FORUM DU FUTUR


"Le bilan Poutine"
Conférence du 25 juin 2007 à l'Ecole Militaire
animée par :
Anne de TINGUY, Professeur des Universités - INALCO, Chercheur - CERI
Gille FAVAREL, Chargé de recherche - CNRS et CERI
avec la participation de :
SEM Henri FROMENT-MEURICE, Ambassadeur de France

Amiral Jean Bétermier

 Monsieur l'Ambassadeur, Messieurs les officiers généraux, chers amis du « Forum du futur », nous avons le plaisir d'accueillir ce soir deux personnalités qui consacrent leurs carrières à l'étude du monde russe: Madame de Tinguy, qui est chercheur associé au CERI; et Monsieur Favarel qui est au CNRS-CERI. Tous les deux sont bardés de titres et auteurs de nombreux livres et articles. Je crois que le mieux est de leur donner la parole.

        Si ma mémoire est bonne, Churchill, quand il évoquait le monde russe, disait quelque chose comme « une énigme entourée de mystère ». Et comme l'histoire semble se reproduire, nous sommes en droit de nous poser un certain nombre de questions, à la fois sur l'évolution de la situation intérieure, tout au moins ce que nous croyons en voir, et sur l'évolution du langage diplomatique qui parfois - et même souvent - n'est pas sans rappeler celui de la guerre froide.

        Nous allons donc procéder en deux temps. Monsieur le professeur  Favarel, voulez-vous nous faire une présentation de la situation intérieure telle que vous la voyez, surtout de son évolution? Et puis Madame de Tinguy enchaînera sur la politique extérieure.

Nous avons par ailleurs l'honneur d'avoir parmi nous Son Excellence Monsieur Froment-Meurice, Ambassadeur de France, qui fut notre ambassadeur à Moscou, entre autres postes, et qui ne manquera pas de nous faire bénéficier de son expérience. Cher ami, voulez vous commencer…

  

Gilles Favarel

 Merci. On m'a demandé de faire un bilan de la situation intérieure en Russie après deux mandats de Vladimir Poutine. Evidemment, je ne vais pas pouvoir aborder l'ensemble des sujets concernant ce thème. Mais la discussion permettra d'aborder ceux qui vous intéresseront et que je n'aurai pas abordés.

        Il faut d'abord rappeler que lorsque Vladimir Poutine est arrivé à la présidence russe en 2000, il a très vite annoncé quel serait son programme : restaurer l'autorité de l'État russe. Cela a été dit dans sa première annonce à la population après son élection. Et pour ce faire, il y a deux moyens principaux qui ont été employés : d'une part, la monopolisation de l'espace politique et, d'autre part, la dictature de la loi (expression controversée sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir).

        On peut dire que la politique (le programme poutinien qui consistait à restaurer l'autorité de l'État) est passée par deux séries de mesures. D'une part, il y a eu un ensemble de réformes. En 2000, le nouveau président faisait le constat des problèmes du pays et décidait qu'il fallait mener des réformes assez importantes dans certains domaines. C'était le cas de l'administration, de la police, des retraites et bien d'autres choses encore... Un autre ensemble de mesures consistait à contrôler l'espace politique, économique et social, plus précisément à contrôler les agissements des élites susceptibles de contester l'autorité de l'Etat, selon le président Vladimir Poutine. Autrement dit, l'autorité présidentielle, puisqu'il incarnait l'État.

        Dès le début de son premier mandat Vladimir Poutine a écarté toute idée d'un référent démocratique pour guider son action. C'est-à-dire, en employant l'expression « dictature de la loi », en oeuvrant pour restaurer l'autorité de l'Etat, il marginalisait le thème de la démocratie en le rendant secondaire par rapport à l'objectif de renforcer l'autorité de l'État. Nous verrons que ce discours a pu se raffiner par la suite.

        Si on cherche à faire le bilan de ses diverses réformes (on peut dire de ses diverses manières de faire de la politique), on peut dire que le résultat est relativement décevant, mais c'est là une question d'appréciation personnelle et je pense qu'il vaut mieux livrer les divers éléments à verser à ce dossier.

        Il y a des réformes qui ont été menées très rapidement, qui se sont heurtées à l'hostilité d'une partie de la population pendant un court moment mais qui se sont imposées. On a, par exemple, la réforme des retraites qui a été menée lors du premier mandat de Vladimir Poutine.

        Il y a des réformes qui ont été menées conformément à ce qui avait été dit mais qui n'ont pas atteint les objectifs poursuivis parce qu'elles étaient moins radicales, plus nuancées ou moins bien mises en pratique que prévu. L’exemple auquel je pense est la réforme de la justice. On est dans un pays où le système judiciaire était dominé, jusqu'à une date très récente, par la Procuratura comme institution. Aujourd'hui, en 2007, on peut dire que la Procuratura domine quand même la chaîne pénale en Russie malgré une réforme menée en 2003 donnant plus de pouvoir aux juges. On voit un mouvement tendanciel qui montre que les juges sont un peu plus indépendants des procureurs qu’avant, mais on est quand même dans un système qui reste marqué par la figure du procureur dans la chaîne pénale.

        On a des réformes extrêmement importantes qui ont été entamées et qui sont mises en oeuvre depuis deux ou trois ans mais dont on ne voit pas encore bien les résultats. Elles sont controversées et suscitent des débats dans la presse. C’est le cas de la réforme administrative, un des principaux chantiers lancés par Vladimir Poutine. Elle consiste à se saisir des slogans internationaux du New Public Management, de la réduction des effectifs pour appliquer au cas russe des objectifs visant à réduire les effectifs, à mieux coordonner les chaînes hiérarchiques, etc… Le domaine de la réforme administrative est très intéressant parce que, évidemment, il met en scène les hauts fonctionnaires qui, en Russie, détiennent de fait le pouvoir politique. En un sens, la réforme administrative est une réforme politique, le pouvoir politique en Russie étant avant tout exécutif. Les assemblées ont des pouvoirs assez faibles, ce sont donc les figures de l'exécutif qui dominent la procédure. Du coup, les hauts fonctionnaires - c’est-à-dire les cadres des directions régionales de l’administration et des directions centrales des administrations - peuvent être considérés comme relevant du personnel politique.

        Enfin, il y a des réformes qui ont été annoncées mais qui ont été repoussées: cela a été le cas de la réforme de la police annoncée en 2000. Il y a eu des problèmes importants avec l’administration policière. Pour l'instant, cette réforme n'a pas encore vu le jour.

        Vous voyez qu'après huit ans de gestion gouvernementale, le bilan des réformes annoncées est décevant par rapport aux objectifs fixés en 2000. Pour ma part, je relaie cette opinion dominante qui consiste à dire qu'on a des réformes un peu en demi-teinte par rapport aux objectifs poursuivis initialement.

L'ensemble de mesures destinées à contrôler l'espace économique, politique et social a été bien plus efficace. Sans aucun doute, ce qui a changé radicalement dans la Russie des années 2000 par rapport à la Russie des années 90, ce sont les relations centre-régions. Ces relations  ont beaucoup changé car, si dans les années 90 des chefs de l'exécutif régional et des maires, élus au suffrage universel, pouvaient se targuer de cette légitimité pour marchander avec le pouvoir fédéral telle prérogative en matière de politique industrielle ou d'exportation de matières premières, dans les années 2000 ces tentatives (sécessionnistes selon les uns ou relevant de l'autonomie générale selon les autres) ont été stoppées. En effet, vous vous souvenez sans doute d'une prise d'otages dramatique dans une école de la ville de Beslan en Ossétie du Nord. Au lendemain de cette prise d'otages le président Poutine a annoncé un ensemble de mesures, dont une selon laquelle les gouverneurs et les chefs de régions ne seraient plus élus au suffrage universel mais nommés par le président de la fédération de Russie. La même décision a concerné les maires quelques années plus tard. Par conséquent, on est maintenant dans un espace politique qui ne repose plus sur ces oppositions centre-régions.

        J'ai pu assister au congrès de « Russie Unie » cette année, le parti du président Vladimir Poutine. Ce qui était frappant, c'est de trouver à la tribune les figures régionales qui étaient connues dans les années 90 pour être les plus sécessionnistes. Le président du Tatarstan est désormais un des cadres du parti « Russie Unie »; le chef de la région de Sverdlovsk, Edouard Rossel, qui a voulu la transformer en République de l'Oural en défiant les autorités centrales, en prévoyant un code pénal ou une monnaie propres à la région, est aujourd'hui, lui aussi, un cadre du parti pro-présidentiel.

        Par ailleurs, le contrôle sur les élites régionales et locales a été renforcé par un ensemble de mesures dont la plus importante est la création des districts fédéraux, c'est-à-dire un nouvel échelon d'administration territoriale entre le centre fédéral et les 89 régions que compte la Fédération de Russie. Il y a donc désormais un nouvel échelon, en français on dirait déconcentré, c'est-à-dire visant à mettre en oeuvre les décisions de l'État ou, en tout cas, à coordonner la mise en oeuvre locale des décisions politiques fédérales. Lorsqu'on regarde le personnel qui travaille dans ces districts fédéraux, ce sont souvent des gens qui viennent des services secrets ou des services répressifs, parce qu'il est clair qu'ils ont une fonction de surveillance des politiques au niveau régional. C’est un levier assez fort dans le cadre de la politique de contrôle dont je parlais précédemment.

        Troisième chose enfin, dans certaines administrations clés (notamment dans les administrations répressives) on essaye d'éviter que les cadres aient fait leur carrière dans la région. On prône désormais pour ces fonctions une rotation horizontale des cadres en privilégiant des dirigeants qui n'ont pas fait leur carrière dans la région donnée. Voilà quelques mesures, et il y en a bien d'autres.

        On peut dire aussi que le parti « Russie Unie » constitue en lui-même un levier de contrôle sur les élites locales et régionales, dans la mesure où celles-ci bien souvent n'ont pas réellement le choix car elles sont incitées à y adhérer afin d'obtenir des bénéfices dans des transactions portant sur la politique industrielle ou commerciale avec le centre, afin aussi d'obtenir une nomination lors du prochain mandat de maire ou de gouverneur.

        Dans le contrôle de l'espace social russe, le deuxième ensemble de mesures qui a été marquant, ce sont les relations avec les milieux d'affaires. Je voudrais donner quelques idées à propos de ces affaires-là. Tout le monde a en tête l'affaire Khodorkovsky, le patron de la compagnie pétrolière Ioukos, qui est actuellement pour huit ans en prison en Sibérie. Ce qu'il faut savoir, c'est que ces affaires ont un impact considérable dans les pays occidentaux mais, et pour cause à mon avis, un impact plus réduit en Russie car les milieux d'affaires ne ressentent pas forcément le gouvernement de Vladimir Poutine comme hostile. Il faut savoir que parmi les membres de « Russie Unie », qui ont des postes de députés dans la Douma d'État de la fédération de Russie, les deux tiers - et même plus des deux tiers, 70% des effectifs - sont des entrepreneurs. Il faut également avoir en tête que ces entrepreneurs n'ont évidemment pas lancé de campagne de mobilisation intense lorsque Mikhaïl Khodorkovsky a été jeté en prison pour des griefs qu'ils auraient pu eux-mêmes avoir à se reprocher. Cela portait sur des histoires de fraudes fiscales, qui en Russie sont complexes parce que reposent sur une législation qui a changé quasiment quotidiennement pendant 15 ans.

        Les milieux d'affaires dans leur grande majorité ne sont pas hostiles à Poutine : d'une part, celui-ci a su prendre des mesures qui les intéressent directement, notamment des mesures fiscales qui tendent à faire les impôts sur les bénéfices en Russie parmi les plus bas au monde ; d'autre part parce que Vladimir Poutine - on l'oublie souvent en France - a une double légitimité. Il a la légitimité que nous connaissons tous bien et qui est celle de l'agent des services secrets (c'est-à-dire du KGB devenu le FSB), je n'insiste pas là-dessus. Il a également la légitimité que lui a conféré son poste à la mairie de Saint-Pétersbourg au début des années 90 où il était en charge des investissements extérieurs, donc en contact  avec l'économie réelle. C'est-à-dire non seulement avec des acteurs régionaux de l'économie qui sont souvent aujourd'hui les bénéficiaires de la redistribution des grands monopoles mais, en plus, il connaît la manière dont se sont passées les affaires au début des années 90 et il est bien placé pour savoir où le bât blesse dans la gestion des grandes entreprises et des holdings qui se sont constitués depuis cette date.

        Le comportement des entrepreneurs cependant ne marque pas non plus un blanc seing à Vladimir Poutine. Les évasions fiscales restent très importantes dans la société russe. On voit que la confiance dans les banques augmente dans les années 2000 par rapport aux années 90 qui, je vous le rappelle, se sont terminées par un krach boursier de grande importance, en 1998. Aujourd'hui, le secteur bancaire est beaucoup plus stable qu'il ne l'était. Il y a des grandes banques, ces grandes banques font désormais crédit, y compris aux entreprises qu'elles ne connaissent pas. Elles font crédit aux particuliers alors que cela n'existait pas jusqu'à présent. S’il y a un secteur qui a beaucoup bougé en Russie, c'est celui de la banque. Malgré cela, le comportement des entrepreneurs russes est ambivalent. Ils ne tendent pas à investir leurs capitaux en Russie, ni à épargner tous leurs capitaux en Russie parce qu'il règne quand même un climat d'intimidation qui les pousse à la prudence.

        Les relations avec les hauts fonctionnaires est un des grands objectifs de Vladimir Poutine. Cela a passé par la réforme administrative, mais aussi et surtout par les campagnes de lutte anticorruption. S'il y a bien aujourd'hui un leitmotiv du gouvernement russe qui est en parfaite continuité avec les leitmotivs des gouvernements soviétiques, c'est le recour à la lutte anticorruption pour faire le ménage dans les élites. Et ça, on le voit beaucoup avec les hauts fonctionnaires qui travaillent dans diverses administrations, notamment la défense. Il y a eu des scandales aux ministères de l' Intérieur, de la Justice, de l'Economie et à la Douane. On ne compte plus les scandales qui défraient la chronique ces dernières années. D'après les gens, la corruption ne diminue pas pour autant. Ce qui se passe dans les bureaucraties, c'est plutôt une centralisation des rentes bureaucratiques. C'est-à-dire qu'avant, la corruption fondamentale c’était plutôt entre l'agent et l'administré, aujourd'hui la corruption se passe entre l'agent et son supérieur hiérarchique, ou en tout cas au sein des services administratifs qui restent perçus comme des réserves potentielles de ressources. Pour un entrepreneur, un citoyen, il est important de détenir des ressources administratives. Une des grandes expressions qui demeure dans la Russie de 2007 et qui, à mon avis, en dit long sur ce pays, c’est l'expression « ressources administratives ». Cela en dit long sur la vision de la dominante de la fonction publique dans ce pays…

        Si on fait le compte des mesures d'ordre et de discipline mises en oeuvre par Vladimir Poutine, une est indéniablement un succès pour le président, c'est celle des médias. Incontestablement, la télévision de 2007 est beaucoup moins pluraliste que la télévision de 1999. C'est également le cas pour la radio. Pour la presse, c'est plus compliqué : par exemple, le quotidien Kommersant fait tous les jours sur son site Internet une rubrique suivant pas-à-pas la détention de Mikhaïl Khodorkovsky. On trouve aussi des hebdomadaires qui lancent des enquêtes d'investigation pour déstabiliser des personnes au pouvoir. Ceci étant dit, il ne faut pas se leurrer : la presse telle qu'on la trouve en province, les grands organes régionaux, les grands organes nationaux, sont sous contrôle. C'est-à-dire, ils ne peuvent pas s'autoriser un certain degré de critique. Ce qu’il faut prendre en compte, dans cette question du pluralisme, c'est le développement exponentiel d'Internet, non seulement de l'accès aux sites en général, mais également le développement des blogs. Parce que là, on trouve des formes embryonnaires d'organisation de la contestation qui prennent une forme semi-publique, c'est-à-dire réservée à des groupes d'initiés.

        Enfin, dernier point sur ces mesures de contrôle de l'espace politique, c’est la question de la société civile, avec des discours extrêmement durs sur les ONG accusées d'être financées soit par des puissances étrangères, soit par les ennemis intérieurs, le crime organisé, terroristes, Caucasiens, etc... Donc, on a des mesures très dures qui concernent les sources de financement des organisations non gouvernementales. Ici, on voit ce que c’est que les ressources administratives : les lancements répétés d'inspections fiscales, sanitaires, d’inspections des pompiers pour déstabiliser l'action de ces organisations. Et, d'un autre côté, on a la création d'une nouvelle institution, une sorte de chambre des associations, la chambre sociale, dans laquelle sont cooptés des représentants d'organisations non gouvernementales, de la société civile selon le Président. Je ne vous ferai pas un dessin sur ce sujet, vous imaginez très bien les débats entre les ONG qui refusent d'y entrer et celles qui disent qu'il faut jouer la carte de la coopération. On est là face à un mode de gouvernement tout a fait emblématique de Vladimir Poutine. Cela consiste à coopter ceux qui acceptent les règles du jeu qui sont imposées et à réprimer les autres de manière assez brutale mais assez économe afin d'envoyer des signaux à l'ensemble des élites dans ce pays.

        De ce point de vue, je pense qu'on est là face à l'exploitation de la vulnérabilité légale de l'ensemble des élites : tous les entrepreneurs comprennent que ce qui arrive à Mikhaïl Khodorkovsky peut leur arriver, tout haut fonctionnaire confronté à une affaire de corruption comprend qu'il peut lui aussi être le sujet, la cible de la lutte anticorruption, tout gouverneur sait qu'il peut être démis de ses fonctions du jour au lendemain.

        Dans ce contexte, quelques mois avant les législatives de décembre prochain, quelle est l’offre politique du pays? Il y a un centre qui irait assez loin... Une première question qui se pose : peut-on parler d'un axe droite-gauche en Russie? Ce n'est pas sûr qu'on puisse lire la grille politique russe avec les outils utilisés pour la grille politique française, dans un contexte où les enjeux politiques sont un peu différents. En tout cas, le parti « Russie Unie », le parti pro-présidentiel, se veut centriste au sein d'un axe droite-gauche.

        Selon le parti « Russie Unie », il y aurait d'un côté la gauche, ce serait le Parti communiste de la fédération de Russie. En 2007, le Parti communiste se maintient, certes, à un niveau de 10 à 15% et peut éventuellement prétendre avoir la majorité dans quelques Douma régionales et municipales, mais il n'est certainement pas une force politique menaçante pour le pouvoir en place. Ce n'est pas un adversaire susceptible de prendre le pouvoir. Ses cadres et ses militants sont, évidemment, démographiquement plus du côté des retraités que des couches plus jeunes. On est dans une situation qui rappelle une initiative de Boris Eltsine qui disait en 1995 : « Pour qu'il y ait une offre politique, il faut la former par le haut, je vais donc maintenant créer un parti de centre-gauche et simultanément un parti de centre-droit. Je vais confier le parti de centre-droit à Victor Tchernomyrdine. Je vais confier le parti de centre gauche à Ivan Rybkin. » Cela n'avait pas marché car un des deux partis n'a jamais vu le jour. Mais c’est cette idée-là qui a été réactivée par Vladimir Poutine, puisqu'il a fondé l'année dernière un deuxième parti, qui s'appelle « la Russie Juste », et qui se veut un parti de centre-gauche par rapport à « Russie Unie ». J'attire votre attention sur le fait que le leader de la « Russie Juste » est également le président du Conseil de la fédération (chambre haute), Mironov, qui est le premier a appeler à ce que Poutine fasse un troisième mandat. Vous voyez que l'on est là face à une opposition qu’on appellera compréhensive, indulgente mais certainement pas dans une opposition qui prend place dans un affrontement politique.

        Côté centre-droit, on aurait donc « Russie Unie » qui prend beaucoup d'espace dans le champ politique russe et à droite, selon « Russie Unie », les partis qui sont certes à tendance démocrate mais trop compromis dans leurs relations avec l'Occident : le parti Iabloko, « la pomme », fondé par Grigori Iavlinski, qui existe depuis plus de quinze ans, il est social-démocrate ; le parti « l'Union des forces de droite », SPS, créé par les instigateurs des grandes réformes libérales du début des années 90, qui se veut un parti libéral, en tout cas au niveau économique.

        Or, Vladimir Poutine - et c'est important de le signaler - construit aujourd'hui son discours politique sur le fait qu'il est en opposition avec ce qui s'est passé en Russie dans les années 90. Pour lui, ce qui a menacé la Russie de chaos, c’est la période des années 90, lorsque des oligarques ont pillé le pays avec les soutiens occidentaux. Précisément, Iabloko et SPS sont présentés comme des relais de ces intérêts-là et passent pour des anti-patriotes. Je vais vous résumer cela par le slogan qu’employait « Russie Unie » en décembre dernier pour caractériser la place qu'il occupe sur l’échiquier politique : « Nous sommes entre les démocrates non-patriotes et les patriotes non-démocrates ». Démocrates non-patriotes, les occidentalistes, instigateurs des réformes inspirées par l'occident. Patriotes non-démocrates, le Parti communiste et les formations nationalistes beaucoup plus radicales que celle de « Russie Unie ».

        Dernier acteur, parce qu'on entend parler de lui depuis quinze ans, c'est Vladimir Jirinovski et son parti libéral démocrate. En 2007, Vladimir Jirinovski est considéré comme un clown sur la scène politique, dont on attend les prochaines empoignades, bagarres à l'assemblée. Mais tout le monde a compris depuis bien longtemps que le parti libéral démocrate de Vladimir Jirinovski ne s'est jamais opposé au pouvoir en place. Il a toujours soutenu Boris Eltsine et Vladimir Poutine.

        Dans ce contexte, on parle beaucoup en France de la nouvelle opposition, la marche des mécontents ou  « l'autre Russie »,  dirigée par le champion d'échecs Garry Kasparov et l'ancien Premier ministre Mikhaïl Kassianov. C'est un mouvement qui, pour l’heure, n'a pratiquement aucun écho dans la société russe. Au mieux, on arrive à Moscou à des manifestations de 5 000 personnes. Et Moscou, c'est au moins 12 millions de personnes. Les manifestations du mois dernier ont rassemblé 1 500 personnes à Saint-Pétersbourg et 1 500 personnes à Moscou, sans doute par crainte de la répression mais aussi parce que, fondamentalement, ce mouvement n'arrive pas à intéresser les foules. Pourquoi ? Peut-être parce qu'il n'a pas d'accès médiatique encore qu'il est présent très fortement sur Internet. Mais aussi parce qu'il est extrêmement flou : il rassemble des personnalités hétérogènes, allant d'anciens leaders de partis nationalistes, révolutionnaires, à un ancien Premier ministre réformateur, en passant par des figures de la dissidence. On est donc face à un mouvement hétéroclite que ne définit que l'opposition à Vladimir Poutine et qui n'a pas la crédibilité d'un parti qui aurait une plate-forme, un programme, etc…

        En réalité, le principal problème qu'on a actuellement en Russie - et ce quoi qu'on pense de Vladimir Poutine - c'est un président qui demeure relativement légitime dans son pays. Si on regarde les sondages, y compris ceux qui sont faits par les collaborateurs de Yuri Levada qui en sont les premiers effarés sans doute, Vladimir Poutine est souvent crédité de 60, 65, parfois 70 % d'opinions plutôt favorables. Cela ne veut pas dire que les gens en sont fanatiques. Mais cela veut dire que les gens ne se sentent pas toujours suffisamment motivés pour aller chercher un remplaçant, le soutenir activement, s'investir dans la politique pour trouver ce remplaçant. Poutine, à plusieurs égards, est un président qui leur convient, sans doute parce qu'ils le voient comme le responsable de la croissance économique. C'est lui faire beaucoup d'honneur. Indéniablement, les salaires ont augmenté depuis 2000, les crédits à la consommation se sont développés, les supermarchés pullulent non seulement dans la banlieue de Moscou mais aussi dans n'importe quelle banlieue russe d'une ville qui fait plus de 500 000 habitants, il y a beaucoup d'investissements immobiliers, on a l'impression d'une croissance visible à l'oeil nu (j'étais encore la semaine dernière en province), d’une croissance tout à fait impressionnante, au moins dans les centres urbains des régions russes.

        Les gens font crédit à Vladimir Poutine d'avoir au moins apporté cette stabilité à laquelle ils aspiraient, c'est-à-dire simplement de savoir que l'argent qu'on économise aura à peu près la même valeur dans un an, quel projet on peut faire pour ses enfants au niveau scolaire, au niveau insertion professionnelle etc.. Cela ne veut pas dire que ce sont des gens naïfs ni complètement endoctrinés. Ils saisissent bien l'absence de pluralisme politique. Ils saisissent bien aussi le sens de liberté. Certes, la propagande que l'on voit à la télévision fait beaucoup de ravages sur la perception des principaux problèmes, sur le racisme à l'égard des Caucasiens par exemple. C'est tout à fait frappant de voir la manière dont sont couverts les sujets sur l'étranger.

        Autre chose qui, malheureusement, séduit beaucoup les Russes, c'est l'idée que le président parvient à tenir tête aux puissances occidentales, après que le pays ait connu une période de quinze à vingt années d'humiliations répétées. Les occidentaux venaient donner des conseils de démocratie, d'économie de marché, d'état de droit, de lutte anticorruption, de transparence, etc... Je crois que la perte du statut de seconde puissance mondiale a provoqué un sentiment d'humiliation partagé par les gens que Vladimir Poutine a su relayer de manière assez habile.

        Où en est le débat politique? Il se limite à une seule chose : qui sera le successeur de Vladimir Poutine?  Est ce que ce sera Dimitri Medvedev ou Serguei Ivanov, est-ce que ce sera un troisième homme ou Vladimir Poutine lui-même? On n'a pas changé le mode d'analyse de la politique russe depuis trente ans à cause de l'opacité même de la politique russe. S’il y avait plus de transparence, on n'en serait pas à des spéculations sur l'identité du futur successeur. Voilà, en tout cas, ce que je voulais dire sur l’intérieur. Merci.

  

Amiral Jean Bétermier

 Merci, cher professeur. Kissinger, jugeant de la politique des États européens avait cette belle formule : « Ces pays n'ont pas de politique étrangère, ils n'ont que des politiques intérieures ». Ce propos s'appliquerait-il à la Russie? Ou au contraire, est-ce qu’il y a une grande politique étrangère? C'est ce que Anne de Tinguy va nous dire…

  

Anne de Tinguy

 Gilles Favarel a fait la transition avec mon exposé dans lequel  je vais m'interroger sur le rapport de la Russie au monde extérieur. Je voudrais d'emblée souligner deux points par rapport à son exposé. Le premier est le fait qu'il nous a fait état d'un bilan très contrasté. Et le second est que la perception que les Russes en ont n'est clairement pas le même que celui que nous Occidentaux en avons.

        Ce qui est vrai en politique intérieure est tout aussi vrai en politique étrangère. Quelle est la situation aujourd'hui ? Comment expliquer la politique qui est suivie par le président Poutine et où va cette Russie qui se positionne aujourd'hui comme un des grands centres de pouvoir dans un monde multipolaire. Cela est absolument essentiel pour les dirigeants russes. Le monde est multipolaire. Ils l’affirment depuis plusieurs années. Donc la Russie se positionne comme un des grands centres de pouvoir indépendants aux côtés des grands pays industrialisés mais aussi aux côtés des puissances émergentes : ce sont les fameux BRIC : Brésil, Russie, Inde et Chine. Cette nouvelle posture que la Russie adopte dans la vie internationale se traduit, entre autres, par un souci de reprendre la main après les humiliations qu’a évoquées Gilles Favarel. Cela passe par une assurance qui nous semble à maints égards excessive, par une rhétorique du président Poutine qui nous paraît très excessive et qui est destinée au monde extérieur. Encore faut-il savoir à quel monde extérieur: est-ce le monde européen ? américain ? Mais est-ce que c'est aussi les autres ? Par exemple, le monde arabo-musulman ou l'Asie… Le message n’est pas reçu de la même manière. Et, puis, aussi un message à destination de l'intérieur.

        La Russie apparaît aujourd'hui assez peu soucieuse de l'image qu'elle renvoie d’elle-même. Quelque part, dans certains domaines elle paraît considérer que la fin prime sur les moyens employés. Est-ce que c'est la cause, est-ce que c'est le résultat de cette posture ? Le fait est que les relations avec les pays occidentaux, les États-Unis comme les pays européens, sont aujourd'hui au plus bas.

Avec les Etats-Unis, l’heure est clairement à l'opposition. Vladimir Poutine réagit très virulemment aux critiques américaines. En particulier à certaines d'entre elles : tout ce qui touche à la démocratie (c’est un point très important) et, d'autre part, à la politique américaine dans l'espace post-soviétique, les Russes étant tout à fait persuadés que la politique américaine dans l’espace post-soviétique est liée à une volonté des Etats-Unis de repousser l’influence de la Russie dans son ancien empire. Les Russes s'alarment d'un certain nombre de choses. En particulier, ils s'alarment du soutien qui est apporté explicitement par les États-Unis à l'intégration de l'Ukraine ou de la Géorgie dans l'Alliance atlantique. Ils s'alarment et critiquent très fortement les efforts qui sont faits par les États-Unis pour créer de nouvelles voies d'évacuation du pétrole et du gaz qui ne passeraient pas par le territoire de la Russie. Ils critiquent - et c’est le gros dossier du moment - le projet américain de déployer des éléments de défense anti-missiles sur le territoire de la Pologne et de la République tchèque. Cette affaire a créé de fortes tensions dans les rapports entre les États-unis et la Russie. Poutine affirme là un total désaccord avec l'analyse qui est faite à Washington. Et ce projet, disons-le tout de suite, signifie et signifierait, s’il se concrétise, une nouvelle extension du dispositif américain aux frontières de la Russie. C'est dire qu'il vient s’ajouter à d'autres extensions. Plus exactement, les Russes ont présent à l'esprit l’élargissement à l'est de l'Union européenne, encore plus de l'Alliance atlantique.

        Au chapitre des désaccords, il y a aussi la question de l’OSCE : après avoir dit dans les années 90 que l’OSCE avoir un rôle essentiel en matière de sécurité en étant l'organisation parapluie qui couvrirait toutes les autres organisations de sécurité, maintenant, pour des raisons qui sont largement liées à la politique que l’OSCE a eu dans l'espace post-soviétique, la Russie critique très vivement la politique occidentale dans le cadre de l'OSCE.

        Un autre dossier dont nous entendons parler tous les jours, c’est celui du Kosovo. Là, il y a un désaccord fondamental. La Russie a refusé, vous le savez aussi, le rapport Ahtisaari: on sait quelle s’opposerait à tout plan qui ouvrirait la voie, sans l'accord de la Serbie, à une indépendance. Par la même occasion, elle lie ce dossier à celui des entités séparatistes dans l'espace post soviétique, en particulier au dossier de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud, ces entités sécessionnistes dont on ne sait plus très bien si elles font encore partie de la Géorgie, en expliquant que le Kosovo, s’il devient indépendant, serait un précédent, et que donc cela ouvrirait la voie à une décision russe de reconnaître l'indépendance de ces entités sécessionnistes.

        Un certain nombre de ces critiques, vous l'avez compris, concernent aussi l'Union européenne. Donc, il n'y a pas que les États-Unis avec lesquelles les relations sont difficiles. Avec l'Union européenne, nous avons à présent à l'esprit le récent sommet qui s’est tenu à Samara et qui a bien montré quelle était la complexité des relations entre la Russie et l'Europe, malgré des progrès indéniables. Il est clair que la méfiance, la défiance est aujourd'hui installée entre les Russes et les Américains - mais aussi avec les Européens - et que les divergences ont pris le dessus. Il n’en reste pas moins qu'il ne faut pas oublier toutes les initiatives, tous les progrès qui ont été faits depuis plusieurs années pour construire une autre relation.

        Bref, entre l’Union européenne et la Russie cela va mal. Il n'y a pas seulement le Kosovo, il n’y a pas seulement l’OSCE, il y a aussi tout ce qui dérive de l'élargissement à l'est de l'Union européenne. Il y a la politique de voisinage qui a été mise en place par l'Union européenne à partir de 2003, et qui est basée sur l’idée, qui pour nous est une idée simple, mais qui en Russie n'est pas simple du tout, c'est-à-dire que dorénavant la Russie et l'Union européenne ont un voisinage commun. Le problème, du point de vue la Russie, est que ce voisinage commun est justement cet espace post-soviétique qu’elle continue à considérer comme quelque chose qui s'apparente à une sphère d'influence. Autrement dit, l'Union européenne considère qu'elle a des intérêts, elle a explicitement défini dans sa politique de sécurité en 2003 qu'il était de son intérêt qu’il y ait une stabilisation de la situation dans son voisinage proche, mais clairement, cela veut dire qu'il y a là un potentiel de coopération qui est très élevé entre la Russie et l'Union européenne, mais il y a aussi un potentiel de conflit. Et pour le moment, c'est plutôt la dimension conflit qui prend le pas sur la dimension coopération, l'Union européenne étant perçue avant tout dans cette affaire comme un concurrent, et non pas comme un partenaire.

        La Russie a été habituée pendant très longtemps à gérer les affaires européennes avec les partenaires traditionnels - l'Allemagne, la France - mais aujourd’hui la situation est très différente. D'une part parce que l'élargissement à l'est de l'Union européenne a amené sur le devant de la scène de nouveaux membres, qui ont des idées différentes que ses partenaires traditionnels que je viens de citer dans la définition d'une politique à l'égard de la Russie. Et d'autre part, parce qu’un certain nombre de chefs d'État, qui étaient considérés par Monsieur Poutine comme des amis sur lesquels il pouvait compter, ne sont désormais plus au pouvoir. Je veux parler de Monsieur Schröder, Monsieur Chirac et Monsieur Berlusconi. Et que leurs successeurs semblent être moins conciliants à l'égard de la Russie et de Monsieur Poutine. Cela se traduit par des crispations dans tous les dossiers: nous l'avons vu sur le dossier de l'accord pour le renouvellement de l’accord de partenariat et de coopération qui forme le cadre de la collaboration entre la Russie et l'Union européenne. Ces négociations devaient être lancées en novembre dernier, puisque cet accord de partenariat et de coopération vient à échéance à la fin de 2007: ces négociations n'ont pas été lancées en novembre dernier, elles ne l'ont toujours pas été. Elles achoppent sur le veto de la Pologne, qui est lui-même lié à l'embargo que la Russie impose à la Pologne pour tout ce qui concerne les viandes, les exportations, les importations de viande en provenance de la Pologne…

En 2003, un grand projet a été lancé : le projet des espaces communs. Ce grand projet peine, c’est le moins que l’on puisse dire, à se concrétiser. Et quant au partenariat énergétique qui tient une place considérable dans les relations entre la Russie et l'Union européenne, il s’est sérieusement enrayé depuis deux ans, depuis les crises gazières qui ont opposé, au début de 2006, la Russie et l'Ukraine et, au début de 2007, la Russie et la Biélorussie. Dans un cas comme dans l'autre, cela a entraîné une suspension des conséquences immédiates d'approvisionnement des pays européens.

        Cependant, tout ne va pas toujours mal. Le fait qu'il y ait des désaccords qui sont très importants, le fait que la rhétorique du côté russe soit parfois brutale, cela ne signifie pas que la Russie ne comprenne pas parfois qu'il faut qu'elle fasse des compromis. Malgré toutes les difficultés qui continuent à exister, c’est ce qui s’est passé dans le dossier iranien. On voit l'évolution de la Russie concernant le dossier iranien: on voit que bon gré mal gré, la Russie s’est rapprochée des positions américaines et européennes. Elle a d'abord accepté, en 2006, que le dossier passe de l’AIEA au Conseil de sécurité. Puis, une fois que le dossier a été pris en main par le Conseil de sécurité, progressivement elle a accepté que des sanctions soient imposées à l'Iran, à plusieurs reprises. Enfin, il y a quelques mois, quelques semaines, elle a suspendu ce contrat, qui est un des grands points de litige, le contrat sur la centrale de Boushehr, à cause de défauts de paiement iraniens, dit-elle. Peut-être y a t-il des défauts de paiement iraniens, mais toujours est-il que cela a permis à la Russie d'avancer un petit peu plus dans le sens souhaité par les Américains et les Européens.

        Il reste quand même que des choses ne vont pas bien. Et quand Monsieur Poutine semble prêt à tourner une page, dans les grandes avancées qui avaient été prises au moment de la fin de la Guerre froide, je veux parler du traité de 1987 sur le démantèlement des forces nucléaires intermédiaires: vous vous rappelez probablement à quel point il avait été un événement majeur dans la vie internationale. Quand il dit que ce traité est complètement dépassé, il n'est pas seul à le dire. Il n'en reste pas moins que dans un cas comme dans l'autre, on a l'impression qu'il y a une page qui se tourne.

        A quoi correspond cette mésentente entre la Russie et les pays occidentaux? Est-ce que c'est une phase dans une histoire qui a été tout compte fait assez chaotique depuis 1991? Rappelons-nous, à la fin des années 90, au moment de la première vague d'élargissement à l'est de l'Alliance atlantique, lors de la crise du Kosovo, les relations entre la Russie et les pays occidentaux avaient déjà connu une période extrêmement difficile: les tensions étaient très fortes. Et puis après, les choses s'étaient considérablement améliorées, au moment de septembre 2001. Est-ce qu'on est de nouveau dans une nouvelle passe? Ou alors est-ce que c’est une autre grille d'analyse qu'il faut retenir? Et là, je me réfère à l'analyse qui est celle faite par l'un des grands chercheurs de la Russie actuelle, Dimitri Trenin, qui lui a carrément dit qu'il y avait un point de non-retour, que la Russie avait maintenant abandonné l'idée de ce qui était quelque chose de fondamental depuis 1991, c'est-à-dire faire partie du monde occidental…

        Ca, c'est du côté occidental, États-Unis et Europe. Mais il y a encore bien d'autres choses dont il faut parler. Tout d'abord, bien sûr, la relation et les positions de la Russie dans l'espace post-soviétique: c'est la première des priorités de la politique étrangère de la Russie. Dire cela, c'est absolument banal, parce que les dirigeants russes le disent tous depuis 1991. La question est que longtemps, le discours n'a pas correspondu à la réalité. Aujourd'hui, il semble qu'il corresponde à la réalité. Enfin, depuis que Monsieur Poutine est arrivé au pouvoir, l'une de ses premières grandes initiatives a été d’essayer de relancer la politique de la Russie dans cette espace post-soviétique, de façon à ce que la Russie retrouve une grande partie d'une influence qui s'était beaucoup détériorée pendant les années 90. Dans un premier temps, il a semblé avoir des résultats, ou qui semblaient déboucher sur des résultats.

        En Ukraine, en Azerbaïdjan, en Moldavie, il a semblé que la Russie en effet reprenait l'initiative. Cela n'a pas duré. On s'en est aperçu au moment des révolutions des roses en Géorgie en 2003, et la révolution orange en Ukraine en novembre et en décembre 2004. Ces révolutions des couleurs ont été un coup terrible pour la Russie, un coup aussi sérieux que douloureux pour la Russie, parce que la Russie les a interprétées dans un cas comme dans l'autre comme des manifestations d'hostilité à son égard, comme des complots, le résultat de complots qui étaient faits par des pays occidentaux.

        Bref, ces révolutions ont marqué une nouvelle étape dans ce que l'on pourrait appeler le détricotage de cet espace qui était autrefois unifié, et donc, de nouveau, le président Poutine s'est retrouvé dans une situation qui a d'ailleurs largement joué dans l'évolution de sa politique intérieure, telle que Gilles Favarel l'a décrite : je pense notamment à tout ce qui concerne son attitude à l'égard des ONG en Russie.

        Le président Poutine n'est pas resté inactif. Il a même fait beaucoup de choses dans l'espace post-soviétique. Tout d'abord, il a revu à la baisse cette Communauté des États indépendants, qui n'est jamais restée qu'une coquille vide. Pendant longtemps, les Russes ont dit que c’était un instrument d’intégration de l'espace post-soviétique, ce n'était plus du tout crédible. Et donc Monsieur Poutine, à partir de 2005, commence à avoir un autre discours, en disant que tout compte fait, cette Communauté des États indépendants est un instrument du divorce avec le monde civilisé pour les anciennes républiques de l'Union soviétique. C'est un discours tout à fait étonnant : « instrument du divorce avec le monde civilisé », c’est ce que des pays comme l'Ukraine disaient depuis 1991. Il a expliqué que cette communauté était très utile en tant que forum de discussion permanent, au sein duquel les pays membres pouvaient régler un certain nombre de problèmes. Cela a été habile de sa  part, la communauté était au plus mal, cela lui a redonné un certain sens. Cela a fait que des pays comme l’Ukraine ou la Géorgie, en définitive, n'étaient plus obligés de choisir entre la Communauté des Etats indépendants et leur choix euro-atlantique. Ce n'est pas pour autant que la Russie a abandonné l'objectif d'intégration. Mais l'objectif d'intégration est explicitement poursuivi dans des cadres plus restreints: l’espace  économique commun, l’organisation du traité de sécurité collective, ou la communauté euro-asiatique.

        Le deuxième point de la politique de Monsieur Poutine dans l'espace post-soviétique a été dans les moyens utilisés. Et là, clairement, il n'y a pas été de main morte si je puis dire. Il a eu recours beaucoup plus qu'il ne le faisait auparavant à l'économique, et notamment à l'énergie, pour fonder ses rapports avec ses partenaires de la Communauté des États indépendants. Il a utilisé l'énergie pour maintenir ou renforcer les dépendances dans lesquelles sont certains de ses partenaires. Cela a été le cas récemment avec l'accord qui a été signé au mois de mai avec le Kazakhstan et le Turkménistan. Il l'a fait de façon à réduire sur le long terme la marge de manoeuvre de ses partenaires. Par exemple, en prenant le contrôle ou des participations dans les infrastructures énergétiques de ses voisins. Et puis d'autre part, il s’est efforcé de tirer le meilleur parti, à la fois sur le plan politique et sur le plan financier, des atouts de la Russie dans ce domaine. Comme le savez, la Russie dans le domaine énergétique, en a beaucoup, puisque plusieurs de ses partenaires sont dépendants d'elle dans ce domaine. Et donc, il y a depuis maintenant quelque deux ou trois ans, une grande entreprise qui vise à aligner les prix du gaz et du pétrole sur ceux du marché mondial. Ce qui a provoqué de sérieuses crises, notamment avec l'Ukraine et la Biélorussie. On a écrit que cela avait été fait, en 2006, à l'égard de l'Ukraine uniquement pour des raisons politiques, on s'est aperçu que, tout compte fait, les Russes n'avaient pas l'intention d'en faire seulement une arme politique mais aussi une arme financière quand ils ont exigé la même chose de la Biélorussie pour tirer le meilleur atout dans le domaine financier.

Il n'y a pas que l'énergie. Il y a aussi différentes mesures de représailles économiques qui ont été utilisées à l'égard de la Géorgie, de la Moldavie: rappelez-vous l'embargo sur le vin, l'eau minérale, les fruits et légumes, qui a coûté très cher à ces deux pays, mais quand on réfléchit aux conséquences, qui a aussi très largement repoussé ces pays vers les États-Unis. A l'égard de la Géorgie, la Russie manifeste une animosité qui a été croissante, et nous avons à l'esprit les réactions totalement disproportionnées qui ont été celles de la Russie à l'automne dernier, lorsque les autorités géorgiennes ont arrêté des officiers russes, que d'ailleurs elles ont relâchés aussi vite, mais cela n'a pas suffi à calmer la colère de la Russie qui a eu des réactions totalement disproportionnées, dans le domaine économique, mais pas seulement, en menant une opération sur le territoire russe à l'égard des populations géorgiennes qui résidaient sur le territoire de la Russie, il y a eu des expulsions qui se sont faites dans des conditions de brutalité extrême.

Ailleurs dans le monde, la Russie est aussi très active. C’est aussi la nouvelle posture qui a été adoptée par la Russie. En Asie, elle tire parti du fait qu'elle est une puissance euro-asiatique, puisque environ les deux tiers de son territoire sont du côté de l’Asie Pacifique. Nous avons vu un dialogue, un partenariat dit stratégique avec la Chine, qui s'est développé depuis plusieurs années. Nous voyons que dans la vie internationale, dans maints dossiers, la Russie et la Chine adoptent la même position. Au Conseil de sécurité dont elles sont toutes les deux membres permanents, elles adoptent des positions communes. On voit aussi cette organisation de coopération de Shanghai, qui a fête son 7e anniversaire en ce mois de juin, qui est une manifestation du développement qualitatif du partenariat stratégique avec la Chine. D’autres initiatives concernent le monde arabo-musulman. C'est une chose extrêmement intéressante parce que nous savons que c'était un domaine où l'Union soviétique avait une position solide, où elle était très présente. Après l'effondrement de l'Union soviétique, c’est une zone dont la Russie s’est désintéressée. Ce n'est plus du tout le cas avec Monsieur Poutine depuis grosso modo 2003. Les initiatives se sont multipliées : à l'égard de l'organisation de la conférence islamique dont la Russie est maintenant membre observateur[1] (Vladimir Poutine a fait des voyages tout à fait spectaculaires en 2005, une tournée historique au Moyen-Orient, en Égypte, en Israël, dans les territoires palestiniens) ; à l'égard du Hamas (il a pris des initiatives lorsque le Hamas a gagné les élections législatives au début de 2006 : Monsieur Poutine a reçu Monsieur Mechaal à Moscou à deux reprises, en 2006 et 2007) ; Monsieur Poutine s'est rendu en Algérie, au Maroc, il a fait une tournée historique il y a quelques mois en Arabie saoudite, au Qatar et en Jordanie, il a donné un certain poids à l’idée d’une improbable OPEP du gaz qui était à l'ordre du jour au forum des pays producteurs de gaz en avril dernier au Qatar ; et puis, il a finalement soutenu autant qu'il a pu l’Iran…

On voit là clairement une belle dimension de ce que j'ai appelé la nouvelle posture de la Russie dans la vie internationale. Comment peut-on expliquer tout cela ? D'abord, la conjoncture a beaucoup aidé Monsieur Poutine.

Evidemment, le fait que le prix du pétrole ait beaucoup augmenté, alors que la Russie est maintenant le premier producteur de pétrole et le second exportateur de pétrole dans le monde, a été une aubaine tout à fait extraordinaire. Je dirais que la deuxième aubaine dont le président Poutine a bénéficié et bénéficie aujourd'hui, ce sont les États-Unis et la politique du président Bush. Les errements de l'administration Bush sont une aubaine absolument formidable pour Monsieur Poutine. Parce que quand le dirigeant russe dénonce les effets du militarisme américain, il exprime ce que beaucoup de gens pensent. Lorsqu'il préconise des approches collectives de règlement des problèmes internationaux, il n'est pas toujours crédible. Mais même s'il n'est pas crédible, il n'en reste pas moins qu'il est entendu dans certaines régions du monde, notamment en Asie et dans le monde arabo-musulman. Et, d'autre part, il y a un lien très clair avec l'évolution interne de la Russie. Tous ces éléments favorisent le positionnement de la Russie dans la vie internationale mais elles ne l'expliquent pas vraiment.

Je pense que le grand facteur explicatif de la position de la Russie dans la vie internationale, ce sont tous les déboires, réels ou supposés, enregistrés dans la vie internationale par la Russie depuis 1991. Les humiliations subies par la Russie dans la vie internationale pendant les années 90 sont un point extrêmement important parce que c’est bien comme ça que cela a été perçu en Russie. C’est bien pour cela que ce nouveau positionnement de la Russie n'a pas que des aspects positifs pour le pays du fait que les relations avec les États-Unis et les Européens soient dans une triste situation à l'heure actuelle. Il n'est pas sûr que ce soit quelque chose de très favorable pour la Russie, mais ce qui compte pour les Russes, c'est la capacité de leur président à s'opposer aux grands de ce monde, et notamment aux États-Unis.

Je l'ai dit tout à l'heure, pendant toutes les années 90, les positions de la Russie se sont beaucoup affaiblies, l'influence de la Russie a sérieusement diminué. Et là l’enjeu pour la Russie est stratégique. Il est stratégique parce que Monsieur Poutine a un projet européen, qui est celui d'une Europe bipolaire. Aux yeux de la Russie, l’Europe a deux pôles d'attraction: d'un côté l'Union européenne, et de l'autre la Russie. Le problème, c'est que la Russie ne peut pas être à elle toute seule un pôle d'attraction. A partir du moment, et c'est là où ces révolutions des couleurs ont eu une telle importance, dans la perception, dans l’évolution du monde extérieur de la Russie, c’est que cela a été interprété par la Russie, non pas comme des événements qui pouvaient avoir des aspects positifs pour la Russie, mais bien au contraire comme quelque chose de fondamentalement négatif.

Une Europe bipolaire, et un rapport avec pays occidentaux sur un pied d'égalité. La question du rapport d'égal à égal, qui revient sans cesse dans le discours de Monsieur Poutine et de tous les gens qui l'entourent, est quelque chose de tout à fait fondamental. On a là une difficulté qui est majeure, parce que si la Russie ne réussit pas à reprendre l'initiative dans l'espace post-soviétique, c'est tout son projet européen qui est mis en cause. La difficulté, c’est que dans l’espace post-soviétique, malgré les efforts très importants qui avaient été faits par la Russie dans cette région, l'avenir est très incertain pour la Russie, parce que la Russie ne semble pas avoir la capacité à développer une analyse qui soit autre qu'une analyse de jeu à somme nulle, et qu'elle ne semble pas avoir la capacité à réagir contre la très forte attraction qu'exerce le monde euro-atlantique sur certains de ses partenaires, je veux parler de l'Ukraine, de la Géorgie, de la Moldavie et de bien d'autres.

La question de l'Ukraine me tient très à coeur, pas seulement parce que l'Ukraine est un pays sympathique mais surtout parce que l'Ukraine, pour la Russie, est tout à fait fondamentale. Si l'Ukraine rejoint la communauté euro-atlantique, ce sera interprété, comme c'est le cas à l'heure actuelle, comme quelque chose de négatif pour la Russie. Pourtant, cela pourrait ne pas l'être, puisque je vous rappelle que pendant très longtemps la Russie avait pour objectif de se rapprocher, d’intégrer cette  communauté euro-atlantique et, dans d'autres scénarios, cela aurait pu être possible... En définitive, le fait que l'Ukraine intègre la communauté euro-atlantique aurait pu être vu par la Russie comme facilitant un propre mouvement d'intégration de la Russie dans la communauté euro-atlantique. Ce n'est pas du tout comme cela que cela a été interprété par la Russie. Donc il y a là quelque chose de tout à fait fondamental, et il ne faut pas s'étonner que lorsque le président Bush et le congrès américain soutiennent l'intégration de l'Ukraine dans l'Alliance atlantique, c'est agiter un chiffon rouge devant les yeux de la Russie. Bien sûr, de toutes les manières, l'attitude des États-Unis ne correspond pas tout à fait à la réalité, puisque cette question du rapprochement de l'Ukraine avec l'Alliance atlantique est pour le moment, depuis le retour au pouvoir de Monsieur Yanukovitch, un dossier qui a beaucoup diminué d'intensité.

Si on cherche d'autres facteurs explicatifs, clairement, il faut chercher du côté des valeurs et du respect des droits de l'homme, qui est un dossier sur lequel il y a un malentendu total entre la Russie et les pays occidentaux. Nous savons que c'est un point fondamental pour les pays européens et pour les États-Unis. Le problème, c'est que Vladimir Poutine estime que son pays n'a de leçons à recevoir de personne, et quand il parle d'une relation sur un pied d'égalité avec les pays européens, c'est bien à cela qu'il fait référence. Le discours américain sur la promotion de la démocratie, Monsieur Poutine l'interprète comme un prétexte à une politique de puissance qui vise à affaiblir la Russie. Et depuis les révolutions des couleurs, Moscou analyse tout ce qui concerne le processus de démocratisation comme un danger pour la Russie.

A quoi correspond ce nouveau positionnement de la Russie ? Indéniablement, il correspond à une volonté d'influence, et cette volonté d'influence, ses richesses énergétiques, permettent en partie à la Russie de l'assumer. Ce positionnement correspond aussi à la conviction que la Russie est un monde à part, ce qui lui donne les moyens d'être un centre de pouvoir indépendant, et en fait cela n'est pas une idée qui date de Monsieur Poutine. Quand on regarde toutes les idées qui ont été évoquées dans les années 1990 par Monsieur Primakov d'abord, la plupart des idées qui ont été développées par Monsieur Poutine sont des idées qui étaient déjà là dans les années 90, et qui n'ont fait que gagner en importance.

Le nouveau positionnement de la Russie est aussi une étape dans un processus d'adaptation de la Russie à un statut qu'elle a un mal considérable à accepter, qui est un statut de puissance post-impériale. Les derniers mois ont été plein d'événements qui l'ont montré. J'ai parlé de la Géorgie, mais je pense aussi bien sûr à l'Estonie, et à la réaction tout à fait disproportionnée de la Russie, qui n'était pas convenable, à la décision, qui était une décision souveraine de la part de l’Estonie de déménager le fameux soldat de bronze du centre de Tallinn. Le fait est que ce nouveau positionnement risque de donner des résultats qui ne vont pas, à terme, dans le sens des intérêts de la Russie. Tout d'abord parce qu'ils provoquent déjà la défection de ses partenaires occidentaux, qui du coup se détournent de la Russie. Que, d'autre part, ils risquent de créer de nouvelles solidarités, euro-atlantiques je ne sais pas, mais européennes, c’est sûr. Au moment du sommet de Samara, Monsieur Barroso a expliqué de façon très ferme à Monsieur Poutine que quand la Pologne ou l'Estonie avaient un problème, c'était un problème de l'Union européenne, parce que l'Union européenne était basée sur un principe de solidarité. D'autre part, cela pourrait aussi renforcer l'attraction exercée sur ses partenaires de la CEI par la communauté euro-atlantique, attraction à laquelle encore une fois la Russie manifestement ne sait pas trop comment répondre.

 

 Amiral Jean Bétermier

 Madame, votre propos était passionnant. Je ferai une courte remarque : en vous écoutant évoquer l'affaire des droits de l'homme, les ONG que les Russes voient comme des ingérences dans leurs affaires intérieures, je pensais à l'explication de Dimitri Trenin, pour lequel l'Union soviétique a utilisé la guerre idéologique pendant toute la Guerre froide, et que les gens en place aujourd'hui, qui ont été formés selon ce modèle et qui ont survécu, ont le même cynisme; qu’eux savent que cette propagande idéologique n'était pas crédible sur le plan moral, et que par conséquent, quand les Occidentaux se réfèrent aux droits de l'homme et à la démocratie, ils ne font rien d'autre que d'utiliser à leur tour à leur profit l'arme idéologique… Je me tourne vers la salle. Monsieur l'Ambassadeur, voulez vous intervenir maintenant? Monsieur l'Ambassadeur...

  

SEM Henri Froment-Meurice

 Je voudrais évoquer la situation économique de la Russie, les aspects positifs actuels, qui sont incontestables, c'est-à-dire une certaine élévation du niveau de vie, des salaires un peu, le développement de la consommation, le « pactole » du pétrole et du gaz… On peut ajouter que la balance des paiements est évidemment très confortable, la balance commerciale accuse un surplus absolument considérable, le taux d'inflation reste quand même élevé, mais a légèrement baissé, et le taux de croissance reste évidemment, comparé à nos propres taux, ceux de l'Europe de l’ouest, en général très supérieur, mais néanmoins avec une certaine tendance, apparemment, en 2007, à un certain fléchissement. Ce sont des effets positifs…

A côté de cela, il ne faut pas oublier, quand on regarde la situation présente et, à moyen terme, il faut souligner plusieurs choses...

La démographie de la Russie est en chute libre. Elle est aujourd'hui mesurée aux environs de 142 ou 143 millions d'habitants, mais les projections des démographes font tomber la Russie assez rapidement à 125 millions d'habitants, et peut être pire, dans les quinze ou vingt ans qui viennent. Ce qui ramène la Russie, occupant un énorme espace, à une population qui sera inférieure à la somme des populations de la France et de l'Allemagne. Il faut avoir cela en tête. C'est une faiblesse: pour arriver à peupler cet immense espace, ce sera très difficile de ne le peupler qu’avec des Russes. Donc, on a un problème certainement du côté chinois, qui se manifeste déjà par des implantations chinoises très importantes en Extrême-Orient, à Vladivostok par exemple, et même au-delà, et des occupations de terres même dans cette région, et puis probablement du côté des musulmans, or comme il y a une très forte xénophobie et un grand nationalisme, tout ça ne sera pas simple. Cela est une première faiblesse très importante à mon avis…

Je connais la Russie depuis 50 ans, et je n'ai jamais vu un écart entre les riches et les pauvres aussi considérable. Ceci tient en grande partie, d’une part, à la disparition de l'État providence, c'est-à-dire que beaucoup de gens, une grande partie de la population, vivait très facilement avec des crèches, des écoles, des dispensaires, des hôpitaux qui étaient peut-être médiocres, mais qui néanmoins fournissaient un espèce de minimum. Des logements où le loyer était infime, l'électricité, tout cela se payait à peine. Tout cela était fourni par l’Etat, l'appareil d'État, l'appareil économique et industriel. Les industries avaient leurs propres services sociaux et scolaires. Or, tout cela disparaît à la suite des privatisations, et aujourd'hui si on veut faire élever convenablement son enfant ou être un peu soigné, le secteur public est médiocre, et le secteur privé est extrêmement cher. Ajoutez à cela les fortunes monstrueuses des oligarques et de nombreux industriels, banquiers, mafieux, cela fait un écart entre riches et pauvres qui est énorme. Et donc cela est une faiblesse…

D'autre part, en ce qui concerne les questions énergétiques, certes il y a un pactole, une bulle financière énorme, mais d'un autre côté, il y a, à mon avis, deux faiblesses.

Il y a une faiblesse du côté énergétique, parce que les investissements sont insuffisants. Et comme il y a une nationalisation, une renationalisation progressive des bassins qui avaient été concédés à des compagnies étrangères, que ces investissements ne viennent pas beaucoup du secteur national, et que les compagnies étrangères sont de plus en plus réticentes étant donné tout ce qui se passe, au-delà des renationalisations, et de toutes les difficultés judiciaires, financières, qu'on leur fait, les investissements étrangers dans le secteur, plus des secteurs des métaux, me paraissent quand même peu probables.

La deuxième faiblesse, c'est que les ressources elles-mêmes, en gaz et en pétrole, ne sont pas éternelles. On peut voir le moment où, pour satisfaire sa propre consommation, la Russie sera peut-être en difficulté pour fournir les autres. Tout cela à terme. C’est pour relativiser la prospérité actuelle de la Russie, prospérité qui évidemment se reflète sur sa politique étrangère. C'est une arme financière que de remonter les prix. Mais c'est quand même une arme politique. Aujourd'hui, je compare parfois les pressions exercées à travers les capacités de fourniture de pétrole et de gaz, aux pressions que l'URSS exerçait avec ses fusées. C’est une arme politique comme une autre, une arme économique, une arme qui n'est pas mortelle naturellement, il ne s'agit pas de retomber dans les affrontements, mais enfin c’est quand même une arme qui sert le pouvoir pour exercer des pressions. Et la situation serait meilleure si la Russie acceptait de signer la Charte européenne de l'énergie, chose qu'on lui demande et qu'elle se refuse à faire; charte qui la ferait entrer dans une famille de fournisseurs consommateurs qui respectent un certain nombre de règles du jeu et qu’aussi longtemps que les contrats sont respectés sur le plan commercial, les fournisseurs se doivent de n'utiliser aucun autre critère que celui-là. Or ce n'est toujours pas le cas, et le refus de signer la charte de l'énergie est à mettre au passif de la Russie.

Voilà toute une série de considérations qu’il faut intégrer dans l'image que l'on a de la Russie d'aujourd'hui. Je dirais encore deux   choses : le budget de l'armement de la Russie est en train de remonter à très vive allure. La Russie est un très très important exportateur d'armements, elle ne s'en prive pas, et par conséquent, je ne dis pas qu’avec le ton de Guerre froide qu’elle emploie plus ou moins, on n’aille pas vers quelque chose qui peut être une course aux armements.

Dernière remarque à propos des droits de l'homme, moi je suis quand même assez content de penser que peut-être, avec notre nouveau président, et notre nouveau gouvernement, on fera preuve d'un peu moins de complaisance, parce que je crois qu'une politique étrangère, surtout la politique de la France, doit marcher sur deux jambes, la jambe de la réalité, de la realpolitik, des intérêts stratégiques, des intérêts  nationaux certes, mais aussi sur la jambe de la défense de certaines valeurs, qui sont à mon avis violées par la Russie, qui néanmoins continue de siéger au Conseil européen, dont l'une des principales fonctions est de défendre les droits de l'homme.

 

 

DEBAT

  
Amiral Pierre Sabatié-Garat

 D'abord, je voudrais remercier les deux orateurs pour leurs excellentes présentations. Premièrement, est-ce que nous ne sommes pas finalement, avec Monsieur Poutine, en présence d'une espèce de De Gaulle russe, qui a décidé de boxer largement au-dessus de sa catégorie, et qui profite de quelques moyens actuellement, mais dont Monsieur l'ambassadeur a évoqué largement les limites ? Je voulais parler de la démographie, c’est extrêmement important.

Deuxièmement, je voudrais que l'on revienne de façon un peu plus précise sur cette coopération stratégique avec la Chine. Est-ce que dans le fond cela ne va pas être très rapidement beaucoup plus une compétition qu'une coopération stratégique? La Russie ne fait partie du forum de Shanghai que depuis peu de temps, la Chine l’en avait initialement exclue. Et en matière de besoins d'énergie, la Chine a des besoins considérables, et on s'aperçoit qu'elle n'a pas l'intention, elle a un certain nombre de projets dans ce domaine, de laisser le pétrole en Asie centrale uniquement à disposition des Russes. Je pense qu'on a sans doute là un point qui mériterait d'être un peu creusé…

  

Anne de Tinguy

 Merci de ces commentaires, remarques et questions. Tout d'abord, concernant les vulnérabilités de la Russie aujourd'hui, je suis complètement d'accord avec tout ce que vous avez dit.

La question démographique est une question qui est tout à fait essentielle. Le dernier rapport de la Banque mondiale, qui a été rendu public il y a quelques jours, fait des projections qui sont tout simplement effrayantes pour la Russie, puisqu'elle prévoit pour 2025 une diminution de la population russe de 17 millions de personnes, c'est-à-dire 143 moins 17, cela fait quelque chose aux environs de 125 millions. Et 2025, ce n'est pas dans très longtemps. Là aussi, on voit bien que les dirigeants russes sont actuellement incapables de réagir à cette vulnérabilité. Ils la reconnaissent, ils l’ont reconnue explicitement à maintes reprises, ils ont mis en place depuis quelques mois, une politique qui se veut être une politique d'immigration, mais en réalité cette politique d'immigration est inadaptée, puisqu'il y a un grand programme qui a été mis en place qui vise à encourager le retour des populations russes qui sont sur le territoire des nouveaux États indépendants: cette population était de 25 millions au moment de l'effondrement de l'Union soviétique, grosso modo, elle était tombée il y a deux ou trois ans à quelque chose comme 18 millions. Donc, en effet, il en reste encore pas mal. Le problème, c'est que les Russes qui sont dans les nouveaux États indépendants ne manifestent pas de désir particulier de revenir en Russie, et que ce retour est en chute libre depuis longtemps. Donc le grand programme de Monsieur Poutine pour encourager ces retours ne semble pas devoir être la solution au problème démographique de la Russie. Par contre, il y a un autre domaine qui n'est pas du tout exploré, les Chinois. Parce que là, il y a un vivier qui pourrait être un potentiel d'immigration formidable aux frontières de la Russie, et cette immigration chinoise, certains soulignent qu'en réalité les Russes, au lieu de s'en effrayer, devraient s'en réjouir, et que cette immigration chinoise n'est pas nécessairement destinée comme certains le disent à coloniser l'Extrême-Orient russe et à faire en sorte de rattacher ces territoires, qui étaient historiquement chinois avant d'être russes, de les rattacher à la Chine, mais qu'une immigration en Russie serait la bienvenue. En fait cette immigration, la nécessité d’une immigration d'environ un million de personnes par an, cela a été chiffré par un certain nombre de démographes, il faut la trouver. Si les Russes n'acceptent pas une immigration chinoise, je ne sais pas où ils la trouveront.  Pour le moment, ils s’en sortent cahin-caha en faisant appel à la main d'oeuvre de leurs voisins de la Communauté des États indépendants. Il y a des millions d'Ukrainiens, de Géorgiens, un peu moins depuis les mesures prises par Monsieur Poutine, et enfin des Tadjiks, des Moldaves, des tas d'autres ressortissants des nouveaux États indépendants, qui viennent travailler en Russie. La Russie est encore un marché du travail qui est très attrayant. Mais cela ne règle pas le problème sur le long terme.

La complaisance du président Chirac à l'égard de tout ce qui concernait la démocratie de la Russie est bien connue. Depuis l'effondrement de l'Union soviétique  nous avons essayé d'intégrer la Russie dans la communauté euro-atlantique. Je crois que l'objectif premier qui était poursuivi par le président Chirac, c’était justement l’intégration de la Russie dans la communauté euro-atlantique. Il a déployé des efforts absolument considérables: je pense par exemple à la question de l'élargissement à l’est de l'OTAN, pour justement faire en sorte que la Russie ne soit pas marginalisée, qu'elle ne soit pas humiliée, qu'elle ne soit pas isolée. Le résultat finalement, à force de déployer ces efforts considérables pour expliquer à la Russie que sa place était à nos côtés, cela a donné des résultats qui n'ont pas été ceux souhaités, mais il n'en est pas moins vrai que je crois qu'il avait vu le point qui était fondamental: comment peut-on faire pour intégrer la Russie dans une communauté euro-atlantique? En fait, on n'a toujours pas la réponse à cette question…

Monsieur Poutine vu comme un De Gaulle russe, les Russes seraient enchantés de vous entendre comparer Monsieur Poutine au général De Gaulle, mais enfin, cela ne paraît pas très crédible. Tout comme vous l'avez dit, la Russie a des moyens qui sont limités.

La coopération avec la Chine est un sujet aussi essentiel qu'intéressant. Parce que cette coopération avec la Chine, il faut rappeler qu'elle a débuté au début des années 1990 pour des questions d'armement: après le grand conflit sino-soviétique, il y a eu cette grande réconciliation entre l'Union soviétique et la Chine en 1989, et puis après 1989, les Chinois ont quand même été extrêmement inquiets de tout ce qui se passait en Union soviétique. Monsieur Gorbatchev a été vu par les Chinois comme étant un traître à la cause du socialisme, et comme quelqu'un qui était extrêmement dangereux. C’est dire que pendant deux, trois, quatre ans les Chinois ont été très méfiants à l'égard de tout ce qui pourrait venir de la Russie. En 1992-1993, les choses ont commencé à changer quand ils se sont aperçus, au moment où ils cherchaient à moderniser la puissance militaire, que du fait de l'effondrement du complexe militaro-industriel en Russie, il y  avait une masse d'armements absolument formidable qui était à portée de mains. C'est à ce moment-là que la coopération dans le domaine militaire a commencé à se développer, la Chine achetant des quantités considérables d'armements russes.

Il y a eu aussi un dialogue politique qui s’est développé et qui s’est appuyé très rapidement sur une approche commune des grands problèmes internationaux. C'est-à-dire qu'au moins, les Russes n'étaient pas embêtés par les Chinois sur la question des droits de l'homme. Les Chinois les soutenaient sur la question de la Tchétchénie, sur les questions d’élargissement à l'est de l'Alliance atlantique, et vice versa. Les Russes soutenaient et soutiennent encore les Chinois sur les grands dossiers internationaux qui tiennent à cœur aux Chinois. Une coopération économique s’est aussi développée, notamment une coopération frontalière, mais pas seulement.

Est-ce à dire que ce partenariat avec la Chine a toujours fait l’unanimité en Russie? Pas du tout. Il y a toujours un certain nombre de gens qui ont dit, qu’à terme, en réalité, la Chine pourrait être non seulement un concurrent, mais même une menace pour la Russie. Et ils ne faisaient pas seulement référence à l'immigration chinoise, qui suscite des inquiétudes extrêmement fortes en Russie, d'ailleurs là aussi, de façon tout à fait disproportionnée, parce que quand on regarde les résultats des enquêtes de terrain, il n’y a pas une telle menace… A l'heure actuelle, les choses ont d'autant plus changé, et cela a été souligné par les Russes, qu'il y a eu ces évolutions économiques entre la Russie et la Chine. Et là, la Russie ne fait plus du tout le poids avec la Chine aujourd'hui. Il y a un certain nombre de Russes qui ont souligné que tout compte fait, la politique étrangère de Monsieur Poutine avait été basée à l'égard de l’Union européenne et des États-Unis par le souci qu'elle ne voulait plus être un partenaire junior, qu'elle voulait être reconnue comme une égale, mais en définitive, il y a maintenant une telle disproportion entre les économies chinoise et russe, que la Russie était en train de devenir le partenaire junior de la Chine! D'autre part, et ça c’est toujours vrai, les Russes ont tout à fait repéré que la part qu'ils occupent dans le commerce extérieur de la Chine est très faible, alors que la part qu'occupent notamment les États-Unis est très forte. C’est à dire qu'il y a une traduction politique à ces équilibres économiques. Si un jour les Chinois avaient à choisir entre la Russie et les États-Unis, les Russes savent bien que ce sont les États-Unis qu'ils choisiraient, pour des raisons qui sont évidentes. Donc, ce partenariat avec la Chine est très important dans le monde multipolaire, parce qu'il donne du sens à la multipolarité, et puis dans la vie internationale et diplomatique, il a beaucoup d'aspects positifs pour la Russie, mais les Russes savent bien qu'il n'est pas dénué d'un certain nombre de risques.

  

Gilles Favarel

 Je voudrais répondre sur quelques points. Je ne crois pas avoir dit que la conjoncture économique était florissante sur tous les points: juste qu'il y a en fait cette manne des hydrocarbures et l'argent du coup reste davantage dans la société russe qu’il ne le restait dans les années 90.

Sur les problèmes que vous évoquez… La question de la démographie. Il y a un ensemble de problèmes qui se combinent. Et sur les tendances récentes que l'on voit en Russie, on voit que les prospectives de la Banque mondiale peuvent être contestées, notamment sur le plan de la natalité, qui reprend depuis dix-huit mois dans le pays, parce que les prospections sont basées sur la mortalité actuelle. Un des grands problèmes démographiques, c’est que les hommes meurent jeunes. Pourquoi meurent-ils jeunes? Parce que dans ce pays, il y a 30 000 accidents de voitures par an qui se terminent par un mort. Parce qu'il y a 30 000 meurtres par an, alors qu'en France il y en a à peu près 1 000, donc on est là face à des problèmes lourds, il y a le sida, et l'alcool. Avant tout, ce qui est impressionnant en effet, c’est toujours le  chiffre qu'on en tête, de se dire qu'en Russie les hommes meurent à 59 ans en moyenne, et les femmes à 65 ans. Cela a tout de même un petit peu remonté, mais les hommes ont des chances de mourir jeunes tout à fait fréquentes, notamment avec les accidents de voiture et les maladies. Ce que l'on voit en particulier sur la natalité, le retour de la natalité, c’est la politique d'ailleurs un peu caricaturale menée par Vladimir Poutine depuis un an et demi, depuis 16 mois plus précisément, qui consiste à donner de grands avantages à ceux qui ont un, deux ou trois enfants aujourd'hui.

Le diagnostic que vous faites est exactement celui que font les autorités russes depuis deux ou trois ans. Il consiste à dire: on a aujourd'hui beaucoup de rentrées budgétaires, mais on ne sait pas comment les utiliser au mieux. La Russie est à l'heure actuelle à la recherche de l'idée géniale qui lui permettrait de dire: dans vingt ans, nous serons, alors que la Chine sera l'atelier du monde, et que l’Inde sera le producteur informatique du monde, nous aussi nous aurons notre niche. Et actuellement tous les débats politiques sont justement liés à la recherche de cette niche. Jamais les concepts de recherche, de développement et d'innovation n’ont été aussi forts. Il y a là véritablement une quête.

Autre élément que je peux apporter à la discussion, par rapport à ce que vous avez dit, c’est une autre focalisation des élites russes, depuis deux ans, sur ce qu'on appelle les projets nationaux. Les projets nationaux, là où cela devient important, c’est que c’est là où sont passées comme vous le savez la plupart des ressources budgétaires russes depuis deux ans, et qu'il y a quatre de ces projets: le premier s’appelle santé, le deuxième éducation, le troisième logement, et le quatrième agriculture. Il est, là, un peu trop tôt pour juger des effets de cela, c’est mené pour le coup dans un style bureaucratique extrêmement soviétique, avec des obligations de résultats tous les deux mois, à chaque branche locale qui met en œuvre les projets spéciaux des procédures d'attribution que l'on connaît bien, dans ce pays. C’est directement associé à Dimitri Medvedev...

Dans le conflit qui existe pour la succession de Vladimir Poutine, on peut dire que d'un côté, Ivanov,  au ministère de la Défense, est celui qui joue la carte sur les attributs de la puissance russe, non seulement l'armée mais aussi l'industrie, alors que Medvedev, Premier Vice-Ministre, lu, joue la carte de la proximité, en ayant une responsabilité directe dans ces quatre chantiers gouvernementaux principaux, qui sont justement censés donner des effets pour chaque Russe personnellement. Ce sera intéressant de suivre de ce point de vue-là dans l'année à venir le feed-back qu'il y aura sur cette question.

A propos de l’Europe, quand on va au congrès de « Russie Unie », on entend une seule chose: l’Europe de toute façon la Russie s’en moque un peu, parce qu'elle la voit comme une puissance faible. Lorsque les dirigeants de « Russie Unie » parlent du monde, ils n'accordent pas beaucoup de temps à l’Europe. Ils disent: nous, on n'a pas besoin de savoir si on est en Europe, parce que ce qui nous importe, c’est de savoir que d'ici dix ou vingt ans on sera dans le BRIC, à savoir l’ensemble des pays Brésil, Russie, Inde, Chine, qui seront les puissances dominantes dans le monde. Cela est peut-être un doux rêve, ou un cauchemar, engendré par les élites russes, mais c’est actuellement le discours: pour dire à quel point il y a une distance vis-à-vis de l'Europe. Pour autant, je ne suis pas inquiet sur le rafraîchissement des relations russo-européennes. Parce que du côté de la société russe, ce qu'on constate en permanence, c’est l'élaboration d'une multitude de passerelles, directement entre les gens, entre la Russie et les pays européens. S'il y a bien quelque chose auquel les Russes sont attachés depuis vingt ans, c’est la liberté de voyager S’il y a bien quelque chose auquel ils sont attachés également, c’est le souci d’avoir un oeil sur la culture européenne, le souci d'apprendre des langues européennes. Donc,  je ne suis pas pour dire qu'il y a une sorte de retour à la Guerre froide, parce que je pense que les citoyens russes sont désormais suffisamment habitués à évoluer dans un monde globalisé pour ne pas remettre ces acquis en question.

Enfin, sur la complaisance vis-à-vis des droits de l'homme… Je suis complètement d'accord avec vous. On est tous accord pour défendre les droits de l'homme. Le problème est que la promotion des droits de l'homme, et là on peut quand même le voir, correspond parfois à un moyen diplomatique de prolonger des intérêts stratégiques. On le voit dans des régions du monde, ne serait-ce qu'en Irak. Du coup, cela donne quand même la possibilité au régime russe de dénoncer ces phénomènes-là. Sur la question de la complaisance, je suis moins optimiste que vous avec le changement de gouvernement. Parce qu’actuellement qui assiste au congrès de « Russie Unie »? C’est l'UMP. Et actuellement quels sont les hommes politiques, quels sont les intérêts français qui sont présents en  Russie, ce sont les intérêts de grands entrepreneurs qui s’installent là-bas depuis deux ou trois ans, qui ont le sentiment d'arriver maintenant à pénétrer un marché dans lequel ils n'avaient pas pénétré au cours des années 1990, et qui du coup font impression.

Ce qui m'intéresse en ce moment de ce point de vue-là, mais c’est l'avenir qui va nous le dire, ce sont les débats qui ont lieu actuellement en Grande-Bretagne. La France n’a certainement pas envie de se retrouver comme la Grande-Bretagne en Russie, avec les jeunesses poutiniennes qui campent devant l'ambassade tous les matins pour dénoncer la politique anti-russe de leur gouvernement. C’est un peu, pour les  diplomates occidentaux qui sont en Russie actuellement, une sorte de spectre. Je voyais dans le Financial Times, l'autre jour il y avait un dossier qui montrait une espèce d’appel des entrepreneurs britanniques à peser sur la politique de Tony Blair. Cela sera intéressant de voir en France, justement dans les années à venir, si on va être dans une position morale liée aux droits de l'homme, ou si les intérêts économiques vont l’emporter sur ces positions-là. Merci.

  

Général Claude Le Borgne

 Madame de Tinguy n’a pas eu l'occasion de parler de la Turquie. Peut-elle nous dire quel regard Monsieur Poutine et la Russie portent sur une éventuelle adhésion de la Turquie à l'Union européenne?

  

Intervenant

 Comment sont vus les industriels européens qui s’installent en Russie? Il y en a de plus en plus, est-ce qu'on leur facilite le travail ou est-ce que c’est vraiment la galère?

  

Gilles Favarel

 Je vais faire une courte réponse. Je dirais que les industriels européens sont bien vus lorsqu’ils se positionnent sur des marchés dans lesquels n'existe pas une offre russe et lorsqu'ils intériorisent les règles spécifiques du marché russe.

  

Anne de Tinguy

 Pour l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne : étant donné que l'Union européenne vue de la Russie est une Union très affaiblie et dont l’élargissement n’a pas que des conséquences positives pour la Russie, ce que les Russes voient, c’est que cela a « mis le bazar » au sein de l'Union européenne. Et donc, quand on parle de l'intégration de l'Ukraine ou de la Géorgie dans l'Union européenne, les Russes disent : faites, faites, vous êtes déjà incapables de mener à bien l'élargissement à 27, comment voulez-vous faire un élargissement qui soit plus important ? Il n'en reste pas moins que la Turquie est un partenaire économique et énergétique très important pour la Russie, notamment dans le domaine du gaz. Il y a eu des projets, des réalisations très importantes dans ce domaine depuis des années…

  

Amiral Jean Bétermier

 Sur ce dossier, la semaine dernière, le gouvernement turc a envoyé une invitation aux partenaires de l’association des riverains de la Mer Noire pour un point de situation. Le président Poutine s’est empressé de répondre qu'il s’y rendrait lui-même, ce qui est peut-être tout à fait révélateur de l’attention qu’il porte aux débats qui se déroulent actuellement entre l'Europe et la Turquie.

[1] La Fédération de Russie comptant une vingtaine de millions de citoyens de religion musulmane.