FORUM DU FUTUR


"Où va l'Iran ?"
Colloque du vendredi 25 novembre 2005 à l'Assemblée Nationale
animé par :
M. Olivier ROY, Directeur d'Etudes - EHESS
M. Bruno TERTRAIS, Maître de recherche - FRS


Jacques BAUMEL

          Mesdames, Messieurs, Chers amis, nous avons choisi aujourd'hui, pour cette séance du Forum du Futur, un sujet d'une grande actualité et d'une gravité indiscutable. C'est le problème de l'Iran nucléaire et de sa volonté de se doter d'armes de destruction massive à plus ou moins longue échéance. C'est un sujet qui préoccupe la société internationale. Il a fait l'objet de débats à l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA), il est suivi de très près par le trio France / Grande Bretagne / Allemagne. C'est un sujet sur lequel nous ne pourrons pas obtenir de réponses précises de la part du gouvernement de Téhéran. C'est la raison pour laquelle nous avons choisi cette conférence avec la participation de deux spécialistes, M. Olivier Roy et M. Bruno Tertrais.

         Ayant dit cela, je vais passer la parole à celui qui a eu la responsabilité d'organiser ce dialogue, l'Amiral Bétermier, Vice-Président du Forum du Futur.

  

Jean BETERMIER

          Merci Monsieur le Président.

         Le Forum du Futur se doit, comme son nom l'indique, d'être en avance sur les événements et nous avons cherché depuis plusieurs mois à pouvoir réunir ensemble deux experts qui se complètent parfaitement, Olivier Roy et Bruno Tertrais.

         Je vais demander au Professeur Olivier Roy, membre du CNRS, Directeur d'Etudes à l'EHESS, de commencer par nous brosser le tableau général, le tableau politique de l'Iran, sa nouvelle administration et sa place régionale, avant de confier à Bruno Tertrais le soin de développer la dimension nucléaire de ce problème. Bruno Tertrais est Maître de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS).

  

Olivier ROY

 Commençons par l'élection de M. Ahmadinejad. Il faut avouer que cela n'était pas prévu, c'est-à-dire qu'il ne figurait pas du tout parmi les candidats dont on pouvait prévoir le succès. Les observateurs ont manqué le train. La raison, il n'était pas très connu et a été choisi, plutôt par défaut. Quand on regarde l'élection, il a obtenu, au premier tour, 20 % des voix, ce qui correspond à la base électorale du régime. Quelles que soient les conditions économiques, sociales, politiques, on peut considérer qu'il y a une base électorale de 20 % qui ira à ceux qui se réclament de l'héritage de Khomeyni. Ensuite, le deuxième tour s'est fait, comme souvent, non pas sur la base du choix mais sur celle de l'exclusion. On a voté contre Rafsandjani et pour le second du premier tour. Cela fut une surprise parce que, Rafsandjani apparaissait comme le candidat du compromis, celui qui maintenait la continuité, les idéaux de la révolution, tout en proposant une ouverture, à la fois sur le plan économique et sur le plan stratégique. Il ne prônait pas un rapprochement avec les Etats-Unis - il ne faut rien exagérer - mais il souhaitait poursuivre une ligne pragmatique en politique extérieure, ce qu'en Iran on appelle la voie chinoise, c'est-à-dire, pas de démocratisation, pas de changement du cadre de références idéologiques, mais un assouplissement sur le plan économique et des mœurs, tout en permettant à la même classe politique de conserver le pouvoir.

Et là, la population a eu une réaction, je dirais, populiste et anti corruption, car Rafsandjani incarnait les nouveaux riches. D'ailleurs, Rafsandjani a probablement fait l'erreur d'utiliser cela comme argument électoral, du style "vous voyez, on peut être riche et islamique comme moi, j'incarne la voix de ceux qui pourraient, justement, vous enrichir tous, en un mot, imitez-moi !" La population n'a pas marché. Il y a une réaction puritaine, pas tellement sur le plan religieux mais, beaucoup plus sur le plan économique et social et on a voté pour celui qui apparaissait comme l'homme de l'intégrité, celui qui remettrait en cause les privilèges des nouveaux riches.

Alors, que représente Ahmadinejad. Une classe d'âge, les quinquagénaires, ceux qui ont fait la révolution. Mais surtout ceux qui ont fait la guerre contre l'Irak. C'est la génération des anciens combattants, celle des tranchées. Ce sont les Pasdarans, les basidjis, les soldats, les hommes des services spéciaux ... C'est l'appareil, mais pas l'appareil clérical, ni celui des mollahs, mais plutôt l'appareil des combattants et de ceux qui s'identifient à la guerre contre l'Irak.

Comment cela se traduit-il en politique intérieure ? Tout le monde est d'accord pour dire que cela correspond à une forme de réaction, mais comment mesurer cette réaction ? Est-ce que c'est le retour des idéaux de la révolution ou est-ce une simple réaction ? En un mot, on hésite à les qualifier de réactionnaires ou de révolutionnaires. Et qu'attendaient les gens ? Les électeurs l'ont élu dans l'idée de la justice sociale qui était le grand thème de la révolution islamique et qui fonctionne, encore dans les catégories urbaines. La justice sociale, cela n'est pas la privatisation et c'est là que Rafsandjani s'est probablement trompé car les gens pensent que la privatisation c'est donner encore plus aux privilégiés. Les gens attendent de l'Etat la redistribution et ils pensent que l'Etat a les moyens, en raison de la rente pétrolière. Les Iraniens sont parfaitement au courant de l'économie mondiale, des flux et reflux du prix du pétrole, ce qu'ils veulent, c'est que l'Etat dépense, ils veulent des subventions, des aides sociales, de la construction de logements, des autoroutes ... Et c'est là-dessus qu'ils l'ont élu, en pensant que, lui, Ahmadinejad, redistribuera au lieu de s'en mettre plein les poches avec ses camarades. Paradoxalement, ceci a été un vote anti-système. Par exemple, on est en plein dans les paradoxes, je vous ferais remarquer une chose, tous les débats politiques depuis 1979 se font à l'intérieur du milieu qui a fait la révolution, les ultra-conservateurs, les radicaux, ceux qui suivent la voie chinoise (pas de concessions que le plan de la démocratie mais on privatise sur le plan de l'économie) les modérés, les cléricaux. Je pense que cela va durer. Il y aura pas d'alternative extérieure à la classe politique iranienne dans les années à venir. Je ne crois pas à l'outsider, que cela soient les moudjahidins du peuple, le fils de l'ancien chah, les démocrates. Je ne crois à une classe politique nouvelle à moins d'un événement extraordinaire comme une intervention militaire américaine ou des choses comme cela. On a une classe politique très divisée mais dont tous les membres sont issus du même moule. D'une certaine manière, cela rappelle la révolution française jusqu'à la restauration.

Au cours des six premiers mois du régime, Ahmadinejad a prit une ligne dure. Il fait la politique des 20 % qui l'ont élu, pas de concessions aux centristes, aux modérés et aux libéraux.

Le problème, c'est sa marge de manœuvre. Apparemment, elle est faible, tant sur le plan économique que sur le plan politique. Six mois, c'est peu pour juger un nouveau gouvernement. Mais, on ne voit pas le grand frisson, les réformes, le coup de balai contre la corruption, la rationalisation de l'appareil d'Etat, une meilleure justice sociale, une meilleure distribution... Paradoxalement, les indicateurs vont plutôt dans le sens d'une aggravation de la situation économique, alors que les revenus tirés du pétrole sont en augmentation. Donc, il y a un problème. Les gens s'interrogent. On a de l'argent, le prix du baril est élevé et pourtant, il ne se passe rien. D'autre part, Ahmadinejad a voulu imposer ses hommes et il a procédé au spoil system. Il use des prérogatives constitutionnelles, mais c'est mal perçu parce qu'il touche aux équilibres internes du régime où vous avez des clientèles, des jeux d'équilibres, et puis, comme je vous le disais, on appartient à la même génération, on appartient au sérail, on a des liens de famille, on s'est connu... Donc, il y a, quand même, une espèce de gentleman agrément qui fait que l'on ne touche pas trop au statut des uns et des autres. Il a mit un peu un coup de pied à la fourmilière. Il risque de perdre sur les deux tableaux. Il n'apparaîtra pas au bon peuple comme l'homme du coup de balai. Il sera celui qui aura fragilisé les positions acquises, alors que les anciens révolutionnaires aiment la stabilité.

On le voit bien au fait qu'il rencontre plusieurs sortes d'oppositions. D'abord celle de Rafsandjani qui est son rival et qui a reçu un petit coup de pouce de la part du Guide de la révolution. Pourquoi le Guide a donné ce petit coup de pouce à Rafsandjani ? Afin que personne n'ait tous les pouvoirs. On donne un peu plus de pouvoir à ses opposants, histoire de mieux diviser pour régner. Peut être parce que le Guide est inquiet de l'activisme du Président ou, tout simplement, parce que les différentes clientèles du régime ont été tirer la sonnette auprès du Guide en disant : "Attendez, celui-là, ne respecte plus la règle du jeu."

         L'autre résistance vient du Parlement. Il a été élu avant le Président. C'est un parlement d'inconnus, de gens qui viennent de l'appareil. On aurait pu penser qu'ils étaient dans le camp du Président. En fait, non, parce que c'est un Parlement qui a envie d'exister comme Parlement. Il est très conservateur, très anti-américain, étatiste, contre l'ouverture économique. Sur le plan strictement politique et idéologique, il n'y a pas de différence entre le Président et le Parlement, ils sont sur la même ligne, ils sont de la même génération, mais le Parlement veut exister en tant que tel et il utilise toutes ses prérogatives constitutionnelles pour faire sentir au Président qu'il ne peut pas faire ce qu'il veut. Une des prérogatives, par exemple, c'est de refuser la nomination des ministres. Chaque ministre doit être confirmé individuellement et le parlement prend un malin plaisir à refuser, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, des candidats à des postes clés comme celui du ministère du Pétrole, parce qu'évidemment, c'est celui qui distribue. Il y a donc une affaire de gros sous liée à la rente pétrolière.

         Vous avez des clans qui se bagarrent pour garder leur part de pouvoir, sous le regard du Guide qui n'est pas fâché qu'il y ait un petit peu de bagarre, ce qui lui permet d'apparaître, à peu de frais, comme l'arbitre. Mais il y a des conséquences de ces politiques-là, et les conséquences sont sur l'investissement et sur la bourse. La bourse de Téhéran, ce n'est pas le CAC 40, mais les gens avaient commencé à se prendre au jeu, et surtout, il y a une demande de privatisation qui vient, en particulier, des milieux du bazar qui ont toujours été les soutiens du régime. Les bazari ont fait fortune grâce au régime, en particulier grâce au protectionnisme des années 80, mais maintenant, ils voudraient utiliser intelligemment le capital accumulé, ce qui est logique. Désormais, ces milieux ont envie de privatiser pour investir le capital qu'ils ont gagné. Mais le Parlement et le Président sont contre l'ouverture économique avec l'étranger. Tout le monde sait que pour que l'économie reparte indépendamment de la rente pétrolière qui reste aléatoire, il faut un rapprochement avec les Etats-Unis. Mais il faut neutraliser la querelle avec les Américains et tout le monde sait qu'un des enjeux de la querelle, c'est Israël. On ne demande pas à l'Iran de reconnaître d'Etat d'Israël, mais on lui demande de ne pas se présenter comme en première ligne du conflit entre Israël et les Palestiniens. Le compromis qui avait été trouvé sous Khatami était : "On ne touche pas aux principes, mais on se tait, on en dit rien et on n'est pas plus Palestinien que les Palestiniens" ce qui laissait ouvertes toutes les options. Alors qu'avec Ahmadinedjad on a eu une déclaration d'intention de guerre dont l'effet a été catastrophique pour les milieux d'affaires.

 

         Je passe maintenant à l'extérieur. La solution régionale de l'Iran est plutôt bonne. Téhéran a été, d'une certaine manière, le premier bénéficiaire de l'intervention américaine dans la région alors que l'Iran est maintenant défini par les Américains comme la première menace dans la région. Il y a une apparente contradiction américaine, on est, d'une certaine manière, le meilleur allié de son pire ennemi. Ce qui crée des tension régionales et une absence de logique.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Les Américains sont intervenus sur les deux frontières principales de l'Iran à l'Est et à l'Ouest. Dans les deux cas, ils ont renversé un régime qui était ennemi des Iraniens, les Talibans en Afghanistan et Saddam Hussein en Irak. Ce sont les Américains qui se chargent en ce moment de mener une guerre d'usure contre le retour de ces deux ennemis de l'Iran. Les Américains sont également en guerre avec un troisième ennemi de l'Iran, la mouvance sunnite wahhabite proche de l'Arabie Saoudite. Les Américains ont mis au pouvoir à Bagdad le meilleur régime possible pour Téhéran, un régime en majorité chiite.

 

Troisième point, l'Iran est, de fait, sanctuarisé par la présence militaire américaine en Irak. C'est-à-dire que les Américains ne peuvent rien faire contre l'Iran tant qu'ils sont en Irak. A moins évidemment, que la situation s'améliore considérablement pour les Américains.

Les Américains se privent de toute possibilité d'intervention militaire contre l'Iran et les Iraniens le savent et jouent habilement là-dessus. Il y a eu toute une série d'incidents à Bassora en septembre 2005. On sait que les Iraniens sont impliqués, c'est un message aux Britanniques et la coalition anglo-saxonne : "vous voyez, si on voulait vraiment vous embêter, votre situation deviendrait intenable."

Mais, les Américains ne peuvent pas changer d'alliance et s'allier avec les Iraniens. Et, là, il faut être très clair, pour moi, les Iraniens n'ont jamais voulu se fermer l'option nucléaire militaire. Je dis qu'ils veulent maintenir l'option ouverte et garder le contrôle de la filière d'enrichissement du nucléaire.

Toute la stratégie des Européens, la troisième voie en échange du renoncement à la filière d'enrichissement de l'uranium était condamné d'avance, d'autant plus que les Iraniens sont convaincus qu'ils n'ont rien à perdre et que les Américains n'ont pas d'options. Pour que les Américains aient les meilleures cartes, il faudrait qu'ils se retirent complètement et rapidement d'Irak et qu'ils se lancent dans une pression militaire sur l'Iran avec blocus naval... Ce n'est pas impossible mais c'est extrêmement improbable comme scénario. Donc, les Américains sont coincés dans une escalade verbale contre l'Iran et une absence de véritable moyen de pression. Alors, on agite les sanctions du Conseil de Sécurité. De deux choses l'une, soit on a des sanctions efficaces soit on a des sanctions inefficaces. En général, les sanctions sont inefficaces. Elles renforcent les régimes. Les sanctions sont contournées par le contrebande et tout le monde fera de la contrebande dans la région, c'est évident. Donc, les sanctions renforceront le régime. Pour vraiment mettre l'Iran à genoux, il faut frapper sur le pétrole. Si cela se fait, on aura le baril à 100 $. Alors, qui aura le plus de mal ? C'est pour cela que nous sommes dans le poker menteur. Donc, les Américains, en fait, n'ont plus d'options contre l'Iran. Ce que je dis est un peu subjectif, mais j'en suis convaincu et ce qui me conforte dans cette conviction, c'est que l'on a, depuis quelques temps, un "silence radio" total à Washington. Alors que le régime iranien n'a jamais fait autant de déclarations belliqueuses. Silence total à Washington parce que les Américains savent qu'ils ne feront rien. Du coup, les Européens qui s'étaient avancés comme médiateurs entre les Américains et les Iraniens se retrouvent seuls en première ligne.

 

J'aurais deux conclusions, la première, régionale. Les Israéliens voulaient que les Américains s'investissent au Moyen-Orient, et ils ont soutenu l'intervention militaire américaine en Irak tout en étant moins optimistes que les néo-conservateurs sur la chance d'avoir un régime stable rapidement pro-occidental en Irak, mais les Israéliens, à l'époque, disaient : "Bon, on a un problème, la vraie menace, c'est l'Iran et si les Américains sont embourbés en Irak, ils ne feront rien sur l'Iran."

Le deuxième problème, c'est l'Arabie Saoudite et les pays arabes sunnites. Ils se présentent, à tort ou à raison, comme les meilleurs alliés des Américains. D'un seul coup, ils voient l'équilibre géostratégique de la région transformé en faveur de l'Iran. Ils ont une vision religieuse et territoriale. On est en train de créer un bloc chiite qui sera sous contrôle de Téhéran. Moi, je n'y crois pas. Je ne crois pas l'Iran capable de créer une fédération chiite. Je crois que les chiites saoudiens sont paradoxalement des Saoudiens, les chiites irakiens sont des Irakiens, les chiites de Bahreïn sont des bahreïnis. Je ne crois pas du tout à la grande confédération chiite et je pense que si on laissait faire, on aurait des tensions qui apparaîtraient très rapidement entre Téhéran et les différents régimes chiites de la région, pour des raisons de nationalisme, de conflit théologique interne au chiisme. Mais la perception dans les Etats du Golfe, c'est qu'il y a une alliance objective entre les Américains et les Iraniens. Donc, vous avez, dans les opinions publiques et les gouvernements sunnites une tentation de tout faire pour fragiliser le nouveau régime en Irak. L'opinion publique jordanienne est très ambiguë, elle est pour les gens de Fallüjah, pour Zarkaoui, tant qu'il n'est pas en Jordanie. On sait très bien qu'il y a des volontaire yéménites, saoudiens, syriens et jordaniens en Irak. Les meilleurs alliés des Américains jouent la carte de la déstabilisation du régime chiite en Irak. Les Iraniens, considèrent que ce régime qui est le meilleur choix pour les Américains et pour eux. Alors, à force de faire, comme cela des alliances à front renversé, tout le monde est paralysé et je crois que c'est ce qui se passe et cela sera ma conclusion. La voie royale est ouverte pour les Iraniens pour continuer dans la filière nucléaire militaire en essayant de gagner du temps et d'éviter un clash.

  

Jean BETERMIER

          Merci cher Professeur de cet exposé brillant et synthétique.

         On a vu Mme Rice ces derniers jours, dire discrètement aux Européens et aux membres des Gouverneurs de l'AIEA qu'après tout, on n'était pas aussi pressé de traîner l'Iran au Conseil de Sécurité.

         Bruno, à vous de compléter par la dimension nucléaire.

  

Bruno TERTRAIS

          Je ferai trois remarques pour commencer.

         D'abord, pour dire que, si lors de l'élection présidentielle, l'enrichissement personnel y compris celui des Mollahs a fait parti des enjeux, celle de l'enrichissement de l'uranium n'a absolument pas été un enjeu de la campagne puisque le consensus des grandes forces politiques iraniennes est à peu près total.

         Deuxième remarque, pour commencer, quand j'entends Olivier dire que le nouveau Président et les gens qui l'entoure sont, à la fois réactionnaires et révolutionnaires, cela porte un nom, c'est une forme de néo-conservatisme à l'iranienne. Je ne voudrais pas porter trop loin la comparaison, mais moi, je crois, qu'effectivement, beaucoup plus que l'expression absurde d'ultra-conservateurs que l'on entend pour qualifier le nouveau président iranien, c'est plutôt une sorte de radicalisme révolutionnaire, une sorte de néo-conservatisme à l'iranienne.

         Troisièmement, l'élection n'a pas changer grand chose sur la gestion du dossier nucléaire, tous les signes le montrent, le guide est le décideur ultime sur la question nucléaire.

  

LA CRISE NUCLEAIRE IRANIENNE

 
I. ORIGINES DE LA CRISE

 
LE PROGRAMME IRANIEN

 
·        Programme nucléaire ancien, interruption 1979-1985

·        Motivations multiples, changeantes, mais trois constantes :

o   Symbole de modernité, souveraineté

§  Exemple pakistanais

o   Instrument d’influence régionale et de statut

§  Modèle indien, non japonais

o   Garantie de sécurité non pas contre Israël mais contre Etats-Unis. Souvenir guerre Irak

·        Ni « civil », ni « militaire », les deux à la fois

·        Pas une bombe chiite mais une bombe persane, et une bombe révolutionnaire

  

LA BOMBE POUR QUAND ?

 
·        Problème : incertitudes sur capacités et intentions

·        Ce que l’on sait, de l’AIEA surtout (pas invention américaine)

o   Veulent disposer du cycle nucléaire dans son intégralité

o   Pourquoi vocation militaire : faisceau d’indices

§  Dissimulations (tous les trois mois depuis trois ans)

§  Installations (Arak, enrichissement par laser)

§  Expérimentations (plutonium, polonium)

§  Importations (machines, mais aussi plans AQK)

§  Actions récentes (Pourquoi UF6 maintenant ?)

o   Avenir immédiat voie uranium, en ont assez pour 6 bombes

·        Ce que l’on ne sait pas

o   D’autres dissimulations ?

o   Combien de P1 ? Des P2 ? Enrichissement laser ?

o   Ont-ils déjà décidé de faire la Bombe ?

§  Exemple France années 1950 ; ce que dit le Pakistan

·        Calendrier

o   Quelques mois ? Si installation P2 cachée

o   24 à 36 mois avec 1000 P1

o   5 à 10 ans NIE

  

INTERETS EN JEU

 
·        Implications de la crise, implications d’un Iran nucléaire

·        Enjeux internationaux

o   Iran nucléaire serait fin du TNP

o   Peut-on décourager un Etat déterminé, sans garanties sécurité ?

o   Dimension Nord/Sud, importance Inde

·        Enjeux régionaux

o   Projection de puissance à l’ombre de l’arme nucléaire. Syrie, Hezbollah

o   Risques de prolifération dans la région

·        Enjeux pour l’Europe

o   Menace potentielle

o   Crédibilité PESD

 

LE PARI EUROPEEN

 
·        Changer le calcul stratégique iranien

·        Au départ, France et Allemagne ; puis Royaume-Uni, raisons différentes

·        Facilité par rapports AIEA 2003 ; importance rôle Fischer

·        Europe/US : même longueur d’onde, surtout depuis mars 2005

·        Quelques différences

o   Avenir du TNP

o   Irak (sauf GB), terrorisme

·        Accord Téhéran octobre 2003, Paris novembre 2004

·        Atouts européens

o   Nous ne sommes pas américains

o   Accent sur capacités et non intentions

o   Attrait commercial

o   Négociation globale

 

II. OU EN EST-ON ?

 
·        Trois évolutions importantes cet été

o   Victoire inattendue Ahmadinejad, pas de plan B

o   Refus considérer paquet européen

o   Reprise conversion, interruption négociations car accord Paris 2004 était « suspension contre suspension »

·        Situation de blocage complet

o   Europe veut garanties objectives : absence capacités enrichissement et retraitement

o   Iran dit qu’il a droit inaliénable à enrichissement (interprétation abusive article IV)

·        Depuis août

o   Les bonnes nouvelles

§  Iran déclaré en violation de ses obligations, soutien Inde

§  Leur hexafluorure n’est pas de bonne qualité

§  Problèmes économiques (Bourse)

o   Les mauvaises nouvelles

§  Signes de résignation en Europe et aux Etats-Unis

§  Russie et Chine ne veulent pas de sanctions

§  Radicalisation discours iranien

·        ONU : nucléaire « don de Dieu »

·        Intervention télévisée[1]

·        Conférence Un monde sans sionisme[2]

·        Et maintenant ?

o   Reprise négociations supposerait concession Iran

o   Accord global impossible, situation iranienne et américaine

o   Accord sur le nucléaire suppose pressions ou concessions

§  Positions difficilement réconciliables

§  Manque de confiance (coopération passées)

§  Téhéran estime être en position de force

·        Pétrole, Irak

·        Leçons tirées de Inde/Pakistan, Corée du nord

§  Volonté délibérée de durcir positions (avril, juin)

·        Pressions

o   Cela peut marcher

§  Cf. terrorisme après Khobar

§  Iran ne veut pas être Corée du nord ou Irak

o   Si pas de transmission à CSONU

§  Sanctions unilatérales : Bushehr, Essence, Coupe du monde, Voyages, Businesses

§  Faire comprendre que usage de la force n’est pas exclu

·        Ou concessions

o   Ispahan (proposition russe)

o   Usine pilote ?

  

III. CONCLUSIONS

 
·        Tactique européenne (faire durer le processus) est discutable

o   Perte d’expertise ? Mais activités secrètes, et reprise

o   Démocratisation ? On n’en prend pas le chemin

·        Il faut américaniser la stratégie européenne

o    Accroître graduellement la pression

·        Réfléchir à long terme, stratégie et non tactique, car c’est le début et non la fin d’une crise. Sera pour l’Europe ce qu’est la Corée du nord pour les Etats-Unis.

·        In fine, quel serait en cas d’échec du processus le moins mauvais des avenirs possibles ?

o   Une opération de bombardement des sites iraniens, avec toutes ses conséquences ?

o   Un Iran nucléaire, avec toutes ses conséquences ?

 [1] « Y a-t-il un art plus beau, plus divin, et plus éternel que celui du martyre ? (..) Le message de la Révolution est global. (..) Si Dieu le veut, l’Islam conquerra le monde. » (Intervention à la télévision iranienne, 25 juillet).

[2] « Nous vivons une guerre historique entre [l’Occident] et le monde islamique, qui se déroule depuis des centaines d’années. (..) Bientôt, [Israël] cette tache de honte sera expurgée du cœur du monde musulman – ceci est à notre portée. (..) Nous devons comprendre la honte que nous impose l’ennemi, et notre sainte haine finira par frapper comme une vague. » (Conférence « Un monde sans sionisme », 26 octobre).

Jean BETERMIER

          Merci, cher ami, de cette analyse très fine. Vous avez, à juste titre, fait le rapprochement entre Shaab missile balistique et la volonté de développer une arme nucléaire. Il est certain que Shaab, dans la technologie utilisée, n'a pas de sens aux portées envisagées, 1800 aujourd'hui et 3000 demain, autrement qu'avec une arme de destruction massive car le système est par construction, trop imprécis pour avoir un sens militaire avec une arme conventionnelle.

         Je pense, Bruno, que si les Européens ont fait preuve d'une certaine faiblesse pendant l'été, après le vote de septembre, c'est peut-être, parce que cela fait partie de la constitution physique de cette pauvre Europe, mais c'est aussi parce que les Américains les ont un peu freinés. La dernière chose que Washington souhaite aujourd'hui, c'est être gênée dans sa manœuvre de dégagement d'Irak par des actions iraniennes. Donc, il y a manifestement eu, dès la fin du printemps, à Washington, un double langage et puis "Attendez, on va prendre encore un peu de temps, on va voir".

         Je vais demander à Olivier Roy s'il souhaite compléter, enrichir, si la chose est possible, donner une dimension sur le plan politique.

  

Olivier ROY

          Je suis d'accord avec ce que Bruno vient de dire. Il est évident que les Américains étudient toutes les options. Moi, l'impression que j'ai, encore une fois cela peut changer parce qu'il peut y avoir d'autres décisions, c'est que, pour le moment, l'option militaire est repoussée et que, dans le fond, le débat dans certains milieux de Washington c'est de se dire : "Bon, le pire pour nous, c'est la bombe islamique, alors, si on ne peut pas se débarrasser de la bombe, faisons en sorte qu'il n'y ait pas de régime islamique", ce qui veut dire, une stratégie de changement de régime. Si on avait en Iran un bon régime démocratique pro-occidental, avec la bombe, cela ne nous gênerait pas. C'est un point de vue qui n'est pas celui des pays voisins. Les Saoudiens, ce qui les embêtent, c'est l'Iran avec la bombe, quel que soit le régime. Donc, là, on a un développement possible et intéressant - je n'imagine pas de changement de régime en Iran, en tous les cas dans un futur prévisible - mais on a très nettement une différence d'appréciation sur la menace stratégique que poserait une bombe iranienne.

 
 

Bruno TERTRAIS

          Un tout petit mot là-dessus, à propos de ce que vous disiez, Amiral. D'abord, cela serait assez original si c'étaient les Américains qui freinaient les "va-t-en guerre" Européens qui voulaient porter le dossier aux Conseil de sécurité.

         Deuxièmement, sur le jeu iranien en Irak. La plupart des Américains et des Britanniques vous disent qu'ils ont des éléments très solides sur la provenance iranienne de certains engins explosifs.

         Enfin, je crois que l'Iran nucléaire mais démocratique serait beaucoup plus acceptable pour les Américains, en tous les cas pour l'administration actuelle, qu'il ne l'est pour les autres. C'est aussi le point de vue des Européens. Pour les Européens, le plus important c'est le régime de non prolifération et pour les Américains, le plus important c'est le régime politique à Téhéran. Je me souviens très bien d'une discussion en 2002 avec un responsable de l'administration Bush, qui me disait : "Je vis très bien avec un Pakistan nucléaire, pourquoi est-ce que je ne pourrais pas vivre avec un Iran nucléaire ?" sur le principe, et quand je lui répondais : "La différence, c'est peut-être le TNP" et il me répondait, froidement : "I'm not a lawyer" et je pense que cela résume assez bien une certaine différence de philosophie entre Européens et Américains là-dessus. Si demain - ce qui n'arrivera pas - il y avait un changement complet de régime à Téhéran, les Européens se retrouveraient "gros gens comme devant."

  

Amiral Jean BETERMIER

          Il y a environ deux ans, à Moscou, lors d'une rencontre entre Américains, Européens et Russes, l'orateur russe nous a développé le point de vue suivant, très proche de celui évoqué par Olivier Roy : "vous vous imaginez que là où la Russie est située la dernière chose qu'elle souhaite, c'est d'avoir un Iran nucléaire. Mais nous pensons que quoi que nous fassions, l'Iran sera nucléaire et tout ce que nous pouvons espérer de mieux, c'est de gagner suffisamment de temps pour que cet événement n'arrive pas avec le régime actuel et que l'on puisse se retrouver avec un régime plus convenable, plus amical, moins imprévisible". Je crois que là, il y a complémentarité entre ces points de vue.

En vous écoutant, Bruno, sur l'intervention , plus ou moins discrète, de l'Iran en Irak, l'apparition de nouveaux dispositifs explosifs a provoqué une recrudescence des pertes américaines. C'est, aujourd'hui, le principal facteur de pertes pour les forces américaines.

         Pour ce qui est de l'accusation britannique attribuant les attentats de Bassora à des transferts de technologie à l'Iran, ils ont été suivis par des explosions dans la partie arabe de l'Iran (Kouzistan). Ces explosions ont immédiatement été attribuées aux Britanniques.

  

Olivier ROY

          Oui, ces affaires de bombes font problème parce que les parmi les scénarios de déstabilisation du régime, qui ont été concoctés à Washington par différents think tank, il y avait la déstabilisation par les forces autonomistes de l'Iran, au Kouzistan et en Azerbaïdjan. Les Iraniens sont convaincus qu'il y a une main étrangère derrière ces actions terroristes.

  

Amiral Jean BETERMIER

          Bien, nous allons nous tourner vers la salle.

 

 

DEBAT

 
Daniel GOULET, Sénateur de l'Orne

          J'ai présidé à l'Assemblée Nationale pendant cinq mandats, le groupe France / Pays du Golfe. J'ai fédéré tous les pays du Golfe et je les préside encore au Sénat. Par conséquent, la situation au Proche et au Moyen-Orient ne me laisse pas indifférent. La preuve, nous irons la semaine prochaine en délégation sénatoriale dans les Pays du Golfe et vous aurez compris que la situation en Iran ne nous laisse pas indifférents. Pourquoi ? Tout simplement parce que l'Iran a montré, depuis quelques temps, que c'était un pays qui avait, dans la région, un certain nombre de positions à défendre. Même si sur le nucléaire on peut partager toutes les craintes et aussi toutes le propositions qui ont été annoncées tout à l'heure - ou plutôt proposées - l'Iran est devenu depuis quelques temps, aux yeux du monde, un pays démocratique, qu'on le veuille ou non. Il a donné un exemple que beaucoup de peuples au monde pourraient s'inspirer !

         Deuxièmement, ce peuple est constitué de plus de 70 millions d'habitants, il a une place prépondérante sur l'axe du Caucase, des pays du Golfe pour les raisons que l'on imagine. Il est le passage obligé vers l'avenir économique, par conséquent, on ne peut pas traiter ni ignorer ces données qui sont majeures. De notre point de vue, il est un fait que si la France joue un rôle avec deux autres pays dans le cadre de l'Union européenne, tout cela sous l'inspiration des Etats-Unis, il faut faire très attention. Vous l'avez bien dit, s'il y a des sanctions, elles doivent être appliquées ou alors on ne les applique pas et, à ce moment-là, on marque son impuissance et également, son manque de volonté politique. Si nous voulons continuer ou à ignorer ou à isoler l'Iran, je crois que nous ne rendrions pas un grand service à toute cette région du monde qui s'interroge justement au regard de l'Iran. J'en veux pour preuve le fait que les pays du Golfe doivent travailler avec lui dans ce qui est l'économie de demain. Nous aurons probablement aussi des déconvenues lorsque l'Iran aura à traiter sur l'extraction du pétrole dont il est un des principaux détenteurs avec ses voisins. Il faut que nous fassions très attention, noous ne devons pas oublier l'exemple qui a été donné par les Etats-Unis en Irak. Ceci ne doit pas se renouveler. L'Iran n'est pas n'importe quel pays, même si nous sommes très préoccupés par la situation telle qu'elle a été décrite tout à l'heure au regard du nucléaire.

         Quand vous posez la question, cher Président, où va l'Iran ? Je voudrais, peut-être que l'on élargisse un peu la réflexion en disant comment se situera la France dans ce contexte géostratégique où nous ne devons pas être indifférents ?

  

Intervenant

          Comment peut-on améliorer la situation économique du peuple iranien ? Parce que vous avez dit qu'au prix où est le pétrole aujourd'hui, ils ne vont pas créé d'emplois. Vous avez parut assez pessimiste sur cette évolution. Est-ce que vous confirmez que c'est bien votre état d'esprit parce qu'il est bien évident que cela se terminera mal pour leur régime si avec cette condition extrêmement favorable du prix du pétrole, ils ne peuvent pas améliorer le niveau de vie des Iraniens ?

         Une deuxième question pour Bruno Tertrais, ces nouvelles armes qui viennent d'Iran sur Bassora sont-elles vraiment des armes nouvelles qui viennent d'une expérience militaire de l'Iran ou des armes anciennes et de quoi s'agit-il ?

  

Bruno TERTRAIS

          Là, soyons clairs, il s'agit de dispositifs assez rudimentaires d'explosifs destinés à être déclenchés au moment du passage d'une voiture, par exemple, ce ne sont pas du tout des choses perfectionnées. Chaque groupe, chaque pays, chaque situation a un peu sa marque de fabrique et pour les spécialistes des explosifs et du terrorisme, la marque de fabrique de ce que l'on trouve très fréquemment sur le théâtre irakien depuis quelques mois, cette marque de fabrique est clairement identifiée comme iranienne. Voilà ce qui est possible de dire. Il y a-t-il des filières d'armes iraniennes ? Certainement, de toute façon, les frontières et les conflits étant ce qu'ils sont, il y a certainement des mouvements d'armes de petit calibre ou des choses comme cela, mais là, la question, c'est est-on, comme cela semble être le cas, en présence d'une stratégie délibérée ? De qui je ne sais pas, mais en tous les cas, d'une partie de certaines factions iraniennes qui cherchent délibérément à ennuyer, et le mot est faible, les Américains et les Irakiens.

  

Amiral Jean BETERMIER

          Il y a quand même, manifestement, l'apparition de nouveaux dispositifs de mise à feu à distance, soit dans les fréquences radio, soit, probablement, en infrarouge. Les dispositifs de brouillage qui ont été développés à bord des véhicules de transport de troupes ont marché un temps, puis se sont trouvés en situation d'échec au cours des derniers mois. Il y a quand même une escalade technique, tout en restant avec des engins relativement rudimentaires à la base, constitués avec des obus ou des bombes qui traînaient un peu partout en Irak. L'US navy utilise aujourd'hui des avions biréacteurs avec des dispositifs de guerre électroniques pour passer avant les véhicules avec l'espoir de neutraliser un certain nombre de ces armes.

  

Intervenante

          Je suis la suppléante du Sénateur Goulet et je travaille depuis environ 10 mois sur le dossier iranien, j'ai deux observations à faire.

         D'une part sur l'élection iranienne qui a amené au pouvoir un président qui nous déplait. Ceci étant, ces élections ont été beaucoup plus démocratiques que beaucoup d'élections dans la région à l'instar de celles de à Bakou.

         Deuxièmement, le Président Ahmadinejad a respecté une tradition vielle de 30 ans, la journée antisioniste. On ne pensait pas qu'il allait "chanter" la Thora sur la grande place de Téhéran. Il a dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, mais il faut aussi dire, c'est que ce président, six mois après sa prise de pouvoir, ne peut pas tenir ses promesses électorales. La mise en scène de cette déclaration antisioniste avec un panneau écrit en anglais, est destinée à rendre responsable l'Occident. Il n'y a rien de nouveau de ce point de vue-là. Mais là où je voudrais en venir sur le problème purement nucléaire, c'est qu'il faut quand même savoir aussi que l'opinion publique iranienne est très mal informée du dossier nucléaire. La population elle-même est extrêmement mal informée. Pour elle, dans la région l'Iran est le seul pays qui est un Etat nation, qui avait cette conscience nationale, il s'agit d'un problème de souveraineté. Donc, je voulais simplement vous indiquer que les ambassadeurs européens font actuellement une énorme campagne de communication et d'information auprès de la population iranienne de façon à ce qu'elle soit bien informée des enjeux de ce problème nucléaire. Parce que la population elle-même n'est pas tout à fait informée. Je pense qu'il faut être extrêmement prudent avec la façon dont on gère le dossier globalement puisque le risque est évidement important.

  

Intervenant

          En écoutant les deux intervenants, on a quand même l'impression forte que de toutes les manières, l'Iran deviendra nucléaire. J'espère que vous pourrez commenter sur ce point-là. Juste trois petites choses très rapidement.

         Vous avez présenté la filière nucléaire iranienne en disant qu'elle avait une origine au Pakistan. Je crois qu'il faut aller un petit peu plus loin et aller un peu plus vers l'Asie. Il y a un rôle prépondérant joué par la Chine. Savez-vous quels sont les liens que la Chine entretient directement avec l'Iran ? C'est la première question.

         La deuxième, vous nous avez dit que l'Iran suit le modèle indien pour le nucléaire. Là encore, je ne suis pas très convaincu de ce point de vue-là. Je pense que c'est plutôt sur un modèle chinois que l'Iran se place. Je ne sais pas quel est le pourcentage d'exportations pétrolières iraniennes vers l'Inde. En revanche, pour la Chine, c'est environ 10 à 15 % des exportations pétrolières iraniennes. Je voudrais savoir aussi si une partie va vers la Corée du Nord ?

         Troisième et dernier point, s'il y avait un autre Conseil de sécurité, je pense que la Chine mettrait son veto et donc, il n'y aurait pas d'action. Est-ce que vous pouvez commenter sur ces trois points-là ?

  

Olivier ROY

          Je vais prendre les différentes questions qui ont été posées.

         Pour la question de l'économie, le régime n'entreprendra pas les réformes structurelles, cela parait clair. Or, l'Iran a besoin de réformes structurelles, ne serait-ce que pour améliorer le marché de l'emploi. Donc, sur le plan social, cela ne s'améliorera pas même si la rente pétrolière donne un ballon d'oxygène au gouvernement.

         Pour l'appel à la destruction d'Israël, la position de l'Iran n'a pas changé. D'autre part, à usage interne, le discours antisioniste était permanent, mais il y avait depuis 10 ans, une espèce d'accord. C'est-à-dire que les personnages chargés des relations avec l'extérieur évitaient ce genre de discours. Il y avait une claire distinction entre l'intérieur et l'extérieur. Ahmadinejad, lui, n'a pas fait cette distinction. Est-ce qu'il a fait dans un geste très délibéré, quel est le rôle ici de l'inexpérience des relations internationales qui est forte chez lui, est-ce qu'il n'y a pas aussi un jeu interne ? Et ça, je crois qu'il y en a un qui consiste à faire une escalade verbale sur Israël pour priver Rasfandjani de son argument du nécessaire rapprochement avec les Américains. Je crois qu'il y a, à la fois de la maladresse et des calculs politiciens qui, on le verra dans quelques temps, ont probablement joué contre l'Iran sur le plan international sur la court terme.

         L'opinion publique, elle ne connaît pas les détails du dossier et je crois qu'elle s'en fiche, pour elle, l'option nucléaire est légitime.

         Les relations bilatérales Iran / Chine, je n'ai pas d'éléments particuliers.

         Le veto chinois, je n'en suis pas sûr. Je pense que les Chinois vont s'abstenir et je pense aussi qu'Ahmadinejad a fait une bêtise. On avait, si vous voulez, l'idée jusqu'avant le discours d'Ahmadinejad qu'il y aurait une abstention russe et, éventuellement, un veto chinois. Ils n'ont pas apprécié, quelle que soi la sympathie ou le manque de sympathie qu'ils ont par rapport à Israël, cette déclaration qui les met dans une position difficile et qui rend beaucoup plus complexe un soutien ouvert à Téhéran au Conseil de sécurité. D'autre part, il semblerait qu'il y ait un raidissement russo-iranien partant sur d'autres éléments du contentieux bilatéral, éventuellement le Caucase, l'Azerbaïdjan, la Caspienne, à ma connaissance pas l'Asie centrale. Je crois que les Chinois n'ont pas vraiment arrêté leur position et que cela sera entre l'abstention et le veto, mais si c'est le veto, ils se retrouveront seuls. Est-ce qu'ils ont vraiment envie en ce moment ? Je ne sais pas. Je crois que c'est encore ouvert. En tous les cas, cela serait, de la part des Iraniens, très hasardeux pour eux de tabler sur un veto chinois.

  

Bruno TERTRAIS

          Oui, absolument, oui, je crois que c'est tout à fait vrai de dire que la population est très mal informée sur le dossier nucléaire. On lui répète depuis deux ans que le nucléaire, et l'enrichissement en particulier, est une question de souveraineté, de statut.

         Sur la question de savoir s'il y a quelque chose de nouveau. Et bien si, quand même, vous avez raison de dire qu'il y avait un discours qui était, on se souvient, tous les ans, des défilés avec les missiles avec écrit Jérusalem dessus. Cela me permet de rappeler que les attachés militaires occidentaux ont suivi l'exemple français. La France a donné instruction à son attaché de quitter la tribune dès lors que des messages appelant implicitement à la destruction d'Israël. Mais il y a quand même quelque chose de nouveau. Si ma mémoire est bonne, jamais le Président Khatami n'a dit des choses comme ce qu'a dit l'actuel Président le 25 juillet à la télévision :"Si Dieu le veut, l'Islam conquérra le monde, y a-t-il un art plus beau, plus divin, plus éternel que celui du martyr", il n'avait quand même pas la même rhétorique, mais surtout, ce qu'il ne disait pas c'est : "Nous vivons une guerre historique contre l'Occident et le monde islamique qui se déroule depuis des centaines d'années, bientôt, Israël, cette tâche de honte sera expurgée du cœur monde musulman, ceci est à notre portée, nous devons comprendre la honte que nous impose l'ennemi et notre haine finira par frapper comme une vague" ce n'était pas exactement le discours de son prédécesseur. Il y a quand même quelque chose de nouveau dans le discours.

         Sur la Chine, je crois que le rôle chinois a été utile pour le programme nucléaire iranien mais pas prépondérant. Il a été utile à certains moments, mais je crois que l'on peut dire aujourd'hui que la contribution pakistanaise a été plus importante. Il est possible que des ingénieurs ou les scientifiques nord coréens aient travaillé avec les Iraniens. Aujourd'hui, en tous les cas, je crois que le comportement de la Chine en matière de prolifération nucléaire a considérablement changé pour une raison très simple, c'est que la Chine a compris que c'était ce à quoi les Américains tenaient le plus. Les liens entre la Chine et l'Iran sont certainement croissants dans le domaine des hydrocarbures, en revanche dans le domaine nucléaire, à ma connaissance, ils sont inexistants.

         Modèle indien, modèle pakistanais. Je crois qu'en fait, l'Iran, dans la rhétorique suit un modèle pakistanais mais espère in fine être reconnu comme l'Inde. Il y a d'abord eu des sanctions et cela s'est terminé par l'accord de cet été avec les Etats-Unis, reconnaissance mutuelle, coopération nucléaire. Moi, si j'étais iranien, je me dirais : "Tiens, peut-être que c'est un modèle. Les Américains finiront bien par nous reconnaître comme une puissance nucléaire civile et militaire."

         Enfin, sur le vote au Conseil de sécurité. Il n'y aura pas de vote. Si la question monte au Conseil de sécurité, sauf si les Iraniens font une grosse bêtise, il n'y aura pas de vote. Le mieux que l'on puisse espérer c'est une déclaration présidentielle, des engagements demandés par l'AIEA mais au niveau du Conseil de sécurité, mais il n'y aura pas de vote et la raison pour laquelle il n'y aurait pas de vote c'est le fait que la Chine et la Russie n'y sont pas prêtes. Si jamais la Russie changeait de position, je crois que la Chine ne voudrait pas être isolée.

  

Amiral Jean BETERMIER

          Avant de donner la parole, juste deux mots sur le dossier indien.

         L'Inde, pour assurer son développement, a besoin de développer rapidement un très grand programme d'énergie nucléaire. L'accord qui a été évoqué par Bruno Tertrais qui date de la visite du 1er ministre indien à Washington en juillet dernier, sous réserve de l'approbation par le Congrès et sous réserve des 5 puissances qui dominent le TNP et le Nuclear Suppliers Group lui permettrait de développer rapidement un programme nucléaire civil. L'Inde est donc, aujourd'hui, un peu tenue en laisse par Washington à cause de ce souhait de coopération nucléaire qui est, au fond, un très mauvais exemple pour le TNP. Ceci a donc conduit l'Inde à revoir en trois semaines, début septembre, sa position lors du vote des gouverneurs à l'AIEA après avoir fait savoir que l'Iran avait le droit de développer un programme nucléaire pacifique, l'Inde a brutalement viré de bord pour voter contre l'Iran au Conseil des gouverneurs au mois de septembre. Ceci va geler le programme de gazoducs de l'Iran, à travers le Pakistan, jusqu'en Inde, pour lequel l'Iran était prêt à mettre 20 milliards de dollars.

  

Bruno TERTRAIS

          Je ne crois pas que les Iraniens aient dit cela, c'est ce qu'on a dit qu'ils avaient dit, mais ils n'ont pas officiellement dit que le gazoduc était mort, au contraire, ils ont démentis, me semble-t-il mais cela demande à être vérifié.

  

Amiral Jean BETERMIER

          Ils ont démentis aussi que la Président iranien avait dit qu'il fallait balayer Israël de la carte avant qu'il ne reprenne son propos ...

  

Bruno TERTRAIS

 Non, non, non le gouvernement iranien, à ma connaissance, a démenti le fait que l'accord serait caduque.

  

Karim REFAAT, Deuxième Secrétaire - Ambassade d'Egypte

          Mes deux questions sont adressées à M. Bruno Tertrais, j'espère que la première ne va pas amener le débat trop loin que ce qu'il devrait être sur l'Iran.

         Lorsque vous avez adressé les enjeux principaux par rapport à cette question iranienne, vous avez fait référence au sort du système de non prolifération de l'agence au cas où on arriverait à un échec. Vous avez évoqué l'idée d'une éventuelle possibilité que l'Egypte et l'Arabie Saoudite décident, elles aussi, d'accueillir la bombe atomique. J'aimerais vous poser la question suivante : ces idées sont vraiment basées sur des indications concrètes que vous avez en tant qu'expert technique, ou si elles sont des spéculations ou des analyses politiques tout simplement ? Et si c'est le cas, est-ce que je peux partager avec vous le raisonnement ? Moi, je me permets de rappeler que l'Egypte est un pays qui depuis plus de 20 ans a été à l'origine d'une initiative de rendre la région du Moyen-Orient tout à fait libre de toute sorte d'arme de destruction massive, je n'ai pas vu un seul exemple dans les 20 dernières années reculer par rapport à ce point et je ne pense pas qu'on ait l'intention de le faire maintenant, tout simplement parce que l'Iran fait ce qu'il fait. C'est la première question.

         La deuxième, c'est par rapport aux alternatives qui sont possibles pour l'Europe, pour la stratégie européenne.

  

Bruno TERTRAIS

          Je vous remercie de cette question.

         Au sujet de l'Egypte. D'abord, ce que l'on peut connaître de l'intérêt passé de l'Egypte et du grand savoir faire des Egyptiens dans le domaine scientifique et technique concernant le nucléaire, tout ceci est connu de tous. Maintenant, pourquoi est-ce que je mentionne précisément l'Egypte, très rapidement, comme ça, après l'Iran, et bien, je me base sur deux choses. D'abord, sur des déclarations de diplomates ou de responsables politiques égyptiens s'exprimant dans des cadres que l'on va qualifier de semi-privé ou de semi-public et mentionnant très clairement la possibilité que l'Egypte reconsidère totalement sa position sur le nucléaire si l'Iran allait dans cette direction et si la création d'une zone exempte d'armes de destruction massive au Moyen-Orient tombait à l'eau. Je ne peux pas vous donner des sources précises, mais ce sont des gens que j'ai moi-même entendu. D'ailleurs, il y a une déclaration, il y a quelques années du Président Moubarak, une déclaration publique cette fois, qui allait aussi dans ce sens.

         Ensuite, il y a un raisonnement, c'est : "Est-ce que l'Egypte pourrait - mais là, pour le coup c'est un débat - laisser l'Iran devenir la première grande puissance islamique du Moyen-Orient sans réagir ? Si la possibilité d'un effondrement du TNP se dessinait, l'Egypte serait peut-être tentée de devenir la première puissance nucléaire arabe ? Là, c'est un vrai débat. Pour le reste, je vous accord tout à fait que cela reste des spéculations.

  

Amiral Jean BETERMIER

          Avant de demander au Président Baumel de conclure, je veux simplement évoqué un point qui n'a pas été évoqué, celles des garanties de sécurité pour les décourager de continuer dans cette voie de constitution d'une force nucléaire. A ma connaissance, lors des différentes discussions le groupe des trois a plus ou moins entrouvert la porte en disant aux interlocuteurs iraniens : "Et puis, le moment venu, on discutera avec vous de garanties de sécurité" mais, de véritables garanties de sécurité, au fond, ne peuvent guère être données en raisons du volume des forces en présence dans toute la zone qu'avec le concours des Etats-Unis et Washington, jusqu'à maintenant, s'est absolument refusée de prendre en considération cette démarche.

         Je crois qu'il y aura, un jour, besoin d'élargir le dialogue aux Etats du Golfe car, au fond, ils se sentent un peu maintenus à l'écart, on discute de l'Iran, donc on discute de leur sécurité et il semble que jusqu'à maintenant, et bien, nous n'ayons pas su, nous, globalement, les Européens, les Etats-Unis, les associés à cette discussion.

  

Bruno TERTRAIS

          Si vous me le permettez, Amiral, sur les garanties de sécurité. C'était une des grandes idées des diplomates européens, des gens de l'Union européenne. Il y a un an, mon sentiment était que le guide de la révolution et le Président iranien se moquaient totalement des garanties de sécurité positives, négatives ou neutres qui pourraient être éventuellement, un jour, proposées par les Européens ou les Américains. Désolé de conclure sur une note encore plus pessimiste, mais je crains, malheureusement, que cela ne soit pas une solution. En revanche, l'idée d'un grand marchandage, un jour, entre Américains, Européens et Iraniens n'est pas totalement impensable.

  

Jacques BAUMEL

          Nous venons de participer à un débat d'une extrême importance et d'une très grande qualité. Bien entendu je remercie les deux orateurs et notamment mon voisin Bruno Tertrais.

         Puis-je ajouter une simple information ? Aujourd'hui, l'Iran dispose d'un missile d'une portée de 1 500 km, ce missile, par conséquent qui s'appelle le Shaab 3 pouvant porter une charge de 760 à 1 000 kg, biologique, chimique, éventuellement nucléaire et par conséquent a un périmètre qui touche l'Egypte, la Turquie, le Pakistan et éventuellement Israël.

 
         Nous venons de participer à une réunion très importante, je remercie encore Bruno Tertrais et Olivier Roy, je remercie l'Amiral qui a présidé cette réunion et je vous donne rendez-vous très prochainement pour notre nouvelle rencontre sur les conséquences des élections allemandes. Merci beaucoup.

 


 
POINT DE VUE

  

Nucléaire iranien : Washington et Téhéran, le choc des volontés !

         Depuis longtemps déjà, le dossier nucléaire iranien est au centre des relations internationales et tout indique qu'il va y rester encore un certain temps. Il n'est pas nécessaire d'être grand clerc pour comprendre qu'il va structurer le champ politique international et aura, par contrecoup, une influence sur la politique intérieure de beaucoup de pays, à commencer par le nôtre. Il n'est pas utile de revenir sur la genèse de la crise. Les informations sur le sujet ne manquent pas et une énième analyse n'apporterait rien de plus à nos lecteurs.

         En revanche, tout le monde s'interroge sur le choc des volontés iranienne et américaine qui sera le facteur déterminant de cette crise. Le problème peut se résumer à la question : qui va céder de Téhéran ou de Washington ?

         A partir d'une telle constatation il n'est pas interdit de faire, avec la matière première à notre disposition, un article de prospective avec les risques inhérents à ce genre d'exercice.

 

Les Etats-Unis et l'Iran à la croisée des chemins

         A ce stade de la crise; aucun des deux camps ne laisse entrevoir ses faiblesses. L'enjeu est tel, qu'une reculade de l'un ou l'autre aurait d'énormes implications sur l'échiquier international. A Téhéran, les dirigeants islamistes veulent sanctuariser la République islamique avec des armes nucléaires. S'ils échouaient, ils perdraient sans doute, à terme, le pouvoir. Quant aux Etats-Unis, s'ils laissaient l'Iran concrétiser sa stratégie, ils apparaîtraient comme un "tigre de papier".

         Jusqu'à maintenant, les Américains ont manœuvré avec habileté. Ils ont laissé le champ libre aux Français, Allemands et Britanniques, sans s'illusionner sur l'issue de la négociation diplomatique, tout en exploitant la démarche de leurs alliés pour démontrer leur bonne volonté et éviter les critiques d'unilatéralisme.

         Ainsi, si l'Iran ne vient pas à résipiscence, c'est de bon droit que la communauté internationale imposera des sanctions à la République islamique. Si celles-ci échouaient, les Etats-Unis estimeraient alors avoir épuisé toutes les ressources de la diplomatie pour entraver le programme nucléaire de l'Iran. Rien ne les retiendrait plus et ils pourrait alors lancer une vaste opération contre les sites nucléaires, sans négliger de s'attaquer au "système Iran" dans sa globalité

 

Une confrontation annoncée

         Trop de gens croient que l'Iran ne peut être envahi ou attaqué, ce qui n'est pas la même chose. Les Américains ont tiré des leçons de la crise irakienne dans le domaine diplomatique, comme le montre leur gestion du dossier iranien : ils feront sans doute de même dans le domaine militaire. Leur objectif stratégique étant de "casser" le programme nucléaire iranien, ils s'abstiendront d'une opération aéroterrestre de type irakien pour privilégier une grande offensive aérienne - où ils excellent - faite d'attaques ciblées, sans négliger les opérations spéciales, tout particulièrement auprès des minorités non iraniennes (Azéris, Turkmènes, Baloutches et Arabes).

         Si les média occidentaux dans leur grande majorité se sont peu attardés sur la dimension militaire, à laquelle ils ne semblent pas croire, il n'en va pas de même de la presse russe. Ainsi, en avril 2006, le supplément militaire de la Nezavisimaya gazeta (La gazette indépendante) a décrit un scénario d'attaque aérienne contre les sites nucléaires iraniens. Une cinquantaine d'appareils (chasseurs-bombardiers, B-52, missiles de croisière) participeraient à cette première vague d'assaut. Le journal ne s'étendait pas sur la durée de l'opération ni sur la quantité ou la spécificité des munitions employées (bombes, missiles...), mais ce scénario, qui n'a sans doute pas été concocté sans les conseils de certains militaires russes, est à garder en mémoire. En effet, nous ne devons pas nous laisser bercer d'illusions sur l'issue du différend irano-américain si la voie de la diplomatie reste sans effet.

D'ores et déjà, il serait bon de prendre en considération les paroles du Président des Etats-Unis qui a affirmé au Premier ministre israélien que l'Iran n'aurait jamais la bombe, ou celles du sénateur démocrate Mc Cain, qui a déclaré que la possession de la bombe par l'Iran serait pire qu'une intervention militaire.

         Enfin, pour rafraîchir la mémoire du plus grand nombre, il convient de rappeler que le 30 septembre 1980, soit 8 jours après le déclenchement de la guerre entre l'Irak et l'Iran, des appareils de l'armée de l'Air iranienne bombardèrent le réacteur irakien Osirak. Cette action, qui s'inscrivait dans une opération contre des centrales électriques, ne causa que des dommages mineurs au réacteur nucléaire que l'aviation israélienne détruira finalement le 7 juin 1981.

         Il s'agissait de la première attaque aérienne contre un site nucléaire. Seule la faiblesse intrinsèque (planification, avions, pilotes, munitions) des forces aériennes iraniennes, secouées par la révolution islamique, pouvait expliquer la médiocrité des résultats obtenus. Les Iraniens, à leur tour, pourraient faire les frais de la troisième opération anti-nucléaire qui est, d'ailleurs, l'un des concepts clés de la stratégie de sécurité nationale américaine.

         L'occurrence d'un tel scénario semble encore plausible, au moins pour deux raisons : la première découle des 34 jours de guerre qui ont opposé les Israéliens au Hezbollah. Si l'Iran, protecteur du parti libanais, avait disposé de l'arme nucléaire, ses moyens de chantage auraient été non seulement dissuasifs mais redoutables, ce qui n'a échappé à personnes au Moyen-Orient.

         La seconde a trait à l'essai nucléaire nord coréen d'octobre. Tout le monde constate, après coup, qu'il est impossible d'entraver par la diplomatie, la volonté d'un pays voulant accéder au "club nucléaire", ce qui soulève craintes et interrogations lorsqu'il s'agit d'un Etat totalitaire aux mains de dirigeants à la rationalité douteuse. ( Les programmes balistiques sont aussi des facteurs déterminants à suivre car, à terme, c'est le couple missile-ogive nucléaire qui représente la plus grande menace)

 

Le 16.10.2006

AGGIORNAMENTO

 
         Depuis la rédaction de ce texte, originellement destiné à une revue, beaucoup d'eau est passée sous les ponts.

D'une part les grands pays, Etats-Unis, Russie, Chine, Grande Bretagne, France et Allemagne ont, non sans difficulté, décrété des sanctions contre l'Iran? Celles-ci pourraient êtres durcies dans les prochaines semaines, comme le démontre la résolution 1747 adoptée à l'ONU le 25 mars 2007. D'autre part, le Président des Etats-Unis a tenu à préciser que toutes les options étaient ouvertes. (En langage diplomatique, ceci signifie, y compris l'emploi de la force).

         Cette déclaration prouve, si besoin en était, que Washington reste très préoccupé par le programme nucléaire iranien et son corollaire balistique.

         Enfin, les Américains, tout comme leurs partenaires, observent avec attention les frémissements de la scène politique intérieure iranienne, sur laquelle le Président Amadinejad semble rencontrer des problèmes dont il est très difficile d'évaluer l'ampleur, mais qui ne paralysent pas son agressivité comme vient de le démontrer la capture de 15 militaires britanniques dans les eaux du Golfe.

  

Le 29.03.2007

Jean LE CUDENNEC *

 * Le rédacteur du texte, Jean LE CUDENNEC, aujourd'hui collaborateur du Forum du Futur et membre de France-Amériques, était encore voici quelques semaines au Ministère de la Défense