FORUM DU FUTUR


"Valeurs européennes, valeurs atlantiques"

Colloque du mardi 21 juin 2005 à l'Assemblée Nationale

animé par :

Ouverture : M. Jacques BAUMEL, Président - Forum du Futur

Introduction : Mme Monique CANTO-SPERBER, Chercheur - CNRS

Table ronde n°1 : Les Identités : valeurs communes et visions différentes

Modérateur : Monique CANTO-SPERBER, Chercheur au CNRS

 Simone VEIL, Ancienne Présidente du Parlement Européen

 Hubert VEDRINE, Ancien ministre, président de HV Conseil

 Steven EKOVICH, Professeur associé en Sciences politiques - American University of Paris 

Catherine LALUMIERE, Présidente de la Maison de l'Europe 

Jan TOMBINSKI, Ambassadeur de Pologne

Julie NEWTON, Assistant Professor - International Affairs - American University of Paris Senior Associate  member - Oxford University

Table ronde n°2 : Valeurs transatlantiques à l'echelle du monde : alliées ou concurentes ?

Modérateur : Henri FROMENT-MEURICE, Ambassadeur de France

Hélène CARRERE D'ENCAUSSE, Secrétaire Perpétuel de l'Académie Française

Jean-Louis BOURLANGES, Député au Parlement Européen

Hall GARDNER, Professor & Chair - International Affairs - American University of Paris

Pierre LELLOUCHE, Député de Paris, Président de l'Assemblée parlementaire OTAN

Klaus NEUBERT, Ambassadeur d'Allemagne

Pierre HASSNER, Directeur de recherches au CERI

 

Conclusion : M. Dominique MOÏSI, Conseiller spécial - IFRI


OUVERTURE

 
Jacques BAUMEL

            D'abord, nous invitons un certain nombre de personnes au fond de la salle, de venir se rapprocher de nous. Il y a encore quelques fauteuils et cela facilitera le dialogue entre nous et le public. Donc, si vous voulez bien, vous vous déplacez et vous vous mettez ici. Merci beaucoup.

 

           Madame la Présidente, Messieurs les Ambassadeurs qui nous font l'honneur d'être ici, Madame Canto-Sperber, qui est l'organisatrice de ce colloque avec nous, je voudrais tout d'abord vous remercier, malgré le beau temps et le soleil, d'être venus, cet après-midi, travailler avec nous dans ce colloque d'une grande actualité. En effet, au lendemain des résultats du référendum européen et comte tenu des altérations des relations entre nous et les Etats-Unis qui ont pesées lourdement depuis quelques mois, nous nous félicitons d'avoir organisé cette réunion sur le thème qu'avait choisi Madame Monique Canto-Sperber, valeurs communes et vision différentes, "Valeurs atlantiques, valeurs européennes".

           Je crois, effectivement, que le moment est d'avoir une réflexion approfondie sur ces problèmes, qui ne sont pas seulement des problèmes politiques ou diplomatiques, ce sont des problèmes très sérieux pour l'avenir et je pense à cette réflexion de Winston Churchill qui avait dit, un jour, avec son ironie habituelle qu'entre les Etats-Unis et l'Angleterre, il y avait la même langue séparée par des valeurs communes.

           Alors, je voudrais dire qu'aujourd'hui, nous défendons avec l'Amérique et l'Europe les mêmes valeurs, mais nous ne sommes pas d'accord sur comment les défendre et c'est, je crois, un des problèmes de notre époque.

 

           Je me garde bien de dire quelques mots supplémentaires, tout à l'heure, j'aurai l'occasion de vous parler de notre programme de rentrée car, bien entendu, nous allons nous séparer pour les quelques semaines, nous avons déjà programmé trois grands colloques dont je me permets de vous donner les grandes lignes : Et maintenant, quel avenir pour l'Europe ? Cela sera le premier colloque de septembre. Ensuite, nous réunirons une table ronde très importante sur un sujet trop peu connu qui domine à la fois les questions économiques et les questions d'espionnage économique, l'intelligence économique. Et enfin, nous avons programmé pour la rentrée un colloque sur l'Iran au lendemain des élections qui se déroulent et qui auront certainement une certaine répercussion sur la politique étrangère et la politique atomique de l'Iran.

           Voilà, j'ai fait un peu le point et sans plus tarder, je passe la parole à notre amie Madame Monique Canto-Sperber qui a été à l'origine de ce colloque et qui y a participé très activement.

 
 

INTRODUCTION

 
Monique CANTO-SPERBER

            Merci Monsieur le Président.

           Madame la Présidente, Mesdames, Messieurs, c'est une grande joie, que d'introduire ce colloque, au moment où l'Europe vit un moment difficile de son histoire.

           L'Europe d'aujourd'hui veut être un modèle pour le monde, mais sur quoi une telle prétention est-elle fondée ? Est-elle plausible ?

           L'Union européenne est une réalisation exceptionnelle par bien des traits. Après des siècles de conflits dramatiques, l'Europe est parvenue à éradiquer la guerre de son territoire, créant ainsi le seul lieu de paix perpétuelle dans le monde. Elle s'est constituée en région de liberté pour la circulation des biens et des personnes et elle incarne un espace de norme pour de nombreux domaines économiques et sociaux de la vie commune. Face à un tel constat, comment fonder la prétention d'exemplarité si chère à l'Europe  d'aujourd'hui ? Et bien, la réponse à cette question et que nous allons explorer ensemble au cours de cet après-midi, tient à ce que l'Europe dit d'elle-même, à ce qu'elle propose au monde car le défi pour l'Europe de demain n'est pas simplement institutionnel et politique, encore que ces questions occupent une place importante pour l'avenir de l'Europe. Mais le défi est aussi intellectuel et moral, il attrait aux valeurs que l'Europe peut défendre, aux actions qu'elle peut promouvoir. C'est pourquoi, il me semble que la première tâche de cette réunion, sur laquelle nous reviendrons, en particulier au cours de la première table ronde, attrait à la compréhension de l'identité européenne. Un élément fort de l'identité européenne tient à l'expérience politique qu'elle a incarné, un autre facteur d'identité propre à nourrir l'exemplarité de l'Europe attrait à sa culture qui est une synergie unique dans le monde entre des patrimoines, des histoires, des formes de vie partagées, des institutions, des œuvres, qui vont des universités jusqu'à la culture urbaine particulière à l'Europe.

           Enfin, le dernier élément d'identité européenne, est l'esprit européen. Comment le définir ? C'est un mélange d'attitudes à l'égard de l'histoire humaine, de principes, de valeurs, c'est un esprit qui s'exprime dans la conviction que l'histoire porte un tragique propre, c'est bien la leçon que les Européens peuvent enseigner au monde, que le poids des passions nationales, identitaires, la contingence des événements peuvent faire en sorte, peuvent faire sortir les pires désastres des meilleures intentions. Quant aux valeurs européennes, elles sont liées au respect de la personne, à la règle de droit, au pluralisme, à la solidarité, ce qu'il y a de plus singulier dans l'histoire de l'Europe, c'est que ces valeurs n'ont pas été données d'emblée, elles ne sont pas au fondement de la culture européenne, elles ont été peu à peu élaborées dans une histoire difficile, dans le creusé de luttes terribles. Elles résultent d'un mouvement conjoint de dépassement et de conservation qui va de l'Europe romaine à l'Europe chrétienne, puis à l'Europe des nationalismes conquérants et enfin, définitivement dompter notre Europe.

           Mais cette histoire d'approfondissement des valeurs européennes n'est pas terminée, c'est pourquoi les valeurs européennes sont plus que jamais actives, riches d'enseignement pour le monde entier.

           Alors, face à cela, les valeurs américaines ont quelque chose d'un peu donné. Après tout, ces valeurs si fondamentales pour la culture américaine que sont la tolérance religieuse, la liberté civile, la démocratie, sont au principe même de la fondation de la nation américaine, elles n'ont pas été progressivement conquises, elles n'ont pas été l'enjeu de luttes fratricides. L'évidence de ces valeurs a inspiré, en maintes occasions la revendication des Etats-Unis à conduire une politique de la liberté, on l'a vu fort souvent et en particulier dans le discours de l'Etat de l'Union que le Président Bush père a prononcé en janvier 1991, où il rappelait que le leadership américain reposait sur la responsabilité singulière d'accomplir dans le monde le travail de la liberté.

           Alors, il est vrai que les Etats-Unis sont fondés sur des valeurs fort proches des valeurs européennes. La différence, peut-être, résulterait dans une forme d'esprit. Pour les Européens, les valeurs sont encore un programme, un programme actif, un programme d'engagement. Pour les Américains, du fait du rôle fondateur de leur civilisation et de leur culture que ces valeurs jouent, elles sont, d'une certaine façon, un donné, un acquis. Au mois de mars dernier, Madame Rice, Secrétaire d'Etat américaine est venue en Europe pour demander une union dans les valeurs que les Européens reconnaissent qu'ils partagent les mêmes valeurs que les Américains. Ce partenariat dans les valeurs reposait sur le ralliement des cœurs et l'adhésion des esprits, mais lorsque Madame Rice rappelait avec force l'identité des valeurs entre l'Europe et les Etats-Unis, ne négligeait-elle pas la contribution proprement européenne que nous pouvons apporter, nous Européens, à la définition des valeurs de démocratie et de liberté ? Bien sûr, ces valeurs sont communes entre Européens et Américain mais elles n'ont pas tout à fait le même sens car, pour nous Européens, il me semble que les notions d'égalité de droit, de solidarité, sont très étroitement liées à celles de démocratie.

           L'Europe a donc devant elle une tâche considérable, encore une fois, une tâche intellectuelle et morale de définition de ces valeurs, d'affirmation de ces valeurs, d'initiative à partir de ces valeurs, si l'on peut dire, sans quoi elle ne pourra pas se satisfaire d'une exemplarité à bon compte sur la scène mondiale car la capacité d'action européenne reste encore parfois en deçà de ses principes, elle est plus une force de pacification et de reconstruction qu'une force d'initiative, comme on le voit aujourd'hui, comme on l'a vu dans les Balkans, comme on le voit au Moyen-Orient et, de plus, l'Europe jouit d'une extraordinaire homogénéité culturelle en dépit de toute sa diversité, une homogénéité culturelle qui a peu d'équivalent dans le monde. L'Europe reste aussi préservée d'inégalités de richesse dramatiques, comme celles que l'on rencontre dans le reste de la planète. Le modèle européen est donc, sans doute, le meilleur modèle de gouvernance commune d'un ensemble de nations, mais ce n'est pas un modèle qui soit ci facilement exportable dans un monde culturellement clivé et porteur d'inégalités dramatiques. Les Américains ont instauré, depuis 2003 en particulier, une dialectique nouvelle de force et de morale. L'Europe peut prendre au mot la proposition de partenariat américaine dans les valeurs, mais en affirmant son identité. Elle doit montrer le pouvoir réel, des idées, des initiatives, elle doit mener une réflexion de grande ampleur sur les valeurs, les menaces, les objectifs, la légitimité de l'action internationale. Il me semble que les futurs de l'Europe, et surtout son ambition à montrer la voie, qui reste au cœur de la mission européenne ou de la vocation européenne, tiennent aussi à cela.

           Ce sont ces questions que nous allons, sans cesse, explorer au cours de cet après-midi et sans plus tarder, j'ai la très grande joie de donner la parole à Madame Simone Veil, membre du Conseil constitutionnel, ancien Ministre, ancienne Présidente du Parlement Européen et voix européenne entre toutes.

  

LES IDENTITES :

VALEURS COMMUNES ET VISIONS DIFFERENTES

 
Simone VEIL

            Cher Jacques Baumel, Messieurs les Ambassadeurs, Mesdames, Messieurs, chers amis, je voudrais tout d'abord vous remercier, et vous Jacques Baumel, d'avoir prit l'initiative dans le cadre de l'Association Forum du Futur, de ce colloque sur les valeurs européennes, valeurs atlantiques.

           On peut dire qu'il est, à la fois, de grande actualité et en même temps, dans ce moment qui vient juste après le NON au référendum, peut-être particulièrement difficile à aborder parce qu'on a tellement le sentiment que le sol s'échappe sous nos pieds, que l'on ne sait pas très bien où l'on va, ce que sera demain, que prendre des positions, à bien des égard, même sur un sujet comme celui-ci très largement historique, c'est tout de même extrêmement s'avancer beaucoup. Mais c'est sans doute encore plus nécessaire d'essayer de faire le point sur des questions tout à fait fondamentales qui sont celles de savoir quelles sont les valeurs européennes par rapport aux valeurs atlantiques.

 

           Les prises de position des uns et des autres au cours de la campagne électorale pour le référendum sur la constitution, ne simplifie pas nécessairement la discussion d'aujourd'hui. En effet, on peut se demander quelle est la sincérité, jusqu'où il faut aller, lorsque l'on voit dans l'interprétation de beaucoup, des prises de position de certain ? Pour beaucoup, ne nous ont pas étonnées parce qu'en réalité, sans le dire, ils étaient dans la continuité de leurs positions traditionnelles, c'est-à-dire, des positions traditionnelles qui se sont toujours écartées de ce que la France, en tant que partie prenante de l'Europe, affirmait comme ses valeurs fondamentales.

           Je dis qu'ils se sont toujours déclarés comme s'en écartant, alors, qu'en réalité, je me demande s'ils sont toujours sincères, c'est-à-dire, s'ils auraient confronté à des réalités de la France devenant un pays qui serait plus - qui aurait été, parce que là, il faut parler, je dirais, à l'imparfait - qui aurait été proche des démocraties populaires en tous les cas, qui se serait inspiré de régime étatistes, refusant les règles démocratiques, refusant même l'économie de marché car, en fait, un certain nombre de ceux qui ont opposé le non au référendum ont mis en cause l'économie de marché, ce qui veut dire qu'ils n'auraient jamais accepté le traité de Rome dont c'est la base fondamentale. Est-ce que c'était des prises de position qui leur étaient plus ou moins imposées par leurs engagements politiques ? Est-ce que c'était encore l'illusion à cette époque des possibilités de succès de certains régimes ? C'est difficile de le savoir. En tous les cas par certains écrits de ceux qui, à un moment, ont été très impliqués dans ces politiques, on s'aperçoit très souvent qu'ils avaient perdu leurs illusions avant qu'ils aient quitté les formations politiques auxquelles ils appartenaient. Mais certains les ont gardé longtemps et donc il faut en tenir compte comme tel et voir que c'est un élément important de la pensée française, contrairement, sans doute, à beaucoup d'autres pays européens. Mais cela n'empêchera pas, au fond - je voulais en parler, le signaler dès maintenant - mais je pense que cela ne compte pas beaucoup lorsque l'on parle, lorsque l'on veut que l'on parle les valeurs européennes, les valeurs atlantiques, car cela n'est pas la ligne. Quand on parle des valeurs européennes, ce n'est pas ce qui à intégrer, depuis 1957, la construction européenne. C'est une conception totalement démocratique, c'est une conception qui acceptait, d'ailleurs à l'époque, tous les gouvernements ou ceux qui ne le faisait pas voulaient rester neutres, mais tous les autres acceptaient l'Alliance atlantique et, d'une façon ou d'une autre, même lorsque la France rempli (?) pour partie retirée, elle est restée dans l'OTAN sous certains aspects, donc, je crois, qu'il y a là une situation qui était claire jusqu'à ce que nous ayons ce débat récent de ce choix. Pour autant, cela ne veut pas dire que nos valeurs aient été similaires, aient été identiques aux valeurs qui sont celles des Américains.

           Une chose, toutefois, me parait tout à fait évidente et tout à fait non contestable - comme tous ici évidemment - c'est la démocratie. Je crois que la démocratie, c'est ce qui nous distingue, nous Américains, nous Européens, et je dirais Européens, aujourd'hui presque tous, mais c'est depuis peu puisque pendant près de cinquante ans, un certain nombre de pays d'Europe centrale et de l'Est en ont été privé et que c'est la raison pour laquelle il me semblait si important que quinze ans après qu'ils aient eu le courage de s'opposer à ces régimes, de se révolter contre ces régimes, les uns étant annexés, les autres étant simplement soumis à une absence de démocratie et à des régimes déjà municommunistes, ils s'en sont libérés et quinze ans après, on pourrait penser que leur place était parmi nous, elle est d'ailleurs parmi nous, même si quelques fois, on n'en tire pas toutes les conséquences, c'était un des enjeux du référendum mais ils sont, d'ores et déjà parmi nous et on peut espérer - enfin pour ma part - j'étais, la semaine dernière pendant trois jours pour la Conseil Constitutionnel d'ailleurs, à Bucarest et j'ai vu les efforts faits par la Roumanie, qui était particulièrement pauvre, simplement grâce aux aides européennes qu'elle a reçues depuis plus d'un an. Je me suis étonnée de voir la ville de Bucarest dans l'état où elle était par rapport à ce que l'on en disait, je dois dire que j'ai été extrêmement étonnée de la propreté, de la remise en état, de la volonté de travailler et de l'attente, surtout, par rapport à l'Europe et j'espère qu'ils ne seront pas déçus dans leurs espoirs et qu'ils y trouveront leurs place comme ils pouvaient l'espérer.

           Enfin, nous sommes, maintenant, presque toute l'Europe, il reste encore, je n'y mettrait pas encore la Russie, je ne parle pas de l'Union européenne, je parle simplement de démocratie où on ne peut pas dire que cela soit encore la perfection, on sait encore les progrès qu'il y a à faire mais il faut bien voir que si on se réfère à l'histoire, en définitive, que ce soit l'Union soviétique ou la Russie des Tsars, c'est un pays qui n'a jamais eu la chance de connaître la démocratie et qu'il faut, dans ces conditions, être, en fait, plein d'indulgence. La démocratie, il ne suffit pas de l'écrire, il ne suffit pas de le dire, il faut aussi s'y préparer, en acquérir l'esprit, en acquérir la culture et on peut penser qu'après tout ce qu'ont vécu, successivement les Russes sous l'empire des Tsars, puis ensuite, les citoyens de l'Union soviétique, il leur faille un certain temps pour sortir de toutes les difficultés auxquelles ils peuvent être confrontées et acquérir un véritable culture dans un pays qui était aussi extrêmement appauvrit et complexe, presque du fait de l'étendue de son territoire et des disparités entre les différentes régions du territoire.

           Mais dans la démocratie, sans ça, si on regarde, or, les Etats-Unis, quand je parle des Etats-Unis, d'ailleurs, j'y mettrais bien aussi, naturellement la Canada, mais le Canada, quand on parle de démocratie et compte tenu de sa population, est-ce qu'il le mettre faut avec les Etats-Unis ou est-ce qu'il faut en parler presque comme l'Europe ? Bien sûr, c'est plus proche des Etats-Unis, mais très souvent et on l'a vu, d'ailleurs à propos de l'Irak, ils sont pris une position extrêmement nuancée, plus proche de certains européens, et même temps, je dirais, plus diplomatique, plus prudente et ce n'est pas seulement à cause de leur proximité, mais, je crois, que c'est parce qu'ils ont appris du fait de leur hétérogénéité, du fait de leur population qui ont des intérêts très divers, du fait même de leur histoire, une très grande sagesse, une sagesse qui, je crois, aujourd'hui est un modèle très intéressant à étudier. Je dis cela parce que je parlais de Bucarest et que notre réunion des différents membres du Conseil Constitutionnel francophones, j'ai admiré, une fois de plus, la sagesse des Canadiens à travers la Présidente de la Cour Suprême actuelle au Canada qui est une femme très remarquable et, au fond, sans doute beaucoup plus proche des Européens que des Américains, c'était une parenthèse.

           Mais, la démocratie, c'est tout de même un fond commun extrêmement important. C'est un fond commun si important qu'en définitive, on peut constater que partant de nos déclarations des Droits de l'Homme et d'indépendance, enfin, de nos propres déclarations du XVIIIè siècle, ce sont les Américains et de sont les Français qui ont inspiré la Charte des Nations Unies qui s'inspire très largement de ces déclarations et que les autres pays des autres continents, d'abord les Européens, pour eux cela ne posait pas de problèmes, mais que pour les autres continents, ils l'ont accepté sans pour autant, pour beaucoup d'entre eux, y adhérer. On signe et puis, ensuite, on prend plus ou moins d'aise vis à vis de sa signature, ce qui n'est généralement pas, tout de même, le propre de nos pays pour lesquels de telles déclarations et engagements qui sont d'ailleurs sanctionnés par les constitutions nationales ou par des institutions nationales. Donc, cette marque très forte au lendemain de la deuxième Guerre mondiale de vouloir le consacrer à travers les Nations Unies et qui ont entraîné, d'ailleurs, de très nombreuses conventions, je pense à des conventions directement sur les Droits de l'Homme, celle des Droits de l'enfant, celle des Droits des femmes et autres, mais, là aussi, on peut constater que pour beaucoup de pays, une signature au bas de la convention ne valait pas nécessairement que l'on respecte le fond de la convention, je crois qu'il y a beaucoup de pays dans lesquels les Droits des femmes sont très largement bafoués sans que cela ait pour autant empêché les pays concernés, même pour les Droits de l'enfant de signer les conventions correspondantes. Mais, entre nous, Européens et Américains, il va de soit que c'est un engagement auquel on entend donner suite et sanctionner par nos propres institutions et nos propres constitutions. C'est vrai, d'ailleurs, que certains des pays qui nous ont rejoins maintenant depuis environ cinquante ans, n'ont pas respecté davantage, c'était une signature et que d'ailleurs, à l'époque, l'Union soviétique et certains partis dans nos pays, ont trouvé que la Charte des Nations Unies était très insuffisante très inégalitaire et très déséquilibrée dans la mesure où il était questions très largement des Droits de l'Homme sur les plans de l'égalité, de la liberté, mais que les droits économiques et sociaux étant très largement absents, il y avait un déséquilibre qui leur donnait une certaine licence pour appliquer les principes figurant dans la Charte. C'est maintenant que l'on peut davantage voir dans quelles mesures l'ensemble ou une grande partie de l'Europe est aujourd'hui parvenu à avoir des valeurs européennes au sens où nous l'entendons réellement qui leur sont propres.

           Je dirais que, du fait même de l'histoire des Etats-Unis, de sont histoire dès sa création et de notre propre histoire, les chemins n'ont pas toujours été les mêmes et les priorités ne sont pas les mêmes. L'histoire que l'on oublie trop souvent et je déplore, pour ma part, que les jeunes en soient relativement privés parce que je crois que c'est pourtant la meilleures leçon à apprendre pour savoir comme se comporter comme citoyen et savoir surtout comme se situer, comme assumer un certain nombre de responsabilités, notamment pour les politique mais pas seulement. L'histoire nous apprend bien des choses. L'histoire parallèle, ou plutôt, je dirais parallèle depuis deux siècles, des Etats-Unis et de l'Europe a été auparavant extrêmement différente. Différente dans la mesure où on ne peut pas parler des Etats-Unis auparavant, ils n'existaient pas, qu'ils se sont, je dirais, construits progressivement avec des Européens le plus souvent, mais qui n'étaient pas n'importe quels Européens. Les Européens qui ont émigré aux Etats-Unis étaient, en fait, des pionniers. C'était ceux qui étaient, pour des raisons diverses, soit des raisons politiques, soit des raisons économiques, soit les deux, qui avaient besoin de trouver une terre où ils pourraient vivre, y vivre avec plus de liberté, mais vivre aussi en prenant des risques car ceux qui partaient c'était les plus courageux, c'était ceux qui étaient préparés à se battre, la vie était très difficile, on s'installait peut-être sur la côte ouest, mais on ne pouvait pas y rester. Si on voulait faire fortune, si on voulait vivre, créer une famille éventuellement, il fallait être prêt à affronter, à la fois, les Indiens au début, puis ensuite, tout de même, une terre qui était inconnue avec les plus grandes difficultés. Ce ne sont donc pas les plus conservateurs, ce ne sont donc pas ceux qui étaient assurés d'avoir un certain nombre de choses, ou même assurés de ne pas avoir grand chose mais qui avaient peur de tout ce qui était inconnu. Donc, des pionniers et des pionniers qui le sont restés extrêmement longtemps. Même au XIXè siècle, on est encore étonné de voir qu'il y avait encore des régions qui n'étaient pas complètement pacifiées. Je me souviens mon étonnement quand, parlementaire européen, nous avions été, il y avait un membre du Congrès, nous avions des échanges avec les Etats-Unis et j'avais été dans une ville, je ne sais plus laquelle, où j'avais demandé aux parlementaires américains : "Est-ce qu'il y avait encore des Indiens et quelques fois des troubles, est-ce que cela existe encore ?"et il m'avait dit : "Oui, absolument, cela existe encore" et on n'a pas conscience du tout que les Etats-Unis n'ont trouvé une véritable unité entre toutes les régions, d'ailleurs, ces régions qui conservent de très grandes spécificités que protège leur régime fédéral, mais, je dois que d'entendre qu'il pouvait encore y avoir des révoltes d'indiens dans les années 70, mais les Américains paraissaient dire qu'il y avait encore, sur le marché, enfin des espèces de troubles qui venaient de certaines situations et qui, d'ailleurs, venaient aussi, quelques fois du reste de la population parce que les Indiens avaient un certain nombre de privilèges qui ne leur étaient pas contestés et qui déplaisaient à ceux qui étaient venus s'installer plus tardivement.

           Donc, un continent tout à fait différent, mais un continent de pionniers, un continent qui en veut et dans lequel, comme il n'y avait pas cette hiérarchie qui existait dans notre pays car dans tous nos pays il y a eu des hiérarchies liées aux familles anciennes, aux familles ancestrales qui avaient tenu un rôle, qui avaient été les propriétaires des terres, c'est en fait, très souvent, l'argent, la réussite financière, qui est la première traduction du pouvoir, qui a joué un très grand rôle et qui continue à marquer, certainement, les esprits aux Etats-Unis, mais avec, en même temps, une facilité de mobilité, de recommencer, de repartir à zéro, d'accepter tous ces risques qui, chez nous, dans nos vieux pays, il faut bien le dire, a été très souvent oublié.

           Donc, une attitude par rapport à la société, par rapport à l'argent, par rapport au capitalisme qui est totalement différente de ce qui existe chez nous où il faut dire que quel que soit le pays, même si on prend un pays comme les Pays-Bas, qui est un pays très lancé sur l'extérieur, qui dépend beaucoup de son commerce extérieur, qui a beaucoup fait pour cela et où les gens sont entreprenants, on s'aperçoit aussi qu'il y a des résistances - on l'a vu d'ailleurs, ces jours-ci avec le non au référendum - qui sont très fortes. Donc, là aussi, on voit qu'on est loin d'y voir les réactions qu'il peut y avoir aux Etats-Unis.

           Alors, autres réactions américaines qui sont très différentes des nôtres, c'est la continuité de la démocratie. C'est-à-dire, qu'au delà des crises politiques avec des changements et des alternances qui sont très bien acceptées, je dois dire que nous restons, nous Français particulièrement, étonnés, sans doute d'avoir vu, lorsqu'il y a eu la contestation pour la première élection de Bush, de voir à quel point les décisions de la Cour Suprême n'on absolument pas été mises en cause alors qu'il y avait vraiment quelques centaines de voix - même pas - qui étaient en jeu et que certains ont été convaincus, jusqu'au dernier moment, qu'en réalité, ce n'était pas Bush qui avait gagné, mis son adversaire, et bien, il n'empêche qu'une fois la décision prise, cela n'a pas été contesté, ce qui, peut-être, aurait été du même ordre en Angleterre, mais certainement pas en France. Il y a donc une acceptation de la règle démocratique et de l'état fédéral du gouvernement quand il se prononce qui est, je crois, aussi une démarque des Etats-Unis et qui est lié à l'esprit très particulier des Américains sur le plan du nationalisme. Cet esprit très particulier, on l'a vu, j'ai cité cet exemple des élections, mais je dirais et je parlerais encore plus volontiers de ce qui s'est passé en 2001. En 2001, lorsque les Tours ont été attaquées et qu'il y a eu ce drame, nous avons tous assisté, par la télévision, à cette tragédie, mais en même temps, nous avons tous et je dirais, toute la presse de nos pays l'a signalé, cela été la solidarité, je ne dirais pas tellement matérielle, mais la solidarité sur le plan du nationalisme de tous les Américains. Et, on a vu, des Américains, on peut dire, d'abord, cette diversité extraordinaire de population, cette multi-ethnicité et tous se retrouvant dans le même discours d'être, avant tout, des Américains quelle soit leur origine et même quand leur origine était très récente, je crois qu'il y a eu là, pour beaucoup, en tous les cas, un sujet à la fois d'exemplarité et d'étonnement et de grande émotion. Je crois que c'est là une des grandes spécificités des Américains et qui, ensuite, ne se sont pas tournés parce que, on peut dire que sur le moment, on peut penser que dans beaucoup de nos pays, il y aurait eu un certain élan mais que très vite, on aurait entendu mettre en cause tel ou tel organisme qui n'avait pas été suffisamment vigilent, or, cela a été très peu le cas aux Etats-Unis, il y a eu vraiment, cet élan, on peut dire national, a perduré pendant très longtemps et on l'avait senti, d'ailleurs, je dois dire aussi, quand il y a eu des otages retenus en Iran, j'avais été très frappée, une fois, par une manifestation à l'Ambassade des Etats-Unis quand l'ambassadeur de l'époque était partis quelques mois après et qui nous avait raconté de qui avait été fait pendant des mois par lui-même et par tous les Américains, ils avaient fait une chorale, beaucoup de choses, ils étaient tellement atteints par cette situation des otages qu'ils avaient eu besoin d'avoir une espèce de chose commune qu'ils partageaient. Je crois que cela, c'est le fait d'un peuple jeune, d'un peuple qui a besoin de se ressourcer et d'affirmer son appartenance alors qu'il faut bien dire que, je dirais pour al France, mais je crois que l'on pourrait dire cela pour beaucoup de nos pays européen, il y a une certaine, c'est une vielle affaire, on a tout traversé, on a tout eu et il n'y a plus la même volonté de manifester cette appartenance qui est un acquis une fois pour toute, qui nous donne le droit de tout critiquer d'ailleurs, une chose et son contraire, de tout mettre en cause et de ne même plus se mobiliser, je dirais, pour ce qui peut apparaître pour de très grandes causes et ce qui marque la liberté, c'est justement, de pouvoir choisir ce que l'on veut et de faire son marché, en quelque sorte, de ce qui nous plait et de ce qui nous plait pas. Et pourtant, je crois qu'au delà de cela, on peut parler de valeur européenne qui restent, en dépit de ce que nous avons vu lors du non du référendum, c'est que si l'on écume un peu, si l'on retient certaines idées exprimées en France, mais aussi qui ont été débattues à propos de l'Europe dans les autres pays, on s'aperçoit qu'il y a des espoirs ou, en tous les cas, des affirmations, des engagements, pour un certain type de société qui est une société, par certains côtés, liée à notre passé mais très différente de ce qu'est la société américaine. Je dirais que c'est ce que nous avons acquis parce que nous sommes des vieilles nations, que nous souhaitons tous être protégés, que nous avons été protégés, très souvent, par l'Etat, l'Etat étant quelques fois nos souverains, puisque pendant très longtemps nous avons tous eu des souverains, souverains, d'ailleurs, qui étaient liés par des liens, non seulement de connivence ou de conflit, mais très souvent par des alliances familiales, les guerres de succession entre nos pays ont été fréquentes et souvent dures, mais, tantôt c'était avec les uns, tantôt avec les autres, que nous étions amis ou en conflit, mais qu'il en résulte quelque chose qui fait que nous attendons beaucoup de l'Etat, nous attendons surtout, un secours, une protection, naturellement sur le plan de la défense, mais également sur le plan de notre vie quotidienne. Sur le plan de notre vie quotidienne qui se traduit, et je crois que ce n'est, aujourd'hui, mis en cause par aucun pays européen, c'est, au contraire, un des premiers progrès qu'attendent les pays qui entrent dans l'Union européenne, c'est d'avoir une protection sociale qui traduit la solidarité nationale. Aujourd'hui, prenons, par exemple le Royaume-Uni qui est celui des pays qui a sans doute le régime le plus libéral, même si ce sont des travaillistes et qui a fait de sérieuses déclarations en ce qui concerne sa volonté de s'émanciper davantage de l'absence de l'Etat et de déclarations libérale. Jamais, dans le discours de Blair, il n'est question de remettre en cause, même le système de santé il veut l'améliorer, mais il dit ne pas vouloir mettre, en cause un système qui, pour nous est pourtant toujours apparu comme particulièrement dirigiste et comme un système d'Etat national et très rigoureux et très contrôlé. Donc, même l'Angleterre n'étouffe pas et que l'aspiration de l'Espagne et du Portugal quand il sont entrés dans la communauté ou de l'Irlande auparavant a été, aussi, de mettre en place un système de protection sociale beaucoup plus généreux et beaucoup plus organisé qu'il ne l'était auparavant et que pour les pays aujourd'hui qui viennent nous rejoindre, c'est d'ailleurs une des choses qui avait été mise en cause, on a tellement parlé des régimes sociaux très coûteux, qu'il fallait même faire une harmonisation pour qu'ils aient les mêmes charges que nous, quand on sait ce que nous dépensons, aussi bien les Anglais que nous pour nos régimes sociaux, on ne voit pas très bien compte tenu de ce qui est aujourd'hui le PIB de la Lettonie ou même de la Pologne, comment ils arriveraient à avoir des protections similaires à la notre sinon, à y dépenser à peu près la moitié ou davantage que leur PIB. Naturellement, je n'ai pas parlé des pays scandinaves qui ont les régimes les plus coûteux, mais les plus évolués.

           Il y a donc là une demande de tous nos pays, qui est liée à notre histoire, qui est liée à notre conception du rôle de l'Etat, qui est liée aussi à en un certain sens, il faut bien le dire, de la solidarité, car ils sont tous fondés, ces systèmes, soit à travers les impôts, soit à travers des cotisations particulières sur des prélèvements qui tiennent comptes de la situation financière des assurés, ce n'est pas comme des assurances privées, alors que les Américains, sauf en ce qui concerne l'aide médicale et la prise en charge des personnes âgées, ont des systèmes qui sont des systèmes d'assurances privées, quelques fois payées par les employeurs, mais quelques fois payées par les intéressés eux-mêmes et qui sont directement liées aux prestations qu'ils choisissent puisqu'aux Etats-Unis, certaines assurances, par exemple, n'acceptent de rembourser une greffe du rein - je prends cela comme exemple parce que c'est un exemple qui arrive - que si cela a été prévu dans le contrat d'assurance. Donc, des systèmes totalement différents qui reposent sur des histoires différentes et sur des conceptions différentes car je crois qu'aujourd'hui, dans aucun pays d'Europe, on ne concevrait, des gens discutent sur les complémentaires, comment est-ce que l'on va les organiser dans le nouveau système français pour conserver une certaine indépendance ou, au contraire, une égalité totale, mais il y a donc là, vraiment, une approche extrêmement différente et qui est très importante dans la vie de tous les jours.

           En ce qui concerne l'égalité, je dirais que l'on pourrait aussi dire que si l'égalité figure dans nos constitution comme un principe, je dirais, tout à fait fondamental, là aussi, l'égalité peut prendre des sens assez différents et d'ailleurs assez contradictoires, parce que si l'on prend les questions, je dirais, économiques, l'égalité, pour les Américains, c'est vraiment l'égalité, c'est-à-dire que ce n'est une prise en compte de la situation des gens, prise en compte pour des prestations ou pour des dispositifs particuliers de financement, mais en même temps, leur constitution, pourtant très rigoureuse en matière d'égalité, a admis, parfaitement l'égalité d'échange et qu'elle puisse déboucher sur des discriminations positives avec tout le débat que cela a entraîné. Mais quand je pense à quel point en France, aujourd'hui, les mots simplement de "discrimination positive" entraîne d'ailleurs avec quelques fois l'utilisation parallèle de procédure ou de démarches qui sont sensiblement les mêmes mais qui ne prononcent pas ces mots horribles de "discrimination positive", alors que notre constitution, je dirais que l'on parle vraiment de discrimination positive quand on va à l'encontre de règles précises qui sont destiner à assurer l'égalité, par exemple pour un certain nombre de concours encore qu'à Sciences-Po on ait su prendre des dispositions qui sont de la discrimination positive mais qui, avec les critères qui ont été posés, ont suffisamment respecté les règles d'égalité pour être admises, mais cela soulève un débat. C'est donc un peu contradictoire de voir à quel point, sur des choses de ce genre, la traduction qui en est faite aux Etats-Unis ou dans nos pays est différente. De même, je dirais que si l'on parle de liberté, la liberté d'opinion prend un sens tout à fait différent en France, en Europe de façon générale, et aux Etats-Unis puisque, et on en voit les conséquences et les difficultés d'ailleurs qu'il peut y avoir, dans la mesure où la Cour Suprême américaine est extrêmement stricte et l'a rappelé encore récemment sur la question de la liberté d'opinion qui fait qu'il est très difficile de faire prononcer une peine pour diffamation, il faut vraiment que ce soit autre chose qu'une opinion et que cela aille plus loin, qu'il y ait une véritable attaque des gens, lorsque l'on cherche, en France ou en Belgique ou en Europe d'une façon générale, à sanctionner certains satellites, certaines position sur internet, nous n'avons aucun recours. J'ai participé, l'année dernière dans le cadre de l'OCDE à des débats sur ce qui pouvait être fait pour éviter certaines transmissions racistes, antisémites ou d'autres du même ordre sur internet ou sur les satellites, et les Américains disent eux-mêmes qu'ils sont dans l'incapacité de pouvoir agir dans ce domaine parce qu'ils n'ont aucun moyen d'intervenir dès qu'il y a simplement atteinte à la liberté d'opinion.

           Donc, on voit sur des questions de ce genre que, sans doute parce qu'ils se sentent plus menacés, qu'ils ont plus d'expérience en ce domaine et qu'ils ont vu aussi de très près ce que certains régimes peuvent donner, ce que des dictatures, certaines propagandes, peuvent conduire aux extrêmes avec les différentes dictature, en commençant par l'Espagne et le Portugal, ensuite, surtout, avec l'Allemagne nazie, jusqu'où cela peut entraîner, également d'ailleurs, avec ce qui a pu se passer en Union soviétique, donc on est toujours très méfiant par rapport à toute mesure de propagande, les Américains se sentent, pour l'instant, suffisamment sûrs d'eux pour imposer des règles qui nous paraissent à nous très laxistes ou imprudentes, et eux-mêmes osent en prendre le risque.

           Il y a donc, là, des différences certaines qui touchent vraiment à des valeurs qui, pour nous, sont importantes parce que la protection de la démocratie nous parait exiger un certain nombre de contraintes que nous acceptons. Contraites que nous acceptons, d'ailleurs, plus ou moins, les Européens, puisqu'en ce qui concerne, actuellement, si nous avons accepté Schengen et la libre circulation des personnes, nous prenons des mesures de plus en plus rigoureuses pour les contrôles extérieurs, il y a en ce moment en France, un débat sur les nouvelles cartes d'identité, ce n'est pas très important parce qu'on a depuis très longtemps des cartes d'identité, c'est, je dirais, le modèle de carte d'identité qui est en cause avec une protection des droits des citoyens, mais il est intéressant de souligner que, pour la première fois, Tony Blair parle d'instaurer des cartes d'identité, ce qui est pour les Anglais une chose tout à fait extraordinaire puisque jusque-là, ils n'en avaient pas.

           Donc, une pression, c'est vrai, une pression faite par le danger d'une Europe qui se sent plus vulnérable que les Etats-Unis, même si ces derniers ont été, je dirais, l'objet privilégié des attaques des islamistes.

           Notre approche, celle qui est celle des Européens, et celle des Américains est très différente. Très différente aussi parce qu'au fond, par nature. Celle des Américains n'a pas besoin d'affirmer sa diversité. Du fait même de la diversité des différents Etats, de la diversité des populations, on peut dire que, aussi bien les écrivains que les peintres, que tout le monde artistique, que tout la culture est une culture tellement diversifiée qu'ils n'ont pas besoin d'avoir des textes particuliers pour en affirmer la diversité, d'autant que la force qu'elle représente, par le nombre d'habitants, par la richesse, par aussi la transmission de ce que représente le cinéma avec cette concentration très forte d'Hollywood et un peu de New York, par surtout d'Hollywood, fait que leur diversité culturelle n'a pas besoin d'être affirmée dans les échanges commerciaux, ils n'ont pas besoin de l'affirmer lorsqu'ils défendent leurs intérêts au sein des organisations internationales, alors que les Européens, et surtout les Français, mais ils ont eu le soutien de l'Europe entière, pour affirmer qu'il y avait une exception culturelle européenne et qu'ils étaient prêts à la défendre. Je pense, là aussi, que les Américains, sans doute, comprennent mal de telles précautions parce qu'eux-mêmes s'en trouvent en fait à l'abri par leur propres capacités, le nombre de leur population et leur intégration.

           Mais également, parce qu'ils croient en eux. ils restent, chez les Américains, une forme de messianisme qui leur est très propre. Ce messianisme, je dirais, s'exerce pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, quand il s'agit de défendre la démocratie, un certain nombre de principes et quand il s'agit, aussi, d'affirmer un certain nombre de valeurs et de se battre pour ces valeurs. Elle est quelque fois faite de certaines bonnes intentions dont je ne suis pas sûre qu'elles ne soient pas, effectivement, tirées de leur histoire mais qu'elles ne soient pas un peu illusoires. J'ai tout de même été très étonnée qu'ils s'attachent autant dans les conflits en Bosnie et au Kosovo, à penser qu'il fallait immédiatement exiger de toutes les populations, quelle que soit leur ethnie, qu'elles vivent ensemble. Non seulement sur le même territoire, c'est-à-dire au Kosovo ou en Bosnie, qu'elles se mélangent, mais allant jusqu'à ce que, un jour dont je m'en inquiétait auprès de la commissaire aux réfugiés, elle avait conçu un petit groupe de gens qui étaient auprès d'elle pour avoir donné des idées et de lui dire : "Mais, enfin, pourquoi est-ce que l'on oblige en Bosnie, où les gens se battent, en fait, depuis des décennies, pas seulement depuis la dernière guerre, pourquoi est-ce qu'on les oblige à vivre dans les mêmes maisons, ou en tous les cas des maisons qui sont côte à côte ?" Elle me dit : "Oui, ce sont les mêmes maisons, mais ils doivent vivre, il ne doit y avoir aucun ségrégation, les Américains y tiennent absolument parce que - par référence à Auschwitz - parce que la pensée, je dirais que la discrimination ethnique leur paraissait, pour eux, une chose tout à fait épouvantable, c'était nier une réalité qu'hélas nous connaissons en Europe, c'est qu'il faut du temps, quand il y a eu un conflit et que l'on s'est entretué, il faut du temps pour s'habituer à vivre ensemble, et d'ailleurs, à Mostar, où j'avait été aussi à l'époque, l'allemand qui était en charge de surveiller ce qui se passait, où l'on s'est beaucoup battu m'avait dit : "Il y a un maire bosniaque d'un côté du fleuve, un maire croate de l'autre côté, donc un musulman d'un côté et de l'autre un catholique et personne ne traverse le pont parce que si l'on traverse le pont, immédiatement, on dit a tuer mon père ou ma mère et donc on ne traverse pas". Et ça, ce sont des chose que, malheureusement, les Américains, souvent, connaissent mal et sont partis, souvent, dans des idées très arrêtées. C'est sans doute leur messianisme, ils sont là pour dire, pour imposer un certain nombre de choses qui, quelques fois, vont, sans doute, au delà, peut-être parce qu'ils sont restés des idéalistes en dépit de leur côté très pragmatique, il leur reste cette pensées, de temps en temps, de se dire qu'il faut assumer un certain nombre de valeurs et d'idées qui correspondent à ce messianisme américain, ils sont porteurs de cela.

           Dernière chose qui fait parti, je dirais, de ce messianisme américain, c'est de dire, c'est d'être attaché à la responsabilité individuelle, à la responsabilité humaine, ce n'est pas à l'Etat de prendre les choses en charge, c'est à chacun de s'assumer, à chacun en laissant un rôle extrêmement important aux Eglises qui, en fait, jouent quelque fois le rôle que joue chez nous la protection de l'Etat. La protection de l'Etat qui, là, est assumée par les Eglises avec, selon les moments, plus ou moins d'importance, plus ou moins de poids, plus au moins de tradition mais qui ont certainement un rôle beaucoup plus importants qu'ils n'en ont, en tous les cas dans la France qui se veut un pays laïc et qui l'affirme, ce qui n'est pas le cas de tous les pays européens. On sait qu'à cet égard, on ne peut pas dire qu'il y ait une unité européenne, on l'a vu avec le débat que la constitution avait soulevé sur l'interprétation, de savoir s'il fallait ou non une référence aux traditions chrétiennes, mais je crois qu'il faut voir que cela joue dans nos pays un rôle important qui est un rôle à la fois, parfois, fédérateur, mais aussi qui marque entre la laïcité française et la référence religieuse, je dirais, à d'autres pays peut avoir aussi des marques ayant des conséquences dans un certain nombre de situations.

           Je vous remercie.

  

Monique CANTO-SPERBER

            Merci, Madame, pour ce magnifique plaidoyer de l'esprit commun démocratique et aussi de la conscience des différences d'une démocratie continue et triomphale aux Etats-Unis plus ardente et plus inquiète chez nous pour l'opposition du patriotisme américain et de l'esprit critique européen, de la jeunesse, sens du risque, messianisme, confiance, volontarisme des Etats-Unis et, pour nous plus de lucidité, peut-être aussi, plus de conscience historique.

           Alors, sur ces thèmes, nous allons maintenant entendre Hubert Védrine, ancien Ministre et Président de HV Conseil.

  

Hubert VEDRINE

            Merci de votre invitation, merci à Jacques Baumel et excusez-moi par avance de rester peu de temps avec vous, pour des raisons d'emploi du temps compliqué pour moi aujourd'hui, je ne peux que venir dire quelques mots et, malheureusement, je ne peux pas reste après.

           Mais, c'est un avantage d'enchaîner sur Madame Veil puisqu'elle a développé de façon extrêmement claire les différences entre des deux mondes européen et américain qui est le sujet d'aujourd'hui. Je vais donc simplement résumer ma pensée.

           Je pense que les mondes européen et américain sont des mondes assez différents, depuis l'origine. Evidemment, ce sont des mondes avec des origines communes, des références générales communes, mais ce n'est pas un lien très étroit, ce sont au moins des cousins issus de germains au plus proche, si ce n'est plus et quand on regarde l'histoire des Etats-Unis, depuis même avant la formation des Etats-Unis, la formation politique, quand on regarde les mythes fondateurs, la façon dont cette société a fonctionné, la façon dont elle a vécu au XVIIIè, au XIXé siècle, jusqu'au début du XXè, on voit que ce sont des mondes assez différents et qu'à l'époque on n'aurait pas pensé à comparer de terme à terme les sociétés européennes - d'ailleurs très différentes entre elles à l'époque - et le monde américain. Evidemment, il y a eu le XXè siècle qui a rapproché les deux choses par le force puisque les Etats-Unis, au bout du compte n'ont pas pu ne pas entrer dans la première Guerre mondiale, même s'ils n'en avaient pas très envie, ils n'ont pas réussi à rester en Europe entre les deux guerres, ils ont été, évidemment, réaspirer par l'affrontement mondial dont ils ne pouvaient pas rester à l'écart et on arrive à une période qui est singulière, mais cette période qui est spéciale, ce n'est pas le reste, qui est la période de la Guerre Froide. En réalité, c'est uniquement pendant qu'il y a eu une menace commune précise, massive, la menace soviétique, plus ou moins combinée - cela dépend des interprétations - avec des partis communistes forts dans certains pays d'Europe de l'Ouest que, là, il y a eu ce système d'alliance, alliance politique + OTAN et c'est là où l'on a commencé à développer la conception des valeurs communes, le fait du monde libre face au reste. Alors, c'est une période qui a duré quelques dizaines d'années, qui n'est pas négligeable, mais c'est cette menace qui était unificatrice.

           Donc, selon ma thèse, ce n'est pas étonnant qu'une fois la Guerre Froide terminée, après la fin de l'Union soviétique, et bien, c'est que le monde ait repris une évolution qui n'est pas tout à fait la même avec en plus des changements de statut puisque les Etats-Unis, après la fin de l'URSS se découvre la puissance dominante - quel que soit le nom qu'on lui donne - sans comparaison historique, sans comparaison avec qui que ce soit d'autre dans le monde d'aujourd'hui. Donc, elle a cette évolution qui la fait passer de Bush n°1 à Clinton, Clinton à Bush n°2 qui est extrêmement représentatif de l'Amérique d'aujourd'hui en profondeur, à mon avis. Donc, je crois que c'est cette période particulière qui a créé ce sentiment de valeur commune, voire même de fusion, c'était légitime face à la menace, mais c'était un peu artificiel sur le fond. Et, quand on n'est plus dans cette période, on redécouvre une situation qui, je n'ai pas tout entendu de ce qu'a dit Madame Veil parce que je suis arrivé en retard, mais je crois être parfaitement d'accord avec ce qu'elle a dit, elle a développé une série de points et il est clair que ces sociétés en dépit de leur référence commune à la démocratie, économique de marché et des origines communes, n'ont pas la même réponse en ce qui concerne l'équilibre entre l'individu et la société, la protection et la liberté, la création et les garanties, et notamment par rapport aux sociétés européennes, elles n'ont pas du tout les mêmes relations, la même réaction face au recours à la force et on le voit aussi bien sur la question des armes à feu que sur la question de la peine de mort, que sur la question de l'action militaire à l'extérieur, même s'il le faut dans des conditions unilatérales, ce sont des réponses différentes. Il y a eu, en Europe, une sorte de "fétichisation" du multilatéralisme qui ne s'est développée, d'ailleurs, que quand les pays européens ne pouvaient plus faire autrement, mais aux Etats-Unis, il y a, peut-être, encore, la glorification inverse et dans un moment de grave danger, cela reste courageux d'y aller seul, c'est un petit exemple. En tous les cas, sur une série de points, ce sont des mondes assez distincts.

           J'ajouterais que ce n'est pas grave. Moi, je ne suis pas du tout sur la ligne de la lamentation et de la nostalgie des années 50 sur ce plan. D'abord, ce n'était pas si simple à gérer, quand on regarde les mémoires, non seulement de Kissinger, mais de tous les autres, la période est décrite constamment comme étant celle des malentendus transatlantiques, donc cela ne coïncide jamais tout à fait, même s'il y a une mécanique qui fonctionne, mais ce n'est pas grave parce que je ne pense pas que l'on puisse fonder nos relations d'avenir avec les Etats-Unis sur l'idée d'une identité de valeur et d'une identité complète de réaction. donc, on ne peut pas le fonder sur la nostalgie, on ne peut pas le fonder sur le sentimentalisme et la reconnaissance par rapport à je ne sais quoi des autres symétriquement. On ne peut fonder les relations Europe / Etats-Unis que sur une claire conscience de la convergence de nos intérêts à l'avenir, dans le cadre de valeurs, globalement les mêmes, mais enfin, à un niveau quand même général. Et, je crois que cela sera beaucoup plus solide. Il faut se demander, dans le monde qui vient, qui ne sera pas une paisible communauté internationale, qui sera soumis à des tensions fortes, quelles sont les façons de travailler ensemble et quelles sont les raisons que nous allons travailler ensemble ? Je pense qu'il y en a beaucoup. Aussi bien du côté européen que du côté américain, parce qu'il y a beaucoup de problèmes que nous allons affronter et que nous les affrontons moins bien, avec de moins bonnes chances de réussir si nous les affrontons séparément, à fortiori si nous sommes en conflit ou en désaccord. Bon, moi, je crois tout à fait au fait que les Européens d'avoir la liberté d'être d'accord avec les Américains et de les appuyer, mais aussi la liberté de manifester leur désaccord lorsque c'est nécessaire, il y a une façon de le faire, bien sûr, je ne pense pas qu'il faut identification.

           Mais, je trouve donc, en résumé là-dessus, que nous sommes revenus à la situation normale de relative différence entre les mondes américain et européen, je ne pense pas que cela change dans l'avenir et que l'on doit s'accommoder de cette situation et bâtir nos relations, notre idéal partenariat d'avenir sur une approche assez saine et assez réaliste de ces différences pour essayer de ces complémentarités. Voilà comment je verrais, moi, le sujet.

           Mais, vous me demandiez, je ne sais pas si c'était avant ou après le référendum, comment définir une identité européenne face à la surpuissance américaine ? Donc, j'ajoute un petit commentaire là-dessus. Moi, je ne pense pas que l'on puisse définir une identité européenne à partir de tous ces peuples tellement varié, face à la question américain, je pense que l'on n'y arrivera pas. Il faut le prendre autrement. On voit bien, d'ailleurs, les déboires du concept français "d'Europe puissance" qui a fait l'objet d'un nombre considérable de colloques mais qui n'emballe que les Français en réalité. Les autres sont très réticents, depuis longtemps, parce qu'ils craignent que cela soit une façon pour les Français de les embarquer dans une sorte de guérilla anti-américaine dont ils ne veulent pas, ou alors, ces différents pays d'Europe qui n'ont pas envie d'être sous la tutelle de la France et de l'Allemagne, ou alors, c'est l'idée même de puissance qui ne plait pas à une grande partie des populations européennes d'aujourd'hui qui aimerait bien avoir tous les avantages de la liberté, de la prospérité, de la sécurité, de droits innombrables et de devoirs très réduits mais sans avoir à assumer les inconvénients et les risques de la puissance. Bref, cette idée n'emballe pas, ne suit pas, donc, je ne pense pas que l'on puisse progresser dans une identité commune entre européens, on voit d'ailleurs que c'est difficile quand on tombe un peu de la stratosphère et que l'on retombe sur la réalité comme c'est le cas en ce moment, on voit que c'est difficile, mais on n'y arrivera pas face aux Etats-Unis, je en crois pas, parce qu'il y a trop d'Européens qui n'acceptent pas cette approche. Donc, je pense que cela passera par un détour différent. A un moment ou à un autre, les Européens, même s'il rêvent de vivre dans une grande Suisse paisible, s'apercevront que le monde est dur, que l'on est dans un monde, quand même, forcément très ouvert et qu'après tout, les Occidentaux forment un milliards d'habitant, les Européens un peu moins de 500, que dans ce milliard, il y a des masses absolument gigantesques qui sont entrées dans la compétition et que, par conséquent, si l'Europe ne se ressaisie pas, elle n'arrivera même plus à préserver son mode de vie. Pas par idéologie d'intégration européenne en soi, qui serait devenue une sorte de religion d'Etat, mais simplement pour des raisons pratiques, parce que dans le monde de demain, si les Européens n'arrivent pas à s'organiser mieux, ils n'arriveront pas à défendre leur mode de vie, je dis bien mode de vie, je ne dis pas modèle parce que je ne sais plus où sont les modèles par rapport à cela, leur mode de vie. Si l'Europe c'est pas une puissance, elle sera impuissante et si elle est impuissante, elle sera dépendante et donc, de fil en aiguille, on n'arrivera pas à préserver ce qui est vital pour nous. Or, les Européens sont en désaccord sur énormément de sujets, mais pas sur leur mode de vie. Ils n'ont pas envie de vivre, ni à l'américaine, ni à la chinoise, ni à la russe, ni rien, mais ils ne le savent pas peut-être, ils ne le savent pas encore ou ce n'est pas énoncé, ce n'est pas exprimé comme cela.

           Donc, là, je crois que quand cette prise de conscience se sera installée, il y aura une volonté de dire oui, mais on est l'Europe quand même, on est quelque chose de particulier et on va s'organiser pour le préserver mieux. Alors, pour préserver, que faut-il protéger, que faut-il changer ? C'est un autre débat. Je pense qu'il faut changer beaucoup, moi, pour préserver, mais c'est un autre débat plus économique et social et plus interne. Mais c'est par ce détour que l'on découvrira que ce que nous voulons préserver nous, Européens, ce n'est pas exactement la même chose que le système américain. Ce n'est pas le contraire, ce n'est pas une machine de guerre contre les Etats-Unis, il n'y a pas d'antagonisme, à priori, mais c'est différent. Il y a un certain nombre de points, tout à fait ceux dont Madame Veil parlait tout à l'heure sur lesquels on apportera des réponses différentes, ce qui ne nous empêche pas, d'ailleurs, de prendre des choses du système américain qui marchent bien. par exemple, moi, à l'automne dernier, j'avais travaillé pour Arte pour un petit film qui s'appelait le credo américain, et la scène que l'on avait filmée de naturalisation aux Etats-Unis, quand on voit les nouveaux qui reçoivent leur brevet de nationalité américaine, c'est quand même extraordinairement émouvant. Alors, on peut dire : "C'est une nation d'émigrants, donc il faut faire un peu lourd, un peu épais pour créer de la cohésion" mais c'est quand même formidable par rapport à la façon désinvolte, bureaucratique, dépourvue de tout sens dans lesquelles cela se passe dans la plupart des pays européens. Donc, il y a des choses à prendre, certainement, dans le système américain.

           Donc, je ne crois pas que l'on construira une identité européenne plus grande face aux Etats-Unis, mais je pense que l'on découvrira que cette identité est une identité différente, complémentaire, qu'il y a une parenté entre les deux, une parenté enrichissante. Mais on y arrivera d'autant mieux que l'on ne l'aura pas construit de façon à contester le système américain, je pense qu'il faut une ruse de l'histoire sur ce point.

  

Monique CANTO-SPERBER

            Merci beaucoup pour cet exposé en faveur d'une politique des intérêts fondée sur des valeurs communes mais où chacun garde sont identité et pour cet appel au ressaisissement européen qui ne s'adresse pas contre les Etats-Unis, mais qui se fasse à partir de ce que l'Europe à de plus propre.

           Je crois que nous pouvons, peut-être, supprimer la brève séquence de débat que nous avions parlé, car nous avons déjà un certain retard et poursuivre notre après-midi de discussion. Alors, je demanderais aux orateurs qui suivront de sruveiller leur temps de parole de façon à ce que la seconde table ronde ne commence pas avec retard.

           Je passerai d'abord la parole à M. Steven Ekovich qui est Professeur associé en Sciences politiques à l'American University of Paris.

  

Steven EKOVITCH

            Je vous remercie pour votre invitation. Vous avez invité un drôle d'américain parce que j'ai déjà passé la moitié de ma vie en France, la première moitié aux Etats-Unis et je constate que pour les Français, je serais toujours américain et pour les Américains, je suis devenu suspicieusement trop français. Donc je vais jeter mon regard sur les valeurs américaines à partir de mon expérience vécue, mais aussi, par formation, je suis au départ historien, histoire des Etats-Unis et histoire de l'Europe et les raisons pour lesquelles je suis venu en France au départ, c'était pour étudier, j'ai eu le privilège d'étudier avec les plus grands historiens français.

           L'année dernière, j'avais une conférence des méthodes à Sciences-Po dans la section enjeux politiques et j'ai laissé à mes élèves le choix de leur sujet. Une de mes étudiantes a choisi de faire un exposé sur l'identité européenne, la culture européenne. Bien évidemment, ma première remarque après son exposé, c'était : "Vous venez de décrire la culture américains, les civilisations américaines". Je crois qu'elle et mes élèves étaient un peu déstabilisés parce que je suis convaincu qu'elle était pensait décrire quelque chose de différent et contraire à la culture américaine. Donc, je crois que, parfois, on partage des choses si profondément que l'on ne s'en rend plus compte. Parfois, il y a des choses qui sont tellement profondes, si évidentes, que, peut-être, il n'y a qu'en psychanalyse que l'on écoute l'évident.

           Donc, le sens de mes propos, ici, cela serait que, évidemment, un grand partage des valeurs entre les Etats-Unis et l'Europe et ce partage des valeurs, je crois, commence à partir, surtout des Lumières. Les Américains, ce sont des héritiers des Lumières et, d'ailleurs, c'est à la même époque que l'on invente la notion de nationalisme. Donc, nos valeurs de fond, les valeurs des Lumières, sont profondément partagées entre les Américains et les Européens. La raison, cette croyance dans la raison, l'emploi de la raison, les sciences, les libertés individuelles, les Droits de l'Homme, tout l'ensemble des Droits de l'Homme, l'état de droit, égalité devant les droits, mais aussi l'idée que les républiques se sont des régimes paisibles. Que république et paix vont ensemble. Pour les Lumières, les nations civilisées étaient des nations qui faisaient le commerce et pas la guerre et, aux Etats-Unis, comme dans l'autres régimes héritiers des Lumières, il y a une méfiance et même une peur de toute caste militaire, d'appareils militaires. Ce n'est qu'avec la deuxième Guerre mondiale qu'il y a eu une vraie rupture dans l'histoire américain, c'est là, à partir de la fin de la deuxième Guerre mondiale que les Etats-Unis, se sont dotés d'un appareil militaire permanent et d'ampleur, et c'est une rupture dans l'histoire américaine et l'idéologie reste que l'idéal américain, c'est le soldat citoyen, c'est la légende de l'homme qui laisse sa charrue pour prendre l'épée et après avoir fait son devoir, il retourne aux champs pour labourer. Bien sûr, il y a l'idée de propriété privée et une certaine conception de l'individualisme, mais je vais y revenir parce qu'aux Etats-Unis, il y a, je crois, une curieuse synthèse entre un peuple très associatif et, aussi, voué à une certaine forme d'individualisme, mais, je crois, qu'il n'y a pas une contradiction ici.

           Donc, si fondamentalement, on partage les valeurs des Lumières, néanmoins, je crois que les Américains ont mis un poids différent sur chacun de ses composants, ce qui fait, qu'en effet, les Américains sont différents, mais dans un certaine identité, dans un certain partage de valeurs profondes. On peut dire que dans la mise en oeuvre de ces composants, dans certains codes opérationnels, les Américains se sont construits une civilisation qui diverge de la civilisation européenne mais qui y reste profondément attachée. Et on le voit, d'ailleurs, à chaque fois que nos valeurs profondes partagées sont menacées, on est toujours ensemble. On vient d'évoquer la Guerre Froide, on peut évoquer aussi le 11 septembre, on a nos différents politiques, nos différents d'intérêts, néanmoins, les liens d'intérêts transatlantiques, surtout les liens économiques, sont tellement denses que même si nous avons nos différents diplomatiques, on ne remet jamais en question ces liens économiques parce que pour les Américains, au XXè siècle, de toute façon, la sécurité américaine commençait en Europe et la prospérité américaine est partagée avec les Européens. Donc, on partage. Les Américains ont toujours vu que leur sécurité et leur prospérité étaient toujours partagées avec leur "cousin" européen. Mais, aux Etats-Unis, on n'a pas un lien avec l'Europe, on a nos liens avec certains pays européens et en premier lieu, évidemment, c'est la Grande-Bretagne. En étant Américain, je sens un lien privilégié avec les Britanniques, avec les Anglais, mais aussi avec les Allemands. Jusqu'au début du XXè siècle, 1/5è des Américains pouvait trouver un ancêtre allemand. Pour ainsi dire, que nous sommes, je crois, profondément une culture anglo-saxonne, une formule que les Français persistent à employer, même quand ils veulent dire anglo-américaine. Les Américains ont vécu, toujours, avec et à côté des Allemands, avec des composants de la culture allemande, des différences avec le cousin européen, c'est ils ont vécu loin de l'Allemagne, ce qui a fait, quand même une différence entre les deux côtés de l'Atlantique. Bien sûr, avec les Irlandais, les Ecossais, nous avons partagé nos histoire, mais moins avec les Français, plus avec les Espagnols. N'oublions pas que les ennemis des Américains, pendant le XVIIè et même une certaine partie du XVIIIè siècle étaient les Français et les Espagnols. Mais, l'Europe nous a emmené par des vagues successives d'autres cultures européennes, que cela soit les Italiens, les Polonais, les populations slaves, que nous avons intégré plus ou moins bien. Une autre particularité de la culture américaine, qui est différente avec quelques cultures européennes, c'est que nous avons vécu, depuis le début de notre histoire avec les Africains, Africains qui ont été obligés, par la force, à venir aux Etats-Unis, mais, ils ont néanmoins amené leur contribution à cette culture américaine.

           Donc, qu'est-ce qui est strictement américain ? Les historiens américains trouvent ce qu'ils appellent un exceptionnalisme américain. Qu'est-ce que c'est ? Pour eux, fondamentalement, c'est le fait que les Américains n'ont jamais été obligés d'affronter, de faire avec les institutions féodales. Comme le disait un philosophe au début du XVIIè siècle : "L'Amérique est née libérale". Libérale dans le sens européen du nom. On ne va pas entrer dans les débats entre historiens des Etats-Unis, si c'est vrai ou non, mais on peut dire que de toute façon, l'Amérique, on peut affirmer que le libéralisme est très profondément ancré dans l'histoire américaine et a toujours une portée sur toute autre forme d'idéologie à l'intérieur des Etats-Unis, mais, les Américains étaient aux prises avec des idéologies et des valeurs non libérales, dans leurs relayions extérieures où ils étaient aux prises avec des régimes autoritaires, totalitaires, ce qui n'a pas empêché, par réalisme, les Américains à faire alliance, parfois, avec des régimes autoritaires et même des régimes totalitaires dans le but ultime de défendre le libéralisme à l'américaine.

           Donc, profondément libéral. On peut aussi dire d'une autre façon, une civilisation profonde, si vous voulez, bourgeoise, de la classe moyenne. Moi, je suis de la classe ouvrière mais, pendant mon enfance, je ne me suis jamais perçu comme quelqu'un qui était de la classe ouvrière. Pour moi, j'étais toujours de la classe moyenne. On avait tous les atouts de la classe moyenne. On peut même dire qu'aux Etats-Unis, la classe ouvrière aussi est imprégnée de cette âme bourgeoise et de cette âme de la classe moyenne. On n'a jamais eu, non plus, chez nous, comme je disais, une caste militaire, une classe de guerriers. Les Etats-Unis, dans la tradition, je dirais, des Lumières, est une civilisation de commerce, Business civilisation, cela va, peut-être, aussi, avec cette idée que la culture américaine est aussi une culture de la classe moyenne. Même l'Etat américain était plutôt un Etat commerçant, un Etat qui existait pour faciliter les échanges. Il faut aussi, peut-être, parler un peu de l'impact de la position géostratégique ou géopolitique des Etats-Unis parce que les Etats-Unis sont, à la fois, une civilisation maritime, c'est un peuple qui a prit la mer très tôt dans son histoire pour commercer avec le monde. Les Américains connaissent le monde parce que la mer est à la fois une grande barrière mais aussi une grande avenue, une grande voie. Donc, les Américains sont depuis longtemps dans leur histoire en contact avec d'autres peuples mais pour faire des affaires. Mais, c'est aussi un continent donc, c'est aussi, en même temps, une civilisation d'un continent, un Etat territorial ainsi qu'un Etat maritime, donc l'Etat américain a fait une synthèse entre ces deux formes d'Etat, un Etat commerçant et un Etat territorial. Mais, ce que je viens de décrire c'est, je dirais, notre religion civile et les Américains sont très attachés à cette religion civile, patriote, nationaliste, prêts à défense, à mourir pour défendre cette religion civile, mais c'est aussi un peuple très croyant. Vous connaissez, peut-être, les sondages 95 % des Américains croient en Dieu. Pour les 2/3, c'est le Dieu des livres, chrétiens, juifs, musulmans, pour les autres, c'est un être suprême. Néanmoins, les Américains croient en Dieu. C'est leur deuxième religion. Mais, ils ont faits très attention dès le départ de l'histoire de séparer ces deux religions, cette religion civile et cette religion classique, je dirais, traditionnelle, pas seulement pour protéger l'Etat contre la religion, mais aussi pour protéger la religion contre l'Etat. Donc, le Président des Etats-Unis peut faire référence à Dieu, il doit faire référence à Dieu d'ailleurs, il termine chacun de ses discours solennelles devant la Nation avec "Que Dieu bénisse les Etats-Unis" c'est une formule, plutôt vide, mais quand même révélatrice d'une nécessité de faire appel, de faire référence à Dieu. D'ailleurs, dans les oreilles d'un américain, d'entendre le Président français terminer ses discours solennels avec "Vive la République, vive la France" sonne assez étrangement parce que si le Président américain dirait "Vive la République", cela sonnerait d'une façon drôle dans les oreilles américaines parce qu'on est toujours une république.

           Cette religion est aussi une religion protestante, je crois que les Etats-Unis sont aussi un pays profondément protestant, protestantisme qui était sécularisé par le travail et sacré. Les Américains se réalisent dans leur travail. Aussi, aux Etats-Unis, un attachement à la décentralisation, la frontière entre Etat et société civile aux Etat-Unis est mise autrement que dans la plupart des pays en Europe. On laisse une plus grande place à la société civile qui va ensemble avec un attachement de la décentralisation et tout ce que l'on a déjà évoqué, des solidarités locales, cela peut être des solidarités construites autour d'une église, association professionnelle, association de parent d'élèves, des groupes d'intérêts, je taquine mes élèves en France, je leur dis qu'aux Etats-Unis, les lobbies n'existent pas, ils me répondent : "Professeur, vous blaguez ?" et je leur dis : "Non, lobby, c'est le mot que l'on emploie pour injurier le groupe d'intérêts de nos adversaires". Donc, on laisse volontairement libre jeu aux groupes d'intérêts et c'est légitime que les groupes d'intérêts essaient de peser sur leurs élus, sur leurs représentants pour essayer de protéger, d'avancer leurs intérêts particuliers. Donc, je disais, que cela va ensemble avec cette idée déjà remarquée que les Américains sont un peuple grégaire, associatif. Je crois que cette idée que les intérêts collectifs au niveau local suggère que l'actif est supérieure à la sagesse individuelle, cet individualisme américain est plutôt d'ordre abstrait qui nous donne des droits contre l'Etat, contre le pouvoir mais cela nous donne la liberté de s'associer librement avec d'autres pour protéger les intérêts locaux. Bien évidemment, il y a des Américains qui sont en dehors de cette solidarité, doit faire son devoir pour combler le manque.

           Deux derniers points, en effet, je crois que c'est très important de constater que la civilisation américaine, les Américains ont toujours été aux prises avec une frontière, ce n'était pas seulement les lieux de risques, mais les Américains étaient constamment obligées de construire et reconstruire leurs institutions eu fur et à mesure qu'ils sont allés vers l'ouest et dans la volonté américaine, il y a encore cette idées que l'on peut construire des institutions à partir de rien, à partir de notre héritage, des valeurs, c'est possible et même nécessaire de constamment réécrire ces institutions.

           Donc, dernière chose, les Américains, en effet, je le constate en vivant en France, on dit que les Américains ne sont pragmatiques, c'est vrai que les Américains sont plus prêts à mettre quelque chose en œuvre juste pour voir ce que cela allait donner. Ils ont moins besoin d'autres civilisations, de dresser un plan, échafauder un plan, d'étudier, de réétudier, ils ont moins besoin de savoir où l'on va aboutir avant de prendre le premier pas. Parfois, cela les met dans l'embarras, mais d'un autre côté, ils font quelque chose pour voir ce que cela va donner. Donc, se sont des gens d'expérience.

 

           Donc, je dirais que le peuple américain partage fondamentalement, pas seulement ses intérêts, mais ses valeurs profondes avec l'Europe. Mais l'accent qu'ils mettent sur chacun des composants fait un peuple qui a fait un amalgame à lui de cet idéalisme des Lumières, ce pragmatisme aussi, toujours bien évidemment, un certain réalisme et cet idéalisme, parfois, devient un messianisme qui a ses pour et ces contre, ses positifs et ses négatifs mais je dirais, à l'instar de Fernand Braudel, les mentalités se trouvent dans la longue durée de l'histoire, les mentalités changent lentement, nous partageons les mêmes mentalités des Lumières avec les Européens, mais c'est que dans les moyennes durées que les Américains, je crois, ont construit une autre civilisation qui est à la fois la même civilisation que l'on partage avec les Européens et je dirais parfois que les Etats-Unis est la plus grande puissance européenne de la planète, mais cette civilisation américaine est aussi, il faut le dire, différente de l'ensemble des différentes cultures européennes.

  

Monique CANTO-SPERBER

            Merci pour cette présentation du peuple américain qui nous amène au coeur d'un des thèmes de notre colloque, peuple libéral, commerçant, croyant, patriote, mais vous avez laissé de côté l'aspect pionnier et conquérant, mais Tony Smith va nous parler de cet autre aspect de l'Amérique. Tony Smith est Professeur à la Flechter (?) School et à la Teufth (?) University.

  

Tony SMITH

            Merci, je suis très content d'être ici. Je serai aussi bref que possible.

           Quand j'ai été invité à parler devant vous, je n'était pas tout à fait certain de quoi il s'agissait à vrai dire, donc on m'a demandé de parler, peut-être des valeurs ou d'une valeur américaine. Donc, j'ai choisi la liberté et je pense que cela va très bien avec ce que Mme Veil vient de nous dire tout à l'heure, aussi bien que M. Ekovich.

           Alors, je ne vais pas entrer dans la longue histoire de la conception de la liberté aux Etats-Unis, sauf pour dire que cette idée-là a mené, justement, à la fondation d'une démocratie, c'est assez évident. Alors, il faut en même temps réfléchir un peu sur l'histoire de l'esclavage et de discrimination raciale chez nous. Mais, en dépit de cela, le credo américain évoqué par M. Vedrine, a eu tout à fait raison, je pense, dans le sens où c'est le credo américain a enfin, après beaucoup trop longtemps, triomphé. Alors, le centre de mon discours serait, non les menaces à la démocraties qui sont internes aux Etats-Unis, ou à n'importe quelle démocratie, les menaces qui peuvent venir ou de la société ou du gouvernement, mais plutôt d'une idée que l'on avait, au moins, je crois, depuis la révolution que la situation mondiale peut soit menacer, soit aider le mode de vie aux Etat-Unis. En fait, la formation des premiers partis politiques aux Etats-Unis, dépendaient de la guerre entre la France et la Grande Bretagne où il y a eu des Américains comme Thomas Jefferson, qui disait que la France avait raison, que la France avec les Droits de l'Homme étaient beaucoup plus proches de notre mode de vie que l'Angleterre avec la monarchie et d'autres qui disaient que surtout après que vous ayez guillotiné votre roi et la terreur, Napoléon, que quand même, il fallait travailler avec les Britanniques parce que Montesquieu avait raison, avec un système bien balancé, c'était quand même avec l'Angleterre qu'il fallait être.

           Donc, pendant assez longtemps, il y avait la question de si le mode de vie américain était menacé ou aidé par des développements internationaux, mais c'était enfin avec Wilson et la première Guerre mondiale que la question s'est posée très clairement. Cette idée de make the world safe for democraty : rendre le monde sauf pour la démocratie, était l'idée que pour le mode de vie américain de subsister, il fallait quand même que la démocratie soit mieux ancrée dans le monde. C'est pour cela que Wilson, avant la défaite allemande, voyait dès le début que la réconciliation franco-allemande était au centre de la paix en Europe et que parce que cette réconciliation ait lieu, il était nécessaire que l'Allemagne devienne démocrate. L'idée de son fameux slogan peace without victory : la paix sans la victoire, était l'idée, justement, qu'il fallait réhabiliter l'Allemagne après sa défaite, qu'une humiliation de l'Allemagne serait la pire des choses, non seulement par l'avenir de l'Europe, mais aussi pour l'avenir des Etats-Unis.

           Alors, après la deuxième Guerre mondiale, sauf pour la Tchécoslovaquie où cela n'a pas très bien marché, mais, je pense qu'après la deuxième Guerre mondiale, il y avait aussi cette idée que même s'il fallait vivre avec l'endiguement de l'Union soviétique en même temps le développement d'une vie démocrate à part, surtout avec le Japon et l'Europe était essentiel. C'est pour cela que depuis le plan Marshall jusque, je crois, très récemment, on pensait que l'Union européenne, la communauté européenne basée sur la démocratie était quelque chose qui aidait aussi aux Américains de tenir leur mode de vie. C'était pareil après la chute du mur de Berlin, là aussi, il y avait eu l'idée de Michael Gorbatchev que la maison commune de l'Europe serait une maison démocrate et si cette maison n'était pas démocrate, alors, elle n'aura pas lieu. Donc, c'est évident que la Russie n'est pas démocrate et cela pose certains problèmes dont nous allons discuter tout à l'heure. Mais, c'était quand même l'espoir des Etats-Unis que le mode de vie aux Etats-Unis serait aidé, si la conversion de la Russie, aussi bien que l'Europe de l'Est, était quand même le résultat de la victoire dans la Guerre Froide ne serait pas vraiment une victoire aussi longtemps que la Russie n'était pas démocrate.

           Donc, je vais terminer avec la Guerre en Irak, puisque cela vous intéresser peut-être aussi. Puisque le Président G.W. Bush a continué à poursuivre le rêve libéral au Moyen-Orient, depuis au moins trois ans maintenant, on entend tout le temps le même discours de la Maison Blanche ... l'Irak, mais non seulement l'Irak, mais tout le Moyen-Orient à la démocratie si le mode de vie américain sera sauvé. Alors, je pense qu'à ce moment-là, la politique libérale a quand même changé de cap. Ce qui était pro-nationaliste et anti-impérialiste avant, est devenu plutôt quelque chose d'impérialiste et anti-nationaliste dans le Moyen-Orient. L'histoire nous dira si cette politique abouti à aider la naissance de la démocratie dans cette région, et grâce à ce développement, faire une contribution à la sécurité des Etats-Unis. Personnellement, je suis d'un grand scepticisme. Je vois plutôt un coup grave donner l'aprunissement (?) de la démocratie libérale dans le monde entier où le libéralisme serait identifier avec l'impérialisme américain et donc rejeté par les nationalistes de toute sorte. Au lieu de promouvoir une démocratie libérale, on assiste à l'expansion d'une domination impéraliste qui ne va, ni assurer la sécurité des Etats-Unis, ni assurer les peuples du monde de notre internationalisme libre et stable. Donc, je conclu en disant que le paradoxe du libéralisme américain d'aujourd'hui en ce qui concerne sa politique étrangère est que, au nom des valeurs de liberté qui, dans le passé, ont manifesté leur bienveillance et pour les Américains et pour d'autres peuples, ces mêmes valeurs sont devenues la devise d'une politique qui nourrit une montée des mouvements inter-libéraux et un monde de plus en plus instable. On peut même se demander si les Etats-Unis, un pays qui, à juste titre, s'appelle le pays de la liberté, peut résister à sa propre politique étrangère. Cela ne serait pas la première fois dans l'histoire qu'une république a donné naissance à un empire qui a su tuer sa propre mère. Je vous remercie de votre attention.

  

Monique CANTO-SPERBER

            Merci pour ce beau paradoxe, une politique étrangère menaçant les valeurs mêmes qui l'ont inspirée. Je voudrais passer la parole à Catherine Lalumière qui est Présidente de la Maison de l'Europe et que nous écoutons avec grand plaisir.

  

Catherine LALUMIERE

            Merci beaucoup.

           Permettez-moi, tout d'abord, de féliciter le Président Baumel et le Forum du Futur d'avoir mit le projecteur sur les valeurs. J'insiste là-dessus parce que, assez souvent, on met le projecteur sur des questions économiques, disons matérialistes, et on sacrifie un peu les valeurs et en particulier en ce qui concerne la construction européenne. Assez curieusement, ces dernières années, on ne parlait pas beaucoup des valeurs qui étaient à la base de la construction européenne et à force de focaliser sur les questions matérielles, on a donné de l'Europe une image un peu aride et on a sacrifié l'aspect valeurs philosophique et humain et tout à l'heure en entendant Hubert Vedrine, c'est dommage qu'il nous ait quitté, lorsqu'il a dit ; "Le ciment de la construction européenne, c'est la défense de notre mode de vie". Que met-on dans cette expression "mode de vie"? Si c'est uniquement notre niveau de vie, c'est un peu court. Dans le mode de vie, j'aimerais qu'il y ait les questions matérielles, bien sûr on ne vit pas d'eau fraîche, mais c'est aussi une culture et une civilisation, donc des valeurs. Alors, en ce qui me concerne, c'est bien les valeurs qui me paraissent extrêmement importantes et je vous félicite d'avoir choisi ce thème.

           J'ai beaucoup écouté les différents intervenants et, moi aussi, je pense que pour comparer les valeurs aux Etats-Unis et en Europe, on voit rapidement qu'il y a une communauté de valeurs fondamentales, la raison, d'ailleurs, tient au fait que nous avons un tronc commun qui culmine au XVIIIè siècle et nous sommes les héritiers du siècle des Lumières les uns et les autres, donc la croyance en la raison, la rationalité, les Droits de l'Homme, la démocratie, etc. C'est notre patrimoine commun. Ces valeurs sont tellement imbriquées les unes aux autres, de part et d'autre de l'Atlantique qu'il est quand même très difficile d'attacher certaines valeurs aux Etats-Unis, certaines valeurs uniquement à l'Europe, tout cela est très mélangé et d'autant plus qu'en ce qui concerne les valeurs, on ne peut pas dire que les Etats-Unis, tous les Américains soient unanimes entre les conservateurs de l'entourage du Président Bush et des esprits très ouverts et, je dirais de gauche dans notre vocabulaire, que l'on peut trouver dans telle ou telle université américaine, il y a quand même des différences très fortes et de même entre Européens, nous n'avons pas tous exactement les mêmes valeurs et la même hiérarchie de valeurs. Donc, cela serait, évidemment, abusif de dire qu'il y a le bloc des valeurs américaines, le bloc des valeurs européennes, en réalité, les uns et les autres sont assez hétérogènes et, par ailleurs, imbriqués les uns dans les autres.

           Mais si nous avons ce tronc commun de valeurs que l'on peut dire communes, que nous partageons, il y a des différences qui ont été évoquées, aussi bien par Mme Simone Veil que par d'autres intervenants, et qui font que nous n'avons pas la même hiérarchie de ces valeurs et que nous n'avons pas tout à fait les mêmes interprétations et la raison principale de ces différences, me semble-t-il c'est plus une hypothèse qu'une certitude, c'est que nous n'avons pas eu la même histoire. Notre vécu a été différent. Pour des raisons géographiques, bien sûr, pour des raisons proprement historiques, mais, bref, nous n'avons pas la même histoire et, à partir du XVIIIè siècle, les Etats-Unis vivent leur histoire, les Européens vivent une autre histoire et même à l'intérieur de l'Europe, en fait, nous ne parlons, peut-être, pas suffisamment des cinquante années de coupure entre l'Europe de l'Ouest et l'Europe Centrale et Orientale. Quelques fois, on s'accuse mutuellement de ne pas se comprendre et on se chamaille un peu, mais, parce que cinquante années de vie séparés font que nous n'avons pas eu tout à fait la même histoire et nous, les Français, de l'Europe de l'Ouest, nous avons peut-être beaucoup à apprendre de ces Européens d'Europe Centrale qui ont vécu une autre expérience. Je sais que dans les années où j'étais au Conseil de l'Europe et où j'ai découvert la société polonaise, hongroise, tchèque, etc., à cette époque - et depuis aussi d'ailleurs, mais à cette époque - c'était pour moi une révélation, j'ai beaucoup appris de personnes qui avaient vécu cinquante ans sous le double joug communiste et soviétique. Et bien, croyez-moi, cette expérience n'avait sans doute pas été très agréable, mais avait donné à ces personnes une expérience qui me manquera toute ma vie et je crois que M. l'Ambassadeur Tombinski est bien placé pour mesurer cette différence. Alors, tout chose égale par ailleurs, le vécu américain n'a pas été le vécu européen, nous, nous avons connu une histoire où les guerres ont énormément d'influence et cela explique en réalité que nous ne donnions pas la même interprétation ni la même importance à ces valeurs qui sont notre patrimoine commun.

 

           Alors, ceci étant, pour ne pas être trop longue, je retiens quatre exemples qui montrent à la fois notre tronc commun de valeurs mais aussi les différences d'interprétation et de mise en oeuvre.

           Le premier exemple, c'est que les Etats-Unis comme l'Europe, ensemble, nous avons une responsabilité. Nous devons faire vivre ensemble des populations qui, au départ, sont quand même assez hétérogènes. l'Union européenne a la responsabilité d'assurer la paix, à l'intérieur, entre les peuples qui la composent - ce qui ne va pas de soi, puisqu'au départ, on s'est fait la guerre - donc la paix. nous devons assurer, aussi, la prospérité de ces peuples différents et nous devons faire en sorte à ce que l'on respecte les citoyens dans des régimes qui se réclament de la démocratie. Et cela a été le but, la raison d'être du Conseil de l'Europe d'abord, et ensuite, de la Communauté et de l'Union européenne. Même chose aux Etats-Unis depuis qu'ils ont été créés. Ceci étant, les données historiques étant différentes, on s'aperçoit qu'en Europe, les Etats et les Nations qui ont des siècles et des siècles d'existence, continuent de peser sur notre situation et que ces structures étatiques et nationales très anciennes perdurent et rendent le travail de l'enveloppe qu'est l'Union européenne particulièrement difficile. Cette persistance de structures politiques n'existe pas aux Etats-Unis, il n'y avait pas d'Etat préexistant, il y avait, certes, une hétérogénéité de populations, puisqu'aux Etats-Unis, il y a eu l'arrivée des esclaves noirs et puis toute sorte de populations venant d'Europe ou d'autres parties du monde, donc la population américaine est hétérogène, mais les Etats-Unis n'ont pas à faire face à ces structures politiques qui sont l'apanage de l'Europe. Cela a, évidemment, toute une série de conséquences, c'est que la société américaine, malgré ses différences, est beaucoup plus homogène que la société européenne et que nous avons beaucoup plus de difficultés à parler d'une seule voie. C'est vrai à l'intérieur du territoire de l'Union européenne, mais c'est encore plus vrai à l'extérieur. Pour avoir une politique étrangère, pour avoir une politique de sécurité et de défense, nous sommes tributaires de ces structures étatiques qui constituent la trame de départ sur notre continent et, tout naturellement, nous allons avoir des divergences entre Américains et Européens en ce qui concerne le sens que nous donnons à des notions clés, par exemple à la notion d'Etat ou d'Etat fédéral. Le fédéralisme par lequel certains espèrent voir évoluer l'Union européenne ne sera jamais le fédéralisme américain car le point de départ est complètement différent. De même, la notion de Nation, le nationalisme tel qu'il peut exister à l'intérieur de l'Europe n'a pas du tout les mêmes configurations et les mêmes relents que le nationalisme aux Etats-Unis. De même la notion de démocratie. Cette dernière, pour les Etats-Unis, fait l'objet d'un véritable - peut-être est-ce un peu excessif - culte alors que pour les Européens, c'est une modalité mais qui n'est pas idéalisée. Nous n'avons pas la même attitude "messianite" en voulant exporter le modèle démocratique partout dans le monde car nous avons une approche beaucoup plus relativiste par rapport à cette notion de démocratie. Bref, je ne m'étends pas davantage, mais chacune de ces notions devraient être analysées de façon assez fine. Je crois qu'en raison de notre histoire qui est extrêmement différente, tous ces concepts que l'on retrouve dans les valeurs fondamentales sont interprétées différemment de par et d'autre de l'Atlantique.

           Deuxième exemple, c'est la manière dont nous concevons, les Européens d'un côté et les Américains de l'autre, notre place sur la scène internationale, c'est le problème de notre politique étrangère et c'est le problème de notre politique de défense. Là encore, le passé pèse énormément sur nos épaules. On pourrait dire que notre passé pèse sur l'Europe comme un frein redoutablement efficace. Petit à petit, le frein se desserre et petit à petit, on voit émerger notre PESC et notre PESD, mais pendant des siècles, nos pays ont eu des intérêts divergents, pendant des siècles, ils ont fait des analyses en politique étrangère différentes, ils se sont dotés de diplomatie concurrentes, ils se sont dotés de forces militaires rivales et il faut faire un énorme effort sur nous-mêmes pour dépasser ce passé conflictuel entre nous pour faire émerger une politique étrangère commune. Evidemment, le problème est complètement différent aux Etats-Unis. Je dirais, c'est quand même beaucoup plus facile pour vous que pour nous.

           Un mot rapide sur le troisième exemple, à propos des libertés, on en a beaucoup parlé de ces libertés, de la liberté et d'un mot, je retiens, me semble-t-il, pour les Etats-Unis, la liberté a une signification qui n'est pas celle que nous donnons. Pour nous, la liberté, cela a été une grande revendication du XVIIIè siècle contre le pouvoir autocratique. Nous avons une attitude défensive de nos libertés face à un pouvoir qui niait nos libertés. Aux Etats-Unis, il n'y a pas ce passé, il n'y a pas ce poids du passé et la liberté, c'est la possibilité de s'éclater et de rayonner, pour chaque individu, dans toutes les sphères de la vie, la vie politique, sociale, économique. Autrement dit, aux Etats-Unis, il y a une attitude offensive pour l'exercice des libertés. En Europe, en France, on est sur la défensive, on a toujours peur que notre liberté soit détruite par un pouvoir autocratique et trop autoritaire. Je crois, Mme Canto-Sperber, que sur les règles de la liberté, vous avez, récemment écrit un ouvrage qu'il faudrait méditer, spécialement quand on est européen et plus spécialement encore quand on est Français. Comment concilier la pensée socialiste avec une place éminente donnée aux libertés ? En fait, ce n'est pas si facile que cela et votre livre pourrait beaucoup nous aider.

           J'aurais souhaité évoquer un quatrième exemple, c'est celui de la place de la religion. Où, là aussi, il y a de grandes différences de part et d'autre de l'Atlantique.

 

           Au total, dans ces différents exemples, il me semble que nous devons être francs avec nous-mêmes et lucide. Nous avons, oui, des valeurs communes, c'est notre héritage et c'est bien qu'il en soit ainsi, mais nous n'avons pas eu les mêmes histoires, notre vécu n'est pas le même et tout naturellement, au niveau de l'interprétation de ces valeurs communes, nous avons des différences. Est-ce un catastrophe ? Pas du tout, ces différences, à conditions que nous les maîtrisions, que nous évitions des antagonismes, des procès d'intention à tout bout de champs, ces différences peuvent nous enrichir mutuellement et les spécificités américaines, les spécificités européennes, peuvent s'enrichir mutuellement, être tout à fait complémentaires. Si nous arrivons, sur la scène mondiale et dans la durée, à défense ensemble les valeurs communes et à tolérer et à respecter les interprétations différentes que nous avons eu en fonction de notre histoire et en ce qui concerne plus particulièrement les Européens, nous devons, sans complexe d'infériorité et sans complexe de supériorité, assumer aussi notre histoire originale qui conduit à des interprétations originales de ces valeurs fondamentales. D'une certaine manière, les Européens ont fait beaucoup de fautes depuis le XVIIIè siècle, nous avons fait beaucoup de guerres, nous avons fait beaucoup d'atrocités, nous avons même été abominables entre le colonialisme, les camps de concentrations, etc. on peut dire que l'on a beaucoup fauté, mais, peut-être, avons-nous acquis, quand même une certaine sagesse et, sans vouloir donner de leçon au monde entier et encore moins à nos amis américains, cette sagesse durement acquise nous devons l'utiliser et essayer d'en faire profiter, non seulement les populations européennes mais au delà de nos frontières. Donc, ma conclusion est optimiste quand même.

  

Monique CANTO-SPERBER

            Merci pour cette saisissante mise en scène des oppositions à l'intérieur d'un esprit commun et pour l'appel à la tolérance et à la sagesse.

           Nous avons le grand plaisir d'écouter, à présent, M. Jan Tombinski, Ambassadeur de Pologne

  

Jan TOMBINSKI

            Merci bien, Monsieur le Président d'avoir pensé à convier l'Ambassadeur de Pologne à ce colloque et de partager avec vous mes observations sur la question qui nous a été posée, même que je suis, après notamment les exposées de Mme Catherine Lalumière, un peu perturbé parce que vous m'avez pris, Madame la Présidente, plusieurs sujets que je me notais en me préparant pour ce dossier de ce colloque.

           D'abord, pour la raison que l'on est dans l'Europe centrale dans cette vision qu'il n'y a pas une grande différence entre les valeurs qui sont associées avec ce qu'est l'identité européenne et celles qui sont identifiées avec les Etats-Unis, c'est le vécu qui fait la grande différence et aussi, au sein de l'Union européenne, au sein de nations de pays européens, nous avons aussi différents vécus. Ce n'est pas simplement que l'on peut parler aujourd'hui à l'échelle européenne que nous sommes sur le même point de départ, même que les valeurs sont les mêmes parce que les valeurs sont les valeurs, notamment humanistes, les valeurs essentielles de l'existence d'un homme. Quand on regarde le traité constitutionnel rédigé par le convention qui énumère les valeurs qui sont les valeurs de l'Union européenne et on voit, parmi les valeurs, la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l'état de droit, respect des droits des personnes appartenant à des minorités, alors, ce sont des valeurs qui sont, mais qui ne sont pas spécifiquement, peut-être, européennes, mais qui peuvent être partagées avec toute l'humanité.

           J'aurais ajouté à ce qui est inscrit dans ces valeurs de l'Union européenne, le droit à la diversité, vous venez de le dire aussi Madame la Présidente qu'il y a aussi cette spécificité européenne qu'au delà de la diversité, on a un tronc commun, on a une attitude par rapport à ce qui est l'objectif de notre vie commune.

           Par contre, il y a dans ce vécu, la différence dans l'appréciation de ce qu'incarne les Etats-Unis est la grande partie de pays européens vus de l'Europe centrale. Au moment que les huit pays de l'Europe centrale ont rejoint l'Union européenne, on a fait beaucoup de sondage d'opinion publique pour définir quel était le besoin et aussi les traits caractéristiques pour ces pays de l'Europe centrales et ceux du communisme. On a vu qu'il y avait une très forte convergence dans les attitudes positives par rapport à l'Union européenne et par rapport aux Etats-Unis car dans cette vision de l'Europe centrale, on voit qu'il y a une communauté de valeurs composée de deux éléments constitutifs : l'Europe occidentale et les Etats-Unis. Et on a vu qu'avec le débat européen autour de la guerre en Irak, a changé un peu cette vision du fonctionnement de ces valeurs dans la conscience publique car on a vu la différence entre ce qui était une sorte de messianisme américain déjà évoqué ici, cette attitude offensive de porter les valeurs et ce qui était cette attitude européenne à l'égard de l'affirmation de nos valeurs. L'Europe qui est plutôt composée autour de ce soft power et la force d'attractivité de modèle européen et que l'on a nos valeurs à nous, on invite les autres à les partager avec nous, mais on n'est pas très à l'aise en allant à l'extérieur et de les imposer ou de les introduire aux peuples qui sont ailleurs. Par contre, ce qu'il nous manque, nous, je pense, les pays et les Nations de l'Europe centrale, aussi dans l'attitude européenne, d'affirmer ce soft power, c'est d'affirmer une fois, un peuple le démente, de donner une réponse positive. On a vue aussi cette situation en Ukraine, en Géorgie, au Kurdistan, que ceux qui étaient avant nous pour affirmer les droits de ce peuple à connaître la démocratie, la liberté, le respect de l'état de droit, étaient les Américains et l'Europe doit faire aussi cette force d'attractivité portée par des moyens pacifiques, par des moyens qui sont ceux de la pure diplomatie, pure politique, et pas toujours de les imposer comme mon voisin de gauche vient de dire, à l'égard de cette volonté américaine d'imposer la démocratie libérale dans les différentes régions du monde, ce qui peut aussi créer beaucoup de menaces nouvelles, pas encore connues pour nous.

           Et puis, il y a aussi, dans la vision de pays européens, je parle ici notamment de la Pologne, cette sorte de rêve américain à saisir. En Pologne, l'incarnation de ce rêve des derniers temps, c'est le Président Polonais qui était auparavant à la tête du mouvement Solidarnosc et qui a su s'opposer par la force des convictions, par la force des paroles, à ce qui était le pouvoir muni de tous les instruments de faire imposer sa loi sur la société polonaise. Cette incarnation est aussi ressentie plus largement dans nos société car ce que nous vivons aujourd'hui, depuis quinze ans, c'est plutôt une sorte de saisir notre chance par nous même, ce n'était pas par une action diplomatique imposée de l'extérieur, ce n'était pas par un bouleversement du monde extérieur mais c'était plutôt par la volonté du peuple que l'on a su saisir notre chance et que l'on a su rompre avec la fatalité sui régnait sur l'Europe centrale après le deuxième Guerre mondiale. Et, dans cette vision, dans cette volonté, il y avait une certain déception par rapport aux politiques officielles menées par les pays de l'Europe occidentale avant 1990. Même que le peuple était très solidaire avec ce désir des peuples de l'Europe centrale, les politiques officielles étaient beaucoup plus défensives, étaient toujours sur les rails politiques. Et, il y avait un engagement de l'administration américaine pour soutenir, pour faire ressentir ce qui était la demande de nos sociétés de l'Europe centrale et cela constitue aujourd'hui, dans le débat public, un point qui marque la différence dans l'appréciation des modes de fonctionnement au sein de la communauté des Nations et cette différence peut être aussi, parfois, manifestée avec des geste, tel que celui de la dernière chance ou de l'ultime sauvetage pour le Conseil européen récemment, que les pays de l'Europe centrale se disent être prêts à renoncer à certains avantages qu'ils auraient pu espérer avec ce budget européen pour la raison de la solidarité européenne de sauver le projet commun. c'est quelque chose qui est très enraciné dans la perception de notre action dans le monde, c'est une sorte de solidarité mais, cette fois-ci, exprimée à travers le fonctionnement de l'Etat. Comme je vois que le temps est court, je m'arrête ici pour, peut-être, prendre des questions. Merci.

  

Monique CANTO-SPERBER

            Merci pour avoir rappeler ce bel exemple qui a conclu le tout récent sommet.

           Donc, il me reste à présenter Julie Newton qui conclura cette première table ronde et qui est Assistan Porfessor à l'American Université of Paris.

  

Julie NEWTON

            Mesdames et Messieurs, je voudrais, tout d'abord, vous remercier de votre invitation. C'est, pour moi, un immense honneur de participer à ce colloque au même titre que de spécialistes aussi éminents et reconnus des deux côtés de l'Atlantique.

           Je souhaiterais présenter un point de vue britannique concernant l'identité européenne. Les élites intellectuelles britanniques favorables à la construction européenne ont, en effet, élaboré une argumentation particulièrement intéressante sur l'identité européenne. Les Etats membres de l'Union de doivent pas écarter ce point de vue même si, à l'heure actuelle, l'Europe connaît une crise profonde. Avant d'exposer ce point de vue, ne faut-il pas se poser la question suivante, pourquoi parler d'identité ? Les facteurs identitaires sont très importants; même si l'on ne peut nier le caractère déterminant des facteurs matériels dont la conception de la politique étrangère donnait déjà. L'identité contribue à notre perception des bouleversements du monde, elle conditionne ainsi la conception et la formulation des intérêts nationaux et a donc une incidence directe sur les actions de politique étrangère. Il convient alors, d'analyser le concept d'identité européenne pour donner un éclairage sur le rôle de l'Union européenne sur la scène internationale. Au sein des élites britanniques pro-européennes, les débats sur l'identité se divisent en deux camps qui opposent les euro-atlantistes aux euro-gaullistes.

 

           Je commencerai par présenter le concept d'identité européenne pro euro-gaullistes. Au delà de leur diversité, trois idées fortes rassemblent le tenant de ce camp.

           Tout d'abord, et toujours d'un point de vue britannique, les euro-gaullistes perçoivent l'identité européenne comme négative et de manière schématique, non américaine. Cette vision de l'Europe a gagné du terrain à partir du 15 février 2003, lors des manifestations en Europe contre la guerre en Irak. Jörgen Abermass et Jacques Déridar (?) ont alors déclaré qu'une véritable identité européenne était née. Point de vue partagé par de nombreux intellectuels européens et américains. Pour eux, le fossé entre l'Europe et les Etats-Unis est profond, structurel et le fruit des valeurs opposées et d'une identité distincte.

           Cette identité européenne peut être, en second lieu, appréhendée de la manière suivante : elle repose sur un état social fort, une économique sociale de marché, un capitalisme tempéré et d'une souveraineté nationale limitée. Elle suppose une éthique de solidarité qui prime sur l'individualisme, la laïcité en politique et le caractère immoral de la peine de mort. En politique étrangère, elle privilégie, d'une part, la recherche d'une sécurité nationale relative fondée sur le soft power, par opposition à une sécurité nationale absolue qui reposerait sur la puissance militaire et, d'autre part, le multi-latéralisme au travers d'organisations internationales. Par opposition, les euro-gaulliste, toujours du point de vue britannique perçoivent l'Amérique comme un bloc homogène, un bloc reposant sur une économie ultra libérale, un pur individualisme et un Etat réduit à portion congrue. un bloc défendant des valeurs moins laïques, plus violente et la souveraineté nationale américaine à tout prix. Un bloc à la recherche d'une sécurité nationale absolue au travers de la force militaire. Un bloc, enfin, qui mélange l'idéalisme wilsonnien et la force militaire, ce que Pierre Hassner appelle avec justice : "wilsonnian exemple in boots ou wilsonnien exemple en tenue militaire".

           En troisième lieu, les euro-gaullistes estiment que l'Europe forte de sa nouvelle identité à la possibilité de contrebalancer les gémanies (?) l'unilatérale des Etats-Unis si elle poursuit sa construction. L'euro-gaullisme serait ainsi une nouvelle forme de nationalisme européen à la recherche d'une nouvelle forme d'Etat dotée d'une identité singulière. L'euro-gaullisme se fixe pour objectif de construire une Europe unipolaire dans un monde multipolaire lui permettant d'étendre son influence et ses valeurs.

 

           En opposition à ce premier camp, d'autres intellectuels, les euro-atlantistes, ont contesté cette vision de l'Europe. Certes, il convient de poursuivre la construction européenne, mais le modèle euro-gaulliste leur apparaît plus destructeur que constructif, à la fois pour l'Europe et le monde. Parmi les tenants britanniques de cette approche, je citerais Timothy Goltenash (?) que le Time Magazine considère comme l'une des cent personnalités les plus influentes au monde, Chris Patton, ancien Commissaire européen, voire Tony Blair. Parmi les Américains, je citerais Bill Clinton. Pour les euro-atlantistes, la conception de l'identité européenne présente les trois caractéristiques suivantes.

           Premièrement, oui à l'Europe comme pouvoir, mais non à l'Europe comme contre pouvoir. En effet, en s'efforçant de construire l'identité européenne par opposition aux valeurs transatlantiques, les euro-gaullistes contribuent plus à diviser l'Europe qu'à la rassembler, c'est le but poursuivi par les euro-gaullistes est de créer une Europe unipolaire dans une monde multipolaire. C'est l'objectif opposé qui est atteint, la vision euro-gaulliste débouche sur une Europe plus multipolaire dans un monde qui reste unipolaire. Pour les euro-atlantistes britanniques, l'idée défendue par Abermass est l'idée d'un noyau dur au coeur de la construction européenne est bien trop exclusif et donc, au lieu d'exercer un effet attractif, ce concept de noyau dur agit comme un repoussoir.

           Deuxièmement, selon les euro-atlantistes, la perception de l'Amérique comme un bloc homogène de valeurs est stéréotypé et nie la diversité américaine. N'oublions pas, disent-ils, que 49 % des Américains ont voté contre Bush et partagent les valeurs américaines.

           Troisièmement, si l'Amérique n'est pas homogène, c'est également le cas de l'Europe. Une identité européenne construite par opposition à l'Amérique révèle que l'Europe, en réalité, n'est pas unique. Tout comme les Etats-Unis, l'Europe est extrêmement diverse. Prenons deux exemples. Prenons l'exemple de l'économie sociale de marché, ce modèle économique n'est guère un sujet de consensus en Europe, particulièrement pas aujourd'hui. Si l'Europe persiste à défendre son modèle de capitalisme tempéré, disent-ils, elle finira par tuer sa propre croissance. L'Asie, au contraire, engrangent les flux de libre échanges connaît une économie en plein essor, et pourquoi, comme le défendent les euro-gaullistes, avoir une approche aussi critique de la globalisation alors que le lien entre libre échange et réduction de la pauvreté est acquis. Prenons, maintenant, l'exemple du rôle de l'Etat. La France et le Royaume-Uni ont une approche totalement différente de cette question. Pour les europhiles britanniques, le centralisme communautaire calqué sur le dirigisme français contribue au déficit des démocraties en Europe et au fossé qui se creuse entre Bruxelles et le peuple européen. Comme on le sait tous, il n'y a guère de consensus en Europe sur ces points.

           En conclusion, les euro-atlantistes considèrent qu'il n'existe pas une Europe des valeurs homogène sur laquelle fonder une identité unique et singulière. A une exception faite, toutefois, ce que l'Europe n'est pas l'Amérique. Une identité européenne négative crée ainsi les conditions d'un nationalisme européen qui voit l'Europe comme un contre pouvoir à l'Amérique. Mais, cette vision va à l'encontre du projet des Pères fondateurs de l'Europe qui voulaient dépasser ce nationalisme traditionnel. Cette conception de l'identité est dangereuse, disent-ils, c'est folie, pour l'Europe, d'aspirer à devenir une superpuissance, marchant sur les plates-bandes de l'Amérique. Cela conduit à diviser l'Europe et l'Occident et renforce les Etats-Unis dans leur volonté d'affirmer, avec toujours plus de virulence, leur puissance unilatérale. L'Amérique doit être convaincue que l'Europe est un véritable partenaire. pour cela, une tactique de rapport de force ne fonctionnera pas. Mais alors, comment agir ? Pour les euro-atlantistes, il convient d'abord que l'Europe surmonte ses divisions politiques et visionnaires avant de se concevoir comme un contre pouvoir, il faut aussi poursuivre la construction européenne particulièrement en dynamisant la croissance économique et en insistant plus sur la politique étrangère et militaire commune. A partir de là, pour les euro-gaullistes, l'Europe doit absolument tenter de dégager des intérêts communs dans le domaine de la sécurité avec les Etats-Unis. Mettre l'accent sur les divergences ne peut que renforcer l'unilatéralisme de l'Amérique. A l'opposé, à travers une coopération et d'un dialogue stratégique avec les Etats-Unis, l'Europe accroît ses chances de remettre l'Amérique dans la voie de multilatéralisme. Pour les euro-atlantistes, l'Europe, de toute façon, n'a pas le choix car pendant que l'Occident se chamaille, l'Aise progresse à tout vitesse. Le monde occidental qui a dominé le monde depuis cinq siècles n'a probablement pas qu'une vingtaine d'années à jouer ce rôle, comme le souligne le rapport décapant de la banque Goldman Sachs sur les nouvelles puissances émergentes. Il peut y avoir deux occidents mais l'Europe, pour son propre salut doit s'intéresser prioritairement à ses similitudes avec l'Amérique et non à ses divergences. L'ampleur des difficultés sur la scène internationale est telle que les deux côtés de l'Occident doivent s'unir pour relever ces défis au lieu de se perdre dans une rivalité officieuse et autodestructrice. En parallèle, selon les euro-atlantistes, l'Amérique doit également changer de comportement car c'est pure folie, pour les Etats-Unis, d'ignorer l'Europe en s'abritant derrière leur supériorité militaire et économique. Le défi pour l'Amérique, c'est donc de réussir à restreindre volontairement sa puissance. Tel est le modèle à atteindre et ce sera sur la base d'un dialogue stratégique entre l'Union européenne et l'Amérique. Mais, étonnamment, l'Union européenne a plus institutionnalisé les liens avec la Russie qu'avec les Etats-Unis.

           En pratique, comment faire ? Les euro-atlantistes perçoivent Europe / Amérique comme une équipe de gentils et de mauvais gendarmes. L'Europe avec une politique étrangère commune, une force militaire renforcée et une économie réanimée pourra exercer sa puissance en tant que soft power. L'Amérique sera alors en mesure de jouer son rôle du méchant gendarme en maniant la carotte et le bâton de son hard power. Examinons ensemble un exemple de cette coopération. Les Etats-Unis et l'Union européenne ont identifié des menaces communes dans le sud Caucase, à cause des enjeux pétroliers. En effet, au sein de la Géorgie, des enclaves séparatistes, en Ossétie du Sud continuent à prendre des armes contre le pouvoir géorgien. Pour résoudre ce problème, l'Union européenne favorise l'entente entre les deux parties. C'est là où l'Union excelle. De leur côté, les Etats-Unis ont fait pression sur le gouvernement géorgien en agitant comme carotte son entrée dans l'OTAN, premier pas dans le monde occidental. Les observateurs sont fortement impressionnés par le caractère complémentaire de ces politiques qui pourraient servir de modèle dans d'autres parties du monde. C'est ce type de projet commun qui favorise l'émergence d'une identité d'une Europe confiante et puissante, oeuvrant de concert avec les Etats-Unis. Cette identité est, cette fois, positive et repose sur les valeurs européennes de liberté, de démocratie et de réconciliation. Cette identité fait de l'Europe un pôle d'attraction et un exemple pour surmonter les conflits ethniques et de souveraineté et c'est cette identité européenne qui s'épanouie le plus dans le cadre d'un partenariat euro-atlantique plus égalitaire. Comme le souligne Timothy Goltenash (?), hardant défenseur de cette vision, le monde à besoin d'une Europe forte, tout comme l'Amérique a besoin d'un partenaire crédible. Dans le monde post occidental qui se dessine, l'Europe et l'Amérique doivent travailler de concert pour étendre au delà de l'occident la liberté, la démocratie et la prospérité.

           Je dirais, pour conclure, que cette perception d'identité européenne, souvent britannique, a vivement animé le débat sur l'Europe. Certains la critiquent pour son idéalisme, d'autres répondent qu'elle est pragmatique. En tous les cas, sans idéalisme soutenu par un leadership efficace, le monde ne peut guère progresser.

  

Monique CANTO-SPERBER

            Merci pour vos propos si clairs et si concis.

           Il est temps, maintenant, de conclure cette première table ronde. Je remercie très vivement les orateurs exceptionnels qui se sont succédés, je leur demande de me pardonner de les avoir, à certains moments, pressés et je voudrais passer la parole à M. Jacques Baumel qui souhaite vous dire quelques mots.

  

Jacques BAUMEL

            Alors, je demande à Monsieur l'Ambassadeur Henri Froment-Meurice de prendre place avec les orateurs de la deuxième table ronde.

 
 

VALEURS TRANSATLANTIQUES A L'ECHELLE DU MONDE : ALLIEES OU CONCURRENTES ?

 
Henri FROMENT-MEURICE

            Merci Monsieur le Président et merci de m'avoir fait l'honneur de modérer cette table ronde, je comprends que le rôle d'un modérateur, c'est surtout de modérer les ardeurs oratoires et j'essaierais de le faire en m'excusant si, ayant déjà un peu de retard, je demanderais à chacun des intervenants de respecter l'horaire. Je voudrais juste dire quelques mots. Nous passons de la phase, en principe, analytique où on a cherché à cerner les identités respectives de l'Europe et des Etats-Unis, pour aller à la phase opérationnelle où on va se demander si ces valeurs que l'on a identifiées dans la première table ronde sont alliées ou si elles sont concurrentes.

           Alors, je dirais simplement, pour juste introduire le sujet, ceci, il se trouve qu'hier, à Washington et cela prouve à quel point notre Président à une science exacte du calendrier international, il y avait un sommet entre les Etats-Unis et l'Europe. Cette dernière était représentée par trois personnes, selon la traditionnelle troïka, M. Yunker (?), puisqu'il préside le Conseil encore pour six mois, jusqu'à ce que M. Blair prenne la relève, il y avait M. Baroso (?) le Président de la Commission et il y avait M. Solana, le Haut représentant pour la politique étrangère. En face, il n'y avait qu'une seule personne, c'était M. Bush. Alors, juste une première remarque, c'est que si on ratifie un jour, je ne sais pas comment ni quand, mais on met en oeuvre certaines dispositions du traité constitutionnel que les Français viennent de rejeter, en face du Président des Etats-Unis, il n'y aurait que deux personnes, il y aurait le Président du Conseil européen qui serait là pour longtemps deux ans et demi, peut-être même cinq ans, c'est-à-dire plus longtemps que le Président des Etats-Unis et puis il y aurait une seule personne qui serait le Ministre européen des Affaires étrangères et en même temps, vice-Président de la Commission. Voilà ce que cela aurait été, cela aurait été un peu mieux que ce qui est le cas aujourd'hui.

           Cela dit, les commentaires sur cette réunion sont assez intéressants parce que M. Yunker (?) dit que l'Europe, finalement, n'est pas à genou mais qu'elle joue son rôle comme partenaire international et de son autre côté, le Président Bush dit qu'il veut une Europe solide. Alors, en somme, tout est pour le meilleur dans le meilleur des mondes. L'Europe n'est pas à genou et les Américains veulent une Europe solide, alors, qu'est-ce que l'on peut rêver de mieux, on se demande s'il n'y a pas eu un tsunami quelque part ou bien si les choses, franchement, sont telles qu'on les décrits.

           Alors, de la partie analytique à la partie opérationnelle, nous sommes déjà un peu passé, notamment grâce à certaines interventions récentes et la dernière de Julie Newton, par exemple, nous a fait passer tout à fait, je dirais, dans la relation opérationnelle entre les Etats-Unis et les Européens et je voudrais simplement ajouter deux ou trois idées. On en a un peu parlé mais cela fait partie du débat Europe / Etats-Unis, est-ce que l'on est dans un monde unipolaire ou dans un monde multipolaire ? Est-ce qu'il y a plusieurs pôles ou est-ce qu'il n'y en a qu'un ? Comment cela se répartie ? Cela se répartie, d'ailleurs, aussi, il y a la Chine, mais enfin, il y a la Russie dont Mme Carrère d'Encausse, certainement, dira quelque chose. D'autre part, Hubert Vedrine en a dit un mot, c'est l'unilatéralisme et le multilatéralisme, est-ce que l'on vit dans un monde d'unilatéralisme ou de   multilatéralisme ? Et puis, enfin, est-ce que les Américains revendiquent ou non un rôle de leadership sur le monde, disons, libre, démocratique, avec une Europe qui, par conséquent, serait dans le même train mais dont ils seraient la locomotive ? Voilà, je pense, quelques questions qui sont à interjeter dans les exposés qui vont nous être présentés et je commence par Mme Hélène Carrère d'Encausse, qu'il est tout à fait inutile de présenter, qui est à la fois une immortelle et une perpétuelle, ce qui est une combinaison tout à fait rare parce que l'on se demande si l'immortalité est perpétuelle ou la perpétualité immortelle, bref, ma chère Hélène, je vous passe tout de suite la parole.

  

Hélène CARRERE D'ENCAUSSE

            Merci.

           Pour commencer, vous allez me permettre de vous rapporter un petit échange que j'ai entendu il y a quelques jours à peine, dans une grande capitale arabe entre un Ambassadeur de France et l'Ambassadeur de Russie, parce que je crois que cela va éclairer mon propos. Alors, évidemment, la conversation roulait, vous vous en doutez puisque l'Ambassadeur de France était là, sur la manière dont la France votait quand il s'agissait de l'Europe et comme l'Ambassadeur de Russie était là, l'Ambassadeur de France s'est tourné vers lui et lui a dit : "Alors, cher ami, les malheurs de l'Europe, la catastrophe référendaire, les ennuis de la Constitution, est-ce que c'est un bonne ou une mauvaise nouvelle pour la Russie ?" L'Ambassadeur de Russie a réfléchi un instant et a dit : "Cela n'est ni une bonne ni une mauvaise nouvelle, parce que nous sommes complètement marginalisés." Je voulais partir de là, je lui renvoie le propos, mais je dirais d'abord que ce que j'ai a dire sera forcément marginal parce que la Russie se trouve, aujourd'hui, à la marge et je vais essayer de m'en expliquer dans les quinze minutes qui me seront imparties en posant, d'abord, un problème qui est celui, j'ai entendu parler de l'identité de l'Europe. Il y a un problème, quand on parle de relations, c'est celui de l'identité de chacun des partenaires et le problème d'identité de la Russie est ici fondamental. Ensuite, j'essaierai de voir comment la Russie a évolué dans ce couple euro-atlantique en deux temps, un premier temps qui fut relativement plaisant entre 2001 et 2003 et un temps qui est fort déplaisant et qui est celui que cet ambassadeur, que je citais, très nettement avait dans l'esprit.

 

           Alors, il y a un problème d'identité russe. Je crois que c'est de là qu'il faut partir. La Russie, que est là depuis quinze ans, sur la scène internationale, elle est le seul acteur de la vie internationale qui a une identité à inventer véritablement. Tous les autres acteurs, que se soient les Etats-Unis, l'Europe - qui, tout de même, depuis un demi siècle forge son identité - ou les composants de l'Europe, ont toutes une identité qu'elles connaissent. La Russie telle qu'elle existe, elle n'a ni le territoire, ni la population, je dirais, ni le système politique, ce n'est pas la différence entre démocratie ou aspiration démocratique et système soviétique, mais elle fut un empire pendant quatre siècles, c'était l'empire des tsars et d'ailleurs, elle ne s'appelait pas Russie, elle s'appelait Empire de Russie ; elle a été l'Union soviétique, elle ne s'appelait pas Russie, là dedans, il y avait une petite composante qui était la Russie mais qui, d'ailleurs, je dirais, était la plus inexistante et tout d'un coup, surgit une Russie et c'est un véritable problème d'identité car cette Russie, et on va y revenir, elle est très différente et territorialement et par tous les éléments qui lui confèrent une identité de ce qu'ont été l'Empire et l'URSS et, notamment, je dirais, cela touche à son identité européenne. La grande revendication que la Russie, par rapport à elle-même, présente lorsqu'elle émerge du chaos de l'effondrement soviétique le 1er décembre 1991, la première remarque que la Russie fait, c'est qu'elle est européenne, c'est un Etat européen, se veut européenne et elle revendique cette identité européenne extrêmement fortement. C'est exact, en même temps sont identité européenne par rapport à l'Empire et par rapport à l'Etat soviétique s'est quelque peu réduite car la partie la plus européenne et de l'Empire des tsars et de l'Empire soviétique a quitté la Russie, elle a été plutôt repoussés de l'autre côté. Il n'empêche que tout la première période d'existence de la Russie a été une période, la période marquée par le premier ministre des Affaires étrangères Koserev (?) a été essentiellement marquée par une volonté d'aller vers l'Europe, de se poser en pays européen, avant tout, d'affirmer cette identité, cela se plaçait beaucoup plus que dans un contexte multilatéral transatlantique. La volonté russe, c'était de s'arrimer à l'Europe, précisément en raison de cet éloignement de l'Europe que les circonstances de l'éclatement de l'URSS lui avait imposé. Alors, en même temps, la Russie s'est trouvée avec, et cela fait partie de son identité de 1991, elle s'est tout de même trouvée dans des rapports qu'elle a essayé de construire d'emblée, non pas avec les pays qui ont été satellisés en 1945, là, je dirais que la Russie ne les a jamais considérés comme faisant partie de son identité, c'était de la conquête tardive, en revanche, tout ce qui avait constitué son Empire, elle a tenté de l'intégrer dans sa construction propre, elle s'est interrogée sur ce qu'il fallait en faire et il se trouve que, justement, là aussi, la partie la plus européenne a refusé d'y participer d'emblée. Les Etats baltes n'ont jamais voulu entendre parler d'appartenir à la communauté des Etats indépendants, le morceau de Pologne qui avait fait partie de la Russie non plus, je ne parle pas de la Finlande qui était indépendante depuis longtemps. Donc, elle a construit une sorte d'ensemble sur des bases extrêmement floues, on ne savait pas très bien ce qui était la base de l'accord mais, néanmoins, l'idée de la Russie, c'est qu'elle entrait sur la scène internationale non pas dans sa petite frontière mais dans cet espace où elle était la partie la plus européenne qui était une famille de peuples, la communauté des Etats indépendants et, je dirais que, certainement, dans les débuts, c'est un petit peu, on ne peut pas dire que c'est la doctrine Monroe qui l'a inspiré, mais, d'une certaine façon, c'était une construction du même type que celle, je dirais, qui sous-tend la doctrine Monroe, c'est-à-dire que c'était une zone d'influence qu'elle entendait préserver, c'est l'espace qui était l'espace autour d'elle.

 

           Alors, cela a entraîné, la Russie a eu à développer ses rapports avec l'Europe, elle a eu des relations, elle a été plus présente dans l'OTAN, des liens se sont noués avec l'OTAN, tout cela constitue des années relatives d'une identité qui se forge, qui n'est pas très claire mais qui se forge.

           Alors, là-dessus, s'est ouverte une période qui a été une période relativement faste pour cette Russie et cet ensemble, c'est la période qui va du 11 septembre 2001 à la fin de 2003. Elle est très courte cette période, mais c'est très important. Le 11 septembre 2001, la Russie dans cette identité européenne qu'elle s'est forgée, elle avait tout de même un élément extrêmement négatif, elle était tombée du statut de superpuissance de l'Etat dont elle était le continuateur - c'est le terme juridique - dans un statut de puissance moyenne que la seule puissance émergent, vraiment, dans le monde ne traitait pas en superpuissance. Le 11 septembre 2001 fournit l'occasion de rentrer sur la scène internationale comme, non pas un interlocuteur comme les autres, mais le grand interlocuteur des Etats-Unis, cela ne lui restaure pas un statut de puissance, mais cela lui confère un statut particulier face aux Etats-Unis, cela a été une chance tout à fait remarquable en proposant, en manifestant aux Etats-Unis, à la fois la solidarité et le désir de combattre ensemble le terrorisme et c'est capital pour les conséquences que cela aura. La Russie apparaît, d'abord parce qu'elle a à ses frontières le terrorisme et que ce terrorisme est justement ce qui caractérise ceux qui la jouxtent, elle se trouvait dans une situation privilégiée et on va voir qu'elle y a sacrifié pas mal de choses. Mais, néanmoins, elle se trouve dans cette relation directe, dans cet espèce de pacte implicite avec les Etats-Unis qui modifie son statut international et qui ajoute à son identité cet élément de puissance, pas de super, mais de puissance qui avait été perdu avec la dislocation de l'URSS. Le second moment de cette construction, je dirais, d'une posture nouvelle dans les relations internationales mais qui est identitaire, c'est la guerre d'Irak où la Russie se trouve, tout d'un coup, dans le triangle, le trio, le triangle des trois Etats, des Etats européens, la France, l'Allemagne et elle-même, c'est-à-dire, des Etats qui jouent u rpole, qui veulent jouer un rôle face aux Etats-Unis, qui prétendent à une autonomie dans la politique internationale et pour les Etats européens, je dirais, que cela pouvait aller de soit, pour la Russie cela n'allait pas de soi, c'était un problème d'autant plus complexe qu'elle était, d'une certaine façon, qu'elle minait un petit peu le dialogue établi avec les Etats-Unis, mais, en même temps, elle se trouvait d'un coup sur deux pieds, en Europe dans quelque chose qui ressemblait à une alliance qui se nouait avec deux autres pays européens, pas avec tout l'Europe mais, tout de même, c'était une posture européenne, et en position de s'opposer aux Etats-Unis et en même temps, par cet accord implicite de 2001, elle restait le grand interlocuteur des Etats-Unis pour la lutte antiterroriste. Alors, cela a été, je dirais, elle devient, à ce moment-là, un grand pays d'Europe, elle reste un grand pays de la lutte antiterroriste, elle acquiert véritablement, elle reconquiert une sorte de position de puissance et de position de puissance dirigée dans les deux pôles de la vie internationale. Evidemment, c'est une période marquée par des faiblesses car l'accord passé avec les Etats-Unis suppose, je dirais que ce n'est pas la peine d'y insisté, cela lui a valu un avantage, c'est que l'on a pu parler de la Tchétchénie, c'est très bien, c'est très confortable, mais en échange, cela signifie que la Russie accepte les contraintes que la lutte commune antiterroriste suppose, on ne conduit pas tout seul la lutte antiterroriste, surtout quand le terrorisme est à vos frontières, il ne faut tout de même pas oublier que la grande chaîne du terrorisme international, cela va de l'Afghanistan au Caucase et que par conséquent, si on lutte en commun et bien, il faut partager les moyens de lutter en commun, c'est-à-dire que dans ce comonwelf (?) que la Russie avait construit, dans ce qui relevait d'une certain doctrine Monroe, et bien la Russie est obligée de laisser pénétrer les Etats-Unis pour participer à la lutte commune, c'est la période où les Etats-Unis commencent à installer des bases au Tadjikistan, partout où la lutte antiterroriste suppose, aux abords de l'Ouzbékistan et du Tadjikistan, au Caucase, le problème des base est très tôt posé. Donc, à cette posture récupérée, la Russie commence à faire quelques sacrifices. De surcroît, s'est posé le problème de l'entrée des anciens Etats satellites dans l'Europe, ce n'était pas un problème, encore que l'élargissement, on va le voir, devient plus difficile pour la Russie, mais l'entrée dans l'OTAN a été un problème. Aussi longtemps qu'il s'est agit, et ça c'était la doctrine russe, que les Etats qui n'ont pas appartenu à l'Empire soviétique, qui étaient simplement satellisés entrent dans l'OTAN, c'est une chose, que les frontières de l'OTAN aillent là, c'est une chose, que les frontières de l'OTAN s'étendent à des Etats qui ont fait partie de l'ensemble soviétique, mais qui ont fait partie de l'histoire russe, c'est une autre chose et cela a été l'affaire des pays baltes et je dirais que la Russie a payé, elle a du fermer les yeux sur la volonté des pays baltes d'entrer dans l'OTAN, il y a eu quelques récriminations mais, il n'empêche qu'elle a accepté ce sacrifice parce que, précisément, c'était le prix de cette posture internationale dans les deux directions majeures de la vie internationale. Alors, en gros, malgré cela, je dirais que cette ensemble russe à l'air d'avoir gagné, tout de même en puissance et on peut considérer que cette période, cette politique lui a plutôt été bénéfique.

           Tout s'est dégradé. A la fin de 2003, cela a été extrêmement rapide. Cela s'est dégradé, d'abord, je dirais, la lutte antiterroriste, avec les bases entraîne une certaine émancipation, un certain sentiment à l'intérieur des Etats de cet ensemble, de cette famille de la communauté des Etats indépendants donne le sentiment, qu'après tout, il n'y a pas de partenariat privilégié avec la Russie, qu'il y a une possibilité de sortir de ce partenariat privilégié. Et commencent, alors, ces révolutions de toutes les couleurs qui commencent par la Géorgie, qui va se poursuivre par l'Ukraine, qui se poursuit en Ouzbékistan, en Kirghizie, en Moldavie où il y a une révolution tout à fait pacifique mais enfin, la Moldavie qui semblait être l'allié le plus sûr est en train de sortir de l'orbite russe, de l'orbite de la CEI, c'est tout à fait clair, ces pays, et c'est extrêmement important, commencent - et pas seulement ces pays, mêmes ceux qui n'ont pas fait leur révolution - par s'interroger sur le système de sécurité collective de la communauté des Etats indépendants, c'est-à-dire que ce qui forgeait, ce qui a été une des raisons d'être de cette communauté, économique, certes, mais le terme sécurité collective était très important et je voudrais tout de même rappeler ici que d'une certaine façon, avec ce système de sécurité collective, la Russie avait tenté de construire son petit OTAN à elle, une espèce de copie de l'OTAN, l'OTAN du pauvre, mais néanmoins. Or, cet OTAN du pauvre, et bien, il se délite, parce que, sans aucune espèce de manipulation, les Etats le quittent les uns après les autres, trouvent qu'ils n'ont rien à y faire dans la mesure où, de toute façon, les bases américaines aussi changent les données du tableau. Je voudrais dire que les problèmes qui se posent à la Russie, à partir de ce moment-là, sont considérables et cela change complètement sa situation. Cela change sa situation, je ne dirais pas que toutes ces révolutions se situent exactement sur le même plan dans le poids qu'elles pèsent en préoccupations pour la Russie. Celle qui représente la plus immense donnée, c'est l'Ukraine, il n'y a aucun doute là-dessus et, alors là, on revient sur l'élargissement qui vient de se produire, l'Ukraine, que la Géorgie veuille rentrer en Europe, elle est toute seule, ce n'est pas très grave, l'Ukraine, c'est tout à fait différent. Cela, pour la Russie, c'est un véritable problème, d'autant plus qu'elle a un, je dirais, un morceau d'elle déjà dans l'Union européenne qui est la Pologne et que la Pologne s'est considérée d'emblée comme le pont qui allait tirer l'Ukraine vers la Russie. Alors, je ne fais pas de pronostic pour l'avenir, mais il est certain que cet ensemble que la Russie avait constitué s'est décomposé en l'espace d'un an, il s'est décomposé dans tous ces pays, les bases américaines se multiplient, en Géorgie, non seulement ce sont les bases américaines, on est dans le cadre de la lutte antiterroriste mais la Russie est priée d'emporter ses bases et il va rester des bases américaines, c'est-à-dire que la situation bascule complètement. Au Kazakhstan, en Azerbaïdjan, partout, les bases américaines vont certainement avoir une position privilégiées. Donc, c'est une situation qui, tout d'un coup, désintègre, à la fois un système de sécurité collective dont les pays sortent les uns après les autres et qui désintègre aussi cette sorte de communauté sur laquelle la Russie avait posé, véritablement, comme principe que c'était un ensemble et que là s'arrêtait l'influence étrangère. Et alors, l'affaire s'aggrave d'autant plus que, je dirais, économiquement, la Russie est rejetée d'Europe, elle est rejetée du monde occidental par l'affaire de l'oléoduc, c'est d'une gravité extrême, c'est-à-dire que dans cette nouvelle géopolitique, la bataille des oléoducs, la bataille pétrolière, d'ailleurs, la bataille pour les ressources pétrolières de l'avenir et la bataille du transport du pétrole, et bien, elle a eu pour effet, le choix de l'oléoduc qui a été décidé avec l'accord de ces pays, car c'est ça la désintégration de cette CEI, et bien, cela a écarté de la Russie de la voie pétrolière or, je vous rappelle que cette voie pétrolière, ce n'est pas seulement Bakou jusqu'en Turquie, l'accord qui a été passé, c'est du Kazakhstan à Bakou et jusqu'en Turquie, c'est la fameuse voie Orient / Occident, le corridor Orient / Occident, ce qui reliera l'Orient, l'Asie, à l'Europe.

           Alors, qu'est-ce qui reste à la Russie ? C'est une période, je comprends très bien la remarque de l'Ambassadeur que je citais tout à l'heure, la Russie est marginale dans cette situation. Elle est marginalisée, le dialogue, la lutte commune antiterroriste reste à l'ordre du jour, en effet, avec les Etats-Unis, la Russie tient sa place là-dedans, mais elle n'arrête pas de payer à ce dialogue ou à cette relations privilégiée, un prix qui est exactement celui de la disparition de sa position véritablement d'un Etat élargi par sa zone d'influence qui est en train de partir, il ne reste plus grand monde, il reste l'Ouzbékistan où il se déroule des événements fâcheux mais les Etats-Unis aussi sont gênés pour laisser faire, tout simplement, parce que, là, il y a un islamisme qui est assez redoutable, il reste le Kazakhstan mais qui a d'autres intérêts et je conclurais en disant que la marginalité, elle est en train de jeter la Russie vers l'Asie car, si la Russie a perdu, je dirais, sa position européenne, en Europe, elle est un grand interlocuteur de l'Europe et probablement lui fera-t-on un partenariat privilégié, c'est tout à fait plausible, encore que, même là, elle est tout à fait consciente que les nouveaux entrants considèrent que même l'Union européenne est un système où la Russie n'a pas la même part qu'eux, c'est tout à fait évident, sans parler de l'OTAN qui constitue une barrière protectrice contre la Russie.

           Alors, qu'est-ce qui reste ? Et bien, il reste à la Russie ce qui est en train de se passer, c'est-à-dire de regarder sa géographie qui est assez particulière, qui n'est pas tournée vers l'Europe, qui comporte une façade asiatique extraordinairement importante avec des ressources et quand on regarde la politique russe aujourd'hui, quand on regarde le rapprochement qui s'esquisse avec l'Iran, l'Arabie, Saoudite, la Syrie, la Chine, le Japon, on voit bien qu'il y a la recherche tout simplement d'un autre équilibre. Alors, je voudrais conclure en étant très prudente, je crois que la Russie se sent européenne fondamentalement, que cela n'est pas une autre Russie qu'elle est en train d'essayer d'édifier, mais incontestablement, dans cette espèce de marginalisation qui est politique, économique, internationale, elle essaie de trouver d'autres pôles d'équilibre, ce qui était sa communauté, cette espèce de famille de peuple ne lui servant plus de support, elle le cherche dans des alliances qui lui sont possibles dans sa grande façade asiatique et pour restaurer, incontestablement, une position européenne et pour restaurer une position internationale. Je crois qu'il faut être conscient de cela et je crois que cela serait dangereux, et ce sera mon dernier mot, à la fois pour les Européens et pour le dialogue transatlantique d'oublier que la Russie se trouve en Europe, que c'est une part du continent européen et que l'on ne peut pas jouer à la légère l'asiatisation d'un très grand pays. Merci.

  

Henri FROMENT-MEURICE

            Merci infiniment. Je me permets juste de dire, au fond, si je comprends bien, il y a plusieurs hypothèses. Il y a l'hypothèse de la Russie qui a ce tropisme asiatique ou ces nécessités asiatiques, plutôt. Puis, il y a, fondamentalement, quand même, une appartenance à la civilisation européenne qui est fondamentale. Et puis, il y a l'isolement, qui est aussi une possibilité, c'est-à-dire on se renferme sur soi et à ce moment-là, cela induit aussi des évolutions internes qui ne sont pas forcément les meilleures. Voilà, enfin, merci infiniment de cet éclairage mais qui fait que la Russie est quand même dans le jeu de puissance puisque nous sommes dans un jeu de puissance, elle n'est pas aussi marginalisée, malgré tout, au point de ne plus être une puissance. Elle demeure une puissance quand même.

           Alors, maintenant, je vais passer la parole à M. Jean-Louis Boulanges, député européen, il a une pratique extrêmement longue et fructueuse et positive, je dirais, de l'Europe, il siège au Parlement européen mais il a été aussi, pendant toute la durée de la Convention, présent et un artisan de ce projet et je vais lui passer, tout de suite la parole.

  

Jean-Louis BOURLANGES

            Oui, je n'étais pas membre de la Convention, je l'ai toujours dit, même avant l'échec du référendum. Mais, vous avez raison, vous avez dit exactement les mots qu'il fallait, j'ai suivi cela avec beaucoup d'attention et à la Commission Constitutionnelle comme nous avons quand même été un peu, nous avons contribué à alimenter les choses, et bien, j'ai, effectivement, eu une certaine contribution, notamment sur un aspect particulier de la chose qui n'était pas l'aspect le plus négatif, m'a-t-il semblé, de la Constitution, qui était la hiérarchie des normes et la re-classification des actes juridiques de l'Union, mais enfin, c'était quand même de l'extérieur et j'ai été extrêmement frustré, pendant toute la durée de la Convention de voir que je ne pouvais pas y être, tout simplement, parce que j'avais fait la bêtise de quitter la Commission institutionnelle juste avant en me disant que les problèmes institutionnels étant définitivement compromis, là on ne pouvait rien y faire, en fait, j'avais deux ans d'avance.

 

           Alors, vous me posez une question, sur quel type d'acteur international est  l'Europe ? Quelles actions l'Europe peut-elle mener à partir des valeurs qui sont les  siennes ? Rôles et places du Parlement, de la Commission ? le tout en quinze minutes.

           Donc, il est évident que j'ai le choix, soit d'outrepasser le temps de parole qui m'est donné, ce que je ne ferai pas, soit de mutiler très profondément le sujet, ce que je vais m'efforcer de faire en espérant qu'il ne criera pas trop fort sous les outrages et les mutilations.

 

           Alors, il me semble que ce qui est caractéristique de la situation de l'Europe sur le plan international, c'est que nous avons, face à ce qu'elle est, deux discours, un discours Jean qui pleure et un discours Jean qui rit. Le discours Jean qui pleure, c'est, globalement celui de Kagan (?), le discours Jean qui rit, c'est globalement celui de Rivkine (?) du rêve européen. Effectivement, quand on voit cela, il y a matière à alimenter l'un et l'autre.

 

           Alors, commençons par l'analyse un peu négative, un peu pessimiste. Qu'est-ce que c'est que l'acteur international européen ?

           Premièrement, je crois que c'est fondamental, c'est un acteur fatigué par l'histoire. Je pense qu'il est assez clair que les Européens ne se sont  toujours pas remis de la guerre de trente ans qu'ils se sont livrés entre 1914 et 1945, que nous avons vécu une première phase dans laquelle nous étions de l'Union européenne de la construction européenne dans lequel nous étions en apesanteur, dans une espèce de bulle, un sous système du système atlantique, il y avait une menace mondiale qui était l'URSS, il y avait une réponse mondiale qui était l'Alliance atlantique et un sous système qui cultivait la paix et la modernisation économique mais qui était en quelque sorte en apesanteur dans l'histoire et, aujourd'hui, nous voyons bien que depuis une quinzaine d'années, nous sommes sollicités et que nous avons une très très grande réticence à l'idée de renouer avec, je ne dis pas l'Europe puissance, mais je dis des logiques de puissance et des logiques que ce soit sur le plan militaire, technologique, de la recherche, nous ne sommes pas spontanément dans des logiques de confrontation, de puissance, c'est tout à fait clair. Donc, nous avons un acteur fatigué, ce qui conduit Kagan (?) à dire que dans le partage des rôles, l'Europe sera la nurse, l'infirmière et l'Amérique le cow-boy, lui, il dit : "les Américains feront le repas, les Européens feront la vaisselle". Je crois que la métaphore est insuffisante, je crois vraiment qu'il faut opposer plutôt la nurse et le cow-boy, quand même les deux figures fondamentales de la dramaturgie des westerns et avec une valorisation indiscutable de la nurse en apparence et une valorisation tout à fait précise du cow-boy, en réalité entre la jeunes femmes qui va épouser le jeune officier à la fin et John Wayne, malgré les charmes de la jeune femme, c'est quand même John Wayne qui compte.

           Deuxièmement, c'est un acteur divisé. Il est divisé sur plein de choses. C'est un acteur divisé et on le voit à propos de la guerre d'Irak, la guerre d'Irak est intéressante car elle révèle une double division. Une division sur l'attitude que l'on peut avoir dans une crise politique international déterminée vis à vis de l'initiative d'un acteur, les Etats-Unis, est-ce que l'on critique, est-ce que l'on ne critique pas, et là, on voit bien que les positions sont très différentes. Mais, il y a une division beaucoup plus profonde qui est la division sur la légitimité même du rôle que doit jouer l'Union européenne en tant qu'acteur politique. Et on a bien vu que les deux niveaux, pendant la guerre d'Irak et ce qui a suivi, se superposer, c'est-à-dire que l'on avait, à la fois, une partie des Européens qui condamnaient et, à la fois, une partie des Européens qui approuvaient l'initiative américaine, l'action américaine et d'autre part, une hésitation même plus fondamentale sur la légitimité de s'affranchir du système antérieur à 89, c'est-à-dire d'un système reposant sur la dichotomie des rôles entre une Europe qui faisait de l'économie et une Alliance atlantique qui faisait de la politique. Et, on a très bien senti, à la fois la difficulté de ceux qui voulaient passer à l'Union politique de le faire et l'extrême réticence d'un certain nombre de pays dont, évidemment, les nouveaux membres, à accepter de mettre en cause ce partage des rôles.

           Troisièmement, on a aussi cette hésitation permanente sur le degré d'intégration plus ou moins fédéral, cela dure depuis la CED et, là, je crois qu'il y a un arbitrage assez évident en faveur de l'intergouvernemental ce qui, soit dit en passant, signifie quelque part des ambitions modestes parce que l'intergouvernemental, la recherche de l'unanimité entre des chefs d'Etats et de gouvernements, nous avons vu assez récemment que ce n'était pas forcément une garantie de productivité en matière de prise de décisions.

           Donc, un acteur fatigué, un acteur divisé, un acteur fondamentalement contradictoire dans ses ambitions et qui hésite, en fait entre deux figures centrales qui sont la figure de Bismarck et la figure de Victor Hugo. Est-ce que l'Europe doit devenir une puissance, ce dont rêvent les Français devant le regard incrédule et sceptique de la plupart de nos partenaires ? Est-ce que la fonction de l'Europe doit être d'être une grande France, une France élargie, quelque chose qui aurait le même rôle que la France mais avec des acteurs qui seraient différents ? Ou est-ce que elle est porteuse de quelque chose de très profondément différent ? Je crois, et c'est une transition vers l'aspect Rivkine (?), je crois que, effectivement, toujours en Europe, Victor Hugo l'emportera sur Bismarck, au moins dans les fantasmes et les idéologies, c'est-à-dire que nous, l'Union européenne repose sur l'établissement de relations pacifiques fondées sur le droit et sur le culte de valeurs communes à caractère universel entre des Etats qui se sont fait la guerre et il est donc assez évident qu'elle ne peut pas, quand elle se projète sur le théâtre extérieur, faire abstraction de ce corpus de valeurs qui lui fait refuser la dichotomie classiquement française entre un état de droit à l'intérieur des frontières et une violence obsienne (?) entre les Etats qui est quand même à la base des représentations classiques qui sont celles, par exemple, de la République française et que représente assez bien, je me rappelle de déclarations, dans les différentes guerres irakiennes, de M. Chevènement, on voyait très bien cet esprit-là, la violence est légitime dès lors qu'elle est tournée vers l'extérieur, vers autre chose, c'est le jeu des Etats et la démocratie, la liberté, etc. le droit, l'état de droit, c'est à l'intérieur des Etats et, d'ailleurs, pour être plus sûr, cela doit être contrôlé aussi par les Etats.

           Donc, on a cette hésitation et on la sent très nettement, justement, dans le fait que deux pays, le Royaume-Uni et la France sont, le premier sans le dire, le second en le disait, attachés à une présence européenne sur des modalités assez classiques et puis, d'autres pays sont tout à fait attentifs, j'exagère un peu, c'est un peu schématique ce que je dis et sur Blair et sur Chirac, mais enfin, disons qu'il y a cette part des choses et puis, tout un ensemble de gens qui disent "non, ce n'est pas du tout cela, il faut simplement colloquer, participer, etc." Donc, tout cela ne forme pas un acteur politique international, la fatigue, la division, la contradiction fait que les Européens ont raté à peu près tous les trains depuis 1989.

 

           A ce spectacle en noir, s'oppose la vision assez euphorique, assez optimiste de Rivkine (?) dans le rêve européen et qui dit, prenant appuis sur ce que je viens de dire sur Victor Hugo qu'en réalité, l'Union européenne préfigure un ordre international qui sera radicalement différent. Ordre international qui est fondé sur des valeurs, je crois que M. Vedrine en a parlé tout à l'heure, sur des principes assez simples, que l'on peut résumer à trois couples de principes.

           Premièrement l'affirmation de la multilatéralité contre l'unilatéralité, il faut que nous travaillions tous ensemble dans des institutions intégrées.

           Deuxièmement, l'affirmation des rapports de droit sur les rapports de force d'où la quête est perdue de caution internationale, on obtient de façon plus ou moins complète, caution de l'OTAN sur la guerre du Kosovo mais pas de l'ONU, du moins dans sa première, il y a une espèce de validation rétrospective après, caution de tout le monde dans la guerre d'Afghanistan, caution de personne dans la guerre d'Irak. Donc, on voit bien qu'il y a une recherche de légitimité internationale qui n'est pas facile à trouver.

           Enfin, et c'est sans doute l'aspect le plus intéressant, l'Europe ne sépare pas les enjeux de quand elle pratique une politique de fabrication de la paix ou de sauvegarde de la paix, elle ne sépare pas l'option militaire, ou plutôt, elle a tendance à faire prévaloir l'option civile, la quête du développement, la quête de la pacification durable des sociétés sur le règlement de crise par une confrontation directe.

           Alors, là, Rivkine (?) inverse complètement la proposition de Kagan (?), il a, je crois, assez largement raison en disant que l'ordre international de demain ne peut se fonder que sur une diminution fondamentale des tensions de tous ordres, notamment des tensions Nord / Sud, pas seulement des tensions militaires ou politiques mais aussi des inégalités économiques et suppose aussi une gestion commune dans l'esprit du protocole de Kyoto des ressources de la planète. Là, on voit bien que John Wayne cède un peu de sa légitimité à l'avenir à l'infirmière, la jolie blonde qui soigne les blessés et éduque les enfants.

 

           Donc, nous avons ces deux visions qui s'opposent et il est très clair que la solution, l'existence de l'Europe, de l'Union européenne comme acteur politique suppose qu'elle cesse de s'opposer et suppose que nous arrivions, sur l'ensemble de ces choses, à une attitude beaucoup plus équilibrée, beaucoup plus rassemblée, beaucoup plus sereine. Cela implique quoi ?

           Cela implique d'abord, je crois, la pacification de nos relations avec les Etats-Unis sur des bases assez simples où l'on voit très bien que les Etats-Unis ont une dérive assez forte par rapport à l'Europe, il y a une dérive du continent américain par rapport au continent européen, c'est sensible sur le plan biologique, géopolitique, avec une intérêt croissant pour d'autres enjeux comme l'enjeu pacifique et le Moyen-Orient.

           Deuxièmement, nous voyons cet éloignement et un certain nombre de pays, comme le Royaume-Uni conçoivent très bien cela. Les Britanniques nous disent : "Voilà, les Etats-Unis sont nos amis, mais ils sont un peu moins actifs, un peu moins mobilisés, ils estiment que la nature des enjeux, la richesse de l'Europe et ses capacités militaires potentielles doivent lui permettre de jouer un certain rôle politique, au moins sur le théâtre européen et donc, il faut que vous preniez, en quelque sorte la relève". Ce n'est pas l'indépendance à la française, c'est une forme de relève, une forme d'ajustement un peu différent entre les deux pôles de l'Alliance atlantique. Donc, il y a cet effort-là des Britanniques qui est, évidemment, assez insuffisant, on ne sait pas du tout encore où cela en est, mais il faudrait que cela converge, et, d'autre part, le fait que les Français ne peuvent pas continuer à avoir une attitude totalement hystérique à l'égard de l'allié américain ou alors, si on continue à avoir une attitude hystérique et on l'a, même si on s'arrange un peu actuellement sur le théâtre du Moyen-Orient, sur le Liban, etc. il suffit de voir la façon dont les Français ont voté, la façon dont le thème de l'Alliance atlantique a été considéré, diabolisation de sa mention dans la Constitution européenne alors même que nous sommes dans l'Alliance atlantique et que la Constitution ne disait qu'une chose c'est que l'on devait respecter notre engagement, c'est quand même absolument extraordinaire de dire que c'est une honte, c'est infâme et que pour l'essentiel, à part une toute petite modification, le texte de la Constitution reprenait les textes des traités antérieurs. Donc, si nous voulons continuer comme cela, et bien, nous continuerons comme cela, mais, d'abord, nous avons l'air idiot parce que j'observe que ce que nous faisons, nous essayons de faire au Liban, nous le faisons avec les Américains et nous n'aurions pas pu le faire sans l'intervention préalable des Américains, ce qui ne veut pas dire que l'intervention américaine en Irak était légitime, c'est autre chose, mais enfin, il faut quand même que l'on soit un peu conscient du monde dans lequel on est et surtout, c'est la garantie fondamentale, si nous continuons comme cela, qu'il n'y aura jamais d'Union européenne et que l'on aura une Europe fracassée, je me rappelle mon voisin de gauche, Pierre Hassner avait écrit des choses et j'ai, à peu près au même moment, écris des choses dans le même esprit, à savoir que Chirac avait, en fait, jouer dans la main des néo-conservateurs américains en brisant toutes les possibilités d'action multinationale, en divisant l'Europe, il a offert sur un plateau, non pas par la critique de l'attitude américaine, mais par sa théâtralisation, sa dramatisation, sa transformation en une sorte de combat romantique et, au bout du compte, une sorte de solidarisation idéologique avec Saddam Hussein qui était quand même un peu "fort de café", et bien, on est arrivé à une situation qui était exactement celle que les plus anti-européens des Américains pouvaient souhaiter.

           Donc, c'est le premier effort, nous devons avoir avec les Etats-Unis des relations adultes. Nous ne devons pas avoir avec les Etats-Unis la même relation que les Algériens ont avec les Français. C'est quelque chose de tout à fait fondamental, j'aime beaucoup les Algériens, j'aime beaucoup les Français, mais il faut que les Algériens aient une relation adulte vis à vis de nous et il faut que nous ayons une attitude adulte vis à vis des Etats-Unis et c'est à ce prix que l'on pourra construire quelque chose.

           La deuxième réconciliation, c'est la réconciliation avec la force. Kagan (?) m'amuse beaucoup en opposant Mars à Vénus, mais il me semble me souvenir qu'en mythologie, ce qui se passe d'heureux, c'est que Mars et Vénus couchent ensemble et que, donc, il est assez bon que le droit soit fort et que la force soit juste et il faut donc que nous réconcilions nos deux cultures. Et, là, c'est quand même très très difficile, j'observe que, par exemple, sur la guerre d'Irak, la prétendue alliance franco-allemande, il y avait une entente franco-allemande à certains égards, assurément, mais reposée sur des arrières pensées qui étaient assez sensiblement différentes. L'attitude allemande restait dictée par un souci très traditionnel de pacifisme, la guerre, c'est une grosse catastrophe, une mauvaise chose en soi, on ne fait donc pas la guerre, surtout quand c'est loin, surtout quand on n'est pas concerné et que l'ONU ou pas décide, Schröder avait dit : "On ne participera pas à cela". Le Président Chirac était dans une attitude très sensiblement différente puisqu'au moment de ses vœux, il avait dit lui-même qu'il envisageait, il avait dit aux militaires : "Tenez-vous prêts", les militaires qui rêvaient d'en découdre ont pris le message cinq sur cinq et ce qui a obligé, mais l'avantage des cérémonies des voeux, c''st que l'on fait des vœux tous les jours donc on peut démentir le mercredi ce que l'on a dit le lundi, ce que M. Chirac n'a pas manqué de faire en disant : "Non, nous ne voulons pas intervenir dans cette guerre". Mais, en tous les cas, il y avait certainement chez le Président de la République une opposition aux Etats-Unis, bien d'avantage qu'une option pacifiste. Donc, là, on sent bien que ces options-là sont présentes et il faut s'arranger. Alors, on s'arrangera comment ? Certainement comme la Constitution, d'ailleurs, l'envisageait, en faisant sur ce plan-là des coopérations renforcées avec ceux qui veulent faire quelque chose, ceux qui ont les moyens de le faire, ceux qui ont la volonté de le faire.

           La troisième réconciliation, et elle est assez importante, elle est d'ailleurs liée à la première, c'est le choix entre des valeurs d'équilibre et des valeurs de démocratie. Nous sommes maintenant avec la seconde phase de l'expérience Bush, nous sommes confrontés à quelque chose qui est pour nous, et je citais l'exemple du Liban, assez difficile à vivre, c'est-à-dire, est-ce que nous sommes attachés à ce que l'on appelle pompeusement le droit international, c'est-à-dire à l'idée que les dictateurs ont le droit de torturer qui ils veulent avec les moyens gazeux ou non gazeux qu'ils veulent à l'intérieur du périmètre que Dieu et la violence leur a donné ? Ou, est-ce que nous sommes plus ou moins liés à une sorte de contamination démocratique ? Le paradoxe, c'est que l'Union européenne s'est construite sur l'exaltation de ces valeurs démocratiques, elle a culminé avec une exaltation de l'ingérence humanitaire, de la multilatéralité et qu'en même temps, sur cette guerre irakienne, on a bien senti que les mêmes étaient extrêmement réticents, ils disaient : "Il a de la force, cela ne va pas du tout, il faut laisser les Etats vivre leur vie". Alors, sur le Moyen-Orient, c'est un exemple absolument parfait de la contradiction, moi, j'étais opposé à l'intervention américaine, pas parce que je la trouvait illégitime mais parce que je la trouvait téméraire, parce que je croyais très simplement que les Américains n'avaient pas les moyens - peut-être ai-je tort, peut-être ai-je raison - mais c'était une appréciation en terme de rapport de force, de capacité. Mais, indépendamment de cela, ce que l'on voit bien, c'est qu'il y a, en tous les cas, quelque chose qui est à l'oeuvre et qui est précisément ce que M. Rivkine (?) appelle le rêve européen, même si c'est fait par des cow-boy, des néo-conservateurs et dans des conditions qui me paraissent extrêmement peu satisfaisantes. Là, pour les Européens, il y a un vrai défi, un vrai problème, comment allons-nous réconcilier Wilson et Bismarck ? Comment allons-nous maintenir notre projection idéaliste avec en même temps, cette sagesse de vieillard qui nous fait dire : "Non, n'y allez pas, c'est dangereux, vous ne savez pas où vous mettez les pieds" ? On hésite vraiment entre ces deux modèles, le modèle de démocratique révolutionnaire et le modèle conservateur.

           Je dirais un mot, et je terminerais là-dessus, sur les problèmes institutionnels, alors, je n'ai pas envie d'en dire grand chose parce que je crois que le Parlement n'a guère de rôle et n'en aura guère avant longtemps. Qie la Commission a un rôle dans la mesure où, précisément, elle anime une diplomatie civile, tournée vers le développement et que, donc, elle est très présente dans les négociations commerciales, dans celles sur la situation écologique, Kyoto, et sur les politiques d'aide au développement. Donc, là, on a vraiment un acteur qui est adapté à notre situation. Mais, et je terminerais là-dessus, ce que l'un des grands regrets - j'ai beaucoup hésité sur ce plan - mais l'un des grands regrets que j'ai à propos de la mise en bière de la Constitution européenne, c'est la disparition de l'idée du Ministre des Affaires étrangères. Alors, je n'ai jamais cru au Président du Conseil européen et je ne partage pas, de ce point de vue-là, l'appréciation positive que M. Froment-Meurice a porté sur ce personnage potentiel, en revanche, je crois que le Ministre était quelqu'un de formidable parce qu'il était au carrefour de toutes les contradictions européennes, c'est-à-dire qu'il était, à la fois l'homme qui présidait le Conseil des Ministres et qui était donc capable d'alimenter une machine qui est très pauvre en initiatives, il était l'homme de la représentation extérieure et donc il permettait enfin à Henri Kisinger (?) de régler son problème téléphonique et enfin, il était en charge, il avait les moyens administratifs et financiers de gérer cette présence internationale civile tournée vers le développement qui est sans doute le meilleur de l'Europe. Je crois que là, il y a un instrument, il y avait un instrument et j'espère qu'il y aura un instrument qui aurait, évidemment ce n'était pas la panacée, ce n'était pas la solution universelle et définitive, mais il y avait certainement là, un chemin, un instrument qui nous aurait permis sur la longue durée, car je ne suis pas optimiste, de concilier, de surmonter l'ensemble des contradictions que j'ai évoqué, le Ministre des Affaires étrangères, il faut le faire renaître de ses cendres, l'opération phénix doit avoir lieu. Je vous remercie.

  

Henri FROMENT-MEURICE

            Merci infiniment. Vous avez perdu la bataille du oui comme pas mal de gens, mais vous n'avez pas perdu votre brio. Alors, bravo.

           Je vais tout de suite passer la parole à l'Ambassadeur d'Allemagne, j'espère aussi que les contraintes de l'horaire, Cher Jean-Louis Bourlanges, ne vous ont pas donné le sentiment que vous aviez mutilé votre propos.

           Mon cher Ambassadeur, je vous passe la parole. L'Ambassadeur d'Allemagne, je vais dire deux mots, d'abord, c'est un ami de la France, il a passé son baccalauréat à Saint Germain en Laye en son temps, vous ne constaterez qu'il parle un français absolument parfait, il a fait une longue carrière en occupant des positions de plus en plus importantes, il a été très mêlé aux affaires de sécurité, d'armement, de défense et de l'OTAN, et puis, avant d'être ambassadeur à Paris, il était ambassadeur à Rome et nous sommes heureux de l'accueillir ici. Merci mon cher Klaus.

  

Klaus NEUBERT

            Merci Henri.

           Mesdames et Messieurs, je commence sur ce tableau bucolique qu'a dressé M. Bourlanges, ces Champs Elysées européens de Jérémie Rivkine (?) avec John Wayne et Vénus rêvant dans l'herbe, c'est formidable et là, peut-être, je réussirais, à la fin, à convaincre Henri Froment-Meurice que comme disait Jean-Claude Younker (?) : "L'Europe est de go". Enfin, je ne la voit pas tellement de go parce que, quand même, le 29 mai, quelqu'un a mis le feu aux poudres et enfin, je crois que l'on a encore un peu de poussière dans les yeux et un ministre de la République me disait, bien avant le référendum, que si on rate ça, on perd cinq ans. Un autre personnage politique disait : "Non, on va, au moins, perdre dix ans". Alors, du moment que, maintenant, l'inimaginable est arrivé, il faudra voir un peu de rassembler les pièces de ce qui a été cassé pour des raison qui, d'ailleurs, comme le disait un député à l'Assemblée Nationale, l'électeur français n'a pas dit non à la Constitution, il a dit tout à fait autre chose à un certain nombre de gens, y compris les Parisiens, les Américains, les Chinois, etc. Ce qu'il n'empêche que l'Europe, aujourd'hui, est en mauvaise posture parce que nous avons fait l'élargissement, nous avons 450 millions de citoyens devant lesquels nous sommes responsables, nous avons fait exploser les mécanismes de gestion de cette voiture et nous avons aussi brûlé l'argent parce qu'il n'y a pas de budget. Bon, ce n'est pas grave, nous avions préconisé que la Constitution entre en vigueur en 2009, voyons un peu ce que l'on peut faire pendant ce temps-là. On peut reconstruire une maisons même si elle a brûlé. Nous avons besoin d'un budget au 1er janvier 2007, alors, du moment que les gens qui ont besoin d'un budget, ont besoin de l'argent qui est dans le budget, je pense que cela va accélérer les réflexions. Ceci étant dit, la paix conjugale dans la famille européenne n'est pas son grand sommet, si je lis les journaux, l'histoire John Wayne et Vénus dans l'herbe, ce n'est pas tout à fait ça, pas pour le moment. Mais, sérieusement, il est certain que si nous voulons avoir un dialogue, voir des opérations, partagées ou non avec les Américains, il faudra d'abord que nous reconstruisions l'Europe. Alors, je pense, et j'en finirais avec cela, que les événements des derniers mois, plusieurs événements, pas un seul, ont révélé que nous étions quand même devant le danger de bâtir un édifice assez lourd et qui devait, dans notre esprit, durer sur des fondements pas très solides, sur du sable, parce que si, pour une aventure de ce genre, vous n'avez pas le consensus de population, cela ne peut pas fonctionner très bien. Alors, maintenant, on cherchera les erreurs et on verra ce que l'on peut faire.

 

           Pour l'avenir, laissez-moi, très brièvement, revenir sur ce qui a été dit aussi dans la première séance, j'aime bien le concept du tronc commun de valeurs parce qu'il est certain que l'histoire européenne, qui quand même fait trois milles ans, cela a commencé avant la guerre de Troie, la philosophie grecque date de cette époque, le judaïsme monothéiste date de cette époque, la philosophie grecque, le droit romain se sont développés, pas d'un jour à l'autre, mais sur une période de temps assez plus longue et l'Europe s'est bâtie pendant ce temps-là, donc, ce tronc commun existe et ensuite, il y a un certain nombre de nos compatriotes qui ont quitté l'Europe ou par question de pauvreté ou comme aujourd'hui, on dirait des dissidents qui ne voulaient plus vivre dans des conditions culturelles, politiques telles qu'elles étaient à l'époque et là, je rejoins un peu ce que disait, je crois, Mme Lalumière, notre histoire pèse énormément.

           Nos cousins américains voltigent beaucoup plus légers sans ce bagage très lourd d'histoire qui, d'ailleurs, même dans un pays comme l'Allemagne où on croit que l'histoire on peut l'abolir simplement en n'y pensant plus, l'histoire est toujours là, avec tout son poids et donc, il faut apprendre à le porter avec un certain esprit, avec un certain humour et sans perdre le courage. Mais, il est très vrai que l'histoire vécue d'un côté et de l'autre de l'Atlantique est très différente. D'ailleurs, nous vivons dans des sociétés très différentes et, d'ailleurs, pour en venir aux questions opérationnelles, il n'y a pas eu une Amérique, mon expérience professionnelle est qu'à Washington, en général, vous avez au moins une demi douzaine de gouvernements différents, vous avez le Département d'Etat, le Pentagone, les minorités et les majorités au Congrès et au Sénat, et tout un tas de monde qui ne se mettent jamais d'accord. Le gros problème pour le fameux dialogue transatlantique que nous souhaitons tous pouvoir conduire, c'est que ce système est extrêmement lourd à manier parce que, tant qu'ils se chamaillent entre eux, on ne sait pas à qui prêter l'oreille parce qu'il y a, au moins, cinq ou six différentes lois qui vous disent exactement le contraire de l'autre. Alors, une fois qu'ils se sont mis d'accord, ils nous disent : "Mais le Président a décidé, il y a une ligne unique. Ou bien vous la suivez, with us or against us". Alors, cela n'arrange pas les affaires, parce que si la décision du Président devient une chose très semblable à l'infaillibilité du Pape, on ne peut pas mener de la politique au jour le jour. La politique au jour le jour, cela demande de suivre les situations stratégiques et tactiques et d'adapter les stratégies si besoin est.

           Donc, là, il faut que nous parlions sérieusement avec nos cousins américains et surtout qu'ils nous écoutent aussi et qu'ils nous parlent parfois parce que, sur cette histoire de proximité, j'aime bien ce qu'a dit Hubert Vedrine, les valeurs, on a un tronc commun, le vécu est très différent et dans les différentes écoles de pensées que vous avez dans toute capitale qui se respecte, il y a des écoles de pensées différentes, n'est-ce pas Mme Carrère d'Encausse ? A Moscou, nous les connaissons, il y a toujours plusieurs écoles de pensées et donc, ce n'est pas facile, à Washington aussi et, je voudrais quand même dire un mot, j'aimerais bien que l'on arrête de parler d'antiaméricanisme parce que, vraiment, je trouve que c'est intellectuellement inacceptable, c'est vraiment idiot. Quand on n'est pas d'accord avec une décision bien précise sur une toute petite part d'un gros dossier, ce n'est pas de l'antiaméricanisme. Moi, je ne suis pas antiféministe parce que je ne suis pas d'accord avec courses qu'a faites mon épouse ! Alors, si ne suis pas d'accord, et j'ai bien aimé ce qu'a dit M. Bourlanges, parce que les raisons pour le non allemand à la guerre de l'Irak, c'était une cumulation des arguments sur la non légalité et sur la témérité. On ne va pas reformer une grande région du monde du monde qui compte des centaines de millions de gens dans des Etats différents, des groupes ethniques différents, de religions différentes, de traditions historiques et politiques différentes. Il faudrait pouvoir réfléchir avec de lancer des aventures comme cela. D'ailleurs, le bon exemple, c'est l'Afghanistan. Quand nous avons eu les attentats du 11 septembre, tout le monde se faisait beaucoup de soucis d'une réaction immédiate, démesurée, etc. Cela n'a pas eu lieu, on a parlé, on a essayer de faire une analyse, on est arrivé, quand même, à faire une analyse commune, on a dégagé des conclusions communes sur ce qu'il faudrait faire, nous avons analysé ensemble si ce que nous pensions devoir faire était possible avec les ressources à notre disposition et nous avons décidé que cela valait quand même la peine d'essayer, et nous sommes allés en Afghanistan, tout le monde, ensemble, les Américains, les Français, les Britanniques, les Italiens, les Allemands, etc. On a tiré sur les Talibans et on les a chassé. En Irak, pour des raisons que je ne vais pas répéter, la procédure a été différente et nous estimons qu'elle n'était pas satisfaisante.

           Alors, si nous regardons l'avenir, il y a quand même des enjeux énormes qui sont d'ordre très différents. Il n'y a pas, pour l'instant, de vraie menace militaire ni pour l'Amérique, ni pour l'Europe, ce n'est simplement pas vrai. Alors, tous ces trucs balistic mussal (?) defence, c'est bien gentil pour la haute technologie, les industries s'engorgeront, les imposables peut-être un peu moins, mais, enfin, on peut le faire, on ne peut pas le faire, si on a trop d'argent, on peut aussi le dépenser pour des trucs comme ça. Ce qui, inversement, est un vrai problème, c'est le terrorisme. Alors, sous le terrorisme, il y a un aspect politique, d'intelligence, de déceler les filières, de déceler les filières financières, d'armes, etc. C'est un travail d'intelligence de police, de justice, etc. Ensuite, il y a, et c'est le vrai gros morceau, ce sont les causes du terrorisme parce que, là, il ne s'agit pas de dire il y a deux ou trois méchants, on les prend, on les consigne au shérif, on les met en taule et c'est terminé. Nous avons un monde, un tiers monde qui souffre de maladies, de pauvreté, de désinformation, de manque de formation, de manque de perspective - je ne vais pas vous répéter tout cela, vous le savez - alors, la question est de savoir ce que l'on fait. Il y a un an, j'ai lu avec beaucoup d'intérêt un article selon lequel dans le milieu de l'intelligence américaine, on avait craint que, ce que l'on appelle des Etats faillis en Afrique étaient un merveilleux safe heaven pour les terroristes. Ce n'est pas tellement original car, entre la Somalie en décomposition en passant par le Rwanda, le Burundi, le Congo, etc. que là il y a des gens qui peuvent bouger sans faire viser leur passeport à tous moments, c'est évident, mais la conclusion, c'est quoi ? Que l'on va tous ensemble, bras dessus bras dessous à occuper toute l'Afrique de Djibouti jusqu'à la Côte d'Ivoire. Alors, ce rêve de la puissance militaire, cela arrive à des limites, nous voyons ce que cela donne en Irak. Donc, si nous voulons nous attaquer aux causes du terrorisme et des instabilités politiques en général, qui n'ont rien à voir avec le terrorisme, qui n'ont pas encore débouché sur du terrorisme, qui se limitent à des choses comme le fait M. Bakbour (?) ou l'autre un peu plus au sud. Donc, là, il faut mener un débat avec les Américains et je trouve que nous avons parfaitement des intérêts très semblables à essayer de dégager des stratégiques et des ressources pour arrêter des instabilités, voire des guerres, des guerres civiles, des génocides, comme en Afrique, voire d'essayer d'arrêter cette dégradation d'une grande partie du monde. Alors, nous n'en sommes pas, tellement, à des oppositions des antagonismes, de valeurs fondamentales, mais nous sommes dans le domaine d'un débat professionnel, politique à mener, qu'elles sont devant des analyses que, j'espère, nous pouvons faire en commun, les instruments, les stratégies que l'on peut suivre d'une façon intelligente avec les ressources dont nous disposons.

           Pour en venir à la fin, moi, j'ai visité deux mondes dans ces deux derniers jours, l'un était le monde du Conseil européen, l'Europe qui est là en ruines fumantes, il faudra reconstruire, les sapeurs pompiers sont toujours au travail. L'autre monde que j'ai découvert par plaisir, même les ambassadeurs ont droit au plaisir parfois, ce n'était donc pas avec John Wayne et Vénus mais je suis allé au Bourget, au salon de l'aéronautique, où on a vendu 488 ou 498 avions et Airbus en a vendu, je crois, 301, Boeing en a vendu 154, un truc comme ça, plus les petits et cela fait un chiffre d'affaire de 51 milliards de dollars, ce qui va donner du travail à un certain de personnes pendant un certain nombre d'années. Alors, là, je vois l'Europe de go, l'Amérique aussi et quand je parle avec les fournisseurs de moteurs, les équipementiers, et bien, ils s'échangent tout, les moteurs, les freins, etc. L'industrie, l'économie, la société civile, en dehors de ces débats stratégiques, idéologiques qui frisent, parfois, l'absurde, on est un peu dans Kafka, très souvent ou alors dans le jardin d'enfants, moi, je donne raison à M. Bourlanges qui a parlé qu'il faudrait affronter un certain nombre de problèmes en adulte. Moi, quand je regarde la politique depuis 40 ans, j'ai très souvent l'impression d'être au jardin d'enfants. Soyons sérieux. Et quand je vois cela, je viens de lire, je ne sais pas si c'est mon ancien compagnon de classe, Rivkine (?) qui l'a écrit, probablement c'est quelqu'un d'autre, j'ai les chiffres ici, mais l'Europe, ce n'est pas si mal que ça. Nous avons un revenu national brut annuel, tous ensemble, de presque 10 milliards d'euros, l'Amérique en fait 10 000, nous faisons, que dans la zone euro, cela fait, quand même, 380 millions d'habitants, l'Amérique en fait 300 millions, alors les grosses différences, effectivement, c'est uniquement sur les dépenses pour la défense. Là, les Américains dépensent le double et nous avons, à peu près, le même nombre de soldats sous armes. Donc, il ne faut quand même pas trop s'en faire.

           Ensuite, il y a une chose, et c'est la chose la plus intéressante parce, moi, je me méfie des idéalismes et des romantismes, probablement parce que je suis allemand et je n'aime pas ça parce que ce n'est pas un outil de travail politique, quand vous regardez les projections du développement très probable du revenu national brut de la Chine - et on laisse de côté l'Inde, le Japon, etc. - vous trouverez que d'ici une trentaine d'années, probablement, les Etats-Unis d'Amérique et l'Europe seront deux moyennes petites puissances économiques dans le monde. Donc, je pense, qu'il faudrait que l'on se réveille à ce fait. Du côté américain, il faudra que l'on se rende compte que l'on ne va pas jouer aux cow-boys en Chine et du côté européen, il faudra se demander, sans être trop méchant, combien d'heures par semaine travaillent les Chinois. Il faudra avoir un débat sur cela avant de mettre sur la planche à dessin une nouvelle feuille de papier pour faire une nouveau plan pour l'Europe, en retenant, M. Bourlanges je suis d'accord avec vous sur le ministre des Affaires étrangères européen mais je suis aussi d'accord avec mon cher ami Henri Froment-Meurice, je trouve que, quand même, l'ensemble très équilibré, cette structure très équilibrée qui a été mise en place dans la première partie de la Constitution, c'est quand même pas mal comme structure portant d'une Europe qui fonctionne et il faudra essayer de récupérer les bonnes idées qui sont là et de nous mettre en marche. Mais, je pense que la plus grande révolution doit se faire dans les têtes des Européens, des citoyens européens qui, malgré leur fatigue historique - j'en sais quelque chose de chez moi - que l'on regarde quand même vers l'avenir, alors, ou bien on se décide à devenir une province de la Chine ou du Japon, ou bien on regarde autre chose, dont on parlait entre un certain nombre d'hommes politiques allemands et français, si vous regardez l'Europe qui comme nombre d'habitant, chiffre d'affaire brut, etc. est l'égale, plus ou moins, de l'Amérique, et quand vous regardez la situation géopolitique de l'Amérique qui a ses voisins canadien et mexicain, de l'autre côté, vous avez l'ensemble asiatique avec les nouvelles relations stratégiques qui, paraît-il, se forment entre le Japon, la Chine, l'Inde, etc. Là, je vois très mal nos amis russes qui aimeraient toujours être maîtres du jeu, mais ce n'est pas la Chine ou l'Inde qui sont des pions que l'on bouge comme on veut, du moins, ce n'est pas leur perception.

           Nous avons autour de nous, et je termine sur cette phrase, un monde qui nous regarde avec beaucoup d'espoir. C'est l'Europe de l'Est, en dehors des frontières actuelles de l'Union, les Balkans, la Turquie, le Caucase, mais surtout, le Moyen-Orient et le Maghreb et, certainement, il ne faut pas conduire un débat sur l'élargissement de l'Europe à tout ce monde. Cela serait, à mon avis, suicidaire. Mais, si nous regardons cela comme une zone de responsabilités et de bon voisinage, surtout économique, mais aussi, d'un certain point de vue, politique, de stabilité politique. Non pas d'imposition d'un modèle politique ou socio-européen à ces nations, mais essayons de les accompagner sur un chemin où ils trouveront leur modèle, c'est quand même un monde qui n'a pas d'options de se tourner vers les Etats-Unis ou vers la Chine, ce n'est pas très logique. Donc, au fond, nous avons un monde autour de nous qui a des grands espoirs dans le rôle que l'Europe peut jouer, alors, j'aimerais bien que l'Europe s'en rende compte et qu'elle prenne ses responsabilités dans ses mains. Merci.

  

Henri FROMENT-MEURICE

            Je voudrais juste à Klaus Neubert combien, à mon avis, le service diplomatique allemand a de la chance de vous avoir dans ses rangs et puis vous dire, simplement, ceci, puisque vous avez terminé par le mot "espoir", moi, je pensais à ces mots d'Elphilinte (?) : "On désespère quand on espère toujours". Alors, vous nous avez donné encore des raisons d'espérer. Merci.

           Le président Baumel veut dire quelques mots.

  

Jacques BAUMEL

            Deux mots seulement avant la fin, puisque certains commenceront à partir tout à l'heure.

           Premièrement, pour nous permettre de vous inviter dans nos différents colloques à partir de la rentrée, comme il est toujours très difficile de vous joindre par le courrier, je vous demande, pour ceux qui seraient intéressés de bien vouloir laisser leur nom et leur adresse avant de quitter cette séance.

           Deuxièmement, vous comprendrez aisément que je tiens à saluer personnellement la bienvenue à quelqu'un avec lequel je suis lié depuis de longues années sans avoir été toujours d'accord avec lui et qui est un des meilleurs spécialistes de la politique française, j'ai nommé Pierre Lellouche qui est aujourd'hui Président de l'Assemblée parlementaire de l'OTAN et je suis très heureux qu'il ait accepté de participer à notre colloque. Merci.

  

Pierre LELLOUCHE

            Messieurs les ambassadeur, cher Jacques Baumel, Cher collègue Bourlanges et chers amis, parce qu'il y a dans cette salle des amis proches et que je respecte infiniment depuis de nombreuses années, on m'a demandé, aujourd'hui, de traiter un très beau sujet, la future communauté européenne pourra-t-elle se doter d'une politique étrangère et d'une défense qui lui soient propres et qui soient crédibles ? Relations UE / OTAN ? Beau sujet, surtout pour le Président de l'Assemblée parlementaire de l'OTAN. Très beau sujet, au mois de février dernier, par exemple, quand j'étais à la Werkunde (?) et que j'entendais le discours du Chancelier Schröder dit, par ailleurs, par le ministre allemand de la défense parce que Schröder avait la grippe ce jour-là, devant Rumsfeld, Mme Clinton et quelques autres, une pléiade de députés, sénateurs, d'hommes politiques, de ministres des Affaires étrangères, le Chancelier allemand disait : "L'Alliance atlantique ne peut plus être le centre de gravité de la relations transatlantique, la relation transatlantique doit passer par l'Union européenne." Quelques jours plus tard, en reconnaissance officielle de cette réalité politique majeure, le Président des Etats-Unis visitait le siège de la Commission à Bruxelles et on pensait que c'était le début de la reconnaissance d'un nouveau pilier transatlantique, d'où, dans la suite, un certain nombre de colloques auxquels il m'a été demandé de participer avec les ministres des Affaires étrangères de l'Alliance, que va-t-on faire de l'OTAN, compte tenu de la montée en puissance de l'Union ? Que va devenir l'OTAN, il va falloir redéfinir tout cela ? Sujets passionnants, il y a même eu, vers le mois d'avril, une réunion en Suède avec l'ensemble des ministres des Affaires étrangères de l'OTAN élargie et APC (prononcé anglais) sur ce thème.

           Tout cela était fort passionnant jusqu'au 29 mai. Je dois vous donner une anecdote, pendant le 29 mai, si j'ose dire, j'avais l'assemblée plénière de l'Assemblée de l'OTAN, qui se tenait en Slovénie à Ljubljana et j'avais là, à peu près 400 députés venant des 26 pays membres plus les 15 pays observateurs y compris les Russes qui siègent avec nous à l'OTAN avec quelques autres. Donc, les travaux avaient commencés le vendredi et la totalité de mes collègues ne pensaient pas une seule seconde que la France puisse voter non et moi je leur disais : "Vous savez, je pense que cela ne va pas passer et je pense depuis longtemps que cela ne va pas passer." Le dimanche matin, je suis revenu à Paris pour voter et pour les observations politiques dans ma circonscription et dans mon parti et je suis rentré le lundi matin. Là, consternation, il a bien fallu que j'explique à mes collègues ce qui s'était passé en France, j'ai tenté de le faire et il y a eu l'un d'entre eux qui m'a dit : "Oh, bien maintenant qu'il n'y a plus d'Europe, au moins, il reste l'Alliance atlantique."

           Donc, en quelques semaines, tout ce jeu diplomatique, toute cette problématique Etats-Unis / Union européenne / OTAN, Europe de la défense, Europe puissance, Europe politique, tout cela est franchement par terre et en réalité, le thème qui m'est proposé doit se décliner à l'imparfait et, presque même, au plus que parfait, tellement cette crise est sérieuse, tellement elle fait irrésistiblement penser à la crise, là aussi déclenchée par la France en 54 de la CED qui avait entraîné comme vous le savez tous des conséquences géopolitiques majeures, la remilitarisation de l'Allemagne dans l'OTAN sous contrôle américain et plein d'autre choses, mais aussi la naissance d'une autre communauté européenne en 57 mais qui n'était plus du tout ni politique ni stratégique mais qui était uniquement technique, économique, douanière et donc, les conséquences de ce que nous vivons en ce moment sont de nature historique et ce serait se leurrer complètement que d'imaginer autre chose ou ce serait grave, et à mon avis une lourde erreur, que de taper à bras raccourcis sur le voisin d'à côté pour expliquer ce qui s'est passé. J'entends aujourd'hui que la mode est de taper sur les Anglais, moi je veux bien, si ça amuse la galerie de taper sur M. Blair autant que l'on voudra, il y a une époque où on adorait taper sur les Américains il y a deux ans, aujourd'hui ce sont les Anglais, demain cela sera autre chose, mais enfin, le fond du débat, c'est quand même, c'est le peuple français qui a dit non à l'Europe, à ma connaissance, ce ne sont pas les Anglais qui ont déclenché une offensive terminale sur l'Europe puissance, c'est nous-même, nous, Français, qui avons torpillé et l'Europe puissance qui était portée en germe dans ce traité et le modèle social européen dont les Anglais ne voulaient pas, d'ailleurs, qui était également porté en germe dans la charte sociale. Donc, tous ceux qui ont conduit à ce résultat devraient s'intéresser aux conséquences de leurs actes, c'est un sujet, d'ailleurs, franco-français très intéressant.

           L'une des ironies de cette affaire, c'est que pendant la campagne française du référendum, on avait critiqué le traité pour être beaucoup trop atlantiste comme devant inféoder la future Europe aux Etats-Unis, bref, nous étions en train de construire, non pas une Europe puissance mais une Europe caniche des néo-conservateurs américains. En vérité, nous étions à l'opposé, nous étions en train de construire, c'est vrai insuffisamment et probablement trop lentement, l'embryon d'autre chose. Je ne vais pas revenir sur ce que contenait le projet de traité désormais défunt et j'ai entendu, je suis ici depuis suffisamment longtemps pour avoir entendu mes collègues ici évoquer les innovations institutionnelles qui étaient dans le traité, le Président du Conseil européen élu pour cinq ans, le Ministre des Affaires étrangère qui réglait non seulement le problème téléphonique de M. Kisinger (?) pour reprendre l'expression de M. Bourlanges, mais aussi qui donnait une espèce de colonne vertébrale politique à l'Europe en puissance et qui donnait une dynamique d'existence internationale à l'Europe qui aurait reçu les chefs d'Etats chinois, américains. Le centre de gravité politique, au niveau diplomatique, se déplaçait vers Bruxelles, ce qui n'était pas, d'ailleurs, sans poser de problèmes à la France, au Président de la République et nous étions, là, dans une schizophrénie un non dit du côté français, puisque d'un côté, on envoyait M. de Villepin à New York contre les Etats-Unis, puis de l'autre on expliquait qu'il fallait un Président de l'Europe et un Ministre des Affaires étrangères européen, tout en disant aux Européens de l'Est que, naturellement, ils ne devaient pas l'ouvrir sur ces sujets.

           Deuxième chose qu'il y avait dans le traité, il y avait un clause de défense mutuelle qui n'était pas parfaite, qui n'allait pas aussi loin que la clause de l'UEO mais qui avait le mérite d'exister, qui était complétée par une clause de solidarité pour les affaires terroristes, après le 11 septembre et le 11 mars à Madrid. Il y avait à l'article 3-309 une déclinaison des types de missions, mission de Petersberg (?), mais aussi des missions plus ambitieuses de défense qu'étaient censés remplir des groupements tactiques multinationaux, version nouvelle de la force européenne de déploiement rapide qui devait être construite à Helsinki mais que le gouvernement avait un peu oublié de créer. Enfin, toujours est-il que nous devions avoir quelque chose qui ressemblait à des groupements tactiques capables d'être projetés dans un délai de 5 jours. Par ailleurs, la Constitution prévoyait des coopérations renforcées et même des coopérations structurelles permanentes à partir, notamment, du couple franco-britannique. Au fond, toutes ces avancées étaient la transposition au plan du droit, des évolutions esquissées depuis le sommet franco-britannique de Saint-Malo avec la lente constitution d'une sorte de boite à outil européenne, comité politique et de sécurité, un Etat-major de l'Union, quelques forces, une agence de défense, tout cela devait nous permettre d'exister au plan de la défense et d'agir dans trois directions, dans trois options ; soit avec nos alliés américains dans le cadre de l'OTAN, ce qui était ce que nous avons fait en Afghanistan, c'est ce que nous avons fait aussi dans les Balkans et à chaque fois avec des forces françaises complètements intégrées, j'ai vu nos forces à Kaboul comme je les ai vues au Kosovo, souvent même commandées par des officiers généraux français, première option donc, une intervention européenne dans le cadre de l'Alliance. Deuxième option, une intervention européenne sans les Américains, mais toujours dans le cadre de l'Alliance, en bénéficiant de la logistique de l'Alliance, c'est ce que nous faisons aujourd'hui même en Bosnie où nous avons pris la succession de la force de l'OTAN, c'est une force européenne qui fait cela et qui le fait assez bien ave 7 000 hommes. Ou bien, dernière option, une action européenne autonome sans les Américains, nous tous seuls, pour affirmer nos intérêts à nous, Européens, c'est ce que nous avons fait en 2003 en République Démocratique du Congo. Alors, ce n'était pas immense, mais, enfin, c'était un début.

 

           Alors, évidemment, le système que je décris et qui est aujourd'hui mort, avait plusieurs inconvénients.

           Le premier d'entre eux, c'était qu'il ne tranchait pas le débat politique entre euro-atlantistes et euro-gaullistes, ou euro-indépendantistes, il y avait les deux. Les deux choses étaient en germe dans la Constitution, mais en tout état de cause, il était archi-faux et en tous les cas, très exagéré de prétendre comme le prétendaient les souverainistes de droite et de gauche à l'époque, que l'Europe aurait été automatiquement entraînée dans les guerres américaines, absolument pas, d'ailleurs, pas plus que l'OTAN entraîne qui que ce soit automatiquement dans aucune guerre puisque, vous le savez, l'OTAN fonctionne par la neutralité dans l'après Guerre Froide, il y a tout un tas de pays européens qui, bien qu'ils participent au destin économique commun, voire même à la monnaie, considèrent qu'ils doivent rester neutres. Qu'est-ce que c'est que la neutralité dans l'après Guerre Froide ? Je n'ai jamais compris, mais enfin, toujours est-il que c'était reconnu dans le traité.

           Troisièmement, on créait une agence de l'armement mais on n'ouvrait pas le marché de la défense. Le marché de la défense restait une exception aux principes fondamentaux du traité de Rome et donc, on avait, là aussi, codifié les systèmes de coopération de l'Ocar (?) et autres qui existent depuis fort longtemps mais sans grande innovation majeure. En fait, en matière d'armement, ce sont les industriels qui vont beaucoup plus vite. On parlait du Bourget tout à l'heure, tout ce qui a été fait en matière aéronautique a été fait par les industriels bien plus vite que par les gouvernements ou par les Armées de l'Air et, comme  vous le savez, cela va moins bien dans les arsenaux terrestre ou maritime.

           Enfin, et surtout, il n'y avait rien dans ce traité qui, tout d'un coup, vienne rééquilibrer le décalage de plus en plus grand entre le système de force des deux côtés de l'Atlantique. Vous savez comme moi que les vingt cinq pays de l'Union, aujourd'hui, dépensent moins de 40 % du budget de défense américain, que l'écart de dépense de R&D atteint aujourd'hui 1 à 8, que c'est donc problématique pour le devenir de nos industries de défense et que si sur le papier on a 1 ou 2 millions d'hommes en arme, en vérité, on s'est à peine projeté quelques dizaines de milliers d'hommes. Aujourd'hui, la seule force de réaction rapide de l'OTAN, 20 000 hommes et celle-là existe, elle est opérationnelle en ce moment même, est plus importante que les forces qui étaient, théoriquement, mises à la disposition de l'Union européenne. Donc, ce décalage, il était là et il était l'un des objectifs de ceux qui militaient, comme nous tous ici, j'imagine, pour une Europe plus puissante, plus indépendante, plus autonome par rapport aux Etats-Unis, c'était précisément de combler cet écart. Bon, aujourd'hui, tout cela c'est de la littérature, nous sommes dans une crise ouverte qui, on l'a vu, est passée des institutions au budget, à mon avis, elle passera assez rapidement à la monnaie, tout simplement parce que la volonté politique n'est plus, que les disciplines budgétaires ne sont plus remplies, y compris par la France et par l'Allemagne, et que les contraintes de politique monétaire qui sont celles de la BCE sont parfaitement surréalistes par rapport à la situation de l'emploi dans nos pays. Moralité, la cible suivante sur la liste des catastrophes européennes cela sera, naturellement, une crise sur la monnaie commune.

           La vérité, Mesdames, Messieurs, si on veut bien regarder les choses, c'est que l'Europe est aujourd'hui une zone de dépression démographique, économique et militaire. la plupart des pays européens dépensent moins de 1 % de leur PIB pour la défense, l'Angleterre et la France font figure d'exception en dépensant tout juste 2 %, le retard et le décalage est en train de s'accroître, non seulement avec les Etats-Unis mais aussi avec les puissances émergentes. Qui sont les puissances stratégiques émergentes aujourd'hui ? Qui commande 4 sous-marins nucléaires ? Qui prépare les fusées et les bombes atomiques de demain ? Qui prépare les réseaux satellitaires ? C'est l'Inde, ce n'est pas l'Europe. C'est ça la réalité stratégique. Donc, nous payons, en deux mots, en continuant de parler d'Europe de la défense, cette espèce de champ de ruines dans lequel nous sommes. La vérité, c'est qu'en dehors de la France et de la Grande-Bretagne, plus personne ne fait de politique de défense en Europe, qu'en réalité, l'ensemble des opinions publiques européennes est gagné par un syndrome neutraliste, c'est la vision habermassienne de l'avenir de l'Europe, ce que Glucksmann appelle l'aoûtien permanent, nous sommes post-modernes, la guerre, ce n'est plus pour nous, nous avons depuis longtemps considéré que la guerre c'était une horreur, nous l'avons vécue, nous l'avons faite, nous l'avons exportée, moralité, maintenant, nous sommes pacifistes plus que d'autres et nous ne voulons pas voir que tout ce qui se passe à nos frontières n'est pas franchement dans le sens du pacifisme et de la neutralité. c'est ça notre réalité politique et le combat politique consiste à partir de cette réalité-là pour essayer de rebâtir une ambition. L'ennui, c'est qu'une fois que le traité est par terre et que le virus de la re-nationalisation des politiques est entré dans les habitudes et les débats politiques, il est plus que probable que cette reconstruction se fera sur des bases nationales et non plus sur des bases européennes. Voilà le constat que je suis obligé de faire ce soir, sans aucune joie, mais c'est la réalité politique, c'est la conséquence des décisions souveraines du peuple français, suivie par la Hollande, qui ont eu une crise générale dans l'ensemble du dispositif, il y avait, naturellement, plein de choses qui ne fonctionnaient pas dans le système européen mais, au moins, il y avait une ligne directrice et, disons, l'affirmation progressive de quelque chose qui, sur le plan de l'aide au développement, sur le plan de la puissance civile, commençait à exister. Aujourd'hui, très franchement, ce ne sais pas ce qui reste de cette construction et je crois que voir les choses, j'entends dire que le traité est toujours vivant, que l'on va continuer, qu'on avance, tout cela, c'est vraiment, comment dire, les Byzantins qui continuent à parler du sexe des gens après la conquête de Constantinople, je crois que la maison est par terre, qu'il faut la reconstruire et que je ne vois pas que nous sommes, en ce moment en tous les cas, dans un état politique et mental qui nous permette de penser à cela.

           Voilà ce que je voulais vous dire, ce n'est pas très gai, mais je crois que cela correspond à la réalité telle qu'elle est et non pas telle que l'on pourrait souhaiter qu'elle soit.

  

Henri FROMENT-MEURICE

            Et bien, après cette intervention plutôt déprimante, je passe alors la parole à M. Gardner. Vous avez trouvé dans votre dossier, je crois, un long texte de M. Gardner qui est la traduction de ce qu'il aurait dit s'il avait disposé de tout le temps nécessaire, et comme il est extrêmement aimable, il a décidé de ne pas lire tout ce texte dans sa totalité mais de vous en donner l'essence la plus substantielle.

  

Hall GARDNER

          J'aimerais, tout d'abord remercier M. Baumel et toute son équipe du Forum du Futur pour avoir organisé cette réunion et pour la traduction de mon petit manifesto que vous avez devant vous. Je vais parler en anglais.

 
L'Avenir des Relations Transatlantiques

 J'aimerais traiter des thèmes suivants qui sont, à mes yeux, d'importance primordiale pour l'avenir des relations transatlantiques et pour la paix dans le monde: les Etats-Unis, l'OTAN, la Turquie et la Constitution Européenne; la nouvelle vague du multilatéralisme (l'Iran et autres sujets); la question de l'Europe et de la Russie ; "Les Quatre" et la Feuille de route de la Paix.

 
I - Les Etats-Unis, l’OTAN et la Constitution Européenne

Il est intéressant de noter, à cet égard, que l’Administration Bush a cherché à garder un profil bas pendant les débats en France sur la Constitution, sachant qu’une prise de position officielle des Américains sur cette question aurait peut-être des conséquences négatives sur le vote.

Il est ironique de voir que les partisans, à la fois du ‘oui’ et du ‘non’ ont voulu adopter une position anti-américaine afin de gagner des voix.  Les partisans du ‘oui’ ont maintenu que la Constitution européenne permettrait à l’Europe de combattre les Américains, les Chinois et les Indiens sur le plan de la politique économique. Les partisans du « non » revendiquaient que la Constitution proposée donnerait lieu à un « libéralisme à l'américaine » et qu'elle formaliserait l'hégémonie de l'OTAN sur l'Europe.

 D'une certaine manière, le « non » à la Constitution européenne a joué le jeu des Américains néo-conservateurs. Contrairement aux arguments de ceux qui étaient contre la Constitution européenne parce qu'elle mettait en œuvre une sorte de libéralisme à l'américaine, la Constitution européenne ne peut être véritablement comparée à la Constitution américaine et son concept Fédéraliste Madison - Hamilton qui accorde un vaste pouvoir à l'Exécutif. (la Constitution européenne ressemble plutôt au projet New Jersey et à ceux des « Anti-Fédéralistes » pour la Constitution Américaine, qui accordent aux Etats américains le pouvoir de choisir l’Exécutif [1]).

 Il est vrai que l'on peut retrouver des éléments « libéraux » dans les deux constitutions, comme par exemple la « clause pour le commerce » dans la Constitution américaine qui, d'ailleurs, a été utilisée afin de mettre un terme à la ségrégation raciale dans le Sud en 1964 par le biais du Civil Rights Act (la loi pour les droits civils). Les garanties concernant les droits sociaux et les droits du citoyen proposés par la Constitution européenne sont, cependant, bien plus étendues que celles contenues dans la Déclaration des Droits américaine et comprennent des droits pour les travailleurs (y compris la co-détermination), des droits pour les femmes, ainsi que des droits pour les animaux ! Souvenons-nous, comme nous abordons la question des valeurs, que le Equal Rights Amendment [2] (amendement sur l’égalité des droits) n’a pas été ratifié par un nombre d’Etats suffisant pour être ajouté à la Constitution, même s’il avait été accepté par le Parlement et le Sénat. Je pense que la population européenne dans son ensemble devrait être mieux formée sur les différences significatives entre les deux constitutions européenne et américaine, comme cela a été proposé. Comme l’Europe est en train d’en débattre, la constitution proposée pourrait, peut-être, en fin de compte, être modifiée de telle sorte à permettre une participation populaire plus importante, alors que la constitution américaine a été le fruit du « compromis du Connecticut » et de la décision de bâtir sur le Bill of Rights.

Quant à l'OTAN, la nouvelle Constitution aurait fourni les moyens d'accélérer la coopération et l'intégration de la défense européenne, et facilité l'approvisionnement en matériel militaire. Elle aurait également permis à l'Europe de mieux coordonner sa stratégie par la création du poste d'un seul Ministre des Affaires Etrangères, et de développer relativement plus son autonomie d'action. Une identité de défense européenne plus forte et une Politique de Défense et de Sécurité commune permettraient un meilleur partage du pouvoir et des responsabilités, soit, en coopération avec les Etats-Unis ou bien seule, si nécessaire. Cela aurait également permis à l'Europe d'appuyer sa diplomatie par la force, dans les situations de non-conformité...

 Une Europe qui dépense plus en défense, même si certains de ces systèmes de défense reprennent ceux des Etats-Unis, pourrait se lancer dans un plus fort partage de la puissance et de la responsabilité avec les Etats-Unis. Ce partage pourrait, à son tour, permettre à ces derniers de se concentrer sur les nouvelles menaces émergeant en Asie et ailleurs en dehors de la scène européenne, mais de préférence dans un contexte multilatéral et avec l'aval de l'ONU. L'Europe a non seulement besoin de capacités de défense (surtout parce qu'elle ne peut compter entièrement sur les Etats-Unis!) mais également de capacités de projection de force, afin de rendre sa propre diplomatie plus efficace.

 La diplomatie nécessite l’utilisation « de carottes et de bâtons »; s'il n'y a pas suffisamment de bâtons, les Européens pourraient avoir besoin de faire appel aux Américains pour des mesures politico-militaires de coercition, en supposant que la diplomatie européenne n'ait pas abouti aux résultats escomptés, comme cela pourrait être le cas en Iran, par exemple. De ce point de vue, les néo-conservateurs américains soutiennent qu'ils continueront à exercer un pouvoir politique conséquent sur la diplomatie européenne - du moins jusqu'au jour où l'Europe sera en mesure de construire des capacités de défense et de projection de la force adéquates [3]. Cependant, ceci est une perspective à laquelle s'opposent tout autant les néo-conservateurs américains.

 Avec le rejet de la Constitution européenne en France, les néo-conservateurs américains vont soutenir qu’en réalité l'OTAN doit conserver sa primauté sur la défense européenne, en raison de l'incapacité continue de l'Europe à se forger une identité de défense plus forte, vraiment complémentaire avec celle des Etats-Unis. Tout comme en 1954, le rejet par la France de la CED, soutenue par les Etats-Unis, avait permis une extension de l’influence américaine et de l’OTAN sur l’Allemagne et l’Europe, le refus français de la Constitution européenne augmente, de la même manière, la position des Etats-Unis au sein de la « nouvelle » Europe, à une période où les capacités des Etats-Unis et de l’OTAN sont peut-être surexploitées.

Les Etats-Unis pourront au moins essayer d’opposer le Royaume-Uni et la « nouvelle Europe de l'Est » à la « vieille » Europe Franco-allemande. C’est pour cela que les néo-conservateurs ont « jubilé » lorsque les Français et les Hollandais ont voté « non » ; s'attendant à ce que les Britanniques et les Polonais disent « non » également. Ils espèrent à présent voir émerger des tensions entre le Royaume-Uni et la France sur des thèmes comme l'agriculture, par exemple.

 L'ironie est que, contrairement à la perspective néo-conservatrice, avec sa vision stéréotypée de "Mars" contre "Vénus", et contrairement à ceux qui ont voté « non » à la Constitution parce qu'ils trouvaient qu'elle était trop libérale et qu'elle garantissait l'hégémonie de l'OTAN sur l'Europe, les Etats-Unis ont maintenant besoin d'une Europe forte. Après le fiasco [4] en Irak, Washington se rend compte, à présent, que les Etats-Unis ont besoin d’engager des stratégies multilatérales avec les Européens, comme en Afghanistan, et partout ailleurs, où cela est possible...

 Les Etats-Unis, de toute évidence, possèdent des capacités de défense de haute technologie pour le combat militaire, mais ont également besoin de techniques moins avancées de maintien de la paix, que les Européens peuvent leur fournir. Toutefois, afin d'obtenir l’aide de l'Europe, les Etats-Unis doivent adopter une approche multilatérale et commencer à partager des responsabilités avec les Européens...

 A présent, bien entendu, la question est si/ou comment les Européens seront capables de reformuler leur conception de l'unité. Sans trop exagérer, il existe un danger que l'Europe puisse commencer à se diviser en différents groupes régionaux. Un groupe de l'ouest avec le Royaume-Uni, un groupe central, le « cœur », avec la France et l'Allemagne, et un groupe de l'est avec les Etats de l'ancien pacte de Varsovie qui sera plus près des Etats-Unis.

 Une autre raison à l’origine du rejet de la Constitution a été la peur de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Il semble que l’Europe appréhende de se retrouver ainsi impliquée malgré elle dans les conflits du Caucase, d’Irak et de la Mer Noire, le cas échéant. L’Europe ne paraît pas prête à jouer ce nouveau rôle stratégique. 

Comme il apparaît de plus en plus improbable que la Turquie entre un jour dans l’UE, il est possible qu’elle se tourne plutôt vers la Russie et les Etats-Unis. Pourtant, les relations que la Turquie entretient avec ces derniers, se sont récemment détériorées, en partie à cause des questions irakienne et kurde. En cela, l’entrée dans l’Union pourrait renforcer l’influence européenne dans l’ensemble de la région et motiver la Turquie à poursuivre la grande réforme de son économie (au bénéfice de l’Europe), mais aussi l’aider à améliorer ses relations avec la population kurde. Si elle n’est pas aliénée, la Turquie peut également jouer un rôle important de médiateur entre Israël et le monde musulman. Un pays isolé, pourrait, au contraire, se rapprocher d’un islamisme plus radical et devenir une source majeure d’instabilité régionale.

 De plus, à mesure que l'Europe entre dans une période d'intense introspection, dans laquelle les factions de « gauche » et de « droite » se querellent sur l'avenir de l'Europe, il existe un danger supplémentaire que l'Europe dans son ensemble ne soit pas attentive à un certain nombre de menaces potentielles venant de l'est et du sud.

 
II - La nouvelle vague du multilatéralisme

Tout d'abord, j'aimerais mettre à nouveau l'accent sur le fait qu'une Europe plus forte et plus unifiée est réellement dans l'intérêt de l'Amérique, dans l'immédiat et sur le long terme, et que les Etats-Unis et l'Europe doivent coordonner leur politique afin de développer et d'amener la stabilité dans les régions à l'est et au sud de l'Europe...

 La deuxième administration Bush (qui se compose principalement d'un mélange de néo-réalistes et de néo-conservateurs) s'est rendue compte qu'une approche réellement multilatérale envers un certain nombre de conflits et de crises internationaux est devenue essentielle.

 Ceci est en partie dû à la reconnaissance du fait que même des questions liées à la sécurité, comme par exemple le lien qui relie les sanctions commerciales à la non-prolifération, ou les mesures de répression contre le financement du terrorisme ; ne peuvent être gérées par les Etats-Unis ou l'OTAN seuls, et que les questions de ce type nécessitent une coordination politique et financière entre les Etats-Unis, l’UE, et d’autres gouvernements et institutions.

 Plus important encore, l’administration Bush a commencé à comprendre que les Etats-Unis se sont embourbés en Irak et que tôt ou tard, il leur faudra l’aide indirecte, sinon directe de leurs Alliés - s'ils désirent un jour se retirer d'Irak « en conservant leur honneur » comme l'avait déclaré le président Nixon au sujet du Vietnam.

 En sus des efforts de coopération dans la « guerre » ou de « lutte » contre le terrorisme en Afghanistan, et malgré des différences de tactique, les Etats-Unis ont en conséquence adopté une nouvelle approche multilatérale à l'égard de l'Iran et de ses exigences de contrôle de son cycle d'enrichissement de l'uranium, par exemple. Les Etats-Unis ont jusqu'à présent appuyé les efforts diplomatiques de la troïka composée par le Royaume-Uni, la France et  l'Allemagne. Il est intéressant de noter que cette nouvelle approche multilatérale à l'égard de l'Iran n'a pas été imaginée par les conseillers du Président Bush, mais est censée avoir été concoctée par certains individus d'une « cellule de réflexion » influente de Washington, ayant pu faire passer l'idée au Conseil pour la Sécurité Nationale, où elle a été appuyée par le Président et par Condoleezza Rice.

 En ce qui concerne l'Iran, il semblerait que les Etats-Unis laissent aux Européens la possibilité de faire de la diplomatie « douce », tout en se préparant à utiliser « le gros bâton » dans les coulisses en menaçant de sanctions - ou bien d'un possible déploiement de force - et en rendant ces menaces aussi crédibles que possible. De ce point de vue, l'administration Bush a l'intention de conserver discrètement sa position mondiale d'hégémonie américaine, comme levier sur la diplomatie européenne, quant à toute politique élaborée dans un contexte multilatéral.

 Bien que d'importantes différences subsistent entre les Etats-Unis et les positions européennes, je pense que Washington et les trois nations européennes à savoir l'Allemagne, le Royaume-Uni et la France, sont d'accord sur le fait que si l’Iran ne montre pas « patte blanche », l'affaire sera présentée devant le Conseil de Sécurité de l'ONU. Cependant, en même temps, pour que la crise se résolve, Washington devra en fin de compte entamer un dialogue plus direct avec Téhéran. Le dialogue entre les Etats-Unis et Téhéran a été rendu possible par le fait que les Etats-Unis ont rapidement éliminé les deux principaux ennemis de l'Iran : les Talibans et Saddam Hussein. Il est évident, cependant, qu'un certain nombre de problèmes subsistent.

 En dépit de (ou grâce à) la présence militaire américaine dans la région, il semblerait qu'il soit maintenant temps pour Téhéran de faire « des pas vers la paix » dans cette région. Une ouverture dans les relations américano-iraniennes pourrait être apportée par les élections, qui auront lieu en Iran cette semaine. Je crois qu'un accord peut être négocié avec l'Iran, mais il reviendra toutefois à Washington d'avancer vers une reconnaissance diplomatique de l'Iran en temps et en heure, et une fois les bonnes conditions obtenues. Un tel accord pourrait comprendre les éléments suivants : renoncer au contrôle de l'Etat sur le programme d'enrichissement iranien de l'uranium, réduire les relations de l'Iran avec le Hezbollah, et enfin, reconnaître Israël lorsque ce dernier aura à son tour reconnu un Etat palestinien indépendant.

 Un tel « accord » pourrait d’une certaine manière être comparé à la récente percée en Libye, ou en Ukraine, quant la dernière a abandonné ses armes nucléaires en 1994, mais, en prenant en compte le fait que l'affaire en Iran est bien plus complexe. Ainsi, dans le cas de l'Iran, plutôt que de s'engager dans un changement de régime par la force (comme cela a été brandi par la première administration Bush), les Etats-Unis devraient considérer une reconnaissance du régime avec des garanties de sécurité de l'ONU, mais sans négliger la possibilité d'une réforme en profondeur du régime. (Ici, cependant, je soutiendrais que les « purs et durs » des deux côtés essaient d'empêcher la réelle possibilité d'une percée diplomatique.)

 Dans une certaine mesure, les relations des Etats-Unis et de l’Europe avec l'Iran seront affectées par ce qui se passera en Syrie et en Irak. Dans la nouvelle vague du multilatéralisme, les Etats-Unis ont, de surcroît, commencé à travailler avec la France au Conseil de Sécurité, en ce qui concerne le retrait Syrien du Liban, ce qui aura un effet sur le Hezbollah.

 La reconnaissance récente de l'UE du nouveau gouvernement de l'Irak devrait, espérons-le, avoir pour résultat une coopération plus positive en ce concerne les relations Etats-Unis - Europe avec l'Irak. Un Irak plus stable et moins menaçant devrait, de la même manière, être bénéfique pour l'Iran et tous les autres acteurs régionaux. Pour ce qui est de l'Irak, les Etats-Unis espèrent que les pressions internationales concertées rendront le nouveau gouvernement irakien à majorité Chiite plus ouvert, afin que les Sunnites et les anciens membres du parti Baas (ceux qui ne sont pas reconnus responsables de crimes de guerre ou d’actes terroristes avérés) puissent avoir un rôle nouveau et positif dans le gouvernement et la société irakiennes. Ceci permettra au gouvernement irakien de coopter certaines factions de la résistance irakienne et ainsi de séparer les Irakiens Sunnites nationalistes des militants islamistes.

 En cela, cependant, il n'est pas du tout certain que l'Europe déploie, dans un avenir proche, des forces de maintien de la paix ou de police conséquents, ce qui finalement, laisse Washington pris dans ses propres sables mouvants.

 

III -  La Question de l'Europe et de la Russie

Les Européens se sont principalement penchés sur les aspects politico-économiques de l'élargissement de l'UE, et se sont à présent lancés dans une politique de « contrôle des dommages » suite au rejet français et hollandais de la Constitution européenne. En grande partie égocentriques et embarqués dans une introspection intensive, ils ont à peine commencé à réfléchir sur les questions de sécurité découlant de la création d'une nouvelle Europe.

 De manière générale, je n'ai pas l'impression que les Européens aient réfléchi très profondément à l'hypothèse pessimiste suivant laquelle l'élargissement de l'UE (conjugué à l'élargissement de l'OTAN) pourrait provoquer des tensions sociales et politiques significatives le long des frontières de l'UE avec des pays non membres de l'UE - sur le plan de l'immigration illégale, de la contrebande, des stupéfiants, de la prostitution….

 De plus, les possibilités d'instabilité réelles des politiques économiques, donnant lieu à des mouvements sécessionnistes ou bien des demandes de changements politiques radicaux dans une Ukraine divisée, en Biélorussie et en Russie même (par exemple, Kaliningrad) existent et pourraient croître dans le temps. Il se peut que nous commencions à voir la mise en œuvre de mesures de répression en Biélorussie, du moins depuis mai 2005 – dans une tentative d’empêcher une révolution « démocratique » à la Géorgienne ou à l'Ukrainienne, par le président Biélorusse Lukashenka dans le but de conserver le pouvoir. Nous avons vu comment les élections présidentielles en Ukraine en décembre 2004 ont non seulement divisé la population ukrainienne, mais ont également terriblement divisé Américains et Européens (« nouveaux » et « anciens ») des Russes. Les « purs et durs » de la Russie craignaient un possible « isolement » et de se retrouver coincés comme un « ours dans une cage de fer ». 

 Puisqu'il existe une réelle probabilité que des troubles politiques, sociaux et économiques dans l'est aggravent les problèmes avec les membres de l'UE, il y a un vrai besoin de coordonner les stratégies américaines et européennes vis-à-vis de la Russie et d'intégrer celle-ci à terme dans la communauté Euro-Atlantique, avec l'Ukraine. En fin de compte, l'Etat problématique qu'est la Biélorussie doit également être géré de manière concertée, et de telle sorte que les politiques américaines et européennes n’aient pas pour conséquence de rapprocher encore plus près l'une de l'autre la Russie et la Biélorussie.

 Concernant la Biélorussie, et  d'autres soi-disant « avant-postes de la tyrannie », Washington prétend appuyer la démocratie et les valeurs « démocratiques » et les « droits de l’Homme » (bien que de façon plutôt sélective). Ce qui a été nommé « l’Exportation de la démocratie » est un concept qui a été affiné et qui s‘appelle à présent le soutien au « développement de la société civile », ainsi que l’a déclaré Condoleezza Rice, Secrétaire d'état, tout récemment,  dans son discours à Sciences Po.

 Un autre problème se pose cependant : à savoir, à quel moment les exigences en matière de changement « démocratique » deviennent-elles positives et ont-elles pour résultat des réformes à portée considérable et durable dans le temps ? Ou bien, à quel moment, le soutien des mouvements « démocratiques » devient-il déstabilisant et a-t-il pour résultat une insécurité accrue, comme cela semble être le cas en Irak après Saddam Hussein ?  Ou bien quand de telles exigences, ont-elles pour résultat des mesures de répression, comme en Chine avec celle de Tïen An Men en 1989, ou peut-être la Biélorussie aujourd'hui, au moins depuis mai 2005 ? A mesure que les Etats-Unis commencent à plus ouvertement soutenir les mouvements démocratiques en Iran, est-ce que Téhéran entamera des réformes ou bien une campagne de répression ?

 Afin d'essayer de faire en sorte que les Etats non membres de l'UE en Europe de l'Est et en Russie ne deviennent pas instables, les Etats-Unis et l'UE doivent s’impliquer davantage dans ces régions, surtout en forgeant des accords de partage de pouvoir, de sécurité, et des accords pour améliorer le commerce et l'économie, et ceci avec la Russie et l'Ukraine en particulier. A cet égard, Moscou et Kiev doivent devenir des membres rapprochés qualifiés de l'OTAN et de l'UE. En termes de sécurité, ceci peut être réalisé par le biais d'une implication dans les opérations conjointes entre l'OTAN, les Etats-Unis, la Russie et l'Ukraine. La signature de l'accord sur le Statut des Forces de l'OTAN (SOFA) avec la Russie et d'autres membres de l'OTAN semble avoir ouvert la porte à une plus grande coopération militaire avec la Russie [5].

 Pour mener plus loin la possibilité d'une plus grande coopération avec la Russie, ainsi qu'avec l'Ukraine, je propose la création d'un Quartier Général « Maintien de la paix » OTAN - UE - Russie pour le maintien de la paix (QG) à Kaliningrad. Un tel QG serait un moyen de renforcer les relations de sécurité croissante entre la Russie, l'Europe et les Etats-Unis. Cela aiderait également à ancrer Kaliningrad au sein de la Fédération Russe. Kaliningrad est à l'heure actuelle, « isolée » de la Russie par le double élargissement OTAN - UE, plus ou moins mal coordonné, avec la Pologne et les Etats de la Baltique.

 Un Quartier Général OTAN - UE- Russie pour le maintien de la paix à Kaliningrad veillerait à coordonner les stratégies de maintien de la paix dans les régions de conflit à travers l'ancienne Union Soviétique et ailleurs, et peut-être en Tchétchénie. Cela empêcherait également Kaliningrad d'essayer de « se séparer » de Moscou, en lui octroyant un nouveau statut « internationalisé ».

 Un Quartier Général OTAN - UE- Russie pour le maintien de la paix à Kaliningrad aiderait à mettre en place le long processus d'obtention des conditions de sécurité adaptées pour assurer le développement d'une politique économique en Europe de l'Est, dans le Caucase, l'Asie Centrale, et peut-être au Moyen Orient également (en Palestine et en Irak). Cela pourrait contribuer à fournir une plus grande autonomie et indépendance à plusieurs Etats et régions à travers l'ancienne Union Soviétique. Ces objectifs pourraient, en partie, être réalisés en formulant des garanties de sécurité de l'OTAN, l'UE et la Russie qui se superposent pour mettre en place ce que j'appelle des « communautés pour la sécurité » confédérées et par le biais d'un déploiement de forces de maintien de la paix dans des endroits de conflit potentiel (ou existant).

 
 

IV -  "Les Quatre" et la Feuille de Route de la Paix

En ce qui concerne l'Euro - Méditerranée, il est nécessaire que les Etats-Unis et l'Europe travaillent avec plus de diligence et d'efficacité pour trouver une résolution au conflit Israélo-Palestinien, par le biais du processus des Quatre comprenant les Etats-Unis, l'UE, la Russie et l'ONU.

 Trouver un moyen de mettre un terme au conflit existant entre les Israéliens et les Palestiniens serait un pas significatif dans l'aide à la résolution de l'un des problèmes principaux qui contribue à enflammer le mouvement islamiste. Bien que le conflit prolongé Israélo-Palestinien ne soit pas le seul point de mire de la propagande islamiste (d'autres causes panislamiques existent, comme par exemple la situation au Cachemire, en Tchétchénie, en Arabie Saoudite et à Xinjiang la province sous contrôle du gouvernement Chinois), la question Palestinienne représente l’une des causes les plus importantes et les plus pressantes qui hypothèque toute possibilité d’amélioration avec le monde arabe et islamique, et encourageant l’opinion arabe /islamique plus « modérée » à se retourner contre les Américains et les Européens.

 Tout progrès dans ce domaine serait un pas diplomatique majeur vers une solution à la fin de la « guerre contre le terrorisme » et éliminerait, par ce biais l’une des questions les plus importantes qui continue à empoisonner les relations qu’entretiennent les Américains et les Européens avec les mondes Arabe et musulman.

 La décision d’Israël de se retirer unilatéralement de Gaza a, par la suite, donné lieu à un débat sur le retrait (prévu pour la fin de l’été), à savoir si cela mènera à de meilleurs accords de paix entre la Cisjordanie et Jérusalem, ou bien si cela contribuera à aggraver les tensions. Le fait que le retrait n’ait été coordonné ni avec les Palestiniens, ni avec les Quatre puissances (les Etats-Unis, l’UE la Russie et l’ONU) dans le cadre d’un accord diplomatique plus vaste, ne présage rien de bon pour l’avenir.

 On craint que, suite au retrait des Israéliens, la Bande de Gaza ne devienne très rapidement un foyer d’agitation du radicalisme islamiste, qu’ Al-Qaida, le Hamas et d’autres groupes ne puissent très facilement infiltrer la région. Il n’est pas certain, non plus, que les autorités Palestiniennes puissent effectivement contrôler Gaza (ou d’autres endroits) au vu de leurs moyens et capacités réduits. Une possible instabilité à Gaza peut aussi avoir un effet sur les relations avec l’Egypte.

 Le retrait des Israéliens a jeté le désarroi dans la communauté internationale, quant au déploiement de forces internationales de maintien de la paix dans la Bande de Gaza et peut-être plus tard en Cisjordanie - est-ce qu’une telle manœuvre serait positive et bénéfique ou non ?  Ou, au contraire, est-ce que la présence d’une telle force ne créerait-elle pas davantage de tensions au sein des factions palestiniennes, et aussi avec Israël ?

Je pense personnellement qu’une force internationale de maintien de la paix, jouissant du soutien d’Israël et de l’Autorité Palestinienne pourrait s’avérer une force stabilisante positive. Cependant, pour être efficace, une telle force de maintien de la paix doit pouvoir travailler avec toutes les factions palestiniennes, et devrait être incorporée dans un cadre global pour un accord de paix Israélo-Palestinien général, comprenant la Bande de Gaza et Jérusalem.

 Si, par la suite, une décision est prise en faveur du déploiement d'une force internationale, de quel type de force s'agirait-il et qui en prendrait le commandement ? L'ONU, l'OTAN ou bien l'UE ? D'une certaine manière, cette question nous renvoie au début de la crise en Bosnie lorsque l'Union Européenne (présidée alors par Jacques Delors) avait affirmé que l'UE devait gérer la crise et qu’alors le  Président Bush père avait acquiescé.

 Je ne vais pas entrer plus avant dans l'histoire, mais je croyais à l'époque, puisque la crise en Bosnie avait un effet sur toutes les puissances principales, indépendamment de leur situation géographique et de leur identité culturelle, que la réponse à la crise aurait dû se solder par un projet concerté entre les Etats-Unis, l'UE et la Russie et ce, dès le début. Les prémices d'une relation de concertation se sont enfin dégagés suite à la mise en place du Groupe de Contact pour la ex-Yougoslavie, puisque celle -ci engageait les services diplomatiques de toutes les puissances principales impliquées (les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Russie, la France et plus tard l'Italie).

 Pour ce qui est du conflit Israélo-Palestinien, je dirais que la réponse doit également provenir d'un effort de concertation entre les Etats-Unis, l'Union Européenne et la Russie. Cependant, plutôt que de déployer les casques bleus de l'ONU, comme en Bosnie, le maintien de la paix en Palestine devrait être une opération menée par l'OTAN, en coordination conjointe avec l'UE et la Russie, mais sous la grande égide de l'ONU. Ainsi, il en reviendra aux Quatre de décider de la nature de la force de maintien de la paix à déployer, pour atteindre les objectifs de la Feuille de Route de la Paix agonisante et gagner la confiance des Israéliens et des Palestiniens.

 A la fin du mois de mai, l'OTAN a octroyé le statut d'Observateur à la Palestine et à l'Assemblée Parlementaire. Ce statut d'observateur, et peut-être de participant à l'Assemblée Parlementaire de l'ONU au mois de novembre 2005, permettra aux Palestiniens de faire connaître leur opinion lors de l'Assemblée grandissante de l'OTAN. De surcroît, le dialogue de l'OTAN sur la Méditerranée permet à six états arabes de dialoguer avec Israël.

 Ces étapes pourraient, à terme, ouvrir la voie à une force internationale de maintien de la paix (mieux vaut tard que jamais !), qui pourrait servir de tampon, afin que les actes de vengeance des deux côtés ne s'intensifient plus au point de ne plus pouvoir les contrôler. Une force multinationale de maintien de la paix, associée à une étroite coopération Israélo-Palestinienne pour ce qui est des questions touchant au commerce, à la main d'œuvre, au droit à l'eau, au retour des réfugiés, y compris pour les questions relatives au partage de Jérusalem, affaiblirait considérablement la puissance de propagande des groupes islamistes…

 Les forces de maintien de la paix du Partenariat pour la Paix de l'OTAN, appuyées par les Etats-Unis, l’UE et la Russie, pourront ainsi être déployées dans la Bande de Gaza, puis en Cisjordanie, pour une période de temps à déterminer des deux côtés, comme cela a toujours été plus ou moins le cas en Macédoine, une République de l’ex-Yougoslavie où les forces de maintien de la paix de l'OTAN et maintenant de l’UE, ont été déployées pour servir de tampon entre les insurgés Albanais et le gouvernement Macédonien.

 Israël et l'Autorité Palestinienne peuvent conjointement décider de la nature, du nombre et de la nationalité de ces forces de maintien de la paix. Ces troupes peuvent comprendre des Américains, des Européens, des Russes, ou toutes autres troupes de maintien de la paix provenant d'Etats arabes ou musulmans, comme par exemple la Turquie, ou même d'Etats d'Asie Centrale. L'OTAN, l'Union Européenne, et la Russie pourraient alors fournir des garanties de sécurité qui se superposent afin d'aider à garantir la sécurité d'Israël, aussi bien que celle d'une Palestine tout nouvellement indépendante, vis-à-vis de bon nombre de ses voisins hautement instables et volatiles, parmi lesquels la Syrie et l'Iran.

 Une force multinationale de maintien de la paix menée par l'OTAN, avec à ses côtés l'UE et les Russes, sous le mandat général de l'ONU, représenterait une démarche audacieuse et visionnaire pour arriver à une résolution diplomatique de la « guerre sans relâche contre le terrorisme » - un bond vers la paix au sein d'un Moyen-Orient instable. Je ne pense pas que cet objectif soit utopique ; c'est plutôt une étape pratique dans la résolution d'un conflit beaucoup plus vaste.

 
V -  Conclusion

En conclusion, quatre tâches majeures sont à entreprendre par la communauté Euro-Atlantique. Tout d'abord, il y a la reconstruction de l'unité Européenne après le vote négatif des Français et des Hollandais.  En cela, les européens devraient souligner les différences significatives existant entre les Constitutions, européenne et américaine, pendant qu’ils recherchent les moyens d’améliorer la Constitution, de telle sorte qu’elle permette une plus grande participation populaire au processus de décision.

 Deuxièmement, les Américains et les Européens ont besoin de développer des stratégies multilatérales communes en ce qui concerne la guerre / la lutte contre le terrorisme, la question du programme nucléaire Iranien, et la question de l'Irak, pour ne citer que quelques-unes des questions d'importance primordiale. Ici, néanmoins, des difficultés politiques significatives ont contribué à une définition du « terrorisme », à déterminer comment gérer le plus efficacement possible un certain nombre de groupes divergents, et également à comment « gérer » la question iranienne et celle de la prolifération des armes nucléaires. Je crois qu'un accord peut être envisagé avec l'Iran, mais la tâche en incombera largement aux Etats-Unis qui devront œuvrer en vue d'une reconnaissance diplomatique de l'Iran au moment opportun et une fois que les bonnes conditions auront été obtenues.

 Le fait que l'UE ait décidé au début du mois de juin d'entamer des relations avec le nouveau gouvernement irakien, malgré l'opposition passée de l'UE à l’intervention américaine en Irak, ne pourra être que favorablement accueilli par Washington. Une fois de plus, cependant, le déploiement éventuel de troupes Européennes en Irak semble peu probable, bien que cette option dans le cadre d’opérations de maintien de la paix, semble être une possibilité en Palestine.

 En sus du nombre de problèmes internes conséquents, auxquels l'Union Européenne doit faire face, je suis d'avis que les Etats-Unis et les Européens doivent trouver une solution aux problèmes externes le long des frontières à l'est et au sud, avant que ces problèmes ne commencent à « couver » et par-là même, à aggraver les conflits en Europe. J’attire ici encore une fois votre attention sur la nécessité qu’ont les Etats-Unis et l’UE de s’engager vis-à-vis de la Russie et de l’Ukraine, afin d’éviter un éventuel isolement de l’un ou l’autre de ces Etats et peut être de réfléchir à ma proposition de création d’un centre de commandement OTAN / UE / Russie à Kaliningrad (sous réserve que la Russie approuve une telle démarche).

 Je soulignerais aussi l’importance d’essayer de trouver une résolution équitable au conflit Israélo-Palestinien, qui serait un pas diplomatique majeur en vue de l’apaisement de cette guerre sur le très long terme contre le terrorisme.

[1] Projet New Jersey : Le Congrès tel qu’il existait était maintenu, mais gratifié de nouveaux pouvoirs. Par exemple, le Congrès pouvait instaurer des taxes et obliger leur perception. Un exécutif, élu par le Congrès, fût crée ; le projet autorisant un exécutif pluriel. Les exécutifs servaient pendant un unique mandat et étaient soumis au rappel à la demande des gouverneurs des Etats. Une magistrature, nommée par les exécutifs, avec des durées de service à vie. Les lois établies par le Congrès prirent la prépondérance sur la loi des Etats.

 [2] Equal Rights Amendment : Section 1. l’Egalité des droits reconnus par la loi ne saurait être refusée ou restreinte par les Etats-Unis ou aucun autre Etat, pour des raisons relatives au sexe. Section 2 . Le Congrès a le pouvoir de faire respecter, en ayant recours à la législation appropriée, les dispositions de cet article. Section 3 . Cet amendement prendra effet deux ans après la date de sa ratification.

[3]  En 2004, l’UE a annoncé la formation embryonnaire d’un ministère de la Défense et des Affaires étrangères, qui serait renforcé suite à la ratification de la constitution européenne (prévue par tous les membres en 2006). Les Français pensent qu’un centre de commandement européen commun peut être envisagé d’ici 5 à 10 ans.  Les pays de l’UE dépensent environ 232 milliards par an, au total, pour leur défense ; seuls la Grande-Bretagne, la France et la Grèce dépassent dans ce domaine, les 2 % de leur PIB.  Et pourtant, les européens ont été handicapés par un manque d’intégration de leurs forces armées et par leur dépendance relative à un équipement obsolète. L’UE a besoin de transports (notamment ponts aériens et navires de guerre) et de capacités de ravitaillement en vol. Si l’Allemagne venait à augmenter ses dépenses de défense, cela pourrait transformer significativement la donne en Europe, mais Berlin est, pour l’instant, absorbée par le coût de la réunification et des réformes nationales.

 [4] Les américains semblent coincés en Irak (et l’OTAN an Afghanistan) pour un certain temps. Le Pentagone prépare 14 « bases durables » ponctionnant des ressources humaines importantes (plus de 100 000 en 2006), au moins, jusqu’à ce que les champs pétroliers soient développés et le pays stabilisé et sécurisé par une police et une force armée irakiennes pleines d’assurance. (à mes yeux, une dizaine d’années…) Mais, si une crise éclate ailleurs et si les Etats-Unis doivent alors engager des forces terrestres, de grandes difficultés sont à prévoir, puisque les forces constituées de volontaires et  réservistes sont déjà poussées au-delà du maximum de leurs possibilités. En raison du fardeau excessif de la défense américaine, augmenté par la « guerre contre le terrorisme »,  et par  la présence prolongée de manière imprévue de forces de maintien de la paix en Irak, les américains ont commencé à réduire leurs dépenses militaires en supprimant des bases aux Etats-Unis et dans le monde, notamment en Europe..., tout en essayant  de déployer des bases plus proches des menaces réelles et potentielles.  Suite à leur intervention du mois de mars 2003 en Irak, les Etats-Unis ont commencé à réduire leurs effectifs de 70 000 hommes situés dans la « vieille » Europe et à construire des bases plus rentables dans la « nouvelle » Europe: en Pologne, Hongrie, Roumanie et en Bulgarie. Entre 5 000 et 10 000 soldats seront déployés en Pologne parallèlement à la modernisation de bases polonaises. Le Pentagone a commencé à déplacer ses bases au Royaume-Uni et en Allemagne (mis à part la base aérienne de Ramstein en Allemagne, un site majeur pour le stockage d’armement nucléaire américain) vers l’Italie. La « vieille » Europe devient ainsi de plus en plus un « centre logistique » avec l’Italie au centre, pour toute action dans le sud plutôt qu’un campement de la Guerre Froide préparé en vue d’une invasion soviétique « imminente » à l’est.

 [5] En avril 2005, des avancées importantes ont été réalisées dans le sens de l’élaboration du « SOFA » avec la Russie et les autres membres de l’OTAN. Ceci à ouvert la voie vers des exercices et autres projets communs et apporté une base légale pour autoriser les passages de troupes de l’OTAN sur le territoire russe, incluant le déploiement temporaire de forces armées sur un territoire étranger pour des opérations de maintien de la paix, des entraînements anti-terroristes et urgences, en accord avec le programme de partenariat pour la paix.


Henri FROMENT-MEURICE

            Merci infiniment. J'invite tous les participants à lire votre texte qui est extrêmement riche, il y a là beaucoup de propositions très constructives, je vous remercie de les avoir synthétisées, mais c'est une intervention qui mérite d'être étudiée et méditée et comme vous étiez le seul américain à parler pendant cette deuxième table ronde, nous vous avons et nous vous lirons avec beaucoup d'intérêts.

           Maintenant, je vais demander à M. Pierre Hassner, que tout le monde connaît, qui est Directeur de recherches au CERI et dont je dirais simplement que, pour moi, l'héritier, le meilleur de Raymond Aaron, de prendre la parole en vous demandant, cher ami, de respecter, si je peux me permettre, les quinze minutes, parce que nous avons déjà dépassé la limite et nous devons, ensuite, entendre en conclusion, notre ami Dominique Moïsi.

  

Pierre HASSNER

            Monsieur le Président, je serais tenté, même, d'aller plus loin que ce que vous me demandez car, à cette heure-ci, j'ai toujours irrésistiblement à l'esprit la citation de Cromwell devant le long Parlement : "Vous avez été là beaucoup plus longtemps pour tout ce que vous pouvez faire de bon, au nom de Dieu, partez." Mais, je ne voudrais pas, quand même, ne pas dire le plaisir que j'ai à revoir le Forum du Futur après assez longtemps et de dire à Jacques Baumel que je garde, ainsi que d'autres comme Jacques Rupnik qui est là le souvenir de ce colloque prémonitoire que nous avions eu en 1989 avec son soutien indéfectible où tous les dissidents d'Europe de l'Est, les Bulgares de Panitza (?), les Slovènes de Rupnik étaient là et c'était à la veille des événements de 89 mais on les sentait monter et c'est vraiment grâce à Jacques que cela a pu se passer et, en général, aujourd'hui, je ne veux pas m'étendre sur le doute (?) que je partage avec Pierre Lellouche, mais j'ai l'impression que j'ai commencé à m'intéresser à ces choses au moment de l'échec de la CED proposée par la France et je finit ma carrière au moment de l'échec de la Constitution également proposée par la France. Mais, je crois est encore bien plus grave, alors, espérons que la symétrie se reproduira dans l'autre sens, nous nous sommes réunis en 1989 à l'aube d'un changement fondamental qui était le retour de l'Europe centrale à l'Europe, espérons que c'est de bon augure et que nous pouvons voir dans ce colloque le début d'un retour à une construction européenne, à un dialogue avec les Etats-Unis qui fait beaucoup défaut.

           Dans mes quinze minutes, et je vous autorise absolument à me couper au milieu d'une de mes longues phrases, je vais en perdre quelques une à faire, quand même, un retour en arrière puisque pour comprendre les valeurs transatlantiques à l'échelle du monde, alliées ou concurrentes, qui est le sujet de cette table ronde, il faut quand même revenir sur le sujet de la première et je dirais, sans développer, qu'à mon avis, on hypostasie et on solidifie beaucoup trop les divisions Etats-Unis / Europe, elles existent, le rôle de la religion, le rôle du recours à la force, mais il faut voir que toutes aussi importantes sont les divisions intérieures à chacune. Tous les sondages que l'on a fait ces deux dernières années montrent que les Démocrates qui, après tout, sont la moitié des Etats-Unis, avaient gagné les élections en 2002, sont plus proches des Européens que les Républicains, un commentateur disait, dans un de ses sondages, il y a deux Amériques et l'une est Européenne, que l'Europe est divisée comme on la dit cent fois, mais fondamentalement, même l'idée que disait, à juste titre, Monique Canto-Sperber, l'Europe, paix perpétuelle, oui mais l'Europe de l'Ouest, ce n'est pas le cas des Balkans, du Caucase, ce n'est pas le cas d'une partie de l'Europe qui est vraiment européenne, mais de même pour les rapports avec les Etats-Unis, un excellent article d'un collègue bulgare, Ivan Krastev (?) qui s'appelle : Le siècle anti-américain, disant que comme on n'a plus d'idéologie positive, tout le monde est anti-américain, sauf les Européens de l'Est qui ne séparent pas l'Europe des Etats-Unis ou s'ils la séparent, ont davantage confiance dans les Etats-Unis. Il y a ces divisions transnationales, il y a les divisions du monde entre riches et pauvres, si on regarde surtout le Nord / Sud, ou entre pays libres ou pays totalitaires si, comme moi, on a été élevé dans les rapports Est / Ouest.

           Deuxièmement, même quand on a des choses en commun, on a des phases différentes et des chassés croisés. J'aime toujours rappeler qu'après tout, il y a eu une circonstance où alliés à Israël, certains pays, voyant dans un chef arabe la réincarnation d'Hitler, sont allés l'attaquer et d'autres pays les ont arrêtés. Les premiers, c'étaient la France et l'Angleterre qui ont fait Suez contre le Nasser Hitler en pensant que c'était la solution de la Guerre d'Algérie, ils ont été arrêtés par une administration républicaine, Asenauer / Deultse (?) qui, de concert avec les Russes, a dit que l'on ne pouvait pas employer la force sans les Etats-Unis et prendre les armes arbitrairement. De même, on a dit, à juste titre, que les Américains ont une conception expansive de la liberté et les Européens une conception défensive, c'est vrai aujourd'hui, mais au temps de la Révolution française, on répandait la liberté et la révolution bottée (?) dans toute l'Europe et, au contraire, les Américains, il y a la fameuse phrase du Président Adams : "L'Amérique ne cherche pas des monstres à combattre, nous sommes responsables, nous souhaitons la liberté à tout le monde, mais nous ne sommes responsables que de la notre, on ne va pas s'embarquer dans des aventures". Donc, voilà, au moment de Suez, les Etats-Unis ne se sentaient pas menacés et l'Europe était en pleine décolonisation, guerre d'Algérie, etc. au contraire, aujourd'hui, l'Europe a fini sa décolonisation et est, comme le disait Jean-Louis Bourlanges et Pierre Lellouche, je crois, fatiguée, tandis que les Etats-Unis sont au sommet de leur puissance et se sentent, pour la première fois, menacés directement. Donc, il faut tenir compte de tout cela, mais les choses étant ce qu'elles sont aujourd'hui, je résumerais en disant que je crois que l'Europe voit la complexité du monde d'une manière beaucoup plus réaliste que les Etats-Unis, bien que le réalisme ne soit pas toujours réaliste et que, quelque fois, ce qui semblait impossible se produit, mais que les Américains, même quand ils critiquent leur pays, pensent profondément qu'ils représentent quelque chose de bien, qu'ils sont une vocation, il sont cette espèce de dynamisme, cela se reflète, peut-être aussi, dans la démographie et c'est, me semble-t-il, l'opposition la plus importante que l'Europe est une région résignée qui est pour le Statu Quo et que les Etats-Unis, maintenant, qui, tout le temps, étaient une puissance de Statu Quo devienne une puissance révolutionnaire qui se disent ce qui, en parole avait toujours fait partie du credo américain amener la démocratie etc. Maintenant que l'on est la superpuissance, qu'il n'y a plus la Russie, on peut le faire. Alors, on peut voir, là, une dualité, comme Hall Gardner vient de le l'expliquer, certains gens disent : "Ben, voilà, on se spécialise, les Américains, la force, le hard power et les Européens, le soft power, la persuasion, la diplomatie, etc." Il y a un peu de vrai, mais il y a beaucoup d'Américains qui, reprochent à l'administration Bush de dilapider leur soft power, c'est-à-dire, sa puissance de sympathie, d'influence, de séduction par son visage irréfléchi de la force, mais, inversement, si vous regardez ce qui s'est passé en Ukraine et en Géorgie, c'est l'attraction de l'Europe, le modèle de l'Europe, mais ceux qui ont vraiment agit, qui ont fait les sondages qui ont été décisifs en Ukraine, etc, ce sont les Américains, souvent adversaires de Bush, M. Soross (?) ou d'autres, mais ce sont les fondations américaines qui ont utilisé leurs ressources de persuasion et leur ressources non militaires beaucoup plus efficacement que l'Europe. L'Europe a agit comme modèle, même M. Kegan (?) a reconnu, au moment de l'Ukraine qu'après tout, ce n'était pas si mal, que cela valait bien quelques divisions, que cette Europe pourrait agir, mais elle agit par sont exemple, par son modèle, par la promesse de l'adhésion, mais comme on le voit avec les résultats du référendum, quand ça marche, quand ses voisins disent : "Ah oui, on veut être comme vous, on veut à la fois votre démocratie et votre prospérité" on recule épouvanté et le Polonais se transforme de dissident en plombier menaçant et ainsi de suite et je pense que c'est un cas assez curieux où, en un sens, une des choses que l'Europe a réussi le mieux - d'une manière imparfaite mais le mieux - à pousser sa périphérie vers plus de stabilité et plus de démocratie, elle le fait, en quelque sorte malgré elle et elle recule épouvantée quand elle réussi, elle dit : "Surtout plus ça." Donc, ici, si on veut une collaboration entre les Etats-Unis et l'Europe, il faut que les Etats-Unis renoncent à leur tentation impérialiste, à la fois par l'usage de la force et surtout, moi, traditionnellement, je ne suis pas anti-américains, au contraire, il y a quelque chose qui me révulse, que je trouve vraiment inacceptable, c'est cette idée américaine, comme beaucoup d'Américains en tous les cas de l'administration actuelle, qu'il n'y a pas d'autre légitimité que celle qui vient de la constitution américaine et du peuple américain, qu'ils n'ont pas à se soumettre aux mêmes règles que tout le monde, qu'ils peuvent être ultra-interventionnistes pour les autres et ultra-souverainistes pour eux-mêmes, qu'ils peuvent arrêter des chefs d'Etat étrangers ou mettre leur tête à prix, etc. mais qu'il est inconcevable qu'un américain soit inculper par un tribunal, etc. Cela est une vision vraiment impériale et je crois que le monde international doit être fait par un compromis entre l'inégalité qui existe, selon que vous serez puissant ou misérable - nous savons tous cela - mais, en même temps que les puissants eux-mêmes, ait un élément de réciprocité par lequel ils tiennent compte du jugement des autres. Et inversement, l'Europe a ces traditions pacifistes, je dirais, ces tentations pacifistes ou, je dirais, "passivistes" de la passivité, qui n'est pas possible dans le monde actuel.

           Alors, s'il y avait, il y a des éléments, quand même, je lisais un article hier sur le rôle de ce M. Bolton dont la nomination à l'ONU est en discussion avec son départ, les Etats-Unis sont ralliés à la prolongation de M. Baradayle (?), le Directeur de l'agence des délais (?) atomiques dont ils voulaient la peau, ils collaborent, dans une certaine mesure, peut-être hypocritement, avec les Européens pour l'Iran, il y a un certain nombre de changements qui sont des changements réels et pas seulement de style, mais je n'attends pas beaucoup de cette administration. Donc, je me place au delà, comme l'a fait Hall Gardner, de la crise actuelle où on ne peut pas attendre grand chose dans l'immédiat vers un univers où nous nous sortirions de ce que Hubert Vedrine appelait tout à l'heure de fétichisme multilatéraliste que si le Conseil de sécurité approuve tout est légal et moral, s'il n'approuve pas c'est illégal et immoral et les Etats-Unis donnent la tentation de l'empire, Raymond Aaron que l'on a évoqué avait deux chapitres dans Paix et Guerre sur la paix par l'empire et la paix par la loi et il montrait le caractère critiquable et impossible des deux.

           Alors, s'il y a concertation, s'il y a division du travail, on peut l'imaginer hiérarchique comme le souhaitent les Américains et qui est, évidemment, inacceptable pour les Européens, et on peut l'imaginer fonctionnelle ou géopolitique. Il y a des domaines où les Européens n'ont pas à suivre ou à imiter les Américains, il y a des régions qui concernent plutôt les uns ou les autres, mais la question de base est de savoir si, malgré tout, j'y viendrais en conclusion, dans l'analyse que l'on fait du monde, la structure du monde est que le grand danger vient des ambitions américaines impériales qui existent et donc, la structure, c'est que tout le monde soit se rassembler pour leur faire équilibre, ou s'il faut, non pas accepter ce rôle impérial et unilatéral, mais, quand même, considérer que nous avons un certain nombre de choses à faire en commun, éventuellement en nous partageant le travail sur le plan pratique mais en ayant une analyse convergente.

           Donc, il y a, bien évidemment, le Moyen-Orient qui est de leur intérêt comme du nôtre, le problème du terrorisme, du nucléaire, de l'énergie, le problème de l'Europe de l'Est parce que là, peut-être par nos origines respectives, ma sensibilité n'est pas exactement la même que celle d'Hélène Carrère d'Encausse, je suis plus sensible aux dangers des pays en voie de "ré-européisation", Ukraine ou Moldavie ou autre, soit repris dans le giron russe comme c'est le cas aujourd'hui où l'Ukraine est soumise au chantage de l'énergie, elle retourne dans l'espace économique russe, que je ne pleure sur l'asiatisation de la Russie. Mais, en tous les cas, c'est un intérêt commun d'à la fois en négociant avec la Russie, à la fois en exerçant notre influence en Ukraine ou ailleurs comme les Russes exercent la leur, de jouer notre rôle de protéger ceux qui veulent la démocratie et qui veulent peser de l'autre côté. Les Balkans, cela devient, comme ça l'était au début, de nouveau, un domaine plutôt qui est du ressors des Européens, l'Asie qui reste quand même au centre, il est clair que si quelqu'un doit protéger Taiwan, ce sont plutôt les Américains que les Européens, mais là, c'est un exemple qui n'est pas évident qu'au même moment, les Européens doivent lever l'embargo sur les armes pour la Chine.

           Donc, il y a des endroits où on est touts dans le coup et où il faut exercer notre influence et il y a des petits débuts, par exemple sur le quartet au Moyen-Orient, d'autres qui sont plutôt des intérêts européens ou plutôt des intérêts américains mais où il faut une concertation et, bien entendu, au delà de ces menaces, il y a, avant tout, et ça, l'administration Bush y est beaucoup trop peu ouverte, les problèmes globaux, l'agenda essentiel du climat, de la maladie, etc. où elle traîne toujours les pieds et où il faudrait un changement fondamental. Nous avons tous ce problème d'aider la démocratie et en même temps de sauvegarder l'équilibre, les Américains eux-mêmes, pour l'Ouzbékistan, c'est assez tragi-comique à la fois le Département d'Etat dénonce l'Ouzbékistan comme Etat tyrannique et en même temps, c'est un Etat où, pratique charmante, on envoie les prisonniers pour être torturés parce qu'on est mieux ne pas faire cela soi-même et on a des indulgences pour l'Ouzbékistan parce qu'il y a des bases militaires, parce qu'il y a la possibilité du pétrole, donc ce n'est pas entièrement, les Américains la démocratie et nous l'équilibre, c'est un problème d'équilibre, justement, entre ces deux considérations que nous avons tous.

           Mais en tous les cas, je conclus là, je crois que le sort de l'Europe et des Etats-Unis, un peu contrairement à ce que disait Hubert Vedrine, ce n'est pas seulement la Guerre Froide, tout le XIXè siècle, l'Europe a regardé vers l'Amérique, à la fois comme son avenir probable, à la fois en le saluant ou à la fois en le craignant, depuis Tocqueville jusqu'aux scènes de la vie future de Georges Duhamel, etc. Aujourd'hui, nous ne pouvons pas éviter de regarder vers les Etats-Unis, mais les Etats-Unis qui regardaient vers nous, regarderons beaucoup moins parce que et inévitablement, nous sommes moins importants pour eux, et pour eux et pour nous il y a des valeurs communes, il y a des menaces communes et il y a des tâches communes.

           Je conclurais par la phrase de Saint-Exupéry : "S'aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder ensemble dans la même direction". Merci.

  

Henri FROMENT-MEURICE

            Merci beaucoup.

           Alors, nous allons terminer cette table ronde et je pense que le Président va donner la parole à M. Moïsi, mais il faudra bien que vous acceptiez de rester encore quelques minutes pour écouter Dominique Moïsi.

 
 

CONCLUSION

 
Dominique MOÏSI

            Je suis là par amitié, affection profonde pour Jacques Baumel, que je salue encore une fois. En cette fin de journée, la seule chose que je puisse faire, c'est d'être très court.

           Il me semble que lorsque cette journée a été conçue, pensée par le Forum du Futur, nous étions dans un phase complètement différente qui était un moment d'espoir que la relations transatlantique dans ce deuxième mandat Bush reparte dans une meilleure direction et nous étions dans le climat créé par le discours de Mme Rice à Sciences-Po, le discours de G.W. Bush à Bruxelles, l'Amérique a besoin d'une Europe unie et forte et quand je me suis trouvé à Washington il y a deux mois, un peu comme Pierre Lellouche, j'ai été contraint d'attirer l'attention de mes interlocuteurs sur le fait que, très probablement, le non allait l'emporter en France sur le référendum constitutionnel et il y avait vraiment une division très claire entre deux types d'Américains. Les néo-conservateurs feignaient l'indifférence mais on sentait une sorte de gourmandise, ils salivaient à l'avance, nous allions les conforter dans la vision qu'ils avaient d'eux-mêmes, l'Europe n'existait plus et, en plus, c'était la France qui allait être coupable de cet état de fait. A l'inverse, auprès de Mme Rice, il y avait réellement, je crois, une inquiétude, le sentiment d'un rendez-vous manqué avec l'histoire, une fois de plus, que l'Amérique tendait la main à l'Europe mais que l'Europe se coupait d'elle-même la main que l'Amérique recherchait. Je crois que ce rendez-vous manqué, il traduit à la fois les priorités de l'administration Bush dans son deuxième mandat et il nous sert un peu de clé de lecture pour conclure ce colloque.

           Priorité de l'administration, à partir du moment où le calendrier américain est basé sur les valeurs de démocratie et de liberté et non plus, comme dans le premier mandat, sur la lutte contre le terrorisme, et bien, la hiérarchie des alliances se transforme. Dans la lutte contre le terrorisme, la nature du régime n'a pas d'importance, la Russie, la Chine, sont des partenaires stratégiques de l'Amérique. Si la priorité se transforme, s'il s'agit de mettre l'accent sur démocratie et liberté, et bien, la Chien redevient un rival stratégique, la Russie de Poutine une interrogation toujours plus menaçante et l'Europe un allié unique et irremplaçable. A la fin du mois d'avril, on avait le sentiment que l'Europe et l'Amérique pouvaient être renforcées dans leurs rôles respectifs, le premier d'acteur et le deuxième de modèle. Les élections en Irak s'étaient bien passées, on avait l'impression que l'Amérique avait ouvert une digue et qu'à travers cette digue, à partir de cette digue, par un effet de dominos, les événements se transformaient au Moyen-Orient. Elections au Liban, déclaration positive en Egypte, processus en Israël, évolution au Koweït. Aujourd'hui, le regard que l'on peut porter sur toute cette région est plus nuancé, plus gris et c'est l'Amérique comme acteur qui apparaît empêtrée, plus proche du Gulliver's trouble (?) de Stanley Hoffmann que de l'Amérique triomphante de Bush à peine réélu. Et c'est l'Europe, comme modèle qui n'est plus au rendez-vous de l'histoire et il me semble que tous ces Etats qui se tournaient vers l'Europe, de l'Amérique Latine à l'Asie, qui voyaient en elle le modèle de la réconciliation, de la prospérité et de la paix, sont profondément orphelines d'un modèle. Donc, vous avez un monde orphelin d'un acteur efficace, un monde orphelin d'un modèle qui fasse rêver. Si les Européens ne croient plus à leur modèle, comment les latino-américains et les asiatiques pourraient encore croire au modèle européen ?

          Dans ce contexte, il me semble qu'il y a plusieurs évolutions à noter.

           La première, c'est que l'écart entre l'Amérique et l'Europe ne va faire que s'accroître, ce qui est profondément mauvais pour la relation transatlantique. Plus l'Amérique sent qu'elle ne peut pas s'appuyer sur l'Europe, plus l'Europe est persuadée de son infériorité, plus la tension est grande.

           Deuxièmement, on peut se demander, c'est la vraie question, si au delà de cet écart qui s'accroît entre l'Amérique et l'Europe, il n'y a pas potentiellement un écart qui s'accroît entre l'Occident et l'Asie, entre les puissances émergentes et l'Occident. J'ai été très frappé par les voyages que j'ai pu faire au cours des derniers mois au Brésil, en Asie, par le décalage, en terme d'optimisme en terme d'énergie. J'avais, il y a deux jours, le Délégué Général de Hong Kong pour l'Europe qui était venu me voir et je lui disais : "Mais, j'ai été frappé de voir l'arrivée des classes moyennes asiatiques en Europe, les milliers de Chinois, même modestes, à Venise et ailleurs" et il me disait : "Mais, il faut que vous nous compreniez. Aujourd'hui nous sommes à 100, demain, nous sommes persuadés que nous serons à 120 et demain nous gagnerons 140."

           Et, il y a un décalage extraordinaire entre le pessimisme de l'Europe sur elle-même et le rapport au futur, et l'optimisme extraordinaire que l'on retrouve en Amérique Latine ou en Asie. Donc, ce décalage, il me paraît très important et, je crois, il doit nous amener à des conclusions par rapport à notre colloque.

 

           Au fond, si l'avenir de l'Europe, c'est celui de la sérénissime république de Venise qui, du XVIIè à la fin du XVIIIè siècle, a systématiquement pris à tous les tournants de son histoire les mauvaises décisions historiques, l'Europe sera, peut-être, au XXIè siècle, ce que Venise est aujourd'hui, c'est-à-dire, un musée que l'on viendra visiter pour comprendre ce qu'était le passé de la civilisation mondiale. Deuxième modèle, c'est celui de la Suisse, au fond, le rêve de l'Europe, derrière un discours de puissance, c'est sans doute d'échapper aux nuages de l'histoire et ce qui a été dit aujourd'hui, qui me paraît très important, c'est que l'impuissance n'est pas neutre, on ne se protège pas de l'histoire, on n'échappe pas à l'histoire et à un moment donné, les Européens se rendront compte, du coup, extraordinaire, par rapport à eux-mêmes, par rapport à un monde qui bouge, des décisions narcissiques et suicidaires auxquelles ils se sont laissé aller.

           Alors, c'est vrai, il peut y avoir des reconstructions sur une base nationale, c'est ce qu'évoquait Pierre Lellouche, mais je suis pas sûr que ce soit très bon. Alors, Europe zone de dépression, disait Pierre, Occident zone de crise, je ne voudrait pas terminer cette réunion sur un message aussi négatif et pessimiste, ce qui m'apparaît évident aujourd'hui, c'est que nous avons, des deux côtés de l'Atlantique, plus que jamais des intérêts communs. Que ces intérêts communs devraient nous pousser à retrouver les sources de nos valeurs communes, mais on ne peut le faire qu'à partir d'un regard objectif sur le passé. Ne pas réécrire l'histoire, comme si l'Amérique quand elle se créait, ne se voulait pas comme une anti-Europe, ne pas réécrire l'histoire comme si l'Amérique n'était pas par deux fois intervenue dans notre histoire et nous avait déjà largement sauvé. Donc, ne pas réécrire le passé comme s'il n'y avait pas de différence profonde entre nous et ne pas mettre entre parenthèses le passé comme si nous ne devions pas être responsables d'un certain devoir de mémoire entre nous.

           Il est, Monsieur le Président, largement temps de mettre fin à cette réunion, je vous donne le dernier mot.

  

Jacques BAUMEL

            Il est très tard, il est bien tard, donc je me bornerais à remercier tous nos orateurs, et notamment les derniers, je vous remercie, vous-même d'être restés présents pendant toute l'après midi. Bien entendu, je vous souhaite des meilleures vacances possibles et je vous donne rendez-vous dès le mois de septembre pour le nouveau programme du Forum du Futur. Je rappelle que ceux qui ne sont pas inscrits au Forum, s'ils veulent être invités la prochaine fois, doivent déposer leur nom et leur adresse avant de nous quitter.

           Merci beaucoup de votre patience, bonnes vacances.