FORUM DU FUTUR


"Al Qaïda dans le texte"
Conférence du jeudi 2 février 2006 à l'Assemblée Nationale
animée par :
Pr. Gilles KEPEL, Professeur des Université - IEP Paris, Directeur Chaire Moyen-Orient Méditerranée - Sciences-Po


Jean BETERMIER

          Je vous fait par des regrets de notre Président Jacques Baumel de ne pouvoir être avec nous, il est atteint comme nous tous en cette saison de petites misères du temps et il lui faut se reposer. Il le regrette d'autant plus qu'il avait depuis très longtemps le projet d'accueillir Gilles Kepel.

         Gilles Kepel, vous le connaissez tous à travers ses écrits, ses articles, ses interventions à la télévision ou à la radio. Professeur d'université, professeur à l'Institution d'Etudes Politiques de Paris, titulaire de la Chaire Moyen-Orient Méditerranée de Sciences-Po. Il est ancien étudiant à l'Institut français de Damas, chercheur au Centre d'Etudes Juridique, Economiques et Sociales du Caire et professeur visiteur dans prestigieuses universités de New York et de Columbia et il est aussi l'auteur de nombreux ouvrages centrés sur le Moyen-Orient.

         Alors, nous allons, ce soir, l'écouter sur les écrits d'Al-Qaïda. En ouvrant ce débat, on ne peut s'empêcher de penser à ce que l'on a dit d'Hitler, après coup et trop tard : "Il avait tout écrit, il lisait ce qu'il allait faire et il a fiat ce qu'il avait dit" et la question que l'on doit se poser aujourd'hui quand on voit les écrits d'Al-Qaïda, c'est son intérêts pour les moyens de destruction massifs, on peut se poser la même question.

         Alors, nous allons vous écouter sur ce thème, mais si vous le voulez bien, je pense que nous serons très heureux que vous élargissiez un petit peu le débat à ce qui se passe dans cette partie du monde, en particulier, nous pensons à l'émotion suscitée par l'émergence du Hamas comme parti majoritaire en Palestine, si vous en acceptez le principe. Cher Professeur, nous vous écoutons.

  

Gilles KEPEL

          Merci Amiral, je voudrais, tout d'abord, vous remercier de m'avoir convié au Forum du Futur, c'est pour moi un grand plaisir de prendre la parole devant votre cénacle, je dois remercier tout particulièrement l'Amiral Bétermier avec lequel j'ai le plaisir de travailler de communiquer depuis plusieurs années, toujours avec un très grand bonheur.

 
         Vous m'avez demandé de parler, entre autre, des événements en Palestine, vous auriez pu aussi bien me demander de parler les caricatures du prophète Mohamed, le problème d'arabisant, c'est que, en gros, chaque jour à peu près apporte son lot de commentaires, de brouillage du portable par des demandes de journalistes du monde entier pour savoir ceci ou cela et, d'une certain manière, c'est un peu la difficulté, la grandeur peut-être, mais aussi la difficulté de cette spécialité, c'est que l'on est prit en permanence dans le tourbillon d'un présent et il n'est pas, finalement, si aisé de garder la distance critique, surtout du fait de sollicitations, maintenant, constantes pour tenter d'inscrire des phénomènes du quotidien - et en l'occurrence, c'est vraiment du quotidien - dans un perspective qui permet de les comprendre et les analyser et je crois que c'est un peu cela l'exigence qui est la notre et la difficulté, aujourd'hui sous forme de boutade, mon patron, Richard Descoings me disait il y a quelques temps : "Au fond, Gilles, vous ne regrettez pas d'avoir appris l'arabe il y a vingt-cinq ans, quand vous pensiez à vos collègues qui ont appris le russe." Il n'avait rien, bien sûr, contre les russophones ou les russisants, mais il voulait dire par là qu'aujourd'hui, finalement, être arabisant ou spécialiste du Moyen-Orient, c'est être dans une situation d'exposition à la demande sociale et à la réflexion sur l'instant permanente et c'est un équilibre assez complexe parce qu'au fond, on pense, en entrant trop dans cette demande et en n'arrivant pas à prendre de la distance, si j'ose dire, on le fort risque de se démonnaitiser (?) pour cause d'inflation et puis aussi de dire des bêtises puisque, après tout, c'est cela le propre de l'homme.

 
         Alors, avec cette réflexion que je vous propose à l'invitation de l'Amiral Bétermier, sur les textes d'Al-Qaïda, je voudrais justement prendre un peu de distance et situer le phénomène du terrorisme islamiste, non pas dans la longue durée, on ne va pas remonter au prophète, mais dans la période contemporaine. Quoique, me diriez-vous, on peut tout à fait remonter au prophète puisque, précisément, il a été représenté avec une bombe dans son turban dans les caricatures récentes et que, d'une certaine manière, la question qui se pose est une question essentielle ou existentielle qui concerne aussi l'islam, mais, on laissera cela pour la discussion et je voudrais revenir, précisément comme l'a suggéré l'Amiral Bétermier, à la matière du texte.

         Ce petit livre, qui vous ait proposé, est un travail que nous avons publié à l'automne avec un certain nombre de mes étudiants, pace que nous étions confrontés, régulièrement, à des textes émis par les principaux animateurs et idéologues d'Al-Qaïda que nous utilisions pour des analyses et il nous a semblé important de les restituer, sinon dans leur globalité il aurait fallu des volumes et des volumes, du moins d'en faire une sorte de chrestomathie, comme on disait autrefois, c'est-à-dire de morceaux choisis, que nous avons, à la fois, traduits vers le français et, également, commentés, sur al page de droite, il y a les textes et sur la page de gauche le commentaire, un peu comme les volumes des textes anciens du grec et du latin, parce que l'une des difficultés de cette littérature c'est qu'elle ne fait pas sens spontanément pour un lecteur qui n'est pas familier de la culture arabe et de la culture islamique et là où il y a des allusions qui permettent de comprendre les déterminants de l'action quand on possède la culture arabe, si on n'a pas les clés, on n'arrive pas vraiment à comprendre comment ce système fonctionne. Donc, ce qui nous a été important, c'est de restituer le contexte dans lequel ces textes étaient producteurs de sens, de mobilisation, d'action, etc.

 
         Ce volume comporte des textes de quatre auteurs.

Bien sûr, Oussama Ben Laden, le plus célèbre mais sans doute pas le plus profond.

Abdallah Azzam, moins connu mais qui est celui qui a la culture islamique la plus dense, puisqu'il est lauréat de l'Université islamique égyptienne al-Azhar, d'origine palestinienne, il a été le héraut du jihad en Afghanistan et c'est lui qui a, d'une certain manière, re-conceptualisé l'impératif du jihad, c'est-à-dire de la Guerre Sainte, dans son sens militaire à l'époque contemporaine ave la bénédiction, à l'époque dans les années 80, de nos amis américains, puisque ce jihad était dirigé contre l'armée rouge.

         Autre auteur, très important, que nous avons inclus en grande quantité dans ce texte, le médecin égyptien Ayman al-Zawahiri qui, à mon sens, est le véritable idéologue, le véritable doctrinaire d'Al-Qaïda et sur lequel je vais revenir dans un instant parce que, à partir de ses textes à lui, je pense que l'on peut assez bien comprendre la logique du terrorisme.

         Et enfin, pour la bonne mesure, même si ses textes ne font, d'abord, probablement pas de lui et puis sans vraie profondeur, ce sont plutôt des textes de circonstance, le flingueur de Bagdad, c'est-à-dire, Abou Moussab al-Zarqawi, d'origine jordanienne, plus connu pour sa délectation à décapiter des otages sur webcam que pour sa connaissance de la littérature sacrée.

 
         Donc, on a essayer de présenter ces textes pour, comme l'a suggéré l'Amiral tout à l'heure, montrer qu'il y avait une doctrine, il y avait une pensée, il y avait un résonnement et qu'au fond, ce résonnement est mis en application. Alors, il ne s'agit pas d'un livre, ce n'est pas un jugement de valeur, ce sont des commentaires, aussi objectifs que possible, ce qui d'ailleurs a suscité dans la fortune critique qu'a connu ce livre à l'automne, parfois des réticences, dans un grand quotidien du soir qui nous a reproché : "Mais, pourquoi vous ne dites pas que ce n'est pas l'Islam, que ça, ce n'est que des méchants." Moi, je n'ai pas la capacité de dire ce qu'est ou ce que n'est pas l'Islam, je ne suis pas musulman, ce que j'observe à travers mon travail, c'est de dire il y a ça qui existe aujourd'hui à l'intérieur de l'Islam contemporain, ce n'est peut-être pas majoritaire, espérons que cela ne l'est pas mais, en même temps, c'est un élément l'endoctrine qui se réclame de la référence à l'Islam, il faut comprendre comment cela marche et quelles sont ses capacités d'attirer des suffrages, des subsides et des foules ou bien, au contraire, est-ce que cela va tomber à plat.

         Ces textes, me semble-t-il, sont très utiles pour comprendre ce que c'est que l'usage de ce nous nous appelons le terrorisme en rapport avec l'Islam contemporain et quand on parle de terrorisme, bien sûr, on peut garder à l'esprit, à la fois les caricatures d'aujourd'hui, mais également, la victoire récente du Hamas aux élections palestiniennes qu'a rappelé l'Amiral. Hamas étant un mouvement, religieux au départ, caritatif par la suite, une organisation militaire et terrorisme enfin qui, aujourd'hui, s'est transformé en expression majoritaire du vote palestinien. Donc, comment est-ce que tout cela fonctionne, comment est-ce que cela s'articule ? En fait, on va voir que le terrorisme au Moyen-Orient s'exprime sous des manières assez diverses et qu'en dépit de la ressemblance entre celui du Hamas et celui d'Al-Qaïda, la dimension d'inspiration de Hamas pour Al-Qaïda en 2001, en fait, les phénomènes ne sont pas tout à fait identiques et je vais essayer de vous faire partager mes propositions à ce sujet.

 
         Retour aux textes donc, textes qui, pour la plupart, sauf ceux de Azzam qui existaient, puisqu'il a été tué en 1989 à Peshawar dans un attentat à la bombe dont les auteurs sont aujourd'hui toujours inconnus, il existait avant l'internet, c'est-à-dire, l'époque de la préhistoire. Ces textes à lui étaient disponibles sur papier, moi-même, j'en avait acheté par-ci par-là dans les souks de Beyrouth, sur les trottoirs du Caire ou en Jordanie. Tous les autres textes sont des textes qui sont désormais accessibles par l'internet. Il faut bien voir que la révolution internet est un élément absolument considérable pour la mouvance islamiste radicale aujourd'hui et, si l'on peut dire en recherchant la rime, sans internet ni Al-Jazira, il n'y aurait pas d'Al-Qaïda. ce qui ne veut pas dire que c'est la faute d'internet ni la faute d'Al-Jazira, mais que le support a été un élément fondamental pour expliquer la forme qu'a pris cette nébuleuse, que l'on n'ose même pas appeler véritablement une organisation qui est extrêmement créative dans sa forme sur le plan, non seulement du terrorisme, mais de l'action politico-militaire guerrière internationale aujourd'hui et qui a pris de court les instances de sécurité et de répression des grand pays occidentaux, mais ça n'est pas terminé, du reste, comme le montre probablement, on en discutera tout à l'heure plus avant, l'enlisement américain en Irak aujourd'hui.

 
         Un peu après le 11 septembre 2001, en décembre, paraît sur internet mais également dans un quotidien à capitaux saoudiens publié à Londres, Al-Sharq al-Awsat, un texte en feuilleton du Dr. Al-Zawahiri qui s'intitule : Cavaliers sous l'étendard du Prophète. Ce texte est, d'une certaine manière, le mode d'emploi du réseau Al-Qaïda, il a probablement été écrit avant le 11 septembre et, si je puis dire, c'est une sorte de "que faire ?" au sens de Lénine, de la mouvance d'Al-Qaïda.

Que nous explique Al-Zawahiri dans ce texte ? C'est un texte assez pessimiste dans son constat, son diagnostic, qui dit, au fond, nous, l'avant-garde de l'oumma, c'est-à-dire l'avant-garde de la communauté des croyants, nous avons complètement échoué dans les années 1990. A la suite de la grande victoire qu'a été le Jihad en Afghanistan contre l'Armée rouge dans les années 1980, nous avons tenté de dupliquer ce Jihad guérilla dans un certain nombre d'autres pays, en Egypte, en Algérie, en Bosnie, au Cachemire, Tchétchénie et ailleurs, mais partout, nous avons échoué. Nous avons échoué parce que l'avant-garde n'a pas été capable de mobiliser les masses. Vous avez l'impression que là, je suis en train de gloser du Che Guevara, mais il y a cette dimension-là et les masses de l'oumma, les masse de la communauté musulmane ne nous ont pas suivi, elles ont eu peur, nous avons été incapables de les mobiliser, les appareils de répression de l'ennemi proche, c'est-à-dire des dirigeants égyptiens, algérien, etc., ont été les plus forts et il faut que nous trouvions une nouvelle stratégie pour, à la fois terroriser l'ennemi, montrer qu'il est faible et par là même, être capable de galvaniser les masses en question. Le mouvement tel qu'Al-Zawahiri le perçoit se prolonge à travers une réflexion à l'échelle de l'ensemble du monde et, selon lui, il faut modifier la stratégie qui, depuis le renouvellement de la mouvance islamiste dans les années 70 en Egypte, qui avait considéré qu'il fallait d'abord attaquer les régimes au pouvoir plutôt que de s'allier avec eux dans une lutte contre Israël puisque, expliquaient ces militants, si c'est le cas, les régimes en profitent pour mettre en place des politiques d'union nationale, nous mettre en prison et, si jamais il y avait une victoire contre Israël, ce serait eux qui en bénéficieraient, donc la stratégie de la lutte contre l'ennemi proche qui avait été théorisée par les assassins de Sadate, par exemple et qui avait abouti à son assassinat, dans lequel Al-Zawahiri avait trempé de manière mineure. Face à cette stratégie des années 70 à 90, Al-Zawahiri propose un renversement stratégique en disant qu'il faut d'abord porter des coups contre l'ennemi lointain, ce qu'il appelle en arabe al-'aduw al-ba'îd. Des coup qui, bien sûr, n'ont pas l'ambition d'abattre cet ennemi lointain, qui sont des coups qui appartiennent au registre, si j'ose dire, symbolique au registre médiatique. Il faut trouver le talon d'Achille de l'ennemi lointain, le frapper et, ainsi, exposer que les régimes corrompus, pourris, impies, apostats, comme il les appelle, des pays arabes et musulmans contemporains, ne sont pas su fort que cela car leur appuis, l'Amérique, au fond, peut être atteinte également. Cela, c'est un élément qui doit permettre de lancer, de galvaniser le Jihad. Qui plus est, explique-t-il, face au coût humain considérable qui est celui du Jihad guérilla des années 90, il, faut trouver, si j'ose dire, une arme du pauvre, une arme qui ne demande pas la mobilisation des masses parce que c'est trop compliqué, mais qui demande simplement que des petits groupes très motivés soient prêts à faire un sacrifice spectaculaire, en ce sens, c'est un sacrifice qui est destiné à être vu par les médias, relayés par la télévision et ainsi avoir un impact considérable à travers le monde. Donc, si vous voulez, on a, sur ce point de vue-là, une logique qui prend en compte de manière très explicite, de manière très précise, ce qu'est aujourd'hui la manière dont on fabrique l'opinion et, pour lui, au fond, le discours, la mobilisation, c'est une chose, ça va assez bien pour les militants chevronnés, pour les sympathisants mais pour les masses, ce qui compte c'est l'image, c'est la manipulation de l'image, la manipulation des médias, des télés, c'est de faire le 20 heures si vous voulez, en multipliant l'hémoglobine. L'enjeu, c'est de contrôler le discours, en ce sens, Al-Zawahiri et Ben Laden sont, d'une certaine manière, des enfants de la société du spectacle et ils comprennent comment on peut la manipuler.

Un tout petit groupe, dit-il, peut faire beaucoup de mal à l'ennemi et en particulier en menant ce qu'il appelle des "opérations martyrs". En effet, selon lui, finalement, l'échec du mouvement de guérilla dans les années 90 peut être compensé par le sacrifice de soi, donc, par des attentats suicides qui en étant correctement médiatisés vont avoir un impact, visuel ou télévisuel, tel qu'ils vont renverser toutes les valeurs et instaurer, d'une certaine manière, une ère nouvelle dans l'histoire de l'humanité. Un certain nombre d'observateurs ne sont, d'ailleurs, pas loin de penser que le XXIè siècle a commencé le 11 septembre 2001 comme le XXè siècle avait fini le 9 novembre 1989. Vous remarquerez, d'ailleurs, qu'il y a pour ceux qui sont fascinés par les chiffres, les nombres, ce qui est très fréquent dans cette mouvance, le 9 novembre annonce le 11 septembre, le 9/11 annonce le 11/9 et vice-versa. Il y a eu un inter-siècle quelque part entre novembre 89 et septembre 2001.

Du reste, c'est quelque chose qui s'inscrit dans la logique messianique de la mouvance islamiste radicale puisque les mêmes, Al-Zawahiri, Ben Laden et compagnie, sont convaincu d'avoir été ceux qui ont fait choir l'empire soviétique en 1989. Vous savez que, pour nous tous, 1989, c'est l'année de la chute du mur de Berlin. Mais, il n'y aurait pas eu de chute du mur de Berlin s'il n'y avait pas eu le retrait de l'armée rouge d'Afghanistan, événement survenu le 15 février 1989, mais auquel aucun, je pense qu'aucun d'entre nous ici ne se souvient de cette date, pourquoi, parce que nous nous souvenons tous du 14 février 1989, la fatwa de Khomeini contre Rushdie. Et, on voit bien, là encore, comment Khomeini aussi était un champion des médias puisque la victoire du Jihad sunnite en Afghanistan appuyée par les Américains contre l'armée rouge, d'une certain manière, avant d'anticiper la chute du système soviétique, marquait la prédominance des organisation jihadistes sunnites financées, à l'époque par la CIA et l'Arabie saoudite, sur la volonté iranienne de propager un Islam révolutionnaire d'inspiration chiite à travers le monde et de faire des Etats-Unis sa cible principale. Khomeini, qui n'avait pas pu gagner la guerre Iran / Irak a fait la fatwa, se présentait comme un héros de l'Islam outragé à travers le monde, quelque chose qui est réminiscent dans cette histoire qui se passe en ce moment avec les caricatures, il faut garder cela en tête, et par l'utilisation des médias, finalement, a fait en sorte que tout un chacun s'est focalisé sur cette fatwa qui, évidement, était importante, particulièrement pour Rushdie, alors qu'en terme de géopolitique ou au regard d'EADS disons, évidement, c'était le 15 février qui était important, plus que le 14, mais on a vu que le 14.

         Les islamiste radicaux considèrent que 89 est la grande année où l'Islam entre sur la scène géopolitique et se substitue au communisme. Dans leur vision, qui est une vision rétrospective et, d'où le titre Cavaliers sous l'étendard du Prophète, pour la mouvance islamiste, il n'y a pas d'histoire. L'histoire, c'est l'histoire de la décadence de l'Islam, des musulmans. L'action, le but de l'action, c'est de revivre à la geste du Prophète, de retrouver la perfection des premiers temps corrompus par l'action néfaste des hommes, des mauvais musulmans, et la destruction de l'Union soviétique c'est, au fond, un remake, si j'ose dire, de la destruction de l'empire sassanide par les premiers musulmans. L'Amérique, c'est Byzance, c'est-à-dire, c'est le deuxième ennemi, c'est Constantinople qui sera détruite ultérieurement. Il y a ces catégories qui reviennent en permanence et donc, le sentiment d'être au coeur, au centre d'un combat qui s'inscrit à la fois dans l'histoire mais surtout dans l'économie de la révélation islamique. Donc, la logique de 1989, la victoire, triomphe de l'Islam qui fait bon marché des stingers (?) fournis gracieusement aux moujahidines afghans et qui leur ont permis d'empêcher les avions russes d'aller dans le ciel. Cette lecture de 1989, donc, perçue comme un grand succès, succès de l'islamisme radical qui triomphe de l'URSS, l'empire du mal athée (?) soviétique avant de triompher des Américains n'a pas été suivi d'effets puisqu'elle na pas pu se prolonger vertueusement, selon eux bien sûr, dans les années 90, les guérillas ont échoué. Donc, il va falloir trouver une autre manière, une alternative pour les relancer ce sera la logique de l'attentat suicide.

         Al-Zawahiri explique aussi qu'il faut trouver un mot d'ordre, il faut trouver un combat, un sens pour galvaniser les masses. Finalement, les galvaniser contre les Saoudiens, contre Moubarak, contre Chadli ou autres, c'est toujours compliqué, il vaut mieux avoir un ennemi qui est vraiment, qui fait l'affaire, qui est vraiment un méchant, vous savez qu'Orson Welles disait : "Plus le méchant est réussi, mieux le film se porte au box office.", et, explique Al-Zawahiri, ce qui marché à tous les coups, c'est le Jihad contre Israël, ça, c'est bien, c'est quelque chose qui plait à tout le monde dans le monde arabe et musulman et même les non-croyants, finalement, marchent là-dedans, et nous, les islamistes, nous avons vraiment été nuls parce que l'on a laissé la lutte contre Israël aux nationalistes, c'est devenu la pierre angulaire du nationalisme arabe, de la cause arabe, alors que l'on aurait été bien inspiré de l'utiliser beaucoup plus pour nous et d'en faire un Jihad. Vous voyez, Amiral, que je me rapproche lentement, je pose un jalon dans le sens où vous me l'avez demandé.

Le 11 septembre 2001, et là, j'ai conscience de ne rien vous apprendre du tout, se déroule en 2001. 2001, c'est l'année, par excellence, de la seconde Intifada qui commence le 28 septembre 2000 par la promenade de santé d'Ariel Sharon - qui n'est plus en très bonne santé aujourd'hui - sur l'esplanade des Mosquées au Mont du Temple à Jérusalem, provocation calculée à grand spectacle qui se traduit par le déclenchement de la seconde Intifada le lendemain par Arafat et qui va voir, d'un côté Sharon utiliser la violence pour écarter Netanyahou puis écarter Barak (?) et être porté au pouvoir et, Arafat, également, utiliser la violence pour essayer de redorer son blason face à une population palestinienne excédée par la corruption, l'incapacité de l'autorité. Bon, je ne reviens pas sur la logique de la seconde Intifada, on en reparlera tout à l'heure si vous le voulez, mais en avril / mai 2001, à peu prêt, Arafat a clairement perdu son pari politique, c'est-à-dire que lui qui souhaitait utiliser la violence, une violence limitée, non terrorisme si vous voulez, ciblée sur les colons et les militaires israéliens, pour contraindre Israël à lui donner un meilleur deal dans sa négociation, avec des accords d'Oslo qui étaient tombés en capilotade, se heurte avec Sharon nourri de la pensée de la redistribution des cartes au Moyen-Orient cher aux néo-conservateurs, un adversaire qui, dans l'ouverture de la violence, ne cherche pas la négociation au meilleur prix avec lui mais cherche tout simplement à l'éliminer et ce sera la violence supérieure de la réaction israélienne qui transformera la résidence administrative d'Arafat à Ramallah en champ de ruine et qui isolera l'autorité palestinienne jusqu'à la réduire et à ce qu'Arafat, finalement, disparaisse de maladie, mais aussi politiquement, de la scène politique, entraînant avec lui et, je crois que l'on peut le dire, rétrospectivement au vu de la victoire du Hamas, l'autorité palestinienne, l'OLP et le Fatah tels qu'ils existaient autrefois.

         Ceux qui se sont substitués à Arafat comme incarnation de ma cause palestinienne et voix de l'Intifada n°2, à partir d'avril / mai 2001, c'est-à-dire à partir du moment où l'échec de la stratégie d'Arafat est patente, ce sont les islamistes du Hamas et du Jihad islamique qui ont fait de l'attentat suicide la signature, si je puis dire, de la seconde Intifada. Il y avait déjà eu des attentats suicides auparavant mais, face à l'impuissance d'Arafat de à l'échec politique de la stratégie d'Arafat, l'attentat suicide va devenir le symbole de la seconde Intifada. Un attentat suicide, très largement plébiscité dans le monde arabe, y compris sur les chaînes satellitaires comme Al-Jazira ou le Shekh Kardaoui (?) qui est aujourd'hui un peu le plus important télé-prédicateur musulman, frère musulman égyptien naturalisé qatari, déclare qu'au fond, les attentats suicides en Israël sont licites puisque Israël est, en réalité, la Palestine islamique, c'est une partie du domaine de d'Islam qui a été usurpé par les envahisseurs juifs dont le sang est licite et, au fond, il n'y a pas de civil israélien qui tienne, homme ni femme car tout israélien ou toute israélienne fait son service militaire et est donc un soldat en permission.

         Cette popularité de l'attentat suicide qui exprime également, dans le cas du Hamas l'aboutissement d'un processus, et non pas son déclenchement comme dans le cas d'Al-Qaïda, va, d'une certaine façon, fournir le cadre de référence au terrorisme d'Al-Qaïda. Le 11 septembre, d'une certaine façon, c'est une manière de magnifier, de porter à un niveau exceptionnel, l'attentat suicide contre la pizzeria de Tel-Aviv ou l'autobus de Haïfa, là où on a 30 morts, on en aura 3 000, mais c'est le même vocabulaire et c'est la tentative d'Al-Qaïda de "surfer", si j'ose dire, sur la vague qui porte le Jihad palestinien et anti-israélien. C'est ce qui ressort de l'analyse, de l'interprétation des textes fondateurs d'Al-Zawahiri qui figurent dans ce livre.

         Toutefois, il y a une différence entre les deux, comme je vous l'ai dit brièvement tout à l'heure, différence parce que le Hamas est, au départ, un mouvement religieux, mouvement des frères musulmans, ensuite, un mouvement caritatif qui apporte des secours, des soutiens, dès la première Intifada en collectant des fonds dans la péninsule arabique et en le redistribuant à des familles palestiniennes nécessiteuses et la plupart des familles palestiniennes sont nécessiteuses vue la crise économique et sociale que chacune des deux Intifada a déclenché, la misère en Palestine est une réalité que l'on peut toucher du doigt, bien sûr dans les camps de réfugiés à Gaza mais aussi, également, ailleurs en Cisjordanie, et la violence armée vient, d'une certaine manière, comme le couronnement de ce phénomène, et cela d'autant plus qu'au moment où, dans la seconde Intifada, comme je l'ai mentionné tout à l'heure, la politique de Sharon se traduit par l'élimination du partenaire palestinien. Le partenaire palestinien des accord d'Oslo, c'est-à-dire l'autorité palestinienne, est liquidé par Sharon. Liquidé en la personne d'Arafat, à tous les sens du terme, mais, même lorsque le pâle marmot d'Abbas, Abou Mazen (?), choisi, approuvé par les Israéliens, les Américains et les Européens, lui succède, effectivement, il n'est pas bien méchant, pas bien dangereux pour Israël, à tel point qu'il n'apparaît plus aux yeux des Palestiniens comme un dirigeant qui est capable de les défendre, de les représenter, de porter la négociation, porter leurs voix face à Israël, il est sans dents, sans canines, si vous voulez. On a beaucoup encensé Sharon au moment du retrait unilatéral de Gaza, le Boucher de Sabra et Shatila (?), des camps palestiniens où il s'est déroulé des massacres en 1982, menés par des miliciens chrétiens et sous les yeux de soldats israéliens, donc il était devenu le De Gaulle d'Israël, peut-être. Mais, en même temps, prenant à contre pied son licoud (?) de transformer en une OAS, mais enfin, mais en même temps, le retrait unilatéral est quelque chose qui avait manifesté qu'il n'y avait pas de partenaires, on ne négocie pas, donc qui n'avait profité en rien à l'autorité palestinienne, qui n'avait pu en retirer aucun bénéfice politique alors que le Hamas, lui, avait retiré du retrait de Gaza tout le bénéfice, vous vous souvenez des images, se sont les drapeaux du Hamas, du Jihad islamique, voire du Hezbollah, qui sont brandis sous les synagogues abandonnées de Neve Shalom et ailleurs, les implantations de la bande de Gaza et les islamistes de dire : "S'ils se retirent, c'est parce que nous avons mené le Jihad". De même que le Hezbollah, au Liban sud en mai 2000 après le retrait de Barak (?), s'est attribué la victoire. Donc, en ce sens, on a là une logique de la violence et du terrorisme venus des rangs du Hamas qui vient couronner une mobilisation religieuse, caritative et qui est aussi l'expression de l'impuissance de la direction palestinienne à obtenir quelque résultat que ce soit des modes d'affrontements qui ont été choisis avec Israël. L'attentat suicide est ausii, il faut bien se le rappeler, un suicide. Cela ne s'inscrit pas dans un mouvement révolutionnaire qui escompte des bénéfices immédiats de son mode d'action et de sa mobilisation. Et, en ce sens, pour anticiper sur la question de l'Amiral, la victoire du Hamas aux législatives palestiniennes, c'est aussi la victoire, par défaut d'une certaine façon, de la seule voix qui savait encore se faire entendre en Palestine face à Israël. Le Fatah, depuis qu'Arafat a disparu en faisant une sortie de scène tragique puisque l'image d'Arafat, c'était le combattant en battle-dress et kalachnikov, les deux dernières images d'Arafat, qu'est-ce que c'est ? C'est le 12 septembre 2001, Arafat retroussant ses manches pour se faire faire une prise de sang, pour donner son sang aux victimes de New York et Washington. Pas sûr que grand monde à New York voulait du sang d'Arafat, enfin, c'est une autre question. Mais, manifestant ainsi, si vous voulez, qu'il était dans une position de défense au moment où des Palestiniens dansaient de joie dans les camps au sud Liban et Sharon de dire : "Nous, on n'a pas besoin de Ben Laden, nous avons notre Ben Laden et c'est Arafat." Et, la dernière image, cette image terrible où il est en pyjama avec un bonnet sur la tête en train de monter dans l'hélicoptère qui va l'amener à Paris, en banlieue parisienne, à Clamart où il mourra. A ce moment-là, il n'y a plus de voix palestinienne venant de l'autorité. Le Fatah devient un groupe de gangs, de réseaux de pouvoir qui se battent, alors que le Hamas, lui, va garder une voix, si vous voulez et c'est cette voix, c'est-à-dire, Hamas comme instrument de négociation, je crois, qui explique entre autre, la victoire, ce qui ne veut pas dire que la société palestinienne ne s'est pas profondément islamisée politiquement dans les derniers mois mais, quelqu'un me faisait remarquer, aujourd'hui, qu'un sondage parmi les électeurs du Hamas indiquait que 70 % souhaitaient que le Hamas entreprennent des négociations avec Israël. Hamas comme meilleur négociateur, finalement, parce que plus dur. Bon, on n'y est pas, parce que je ne suis pas sûr que le Hamas soit capable de faire un gouvernement, on voit mal nos élus, nos gouvernements, utiliser l'argent du l'Union européenne pour subventionner une autorité palestinienne qui n'aurait pas renoncé au terrorisme et ni à la destruction d'Israël et donc, on en est pas encore là mais, c'est un peu, je crois, la logique qui a abouti au votre Hamas. Le Fatah garde l'essentiel de l'armement aujourd'hui dont, il n'est pas exclu que l'on ait une "irakisation" du territoire, en tous les cas à Gaza.

         Revenons à Al-Qaïda. Le terrorisme pensé par Al-Qaïda, si vous voulez, s'inscrit dans la logique de celui de l'Intifada, ou le "martyrisme" si vous préférez le voir d'un côté positif, ce qui le perpétue. Mais, il est radicalement, enfin, il est différent dans sa forme parce qu'autant celui du Hamas est un terrorisme ou une action martyrs ou une opération suicide qui conclu un processus basé sur un terrain, sur une mobilisation déjà existante, etc. Autant, dans l'autre sens, le terrorisme international d'Al-Qaïda, lui n'est basé sur rien. Il veut initier une mobilisation et l'oumma, c'est-à-dire, la communauté des croyants, dont il se réclame, est aussi mythique que le prolétariat dans la bouche des Brigades rouges ou de la Bande à Baader dans les années 70 qui, eux aussi, avaient recouru au terrorisme, tuant Aldo Moro, et autres parce que les masses s'étaient endormies, de même que les masses musulmanes n'ont pas suivi la guérilla Jihad dans les années 90, de même pour Bader Mein Hauff (?) et autres, le prolétariat européen, bercé par les chansons de la sociales démocratie ne pense plus qu'à payer les traites de sa voiture d'occasion ou de son pavillon de banlieue et à oublier la révolution prolétarienne. En tuant Aldo Moro et autres, on montre que la bourgeoisie est faible et que, finalement, on peut de nouveau faire la révolution. Mais, le prolétariat auquel pense Bader Mein Hauff (?) et les autres, dans les années 70 du XXè siècle est en train de cesser d'exister, il n'y a plus de cols bleus, bien sûr, il y a toujours des pauvres, des exploités, etc, mais le prolétariat d'usine n'en est plus la colonne vertébrale, si vous voulez, et sous l'apparente exacerbation et radicalisation du discours d'origine communiste, la tendance du communisme, c'est le déclin et la disparition, à ce moment-là.

         Alors, je ne sais pas si on peut dire qu'il en va de même, ce serait allez bien sûr trop vite, enfin pour la conclusion de la mouvance islamiste contemporaine, mais on a cette même volonté, finalement, de susciter une mobilisation des masses à partir de rien, de ces actes attentats suicides qui copient, qui sont la mimétique, la miméthie au sens platonicien, la caricature, d'une certaine manière, de l'attentat suicide palestinien qui essayent de surfer sur cette vague mais qui veulent en faire quelque chose d'autre, quelque chose de différent qui déclenche la mobilisation. 

         En fait, le phénomène Al-Qaïda ne parvient pas à déclencher directement de mobilisation. Nulle part, Al-Qaïda n'a pris le pouvoir. Mais, il a eu des effets seconds et je voudrais brièvement, parce qu'il est déjà 19 heures, donner deux exemples. Le premier, c'est l'Irak. Le second, ce sont les élections, on a parlé du Hamas mais chiites, Irak et autres qui ont vu les mouvements issus des frères musulmans remporter des positions de force significatives, le Hamas étant lui-même issu de l'idéologie des frères musulmans.

 
         Les premières actions d'Al-Qaïda qui suivent le 11 septembre, qui sont des espèces de copies permanentes d'Al-Qaïda, Al-Qaïda ayant besoin de se perpétrer, se reproduire dans son geste médiatique pour exister. Lez mouvement, comme vous le savez, veut dire la base en arabe, ou bien la norme à la règle et s'il cesse de faire des attentats, il disparaît, ce qu'il n'a pas de base sociale. Or, il lui est de plus en plus difficile de faire des attentats aussi sophistiqués que ceux de New York ou Washington, ce qui veut dire qu'il fera des attentats qui aboutiront, au dernier en date plus important, enfin symboliquement, de Londres où le nombre de victimes des assez faible mais où l'impact spectaculaire des attentats vient de ce que ce sont des enfants de la société multiculturelle britannique qui l'on mis en œuvre alors qu'aux Etats-Unis, c'étaient des gens qui venaient de l'étranger, qui n'étaient pas issus de la culture ou de l'éducation américaine.

Ce phénomène en Irak, a commencé à trouver un début "d'indigènisation", si vous voulez, de mélange avec une société constituée puisque la violence en Irak, la guerre civile suite à l'intervention américaine, s'est traduite par les méfaits d'Abou Moussab Al-Zarqawi qui donnait le sentiment qu'au fond, il y avait une implantation sociale du terrorisme en Irak. Mais, cette implantation sociale du terrorisme, en fait, recouvrait une alliance complexe, une alliance complexe parce que Zarqawi, même si on peut considérer qu'il avait un agenda propre, était en même temps devenu un peu le "porte flingue", si j'ose dire, des intérêts du sunnisme irakien qui, dans la répartition du pouvoir et surtout, de la pré-banque (?) pétrolière qui va avec, considère que dans la vision de l'Irak issue de l'invasion américaine, les Chiites prennent 2/3 du pétrole, les Kurdes 1/3 et les Sunnites zéro. Donc, dans ce jeu, il est opportun économiquement et rentable de maintenir un niveau de violence tel que de toute façon les Chiites peuvent prendre 2/3 et les Sunnites 1/3, les 2/3 de zéro, puisqu'il n'y a pas de pétrole, cela ne coule pas à cause du terrorisme, cela fait zéro et idem pour les autres et que, donc, la violence s'arrêtera à partir du moment où l'establishment chiite et kurde sera d'accord pour donner aux Sunnites leur dû ou plus que leur dû, même s'il n'y a pas de pétrole dans la zone sunnite. Et en ce sens, si vous voulez, l'agenda propre d'Al-Qaïda, ce Jihad mondial en Irak a été quasiment phagocyté aujourd'hui par l'agenda local des éléments sunnites qui veulent contraindre les chiites à augmenter leur part de gâteau. Aujourd'hui, ce ne sont plus tellement les Américains qui sont la victime des attentats en Irak. Qui meure en Irak ? Les Chiites. Et, Zarqawi est devenu, finalement, lui ou d'autres, le sicaire des intérêts sunnites, d'où la fureur d'Al-Zawahiri dans cette lettre que, pour ma part, je commence à fréquenter un peu la littérature d'Al-Zawahiri, que je tiens pour authentique, qui a été diffusé par le NIC américain, le National Intelligence Council, cette lettre d'Al-Zawahiri à Zarqawi où il lui fait des reproches, il lui dit : "Attention, tu es en train de porter préjudice aux intérêts du Jihad global en te faisant simplement l'agent d'intérêts locaux sunnites, qui ne sont pas forcément des islamistes, et en étant obsédé par le massacre obsessionnel des Chiites, tu ne fais qu'introduire la Fitna, la guerre au cœur de l'Islam et à réintroduire ce qui s'est passé dans les années 90, on va à l'échec avec la rupture." C'est, du reste, la stratégie qu'ont déployé les Américains récemment puisque, comme vous l'avez vu, pour sécuriser la participation sunnites aux élections, ils se sont efforcés de briser ce que l'on appelle parfois de manière excessive, la résistance irakienne, s'adressant aux frères musulmans irakiens qui, d'après certaines gazettes ont vu leur prédicateur payer par des agences liées aux renseignements américains, de façon à ce que leur prône du vendredi incite les sunnites à aller voter et, du reste, des sunnites ont voté cette fois-ci, donnant leur suffrage plutôt à des partis style frères musulmans sunnites irakiens, avec l'aval des Etats-Unis.

Donc, on a là, si vous voulez, une conséquence assez paradoxale, c'est que vous avez au départ le Jihad radical qui finalement donne le sentiment qu'il réussi à faire quelque chose en Irak, qui sort de son isolement et embraye sur un mouvement social, un mouvement de violence inclus dans une société, mais il devient l'otage d'un clivage confessionnaliste. Avant l'Irak, on ne trouve nulle part dans les écrits d'Al-Zawahiri ou de Ben Laden, qui sont dans ce livre, une allusion quelconque aux Chiites, ils s'en fichent. Zarqawi est obsédé par les Chiites, pires que les juifs et les chrétiens, il faut les tuer tout de suite.

 
Deuxième élément, et je terminerai par là, ce qui s'est passé en Egypte, pays d'Al-Zawahiri, où la politique, donc l'ouverture démocratique des Américains, a conduit à ce que les élections législatives les plus récentes soient, sinon totalement libres, du moins que les gens qui ne soient pas des "Moubarakistes" de pure obédience soient élus et, vous l'avez vu, là où des frères musulmans se sont présentés, ils ont été élus. Contrairement au Hamas, peut-être trop pressé de jouir des fruits de sa victoire et aujourd'hui confronté, un peu à une logique à la FIS en Algérie, les frères musulmans égyptiens ont préféré procéder graduellement en ne se présentant que dans un certain nombre de circonscriptions, faisant pression sans, aujourd'hui, menacer le régime, mais plutôt pesant par leur poids et leur capacité de mobilisation plus grande encore. Comme vous l'avez vu, du reste, la presse américaine et la presse française qui suit la presse américaine en grande partie, a consacré à ces élections, des reportages où on voyait les honnêtes pères de famille, frères musulmans, empêcher d'aller voter par des nervis payés par le régime pourri, rétrograde, de Moubarak. Là encore, on s'inscrit dans quelque chose sur lequel on n'est pas, aujourd'hui, tout à fait au clair, l'Amiral en sait certainement plus que moi de ce point de vue-là, qui est la façon dont les Etats-Unis s'efforcent de gérer aujourd'hui leur politique au Moyen-Orient, à mon sens, les néo-conservateurs ne font plus la politique. On n'est plus dans la grande redistribution des cartes mais plutôt dans une réal politique qui essaye de conserver les acquis et de trouver un mode de retrait de l'Irak dans les meilleures conditions possible tout en conjurant cette espèce de conséquence imprévue de l'invasion de l'Irak qui est l'émergence de l'Iran d'Armadine el Shald (?) comme prétendant à la puissance nucléaire. vous savez que la logique américaine, c'était de considérer que l'Irak dirigé par des Chiites démocrates auraient un effet vertueux sur l'Iran chiite également, il y aurait une sorte de contagion démocratique vers l'Iran, y compris à travers les réseaux du clergé kouiétiste (?), comme ceux de Cistanie (?) qui structureraient les oppositions forts présentes au régime némolla (?) dans la société iranienne et qui verrait celui-ci s'effondrer de l'intérieur. En fait, l'embourbement américain en Irak a eu pour conséquence que les réseaux irakiens montés par l'Iran pendant les années d'opposition Irak / Iran, les prisonniers de guerre, l'opposition chiite en exil en Iran, tout cela est revenu après la chute de Saddam et a constitué des éléments non négligeables à l'intérieur du paysage chiite irakien, mobilisable par l'Iran pour faire tomber une partie de la base de soutien chiite irakienne aux Américains et aujourd'hui, d'une certaine manière, l'Iran détient, à l'intérieur de l'Irak, un levier qui lui permet, bien sûr, de peser dans son opposition aux Etats-Unis et de saisir cette opportunité pour faire monter les enchères sur l'enjeu nucléaire tout en menant une politique néo-khomeiniste si vous voulez, "d'antitionisme" (?) demandant l'élimination d'Israël de la carte et une politique nucléaire qui a le soutien d'un certain nombre de pays du tiers monde, il ne faut pas se leurrer, je crois que le titre d'un grand journal du matin hier ou avant hier qui était : Le monde uni contre l'Iran, je ne crois pas. En Inde, en Amérique du Sud, en Afrique, il y a un certain nombre de puissances, même non musulmanes, qui soutiennent la volonté d'Armani Nadjade (?), c'est une vraie question.

Zawahiri, pour finir par lui, est furieux, c'est peut-être la seule bonne nouvelle de cette conférence, il se rend compte qu'il s'est, une fois de plus, fait avoir par les frères musulmans et l'un de ces derniers communiqués annonce que les frères sont des agents américains, sont des pourris, sont des commerçants du sang des martyrs, font du commerce avec le sang des martyrs et que leur participation aux élections égyptiennes est une trahison qui ne fait qu'appuyer, qu'apporter un étai au régime pourri de Moubarak et à détourner les masses du Jihad violent contre celui-ci alors qu'il peut être abattu.

Donc, voilà à peu près, je voudrais m'arrêter là maintenant, si vous voulez, une sorte de petit tour d'horizon de la manière dont, comme le disait l'Amiral, il faut lire un texte et voir comment il est mis en pratique. Vous faisiez la comparaison avec l'Allemagne d'avant guerre, je crois que si on lit les textes d'Al-Qaïda, en particulier ceux d'Al-Zawahiri qui sont, pour aujourd'hui, les plus importants, me semble-t-il, on voit comment ces événements obéissent à une logique et en même temps, on voit que la logique des chose ne se déroule pas nécessairement conformément aux désirs des acteurs jihadistes. Al-Zawahiri n'est pas content de ce qui se passe en Irak, Al-Zarqawi fait des bêtises, pas content de ce qui se passe en Egypte, ils n'ont pas fait le Jihad pour que les frères musulmans tirent les marrons du feu. Et, en même temps, on voit comment la politique israélienne, la politique américaine en Israël / Palestine, en Irak, en, à la fois, s'imaginant que la démocratisation suivrait le renversement du tyran, un peu comme c'était le cas en Europe de l'Est ou en Allemagne après la guerre, ont ouvert des espaces dans lesquels, à partir de l'exacerbation du climat confrontationnel avec le monde de l'Islam, les mouvements frères musulmans ou le radicalisme en Iran on réussi à trouver un créneau.

Je voudrais terminer sur un anecdote, de date et de symbole, le, si je ne me trompe bien, le 9 avril 2003, c'est le jour où les Américains font tomber la statue de Saddam, je crois que c'est cela, place du Paradis à Bagdad et, donc, c'est construit symboliquement dans l'image, on gros, c'est la chute de la statue de Lénine, hein, c'est un remake de la chute de la statue e Lénine. Bon, ce que l'on ne voit pas très bien des fois après, c'est que c'est un tank qui tire la statue, on a mobiliser quelques irakiens qui font des youyous à côté, qui donnent quelques petits coups de marteau, et qui est censé, je crois que c'est symbolique parce que cela montre bien comment, à Prague, ou ailleurs, ce n'était pas un tank qui tirait la statue, c'était la population locale qui la faisait tomber, vous me direz, la statue était trop costaud. Pour les Chiites irakiens et pour les disciples de Mouktada Saad (?) le 9 avril 2003, est fêté, non pas du tout parce que les Américains ont tiré la statue, parce que le 9 avril 1980, Bakerey Saad (?), le grand oncle, le fondateur de la dynastie des Saad (?), si vous voulez, est exécuté avec sa soeur par Saddam Hussein et pour eux, d'une certaine manière, les Américains sans le savoir, sont les instruments de la revanche divine, on fait tomber la statue du despote le jour anniversaire du martyr qui a imposé le despote à la figure de proue du chiisme révolutionnaire, radical, anti-occidental irakien aujourd'hui. Voilà, tout cela pour dire que les choses sont compliquées et que tout se tient. Merci.

  

DEBAT

  
Jean BETERMIER

          Merci cher Professeur, on ne peut être qu'impressionné par la minutie, la rigueur, la précision, la richesse de votre démarche, de votre analyse.

         Je voudrais vous poser la première question, c'est un interrogation parce que vous allez me dire que n'était pas policier, il ne vous appartient pas de prendre partie. Ce qui m'a frappé dans ce que vous avez dit sur l'attentat de Londres, c'était l'idée que le mal, la violence, viendrait de jeunes qui avaient été élevés, sur ce suicide, sur le territoire britannique, mais, la question que je me pose personnellement, ces jeunes gens sont-ils des martyrs au sens volontaire ou des "martyrisés" car ils sont allés remplir cette mission d'une manière qui est assez surprenante, ils partent en bande sans beaucoup de précaution, comme s'ils allaient pique-niquer à la campagne, quand on regarde les photos, ils ont acheté des billets aller-retour et en plus, ils ont leurs papiers d'identité sur eux. Autrement dit, on peut se demander si, en l'occurrence, ce qui était important c'était que des jeunes citoyens britanniques puissent eux aussi d'accepter de mourir en martyrs mais comme nous n'en étions peut-être pas très sûrs, est-ce que l'on ne les a pas poussé en leur cachant leur destin.

  

Gilles KEPEL

          Oui, on pourrait dire cela, effectivement, au regard des billets aller-retour, quoi que cela coûte peut-être moins cher de prendre un aller-retour qu'un aller, mais il y a quand même le testament préenregistré de Mohammed Sidikran (?), vous savez, il y a eu un document intéressant, d'ailleurs, où on a Al-Zawahiri qui fournit l'enveloppe idéologique, qui explique que c'est une gifle au croisé Blair qui est en Irak, et, à l'intérieur du document, il y a le pré-enregistrement du martyr, du jeune pakistanais de Leeds qui parle anglais avec un accent du Yorkshire à couper au couteau et qui dit, j'aurais du mal à l'imiter précisément, mais : "This is a war and I am a fighter" et, il a enregistré son testament de martyr, si vous voulez, comme l'ont fait avant lui les 19 du 11 septembre, les gens qui vont se faire exploser en Irak, etc. Donc, l'état psychologique du martyr est sans doute particulier mais en tous les cas, avec l'enregistrement de son témoignage, à l'avance, de son testament, si vous voulez, il manifeste qu'il est dans un état d'esprit de se faire disparaître. Maintenant, est-ce qu'il aurait pu y échapper, est-ce que les autres étaient dans le même état d'esprit, je en sais pas, mais je crois que cette dimension du document est importante et le fait qu'il ait été construit dans un montage où Al-Zawahiri vient donner la légitimation intellectuelle me semble aussi non négligeable.

  

Jean TARDY - Professeur, Maître de Conférence - INALCO

          Monsieur le Professeur, j'aurais voulu revenir, plutôt que vous reveniez, sur deux termes que vous avez utilisé à plusieurs reprises, qui sont les termes de "image" et "martyrs" que vous avez abondamment utilisé. Vous avez, effectivement, dit d'abord que la médiatisation, vous avez souligné le rôle important, central de la médiatisation dans la stratégie d'Al-Qaïda par le biais d'internet, d'Al-Jazira, notamment, de la nécessité de faire le 20 h et la manipulation de l'opinion par l'image et vous avez présenté cela comme étant, en quelque sorte, entre guillemets, une innovation datant d'Al-Zawahiri. Ne pensez-vous pas, Monsieur le Professeur, que déjà depuis septembre noir, le rôle de l'image était extrêmement important ? Nous avons tous, vous certainement, comme moi, en mémoire, les images de ces avions de la Royal Jordan Airwaves qui explosaient sur les aéroports, ne pensez-vous pas que le rôle de l'image était déjà important à cette époque-là ?

         Le deuxième point sur lequel je voulais qu'il y ait, au premier, en quelque sorte, vous avez souligné qu'Al-Qaïda ne déclenchait pas de mobilisation populaire massive. Ne pensez-vous pas que le mode opératoire, justement, du martyr et au delà du martyrisme - mot que vous avez employé - étant, je n'ose pas dire, une valeurs mais enfin, une donnée chiite, comme vous le savez, je ne vous apprendrais rien, et que le chiisme n'étant pas majoritaire en Islam, ne pensez-vous pas qu'il y a, peut-être, là, une justification à ce manque d'attrait que pourrait avoir Al-Qaïda sur des populations, je pense notamment à l'Egypte que je connais un peu ?

  

Gilles KEPEL

          Merci beaucoup pour votre double question.

         En ce qui concerne l'existence d'images avant le 11 septembre, bien sûr, vous avez raison et le lien entre le martyr et l'image n'est même pas, d'ailleurs, musulman particulièrement, le martyrisme chrétien s'est construit aussi en fonction d'une image qui est à priori, si vous voulez, on a, ceux d'entre nous qui sommes chrétiens ici, avons passé notre jeunesse ou peut-être après pour ceux qui ont persisté dans la foi, dans des églises où des malheureux se faisaient décapiter, éventrer, étriper, etc. Mais, le martyr, islamique aujourd'hui, a la double, si j'ose dire, qualité. c'est-à-dire qu'il est à la fois, il tue et il se fait tuer, parce que c'est, comme le martyr chrétien, si vous voulez, martyr, en grec martur veut dire témoin, le mot shahid (?) en arabe veut dire martyr, mais shahed (?) en variant la quantité de la syllabe veut dire témoin également, donc, l'idée c'est de, ce qui est spectaculaire, ce n'est pas qu'ils tuent, c'est qu'ils se tuent en tuant , c'est cela qui fait l'image si vous voulez, c'est ça que je veux dire, c'est ça qui donne la dimension spectaculaire. Finalement, peut-être, plus que les 3000 morts, ce qui frappe les esprits le 11 septembre, ce sont des avions qui rentrent avec des malheureux passagers qui n'y peuvent rien, mais aussi avec les pilotes qui se précipitent dans la tour. Et, en ce sens, ce que je veux dire, c'est, sans assimiler les uns aux autres, c'est que le martyr, quel que soit le jugement que l'on porte sur lui, ne va pas sans la monstration du martyr, c'est-à-dire que le martyr suscite l'imagerie du martyr, alors édifiante, horrible, comme on veut, mais cela se produit même avant, ailleurs. Ce qui est important, septembre noir, les avions qui explosent, vous avez raison, mais là, il n'y a pas de martyrs, enfin, on tue des ennemis, on tue des athlètes juifs, israéliens à Munich, comme le rappelle un film récent, mais il ne s'agit pas de la même mise en scène. Le martyr est un mise en scène, une mise en image et elle est particulièrement, contrairement à l'image statique du martyr traditionnel si vous voulez, elle est particulièrement dynamisée en tirant tout parti possible de l'internet, du webcam, de la télévision satellitaire, de l'usage en temps réel, si vous voulez, on n'a rien inventé en terme de contenu, peut-être, mais on s'est considérablement adapté aux médias. Donc, en ce sens il y a de l'invention, il y a de la créativité, si j'ose dire, dans l'art de la propagande, vous voyez ? Ils sont plus modernes que ceux qui leur courent après.

  

Jean BETERMIER

          Le choix de l'heure, pour que tout le monde puisse le voir en temps réel.

  

Gilles KEPEL

          Au moment opportun.

         Votre deuxième question, sur le chiisme. Alors, l'Amiral, ne m'autorisera pas à faire une deuxième conférence, c'est une question un peu compliquée, de fait, vous avez raison d'insister là-dessus, l'occurrence du martyr politique contemporain se produit d'abord dans le monde chiite où il y a un véritable culte du martyr puisque le Prophète Mohammed n'est pas un martyr, lui il n'est pas martyr, du tout, en revanche, la figure tutélaire du chiisme, c'est-à-dire Ali et surtout son fils Hussayn, massacrés, décapités à Karbala par les méchants sunnites, donc, la figure hyponyme, si vous voulez, du chiisme est une figure de martyr. Lors de la révolution iranienne, le martyr chiite était un martyr dirigé vers soi parce que l'on se reproche de ne pas avoir soutenu, le peuple n'a pas soutenu Hussayn quand il a été martyrisé. Khomeini change l'économie du martyr. Au lieu de pleurnicher parce qu'on ne l'a pas soutenu, et bien, on reprend le combat là où il a été laissé et cette fois-ci, on lutte contre le méchant et l'incarnation contemporaine du méchant Yazid, c'est le Schah d'Iran. Donc, le martyr se transforme en une violence qui sort de soi, c'est-à-dire on ne se sacrifie plus ou on se sacrifie éventuellement de manière incidente mais ce n'est pas essentiel. Lors de la guerre Irak - Iran, avec le désenchantement qui accompagne la révolution iranienne dans la population et aussi la mobilisation par les Mollahs, le régime iranien va chercher des dizaines de milliers de jeunes martyrs, même des enfants qu'ils vont aller recruter dans les écoles en les serinant avec de la propagande chiite révolutionnaire et les envoyer se faire exploser sur les champs de mines irakiens pour ouvrir la voie à l'armée régulière. Donc, c'est là, l'apparition, si vous voulez, du martyrisme de masse dans les années 80. Ce sacrifice de masse, va se transférer au monde arabe à travers le hezbollah libanais qui adopte la stratégie de l'attentat martyr, non pas en masse mais individuellement, contre les Israéliens au Liban, contre les Français et contre les Américains aussi, le Drakkar et l'attaque contre les Marines et qui aura une efficacité terrible, puisque Français et Américains s'en vont, les Israéliens finiront par partir aussi. Et, donc, cela donne le sentiment que l'économie politique du martyr est quelque chose qui marche, qui est efficace et c'est là que cela va se transférer dans un certain nombre d'autres cas, alors dans la monde musulman en Palestine, en Tchétchénie au départ, il y aura aussi d'autres occurrences à Ceylan, mais ce n'est pas musulman, mais il y a une logique du martyr là aussi dans la recherche d'attentats suicides et on est aujourd'hui assez éloigné de l'origine chiite, si vous voulez, elle a été même en grande partie oubliée. Mais, le martyr lui-même n'a pas vocation dans le monde sunnite à être un martyr de masse, c'est son exemplarité qui doit galvaniser les masses, non pas pour que les masses se suicident massivement, ça, c'est plutôt chiite, c'est plutôt on envoie les gosses au casse-pipe par des dizaines de milliers, mais pour qu'il déclenche un phénomène de mobilisation.

  

Henri FROMENT-MEURICE

          Une petite observation de caractère historique si vous le permettez, à propos de février 1989, c'est-à-dire de la décision de Gorbatchev d'évacuer l'Afghanistan, je ne crois pas du tout qu'il y ait un lien entre cela et le mur de Berlin. Je crois qu'en vérité, la décision d'occuper l'Afghanistan est une décision qui avait été prise par un très petit groupe de dirigeants soviétiques, j'étais Ambassadeur à ce moment-là à Moscou, nous présentions qu'il y avait eu des discussions et des résistance, Gorbatchev, de toute façon ne faisait absolument pas parti de ceux qui avaient approuvé cette décision et la décision d'évacuer, qui est arrivée dix ans plus tard, elle a été prise dans le cadre d'une politique assez globale, d'une stratégie assez globale de désengagement par Gorbatchev d'un certain nombre de positions exposées. Donc, le phénomène Berlin, lui, est beaucoup plus la suite de ce qui s'est passé en Pologne et, en fait, c'est l'abandon global de la doctrine Brejnev, si vous voulez, globalement. Alors, il y a eu la Pologne et puis il y a eu ensuite, tout ce que nous savons, le printemps et l'été 89 mais, se flatter que d'avoir évacuer l'Afghanistan au pu provoquer la chute du mur, non, ça, je ne le crois absolument pas, ce sont des événements internes en Europe orientale, centrale et une certaine conception qu'avait Gorbatchev de la nécessité de ne plus soutenir des régimes qui refusaient de se réformer ou de les laisser aller, comme il l'a dit. Voilà, c'est une petite précision.

         Maintenant, je voulais vous interroger sur le Pakistan dont on a peu parlé et vous demander, étant donné, d'abord, qu'en principe, ils sont là pour essayer de prendre Ben Laden, enfin, c'est quand même, apparemment, dans les zones tribales, comme on dit, qu'il se cacherait qu'il vit encore et vous avez, peut-être, là-dessus, une opinion à nous donner, c'est-à-dire est-ce qu'il existe encore un centre nerveux autour de Ben Laden ou est-ce qu'il n'y en a plus, il n'y a plus que des relais ici ou là ? Mais, comment jugez-vous l'attitude de Musharraf, est-ce que vous estimez qu'il est vraiment engagé dans la lutte contre le terrorisme ou bien que lui-même est très fragile ?

  

Gilles KEPEL

          Merci beaucoup pour votre remarque et votre question.

         Avant de répondre à votre question pakistanaise, à propos de 1989, deux choses, d'une part, dans la conception des jihadistes, pour eux, évidement dans leur propre vision du monde et dans la propagande qu'ils construisent, il est clair, dans leur esprit, qu'ils sont l'instrument de la chute du communisme puisque, et cela fait parti de leur reconstruction de l'histoire, si vous voulez et ils oublient complètement que le Jihad en Afghanistan a été, sur le plan militaire, gagné, certes parce qu'il y avait les gens qui portaient les missiles sur des mules dans les sentiers de montagne escarpés d'Afghanistan, mais il y avait quand même un armement fournit par les Américains, payés par les Saoudiens etc. mais la logique Ben ladeniste, dans sa propagande, dans ce livre, d'ailleurs, il y a beaucoup, de choses là-dessus, il nie complètement avoir été l'instrument des Américains, au contraire, ils les ont manipulés, il les ont eux, etc. C'est une première chose. Cela étant, bien spur, vous avez tout à fait raison quand vous restituez la logique gorbatchevienne de l'intérieur et sa décision de se retirer des points exposés et de revenir que la doctrine Brejnev bien sûr, toutefois, le départ d'une armée rouge défaite en Afghanistan manifeste que celle-ci, désormais, n'a plus véritablement la capacité de faire face aux forces occidentales, et c'est ainsi, je crois que cela a été perçu, notamment, dans ce groupe de stratèges qu'aux Etats-Unis, on n'appelle pas encore beaucoup les néo-conservateurs, si vous voulez, et ils voient dans le retrait d'Afghanistan, le dernier prélude, si vous voulez, à l'effondrement du communisme et que la chute du mur soit effectivement, sur le plan des faits, tout cela ne se serait pas produit s'il n'y avait pas eu de décision de Gorbatchev, si vous voulez, mais la logique globale de l'année 89, l'année qui manifeste symboliquement que le communisme disparaît, me semble-t-il ne peut pas faire l'impasse sur le retrait de l'armée rouge, le 15 février, d'Afghanistan.

         Le Pakistan, Musharraf, bon, je ne connais pas sa psychologie, je n'ai pas de raison de douter qu'il soit sincère dans son souci de se débarrasser de Ben Laden ou d'Al-Zawahiri, mais il est indéniable que tant que le danger Ben ladeniste persiste sur son territoire, il bénéficie d'une aide et d'un soutien américain exceptionnel. Le jour où Ben Laden ou Al-Zawahiri auraient été éliminés, ce soutien serait peut-être moins important. Cela a été le cas au Pakistan pendant le Jihad justement, tant qu'il y avait les opérations en Afghanistan, le Pakistan bénéficiait d'une aide considérable, à partir du moment où les Etats-Unis ont considéré qu'il n'y avait plus de danger en Afghanistan, que l'armée rouge était partie, cette date du 15 février 1989, le Pakistan n'a plus bénéficié des mêmes attentions. Donc, je crois qu'il n'y a aucune raison de douter de la volonté de poursuivre Ben Laden, d'autant que Musharraf lui-même a échappé à des tentatives d'attentats et il est aujourd'hui, certainement, une des personnes les plus haïes dans la mouvance islamiste radicale, cela ne fait pas l'ombre d'un doute et il joue très gros, il joue vraiment sa peau, je crois dans cette affaire. Mais, d'une certaine façon, il y a tout un équilibre au Pakistan qui fait que les mouvements islamistes pakistanais, d'une certaine façon, je ne dis pas rendent compte aux militaires, mais font partie d'une alchimie militaro-politique extrêmement complexe. Si vous voulez, au Pakistan, vous n'avez pas la bonne hiérarchie militaire laïque face aux méchants islamistes barbus, vous voyez ? Il y a toute sorte de tractations et d'échanges pour conserver des positions de pouvoir et c'est cela qui rend la situation pakistanaise si fragile, si explosive.

  

Jean BETERMIER

          Il y a aussi un élément très différent par rapports aux précédents de 89, c'est que maintenant, le Pakistan est un Etat du nucléaire dont on peut s'inquiéter quant à sa solidité. Donc, avant de se désengager complètement et lui couper les vivres, je pense que les Américains seront plus prudents que la première fois.

  

Gilles KEPEL

          Oui, indéniablement, lâcher le Pakistan, prendre le risque que l'arme nucléaire pakistanaise tombe entre les mains des barbus, c'est effectivement, quelque chose à quoi on devrait regarder à deux fois à la Maison Blanche.

  

Charkes-Henri DE MONCHY

          J'avais été frappé, pour revenir sur les kamikazes, sur le fait que les islamistes ou Al-Qaïda aient réussi à utiliser des kamikazes féminins. Cela m'avait quand même assez surpris compte tenu de la mentalité générale d'Al-Qaïda.

  

Gilles KEPEL

          Oui, c'est, effectivement très frappant, les premières martyres ou terroristes, comme vous voudrez, kamikazes femmes apparaissent dans les mouvements d'extrême gauche, notamment, le FPLP libanais et des partis nationalistes pan-arabes manipulés par les Syriens au Liban et l'impact médiatique du phénomène est tel que certains mouvements islamistes vont mettre en avant des femmes. Donc, si vous considérez que l'économie médiatique du martyr est ce qui crée sa force, c'est-à-dire qu'il faut impressionner, il faut rechercher quelque chose qui est toujours plus impressionnant puisque l'effet de répétition, d'une certain manière épuise, passer à des femmes et à des mères de famille en particulier, c'est une marque de détermination qui est impressionnante et qui permet d'avancer. Alors, effectivement, cela a suscité beaucoup de débats à l'intérieur de la mouvance islamiste mais vous avez les exemples des femmes du Prophète qui sont combattant dont Aïcha qui menait la guerre sur son chameau.

  

Jean BETERMIER

         Je crois que vous auriez beaucoup de questions à poser à notre orateur, mais certains d'entre vous souhaitent probablement lui demander de dédicacer son dernier ouvrage, je vous propose donc que nous arrêtions ici cette conférence passionnante en vous disant combien nous avons été heureux, Cher Professeur, de vous accueillir et de vous écouter.

 
         Juste un mot, pour ceux d'entre vous qui pourraient être intéressés par le thème terrorisme et armes de destruction massive, il y a une certaine continuité avec la conférence de ce soir, France-Amériques, où je préside aussi la section défense, organise lundi 6 février à 18h30, une table ronde sur le thème : "Terrorisme et armes de destruction massive" avec la haute direction du CEA qui est le premier centre d'expertise en France pour la menace, non seulement nucléaire, mais radiologique, logique et chimique.