESD, nous trouvons le mécanisme Athéna, dispositif permanent institué le 1er mars 2004 par le Conseil européen. Athéna vise à pallier la lacune commanditaire dans le cadre strictement militaire et s’inscrit dans une dynamique d’alliance. Il cherche ainsi à mieux répartir le poids financier d’opérations d’envergure, qui sont de plus en plus coûteuses : plus de 2 M € pour l’opération Concordia, 46 M € pour Artémis, 80 M € pour Athéna.

 
Une liste de capacités et de moyens susceptibles de bénéficier de ces coûts communs a été établie. Elle est évolutive et l’on y retrouve le transport stratégique, les infrastructures, les exercices de mise en condition opérationnelle avant les opérations, etc.

 
Il faut enfin garder à l’esprit que l’implication de l’Union européenne dans la gestion des crises ne peut que s’amplifier. Entre un tiers et un quart des dépenses militaires liées aux opérations extérieures des Etats membres est susceptible d’être financé par ce mécanisme Athéna, soit un coût potentiel de l’ordre de 300 M€.

 
Comment fonctionne précisément le dispositif Athéna ? Ce mécanisme assure la représentation des Etats membres au sein d’un Comité spécial qui se réunit environ toutes les trois semaines. Il est doté de larges prérogatives en matière financière et budgétaire. Il est techniquement indépendant. Il est complété par des acteurs clés :

-       un administrateur, nommé par le Secrétariat général du Conseil européen pour une durée de trois ans (actuellement, l’administrateur est un haut fonctionnaire portugais) ;

-       le commandant de l’opération (COPER), lorsqu’une opération est envisagée, est associé à la planification du budget opérationnel ;

-       des commissaires aux comptes et un collège de six auditeurs internationaux chargés de la certification des comptes et de l’audit des opérations.

 
Une fois adopté par le Comité spécial, le budget est alimenté par les Etats membres auxquels l’administrateur adresse un appel de fonds qui peut atteindre 30 % du montant global estimé de l’opération. La répartition des participations à Athéna se réalise en fonction du produit national brut de chacun des Etats membres. Ainsi, la France apporte une participation d’environ 16,5 %. Les contributions doivent être versées dans les 30 jours, sous peine d’intérêts moratoires. 

 
Athéna représente la majeure partie du budget 2005. Elle est l’opération de relève de l’OTAN par l’Union européenne en Bosnie. C’est la première opération à bénéficier de ce dispositif Athéna.

 
Envisageons maintenant les perspectives du financement des opérations de l’Union européenne. Nous pouvons évoquer trois points. Il faut d’abord constater qu'Athéna est encore un système récent. Nous ignorons donc encore s'il constitue le meilleur moyen pour l’Union européenne de tenir ses engagements internationaux. En effet, s’il est efficace pour financer des opérations qui peuvent être prévues à l’avance, comme la relève de l’OTAN en Bosnie, la question des interventions de type réaction rapide n’est pas réglée, comme le financement de l'opération Artémis. Il faut effectivement un certain délai pour obtenir la conciliation des différents membres et trouver un budget cohérent.

 
Toujours est-il que ce dispositif est pragmatique, léger et qu’il a le mérite de fonctionner. Athéna permet pleinement d’impliquer tous les pays participants dans la mesure de leurs moyens respectifs.

 
Le deuxième point concerne la permanence de certaines dissensions au sein de ce système Athéna, tout comme dans d’autres domaines de l’Union européenne. La France, face à d’autres contributeurs, est plus favorable à une logique de solidarité à travers la communautarisation et l’ouverture de coûts communs alors que la Grande-Bretagne ou l’Allemagne y sont plus réticents.

 
Enfin, il faut savoir qu’existe au sein de l’OTAN un dispositif équivalent et qui a précédé Athéna. Le SRB est un système qui a aussi pour but de préparer le financement des opérations de l’OTAN. Le problème qui se pose actuellement est que les participants à ce SRB siègent à la fois au SRB et au Comité spécial Athéna. Ils ont donc une double casquette, ce qui peut éventuellement créer un "mélange des genres" qui peut avoir une influence importante sur l’engagement des membres, certains étant peut-être davantage portés à s’intéresser à ce qui se réalise au sein du SRB plutôt qu’au sein d’Athéna. Une solution éventuelle, qui a été proposée, pourrait consister à placer des représentants différents au sein des deux instances.

 
Pour conclure, nous le voyons : les crédits mis en place par l’Union européenne restent encore modestes (2005 : 75 M €) à comparer aux 175 Mds € de dépenses militaires des Etats membres. Nous le savons tous : la construction de la défense européenne ne s’est pas faite en un jour et le dispositif Athéna n’a qu’un an d’existence. Il faut donc lui donner le temps de mûrir, de gagner en expérience et en crédibilité.

 

Colonel Jacques WALCH

Je remercie Jean-Louis VELUT pour son exposé sur ce sujet qui est encore peu étudié en France. Ses propos contribuent à enrichir la réflexion dans ce domaine. Je voudrais vous donner un autre point de comparaison. Le budget de l’Union européenne pour 2005 représente un montant légèrement supérieur à 1 000 Mds €. Pour 2006, Monsieur Barroso a demandé un budget autour de 1 200 Mds €.

 

Général Gaël FLICHY

Je remercie le Chef d’escadron Velut pour son exposé. Ma question reste dans le domaine financier mais sort de votre exposé. Qu’en est-il des travaux actuels qui feraient sortir les budgets de la défense du critère des 3 % de Maastricht ?

 

Chef d’escadron VELUT

Je ne connais pas la réponse.

 

Capitaine de frégate Patrick ZIMMERMANN

Je souhaiterais débattre avec mon camarade italien de l’entrée en premier des forces européennes. Je ne partage pas l’opinion selon laquelle l’Europe n’est pas capable de fournir des forces destinées à entrer en premier. Je me fonde sur le rapport de la Rand Corporation édité en fin d’année dernière. Il donnait la Grande-Bretagne comme capable d’étaler tout le spectre des opérations et la France dans une moindre mesure. Venait ensuite la déclinaison des autres pays.

 
On peut se référer à la division Daguet, pendant la guerre du Golfe, à l’Afghanistan, avec des aéronefs AWAKS britanniques, un groupe aérien du Charles de Gaulle, des Mirages 2000 français capables de porter des bombes à plus de 600 nautiques des bases de départ. Voilà un témoignage de haute intensité et de la capacité à intervenir en premier. Qui plus est, avec la formation des GTIA, nous avons les outils pour entrer en premier. Ensuite, il faudrait que le politique s’en empare.

 

Commandant Incisa DI CAMERANA

Le problème est que tous les exemples cités concernent des drapeaux nationaux : Grande-Bretagne, France, Italie. Les pays membres de l’Union européenne ont les capacités, en national, de rentrer en premier sur un théâtre d’opérations. Ils l’ont fait et le feront encore.

 
La difficulté est donc d’entrer en premier sur un théâtre avec le drapeau de l’Union européenne. Le décalage existe entre les capacités nationales et celles que l’on va donner à l’Union européenne en tant qu'alliance ou coalition.

 

Président des stagiaires

Je souhaite poser une question à Pierre de Dinechin concernant la coordination civilo-militaire. Ce qui pose problème en France dans ce domaine concerne les ressources par le fait que seul le ministère de la Défense a la spécificité de pouvoir projeter son personnel. Les autres ministères (Justice, Education, etc.) ne disposent pas de cette possibilité. Ce problème de ressources se pose-t-il également au niveau européen ou est-ce qu’au contraire, il existe une solution avec une sorte de "réservoir de forces civiles" qui permettrait de donner corps à cette coordination civilo-militaire sur le terrain ? 

 

Chef d’escadron de DINECHIN

Je ne dispose pas de tous les éléments chiffrés précis des moyens disponibles au niveau de l’Union européenne pour répondre à cette question, mais le principe de celle-ci est de projeter, de récupérer dans une source commune, de prendre au niveau européen parmi les 25 ceux qui proposent de projeter des hommes et d’avoir une force vive. Le problème de la coordination civilo-militaire est celui de l’interministériel en France, que nous n’avons pas parfaitement résolu. Il se résout au niveau du Premier ministre ou du Président de la République.

Au niveau de l’Europe, il n’existe pas encore cette tête qui gère les effets de cette coordination civilo-militaire. Toutefois, les ressources existent au niveau européen en fonction des volontés des Etats de fournir au cas par cas, à chaque opération, une solution particulière.

 

Colonel Jacques WALCH

Pour compléter cette réponse, j’ajoute qu’il existe pour les militaires ce fameux Headline Goal qui consiste à avoir 60 000 hommes disponibles en permanence pour mener des opérations et de la même façon un Headline Goal civil. En effet, les Etats membres se sont engagés à fournir un contingent de policiers, de magistrats, de gardiens de prison, d’enseignants, etc., pour pouvoir, le moment venu, monter des opérations. Toutefois, la question demeure bien évidemment de la coordination de tous ces éléments qui, pour l’instant, sont disparates et éloignés les uns des autres.

 

Monsieur l’Ambassadeur Robert HUNTER

Existe-t-il un conflit entre servir sous les drapeaux de l’OTAN et servir dans le cadre de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense ? En quoi sont-ils comparables ou différents ? Pensez-vous pouvoir passer de l’un à l’autre ou faut-il choisir ?

 

Colonel Jacques WALCH

Sans me prononcer directement sur votre question, je signale que la coexistence sur le continent européen de deux organisations de sécurité pose un problème non seulement politique mais également stratégique, en terme de choix des objectifs. Ce problème ne se réglera pas dans l’instant. Il existe effectivement une volonté de tous les membres de l'Union européenne d’arriver à créer une synergie, une identité internationale européenne, mais, dans le même temps, il appartient à chacun des gouvernements nationaux de gérer la transition entre le statu quo du temps où l’OTAN était seule et cette volonté politique d’aboutir à une organisation européenne efficace, internationalement reconnue et qui soit en mesure d’apporter sa contribution à l’ordre international.

 

Général Gaël FLICHY

La question de l’Ambassadeur s’adressait également aux officiers, à savoir s’ils avaient un problème pour servir sous le drapeau de l’OTAN ou sous le drapeau de l’Union européenne. Pour nous, c’est : "toujours servir".

Monsieur l’Ambassadeur Robert HUNTER

Juste un mot. A l'écoute de cette table ronde, je me faisais la remarque suivante : j'aimerais qu'un plus grand nombre de nos jeunes civils et militaires puissent venir à l'Ecole militaire. Vous avez magnifiquement préparé ces jeunes officiers.

 

Général SEVRIN

A l’issue de cette matinée très riche et très intéressante, je souhaite adresser quelques remerciements d’usage, en tant que Président du comité d’organisation et en tant que Président de l’association Mars, votre association du Collège Interarmées de Défense.

 
Mes remerciements vont tout d’abord à l’ensemble des intervenants. Je voudrais tout particulièrement remercier tous nos intervenants étrangers, ainsi que les stagiaires pour leurs excellentes prestations.

 
Ma reconnaissance s’adresse aux sociétés qui nous ont aidées dans l’organisation de ce colloque : EADS Space, Thalès, MDBA, BAE systèmes et Spot Image.

 
Enfin, mes remerciements vont aux trois piliers qui ont constitué l’organisation de ce colloque : le Forum du Futur et son président Monsieur Baumel, Madame de Rochefort, et ceux qui ont beaucoup travaillé : Madame Isabelle Widmann-Subirats, sans oublier Mademoiselle Laetitia Meyer et surtout, l’Amiral Bétermier qui est à la base de la définition de la thématique, de la recherche des intervenants et de l’appui des sociétés ; le collège interarmées de défense (CID) avec le Général Flichy, le Général Ducos, le Colonel Walch et le Colonel de Fontenay, ainsi que de ceux qui ont travaillé dans l’ombre : le capitaine Jacque et l’adjudant Berva, sans oublier tous les autres membres du CID. Enfin, je remercie les membres de notre association : le Général Carmona, le Général Mourgeon et l'Amiral Culot,  ainsi que tous les participants.

 

 AUTONOMIE STRATEGIQUE ET INDUSTRIE EUROPEENNE DE L’ARMEMENT

 
SYNTHESE : CDT LAMBERTY  – CBA de STABENRATH

 Quelques années seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la coopération européenne en matière d'armement s'est esquissée pour se développer à tel point qu'elle est devenue aujourd’hui une caractéristique dominante de la production d'armement du "Vieux Continent". Cette histoire de la coopération, c'est aussi celle de la transformation économique des firmes européennes d'armement, marquée par la perte du pouvoir direct de l'Etat sur les entreprises et un mouvement de concentration.

 
Ainsi trois acteurs européens majeurs ont émergé : EADS, Thalès et BAE Systems. Les industriels européens de la Défense se sont donc engagés dans des efforts importants de restructuration (fusions, réductions d'effectifs, re-localisation d'activités, reventes de filiales,…) afin de diminuer les coûts de structure et de rationaliser les compétences par sites, en développement comme en production.

Ce phénomène est d’autant plus primordial, qu’aux Etats-Unis, on constate un soutien financier public massif de l'industrie américaine, notamment par les programmes de défense. Ce contexte crée une situation préoccupante car il entraîne une supériorité technologique manifeste des Etats-Unis. Ainsi, le progrès technologique majeur est, sans doute, celui qui débouche sur le concept de Network Centric Warfare, c'est à dire, sur le système de systèmes qui permet la conduite intégrée des opérations militaires et dont la démonstration a été faite lors de la guerre d'Irak.

 
Cette accélération du processus d'européanisation de l'industrie d'armement modifie sensiblement la problématique des relations transatlantiques, mais pose de manière accrue les problèmes de construction politique d'une doctrine européenne d'autonomie stratégique.

Ainsi, notre indépendance politique, économique et militaire dépend de façon primordiale du maintien, au plan national et européen, d'une capacité de Recherche et Développement (R&D). En effet, le partenariat au niveau de la R&D est le complément inéluctable des actions de concentration et de rationalisation entreprises au sein de l'industrie, au niveau européen. Face à des industriels de plus en plus intégrés, le partenariat doit concerner d'abord les donneurs d'ordre politiques, les laboratoires et centres de recherches nationaux.

Il faut définir une stratégie européenne, piloter l'expression des demandes communes et définir un nouveau concept de souveraineté adapté à la situation de l’Europe et aux enjeux. A ce titre, dupliquer les compétences, sous couvert de retour géographique, doit être évité. Cette vision à court terme hypothèque l'avenir, car elle conduira inéluctablement à des fermetures de centres, opérations coûteuses et socialement difficiles. Il est urgent de progresser, tout en sachant que cette nécessaire évolution ne produira ses effets que lentement.

 
Le volet relatif à la base industrielle et technologique européenne est donc fondamental, car nous ne pouvons acquérir seuls l’ensemble des technologies. Cependant, nous n’avons pas encore mis en œuvre cette démarche visant à réaliser des tris au niveau de l’Europe. Or, il s’agit de la condition sine qua non pour que les efforts consentis par les Européens soient efficaces. Bien évidemment, une telle démarche nous conduit à une certaine interdépendance au niveau technologique. Ainsi, il faut accepter et maîtriser ces transferts intra européens. La maîtrise de l'information a d’ailleurs toujours été une préoccupation naturelle des militaires, et ce depuis longtemps, mais elle n'est pas étrangère au monde économique et politique. En effet, la recherche de défense utilise un nombre croissant de technologies duales, où le rôle des marchés civils est décisif. Il y a un foisonnement exceptionnel de nouvelles réalisations et d'idées dans la recherche académique, notamment sur les technologies de l'information et de la biologie.

 

Ingénieur Général de l’Armement Patrick AUROY

L’autonomie stratégique requiert de manière essentielle une industrie de défense forte et compétitive. Nous remercions donc le Forum du Futur, le CID et l’association MARS de donner l’occasion d’échanger quelques réflexions sur cet objectif et sur les axes à poursuivre pour permettre d’avoir en Europe un outil industriel disposant de l’autonomie nécessaire à satisfaire, de manière durable, les besoins de la défense.

 
Sont représentées aujourd’hui à la table ronde que j’ai l’honneur d’animer plusieurs personnalités marquantes issues des groupes qui composent cette base industrielle européenne de défense, groupes qui ont acquis ces dernières années une dimension significative, non seulement au plan européen mais aussi mondial.

 
J’ai donc le plaisir d’accueillir Didier Brugère, Directeur "Défense" France de Thalès, Bill Giles, Directeur Général Europe chez BAE Systems, Marwan Lahoud, Chief Executive Officer de MBDA, Bernard Molard, Conseiller "Défense et Sécurité" du Président d’EADS Space et Philippe Munier, Directeur Général adjoint de Spot Image.

Chacun de ces acteurs dispose de sa perception du défi que représente la construction d’une autonomie stratégique pour l’industrie européenne et des enjeux correspondants. Ils sont, par leurs activités, exposés aux dimensions de cette problématique. Ils vont nous donner leur vision de ce défi. 

De mon côté, en tant que représentant du ministère de la Défense, et plus spécifiquement de la Délégation Générale pour l’Armement, et en charge de l’ensemble des problématiques liées à la préparation du futur, dont la problématique industrielle, je voudrais vous livrer quelques réflexions introductives sur la problématique de l’autonomie stratégique et de la base industrielle et technologique européenne.

 
Nous avons besoin d’une base industrielle et technologique de défense de dimension européenne forte et compétitive. Pour notre pays comme pour l’Europe, l’accès aux capacités technologiques et industrielles conditionne non seulement l’efficacité de l’outil militaire – ce qui est le but final et essentiel – mais aussi les marges de manœuvre diplomatiques et plus généralement l’autonomie de décision et d’action. Il est vrai que la compétitivité et la santé économique du secteur industriel de défense font partie des éléments qui permettent à la France et à l’Europe de tenir leur rang et qui remplissent, d’une certaine manière, une fonction de dissuasion vertueuse.

 
Cette mission de défense a un caractère essentiel et permanent. C’est pour cela qu’il nous est nécessaire de disposer d’un accès durable à ces capacités technologiques et industrielles, pour assurer à la fois la sécurité d’approvisionnement, la liberté d’emploi de nos matériels, la possibilité de les exporter vers nos alliés et partenaires.

 
Cela a été une ligne constante de la politique de défense française et a été réaffirmé de manière assez forte en 2004 par le Ministre de la Défense, en fixant à la DGA dans le cadre de la réforme engagée deux objectifs confirmant ces missions :

-       renforcer le rôle de l’Etat en tant que maître d’ouvrage des équipements de défense,

-       contribuer au développement de la base industrielle et technologique de défense dans un contexte national et européen.

 
C’est ce qui a été décliné dans ce principe qui représente des éléments en tension d’autonomie compétitive et qui symbolise l’orientation de l’action du ministère en faveur de la base industrielle et technologique de défense. Autonomie et compétitivité : la satisfaction de ces deux objectifs, apparemment en tension doit être permise par une approche collective et pour nous, dans un cadre de référence naturellement européen, de la construction de cette autonomie.

 
La France est connue, évidemment, pour avoir de longue date reconnu le caractère essentiel pour la défense de sa base industrielle, dès les années 1960 avec la construction de la force de dissuasion, tout comme cela a été illustré dans les décennies qui ont suivi, de manière continue, dans l’effort d’investissement de défense. La large panoplie des capacités technologiques et industrielles dont nous disposons aujourd’hui est le fruit d’un effort patient mais continu de maîtrise de ces "savoir-faire" essentiels à la satisfaction des capacités militaires du futur.

 
Pour autant, cette autonomie n’a jamais été synonyme d’autarcie, bien au contraire. Il faut reconnaître que nous avons œuvré depuis plus de trente ans sur le programme pour favoriser la coopération européenne en matière d’armement. Sur le plan des structures industrielles, un appui politique fort et constant intervient depuis maintenant de nombreuses années pour la constitution de groupes de défense plurinationaux, dont plusieurs ont aujourd’hui acquis une dimension très significative à l’échelon mondial.

 
L’expression imagée employée d’autonomie compétitive recouvre cette approche élargie de l’autonomie qui est une véritable constante de notre ligne de conduite. Nous sommes assez convaincus que la dimension européenne nous aide non seulement à contribuer à cet objectif, mais également, dans bien des cas, qu’elle en est une condition en offrant la surface requise au secteur industriel pour être compétitif et pour disposer d’une panoplie de capacités nécessaire à satisfaire nos besoins dans un schéma adéquat d’interdépendance mutuelle consentie. La coopération européenne constitue donc, pour nous, le cadre de référence de cette action.

 
Pour parvenir à construire une telle base, il faut que s’expriment pleinement à la fois la volonté des acteurs étatiques, mais aussi la volonté, la capacité et la mobilisation des acteurs industriels. Voilà pourquoi nous sommes aujourd’hui réunis pour en discuter. Je voudrais donc évoquer quelques axes de cette démarche collective de l’Europe en matière de défense et d’armement.

 
J’évoquerai deux domaines. Tout d’abord, le plan de la demande, sur lequel nous considérons à juste titre les progrès significatifs de la coopération institutionnelle (Agence européenne de défense) mais aussi sur le plan de l’offre en esquissant quelques lignes de ce que pourraient être des directions de progrès à poursuivre.

 
Au plan institutionnel, le grand événement de 2004 a été la création de l’Agence européenne de défense, étape clé dans cette approche. En effet, elle donne une dimension institutionnelle à la démarche de l’Europe vers une politique étrangère et de sécurité commune. Elle est l’expression de la volonté de jouer pleinement ce rôle en tant que tel au plan mondial.

 
Ensuite, la création de cette Agence fournit un instrument dont on attend des progrès collectifs importants, déjà préparés et illustrés par la volonté de certains partenaires européens en matière de coopération dans les années écoulées : au niveau du dialogue capacitaire avec une meilleure harmonisation des besoins, matérialisée par des grands programmes et des initiatives technologiques (Météor, etc.) mais aussi par une meilleure coordination des fonctions d’acquisition, sur la base et la capitalisation de ce qui a été effectué par l’OCCAR, et une facilitation de la solidarité entre partenaires interdépendants (démarche de la Letter of Intent, matérialisée par le traité destiné à faciliter la restructuration des industries de défense en Europe).

 
Il faut – et responsables de l’administration comme industriels en sont convaincus – avoir une vision ambitieuse de cette Agence. Il faut faire pression pour qu’elle obtienne le plus rapidement possible des résultats concrets. Elle ne doit pas être pour nous une simple agence exécutive à laquelle les Etats recourent lorsqu’ils souhaitent, de manière ad hoc, concevoir des programmes en commun. Même si elle est un instrument essentiel en ce sens, elle doit également jouer un rôle politique. A notre sens, elle devra à terme devenir le creuset de programmes européens en matière d’équipements de défense. Elle devra d’une part réussir à catalyser les besoins, à rassembler les ressources nécessaires mais aussi à impulser les recherches de défense et enfin à fournir les systèmes achevés aux forces des pays européens.

 
L’Agence a une vocation fédératrice qui se traduit par sa composition, son organisation et les missions qui lui sont confiées, avec ses quatre piliers qui sont ceux de la préparation du futur des capacités de défense :

-       l’analyse capacitaire qui doit se construire avec les Etats Majors nationaux et l’Etat Major de l’Union européenne ;

-       la recherche et la technologie ;

-       les programmes et la coopération en matière d’armement ;

-       l’accompagnement du renforcement de la base industrielle et technologique de défense et sa structuration, notamment au niveau européen.

 
La présence, au sein de cet organe de coopération, de fonctions amont constitue à nos yeux un progrès essentiel. En effet, l’industrie de défense est à long cycle et travaille au bénéfice de clients gouvernementaux. Plus l’approche amont, qu’elle soit prospective ou programmatique de ces clients, sera forte, meilleure sera la visibilité de l’industrie sur la nature de ces besoins et sur sa capacité à y apporter les réponses pertinentes. Si les entreprises européennes ont bénéficié des coopérations structurantes des coopérations programmatiques, il faut aller plus loin, avec le rapprochement de ces fonctions amont, qui était jusqu’ici le chaînon manquant malgré certains efforts de structuration de partenariats, plutôt sur un mode bilatéral (franco-britannique par exemple).

 
Il faut également décloisonner ce qui reste trop cloisonné en matière de recherche et technologie. C’est pour cela que nous avons pris un certain nombre d’initiatives dans le domaine des démonstrateurs technologiques, faisant appel à une large coopération européenne. Bien entendu, à terme, nous souhaitons que l’Agence européenne de défense ait vocation à lancer le jour venu des actions ciblées similaires.

L’Agence a également un rôle essentiel à jouer dans le dialogue avec la Commission européenne sur les axes de réflexion que la Commission a déjà lancés, notamment sur la structuration du marché européen des équipements de défense, pour apporter à la problématique de l’autonomie stratégique européenne en matière d’industrie de défense toute l’attention qu’elle mérite. Dans ce contexte, marqué par un extrême dynamisme et une volonté forte de nos amis Américains, il faut que l’Europe sache se structurer, non pas en opposition, mais pour se donner les moyens d’une véritable coopération transatlantique équilibrée, si nous convenons ensemble que c’est une nécessité. Je pense que nombreux sont les acteurs ici présents qui en sont convaincus.

 
Enfin, sur le plan de l’offre, c’est-à-dire en matière de capacité industrielle, il faut que la recherche d’une autonomie européenne puisse s’appuyer sur des pôles d’excellence répartis dans un schéma d’interdépendance mutuelle consentie entre pays partenaires. Nous ne partons pas de zéro en matière de consolidation industrielle, mais il faut aller au-delà de ce qui est déjà réalisé et poursuivre vers la construction de ces pôles d’excellence qui s’appuient sur les points forts de chacun. Il a peut-être été constaté par le passé que les coopérations avaient conduit plutôt à une mise en œuvre de rattrapage technologique réciproque, ce qui n’est pas un résultat optimal en termes d’efficacité de la BITD. Il me semble qu’il faut envisager ceci dans un autre cadre, mais il appartiendra aux partenaires industriels réunis autour de cette table de nous le préciser.

 
Je vais d’ailleurs leur céder maintenant la parole en leur posant une question : comment faire progresser l’idée d’une base industrielle et technologique de défense qui assure à l’Europe un niveau d’autonomie adéquat, mais aussi un prix abordable par les clients ? Qu’attendent ces industriels des Etats et des Institutions européennes pour accompagner leur démarche ? Comment se mobilisent-ils en interne pour en assurer le succès ? Comment envisagent-ils le dialogue interindustriel dans ce cadre ?

 
Je donne donc la parole à Didier Brugère, Directeur "Défense" France de Thalès.

 

 Quels sont les enjeux, selon Thalès, de l’industrie européenne d’armement ? Quelle autonomie européenne faut-il envisager ?

Didier BRUGERE, Directeur "Défense" France Thalès

J’essaierai en premier lieu de vous montrer comment Thalès, qui a mis en place un concept d’organisation dit « multi-domestique », participe effectivement à la construction de cette industrie européenne de défense dont Patrick Auroy vient de parler.

 
Rappelons en premier lieu que Thalès se trouve aujourd’hui solidement campée sur ses trois domaines d’activité que sont la défense, l’aéronautique et la sécurité. Vous pouvez d’ailleurs déjà voir quelles synergies et quels points communs peuvent être trouvés entre ces trois secteurs, tout cela donnant un secteur d’activité parfaitement cohérent.

 
Là n’est toutefois pas l’important, car le propos est de montrer comment Thalès s’organise et c’est ici précisément que le concept de multi-domesticité prend toute son importance. Nous avons constaté en effet qu’en matière de défense comme de sécurité, les marchés restent encore très profondément marqués par des approches nationales. C’est pourquoi notre organisation reprend dans ses grandes largeurs cette approche par pays. Nous bénéficions ainsi d’un grand nombre d’implantations industrielles dans différents territoires et si votre document mentionne près de 50 pays, sachez que sur ce total, nous sommes présents au plan industriel dans 35 d’entre eux, les 15 autres ne bénéficiant que d’agences commerciales. Cette présence industrielle nous donne un accès privilégié aux grands clients étatiques de ces différents pays et nous permet d’avoir des bases éloignées pour aborder d’autres marchés périphériques. Thalès est toutefois très majoritairement européen avec près de 85 % de ses activités sur ce continent et une présence dans 14 pays.

 
Pour ces implantations, tout le challenge de Thalès est de savoir gérer des politiques technologiques, des politiques d’offres et de produits qui soient cohérentes et en synergie entre les différents pays. Ceci nous conduit à mettre en place un certain nombre de pôles d’excellence que j’illustrerai à partir de quelques exemples concrets.

 
Le premier a trait à la guerre électronique. En la matière, nous sommes présents en Grande-Bretagne, en France et en Italie en partenariat avec Electronica, c’est-à-dire qu’à partir de ces trois bases, nous sommes capables de développer une base de produits et d’offres adaptés aux besoins de nos clients. S’agissant ensuite de l’acoustique sous-marine (sonars ou guerre des mines), notre présence en Grande-Bretagne et en France nous permet, là encore, de déployer une gamme coordonnée de produits et d’offres. Sur la sécurité télécoms et la technologie de cryptographie, nous sommes présents en Norvège et en France. Enfin, en matière de radars/sol ou de radars de surface pour les bâtiments de la Marine, nous sommes présents en France, en Hollande et en Allemagne.

Ces quatre exemples montrent bien, par conséquent, que sur ces différents domaines d’activité, Thalès s’organise en implantant ses centres de recherche et de développement là où elle dispose de bases – et le plus souvent d’ailleurs pour des raisons historiques.

 
Tout ceci s’organise donc autour d’importants échanges entre les différentes entités : échanges de savoir-faire, de technologies, entre sous-ensembles et entre ensembles, etc. C’est ainsi qu’entre l’ensemble des entités françaises du groupe Thalès, le flux d’échanges est chaque année de 1 Md€ et qu’entre les entités françaises et celles étrangères, il doit être aux alentours de 300 M€. C’est ce qui explique d’ailleurs pour une large partie le succès de notre fonctionnement en mode multi-domestique.

 
Ce fonctionnement s’opère aujourd’hui dans le strict respect de la législation et autour de contraintes et d’exigences extrêmement fortes de la part de nos clients. On notera ainsi qu’en matière d’échange de matériels, de savoir-faire ou de sous-ensembles de matériels militaires, nous sommes à chaque fois soumis aux législations en vigueur dans les différents pays. Même si un certain nombre de mesures ont été prises et notamment dans le cadre des travaux de la LOI, ces mesures restent contraignantes et limitent dans une large proportion la fluidité des échanges entre nos entités. Il faut, là encore, bien prendre la mesure de cette réalité.

 
Sur 2003 par exemple, les échanges intra-communautaires ont donné lieu à 12 627 demandes de licences de transfert de matériel entre les différents pays européens pour seulement          15 licences refusées. On voit bien ici que si l’outil administratif est extrêmement lourd, il accorde au final la quasi-totalité des licences. Les experts évaluent d’ailleurs à plus de 200 M€ annuels le seul coût de mise en œuvre de ces dispositifs de licences de transfert.

 
Pour revenir à Thalès, si notre organisation bénéficie donc de ces transferts, nous sommes encore largement freinés par les exigences et les contraintes nationales. Quant à l’avenir et à la poursuite de la construction de cette Europe de la Défense que nous appelons de nos vœux, nous avons là un véritable défi à relever pour introduire de la fluidité et créer un véritable marché intérieur européen. La LOI a bien posé les problèmes, tant en matière d’échanges que de protection des informations ou de sécurité d’approvisionnement. Toutefois, même si un certain nombre de mesures pratiques ont été prises ponctuellement – je pense notamment aux licences globales de projets – nous sommes aujourd’hui encore loin d’avoir obtenu des réponses concrètes à toutes les questions soulevées par la LOI elle-même.

 
Nous pourrions ainsi, en matière de transferts, travailler à des mécanismes permettant à terme de certifier les entreprises, exactement de la même manière qu’une société peut demander la certification ISO 9001. Ces entreprises pourraient de fait, dans un cadre strictement intracommunautaire et sur un volet éventuellement limité de produits ou de technologies, échanger plus librement entre elles et bénéficier d’un déclaratif en temps réels de ces échanges sans avoir à passer par une procédure de licence pour chaque opération. Il faudrait pour cela accepter de mettre en place une dépendance mutuelle telle qu’évoquée tout à l’heure par Patrick Auroy.

 
Nous avons là notre principal challenge européen : créer un véritable marché intérieur des systèmes de défense qui soit aussi ouvert que l’est le marché américain lui-même.

 

 Quelles sont les attentes d’un industriel comme MBDA vis-à-vis de l’Europe et de ses institutions ? Pour quelle autonomie ?

Marwan LAHOUD, Chief Executive Officer, MBDA

Je commencerai par quelques commentaires sur le titre de notre table ronde et cette antinomie entre « autonomie stratégique » et « industrie européenne de l’armement ». Ce titre est effectivement empreint d’un certain nombre de contradictions qui ont pu être soulignées ce matin. En effet, comment peut-on parler aujourd’hui «d’autonomie » (c’est-à-dire étymologiquement de la capacité de se fixer sa propre loi) alors que l’économie est désormais totalement mondialisée et que tout tend à s’opérer si ce n’est au sein d’organisations internationales établies mais au moins dans des organisations internationales ad hoc ? Comment peut-on évoquer cette notion alors que selon une expression consacrée, nous vivons désormais et de plus en plus dans un « village planétaire » ?

La contradiction est encore plus forte dès lors qu’il est question d’une autonomie « stratégique », la stratégie pouvant se définir comme l’art d’allouer des ressources rares à un nombre limité d’objectifs atteignables. Enfin, comment peut-on parler d’« autonomie stratégique » et d’« industrie » si l’on doit partir de l’hypothèse que cette dernière évolue selon des lois du marché qui sont elles-mêmes fixées ?

Cette parenthèse étant fermée, je reviens désormais au thème que l’on m’a demandé d’aborder et dont j’accepte donc a priori les contradictions.

 
Il est clair que l’on ne peut pas parler aujourd’hui d’autonomie stratégique pour l’Union européenne sans considérer sa base industrielle et technologique comme un élément essentiel. Cette base est elle-même constituée de beaucoup d’acteurs qui ne se limitent pas aux seules entreprises car il nous faut aussi compter ici tous les organismes, tous les agents de l’Etat et d’une manière générale toutes les institutions qui se trouvent en interaction avec lesdites entreprises. A vouloir limiter l’analyse aux seules entreprises, on tomberait justement dans l’une des contradictions que je soulignais à l’instant mais à partir du moment où l’on considère cette base industrielle comme un ensemble regroupant des entreprises, organisations et institutions qui sont elles-mêmes en interaction, on parvient à dépasser le paradoxe initial.

Je ne parlerai toutefois de mon côté que des entreprises et je laisserai à Patrick Auroy le soin d’évoquer, s’il le souhaite, les autres parties prenantes. Ces dix dernières années ont été pour les entreprises en question une période de consolidations avec toute une série de regroupements qui étaient motivés à la fois par le marché mais aussi par cet aspect stratégique lié à la raréfaction des ressources.

 
S’agissant du cas spécifique de MBDA, si nous remontons quinze ans en arrière, pour les principaux pays de l’Union européenne qui investissaient de manière significative dans leur défense, près de 1,5 Md€ d’investissement avait trait aux développements de systèmes de missiles. On sait que ces derniers constituent une composante essentielle de ce qui fait le hard power d’une force armée, étant entendu qu’il ne saurait exister de réelle autonomie sans cette capacité d’action qui se matérialise in fine dans le hard power.

Ces 1,5 Md€ ont été depuis divisés par quatre. Il faut souligner à ce stade toute l’importance des développements, en ce sens qu’ils définissent les armements de demain et qu’ils conditionnent de ce fait les concepts d’emploi et d’engagement. Cette division par quatre s’est naturellement traduite par une adaptation du côté des entreprises, MBDA ayant de son côté divisé par six le nombre d’acteurs qui intervenaient dans les mêmes pays en les regroupant au sein de la même enseigne. Par conséquent, la création de MBDA ne doit pas être regardée comme une « réaction » mais comme la marque selon laquelle la recherche doit nécessairement faire partie intégrante de cette autonomie dont il était question en préambule.

MBDA regroupe aujourd’hui 10 000 personnes sur 73 pays dans le monde pour un total de     3 Md€ de chiffre d’affaires. Notre outil industriel se localise essentiellement en France, au Royaume-Uni et en Italie avec en outre une petite mais prometteuse implantation aux Etats-Unis. Surtout, MBDA répond à ce besoin de systèmes de missiles indispensable au hard power de l’autonomie stratégique européenne.

 
Il nous faut dès lors envisager l’avenir, nous seulement à court et moyen terme mais surtout sur le long terme. Il est très important en effet de ne pas limiter le champ d’investigation à la seule adaptation de nos forces (au sens large du terme) aux crises et aux conflits tels que nous les connaissons aujourd’hui. Quoi qu’il advienne et quelle que soit la pression du moment, il nous faut au contraire maintenir un équilibre entre cette adaptation immédiate et une vision plus prospective de ce qui pourra advenir après-demain.

 
Le maintien de cette autonomie stratégique telle qu’elle a été acquise et maîtrisée passe donc par une continuation des efforts entreprise en matière de R&D. Bien sûr les choses sont certainement plus difficiles que par le passé puisque les scénarios pâtissent aujourd’hui d’un nombre beaucoup plus important d’inconnues. Notre réflexion doit désormais impérativement intégrer une composante de flexibilité ou de capacité d’adaptation dont le besoin se faisait peut-être moins sentir par le passé. Il est très important en tout cas que notre effort de R&D soit maintenu et surtout diversifié et orienté pour donner le maximum de souplesse et d’options.

 
S’agissant de considérations plus européennes, tout un pan de l’industrie se trouve aujourd’hui restructuré et je suis moi-même un farouche partisan d’une plus grande spécialisation, dont MBDA pourrait d’ailleurs servir de laboratoire. Il a été question tout à l’heure de centres d’excellence et si ceux-ci constituent une avancée significative, l’étape suivante sera bien celle de la spécialisation. J’aime assez, d'ailleurs, l’expression de Patrick Auroy quand il parle d’une « interdépendance mutuelle consentie », la notion de spécialisation impliquant de son côté que les différentes nations européennes acceptent cette dépendance réciproque.

Tout cela a peut-être l’air facile à dire et à expliquer mais pour avoir commencé à engager cet effort auprès du Royaume-Uni, de la France et de l’Italie, je peux vous dire que l’idée est particulièrement difficile à définir et à dessiner dans ses contours les plus précis.

 
Pour que cette spécialisation puisse s’opérer, il faudrait déjà que nous puissions faire circuler nos salariés entre les différents pays. Nous devons pouvoir faire passer sans restrictions un certain nombre de technologies, tout cela bien sûr à l’intérieur d’un périmètre bien défini.      Il ne s’agit donc absolument pas de relâcher l’attention qui doit systématiquement être la nôtre quant aux transferts de technologie en dehors de ces trois pays. Je crois savoir que les problèmes de classifications de secret et d’information ont été résolus au sein des états-majors internationaux. Les processus sont en tous les cas en place pour que les officiers qui sont amenés à travailler ensemble ne connaissent que très peu de problèmes liés aux différentes nationalités. Il faut savoir à cet effet qu’en dehors des programmes de coopération, aucun cadre juridique ne permet aujourd’hui de déplacer un ingénieur britannique en France ou un expert Italien au Royaume-Uni.

 
J’en terminerai en rappelant qu’il ne faut pas non plus nous faire trop d’illusions quant au caractère unificateur des consolidations industrielles. En effet, durant cette dernière décennie, celles-ci ont systématiquement été suivies de l’émergence sur le marché d’un nouveau compétiteur et pas nécessairement dans le périmètre géographique attendu. La chose peut certes être regardée d’un bon œil par l’entreprise ou le client mais du point de vue de l’autonomie stratégique, elle incite surtout à un maximum de modestie et à ne pas relâcher nos efforts car s’il faut des années pour acquérir cette autonomie, nous pouvons aussi la perdre en très peu de temps.

 

IGA Patrick AUROY

Les deux intervenants suivants vont maintenant aborder la question sous l’angle du domaine spatial, qui constitue une bonne illustration de la problématique exposée aujourd’hui. En effet, par essence comme par nature, le domaine spatial est international. Il regroupe également des applications civiles et militaires qui font appel à des technologies et des systèmes qui sont le plus souvent extrêmement proches.

 

 

 Comment faire progresser la BITD européenne au niveau spatial ? Quelle autonomie est nécessaire pour l’Europe dans ce domaine ?

GBA (cr) Bernard MOLARD, Conseiller "Défense et Sécurité" du Président, EADS Space

La définition qui vient d’être donnée du mot « stratégie » mériterait très certainement d’être inscrite en lettres majuscules au sein du CID. Le fait est que le terme est trop souvent galvaudé alors qu’il devrait avoir toute sa réalité et toute sa consistance, tant au plan industriel que pour celui de la défense.

 
Certains trouveront mon propos pessimiste, d’autres non, mais je chercherai en tout les cas à vous montrer toute la complexité d’un monde spatial qui répond à d’autres logiques que celle des industries de haute technologie.

 
Le milieu spatial est encore peu connu. Il s’agit d’un domaine de « pionniers » et l’accès à l’espace reste un privilège partagé par très peu de puissances. Le « tempo de programmes » n’est pas non plus le même que dans d’autres secteurs. Les satellites ont malheureusement une durée de vie limitée et il faut préparer la génération n+1 avant même d’avoir lancé la génération n et surtout sans avoir pu tirer les enseignements de celle-ci. Le milieu spatial a en outre la chance de bénéficier de structures comme le CNES ou l’Agence spatiale européenne qui nous accompagnent dans nos développements et nos recherches de business. Cette particularité crée parfois quelques difficultés de compréhension et de phasage.

 
Je reviendrai enfin sur une idée émise en son temps par Jean-Jacques Dordain, Directeur général de l’ESA. Il souhaitait en effet qu’une fois l’an, on puisse couper tous les satellites de façon à ce que le citoyen moyen prenne conscience du fait que nous sommes tous désormais et sans toujours le savoir des utilisateurs de l’espace. Le fait est que de notre côté, nous avons beaucoup de mal à faire exprimer un besoin par nos clients car pour eux, l’application spatiale est de plus en plus naturelle et banalisée.

 
Dans le domaine de la défense, nous avons en France la chance depuis maintenant deux décennies de pouvoir bénéficier, entre autres, de Syracuse et d’Hélios. Les utilisateurs de la défense sont pleinement satisfaits des capacités acquises mais très bizarrement, nous pourrions dire qu’ils « mangent sans avoir faim ». Ils se sont accoutumés à cette capacité mais lorsque les budgets sont diminués, ils ne la réclament pas plus que cela. Le « bébé » européen adopte d’ailleurs sensiblement la même attitude. Je me souviens à cet effet que le principe qui ayant poussé les trois pays coopérateurs d’Hélios 1 à accepter de livrer des images Hélios à l’UEO était justement de vouloir « mettre un peu de confiture » sur la langue du « bébé » pour qu’une fois le goûter terminé, le bambin en question aille pleurer auprès de sa maman l’achat d’un pot complet…. Le fait est que le robinet s’est arrêté et que personne n’a réagi. Les images de haute résolution que nous recevons aujourd’hui sont pour la plupart américaines.

 
Ce paysage peut certes paraître un peu « tristounet » alors qu’Hélios fonctionne et qu’il nous a beaucoup aidés au niveau stratégique et dans nos prises de décisions, notamment sur la deuxième guerre irakienne. Le programme nous procure toutefois autant de satisfactions que de déceptions. Les bons points vont sans conteste aux volets industriels et technologiques car qu’il s’agisse d’Hélios 1 ou 2, les satellites comme le système complet fonctionnent parfaitement. Il s’agit toutefois là d’une forme d’échec de la coopération. Nos partenaires de la première heure que sont l’Italie et l’Espagne ne se sont pas retrouvés avec nous sur la route d’Hélios et nous devons nous poser la question du pourquoi de cette absence.

 
De la même façon, nous avons vu l’Allemagne partir sur le programme Sar Lupe, qui va lui-même être bientôt lancé. On peut bien sûr se féliciter de voir l’Allemagne se décider enfin à investir dans de véritables capacités stratégiques de défense mais il n’en reste pas moins que nous lui avions proposé de le faire avec nous et que les accords de Baden Baden avaient exprimé cette volonté commune.

 
Nous risquons, dans les années à venir, d’assister à un véritable « feu d’artifice » mais qui ne sera, selon moi, qu’un nouveau leurre. Certes Ariane vole à nouveau et Hélios 2 a été lancé en décembre avec quatre satellites Essaims. J’ai pu compter de la même façon jusqu’en 2010 (et en dehors même de Galiléo) plus de trente satellites de défenses avec quatre Cosmos-Skymed italiens, cinq Sar Lupe allemands, un Terra Sar X, deux Spirale, des satellites Elint et en communications, deux Syracuse 3, deux Skynet 5, un Sicral italien et deux Satcom BW allemands. On pourrait, là encore, se dire que l’Europe se réveille enfin mais le négatif l’emporte à nouveau : pourquoi chacun agit-il ainsi dans son coin, pourquoi n’y a-t-il pas de coopération européenne alors qu’il s’agit là d’importants investissements d’un point de vue financier ?

Quoi qu’il en soit, le constat est bien là et il faut que chacun conjugue ses efforts pour que la génération suivante des satellites et des systèmes d’observations cités à l’instant puisse s’opérer d’une manière collective. Ces programmes coûtent extrêmement cher et l’on évalue aujourd’hui aux environs de 900 M€ l’investissement porté dans ses capacités, qui sont donc réalisées de manière autonome et sans coordination, ni véritable prise en compte d’une interopérabilité dont chacun connaît ici l’importance.

 
Pour préparer la succession de cette mosaïque cosmopolite, l’Agence européenne de défense ose désormais utiliser des termes qui étaient jadis tabous comme les notions de « sécurité » et de « défense ». L’Agence spatiale européenne jouera de son côté le rôle d’« expert spatial » au profit de l’Agence européenne de défense mais ce qui est clair, c’est que toutes deux ne feront rien sans une réelle volonté des Etats membres. Ce sont en effet ces derniers qui vont pouvoir financer l’ensemble et confier à l’Agence européenne de défense les budgets permettant de rétablir la situation.

 
Il arrive malheureusement que la langue française soit moins riche que l’anglais. Nous parlons en effet de « besoin » quand les Anglais disposent de deux mots pour exprimer cette même notion avec d’un côté « needs » et de l’autre « requirements ». Au travers des différents travaux récemment initiés par la Commission dans le cadre de la suite du Livre blanc, un pôle d’experts a été réuni et qui a pu, de fait, jouer sur les mots en indiquant que s’il existait effectivement des « needs » au niveau européen, il n’y avait pas non plus là de « requirements ».

 
En dépit donc de ce feu d’artifice conjoncturel, l’Europe est en train de perdre dans le domaine spatial un rang important qu’elle avait acquis à la suite de dizaines d’années d’investissement. Les retards s’accumulent, tant sur les budgets de programmes que sur les budgets de R&D, et nos investissements sont aujourd’hui absolument dérisoires comparés à ceux des Etats-Unis mais aussi ceux des puissances émergentes telles que la Chine, l’Inde ou le Japon. Il faut savoir en outre qu’après l’échec malheureux d’Ariane 5 dans sa configuration lourde, un plan de rattrapage a été décidé qui a coûté 200 M€, eux-mêmes pris sur la R&D (la génération suivante) pour compenser le manque de budgets de fonctionnement.

 
Quand on sait l’importance de la R&D pour la préparation de l’avenir, ceci est bien sûr une source de vives inquiétudes. La conséquence en est que les bureaux d’études de l’industrie spatiale européenne sont aujourd’hui en rupture de charge et tout particulièrement EADS Space, qui est en charge du M 51, de la fusée Ariane 5 et de l’ATV qui va bientôt décoller. Ces trois grands programmes sont maintenant entrés en phase de production mais derrière eux, il n’y a plus rien. C’est ainsi que nous sommes en train de perdre progressivement une compétence chèrement acquise et nous prenons par-là le risque de ne pas être au rendez-vous des besoins du futur.

 
Pour faire face à cette situation délicate, chaque industriel aura organisé une consolidation ou une restructuration interne et s’il fallait peut-être trouver ici et là un peu de « gras », je peux vous assurer qu’il n’en reste plus aujourd’hui et que nous avons tous atteint le seuil du possible. Par conséquent, si aucune décision forte n’est prise à très court terme en France ou en Europe, nous assisterons dès la fin de cette année à un processus de perte de compétences. Sachez qu’il ne s’agit pas là d’une élucubration mais d’une réalité partagée par tous les industriels européens de l’espace. Ce processus sera naturellement irréversible et la conséquence en sera d’accroître encore davantage la vassalisation d’une Europe mise à la botte des Etats-Unis.

Nous avons effectivement connu une grande volonté française d’investir dans l’espace de défense. Nous sommes encore ici la locomotive européenne et ce même si les budgets ont chuté au milieu des années 90 et que nous en payons aujourd’hui les conséquences en perdant progressivement notre capacité d’écoute électronique, la France continue toutefois de montrer l’exemple. Mais si tous les Etats européens majeurs se mettaient d’accord pour investir autant que le fait la Belgique par rapport à son PNB, nous serions aujourd’hui dans une situation beaucoup plus convenable. La capacité industrielle existe mais il faut bien voir qu’elle n’est pas pérenne et qu’elle a besoin de projets concrets. La France ne peut pas tout faire toute seule et il faudra bien trouver le moyen de fédérer l’énergie des autres Etats européens.

 
J’en terminerai avec deux planches. La première se résume en ces trois chiffres : « Un, deux, vingt ». Un milliard d’euros, c’est ce que nous dépensons grosso modo aujourd’hui au spatial de défense quand les Etats-Unis y consacrent l’équivalent de vingt milliards d’euros. Nous pensons de notre côté qu’avec seulement deux milliards d’euros, compte tenu de la souplesse propre au fonctionnement européen et sa faculté de trouver des solutions de financements innovants et des coopérations gagnantes, nous serons capables de doter l’Europe d’une véritable capacité cohérente.

 
En second lieu, ces deux milliards d’euros ne seraient pas envoyés comme un pavé dans la mare : ils bénéficient derrière d’un contenu très précis en termes de capacités opérationnelles.

 
Mon propos comportait donc effectivement ce cri d’alarme : il faut impérativement sauver nos quarante années d’investissement européen dans le domaine de la défense. Durant tout ce temps-là, nous avons créé cette base industrielle performante qu’il s’agit aujourd’hui de préserver. On ne peut plus en la matière jouer sur les mots et jongler avec les « needs » ou les « requirements » : il est évident que pour accomplir sa mission d’acteur international majeur et que pour pouvoir gérer en toute autonomie son devenir sur la scène internationale, l’Europe a besoin de cette capacité. Ceci est absolument incontournable mais il faut simplement espérer que la prise de conscience nécessaire n’interviendra pas trop tardivement, tant il est vrai que dans le domaine spatial, le temps perdu ne se rattrape jamais.

 

Philippe MUNIER, Directeur Général adjoint, Spot Image

L’imagerie satellite, objet de mon intervention, recouvre une réalité certainement moins impressionnante que les différents chiffres qui ont pu vous être livrés jusqu’à présent. C’est ainsi que là où nous parlions de dizaines de milliers d’employés ou de milliards d’euros de chiffre d’affaires, je parlerai ici d’un secteur qui emploie 200 personnes en France et probablement pas plus de 600 personnes dans le monde pour un total de près de 250 à 300 M€ de chiffre d’affaires. Ces données sont donc extrêmement modestes par rapport à l’ensemble du secteur mais il s’agit là d’un domaine très intéressant et qui illustre bien cette problématique d’« autonomie stratégique » dont il était question en début de table ronde.

 
En matière d’imagerie satellite, l’autonomie stratégique s’exprime en termes de garanties et de sécurité d’accès à l’information/image qui va être utilisée par les gouvernements, les défenses ou les services de renseignements dans leurs activités respectives. Les systèmes dédiés militaires sont, bien sûr, une source importante mais ils ne font pas tout et les défenses comme les services de renseignement du monde entier s’approvisionnent largement aujourd’hui auprès des sources civiles, qu’elles soient françaises, européennes ou américaines.

 
La France a assuré son autonomie dans le domaine optique avec le lancement en 1986 du premier satellite Spot, qui était considéré à l’époque comme un satellite de renseignement avec une résolution de 10 mètres. Les choses ont aujourd’hui bien changé mais il s’agissait alors d’un point de départ. Les programmes opérationnels mis en place par le CNES et la DGA que sont Spot, Hélios et maintenant Pléiade ont permis d’assurer une base industrielle et technologique tout à fait réelle. On peut considérer qu’avec ces différents programmes, l’autonomie française en la matière est assurée jusqu’en 2014-2015 voire un peu plus pour qui voudrait faire preuve d’optimisme, sachant que nos satellites ont cette vertu de durer un peu plus longtemps que prévu. La question est dès lors très simple : qu’en sera-t-il après 2014 ?

 
Ces programmes ont donc créé une base industrielle et technologique, aussi bien dans le domaine de l’optique puisque la France y a été leader que pour celui du radar. Dans ce dernier cas, le relais est pris aujourd’hui par l’Allemagne et l’Italie avec pas moins de trois programmes qui vont aboutir dans les cinq ans à venir. Nous disposerons alors d’une réelle capacité dans le domaine de l’observation radar mais la question se pose, là encore, de l’action à plus long terme et de notre capacité à poursuivre dans cette voie.

 
Notre capacité optique compte aujourd’hui parmi les meilleures au monde. Hélios ou Spot 5 sont des systèmes introuvables ailleurs. L’Inde a lancé la semaine dernière un programme équivalent à Spot 5 mais pendant longtemps, il s’agira là des deux seuls systèmes capables d’assurer une imagerie optique à deux mètres de résolution en champs large. Le problème, c’est que Spot 5 n’a pas de successeur.

 
Par conséquent, au-delà des missions actuelles ou des missions prévues et en cours de construction, la pérennité de l’accès à l’information supposera une continuité des financements publics. Les partenariats européens sont très clairement une des solutions recherchées pour assurer la couverture de la totalité des capacités nécessaires avec, pour schématiser, la France sur l’optique et l’Allemagne comme l’Italie pour le radar.

 
Je développerai à présent une voie qui nous semble prometteuse et qui doit être regardée non pas comme alternative mais complémentaire des autres : celle de la dualité et des financements innovants. La notion de « dualité » s’entend au sens d’un partenariat entre les domaines civils et militaires. Il s’agit ici de voir de quelle manière les besoins en capacités des défenses pourraient trouver une correspondance avec des besoins du marché. On peut dire à cet effet que s’il reste de taille relativement modeste, le marché mondial de l’imagerie est arrivé aujourd’hui à maturité. Nous avons ainsi 275 M€ de chiffre d’affaires en 2004 pour les trois principaux acteurs dont deux sont américains et le troisième européen (Spot Images). Les clients ne sont au nombre que d’une petite dizaine mais leur assise est solide. La plupart d’entre eux sont institutionnels avec une forte proportion d’acteurs en provenance du monde de la défense et du renseignement. L’essentiel des clients provient en outre du « premier cercle » des pays ayant conclu des alliances pérennes avec nos pays européens.

 
Il semblerait que les opérateurs soient peu nombreux à investir le marché dans les années à venir. En dehors des trois acteurs majeurs cités à l’instant et de l’arrivée des Allemands et des Italiens sur le marché de l’imagerie radar, les Indiens sont encore peu présents, les Japonais ne viendront que beaucoup plus tard, les Chinois se contentent de satisfaire leurs besoins nationaux etc. et nous avons donc encore quelques années devant nous.

 
Le marché existe par conséquent avec une très forte concurrence du côté des Etats-Unis, qui bénéficient d’une cohérence sans faille entre les mondes industriels et politiques. L'existence de ces entreprises est basée aujourd’hui sur des contrats étatiques très conséquents : près de 220 M$ pour Clear View et pas moins de 1 Md$ pour construire la génération future de système métrique Next View. Il est clair que l’Europe ne joue pas ici dans la même catégorie.

 
Nous avons donc cette première piste de la dualité et de l’usage conjoint d’une même capacité, d’une même ressource pour des besoins de défense comme pour des besoins commerciaux, la mission HRS sur Spot 5 en étant un excellent exemple avec pour première conséquence une diminution de moitié du coût d’accès à la capacité pour la défense (soit      20 M$ au lieu de 45 M$). Nous devons désormais apprendre à approfondir et à travailler cette dualité mais je suis ici très confiant car nous avons acquis désormais une longue habitude de coopération avec nos collègues de la défense.

 
Quant aux financements innovants, compte tenu de l’arrivée à maturité et de la solidité de ce marché comme de sa pérennité, il nous semble désormais possible d’y investir dans des capacités. Bien sûr cet investissement ne pourra porter que sur des renouvellements de capacités et je parle ici du financement de systèmes récurrents. Il n’est pas question aujourd’hui de faire financer par le marché de la R&T ou des sauts technologiques, qui restent à la charge de la puissance publique. Nous pourrions toutefois mettre en place des contrats de partenariat public/privé portant, par exemple, sur des achats de services. Ces contrats pérennes permettraient ainsi d’assurer un des volets du financement de ces capacités récurrentes.

 

 Quelle autonomie considérez-vous comme nécessaire pour l’industrie européenne d’armement dans un contexte mondial ? Quelles ambitions et quels enjeux pour l’industrie européenne de défense ?

Bill GILES, Director Général Europe, BAE Systems

BAE Systems est une société d’origine britannique dont le chiffre d’affaires avoisine les       20 Md€ avec plus de 25 % des actifs situés aux Etats-Unis. Nous venons en outre de faire une offre sur United Defense, c’est-à-dire sur la grande société de l’armement terrestre américain. Si cette proposition devait être approuvée par les autorités compétentes, la part des Etats-Unis dans notre chiffre d’affaires deviendrait encore plus importante.

 
Sur la contradiction soulevée tout à l’heure par Marwan Lahoud entre autonomie et stratégie, il s’agit là effectivement d’une problématique extrêmement importante et qu’il nous faudra creuser. Quoi qu’il en soit, l’autonomie stratégique est certainement une bonne chose mais à condition d’avoir les moyens de se l’offrir. A supposer que l’on change deux lettres de mon nom pour m’appeler désormais Bill Gates, je disposerai alors d’une autonomie stratégique certainement beaucoup plus importante !

 
La question est donc avant tout économique : que permet réellement le budget européen de la défense ? Dans les années 90, le Royaume-Uni comme nombre d’autres pays européens ont considéré que faute d’une réelle politique européenne approuvée de tous, on pouvait se contenter de programmes industriels et technologiques européens pour lesquels les différents gouvernements pourraient apporter une modeste contribution de l’ordre de 10 %. Cette forme de renoncement s’accompagnait également d’un discours selon lequel l’écart n’était dès lors plus technologique mais budgétaire et qu’il pourrait donc être aisément comblé.

 
Le paysage est très différent aujourd’hui. Si le budget européen de la défense reste constant, la technologie coûte de plus en plus cher. De leur côté, les Etats-Unis ont consacré d’énormes efforts en la matière. Par conséquent, l’écart n’est plus seulement budgétaire : il est réellement devenu technologique. Il devrait en outre croître dans les années à venir par le jeu des investissements consentis outre-atlantique. L’Europe quant à elle dispose de moins en moins de nouveaux programmes à faire valoir. Un certain nombre de décisions très importantes vont même venir favoriser l’émergence d’un équipement américain. Citons dans ce cadre-là la sélection par le gouvernement britannique du Joint Strike Fighter américain.

Par parenthèse, étant donné le poids des budgets français et britanniques dans la défense en Europe, on voit mal comment de grands programmes européens pourraient se créer sans une participation active de ces deux pays.

 
Un autre élément à prendre en compte est le Network Concentric (ou Network Enable Capatibility), à savoir le fait que les technologies poussent les décideurs militaires et politiques vers des solutions de technologies de l’information qui soient compatibles entre elles voire vers des solutions militaires doctrinales pour ce qui est d’opérations de haute intensité. N’oublions pas non plus que l’autonomie ou l’indépendance dans la prise de décision ne recouvrent pas seulement la possibilité pour un Etat de mener seul son action. Il faut également intégrer ici sa capacité à coopérer avec d’autres partenaires pour trouver parmi ses alliés toutes les compétences nécessaires.

 
Pour revenir à BAE Systems, nous sommes une société privée sans actionnaire de référence et nous cherchons en permanence à maximiser notre profitabilité. Nos objectifs doivent donc systématiquement satisfaire nos actionnaires, ce qui nous amène, au moins pour notre croissance externe, à investir en priorité dans les secteurs porteurs qui se situent aujourd’hui aux Etats-Unis. Aussi solides financièrement que soient tous ces éléments, nous savons très bien aussi qu’ils n’ont pas la même fiabilité au plan technologique. L’étanchéité américaine en matière de transferts de technologie est en ce sens assez connue et pose des limites très importantes quant aux possibilités de rationaliser l’outil industriel à travers l’atlantique.

 
Nous gardons également un œil sur les différents programmes européens et sur tous les efforts qui sont en train d’être faits au sein de l’Agence européenne de l’armement en matière de recherche technologique. Il est absolument fondamental pour les nations européennes d’investir dans ce domaine mais l’Europe ne pourra maîtriser les technologies qu’à partir du moment où elle aura su se les payer, ce qui n’exclut pas, bien évidemment, les coopérations bilatérales ou trilatérales comme elles ont pu précédemment avoir lieu.

 
Il est également essentiel pour nous de parvenir à créer, sous l’égide de l’Agence, un marché transnational compétitif européen. Il nous faut tomber toutes les barrières protectionnistes et profiter des avantages d’échelle et d’interopérabilité que nous pouvons trouver. Nous ne devons absolument pas sous-estimer l’importance de cette notion de marché car l’industrie ne fait finalement que le suivre.

 
L’ensemble suffit-il pour autant à donner à l’Europe une autonomie stratégique ? La réponse est sans doute "oui" pour certains secteurs mais pour ce qui est de l’ensemble, cette autonomie n’existe pas. La volonté politique est certes nécessaire mais elle n’est pas déterminante. Le facteur le plus critique est finalement celui de l’économie. L’investissement dans la technologie et les marchés qui en découlent sont l’élément essentiel pour conserver en Europe une base industrielle solide.

 Commandant V., Armée de l’Air

Dispose-t-on d’un indicateur fiable qui nous indiquerait qu’en dessous d’un certain seuil de R&T, cette notion d’autonomie ne serait plus qu’un vœu pieu et n’aurait plus aucune réalité ? Ce genre d’indicateur existe-t-il, tant dans le monde industriel que chez les différents organismes étatiques ? Un outil de ce type permettrait en effet d’offrir une base de discussion pour obtenir ces fameux financements innovants.

 

IGA Patrick AUROY

Nous travaillons surtout sur la problématique du maintien des compétences dans les secteurs industriels que nous considérons comme critiques pour nos capacités de défense. Au niveau français, le travail se fait en commun et en partenariat entre l’Etat et le monde industriel à partir d’un dialogue le plus détaillé possible pour examiner ensuite ensemble la nature des décisions qui pourront être prises afin de conserver et de maintenir ces compétences jugées critiques.

 

Didier BRUGERE

Dans les travaux préparatoires au Livre Blanc qui a été publié en 2002, le CIDEF (Conseil des industriels de défense français) avait fait une étude sur la R&T pour chercher justement à définir quel pourrait être, du point de vue des industriels, le niveau nécessaire pour préserver en France la capacité et l’autonomie technologiques. Il était ressorti de cette étude le chiffre quelque peu « mythique » d’un milliard d’euros à consacrer à la Recherche et Technologie. Rappelons à cet effet qu’après un effort très important mené dans le cadre de l’actuelle loi de programmation militaire, nous en sommes cette année à un peu plus de 600 M€.

 

IGA Patrick AUROY

Il faut dire aussi que la R&T ne saurait répondre seule à cette problématique. Une autre piste de réflexion est certainement à trouver dans l’ouverture du champ européen. Il ne faut pas en la matière se « regarder le nombril » entre l’Etat français d’un côté et l’industrie nationale de l’autre. Au contraire, nous devons voir comment ces fameuses « interdépendances mutuelles librement consenties » pourraient, dans la plupart des domaines, faire en sorte que nous puissions progresser ensemble.

 

Marwan LAHOUD

Les entreprises – et a fortiori les entreprises internationales comme Thalès ou MBDA – sont parfaitement disposées à adopter ce genre d’approche globale et européenne du maintien des compétences mais la réflexion n’en est qu’à ses balbutiements du côté de l’Etat.

 

Officier Général (2s) P., Armée de Terre

Personne autour de cette table n’a évoqué une information parue récemment dans la presse et selon laquelle l’Union européenne allait interdire l’emploi de Galiléo à des fins militaires. Qu’en est-il ? Pourriez-vous nous donner des précisions sur cette information ? La décision est-elle définitive et existe-t-il un moyen de détourner l’interdiction ?

 

IGA Patrick AUROY

Il est vrai que la presse ou ceux qui l’inspirent sont parfois très amateurs de ces « raccourcis » médiatiques.

 

GBA (cr) Bernard MOLARD

Absolument. Il faut savoir en premier lieu qu’en Europe, tout est affaire de compromis et rien n’est donc jamais définitif. Le débat auquel vous faites allusion a eu lieu au moment où certains membres voulaient – à juste titre selon moi – faire en sorte que Galiléo possède le mode gouvernemental PRS et il a bien fallu trouver là un certain terrain d’entente. Certains pays y étaient hostiles, d’autres (dont la France) étaient moteurs de cette idée. Dès lors, le compromis a été de dire que ce mode ne serait pas utilisé par l’Union européenne dans des missions militaires, ce qui n’interdit pas aux Etats d’en faire l’usage qu’ils entendent puisque c’est eux qui auront financé Galiléo.

 

IGA Patrick AUROY

Les forces armées des Etats pourront notamment, à l’instar des autres administrations, utiliser le mode PRS, qui sera un service public à caractère gouvernemental.

 

Capitaine de Corvette C.

Trois notions ressortent des différentes interventions et viennent s’entrechoquer entre elles : le besoin économique, la préservation du secret industriel et la notion de confidentiel-défense et de secret-défense. Par conséquent, quelle est votre opinion sur l’évolution des notions de secret-défense et de confidentiel-défense appliquées à l’industrie et dans un cadre européen ?

 

IGA Patrick AUROY

Il s’agit là d’un très vaste sujet, la question étant finalement quasi-philosophique. Je pense personnellement que nous nous trouvons effectivement confrontés depuis plusieurs années à une problématique de base, partant du principe que nous devons faciliter les échanges à caractère technologique et industriel entre pays partenaires s’adressant eux-mêmes à des industriels qui, eux, ont déjà réalisé une certaine forme de trans-nationalité. L’un des objectifs de la LOI et des six pays signataires a justement été de réfléchir à la façon de fluidifier ces échanges en créant des règles et des reconnaissances d’habilitations communes.

 
Je sais que Marwan Lahoud a beaucoup travaillé sur ces questions et qu’il en a aujourd’hui une vision relativement peu enthousiaste puisque malgré la bonne volonté de chacun, l’application en reste encore relativement réduite aujourd’hui.

 

Marwan LAHOUD

Il est vrai que si la question a pu être qualifiée de « philosophique », je partirai quant à moi d’une considération de principe. Quelle que soit en effet l’évolution future de l’Union européenne pouvant aller jusqu’à une intégration complète et la disparition des nations, il est évident qu’il restera toujours à gérer ne serait-ce que le cloisonnement de l’information tel que nous le connaissons déjà à l’intérieur d’un même Etat.

 
Je ne suis pas non plus en train d’appeler à la disparition des distinctions qui peuvent exister en matière non pas de « secret », mais de qualification nationale de la confidentialité des informations. Malgré tous les efforts qui peuvent être entrepris « par le haut », nous voyons tous les jours dans les entreprises multinationales une tendance à un recroquevillement par le bas, non seulement dans nos administrations mais aussi au sein de nos propres équipes.

 
Je suis moi-même partisan de commencer à faire le ménage chez moi avant d’aller regarder chez les autres. J’ai donc engagé il y a six mois de cela un audit sur la manière dont le secret était géré à l’intérieur de MBDA et j’ai pu constater un certain nombre de choses qui étaient totalement contraires non seulement à l’intérêt de l’entreprise mais aussi à l’intérêt du secret lui-même. C’est ainsi qu’un certain nombre de règles se trouvaient « auto-imposées » et ne correspondaient absolument pas à des demandes du client. Nous pouvions également noter une absence de relations suivies sur la question avec le prescripteur mais aussi, à l’intérieur de l’entreprise, une sorte de « tétanie » entre d’un côté les équipes qui gèrent les questions techniques et l’information classifiée et de l’autre, les équipes qui sont en charge des règles de protection du secret. Il ne s’agit pas par conséquent de remettre en question les principes mais plus simplement de repenser les procédures et les moyens.

 

Philippe ROGER, Conseiller du président, Thalès

Sur le maintien des compétences et les moyens associés, les intervenants ont rappelé que tout cela coûtait cher. On devine dès lors que pour parvenir à maintenir ces compétences, on les regroupera en une seule équipe et ce même à l’échelle européenne, avec pour corollaire un monopole par sujets sur lesquels les Européens auraient collectivement décidé d’être autonomes. Or, dans le discours de la DGA comme dans celui des autres administrations, on ne nous parle aujourd’hui que de « compétition ». Autrefois, les divers DGA avaient des instruments relativement corrects de contrôle des monopoles mais aujourd’hui, au nom de la compétition, on les a proprement détruits. Par conséquent, comment allons-nous résoudre cette contradiction ?

 

IGA Patrick AUROY

Je crois qu’en la matière, tout est question de compromis. La compétition doit pouvoir exister à chaque fois qu’elle est possible, non pas au niveau supérieur des maîtres d’œuvre mais plutôt à celui des sous-traitants ou des fournisseurs d’équipement d’un système complet. Nous devons sinon promouvoir l’organisation d’un dialogue sage et efficace avec une expression mesurée du besoin, y compris au plan européen et sans faire de sur-spécification par une adjonction des spécifications nationales. Simplement, dans la mesure où nous souhaitons pouvoir maintenir des compétences à un niveau national ou à un niveau européen face à des industries qui sont de leur côté en situation de monopole, la seule solution est d’essayer de trouver un arrangement bien compris et mesuré. Nous sommes bien là au cœur de la problématique d’une « autonomie compétitive » objet de nos débats, avec ici deux termes apparemment antinomiques mais qui doivent pouvoir coexister à l’issue d’une négociation relativement sage.

 

QUELLES AMBITIONS ? 

 SYNTHESE

A l’heure du soixantième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe et du vote d'un traité constitutionnel pour l'Europe, les Etats européens ont constamment resserré leurs liens, notamment pour construire l’Europe de la défense. Après l’impulsion décisive du sommet de Saint-Malo en 1998, quelles nouvelles ambitions peuvent-ils se fixer ?

 
Général Rolando Mosca-Moschini, Président du Comité militaire de l’Union Européenne

Le modèle de sécurité développé par les Etats membres de l’Union européenne répond aux nouvelles menaces de l’environnement géostratégique, grâce à un multilatéralisme effectif et une utilisation de l’ensemble des outils militaires et civils pour résoudre les crises.

En effet, le nouvel environnement stratégique comporte des menaces nouvelles, terrorisme, faillite des Etats par exemple, auxquelles les Etats nations souverains sont mal préparés à faire face pour garantir leur sécurité. Le modèle de l’Union européenne, en faisant la promotion d'une coopération interne et externe, n’exclut personne. La sécurité est alors garantie par l’interdépendance, et le cercle vertueux sécurité - développement peut se développer.

 
Aujourd’hui, l’effort de défense européen, fragmenté en vingt-cinq budgets nationaux, engendre des redondances inévitables du fait de l’absence de spécialisation par pays des moyens militaires. Cette dispersion handicape l’UE par rapport aux Etats-Unis. A cet égard, la récente Agence Européenne de l’Armement a un rôle essentiel à jouer pour coordonner les actions des états membres et satisfaire leurs besoins. 

 
Pour construire une Europe de la défense plus efficace, il convient également d'appliquer l’adage       « think globally and act locally ». La stratégie s’inscrit alors dans un "triangle d’or" comportant :

-       une stratégie multidisciplinaire fondée notamment sur la mise en œuvre de cellules civilo-militaires pendant les opérations, étant entendu que l'action militaire n'est plus qu'un des éléments qui participent à la gestion globale des crises;

-       l'éventualité d’interventions préventives, conformément au Headline Goal 2010, ou à sa traduction "mieux vaut prévenir que guérir";

-       des capacités de réponse rapide, impliquant à l'échelle européenne la mise en œuvre de battle groups et d'une chaîne de commandement et de décision au niveau politique plus efficace. 

Le modèle suivi par l’Europe pour construire sa défense commune semble donc parfaitement adapté aux nouvelles menaces.

 

François-Xavier Carrel-Billiard, Sous-directeur des Affaires stratégiques au ministère des Affaires étrangères

Face à la construction d’une véritable défense commune, que consacre le traité constitutionnel, la France doit parvenir à concilier sa propre autonomie stratégique avec celle, désormais nécessaire, de l’Europe.

 
Le traité constitutionnel substitue une Europe à cercles concentriques à une Europe bâtie sur trois piliers. La "stratégie européenne de sécurité" est en effet beaucoup plus ambitieuse que les seules missions de Petersberg, et le traité constitutionnel institue une "politique européenne de défense commune", qui comporte non seulement une clause de défense mutuelle mais également une clause de solidarité.

 
L’Europe de la défense doit aujourd’hui faire face à trois difficultés principales :

-       un manque de moyens, auquel seule une meilleure cohérence des politiques nationales peut apporter  une réponse ;

-       un manque de volonté politique dont il ne faut pas mésestimer l'importance malgré des initiatives notamment diplomatiques pour améliorer la crédibilité l’Europe dans le concert des nations.

-       la nécessité de développer sur des bases rénovées le lien transatlantique.

 
Dans ce contexte, la France doit rechercher l’équilibre entre une autonomie stratégique au niveau européen qui renforce son efficacité mais qui suppose la recherche constante du consensus d'une part et, d’autre part, une certaine autonomie nationale à laquelle elle a toujours été très attachée.

 

Jean-Louis Gergorin, Vice-président coordination stratégique, EADS

Le fossé qui sépare l’Union et les Etats-Unis en matière de ressources financières consacrées à la défense est inquiétant, et certains domaines essentiels pour que l'Union conserve une réelle autonomie stratégique sont effectivement délaissés.

 
Le "gap technologique" entre les Européens et les Etats-Unis, souvent évoqué, ne semble pas démontré, mais la nécessité impose cependant à l’UE de ne pas mener des développements de programmes en parallèle et d’opérer des choix stratégiques clairs.

 
De fait, une grande puissance économique et commerciale comme l’UE ne peut vivre durablement sans disposer d’un outil politique et militaire adéquat ; il suffit d'observer les efforts déployés actuellement par le Japon, la Chine ou l’Inde pour améliorer leur outil de défense pour s’en convaincre.

 
Le renseignement est un élément-clé de l’autonomie stratégique de l’UE pour faire face aux menaces transnationales. Or, aucune cohérence ou solidarité européenne n’existe encore dans ce domaine.

De même, la sécurité intérieure est un défi majeur pour l’Europe, puisque les attaques terroristes ne s’arrêtent pas aux frontières.

Disposer d'une autonomie stratégique pour que l'Europe puisse faire face aux défis futurs implique sans aucun doute une réévaluation des ressources financières consacrées à la Défense.

  

VAE Alain COLDEFY

Mon Général, messieurs les officiers généraux, mesdames, messieurs, lors de cette dernière présentation, nous allons notamment tenter de tirer les conclusions des interventions précédentes. J’espère donc que cette table ronde sera suivie avec autant d’attention que les précédentes. Nous essayerons par ailleurs de fournir quelques éléments de prospective sur le thème des ambitions européennes.

 
Je vous présente les différents intervenants à la tribune :

-          le Général Rolando Mosca-Moschini, Président du Comité militaire de l’Union Européenne. Ce dernier a par ailleurs assumé la fonction de chef d’Etat-Major des armées italiennes ;

-          Jean-Louis Gergorin, Vice-président de la Coordination stratégique d’EADS ;

-          François-Xavier Carrel-Billiard, Sous-directeur des Affaires stratégiques au ministère des Affaires étrangères

 
Dans quelques jours, nous allons approuver ou rejeter le Traité établissant une Constitution pour l’Europe. Nous nous situons donc dans une phase majeure de l’histoire européenne. En effet, nous venons également de commémorer le soixantième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 
Les soixante dernières années ont été marquées par un grand nombre d’initiatives politiques. Il convient donc d’examiner cette période à la fois sous l’aspect historique et sous l’aspect citoyen. En tant qu’hommes et en tant que femmes, nous sommes tous concernés par la construction européenne.

 
En 1998, les Anglais ont relancé ce processus en initiant le Sommet de Saint-Malo. Le Traité de l’Elysée, signé en 1963 entre le Général de Gaulle et le chancelier Adenauer, avait déjà scellé notre alliance avec l’Allemagne, futur géant politique après la chute du Mur de Berlin.

Outre ces évènements relatifs à l’évolution politique du continent, les pays européens se sont efforcés de mettre en œuvre un véritable développement économique. La monnaie unique est ainsi apparue 27 ans après la signature du Traité de Rome.

Alors que la construction européenne s’avérait relativement stabilisée, nous devons lui accorder une nouvelle impulsion politique afin de définir ensemble nos ambitions et nos objectifs. Or, ces thèmes forment bien le cœur des débats actuels. Les différents intervenants évoqueront donc probablement les aspects technologiques, industriels, et militaires de ces problématiques.

 
Je donne maintenant la parole au Général Mosca-Moschini.

 
 

Général d’armée Rolando MOSCA-MOSCHINI, Président, Comité militaire de l’Union européenne

Je suis très honoré de pouvoir échanger avec vous sur un sujet aussi important. Je me concentrerai néanmoins sur la perspective militaire de cette thématique complexe. Je m’efforcerai notamment de démontrer pour quelle raison, et de quelle manière, nous devrions développer nos capacités militaires.

 
Je commencerai par présenter les risques et les opportunités de notre environnement géostratégique actuel. Je m’intéresserai plus particulièrement aux conséquences de la mondialisation sur les pays de l’Union européenne. Ces indications nous permettront alors de mieux appréhender l’importance de la stratégie de sécurité établie par l’Europe. Lors de mon exposé, j’évoquerai par ailleurs brièvement l’Agence européenne de défense et le rôle qu’elle assume progressivement. Je conclurai mon intervention par la présentation du Groupe de bataille et de la Cellule militaire et civile. La plupart des sujets que je vais aborder forment les préoccupations quotidiennes du Comité militaire de l’Union européenne. Néanmoins, certaines des idées que je vous livrerai émanent de mes réflexions personnelles.

 
La mondialisation comporte des atouts et des désagréments. En effet, elle contribue à l’essor de la démocratie et de l’économie de marché qui, à leur tour, se traduisent par une accélération et un renforcement du développement de l’humanité. Néanmoins, la mondialisation engendre également des situations défavorables :

-          catastrophes naturelles ou causées par l’Homme ;

-          défis environnementaux ;

-          problèmes d’allocation des ressources ;

-          maladies épidémiques ;

-          activités criminelles organisées ;

-          prolifération des armes de destruction massive ;

-          faillites étatiques ;

-          guerres civiles ;

-          conflits ethniques ;

-          activités terroristes ...

 
Ces risques ne constituent pas des nouveautés. Au cours des dernières années, leurs effets se sont néanmoins accrus de manière significative. La mondialisation repose principalement sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Elle est généralement véhiculée par des entités transnationales organisées en réseaux. Or, ces dernières évoluent principalement dans les secteurs suivants : information et communication, commerce et finance, transport, et systèmes industriels délocalisés. Si la mondialisation concourt au développement des nations et au renforcement de l’idéal démocratique, elle peut aussi favoriser l’émergence de menaces redoutables.

 
Afin de profiter des opportunités offertes par un environnement géostratégique mondialisé et d’en affronter les risques, les Etats s’appuient principalement sur leur autorité nationale qui reste nécessairement limitée. Si un Etat choisit de fermer ses frontières pour se préserver, il parviendra peut-être à éviter certains dangers. Toutefois, il demeurera exclu du cercle vertueux de développement global et de prospérité. J’estime donc que les frontières doivent rester ouvertes. Plus un Etat s’avère démocratique et ouvert, plus il bénéficie des avantages de la mondialisation, et ce, même s’il s’expose davantage aux risques qu’elle comporte.

 
Néanmoins, la plupart des nations n’ont pas vraiment le choix, particulièrement les Etats de l’Union européenne. En effet, ces démocraties se révèlent déjà interdépendantes et intégrées. L’ouverture aux autres nations et la mise en place d’une gouvernance collégiale s’avèrent donc totalement inévitables. Les Etats de l’Union européenne doivent promouvoir leur propre modèle en y associant les pays qui, dans un cadre démocratique, plébiscitent les atouts de la coopération internationale.

 
Cette approche inclusive possède un impact déterminant sur la stratégie de défense et de sécurité élaborée par l’Union européenne. En effet, l’Etat tiers n’est jamais considéré comme un ennemi potentiel. Le raisonnement européen ne repose donc pas sur un principe d’exclusion. A l’inverse, il encourage la coopération entre les Etats afin de résoudre les problèmes communs de sécurité. La stratégie européenne de sécurité, présentée sous un intitulé révélateur : « une Europe sécurisée dans un monde meilleur », a été approuvée par le Conseil européen en décembre 2003.

 
Cette tactique met l’accent sur l’interdépendance entre sécurité et développement. La collaboration entre les Etats membres, dont l’objectif consiste à susciter des interventions plurilatérales efficaces, constitue l’autre fondement essentiel de cette politique. L’Union européenne, l’OTAN, l’Union africaine, ainsi que d’autres organisations internationales, doivent collaborer afin de stabiliser et d’améliorer le contexte mondial. Naturellement, les organisations civiles et les Etats isolés doivent aussi être impliqués dans cette mission.

 
Un déploiement militaire opportun ne contribue pas uniquement à la résolution des crises. En effet, il participe également au développement institutionnel et économique du pays. L’interaction entre sécurité et développement suscite donc un cercle vertueux. De plus, si le développement ne se limite pas à son aspect économique, il engendre les conditions indispensables à une situation de sécurité sur le long terme. Par ailleurs, les dispositifs militaires s’inscrivent dans une approche stratégique intégrée et pluridisciplinaire. Ainsi, lorsque la situation locale tend à s’améliorer, l’effort stratégique consenti dans une zone se réduit progressivement afin de permettre aux structures institutionnelles de prendre le relais.

 
Si la mondialisation accélère l’élan démocratique et le développement de l’économie de marché, elle constitue également un facteur de multiplication des dangers qui menacent notre sécurité. Cette caractéristique implique donc la mise en place d’une capacité d’action organisée et adaptée aux difficultés qui pourraient provenir de l’effort de sécurité. En effet, une intervention tardive se traduirait probablement par l’instauration d’une période de récession et de sous-développement amplement plus catastrophique que la crise initiale.

 
Quelles sont les capacités militaires et les formations opérationnelles requises pour que l’Union européenne puisse relever efficacement ce type de défis ? Afin de répondre à cette question, je souhaiterais comparer les données militaires de l’Europe avec celles des Etats-Unis. Néanmoins, l’interprétation de ces chiffres nécessite un certain recul. En effet, si les Etats-Unis disposent déjà d’une véritable organisation internationale, l’Europe vient à peine de débuter son processus d’intégration.

 
En 2003, les ratios distinguant les capacités et les dépenses militaires américaines et européennes étaient les suivants :

-          les budgets respectifs de défense des deux blocs se différenciaient par un ratio de 2,6 ;

-          les dépenses d’acquisition d’équipements enregistraient un ratio de 2,9 alors que le ratio relatif aux dépenses générales par soldat était de 3 ;

-          les dépenses de recherche et de technologie se différenciaient par un rapport de 5 ;

-          le ratio relatif au personnel militaire s’établissait à 0,85.

 
L’Union européenne doit subventionner vingt-cinq organisations nationales de défense. De ce fait, elle n’est pas en mesure d’effectuer des investissements comparables à ceux des Etats-Unis, que ce soit en matière de recherche technologique ou bien d'achat d’équipement. Cette situation implique inévitablement des systèmes et des personnels de moins bonne qualité. En outre, les dépenses ne sont pas spécialisées par Etat membre. Pour des motifs politiques et territoriaux, chaque pays européen souhaite conserver une structure de défense autonome. Or, ce mode de fonctionnement entraîne souvent la redondance des actifs militaires de base.

 
Toutefois, les capacités militaires d’un Etat européen ne découlent pas seulement du budget ni des structures organisationnelles qu’il conçoit. En effet, elles dépendent également de l’industrie européenne de défense. Ainsi, les vingt-cinq Etats membres dépensent annuellement 160 milliards d’euros. Un cinquième de cette somme, soit 32 milliards, est dédié à l’achat de matériel militaire technologique. Une telle somme n’est donc pas négligeable. Cependant, les marchés de défense européens, qui restent très fragmentés, se caractérisent par des spécificités et une réglementation individuelle complexe.

 
Les problèmes relatifs aux capacités militaires européennes, ainsi que leur impact sur la stratégie de défense de l’Union, contribuent aisément à faire comprendre l’importance du rôle assumé par l’Agence européenne de défense, une structure qui suscite par ailleurs de nombreuses attentes. Cette agence vise à soutenir les Etats membres et le Conseil européen dans le renforcement des capacités de défense et de gestion de crise de l’Union. Elle développe également la Politique Européenne de Sécurité et de Défense. L’Agence européenne de défense est par ailleurs chargée des missions suivantes :

-          favoriser la coopération entre les Etats membres afin d’amender la force de frappe de l’Union ;

-          renforcer la Base de Défense européenne Industrielle et Technologique (BDIT) ;

-          créer un Marché Européen de Défense et d’Equipement compétitif sur le plan international (MEDE) ;

-          développer la recherche technologique (R&T).

 
Toutefois, l’Union européenne ne peut pas se permettre d’acquérir les mêmes capacités militaires que les Etats-Unis. En outre, le transfert de ce modèle ne s’avère pas nécessairement indispensable. En effet, la mise en œuvre de la stratégie européenne de sécurité ne repose pas sur la prévention d’une attaque ennemie conventionnelle. Elle doit au contraire permettre de neutraliser des menaces internationales diffuses et non conventionnelles. L’Union européenne doit donc privilégier le principe suivant : « penser globalement et agir localement ».

 
L’organisation militaire adoptée par l’Europe visera à acquérir les connaissances indispensables à la réalisation d’opérations efficaces. Ces dernières émanent d’une synergie entre les actions d’information, d’intelligence stratégique, de planification, et de contrôle. L’Union européenne possédera ainsi une vision opérationnelle permanente des zones éventuelles de crise. La réalisation de cet objectif requiert toutefois des forces hautement qualifiées et capables de déterminer le mode d’intervention le plus adapté à chaque situation. Il s’agit notamment de mettre en place un pôle de ressources modulables et viables.

 
D’ici 2010, les Etats membres de l’Union européenne envisagent de pouvoir répondre efficacement et rapidement à toute sorte d’évènement :

-          crise humanitaire ;

-          mission de sauvetage ;

-          maintien de la paix ;

-          opération de désarmement ;

-          lutte contre le terrorisme ;

-          réformes dans le domaine de la sécurité.

 
L’Union européenne doit surtout mettre l’accent sur les actions de prévention. Elle doit également pouvoir gérer plusieurs opérations parallèles à des niveaux d’avancement différents. Cette approche innovante a généré la création d’unités de déploiement très réactives : les groupes de bataille. Chacun de ces groupes, qui se compose d’une force nationale ou multinationale, peut être affecté à des missions de courte durée (de 30 à 120 jours) ou bien intervenir en première ligne sur des opérations de plus longue durée.

 
Un groupe de bataille débute sa mission dans les 10 jours qui suivent la prise de décision.     Ce type d’unités fait donc partie intégrante des capacités d’interventions rapides développées par l’Union européenne. Toutefois, leur efficacité dépend également de celle du système politique européen. En effet, les directives formulées par les représentants de l’Union européenne doivent se révéler précises et explicites. Le premier groupe de bataille, constitué d’une unité active et d’une unité de soutien, a été créé le 1er janvier 2005. La formation de ces unités s’achèvera en 2007.

 
La nouvelle stratégie de l’Union européenne nécessite un partage de l’information et de la connaissance ainsi que des capacités de commandement, de planification, et de contrôle significatives. En outre, leur concrétisation opérationnelle suppose la mise en œuvre d’une approche pluridisciplinaire. Cette orientation a été adoptée pour la première fois lors de l’opération « Althea » conduite en Bosnie Herzégovine. Le 2 décembre 2004, l’Union européenne a ainsi succédé à l’OTAN dans le pays.

 
La Cellule militaire et civile constitue également une structure essentielle de la Politique Européenne de Défense et de Sécurité. Ses principales fonctions consistent à :

 
-          
planifier des opérations militaires et civiles de nature opérationnelle et stratégique ;

-          mettre en place un Centre Européen des Opérations ;

-          développer les sièges opérationnels des Etats membres ;

-          favoriser la collaboration avec l’organisation de contrôle et de commandement de l’OTAN. Cette mission devrait notamment renforcer les accords de coopération permanente entre l’Union européenne et l’OTAN définis en 2002 par le document « Berlin Plus ».

 
Pour résumer, notre environnement géostratégique actuel se caractérise par des opportunités et des menaces inhabituelles largement amplifiées par le phénomène actuel de mondialisation. Dans un tel contexte, les régimes démocratiques d’économie de marché, notamment les Etats membres de l’Union européenne, admettent nécessairement l’importance d’une stratégie d’ouverture et d’exposition aux risques. La coopération entre les pays, qui implique une progression continue de la démocratie et de l’économie de marché, constitue alors la seule option possible.

 
Toutefois, le maintien de la sécurité forme une condition préalable indispensable. En l’absence d’un contexte sécurisé, les bénéfices de la mondialisation sont obligatoirement différés ou stoppés. La stratégie européenne de sécurité, qui doit permettre à l’Europe de devenir un acteur mondial de premier plan, s’articule autour des éléments suivants :

-          un multilatéralisme tangible ;

-          une approche inclusive et pluridisciplinaire ;

-          la création d’un cercle vertueux entre sécurité et développement ;

-          l’application du concept : « penser globalement et agir localement ».

 
Si l’appareil militaire de l’Union européenne ne peut pas égaler celui des Etats-Unis, la création de l’Agence européenne de défense devrait permettre de progresser sur le plan organisationnel. Le savoir constitue l’élément central du modèle militaire européen. Or, il découle à la fois des actions d’information, de réflexion, de planification, de commandement, et de contrôle.

 
L’application de la stratégie européenne de développement nécessite donc la constitution de quelques forces hautement qualifiées et réactives. Les groupes de bataille, ainsi que la Cellule militaire et civile, forment des structures indispensables pour atteindre les objectifs stratégiques de l’Union européenne. Par ailleurs, l’effort doit résulter d’une coopération accrue entre le Comité militaire européen, l’Agence européenne de défense, et les Etats membres.

 

VAE Alain COLDEFY

Je vous remercie pour cette présentation très complète des enjeux et des capacités de l’Union européenne dans les domaines de la sécurité et de la défense. J’invite à présent les participants à poser leurs questions.

 

Commandant A.

Vous avez fait référence au concept suivant : « penser globalement et agir localement ». Comment mettre en application un tel principe ? Je me demande par ailleurs si la constitution de forces d’interventions en nombre limité peut véritablement permettre d’atteindre les objectifs fixés par l’Union européenne.

 

Général d'armée Rolando MOSCA-MOSCHINI

L’Union européenne doit avoir connaissance de l’ensemble des évènements du globe, et ce, afin de pouvoir déterminer ses priorités d’intervention. Le respect de ce principe s’avère d’autant plus important que les ressources européennes demeurent limitées. Pour être un "acteur global", nous devons nous positionner de telle sorte à évaluer et maîtriser la situation, puis définir "où et comment" intervenir en fonction de nos ressources.

Ce qui m'amène à la seconde partie de votre question. Il est essentiel qu'à un niveau politique nous soyons en mesure de définir clairement le niveau de notre ambition. L'adéquation entre ce dernier et les ressources disponibles est essentielle. Nous étudions aujourd'hui de nombreux scénarii au regard des objectifs 2010, pour aider les politiques en ce sens. Ils devraient être capables de prendre des décisions cohérentes et pragmatiques, dans ce processus en perpétuelle évolution. Nous, militaires, devons toujours être à même de les mettre en garde.

 

Ambassadeur Robert HUNTER

Général Rolando Mosca-Moschini, je vous remercie pour la qualité de votre exposé.

Nous avons abordé ce matin l’attitude des Etats-Unis envers la Politique Européenne de Défense et de Sécurité. Si nous étions prêts, nous Américains, que nous demanderiez-vous ? Quels pourraient être les apports américains dans les secteurs public et privé ?

 

Général d'armée Rolando MOSCA-MOSCHINI

L’élargissement de l’Union européenne devrait effectivement se traduire par un renforcement de notre coopération avec l’Alliance atlantique. Néanmoins, nous ne pouvons pas prévoir la répartition globale des missions assumées par les Etats-Unis, l’OTAN, et l’Union européenne.

Le soutien accordé par l’OTAN et les Etats-Unis à l’Union européenne doit viser le maintien de la paix et de la stabilité dans le monde, et ce, tout en favorisant une certaine flexibilité. En outre, seule la nature d’une crise pourra nous aider à déterminer la structure la plus apte à intervenir. Si les différentes organisations s’accordent sur la nécessité de ce principe, elles pourront ensuite favoriser leur développement mutuel. Cette stratégie garantit également une meilleure efficacité du système mondial de défense. L’ONU, qui devrait être considérée comme la principale structure, doit encourager la constitution d’organisations régionales stables afin de définir les synergies susceptibles de nous aider à mieux combattre les nouvelles menaces de notre environnement actuel. Ces dernières sont si imprévisibles et avec des implications politiques si fortes que, parfois, certaines organisations ne sont pas en mesure d'agir. Nous n’avons pas encore réussi à réaliser cet objectif. Je reste néanmoins convaincu que nous pourrons atteindre ce résultat assez rapidement et dans les temps.

 

VAE Alain COLDEFY

Le Président du Comité militaire de l’Union européenne a insisté sur le fait que le dispositif militaire ne formait que l’un des outils de gestion des crises.

François-Xavier Carrel-Billiard, le traité qui nous est soumis propose une nouvelle structure de l’Union européenne fondée à la fois sur des domaines de compétences exclusifs et partagés. Quelle est donc la nature exacte des ambitions européennes pour l’année 2005 ?

 

François-Xavier CARREL-BILLIARD, Sous-directeur des Affaires stratégiques, Ministère des Affaires étrangères

La Constitution européenne qui possède une structure en piliers, fixe de nouvelles orientations en matière de défense. Elle complète ainsi le texte relatif à la « stratégie européenne de sécurité », expliqué par le Général Mosca-Moschini. Or, cette dernière propose de dépasser le cadre actuel de l'Europe de la défense qui, depuis le Sommet de Saint-Malo, repose principalement sur la gestion de crises et les missions « Petersberg ».

 
En devenant un acteur mondial significatif, l’Union européenne devra donc être capable de répondre aux défis et aux menaces qui s’imposent à elle : construire la sécurité à l’est et en Méditerranée ; soutenir la création d’un système multilatéral efficace.

L’Europe de la défense constitue donc l'un des éléments de cette stratégie de sécurité. En se combinant avec d'autres moyens, elle participe à l’effort global consenti par les Etats membres. Elle ne se limite donc pas à des missions de maintien de la paix, ni aux fonctions énoncées par le Conseil européen.

La constitution européenne, qui définit les principes de la politique de défense commune, développe de manière concrète les éléments déjà contenus dans le traité d’Amsterdam. Elle prévoit notamment une clause de défense mutuelle. Les membres de l'U.E. doivent assistance à tout Etat membre qui ferait l'objet d'une agression armée sur son territoire. Cette clause s'avère donc relativement similaire à l'Article 5 de l'OTAN, ainsi qu'à l'Article 5 du traité de l'U.E.O.  La constitution comporte également une clause de solidarité. Si un pays européen est victime d'une attaque terroriste, ou bien d'u autre type de catastrophe, l'U.E mobilise tous les outils en sa possession, y compris les moyens militaires fournis pas les Etats membres. Ces deux articles témoignent donc de la volonté de mettre en place une défense commune entre les différents pays de l’Union européenne.

 
Toutefois, conformément au traité de l'U.E.O, la constitution européenne précise que la clause de défense s'inscrit naturellement dans le cadre de l'Alliance Atlantique pour tous les Etats européens membres de cette organisation. Le statut des pays neutres demeure néanmoins respecté. La clause de solidarité stipule aussi que les moyens militaires peuvent être utilisés pour répondre à une attaque terroriste ou bien prévenir une nouvelle agression. Cette orientation se place donc parfaitement dans un horizon de défense commune européenne.

 
Ces textes posent naturellement la question de leur adoption. Leur interprétation et leur mise en œuvre suscite également d'autres interrogations. A mon sens, l’Union européenne doit toutefois répondre à des défis plus globaux sur la nature de son potentiel d’action, ainsi que sur les relations qu’elle entretient avec ses grands partenaires, notamment les Etats-Unis.

 
L’Union européenne doit tout d’abord réunir les moyens nécessaires à la réalisation de ses futures interventions. Or, la table ronde précédente a démontré la complexité du sujet.           Le général Mosca-Moschini a rappelé les contraintes qui pèsent sur cet objectif. Toutefois, l’instauration d’une plus grande cohérence entre les différents instruments de l’Union constitue déjà une source de progression. La constitution, qui envisage la création d'un ministère des Affaires étrangères de l'Union, ainsi que celle d'un service d'action diplomatique, répond à cette préoccupation.

 
J’évoquerai notamment le lien entre les activités extérieures de la Commission et la définition de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense. Le renforcement de la  Cellule civilo-militaire et la création, en son sein, d’un Centre d’opérations autonomes apparaissent également comme des opportunités supplémentaires.

La PESD requiert aussi une volonté politique. En effet, la réflexion sur les moyens amène trop souvent à négliger la problématique des actions diplomatiques. Or, les derniers développements font apparaître un système mixte. Un nombre réduit d’Etats peut ainsi obtenir le soutien de l’Union européenne afin de conduire une initiative spécifique. Je songe notamment aux discussions entre la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Iran, qui se déroulent en toute transparence. Cette action, qui concerne un enjeu majeur, se déroule en toute transparence avec les Etats-Unis.

 
Or, une telle approche forme un des facteurs de succès pour ce type d'opérations. d'autres exemples peuvent également illustrer cette nouvelle tendance. Ainsi, la médiation intervenue l’hiver dernier à Kiev démontre que les tentatives ne résultent pas toujours des mêmes pays. En effet, cette conciliation résultait à la fois d'une initiative polonaise et balte, ainsi que de l'appui du Secrétaire général, haut représentant.

 
La capacité de l’Union à analyser des potentiels de crise et à mener des opérations internationales éventuellement fondées sur un dispositif militaire constitue un élément clé pour le développement de son autonomie stratégique. En outre, les tensions survenues entre l’Union européenne et les Etats-Unis tendent à s’améliorer. Les deux partenaires semblent ainsi mieux comprendre leurs préoccupations mutuelles.

 
Les Etats-Unis perçoivent désormais l’Europe comme un interlocuteur capable de mettre en œuvre des actions globales. Les Européens ont, quant à eux, compris la nécessité d’organiser leurs échanges avec les Etats-Unis. La crise sur l’Irak a suscité des divergences sur la thématique de fond ainsi que sur la position à adopter à l’égard des Etats-Unis. Si la réussite de projets communs et la conduite d’initiatives en toute transparence permettent de restaurer le dialogue, elles favoriseront l’autonomie stratégique de l’Union.

 
Les relations entre l’Union européenne et l’OTAN s’avèrent désormais mieux organisées. Ainsi, le fonctionnement du « Berlin Plus » ne gêne pas l’autonomie de l’Union européenne. Toutefois, la combinaison des intérêts bureaucratiques des diverses organisations peut se traduire par des joutes sémantiques d’une certaine importance au regard du processus actuel de construction de l’Europe et d'édification de la défense européenne.

 
La volonté actuelle consiste à mettre en œuvre une politique commune de défense pour l’Union européenne et ce, dans un souci d'efficacité. Or, toute opération qui regroupe plusieurs acteurs se révèle nécessairement plus complexe. Elle réduit, par ailleurs, la marge de manœuvre individuelle de chacun des Etats concernés. Cependant, le respect d’une telle approche s’avère indispensable. La France doit, néanmoins, conserver sa capacité à initier une opération diplomatique afin de pouvoir, ensuite, la développer dans un cadre européen ou international.

 

VAE Alain COLDEFY

Jean-Louis Gergorin, vous semblez bien placé pour évoquer la force d’impulsion suggérée par le ministère des Affaires étrangères. Lors d’une précédente table ronde, l’un des intervenants a mentionné l’existence d’un certain écart technologique entre les Etats-Unis et la vieille Europe. Qu’en pensez-vous ?

 

Jean-Louis GERGORIN, Vice-président Coordination stratégique, EADS

Je m’élève, tout d'abord, contre le terme de « gap technologique ». En effet, je n’estime pas que l'Europe et les Etats-Unis se distinguent par un quelconque décalage dans ce domaine. La différence réside plutôt dans la constitution des budgets de défense, ainsi que sur la concentration des moyens.

 
Lorsque le général Mosca-Moschini renvoie à un  ratio « recherche et technologie » (R&T) égal à 5, il fait certainement référence à la recherche et développement (R&D), qui inclut la notion de programmes. Or, la prise en compte des actions de recherche amont qui s'avèrent capitales pour l'avenir, généreraient un ratio encore plus défavorable à l’Europe. J'avais estimé ce dernier à une échelle de 1 pour 8, ce qui renforce encore le gap budgétaire existant.

Nous devons toujours faire preuve d'une plus grande productivité que les Etats-Unis. En effet, nos ressources demeurent beaucoup plus limitées. Nous sommes donc obligés de faire preuve d’une grande efficacité, et ce, même si nous devons consentir à certaines impasses. J'évoquerai notamment les développements parallèles conduits avec succès par les Américains au sujet du Joint Stright Fighter (JSF). Ces derniers ont ainsi testé deux prototypes avant d'opter pour celui de Boeing. Or, l'Europe ne pourrait pas se permettre une telle organisation. Elle se limite donc à des développements séparés, notamment sur le Rafale.

 
L’exemple du Scalp Storm Shadow, merveilleux missile de croisière franco-britannique, démontre concrètement notre compétitivité technologique. Les performances de cet engin, ainsi que les technologies de furtivité, de guidage et de pénétration de la charge, ont été employées avec succès par les forces britanniques en Irak. Il suscite également l’intérêt du Pentagone.

 
Certes, notre compétitivité financière dépend principalement des variations du dollar. Toutefois, lors des mises en concurrence organisées par des acteurs fortement intéressés par les Américains, notamment Intelsat et Inmarsat, les satellites commerciaux européens de communication, qu'ils soient produits par Alcatel ou bien par Astrium, ont souvent surclassé les concurrents américains en terme de performances techniques.

 
Contrairement à EADS qui en possède 4, Boeing n’est doté d’aucun directeur général.          Ce mode d’organisation, qui relève de facteurs industriels externes, n’empêche pourtant pas Boeing de mener actuellement une véritable contre-attaque technologique. J'insisterai ensuite sur l'importance du gap entre les Etats-Unis et l'Europe quant à la focalisation des moyens.     Si nous avons réalisé des investissements importants en matière de missiles de croisière et de satellites, nous avons été obligés de renoncer à d’autres domaines. J’évoquerai notamment la furtivité et la précision centimétrique des observations spatiales. Il est donc évident que l’écart entre l’Europe et les Etats-Unis concerne principalement la concentration des moyens.

 
Toute superpuissance économique et commerciale ne peut durablement maintenir son statut sans acquérir une certaine force militaire. Pendant cinquante ans, l’Europe et le Japon se sont considérablement développés sur le plan économique grâce à la protection militaire américaine. Or, le Japon ne va manifestement pas tarder à redevenir une très grande puissance militaire, et ce, notamment en raison de l’expansion de la Chine et de la Corée. La Chine et l'Inde s'inscrivent également dans le même schéma.

 
Je ne crois donc pas à la singularité de l’Europe qui, tout en formant la première puissance économique et commerciale du monde, pourrait constituer un pouvoir militaire déclinant par rapport à la Chine, à l’Inde et aux Etats-Unis. Néanmoins, les intérêts des Européens et des Américains ne peuvent pas converger de manière systématique.

 
Il y a une dizaine d’années, les préoccupations que nous avons exprimées en Afrique du Nord quant à l’évolution du terrorisme, de l’islamisme, et de la prolifération laissaient les Américains parfaitement indifférents. De la même façon, les évènements d’Amérique Centrale ne forment pas nos principales inquiétudes. L’autonomie stratégique de l’Europe s’avère donc essentielle.

 
Or, nos capacités dans ce domaine dépendent avant tout de la qualité de nos renseignements. En effet, cet aspect demeure crucial afin d’affronter efficacement les nouvelles menaces transnationales auxquelles nous sommes confrontées : maintien de la sécurité régionale, terrorisme, criminalité organisée, problèmes environnementaux ... Nous pouvons ainsi être conduits à infiltrer des réseaux d’Al Qaïda ou bien à vérifier qu’un programme pharmaceutique ne dissimule pas en fait des recherches d'armement biotechnologique. La surveillance maritime permet, quant à elle, d’identifier des pollueurs, de maîtriser l’immigration clandestine et de combattre les trafics de drogue.

L’Europe n’enregistre pas des performances significatives dans ce domaine. Le renseignement devrait donc constituer une priorité majeure afin que l’Union européenne puisse s’affirmer aux côtés des Etats-Unis. Certes, les renseignements électroniques et humains se partagent difficilement. Toutefois, l’alliance conclue en 1948 entre la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, le Canada, l’Australie et la Nouvelle Zélande dans le domaine du renseignement électronique constitue un exemple à suivre.

 
La France et l’Allemagne tentent de rattraper ce retard. Néanmoins, une opération transnationale devrait également être conduite par l’ensemble de l’Union européenne. En tant qu’industriel, je m’intéresse beaucoup à l’évolution de cette situation dont je perçois par ailleurs les difficultés. Ainsi, les Britanniques ne possèdent pas de satellite d’observation. Les Français et les Allemands détiennent, quant à eux, des systèmes différents. De la même manière, les télécommunications militaires se répartissent en trois catégories : le système britannique, dont nous avons la charge ; le système allemand, pour lequel nous venons d’être sélectionnés ; et le système français dont la gestion est directement assurée par le ministère de la Défense.

 
Si ces dispositifs ont nécessairement vocation à s’unifier, nous sommes encore loin d’avoir atteint cet objectif. EADS vit ainsi pleinement les contradictions européennes en matière de renseignement aérien. Nous assumons la maîtrise d'œuvre d'un programme avec Dassault et Thalès, tout en associant des industriels européens. Parallèlement, nous assurons la maîtrise d'œuvre d'un programme germano-américain, basé sur le Global Hawk américain. Il conviendrait donc de favoriser la complémentarité des divers programmes.

 
En outre, l’Europe a intérêt à se doter d’outils performants dans le domaine de la sécurité intérieure, secteur dans lequel l’OTAN possède encore une réelle marge de progression. En effet, la sécurité intérieure ne peut pas être abordée par une approche purement nationale. Je songe notamment à l’importance de la menace terroriste en Europe et ce, quelle que soit sa nature. Cette dernière ne se limite pas à la France, à l'Allemagne ou bien à l'Italie. Indéniablement, les réseaux terroristes qui utilisent notamment le cyberespace fonctionnent de manière parfaitement intégrée à l'échelle européenne et mondiale.

 
La capacité d’intégration du civil et du militaire dans les fonctions de sécurité intérieure et de maintien de la paix, constitue par ailleurs une spécificité véritablement européenne. Lors d’un débat intervenu il y a environ deux mois avec nos amis américains, l’Amiral Coldefy et moi-même avons pu constater les difficultés rencontrées par les Américains pour faire concorder ces deux éléments sur le terrain. Notre expérience européenne s'avère très précieuse. Nous devons donc la développer à des fins de sécurité intérieure et extérieure.

 
Nous devons par ailleurs, consentir à de réels efforts en matière d’analyse, de prévention et d'organisation, afin de pouvoir faire face aux nouvelles menaces véhiculées par les groupes terroristes : le terrorisme chimique, le terrorisme biologique, le cyberterrorisme, le terrorisme radioactif.

 
Les Européens doivent impérativement consolider leur autonomie stratégique dans ce domaine. En effet, celle-ci demeure largement insuffisante. De plus, nous ne pourrons pas compter sur les Etats-Unis lorsque nous devrons réagir en quelques heures à des attaques de cette nature.

 

 

VAE Alain COLDEFY

Vous venez de démontrer que le prétendu "gap technologique" ne découle que d’une incapacité à mobiliser les moyens afférant à la recherche et au développement des outils qui nous sont nécessaires.

Un ancien conseiller du ministère de l’Economie et des Finances faisait remarquer, en regardant les travaux du conseil économique et de défense, que les dépenses en matière de défense permettaient "d'assurer notre sécurité aujourd'hui, de créer les emplois de demain et les richesses d'après-demain". Cette remarque se révèle particulièrement piquante de la part d’un financier. Il est néanmoins crucial que nous soyons tous convaincus de sa véracité.

 
Nous disposons maintenant de quelques minutes pour ouvrir le débat.

 

Georges d’HARCOURT, Vice-président de Pan Europe France

Jean-Louis Gergorin a insisté sur l’importance de développer les capacités de renseignement de l’Union européenne. Je partage pleinement cette préoccupation. Néanmoins, les difficultés qui caractérisent le partage des renseignements entre les différentes agences d’un même pays conduisent à douter d’une telle possibilité à l’échelon européen. Il me semble donc indispensable de constituer une Agence européenne du renseignement composée de personnel sous statut européen. Qu’en pensez-vous ?

 

Jean-Louis GERGORIN

La création de ce type de structures doit plutôt concerner des domaines nouveaux. Ainsi, plutôt que de vouloir créer une structure de renseignement qui devrait coiffer la DGSE, etc. - ce qui me paraît peu raisonnable -, il me semblerait plus pertinent de constituer une agence spécialisée dans le renseignement chimique et biologique. Ce qui permet d'éviter la redondance des structures et capacités.

Je vais prendre des exemples précis auxquels les Américains commencent à réfléchir. La protection des données biologiques n’est garantie par aucun texte de loi international ou européen. Il est très simple de recourir à Internet ou de lire Science and Nature pour apprendre comment créer un germe modifié de la polio ou de l'anthrax. Il serait important de recenser également toutes les capacités de matériaux radioactifs en Europe et de trouver un moyen de les tracer.

Je suggère donc que nous commencions tout d’abord par effectuer ces actions concrètes afin d’éviter la création d’entités concurrentes d’organismes nationaux déjà efficients.

 

VAE Alain COLDEFY

Le renseignement fait partie des outils de puissance qui ne sont pas facilement cédés à une autorité supranationale. Naturellement, le climat de terreur ambiant ne facilite pas l’évolution de cette situation.

L’échec constaté en Bosnie résulte majoritairement de l’absence d’échange et donc de transparence, entre le Quartier Général de l’OTAN et celui de l’UEFOR, bien que la mission ait été sous commandement commun et Berlin plus. Nous pourrions également citer bien d’autres exemples de cette nature.

Une des manières d'aller de l'avant, serait de partager les données brutes, qui pourraient faire ensuite l’objet d’analyses (notre plus-value française) à part. Cela pourrait faciliter cette ouverture.

 

Capitaine de Frégate de M.

La dissuasion nucléaire peut-elle également s’inscrire dans les ambitions européennes ?

 
 

VAE Alain COLDEFY

Avant de laisser la parole à Monsieur Carrel-Billiard, j’indiquerais simplement qu’il est difficile de laisser plusieurs individus gérer le bouton rouge.

 

François-Xavier CARREL-BILLIARD

L'Amiral Bétermier m'avait précisé que cette question était hors sujet, cette journée étant consacrée à l'autonomie stratégique, sans aborder les questions de force de dissuasion qui nécessiteraient de plus long développements. 

Nous avons tenté d’amorcer une réflexion sur la dissuasion concertée. Or, j’ai le sentiment que cette offre n’a pas été saisie par nos partenaires. Pour le moment, il me semble que notre réflexion sur les enjeux de l'Europe de la défense n'est pas encore assez mûre pour aborder cette question à l’échelle européenne.

 

VAE Alain COLDEFY

Au sein de l'OTAN, certains pays ont été des "porteurs de bombes". En effet, pour la composante aéroportée, des pilotes décollaient sur un plan de vol établi et devaient appuyer quand l'ordre leur était donné. Si c'est cela la participation à la réflexion sur la dissuasion, c'est un peu court !

Au sein de nos partenaires européens, les seuls à avoir entamé une réflexion approfondie sont les britanniques. Cependant, notre dialogue avec eux est à "l'état 0"!

En gardant les lanceurs de missiles Trident, nous avons opté pour le statut de puissance nucléaire et de membre du Conseil de sécurité de l’ONU. En maintenant notre capacité aéroportée nous avons fait le choix de nous doter d’une souplesse et d’une versatilité - dans le sens anglais du terme - importantes pour faire face aux menaces régionales qui peuvent émerger. Référez-vous à ce sujet au discours prononcé ici même par le Président de la République en juin 2001.

La question qui se pose à nos partenaires européens est celle du dialogue. Or, il s’avère réellement impossible. Par exemple, il a fallu attendre trois années pour que mes homologues allemands et anglais répondent à mon invitation de venir visiter le Triomphant.

En effet, la dissuasion concertée forme encore un sujet soumis à de multiples non-dits. Il est pourtant indispensable que les responsables politiques abordent ce thème en profondeur.

Lors des discussions conduites en 2004 sur le renouvellement du traité de non-prolifération, et malgré les précédents engagements, l’émergence de nations nouvellement dotées de la puissance nucléaire était indéniable. Nous ne pouvons donc pas nous permettre de relâcher notre attention. En outre, nos partenaires européens apprécieront certainement le fait que le Royaume-Uni et la France conservent, à l'horizon 2030-2040, une capacité de dissuasion par l’arme nucléaire.

 

Jean-Louis GERGORIN

Nous sommes actuellement en pleine conférence d'évaluation du TNP. Je crois qu'il est important d'avoir une vision de Real politik.

En effet, si la prolifération de l’arme nucléaire dans le monde est bien réelle, ce n'est pas parce que les arsenaux de la France et de la Grande-Bretagne sont toujours conséquents et que les deux pays n'ont pas désarmé unilatéralement. L'influence de notre politique nucléaire sur les actions de la Corée, du Pakistan, de l’Inde et de l’Iran s’avère totalement nulle. En effet, ces pays s'arment car ils nourrissent des ambitions régionales et redoutent, par ailleurs, une intervention américaine conventionnelle destinée à instaurer chez eux une certaine version américaine de la démocratie. Toutefois, si l’Europe renonçait à maintenir sa capacité de dissuasion, nous perdrions une autonomie totale. Notre protection contre d’éventuels chantages nucléaires ne résulterait alors que du parapluie américain.

Je cite toujours l'exemple de la menace de pulvériser Paris ou Londres, émise par Monsieur Kroutchev, au moment de l'expédition de Suez : si elle a constitué un coup de bluff, elle était néanmoins techniquement crédible.

Dans vingt-cinq ans, nous aurons peut être à subir la même menace, émanant cette fois d'un pays intégriste disposant de la capacité d'atteindre notre territoire. Si nous ne disposons pas, alors, de capacités de frappes en second, nous serons obligés de supplier les Américains.  Ainsi, une telle orientation s’avère très dangereuse dans un monde de plus en plus multipolaire.

 

Colonel L., Professeur au CID

A l’occasion du lancement d’Hélios, Madame le ministre de la Défense déclarait que l’espace représentait désormais le principal élément à prendre en compte.

Je souhaiterais donc connaître vos positions respectives sur la construction de l’indépendance stratégique spatiale dans ce secteur. Comment construire une Europe représentant une véritable puissance spatiale militaire crédible ?

 

VAE Alain COLDEFY

Comme l’indiquait le Général Molard, je dirais que nous devons transmettre "le goût du chocolat" à nos partenaires. Ce dernier est arrivé, en juin 1999, à nos amis Allemands, après la campagne aérienne menée au Kosovo. Ils ne possédaient aucun moyen d’identification des cibles proposées par l’OTAN. Ils n’ont donc procédé sagement à aucun bombardement.        La France était le seul pays qui pouvait, grâce à ses services de renseignement et d’interprétation, approuver ou rejeter les cibles présentées par le Général Clark. De plus, quelques temps auparavant, ils avaient laissé en route le programme Horus.

Le gouvernement allemand a alors décidé d’ériger un centre national de planification afin de se doter de capacités d’évaluation et de contrôle des opérations dans lesquelles la Bundeswehr était engagée. Il a également construit un satellite national de reconnaissance pour accéder à cette capacité stratégique de renseignement. Le maître d'œuvre est une société aux grandes capacités technologiques : OHB, qui coopère de manière importante avec Alcatel et EADS.

Nous pouvons donc affirmer que les Allemands ont pris le goût du chocolat. Les Anglais possèdent déjà un fournisseur. Il ne nous reste donc plus qu’à attirer les autres pays.

 
En décembre 1995, nos capacités de renseignement nous ont permis de contrecarrer une manœuvre irakienne au Koweït. De la même manière, nous savions que l’Irak ne contenait, en 2003, aucune arme de destruction massive et ne possédait pas de lien avec Al Qaïda. Notre capacité d'appréciation des situations nous est enviée. Ainsi, au lieu de favoriser l’existence d’une certaine jalousie, nous devons manifester une réelle volonté de coopération.

Madame Alliot-Marie, s'appuyant sur l'existence de la dissuasion, a souligné que l'espace était  le défi du XXIème siècle, car c'était celui de l'autonomie dans le domaine du renseignement et de l'appréciation des situations. Toutefois, une telle option requiert impérativement une coopération budgétaire avec nos partenaires. Nous devons donc les convaincre de prendre part à cet effort.

 

Jean-Louis GERGORIN

Madame Alliot-Marie ne s’est pas efforcée de relativiser l’importance de la dissuasion par rapport à celle de l’espace. Si la dissuasion constitue un élément capital de notre stratégie de défense, la technologie demeure également essentielle.

 
Madame Alliot-Marie faisait donc référence au défi nucléaire posé dans les années 1960 (New frontier). La détention d’une force de dissuasion nécessitait, alors, l’obligation de comprendre les différentes techniques relatives à la transformation du combustible, etc.

 
De la même manière, l’espace forme un élément capital des nouvelles formes de défense exercées au XXIe siècle. Il s’avère central pour les activités de renseignement et de guerre en réseau (network centric warfare). Nous devons donc maîtriser l’ensemble des technologies spatiales : capacités de lancement sans prévis ; technologies de miniaturisation de satellites ; technologies de propulsion en orbite...

 
En outre, l’espace ne se limite pas au seul aspect militaire, il est profondément dual.            Les Etats-Unis accordent actuellement un nouvel élan à leur effort spatial. Le Président Bush et le nouveau directeur de la NASA privilégient ainsi l’exploration humaine de l’espace.

L’abandon d’Hermès nous a conduits à renoncer à cette orientation. Cependant, les Chinois et les Russes plébiscitent également le choix américain. Attention à l'émergence, en ce domaine, d'un nouveau gap de moyens ! Nous devons réfléchir à la stratégie spatiale à long terme qui doit être adoptée par l’Europe.

 

François-Xavier CARREL-BILLIARD

Comme vous le savez, Galiléo ne constitue pas un dispositif militaire. Or, la localisation du signal protégé (PRS) à usage militaire possible, suscitait quelques interrogations en 2004. Nous avons alors eu le sentiment que nos partenaires rejetaient à la fois l’éventualité d’un usage militaire et le principe même de l’autonomie. Une solution a été trouvée, le problème étant que la localisation de ce signal entrait en concurrence avec celle du GPS. Cette situation a donc engendré de nombreuses controverses. C'est la restauration d’un climat de confiance avec les Etats-Unis qui nous a néanmoins permis de rassurer nos partenaires.

 
La promotion d’une solution européenne semble donc fortement dépendre de deux facteurs : l'instauration d'un climat de confiance entre européens et entre ces derniers et les Américains.

 

VAE Alain COLDEFY

Pour conclure cette journée axée sur les ambitions européennes, je dirais que l’Europe peut former une puissance "complète" dans de multiples domaines (administratifs, structurels..). Contrairement aux Etats-Unis, elle n’a pas pour autant vocation à devenir une puissance "totale".

 
L’Europe apporte à l'ensemble transatlantique. Il existe, en effet, deux îlots dans le monde qui partagent les idées de démocratie et de respect des valeurs humaines : l'Europe et les Etats-Unis, qui ne représentent pas la majorité des habitants du globe ! Si ces deux puissances doivent se soutenir, il est normal qu’elles soient cependant confrontées à certaines difficultés. On ne s'appuie sérieusement que sur ce qui résiste.