FORUM DU FUTUR


"Séminaires Energie"

Energie. Les contraintes qui vont peser sur le calendrier des décisions
Les energies renouvelables
L'Energie nucléaire

Série de séminaire à l'Assemblée Nationale

Quelques réflexions sur l’énergie à l’issue des séminaires

     Comme vous le savez, le Forum du Futur, en liaison avec Monsieur Patrick Ollier, Président de la Commission des Affaires Economiques de l’Assemblée Nationale, avait organisé de juin à novembre 2006 trois tables rondes avec débat sur la question de l’énergie.

     En tant qu’animateur de ces tables rondes, je vous en propose une synthèse dont je prends l’entière responsabilité, dans la mesure où certains points peuvent éventuellement gêner certains participants. Elle a été établie à partir d’éléments, d’une part, fournis, lors de la phase de préparation ou après avis du projet , par les membres des tables rondes, d’autre part, qui sont apparus comme les plus marquants lors des débats. Dans la mesure du possible, elle évite de reprendre des informations ou des données bien connues, ou d’aborder des points pour lesquels aucune synthèse n’est possible.

    Je note par ailleurs que la très grande majorité des participants souhaite que le Forum du Futur poursuive la réflexion entreprise en 2006. Une ou deux tables rondes (voire un colloque) pourraient être organisées au quatrième trimestre 2007. Outre une présentation suivie d’un débat sur le document présenté ci-après, des questions non traitées en 2006 pourraient être abordées :

          1/ La notion de sécurité énergétique, à la lumière du gaz et de la Russie, des récents black-out électriques en Europe, etc.

          2/ Le prix du pétrole : quel en est le moteur ? N'est-il pas, pour beaucoup, du à l'absence d'un effort suffisant d'investissements, par exemple dans le raffinage ?

          3/ Le prix de l'électricité et celui qui prévaut dans les échanges internationaux : marginal, moyen, ou..? Le consommateur et l'opinion publique ne comprennent pas ! Que faut-il en penser ?

          4/ Peut-on, et comment, éviter le retour du lien "énergie nucléaire arme nucléaire" ressuscité par la question iranienne ?

        Henri Conze, Conseil d’Administration du Forum du Futur, Ancien Délégué Général pour l’Armement

 

Questions abordées en 2006 :

Pourquoi, sur l’énergie, des débats souvent irrationnels et empreints de dogmatisme ?

Les contraintes pesant sur les futures décisions.

Les énergies renouvelables.

Les aspects sanitaires de l’énergie nucléaire.

L’énergie nucléaire civile.

 

Participants aux tables rondes :

Olivier Appert   Président de l’Institut Français du Pétrole

Professeur André Aurengo   chef du service Médecine Nucléaire, La Pitié Salpetrière

Bernard Bigot   Haut Commissaire (CEA)

Pascal Colombani   Académie des Technologies

Henri Conze  ancien Délégué Général pour l’Armement

Thierry Gaudin  Président de la Fondation 2100

Erik Guignard   Syndicat des énergies renouvelables

François Jacq   Directeur  des marchés énergétiques (Ministère de l’Economie)

Claude Mandil   Directeur de l’Agence Internationale de l’Energie

Antoine-Tristan Mocilnikar   Délégation Interministérielle au Développement Durable

Paul-Henri Rebut   correspondant de l’Académie des Sciences

Guillaume Schlumberger    Directeur de la Fondation pour la Recherche Stratégique

Professeur Martin Schlumberger   Service Médecine Nucléaire, Institut Gustave Roussy

Patrick Vayn   Président de la Société Physikron

    Synthèse des thèmes abordés lors des séminaires sur l’énergie

 

1/ Pourquoi, sur l’énergie, des débats souvent irrationnels et empreints de dogmatisme

           L’énergie n’est pas un produit banal, car elle est au centre de toutes nos activités et en interaction constante avec les gestes de la vie quotidienne. Il s’agit d’un sujet éminemment complexe et très technique qui soulève de nombreuses questions (réserves de ressources fossiles, calendrier d’apparition de nouvelles énergies, problèmes d’environnement et de développement durable…), sans oublier la très forte imbrication des aspects économiques, technologiques et géopolitiques. C’est pourquoi les différents acteurs sont tentés de l’aborder de façon trop sélective ou trop dogmatique ( pour ou contre le nucléaire, pour ou contre l’intervention de l’Etat, enthousiasme vis-à-vis des énergies renouvelables, béatification de l’environnement, etc. ) et tout discours sur le sujet est plus ou moins ‘’intéressé’’. C’est aussi la raison pour laquelle la tentation est grande, face à tout évènement, de chercher un bouc émissaire plutôt que de s’attacher à comprendre une réalité fort difficile à appréhender.

          Cette situation n’a rien à voir avec celle qui prévalait il y a un tiers de siècle, quand la France prit la décision de lancer son programme électronucléaire au moment du premier choc pétrolier. Depuis, nous avons pris conscience de l’existence d’un certain nombre d’échéances liées au climat, aux ressources et aux technologies ; de nouveaux clivages sont apparus dans la  Société entre l’opinion publique, le monde politique et les experts ; le discours confiant dans la science et la promesse du risque ‘’zéro’’ ne passent plus, au moins dans une partie de l’opinion ; les incertitudes sur l’avenir et la perception de nouvelles menaces peuvent masquer les réalités et retarder la prise de conscience de la nécessité de fixer des étapes dans les orientations ; des rééquilibrages sont intervenus dans le Monde au détriment de la France et de l’Europe ( la nouvelle ‘’Pax Americana’’ au Moyen-Orient ; le Golfe Persique, chiite ou le chaos ; la révolte des indiens en Amérique Latine ; la malédiction du pétrole en Afrique ; la revanche des soviets en Russie ; etc. ). Nous pouvons donc, pour l’énergie, reprendre l’image du papillon pour le climat : tout battement d’aile à proximité d’un champ pétrolier, dans un contexte de tensions exacerbées des marchés, peut avoir un impact dramatique sur les esprits et la gouvernance des Etats.     

          Aux certitudes morales d’il y a un tiers de siècle qui conduisaient à des décisions sans délais et sans appel, ont donc succédé les incertitudes d’aujourd’hui, souvent éxagérées mais faisant la ‘’une’’, ainsi la divergence des estimations des réserves de pétrole, qui conduisit au ‘’scandale’’ Shell il y a quelques années ; or, des estimations sont forcément vouées à évoluer au cours du temps en fonction des investissements réalisés ou des progrès techniques ! Cette ambiance est aussi alimenté par de ‘’faux amis’’ ou des ambiguïtés, que l’absence de pédagogie ne permet pas de lever : Que signifie réellement le prix du pétrole ?  Pourquoi ne pas parler en euros par tonne au lieu de dollars par baril ? Quel est, en réalité, le prix de l’énergie électrique ? Que signifie un prix marginal, incompréhensible par l’opinion publique et dévastateur pour l’énergie nucléaire ?

          Face à ce constat, doit on faire preuve de pessimisme en pensant avoir affaire à des situations ou des approches irrationnelles ? Ne s’agit-il pas, plutôt, d’une perception nouvelle des enjeux scientifiques et techniques ? Mais alors, dans la mesure où les délais de mise en œuvre de toute politique énergétique ambitieuse se chiffrent en décennies, comment éviter d’oublier ceux nécessaires aux recherches, développements, essais et validations ? En réalité, malgré les apparences, le domaine de l’énergie obéit aux mêmes règles que d’autres domaines : dés lors que des groupes d’intérêt s’affrontent, il faut s’attendre à ce qu’ils utilisent tous les arguments possibles, tels les avocats au tribunal. Or, au tribunal, il y a un juge, et une fois la sentence tombée, elle est respectée. Pour l’énergie, ce juge ne peut être que l’Etat et le consensus se réalise sur son indispensable mission de décider et mettre en oeuvre une politique dans un domaine aussi complexe ; son rôle est parfois critiqué, mais il est, néanmoins, le recours général invoqué. Or, et c’est bien là le défi, comment convaincre les responsables de l’Etat d’entreprendre, alors que se sont leurs lointains successeurs qui tireront gloire et profit des décisions prises ? 

 

2/ Les contraintes pesant sur les futures décisions

           Les trois défis de l’énergie sont bien connus : croissance inéluctable de la demande, changement climatique, caractère par nature fini des ressources énergétiques fossiles. Il n’y a pas de panacée, même si l’Histoire et sa tendance à la schématisation associeront probablement décennie 60 et pétrole, décennie 70 et nucléaire, décennie 80 et gaz, décennie 90 et énergies renouvelables. Entrons nous dans l’ère de l’hydrogène ou dans celle du charbon propre? La question reste sans réponse claire à ce jour.       

          Cependant, des certitudes apparaissent : l’humanité a, devant elle, des centaines,  des milliers d’année d’énergie disponible , avant même l’apparition de la fusion contrôlée ; la dégradation de notre environnement due à l’augmentation du taux de CO2 dans l’atmosphère est un facteur dimensionnant et il est plus que temps d’agir au regard de l’enjeu  qu’est la maîtrise de l’énergie, prioritaire, y compris par rapport à l’épuisement à terme des ressources fossiles ; les besoins d’énergie liés à l’électricité ou au chauffage ont des solutions satisfaisantes , entre autres le nucléaire, le bois, les panneaux solaires ; c’est en réalité dans le cas du transport, et donc du pétrole, qu’il est urgent d’engager la transition énergétique, car le plafonnement de la production peut venir, à long terme, d’un manque de ressources, à moyen terme d’un manque d’investissements, à tout moment d’un conflit géopolitique .

          Par ailleurs, n’oublions pas que le secteur de la consommation d’énergie présente une inertie considérable (Le renouvellement des investissements est d’un siècle pour l’habitat, un demi-siècle pour la production d’électricité, 15 à 20 ans pour le transport, etc). Cela signifie que  des technologies ou des concepts mis en oeuvre, par exemple pour mieux contrôler les émissions de CO2, n’auront d’effets significatifs qu’au terme d’un temps considérable. On oscille donc entre le court terme ( incitation limitée pour agir en raison de cette   inertie ) et le long terme ( on peut prendre des engagements ambitieux, car à l’horizon de 40 ans beaucoup de changements peuvent survenir ). C’est pourquoi, il serait nécessaire de bâtir une politique dans la durée, comportant un calendrier d’étapes intermédiaires soigneusement bien définies pour que les décideurs soient jugés à chacune de ces étapes, et non sur l’ultime objectif qu’ils ne verront pas : il s’agit, en fait, plus de se fixer  une règle de conduite que de décider un véritable programme.

          Enfin, il faut regretter l’absence d’une politique européenne commune de l’énergie. Tout se passe comme si l’Europe n’avait rien à dire et n’avait donc aucune crédibilité au plan mondial. Des questions comme l’énergie nucléaire, le transport trans-frontalier de l’électricité, le prix de l’énergie, l’organisation des marchés, etc., divisent les membres de l’UE et, à l’intérieur de chaque pays, les opinions publiques.

 

 3/ Les énergies renouvelables

           Ce thème a un côté paradoxal : d’une part, les deux mots ‘’énergies renouvelables’’ prennent souvent l’allure, dans les esprits, d’un programme politique ayant ses objectifs, ses évidences, ses militants, ses détracteurs et semblent donc correspondre à une construction intellectuelle cohérente. D’autre part, tout débat sur la question éclate instantanément en une myriade d’interrogations, symptôme de l’absence d’une réflexion structurée. La raison première à cela est probablement la très forte attente d’une opinion publique qui a peur d’avoir à changer de mode de vie, qui craint les hausses de prix, les aléas, les tensions autour des ressources, les changements climatiques et qui prend conscience des enjeux stratégiques, alors que les énergies renouvelables, au sens où nous les entendons aujourd’hui, ne peuvent être une alternative aux autres énergies, mais un appoint plus ou moins significatif.

         La liste est longue des questions auxquelles il est difficile, voire impossible, d’associer des certitudes : Pourquoi investir dans les énergies renouvelables, alors que pour certains experts l’avenir est dans les piles à combustible et, donc, dans la production d’hydrogène dans des réacteurs nucléaires à haute température ? Pourquoi subventionner la filière ‘’bois’’ alors qu’elle rejette du CO2 et qu’elle épuise le piège à carbone qu’est la forêt?  Pourquoi développer l’éolien en France, alors que nos besoins en électricité sont largement couverts pour des décennies par le nucléaire et l’hydraulique ? L’attirance pour l’éolien ne tient elle pas, pour beaucoup, dans la recherche de taxes professionnelles par les communes rurales et celle pour les biocarburants dans l’apaisement du malaise agricole ? Quel est, en réalité, le bilan énergétique de la filière ‘’biocarburants’’ ? L’énergie, dans son usage final, n’est-elle pas trop bon marché ? etc.

         Malgré tout, un certain nombre de réalités émergent :

            - L’énergie renouvelable la plus utile est l’économie d’énergie par réduction du gaspillage, conception de moteurs plus efficaces, modification des modes de vie, développement de nouveaux types d’habitat, etc.

            -  Le bois est après l’énergie hydraulique, l’énergie renouvelable la plus utilisée en France. Son usage est en pleine expansion. Les techniques actuelles, toujours susceptibles de  progrès, permettent d’améliorer considérablement le rendement et de diminuer les émissions de CO2. La matière première provient d’abord des déchets de l’industrie du bois et, par ailleurs, de l’exploitation des forêts (Leur surface a doublé en France en un siècle) dont la  gestion raisonnée permet d’éviter la critique concernant la disparition de pièges à carbone (La principale difficulté réside dans une compétition avec l’industrie de la pâte à papier, menaçant  de délocaliser, en raison de l’enchérissement du bois, conséquence non prévue du nouvel engouement en sa faveur).

            - Les moyens de production d’électricité sont différents selon les pays. Le ‘’socle’’, c’est à dire  la consommation hors fluctuations quotidiennes, hebdomadaires ou annuelles (environ 80% de la consommation totale), est en France totalement alimenté par le nucléaire, la partie variable l’étant par les barrages, puis les centrales à combustibles fossiles qui présentent, par rapport au nucléaire, une bien plus grande flexibilité. Les énergies éolienne et solaire, étant donné leur caractère aléatoire, ne peuvent que faire partie du socle. Leur utilisation ne permet donc pas, a priori, de réduire notre consommation en combustibles fossiles ni, par conséquent, nos émissions de CO2. Le cas de  l’Allemagne est différent, dans la mesure où son socle comprend en majorité des centrales à combustibles fossiles et qu’elle peut justifier l’éolien, malgré son prix, au nom de la réduction de l’effet de serre. Mais jusqu’à quand ?     

            - Cette réalité ne remet pas en cause l’intérêt des énergies renouvelables, comme l’éolien et le solaire. Mais elle le cantonne à des usages bien précis, ainsi la satisfaction de besoins très localisés afin d’éviter d’investir dans des lignes de transport d’électricité, ou dans les usages domestiques (chauffage, eau chaude ). Cela justifie qu’un effort soit fait au plan national. Mais, contrairement à ce que nous constatons aujourd’hui, il vaudrait mieux que les crédits publics soient consacrés à la Recherche et au Développement, plutôt qu’à financer la différence entre le coût de ces énergies et celui de la moyenne des énergies produites par l’EDF.

             - Les biocarburants soulèvent d’autres interrogations. L’exemple du Brésil est souvent pris pour justifier un effort dans ce domaine. Il est clair que le programme brésilien est un succès, mais cela dans des conditions d’exploitation et climatiques tout à fait favorables, qui ne sont pas celles du Vieux Continent, ni, d’ailleurs, des USA qui ont peut-être ouvert une boite de Pandore, ainsi qu’on le constate avec l’explosion des prix du maïs. Il est donc très prématuré de voir dans cette filière une alternative ou un appoint significatif aux carburants classiques, sauf à importer des biocarburants du Brésil !

 

4/ Les aspects sanitaires de l’énergie nucléaire

          Il est évident que la réflexion sur cette question est fondamentale dans le cas, fort probable, d’une reprise des programmes nucléaires dans le Monde. Il ne faut donc pas éluder ce sujet. Au contraire, nous devons nous poser, sans tabou, quelques questions fondamentales : N’y a-t-il pas un fossé entre notre connaissance scientifique actuelle des effets des rayonnements sur l’homme  et l’extrême sensibilité politique de la question ? Qu’avons-nous appris et que pouvons nous apprendre, encore, de Tchernobyl ? Doit-on s’attendre à un durcissement supplémentaire des normes de sécurité, ce qui peut être rédhibitoire pour l’avenir de l’énergie nucléaire ? A l’inverse, peut-on espérer une politique plus réaliste et quels pourraient en être les conditions et l’impact économique ?

         Certains mythes sont largement partagés par le grand public, entretenus par les medias et relayés par une partie du corps médical généralement peu au fait des questions de radioprotection. Parmi ces mythes, on peut citer les retombées de l’accident de Tchernobyl,  présentées comme responsables de l’accroissement des cancers thyroïdiens, ou bien les cancers en général, considérés le plus souvent comme en augmentation du fait de la pollution environnementale, en particulier autour des sites nucléaires . En réalité, la plupart des spécialistes de ces domaines (médecins nucléaires, endocrinologues, cancérologues, etc.) estiment que l’accroissement du nombre des cancers de la thyroïde détectés n’est pas du à Tchernobyl mais à l’extension des dépistages et que l’on n’observe aucun impact sanitaire lié aux installations nucléaires (Les cancers liés à l’environnement au sens strict (c’est-à-dire hors tabac et alcool) ne représentent, au plus, que 2% des cas : l’augmentation du nombre des cancers n’est qu’apparente, liée à celle de l’espérance de vie. En réalité, leur part globale dans les décès diminue).

         Ceci ne veut pas dire qu’il ne faut pas tenir compte  de l’accident de Tchernobyl, et des leçons à en tirer : importance de la communication qui doit être très soigneusement et clairement organisée ; celle de la prophylaxie du cancer thyroïdien pour l’enfant et le fœtus, qui doit être préparée et disponible sur tout le territoire, même si les conséquences d’un accident sont purement locales ; indigence, qui commence seulement maintenant à s’améliorer, de la surveillance épidémiologique en France, en particulier dans le domaine du

cancer. Mais, en réalité, un accident nucléaire gravissime, survenant dans un pays comme la Russie, économiquement fragile et doté d’installations sanitaires insuffisantes et obsolètes, n’a pas d’impact sanitaire plus sévère que d’autres catastrophes industrielles, en particulier dans le domaine de l’énergie (mines de charbon en Chine ou en Ukraine, ruptures de barrages, etc.).

          Ces constatations soulèvent la question des normes, leur évolution et leur impact sur l’avenir de l’économie du nucléaire. Il paraîtrait souhaitable d’éviter une constante aggravation, au cours du temps, des normes de sûreté et de radioprotection que rien ne justifie. Il faut espérer que la réglementation tienne compte des acquis de la science et de l’expérience de ces quinze dernières années. Les autorités devraient aussi, au minimum, demander, à chaque projet de révision des normes, une analyse coût-bénéfice à priori et une évaluation a posteriori, comme on l’exige à juste titre pour tout autre pratique dans le domaine sanitaire. Elles devraient, enfin, éviter de toucher aux normes existantes, quand rien ne peut justifier un ‘’durcissement’’, en particulier quand il s’agit d’un gros investissement comme les centrales nucléaires. Leur durée de vie est désormais telle que leur financement initial et les risques pris par les investisseurs sont incompatibles avec une réglementation fluctuante, sauf à transférer totalement à l’Etat le poids financier de ses décisions dans ce domaine.

         La réglementation soulève d’autres interrogations. Par exemple, elle considère, par prudence, que toute dose d’irradiation, si faible soit elle, comporte un risque proportionnel. Ce concept est encore présenté comme scientifiquement prouvé par certains organismes nationaux ou internationaux. Au contraire, depuis 15 ans, les données de la biologie montrent que l’organisme se défend proportionnellement beaucoup mieux contre les faibles doses que contre les fortes doses. Or, les faibles doses sont les seules importantes en radioprotection, en particulier celles correspondant aux rejets ou déchets de l’industrie nucléaire. Cette confusion entre réglementation et science est à l’origine des estimations catastrophiques et absurdes des conséquences de Tchernobyl ou de l’impact sanitaire des déchets nucléaires (Elles sont le résultat du produit de doses (extrêmement faibles) par des populations (immenses) et des durées (très longues)). Elle sert de justification à des contraintes manifestement abusives ou à des prévisions d’impact sanitaire cataclysmiques, sans fondement, arguments favoris des mouvements anti-nucléaires. Sans changer la réglementation, qui ne l’utilise pas explicitement,  il n’y a plus aucune raison pour que ces outils simplistes gardent leur statut usurpé de vérité scientifique.

            Notons que l’impact financier de normes ‘’surdimensionnées’’ est, probablement, moins important pour un réacteur que pour le stockage des déchets nucléaires ou le traitement des rejets. Dans le premier cas, tout est fait au niveau de la conception et de la réalisation pour éviter tout accident, ne serait-ce qu’en raison du montant considérable de l’investissement ; dans l’autre cas, il est clair que le coût des réalisations dépend de façon biunivoque des normes requises.

 

5/ L’énergie nucléaire civile

          L’avenir de l’énergie nucléaire dans le Monde ne fait aucun doute. Ses qualités, comme l’absence de rejets dans l’atmosphère ou le coût du kw-h, font que son développement est incontournable. Mais cette réalité cache un certain nombre d’interrogations ou d’incertitudes :

            - La Chine, l’Inde, la Corée du Sud, demain l’Amérique et le Brésil, entreprennent ou vont entreprendre d’importants programmes. Seule l’Europe semble encore s’interroger, et n’est même pas capable, par exemple, de décider de normes communes, ainsi celles sur la protection radiologique, à l’état de simples recommandations. Cette situation soulève la question de l’avenir de l’industrie européenne, en particulier de l’industrie française ; nous risquons de payer, tôt ou tard, l’immobilisme dans un domaine où nous fûmes les premiers. Une société comme AREVA, leader mondial actuel, est placée devant un choix difficile : soit elle attend un hypothétique programme européen  et risque fort d’être largement dépassée par les industriels bénéficiant des programmes asiatiques ou américains (Notons qu’un programme uniquement français ne suffit pas à assurer la pérennité de la position mondiale d’AREVA) ; soit AREVA s’attaque, sans état d’âme, aux marchés mondiaux et elle doit alors s’internationaliser, perdre son statut particulier et revoir ses relations avec l’EDF et le CEA.

             -  La question des filières reste entière. A moyen terme, les disponibilités en matières fissiles ne justifient pas de décisions urgentes. La priorité est donc donnée à l’amélioration des filières actuelles quant à la sécurité, la disponibilité, la flexibilité, etc. La France implantera un certain nombre de centrales EPR, mais combien ? À quel rythme ? À quel horizon ? A long terme, Il est difficile d’avoir une vision claire des choix possibles, étant donné les incertitudes sur les futurs modes d’énergies comme celles fondées sur l’hydrogène. Malgré tout, l’abandon de la filière ‘’Super Phénix’’ apparaît regrettable. La France était en pointe dans ce domaine et, tôt ou tard, le développement de surgénérateurs sera repris pour faire face à un certain nombre de besoins ou de contraintes. Super Phénix, dés lors que l’essentiel des investissements avait été réalisé, nous aurait permis  de préparer cet avenir à moindre coût. Par contre, dans le domaine de la fusion contrôlée, le projet ITER soulève beaucoup de critiques : il n’apporte rien à court et moyen terme ; ses retombées en terme d’une éventuelle inflexion d’une politique énergétique ne peuvent être envisagées avant trois ou quatre décennies ; son financement serait mieux utilisé ailleurs, y compris dans le secteur de l’énergie ; la France ne pourra pas revendiquer avant longtemps la responsabilité de grands projets internationaux ; etc. En fin de compte, ce projet ne serait-il pas destiné à donner bonne conscience à un certain nombre de pays ayant décidé d’abandonner la voie de l’énergie de fission, mais qui doutent ?

            - Au plan du financement, le coût d’un nouveau programme électronucléaire français serait, comme celui de 1973, à la charge du consommateur d’électricité, et non de l’Etat comme cela a été trop souvent dit. Par contre, celui de 1973 étant sous la contrainte de délais les plus courts possible, l’Etat avait apporté sa garantie aux emprunts faits par EDF. Un futur programme étant plus étalé dans le temps, il est vraisemblable que la garantie de l’Etat ne soit pas nécessaire.