FORUM DU FUTUR


"Retour des frontières ?"
Conférence du mercredi 20 février 2008 à l'Académie diplomatique Internationale
animée par :

M. Michel FOUCHER, Géographe et Diplomate


Synthèse

La France a eu l’obsession de ses frontières pendant de nombreux siècles. Aujourd’hui, ce n’est plus un problème, mais les frontières extérieures de l’Europe redeviennent un enjeu.

 
Au début du siècle, on recensait 42 Etats ; aujourd’hui, il y a 193 Etats et territoires (soit cinq fois plus) délimités par 268 « dyades »[1]. En tout, on compte 248.200 km de frontières politiques terrestres. Seuls 39% des frontières maritimes potentielles sont agréées. Toutefois, les décisions de la Cour Internationale de Justice créent des frontières maritimes, l’enjeu étant les ressources du sous-sol.

 
Il y a, autour des frontières, un jeu du cloisonnement et de l’ouverture. La frontière est un espace à la fois diabolique (le cloisonnement renvoie à la sécurité, à l’identité) et synaptique (l’ouverture renvoie aux échanges, au commerce). Il faut donc distinguer les réalités géographiques et administratives des frontières et leur dimension symbolique, politique et culturelle.

  

 Les frontières sont des discontinuités territoriales à fonction de marquage politique. Ce sont des lignes de partage de souveraineté. Il faut ainsi souligner l’importance de la reconnaissance d’un Etat dans ses frontières. Le Kosovo, par exemple, ne pourra pas devenir un Etat membre de l’ONU (et n’aura donc pas accès aux financements internationaux), n’étant pas reconnu par tous les membres du Conseil de Sécurité.

 
Les frontières sont aussi des institutions. En tant que telles, elles créent des effets symboliques de représentation, influant sur les cartes mentales des individus. En séparant le dedans du dehors, les frontières répondent à un besoin d’identité.

  

 Les fonctions de base des frontières établies sont légale, fiscale et de contrôle.

 
Dans les Etats en formation, les fonctions des tracés sont militaro-stratégiques, économiques, constitutives d'identité nationale et d'unité ethno-nationale, de construction et préservation de l'Etat, de politique interne. Pendant des siècles, la France a tenté de faire coïncider ses frontières administratives avec ses frontières stratégiques.

 
Dans des ensembles ouverts (comme en Europe), les frontières sont des coutures plutôt que des coupures (entre le Luxembourg et la Lorraine par exemple). Ce sont des « ponts » servant de base à des constructions régionales concertées et originales dont l’Etat central se méfie parfois. Depuis un an, il existe par exemple des Eurodistrict (Strasbourg – Ortenau…).

  

 La Rhétorique d’un « monde sans frontières » voudrait la suppression de ses dernières. En effet, l’intensité des flux divers (capitaux, biens, images) vont dans le sens d’une ouverture. Aujourd’hui, il reste peu de pays dont on ne peut sortir (la Corée du Nord…). Ces phénomènes accompagnent une idéologie du marché sans barrières, et de l’accès au marché. L’expérience européenne va dans ce sens : celui de la dévaluation des frontières intérieures. Toutefois, c’est le seul endroit du monde où on assiste à une telle chose, qui pose en outre la question des frontières extérieures de l’Europe, dont on renforce le contrôle (dispositif FRONTEX à Varsovie).

 
En effet, une telle rhétorique a ses limites. L’intensité des circulations, plus forte en termes absolus, est moins importante relativement qu’au début du siècle (à l’époque, 10% des gens vivaient en dehors de leur pays d’origine, aujourd’hui il y en a seulement 3%). L’uniformisation des normes a ses limites, de même qu’internet, érigé en symbole de la métafrontière, est encore contrôlé par certains Etats (en Chine, au Myanmar…).

 
Les Etats post-westphaliens persistent (un Etat, une nation, comme au Kosovo), d’autant qu’on assiste à une multiplication du nombre d’Etats et à la poursuite du processus de fragmentation géopolitique. Il y a ainsi plus de 26 000 km de frontières nouvelles (en Europe, en Asie, dans le Caucase). Par exemple, la moitié des frontières de l’Europe est postérieures à 1945. C’est l’inviolabilité des frontières qui prime, et non leur intangibilité. Après la dislocation de l’URSS, les Etats ont eu l’opportunité de régler des problèmes de frontières, que ce soit pour délimiter leur pré carré (comme dans le Golfe Persique), pour des enjeux énergétiques (dans le Golfe de Guinée ou en Asie centrale), ou pour s’inscrire dans le jeu global à partir d’un territoire (comme la Chine qui fixe ses marges avec la Russie, le Vietnam…).

 
Ces nouvelles frontières sont instrumentalisées. Ce sont là les effets contradictoires de la mondialisation qui fait primer la sécurité intérieure (processus de « rebordering ») et crée un besoin d’identité institutionnalisée dans un monde de plus en plus fluide. Des conflits peuvent ainsi naître de litige territoriaux non réglés. Beaucoup de frontières sont ainsi fermées ou peuvent être fermées (entre la Russie et la Georgie). L’Arménie a par exemple deux frontières sur trois qui sont fermées.

  

 On assiste un durcissement des pratiques frontalières, notamment dans les démocraties (processus de « fencing »). Israël, souvent pris comme exemple, n’est pas le seul Etat à faire cela. L’Inde protège ses frontières avec le Bangladesh (réfugiés) , le Pakistan et l’Afghanistan (Cashemire, terrorisme…) ; le Botswana essaie de contenir l’afflux de réfugiés du Zimbabwe confronté à des épidémies de vache folle. Les Etats-Unis ont, quant à eux, mis en place la « smart border » au Nord et renforcé leur frontière avec le Mexique suite au « Secure Fencing Act » de 2006. Les coûts d’une telle opération sont énormes, les flux ralentis. Mais l’Etat américain rassure sa population sur la scène frontalière et passe d’importants contrats avec les industries de défense. 

 
Les enjeux de sécurité aux frontières créent des marchés en forte croissance. Vauban a miné les finances de l’Etat français avec son système de forteresses. Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite prévoit d’investir de 12 à 15 milliards de dollars pour sécuriser sa frontière avec l’Irak, empêcher le passage de combattants ou  de réfugiés
[2].

 Aujourd’hui, la gestion des frontières extérieures de l’Union européenne est un enjeu important. On fait face à une contradiction selon laquelle le principe de libre circulation prévaut pour les biens mais pas pour les personnes (Schengen versus Ceuta, Melilla, Lampedusa, ou les Canaries). Les Etats-Unis ont une idée claire sur les frontières de l’Europe qui répond d’abord à une vision stratégique. Pour eux, l’Europe regroupe tous les pays du Conseil de l’Europe sauf la Russie. Ils sont partisans d’une Turquie européenne car c’est un partenaire important dans l’OTAN et que l’Islam y est modéré. Les Américains conçoivent l’Union Européenne comme le versant civil de l’OTAN. Une autre vision des frontières de l’Europe pourrait être davantage culturelle, proche de celle de Sarkozy pour qui l’Europe, c’est le Conseil de l’Europe sans la Turquie ni la Russie. Il faut toutefois souligner que tous les pays de l’Union Européenne ne se posent pas des questions sur les frontières. Les pays traditionnellement eurosceptiques sont pour l’élargissement.

  

 
Pourrait-on assister à un « réveil des peuples » qui fasse voler en éclat l’Union Européenne ?

L’enjeu est plutôt de mettre fin à l’élargissement (comme le souhaite les Pays-Bas ou la France) pour favoriser un approfondissement de l’Union. Cette dernière n’obéit pas simplement à des logiques économiques. C’est fondamentalement une communauté de Droits.

 
Quelles frontières en Arctique ou en Antarctique ?

L’Arctique est un océan et l’Antarctique un continent. Les enjeux ne sont donc pas les mêmes. En Arctique, il y a des divergences entre le Canada, qui considère que l’archipel arctique lui appartient (passage du Nord-ouest, enjeu symbolique et économique dans un contexte de réchauffement climatique) et les Etats-Unis qui considèrent que ce sont des eaux internationales. Le réchauffement climatique réveille en effet ces divergences, dans la mesure où l’exploitation des ressources minières de la région devient plus aisée. Les Russes ont aussi des revendications territoriales. L’établissement de la ligne de base est le point de départ des revendications territoriales. La convention sur le Droit de la Mer de Monteneguo Bay de 1982 oblige tous ses signataires à renoncer à leurs revendications pendant dix ans. Or cette période arrive à termes pour la Russie. 

 
Où en est la cartographie des frontières ?

Les frontières sont des espaces avant tout humains. La géodésie est le résultat de décisions politiques ou d’accords entre cercles administratifs à l’intérieur des Etats. Par exemple, l’établissement de la frontière entre l’Algérie et le Mali a obligé les juges à examiner l’instantané colonial, résultat de tractations entre le ministère des Colonies et le ministère de la Guerre. 

 
Que dire des frontières de l’Europe ?

Le Maroc revendique un « statut avancé » dans ses relations avec l’Europe. Il peut ainsi participer à certaines politiques de l’Union Européenne, sans contraintes. Il faut favoriser une approche réaliste. À la périphérie de l’Union Européenne, il faut favoriser des statuts « à la carte ». Israël, par exemple, ne peut pas accepter certains principes européens (comme la libre circulation).

 
Il y a un écart entre les 27 pays de l’Union Européenne et les 40 du Conseil de l’Europe, entre la zone de libre échange et l’Europe de la puissance. Les frontières ne sont-elles pas tributaires d’ambitions différentes ?

Il faut aller vers un approfondissement de l’Union Européenne, pour résoudre l’inconscience territoriale sur laquelle se fonde la Construction Européenne.

Le président Sarkozy parle d’Europe de la Défense. Il y a des pays avec lesquels il faut coopérer, qui ont des moyens mais qui doivent être armés « à l’européenne ».

Les grandes initiatives européennes sont souvent nés en dehors des traités (euro entre Kohl et Mitterrand). Il faut donc mettre en place un système souple laissant la place à des initiatives qui pourraient être mutualisées. En effet, à un instant t, tout le monde n’est pas dans un même ensemble. Ainsi, tous les pays de l’Union Européenne n’ont pas d’ambassade dans les autres pays de l’Union Européenne.

 

Les Etats-Unis souhaitent voir l’Ukraine dans l’OTAN, mais l’Ukraine dépend de la Russie ; qu’en pensez-vous ?

Une des justifications de l’expansion de l’OTAN est la sécurité des pipelines, d’où l’intérêt des Etats-Unis pour la Géorgie. Les Russes aussi ne souhaitent pas être dépendant de pays comme l’Ukraine pour pouvoir avoir une politique énergétique forte vis-à-vis de leurs voisins européens. Il y a là un enjeu géopolitique qui s’étend jusqu’à l’Asie centrale. 

[1] Les « dyades » sont des limites inter-étatiques communes à deux Etats contigus.

[2] D’autres exemples ne manquent pas. En chiffres : 2,5 Mds$ sur la Linea ; 1,35 Md$ prévu pour eBorder 2010 UK ; 0,35 Md$ investient par l’Algérie qui nous achète des satellites de surveillance ; 2,7 Mds euros nécessaires à la construction d’un mur en Israël.