FORUM DU FUTUR


"Afghanistan - Pakistan : les crises enchevêtrées"
Colloque du 18 novembre 2008 en partenariat avec France-Amériques
animé par :

Mariam Abou Zahab, chercheur rattachée au CERI, chargée de cours INALCO et Sciences-Po

Bernard Estrade, journaliste, AFP

Amiral Patrick Hébrard

Général Alain Lamballe

Jean-Luc Racine, directeur de recherches au CNRS

Avec l’intervention exceptionnelle de :

SEM Bakhromjon ALOEV, Ambassadeur d’Ouzbékistan en France


Jean Bétermier

Parmi toutes les crises qui affectent aujourd’hui la paix et la stabilité dans notre univers globalisé, il n’en est probablement pas de plus grave que celle qui se déroule en Afghanistan et sur les confins pakistanais.

Depuis plusieurs décennies, l’Afghanistan n’a connu que la guerre ; intervention soviétique, guerre civile, prise de contrôle par les Talibans, intervention occidentale après le 11 septembre 2001, insurrection contre le gouvernement Karzaï…

Le Pakistan a cherché à acquérir en Afghanistan la profondeur stratégique qui lui fait gravement défaut face à l’Inde. Il a ainsi fortement contribué à la défaite soviétique en soutenant, avec l’aide de l’Occident, les mouvements islamistes, puis à aidé les Talibans à prendre le pouvoir à Kaboul. Ce pays est aujourd’hui malade de l’Afghanistan. Les deux crises sont désormais enchevêtrées.

La dégradation de la situation au Pakistan est aujourd’hui un sujet de préoccupation majeure pour ses voisins, mais aussi pour la communauté internationale, car il s’agit d’une puissance nucléaire. On a ainsi vu apparaître dans la presse, ces derniers temps, une allusion aux conflits de l’ex-Yougoslavie : « Sommes-nous à la veille de l’apparition d’une Yougoslavie nucléaire ? »

Au-delà de nos préoccupations légitimes de sécurité, nous sommes bien-sûr sensibles aux difficultés qui connaissent des deux pays amis.

 
Nous avons décidé, pour éviter des exposés trop longs, de procéder de la manière suivante : M. Jean-Luc Racine, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du sous-continent indien, nous parlera du jeu du Pakistan avant les événements de septembre 2001. Comment en est-on arrivé là, pourquoi le soutien donné aux talibans, et à l'établissement de ce régime ? Ensuite, Mme Mariam Abou Zahab, chercheur rattachée au CERI, et professeur associée à Sciences-Po et à l'INALCO, nous parlera de la situation en Afghanistan, du moins ce que l'on peut en entrevoir. Puis je demanderai au général Lamballe, ancien attaché de Défense au Pakistan, et qui a fait beaucoup de tourisme au Pakistan, même dans un passé finalement pas très éloigné, de nous donner son point de vue sur ce qui se passe dans la zone dite tribale, Mme Abou Zahab la connaît aussi, mais on a partagé les choses pour avoir des éclairages différents. Et en quoi cette zone, qui est à l'intersection du Pakistan et de l'Afghanistan, est un sujet particulier de préoccupation. Puis l'amiral Hébrard nous fera un point de la situation militaire : comment s’est-on engagé, où en est-on ? l'amiral Hébrard était sous-chef d'état-major opérations de l'état-major des armées au début de la crise, et lorsqu'il a quitté le service actif à la fin de l'année 2007, il était inspecteur des forces extérieures. En plus il est allé sur le terrain ‘voir’ les militaires sous sa responsabilité. On reviendra ensuite à M. Racine, pour lui demander de nous faire un point des conséquences de cette crise sur ce qui se passe au Pakistan. Et puis pour avoir un éclairage extérieur, un journaliste, M. Estrade, de l'Agence France-Presse, qui a la réputation d'être présent dans tous les mauvais coups, nous donnera sa vision des choses sur le rôle des acteurs extérieurs, les États-Unis, l'Iran, l'Inde. Ce seront des présentations assez courtes, à l'issue desquelles je demanderai aux participants de dialoguer entre eux et de dire en quoi leurs points de vue diffèrent. Et puis il nous restera assez de temps, tout au moins je l’espère, pour prendre des questions, celles de l'assistance. Voilà, M. Jean-Luc Racine, vous ouvrez…

 

Jean-Luc Racine

 Merci, monsieur le Président. Dans les quelques minutes qui me sont imparties, dans ce qui est en quelque sorte l’ouverture de ce concert à plusieurs voix, je vais essayer d'être aussi clair que possible, fût-ce au risque de simplifications exagérées, pour offrir un bref rappel historique sur la mise en place de l'enchevêtrement afghano-pakistanais, qui ne peut se comprendre sans prendre aussi en compte les relations entre le Pakistan et l'Inde.

Dans une situation dont chacun sait qu'elle est particulièrement complexe, on peut commencer par rappeler quelques faits majeurs qui dessinent la toile de fond de l'imbroglio d'aujourd'hui. Sans évoquer Alexandre le Grand, je vais remonter à tout le moins jusqu'à l'apogée de l'Empire britannique. A partir de sa base indienne —couronne de l'Empire— le British Raj  s'est heurté par trois fois à l’Afghanistan, et n’a pu assurer la pleine maîtrise du pays. La ligne Durand, du nom du Foreign Secretary britannique, qui avait été résident à Kaboul, fut imposée par le traité de 1893 à l’émir d’Afghanistan comme frontière entre l’Empire et l’émirat. Cet accord contraint n’empêcha pas une troisième guerre anglo-afghane en 1919.

A la fin du XIXe siècle, la tentative britannique de contrôler l'Afghanistan s'est déployée dans le cadre ce que Kipling avait appelé « le grand jeu ». Ce grand jeu opposait l'Empire britannique, assis depuis 1857 sur sa base indienne et cherchant à s'étendre aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest, et l'Empire russe qui descendait vers le Sud. Ceci explique que l'URSS, héritière des tsars, était, pour reprendre l'expression de l'amiral Bétermier, riveraine de l'Afghanistan jusqu'en 1991, quand les républiques d'Asie centrale ont été indépendantes. Ce choc des Empires, sans affrontement direct entre les deux parties, fut possible parce qu’un troisième acteur était dans une phase de déclin : l'Empire chinois. Un Empire qui se termine avec la chute de la dynastie des Qing en 1911 et la proclamation de la République par Sun Yat Sen l’année suivante.

Le territoire afghan apparaît ainsi comme une zone de friction entre des empires périphériques, ou comme une province de marge d’empires centrés loin de Kabul, de celui des Séleucides, centré sur l’Iran d’aujourd’hui, à celui des  Moghols, centré sur les confins occidentaux du Gange. Il faut garder cela à l'esprit, quand on se rappelle que le dernier empire qui se soit essayé à contrôler Kaboul, l'URSS, a lui aussi essuyé un échec.

Un autre élément hérité de la colonisation britannique de l'Inde, est ici décisif : la partition de 1947. Elle donne naissance non pas à un Etat indépendant, mais à deux : l'Inde et le Pakistan. J'ai été amené à commencer en quelque sorte par les marges, Afghanistan d'un côté, l’Inde de l'autre, pour bien comprendre ce qui se joue à Islamabad et ce qui se jouait à Karachi avant qu'Islamabad ne soit fondée dans les années 1960. Le syndrome de la partition a marqué de façon indélébile la politique étrangère du Pakistan depuis 1947. La partition a été voulue par une partie des musulmans indiens, soutenant la Ligue musulmane qui avança l’idée qu’hindous et musulmans ne pouvaient constituer une seule nation, et que si une seule Inde indépendante voyait le jour après le départ des Britanniques, la minorité musulmane — environ un tiers de la population— tomberait inévitablement sous la férule de la majorité hindoue. On sait que la partition, précipitée par les Britanniques accélérant leur départ, s’est déroulée au plus mal, surtout dans le Punjab divisé entre Pakistan et Inde, avec des centaines de milliers de victimes et un flot inégalé de réfugiés. A ce traumatisme majeur se sont vite ajoutés les développements post-indépendance. Quelques semaines après la naissance des deux nouveaux Etats, se pose la question du Cachemire, contesté entre les deux pays, question toujours non résolue aujourd’hui. Apparaissent aussi de multiples contentieux portant sur le partage des ressources héritées de l’Empire, et sur le partage des eaux de l’Indus, vitales pour le Pakistan.

Tout cela se solde par trois guerres, 1947-48, 1965, 1971 —celle là centrée sur le Pakistan oriental qui fait sécession pour devenir le Bangladesh— auquel il faut ajouter la «guerre de Kargil» en 1999, au Cachemire encore une fois. Au-delà des conflits militaires « ouverts », généralement de durée limitée, c'est une culture de la récrimination et de la méfiance qui s'est solidement installée entre les deux pays. Il faut enfin souligner les péripéties propres à l'histoire politique pakistanaise, la disparition de Mohammad Ali Jinnah dès 1948, la succession rapide de Premiers ministres dans les années Cinquante, le temps qu'il a fallu aux autorités civiles pour mettre en place une Constitution —les Indiens l'ont fait dès 1950, les Pakistanais en 1956— et, in fine,  en 1958, le premier coup d'état militaire. Au total, depuis l’indépendance, les militaires ont gouverné plus longtemps que les civils, en dénonçant comme toujours l'incurie présumée de la classe politique pour justifier leur prise du pouvoir. Quand les civils reviennent aux affaires dans les années Quatre-vingt-dix, les militaires gardent toujours la haute main sur les affaires stratégiques et sur la géopolitique régionale : Cachemire, relations avec l’Inde, relations avec l’Afghanistan. La construction de la nation pakistanaise ne s’est donc pas faite seulement sur le socle de l'islam censé réunir tous les Pakistanais, elle s’est aussi fondée sur la dénonciation du voisin indien, présenté comme hégémonique et menaçant.

Cet héritage tendu avec l'Inde se double d'un contentieux frontalier avec l'Afghanistan, Kaboul n'ayant jamais formellement reconnu la Ligne Durand, qui tranche les terres pashtounes. La question essentielle sur le plan stratégique, pour les autorités pakistanaises, est depuis des dizaines d'années toujours la même : éviter d'être pris en tenaille entre l'Inde d'un côté, et un régime kabouli qui serait trop proche de New Delhi de l'autre.

Les choses se passaient plutôt mal pour le Pakistan à la veille de l'intervention soviétique en Afghanistan. Le général Zia Ul-Haq avait fait pendre Zulfikar Ali Bhutto en 1977, et l'image de son régime était au plus bas, d'autant que les États-Unis soupçonnaient Islamabad de se doter d'un armement nucléaire clandestin. Tout cela est mis entre parenthèses, dès lors que les Soviétiques interviennent en Afghanistan en décembre 1979. On entre alors dans une phase où seront semés les germes du présent, sur deux fronts et en deux étapes.

Premier front, première étape : l'Afghanistan. L'intervention soviétique est un don du ciel pour le général Zia Ul-Haq, dont le pays devient un "état du front" au service de la stratégie américaine dans ce qui va être le dernier grand coup sur l'échiquier de la Guerre froide. Pour lutter contre l'Armée rouge en Afghanistan, les généraux pakistanais mettent en oeuvre, avec l'appui des Américains et Saoudiens, une politique d'instrumentalisation —voire de construction— d'un certain islamisme combattant, Zia faisant en sorte que le combat des moudjahidines afghans ne soit pas uniquement un mouvement de résistance nationaliste contre l'envahisseur, mais qu'il se teinte aussi d'une coloration religieuse. Pendant toute la guerre contre les Soviétiques, Washington ferme les yeux sur la poursuite du programme nucléaire pakistanais.

Deuxième front, deuxième étape : le Cachemire. Alors même que l'URSS vit ses dernières années après avoir quitté l'Afghanistan, une insurrection éclate dans la vallée de Srinagar, fin 1989. Nourrie par les frustrations des Cachemiris vis-à-vis de la tutelle de New Delhi, elle s'intensifie dès les premières répressions conduites par l’Inde en 1990. De longue date, les généraux pakistanais avaient essayé de susciter sans succès un soulèvement au Cachemire. Il est cette fois spontané. Islamabad soutient évidemment les insurgés, avec des résultats inégaux. Quand les Indiens commencent à marquer des points, en 1992-93, Islamabad monte en force par le biais d'acteurs non étatiques: les milices de combattants du jihad, pour l'essentiel pakistanais, s'infiltrent au Cachemire indien, en appui aux groupes insurgés cachemiris. La crise, dès lors s'intensifie, et va durer.

Sur les deux fronts Est et Ouest, Islamabad déploie donc une double stratégie d'intervention en sous-main. Groupes jihadistes au Cachemire, parmi lesquels les Lashkar e Taiba vont prendre un poids particulier. Moujahidines pachtounes en Afghanistan, en particulier le Hezb e Islami de Gulbuddin Hekmatyar. Mais quand il apparaît qu'après leur victoire sur les Soviétiques et la chute du régime communiste à Kabul les moujahidines divisés ne réussissent pas à gouverner dans la stabilité, et que leur conflit (Hekmatyar contre le Commandant Massoud, plus proche de Delhi que d'Islamabad) affecte la capacité d'influence du Pakistan sur son voisin, l'entourage de Benazir Bhutto, alors Premier ministre, va lancer de nouveaux acteurs : les talibans. Ce sont pour beaucoup, comme leur nom l'indique, des étudiants de madrassas, Afghans réfugiés au Pakistan dans les camps ou dans les villes de la Province Frontière du Nord-ouest, dans et autour de Peshawar, qui avait déjà été un pôle logistique essentiel dans la lutte contre les Soviétiques. Appuyés en sous main par les services de renseignement pakistanais —l'Inter Services Intelligence—qui s'étendent considérablement pendant toute cette période, les talibans prennent le pouvoir à Kaboul en 1996, leur régime, l'Emirat islamique d'Afghanistan, n'étant reconnu que par trois Etats: l'Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis, et le Pakistan.

Le 11 septembre et son contrecoup immédiat décidé par Washington —le renversement du régime taliban— vont changer la mise, et imposer à Islamabad une révision de cette stratégie symétrique transfrontalière, instrumentalisant les combattants pakistanais du jihad au Cachemire, et ayant porté les talibans au pouvoir en Afghanistan. Le général Musharraf, à la tête du Pakistan depuis 1999, le comprend bien: le Pakistan redevient un "état du front" allié de Washington, cette fois dans la lutte contre al Qaeda et dans ce que George W. Bush appelle la "guerre contre la terreur". Mais Musharraf va conduire, à l'Est comme à l'Ouest, une politique ambiguë, qui finira par se retourner contre l'Etat pakistanais lui-même, confronté à l'émancipation des jihadistes dès 2003, puis à l'apparition, dans les zones tribales proches de la frontière afghane, de talibans pakistanais. Dans un contexte où l'intervention occidentale en Afghanistan ne parvient pas à stabiliser le régime d'Hamid Karzai, la double incertitude afghane et pakistanaise est à la source des problèmes qui se posent encore aujourd'hui.

 
 

Jean Bétermier

    Merci, cher professeur. Madame, vous avez probablement la partie la plus difficile. C'est de nous faire comprendre ce qui se passe en Afghanistan, au cœur de la crise.

  

Mariam Abou Zahab

    Merci beaucoup. L'Afghanistan est le cimetière des empires, comme on vient de le dire. Et on a coutume de dire que l'Histoire ne se répète pas, mais nous sommes dans une région du monde où l'histoire semble se répéter, tant au Pakistan qu'en Afghanistan. On a vu que le général Musharraf avait, tout comme le général Zia 20 ans avant lui, été sauvé par l'Afghanistan et avait obtenu beaucoup d’aides américaines, et une certaine survie de son régime, et a reproduit ensuite à l'intérieur tout ce qu'avait fait le général Zia 20 ans auparavant. Il est passé aussi du statut de paria à celui d'allié privilégié des États-Unis. En Afghanistan aussi, on a l'impression que l'Histoire se répète et que l'on est un petit peu dans la chronique d'un échec annoncé. Tout ce qui s'est passé depuis 2001 était malheureusement prévisible, mais bien sûr, comme nous l'avons dit, personne ne nous a écoutés...

Remettons un petit peu les choses dans leur contexte… Après la chute du gouvernement de Nadjibullah en 1992, le gouvernement communiste qui avait survécu pendant trois ans après le retrait soviétique de février 89, les moudjahidines en avril 92 entrent dans Kaboul, et on entre dans une période d'anarchie, de guerre civile. On est dans une période qui est une des périodes les plus noires de l'histoire récente de l'Afghanistan, qui a laissé des souvenirs extrêmement durs, où l’insécurité était maximale. Et c'est de cette période que vont sortir les talibans. Les talibans ne sont pas une création pure et simple du Pakistan. Les talibans sont l'aboutissement de dynamiques sociales internes à l'Afghanistan, sont un phénomène afghan. C’est le résultat de la déstabilisation, de la fragmentation de la société afghane, cette fragmentation produite par l'occupation soviétique. Pendant l'occupation soviétique, les afghans avaient mené un combat pour préserver un statu quo social, sous un habillage religieux parce que ça, c’est un code culturel dans la région, je n'ai pas le temps de rentrer dans les détails là-dessus, et cela a produit l'effet inverse. On a eu un État central dominé par une idéologie étrangère qui a détruit le pays, au nom de réformes progressistes. L'émigration massive de la population a eu des effets considérables, que ce soient des effets psychologiques, sociaux, économiques. Donc l'Afghanistan maintenant n'est plus l'Afghanistan qu'il était en 1979. Pour le rôle de l'islam, là aussi, il y a eu un changement dans ce que représente l'islam afghan, et dans l'utilisation qu'on en fait en politique : c'est devenu maintenant une ressource pour tous les acteurs politiques. C'est un islam qui pendant les années 80, avec la bénédiction de l'Occident, a été représenté par des éléments islamistes, modernes certes, comme Gulbuddin Hekmatyar, qui avait un parti qui fonctionnait selon des critères occidentaux, la version afghane des Frères musulmans, et s'opposait aux oulémas traditionnels, dans les campagnes, les talibans sont le produit de ces oulémas traditionnels de campagne. Et maintenant, c'est important de le voir, parce que très souvent en Occident, on se plaint, on ne comprend pas certaines décisions prises par Hamid Karzaï, et on se dit, surtout les Américains, que ce n'est pas pour cela qu'on est venu en Afghanistan, pour avoir un gouvernement qui est aussi obscurantiste, qui a condamné à mort des gens qui ont changé de religion, qui prône la peine de mort, qui veut mettre la charia partout. Eh bien c'est parce que l’on a le legs maintenant de cet islam des années 80, et que c'est une ressource politique pour toutes les élites. La modernité à laquelle tous les exilés ont été exposés, cela aussi a eu des effets très importants. Les ingérences des pays voisins, je n'ai pas besoin de revenir là-dessus. Donc tout cela a profondément transformé la société afghane.

Les talibans sont en fait un peu l'aboutissement de toute cette révolution sociale qui avait été initiée par les communistes et les islamistes dans les années 70, et qui ensuite s'est accélérée pendant les années 80. Avant 78, on avait en Afghanistan un État qui était très faible traditionnellement, qui avait une base fiscale minime, il y avait une autonomie des provinces qui était très grande : on faisait allégeance à un gouvernement central, mais en échange on avait un pouvoir extrêmement décentralisé. On a voulu après 2001 centraliser l'Afghanistan sans prendre en compte toute l'histoire du pays. Il faut quand même se rappeler qu'il y avait eu un mécontentement très important : quand le roi a été renversé en 1973, il était extrêmement impopulaire, on sortait d'une famine en 72 qui était la plus grave de toute l'histoire de l'Afghanistan. Et ce vide a été rempli par les islamistes et par les communistes, qui étaient tous les deux les produits de l'enseignement moderne. Quand les talibans sont arrivés, produit de la guerre, en 1994 à Kandahar, et quand ensuite ils ont pris Kaboul en septembre 96, ils ont été perçus par les ruraux, surtout par les ruraux Pashtounes, comme des sauveurs. Ils avaient une supériorité morale sur les moudjahidines corrompus qui vraiment faisaient régner l'insécurité partout, et le pays était dans une situation d'anarchie absolue. En situation de crise, en Afghanistan, traditionnellement, on accepte un leadership religieux. Ils ont ramené l'ordre et la sécurité, ils ont collecté les armes, et c'est pour cela que dans le sud de l'Afghanistan maintenant il y a encore une certaine nostalgie pour cette époque où au moins on avait la sécurité. Et même si les talibans étaient un peu durs, au moins ils avaient des règles, et c'est encore ce que la population dans le sud dit des néo-talibans. Les troupes étrangères, même s'ils nous veulent du bien, ils sont quand même étrangers : il y a toujours un vieux fond de xénophobie liée à l'histoire de l'Afghanistan. Et de toute façon, il n'y a pas de règle, on ne sait pas ce qu'ils veulent. Pour les Pashtounes ruraux donc, c'était tout à fait un modèle qui ne les dérangeait pas, qui correspond à leur vision du monde. Ces talibans n'étaient pas inconnus : ils sont issus de certains mouvements de résistance qui était présents dans le sud de l'Afghanistan et en partie dans l'est de l'Afghanistan dans les années 80, ils sont apparus comme un recours. Cinq ans plus tard, ils étaient devenus impopulaires, parce qu'ils n'avaient pas reconstruit l'État afghan, ils étaient trop occupés à faire le djihad et à combattre partout dans l'Afghanistan : à Kaboul les ministères étaient vides, parce qu'ils étaient partout sur le front. Une fois qu'ils ont voulu aller au-delà de leur espace territorial naturel, c'est-à-dire les zones Pashtounes, quand ils sont arrivés à Hérat, ou dans le Nord, ou à Kaboul, ils ont été vus comme des envahisseurs, et comme des ruraux. C'était une sorte de revanche de la campagne sur la ville, avec une volonté de punir Kaboul, la population de Kaboul, qui avait survécu à l'occupation soviétique, qui s'était accommodée de l'occupation, qui était corrompue : c'était l'islam pur des campagnes face à l'islam corrompu des villes. C’est quelque chose que l’on a retrouvé après la révolution iranienne par rapport à Téhéran : les campagnes face à Téhéran. Il y a aussi le problème des Arabes, qui étaient devenus complètement incontrôlables : les Arabes payaient, les talibans en fait ont laissé l'Afghanistan tomber aux mains des Arabes et ils ne se rendaient certainement pas compte des risques qu'ils encouraient. Et puis ils ne sont pas responsables tout de même de tous les maux de l'Afghanistan : ils ont eu aussi des sécheresses répétées, des pénuries alimentaires sur lesquelles ils n'avaient pas de prise. À moyen terme, on serait arrivé à un compromis, à une modération, parce que les talibans au bout de cinq ans de pouvoir, ils étaient corrompus, finalement ils commençaient à se comporter comme des gens normaux. Et dans le fond d'eux-mêmes, les Afghans sont séculiers, ils refusent l'autorité religieuse dans une société qui n'est pas engagée contre un ennemi extérieur. L'autorité religieuse est normale en temps de crise, mais en temps de paix, on la refuse. Donc on serait arrivé à un compromis.

         Et puis le 11 septembre est arrivé. Je ne reviendrai pas sur le Pakistan : le Pakistan a lâché les talibans le 11 septembre. Cela a radicalisé la population au Pakistan, notamment dans les zones tribales, et je laisse le général Lamballe nous parler de tout cela. Il y eut beaucoup d’espoirs en Afghanistan. Beaucoup d'occasions qui ont été manquées. Et tous ces espoirs ont été déçus. Les accords de Bonn, tout d'abord, ont été un peu la paix des vainqueurs. Les accords de Bonn ont reflété la distribution du pouvoir qui résultait de la stratégie américaine. Ce qu'on appelle l'alliance du Nord a occupé les principaux ministères ; la conférence de Bonn a eu lieu trop tard, à un moment où déjà l'alliance du Nord avait occupé les ministères. Et les Américains ont créé des chefs de guerre qui sont beaucoup plus dangereux que les anciens chefs de guerre, qui sont toujours là, qui ont toujours leurs bases de pouvoir dans les provinces. Ils ont payé et armé des commandos, en échange d'aides pour faire la chasse aux militants d’Al-Qaida et en échange de renseignements. Evidemment, ces personnages se sont retrouvés avec des ressources considérables, et ils ont pu investir dans la culture d'opium, dans la contrebande et les trafics en tout genre. Et ce sont des gens qui bien sûr vont au plus offrant. Donc il y a une tradition en Afghanistan, toujours, et c’est la même chose dans les zones tribales au Pakistan, qui est de s'allier à un acteur extérieur, temporairement. Vous savez ce qu'on dit toujours : on ne peut pas acheter les Afghans, on peut les louer, et encore, on ne peut les louer que temporairement. C'est tout à fait autre chose. Donc, c'est un allié fidèle tant que c'est dans son intérêt d'être votre allié dans un conflit local, mais quand le conflit local est réglé, alors on passe à autre chose, on va au plus offrant : c’est comme cela que l'on fait de la politique en Afghanistan, cela a toujours fonctionné et fonctionnera toujours ainsi. En 2001, les Afghans étaient fatigués de la guerre, et l'intervention américaine en Afghanistan a été beaucoup moins controversée que celle de l'Irak. Elle était même largement perçue comme légitime par une bonne partie de la population. Mais le problème, c'est que les Américains n'avaient pas pour objectif du tout d’aider les Afghans. Et leur objectif n'était pas non plus d'aider les Afghans dans les années 80 : ils se sont servis des Afghans pour faire un nouveau Vietnam pour l'Union soviétique. Et les Afghans en sont bien conscients. C'est la même chose maintenant : ils sont en Afghanistan pour se venger et faire de l'autodéfense du territoire américain, dans leur seul intérêt. Parce que si cela avait été pour reconstruire l'Afghanistan, le pays va tellement mal depuis si longtemps, les Américains n'étaient pas intervenus, et ils avaient même soutenu les talibans pendant assez longtemps, parce qu'ils avaient des objectifs régionaux : il y avait l’indépendance récente des pays de l'Asie centrale, et la volonté d'avoir accès aux richesses en gaz et en pétrole. Donc les Américains ont joué un rôle très important dans le soutien aux talibans pendant assez longtemps. Ce n'est qu’en 98 qu’ils ont commencé, officiellement, parce que le soutien a continué quand même officieusement pendant plus longtemps, à se détacher des talibans.

         Actuellement, on est dans une situation difficile. Les espoirs déçus, dès 2005 : les régions qui avaient voté pour Hamid Karzaï comme président en 2004 sont maintenant celles où il a perdu toute sa légitimité. Problèmes de gouvernance, les chefs de guerre alliés au trafic de drogue, la corruption, c'est le principal problème, et la corruption est absolument partout, les élections avaient été vues par les occidentaux comme une fin en soi… On avait dit : voilà, on a amené la démocratie en Afghanistan, il y a une constitution présidentielle, qui est taillée sur mesure pour Hamid Karzaï mais qui ne peut pas fonctionner avec quelqu'un d'autre que lui, on essaie de faire un État centralisé, on élit un Parlement, on a des élections, voilà, on a réussi, on a reconstruit l'Afghanistan. Sauf qu’évidemment, dans la réalité, ce n'est pas du tout comme cela : le taux de participation était bas et les voix avaient été achetées. Maintenant les candidats savent tout à fait comment manipuler le système à leur avantage. Donc les élections qui sont prévues pour l'été 2009, on peut se demander avec quelque inquiétude si elles pourront avoir lieu, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité, si on pourra les organiser d'un point de vue matériel, parce qu'à l'époque cela avait représenté quelque chose de monumental, cela coûte aussi très cher, et puis la population se désintéresse : les gens disent que de toute façon les États-Unis ont déjà décidé du résultat, donc aller voter ne changera rien.

         La violence est très grande, et dans le sud de l'Afghanistan qui est la région que je connais un peu moins mal, je me suis intéressée aux perceptions de la population, je peux entrer dans les détails et vous donner quelques points. Comment est perçue l'intervention étrangère, comment est perçue la communauté internationale maintenant ? La population juge l'intervention étrangère au regard de l'Histoire. Et surtout de la mémoire. La société afghane, c'est une société qui est fondée sur la mémoire plus que sur l'Histoire. On a la mémoire des trois guerres anglo-afghanes, la mémoire encore très présente de l'invasion soviétique, on peut à nouveau mobiliser la population en faisant appel à tous les souvenirs de l'invasion soviétique et en utilisant toutes ses ressources pour mobiliser la population,  et arriver à cadrer ce combat, qui est surtout un combat nationaliste, un combat pour le départ des troupes étrangères, à le cadrer en djihad. Et c'est en train de se faire, et à partir du moment où c'est un djihad, malheureusement, je crois que cela peut encore durer un certain temps. Les troupes de la coalition semblent très confuses aux yeux des kandaharis, par exemple, qui comparent cela avec les troupes soviétiques. Et ils pensent, c'est quelque chose d'extrêmement répandu, que les Américains soutiennent les talibans ; que s'ils voulaient vraiment en venir à bout, il y a longtemps qu'ils l’auraient fait. Donc les Américains entretiennent une instabilité pour rester en Afghanistan. Ils pensent que si les Américains avaient voulu capturer Ben Laden, ils l’auraient fait depuis longtemps. Donc voilà les perceptions. L'important n'est pas de savoir si c'est vrai ou pas, l'important c'est de savoir quelle est la perception de la population.

         Les gens souffrent aussi, bien sûr comme partout dans le monde, de l'inflation, du prix des denrées alimentaires, mais là c'est plus grave, parce qu'il y a des sécheresses successives, et il n'y a pas de travail. Quand on demande aux gens ce qu'ils veulent, ils veulent la sécurité, bien sûr, mais la sécurité est bien moins grande aujourd'hui qu'il y a sept ans, c'est pour cela qu'il y a aujourd'hui une nostalgie par rapport aux talibans, mais ils veulent aussi du travail. Il n'y a absolument pas de travail en Afghanistan. Ils veulent, en ville, par exemple, ils veulent de l'électricité. Penser qu'il n'y a même pas l'électricité à Kaboul. Avant de venir, je regardais un petit reportage sur une télévision afghane. Je voyais les étudiants de l'université de Mazar-e-Sharif. On dit toujours que dans le Nord tout va très bien, qu’il n'y a pas de problème. Sauf que les étudiants sont en train de bouger depuis un mois. Et je les voyais protester, parce qu'ils disaient que leurs conditions de vie dans l'université étaient absolument inhumaines, il n'y a ni électricité ni chauffage. Et ils avaient déployé il y a quelques jours de grandes banderoles sur le grand sanctuaire d’Ali à Mazar-e-Sharif en disant : mort aux Américains, les Américains dehors. Cela bouge aussi à l'université de Kaboul, cela bouge dans des endroits où ça ne bougeait pas avant.

         La population s'appauvrit, toutes les infrastructures qui ont pu être construites, on parle beaucoup des routes, mais les routes ne profitent pas aux pauvres ruraux, on parle de sommes colossales qui ont été déversées sur l'Afghanistan, mais les gens n'en voient pas vraiment le résultat au niveau des campagnes. Et puis il y a énormément de déplacés. Des déplacés par la sécheresse, mais ceux-là sont minoritaires, et des déplacés qui sont déplacés par les bombardements de la coalition. Je voyais aussi un petit reportage, télévision afghane toujours, les déplacés par les combats, des gens qui vont passer l'hiver dans des conditions absolument incroyables, sous des morceaux de plastique, dans des camps de réfugiés qui sont des camps improvisés. Il y a aussi tous les gens qui sont des réfugiés, qui ont été renvoyés d'Iran et du Pakistan, et qui ont créé des camps, des sortes de camps en périphérie des villes. La périphérie des villes de toute façon, les quartiers périphériques sont toujours négligés, mais là, c'est la périphérie de la périphérie en quelque sorte, il faut encore passer un hiver de plus dans des conditions absolument inhumaines. Il ne faut pas oublier qu'en Afghanistan, les 3/4 du pays sont à plus de 1800 m et que les hivers sont extrêmement rigoureux. Et ça, c'est un facteur de déstabilisation. C'est parmi ces populations-là que les talibans recrutent, parmi les déplacés et parmi ces gens qui ont été renvoyés plus ou moins volontairement des pays où ils avaient trouvé refuge, et qui sont quand même obligés de toujours envoyer un membre de la famille travailler au Pakistan ou en Iran pour survivre.

         Maintenant, on parle beaucoup des milices, encore une fausse bonne solution, une de plus, des milices sur le modèle irakien. C'est oublier que l'Afghanistan n'est pas l'Irak,  je n'ai pas le temps d'expliquer cela, mais que le système tribal à Kandahar n'est plus du tout ce qu'il était dans les années 80. Cela fonctionne encore mais d'une autre façon. En revanche dans l'est de l'Afghanistan il y a un système tribal qui fonctionne parce qu'en Afghanistan, on ne peut jamais rien généraliser, on a des dynamiques qui localement sont très différentes. Ce système des milices, c'est plutôt le début de la fin. Pourquoi ? Parce qu'il existe déjà de nombreuses milices privées, dans le sud, qui travaillent pour ceux qui les payent. Cela peut être pour tous les fameux « contractors » américains, qui donc construisent, d'ailleurs aussi toutes ces entreprises américaines, tous ces sous-traitants qui construisent des routes ou d’autres choses, sont souvent la cible de violence. Et on dit que ce sont les talibans. Même dans le sud de l'Afghanistan, les talibans ne sont pas les seules sources de violence. Les violences qui sont contre les entreprises et les sous-traitants, souvent sont le fait de « contractors » afghans qui sont en guerre entre eux pour obtenir les contrats, parce qu'il y a des commissions importantes, on dit que cela va jusqu'à 100 %, et donc ils vont faire sauter le chantier d'un autre « contractor » pour se faire la guerre entre eux. Cela évidemment, les médias ici ne vont pas vous le dire. Donc il y a des milices privées qui travaillent pour les uns ou pour les autres, pour ceux qui payent le plus. Les tribus maintenant hésitent à prendre parti. La majeure partie de la population dans le sud est sous pression, prise entre les talibans d'un côté, et de l'autre les forces de la coalition qui bombardent, qui obligent à prendre parti, et aussi la police afghane. Elle était déjà corrompue dans les années 70, il y a toujours eu un problème en Afghanistan avec la police, mais qui est plus corrompue que jamais, et la population en a aussi peur que des troupes de la coalition. Donc les gens évitent de prendre parti, ils pensent déjà à l’après, ils restent entre les deux. Les tribus, c'est un peu la même chose. Il y a l'incertitude qui amène à une confrontation minimale avec les acteurs, parce qu'on pense à plus tard. Les tribus se sentent déjà manipulées par le gouvernement. Elles ont l'impression qu'on les coopte sans leur demander leur avis. Si ce système de milice marchait, cela voudrait dire que le gouvernement central n'est pas renforcé, que son autorité est mise à mal, et qu'ensuite on ne va pouvoir pas les démilitariser, ces tribus. Cela veut dire donner plus d’armes, plus d'argent, à des groupes qui vont échapper à tout contrôle, cela va fragmenter davantage le pays, ils vont avoir davantage de nouvelles ressources pour se lancer dans le trafic et la culture de pavot. Donc cela ne peut amener que la fragmentation et la guerre civile, et cela répétera la guerre civile des années 90. Cela aura aussi des conséquences à un niveau plus large en Afghanistan, parce qu'il y a toujours ce problème du nationalisme pashtoune : les Pashtounes pensent qu'ils ont un droit naturel à gouverner l'Afghanistan. Si on réarme des tribus dans le Sud, cela veut dire que cela aura des conséquences dans les autres régions et que cela amènera les non Pashtounes à se réarmer dans le Nord. Donc vous voyez le danger de tout cela. Les négociations, peut-être on en parlera tout à l'heure, dont je laisse cela de côté.

         Mais que veulent les Afghans ? Qu'est-ce que cela veut dire la paix pour eux ? Comment la définissent-ils ? Je regardais aussi, là on n'est plus dans le paysan rural, mais dans une population qui a accès à Internet et qui va sur un site d'information afghan, sondage : qu’est-ce qui est le plus important pour vous ? Sécurité, 65 %. Bonne gouvernance, 23 %. Économie, 9 %. Développement, 2 %. Donc c'est très clair, je crois que là-dessus il n'y a aucun doute. Comment les afghans définissent-ils la paix ? La sécurité, et surtout le respect de l'islam, ça c'est quelque chose qui revient partout, y compris chez les anciens communistes recyclés. L'Afghanistan est un pays musulman, et c'est un reproche qu'ils font le plus souvent à la communauté internationale, en disant que le problème avec les Américains, c'est qu'ils n’essaient même pas de connaître les gens avec lesquels ils traitent, ils ne comprennent pas les revendications, et ne comprennent pas pourquoi ils sont devenus la cible de ces revendications, ils oublient que l'Afghanistan est un pays musulman. Donc toute cette démocratie, il ne faut pas parler aux Afghans, ni aux Pakistanais d'ailleurs, il ne faut pas parler à tous ces gens-là de démocratie occidentale, parce qu'ils y voient autre chose, ils y voient quelque chose qui est imposé de l'extérieur, ils ont de mauvais souvenirs de l'occupation soviétique. Et ils vont vous dire : l'islam est contre les libertés absolues. C’est pour cela que l'on voit certaines réactions. Ils disent : acceptez le fait que l'Afghanistan est un pays religieux, au moins respectez nos traditions et notre religion. C'est ce que l'on retrouve le plus souvent comme revendications de la part des Afghans.

         Que dire encore ? Je vous ai dit que le terme de taliban était quelque chose qui était utilisé, en France notamment, de façon très vaste pour recouvrir des réalités qui sont très différentes. Évidemment, c’est pratique, parce que quand on doit vendre quelque chose à une opinion, associé au terme de taliban il y a des tas de choses. C'est beaucoup plus complexe que cela. Dans le Sud, là où sont présents les Canadiens, les Américains, les Néerlandais, les Britanniques surtout, et envoyer les Britanniques dans cette région-là, ce n'était peut-être pas la meilleure idée, les talibans, ce sont ce qu'on appelle les néo-talibans, c'est-à-dire des islamo-nationalistes, qui ont un agenda local, qui veulent avant tout le départ des troupes étrangères, et qui veulent ré-islamiser un peu l'Afghanistan, c'est-à-dire que la charia, mais la charia telle qu'elle est interprétée par eux, c'est-à-dire avec plus de code tribal, ait une place importante dans les structures juridiques et dans les structures sociales. Et les gens veulent que justice soit rendue : c'est une chose sur laquelle la communauté internationale a totalement échoué aussi. Tous les gens qui ont du sang sur les mains, qui ont joué un rôle dans un camp ou dans l'autre dans les années 80-90, siègent maintenant au Parlement. Les Afghans voudraient que justice soit faite, et c'est quelque chose qu'ils ne supportent pas. Cela délégitime aussi le gouvernement, de voir qu'il n’y a eu aucune justice, aucun procès. De la même façon, ils sont extrêmement choqués par le fait que les troupes américaines notamment, quand elles font des bombardements, parfois sur des mariages, sur des civils, quand ils font des dommages collatéraux, commencent par nier, mettent du temps à reconnaître, finissent par accepter un petit nombre de victimes, et surtout n'ont jamais à rendre compte de leurs actes. C'est quelque chose que la population afghane ne supporte pas. Tuer des femmes et des enfants, c'est une atteinte à l'honneur, cela demande une réparation.

         Maintenant comment faire ? Les négociations sont le seul moyen de résoudre le problème, mais cela on le sait depuis 2001. Les talibans n'ont pas d'agenda international, les talibans du Sud, les néo-talibans, les islamo-nationalistes, ça c'est la base. Ceux qui sont au sommet, ce qui reste des talibans historiques, ou ceux que l'on appelle talibans en Occident mais qui sont ceux de l’Est, ceux auxquels sont confrontés les troupes françaises en particulier, ce sont des gens qui sont transnationaux et internationaux, qui ont d'autres objectifs peut-être, mais ils sont très minoritaires en Afghanistan. Les talibans dans le Sud ont un agenda afghan, avec lequel les Occidentaux ne sont probablement pas d'accord, mais c'est la guerre des Afghans, c'est leur guerre. Donc comment peut-on parler de négociation d'une part, tout en envoyant plus de troupes d’autre part ? Quel est le message que l'on donne aux Afghans ? Si on veut leur redonner un peu d'espoir, il faut leur donner un calendrier, une date à laquelle on partira. Sinon, ce n'est pas la peine. Les Américains nous disent : l'hiver va être très rude, l'année encore pire. Oui, en 2009, il y aura peu plus de violence, c'est sûr. Mais quand on nous dit que les talibans vont rester dans le Sud l’hiver plutôt que de partir au Pakistan, ça c’est pour essayer de couvrir les troupes en cas de violence accrue. Localement, dans le Sud, ce sont des locaux qui forment le gros des troupes. Et l'offensive de printemps dont tout le monde parle, ce n'est pas en ces termes-là que les talibans raisonnent. Ce qu'il faut faire, c'est cesser de penser en termes de victoire et de défaite. Il faut avoir des attentes réalistes, savoir qu'il est impossible de gagner en Afghanistan, que le temps joue en leur faveur, et qu’ils le savent. Réduire l'insurrection à des proportions gérables, qui ne constitue pas une menace stratégique et qui puisse être contenue par l'armée afghane. Il y a encore beaucoup de travail. Un accord politique, qui implique de donner une partie du pouvoir aux talibans, mais en sachant que la restauration de l'ordre prendra beaucoup plus longtemps que les acteurs extérieurs ne le pensent, et que le jour où les troupes étrangères partiront, alors à ce moment-là tous les Afghans savent qu'il y aura une guerre civile, parce que c'est à ce moment-là qu'on réglera ses comptes et que les choses sérieuses commenceront en Afghanistan. Mais cela, c'est l'histoire qui se répète.

  

Jean Bétermier

    Merci, Madame. En vous écoutant, on se dit que la plupart des solutions avancées par ceux qui sont responsables de la coalition sont probablement déjà dépassées, les perspectives de ralliements des militants, l'idée d'essayer de discriminer entre bons et mauvais talibans pour opposer les bons aux mauvais... Finalement, il ne resterait que la négociation. Et ce qui est terrible, c'est que la négociation débouche sur la guerre civile. Mais essayez quand même, mon Général, de ne pas être trop dur en évoquant la situation dans les zones tribales, qui est quand même la pire, si je ne m'abuse...

  

Général Alain Lamballe

    Je vais donc vous parler des opérations côté pakistanais, mais auparavant je voudrais dans une courte première partie vous parler des acteurs qui mènent ce combat contre les talibans…

Les acteurs peuvent être classés en trois niveaux.

D’abord les forces de police normales et les forces de police des zones tribales.

Ensuite, le Frontier Corps, force paramilitaire existant dans les deux provinces occidentales, au Baloutchistan et dans la Province Frontière du Nord-Ouest. Vous avez à peu près 50 000 hommes dans chaque province. Ces Frontier Corps sont constitués de locaux, tout au moins en ce qui concerne la Province Frontière du Nord-Ouest. Ce sont essentiellement des Pashtounes, donc des gens originaires des lieux où se déroulent les combats. Mais les officiers viennent de l'armée de terre, et en général ne sont pas Pashtounes. Il y a donc là déjà un problème. Ces Frontier Corps dépendent du ministère de l'Intérieur, mais en réalité ils sont sous la coupe des militaires, puisque placés sous le commandement d’officiers de l'armée de terre. Ce sont des généraux de division qui les commandent au niveau provincial.

Le troisième et dernier niveau est constitué des forces armées elles-mêmes, c'est-à-dire en réalité surtout l'armée de terre. Car la marine, on s'en doute bien, et l'armée de l'air, n’ont pas un rôle capital pour la lutte dans les insurrections. L'armée de l'air, si, dans une certaine mesure, mais pas la marine. L'armée de terre, c'est environ 550 000 hommes. C'est-à-dire à peu près la moitié des effectifs de l'armée indienne. En fait, il y a plusieurs caractéristiques qu'il faut mentionner quand on parle des forces armées pakistanaises.

D'abord, vous le savez bien, les militaires pakistanais font de la politique ; quand ils ne sont pas au pouvoir, c'est le cas en ce moment, ils n'en sont jamais loin. Les services de renseignement sont placés sous la coupe des militaires. Le gouvernement civil actuel a essayé de récupérer le principal service de renseignement pour le placer sous les ordres du ministère de l'Intérieur, mais le chef d'état-major de l'armée de terre s'y est opposé. Donc même si le chef d'état-major dit qu'il ne veut pas faire de politique, il en fait malgré tout, il y est obligé d'ailleurs, puisqu'il participe évidemment à la lutte contre les talibans. Le véritable organisme décisionnel en matière militaire, je dirais politico-militaire, c'est un ensemble de généraux de l'armée de terre sous le commandement bien sûr du chef d'état-major, un ensemble qui comprend les principaux généraux de l'état-major de l'armée de terre qui se trouve près d'Islamabad, et aussi les commandants des corps d'armée. Si les militaires pakistanais font de la politique, ils exercent aussi des activités économiques. Je ne peux pas insister, on pourrait en parler pendant des heures, mais des pans entiers de l'économie pakistanaise dépendent des militaires. Les militaires contrôlent des cimenteries, des banques, des entreprises de transport, ils sont également présents dans l'agriculture. Évidemment, les conséquences on peut les deviner. Si les militaires s'occupent de politique et d'économie, ils ne remplissent pas la tâche qui doit être la leur, c'est-à-dire la défense aux frontières, le maintien de l'intégrité territoriale, et évidemment le maintien de la sécurité à l'intérieur même des frontières.

Un point caractéristique également des forces armées pakistanaises, c'est la composition ethnique. Vous le savez, le Pakistan n'est pas un pays homogène au point de vue ethnique. Et l'armée de terre ne l'est pas, par voie de conséquence. La population du Pakistan est composée à 60 % de Pendjabis ; ceux-ci forment la majorité de la population. Mais dans l'armée de terre, vous retrouvez jusqu'à 75 % de Pendjabis, et ceci n'est pas sans importance. Ce qui fait un total d'à peu près 380 000 Pendjabis sur 550 000 hommes. Les Pashtounes sont moins de 20 %, c'est-à-dire moins de 100 000 hommes. Les 5 % restants de l'armée de terre sont constitués de Baloutches et de Sindis.

Quel est l'état d'esprit de ces militaires ? C'est extrêmement difficile de le savoir, mais il faut quand même constater qu'après la défaite contre l'Inde en 1971, l'armée pakistanaise s'est terriblement démocratisée, et elle a recruté essentiellement dans les campagnes, qui sont beaucoup plus conservatrices que les villes. Les gens qui ont été recrutés en 1972-73 arrivent, en ce qui concerne les officiers, à des postes de responsabilité, de généraux. La plupart des officiers pakistanais sont des gens modérés, ouverts sur le monde, instruits, mais il y a évidemment des gens que l'on pourrait qualifier d'extrémistes.

Indépendamment de ces forces gouvernementales, il y a également des milices privées, qui sont levées par les tribus elles-mêmes, naturellement avec l'aval des autorités. Au Baloutchistan, c'est un petit peu différent : là il y a une insurrection plutôt nationaliste, pas tellement islamiste, et particularité du Frontier corps au Baloutchistan, il y a une majorité de gens qui ne sont pas des Baloutches. Il y a des Pashtounes dans la partie nord du Baloutchistan, vous l'avez vu sur la carte des ethnies tout à l'heure.

J'en arrive au coeur du sujet, c'est-à-dire le déroulement des opérations militaires. Il y a eu des opérations au début 2008 dans le Sud-Waziristan, avec d'énormes pertes, sans résultat probant. Actuellement les opérations se déroulent dans deux régions bien particulières, les zones tribales sous administration fédérale d’une part et la vallée de Swat d’autre part.

Les opérations se déroulent surtout dans les deux agences tribales les plus au Nord, l'agence de Bajaur et l'agence de Mohmand. Vous voyez ici les zones tribales, en rose sur la carte, et les combats se déroulent essentiellement dans ces deux agences tribales au Nord. Il y a au Pakistan 7 zones tribales. Il y en avait 6 au moment de l'indépendance de 1947. Ces six agences tribales, créées par les Britanniques, ont une frontière commune avec l'Afghanistan sur 800 km. 800 km, cela représente à peu près le tiers de la frontière totale entre le Pakistan et l'Afghanistan. La septième agence tribale, l'agence d’Orakzaï, n'a pas de frontière avec l'Afghanistan, est en retrait. Les zones tribales sont très étirées, vous le voyez sur la carte. Mais elles ne représentent au point de vue superficie qu’à peu près 27 000 km². Donc une superficie moindre que la Belgique. Mais elles sont évidemment importantes du fait de leur emplacement. La population, c'est difficile de savoir, probablement 7 ou 8 millions d'habitants, c'est difficile de le savoir parce qu'il n'y a pas eu de recensement depuis 10 ans. Il devait y en avoir un dans tout le Pakistan cette année, mais cela n'a pas été organisé.

Dans l’agence de Bajaur, il y a eu des combats depuis le mois d'août, essentiellement des tirs d'artillerie, des interventions de l'armée de l'air, et ensuite il y a eu une intervention des troupes terrestres qui s’est soldée par 1°500 insurgés tués, nous dit-on, et une perte du côté gouvernemental d'environ 80, ce qui paraît bien peu. Les pertes civiles ont été évaluées à 100 morts, ce qui semble très en dessous de la vérité. Les opérations ont commencé aussi, plus récemment cette fois, dans l'agence de Mohmand.

La troisième et dernière zone d'intervention, c’est la vallée de Swat. Cette vallée de Swat, la Swat est une rivière qui se jette dans la rivière Kaboul, qui vient elle-même de l'Afghanistan, est magnifique. Elle a été très touristique à une certaine époque, à cause de ses paysages mais aussi parce qu’elle contient des monuments bouddhistes

En réalité, partout les combats se trouvent dans une impasse. Il y a 170 000 hommes de l'armée de terre pakistanaise engagés dans les zones tribales que je vous ai citées et dans la vallée de Swat, ce qui représente à peu près 30 % de ses effectifs. C'est énorme. 120 000 probablement ont été déployés dans les zones tribales et 50 000 sans doute dans la vallée de Swat.

J'en arrive à ma conclusion. Vous vous apercevez qu'il n'y a probablement pas de solution militaire. Et la solution politique paraît aussi délicate, car il y a eu déjà dans le passé des dialogues qui ont été noués entre le pouvoir politique et les talibans, les insurgés, et cela n'a pas marché. Actuellement, les insurgés ont l'impression qu'ils ont le vent en poupe, d'une certaine manière, ils savent que cela va mal du côté afghan, que les forces pakistanaises n'arrivent pas à les vaincre, et ils ont envie de poursuivre le combat, et probablement pas de vraiment négocier. Où, alors, s’ils négocient, ce sera à leur condition.

On parle parfois de Médecins sans frontières, de Reporters sans frontières, là-bas on a l'impression que l'on a affaire à des combattants sans frontières. Parfois ce sont les talibans qui vont du Pakistan vers l'Afghanistan, et lorsqu'il y a des pertes du côté des insurgés pakistanais, on s'aperçoit qu'il y a un afflux de talibans qui viennent de l'Afghanistan vers les zones tribales pakistanaises.

On ne voit pas très bien comment on pourrait aboutir à une solution dans un proche avenir. Le Pakistan devient un bourbier car les troubles ont tendance à s’étendre à l’ensemble du pays.

  

Jean Bétermier

    Merci, mon Général. Je demande à l'amiral Hébrard de nous donner le point de vue militaire de Paris, enfin, vu de Paris...

  

Amiral Patrick Hébrard

    Après la présentation de la vision afghane des choses, de la population afghane, la vision occidentale et la vision française telle que nous l'avons vécue, telle que personnellement j'en ai été témoin et un peu acteur, depuis le début de ces opérations, c'est-à-dire depuis le 11 septembre 2001. Je crois que c'est important de revenir aux raisons de notre engagement, dès l'origine, parce qu'il n'est pas évident, quand on est français, d'imaginer que les forces françaises puissent être employées en Afghanistan. Ce pays n'a jamais été une priorité stratégique pour la France, et les relations que nous avions avec l'Afghanistan étaient des relations culturelles, des relations médicales, d'éducation, mais certainement pas des relations militaires. C'était une chasse gardée britannique, anglo-saxonne, et, quand nous y sommes arrivés, nous avons du découvrir et essayer de comprendre ce qu'était ce pays. Je vais rapidement vous dérouler les principales phases de cette intervention, pour en arriver à la conclusion aujourd'hui de ce pourquoi nous y sommes et de ce que nous y faisons.

 

Il faut se rappeler les attentats du 11 septembre 2001, et la réaction immédiate de la communauté internationale, qui en commençant par les Nations unies, vote une résolution le 12 septembre, c'est-à-dire le lendemain même de cet attentat, confirmée le 28 septembre, condamnant les terroristes et ceux qui les soutiennent, et demandant aux Etats de se mobiliser contre le terrorisme. Deuxième réaction, l'OTAN qui propose aux Américains l'application de l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord, chose qui n'avait encore jamais été jouée et que les Américains ont refusé. Mais c'est sur cette base juridique, et sur l'article 51 de la Charte des Nations unies, que les Américains déclenchent le 7 octobre 2001 l'opération « Enduring Freedom ». Cette opération vise Al-Qaïda, mais aussi le régime taliban en Afghanistan, puisque celui-ci refuse de livrer les responsables d'Al-Qaïda aux Américains. L'objectif de l'opération, c'est de s'attaquer à Al-Qaïda, où qu'il soit. Je pense que ce terme est important et peut expliquer aujourd'hui pourquoi des opérations américaines ont eu lieu hors zone : parce que c'était dans la mission.

Chaque pays propose son soutien aux États-Unis, et la France va participer dès le début à ces opérations, avec des navires qu'elle a pré-positionnés dans l'océan Indien, il était important de faire ce geste d'amitié pour notre grand allié, et avec des avions de reconnaissance Mirage 4 qui sont mis en place pour avoir une vision de la situation sur l'Afghanistan, et un peu plus tard avec une compagnie du 21ème RIMA qui est mise en place à Mazar-e-Sharif pour assurer la sécurité des équipes de Génie qui vont réhabiliter la piste d’aviation et faciliter une entrée par le Nord. Cette entrée par le Nord et les sympathies qui ont été nouées, avec Massoud en particulier, pendant toute la résistance à l'Union soviétique, vont nous faciliter l'accès de Douchanbé comme base support de cette opération, car il apparaît très vite que c'est un problème logistique. C'est bien beau d'avoir des forces dans un pays, mais il faut pouvoir les ravitailler, pouvoir les relever, il faut pouvoir les renforcer, et les extraire si besoin est, et donc nous avions besoin de cette base sécurisée à l'extérieur du territoire ; Douchanbé sera cette base. Ce problème logistique était crucial au début, parce qu'il n'y avait pas de terrain valide, il n'y avait pas de route valide et qu'il a fallu tout construire avant de pouvoir poser des gros-porteurs, et ce sont ces avions tactiques qui nous ont permis de nous poser sur ces terrains sommaires et d'assurer la première logistique nécessaire pour nos troupes. Cette logistique, petit à petit, une fois que les routes ont été réparées, est passée par le Pakistan, et aujourd'hui plus de 80% de la logistique américaine par exemple passe par le Pakistan, et bien évidemment, on voit là une vulnérabilité immédiate, si le Pakistan venait à connaître des difficultés majeures et décidait de fermer ses frontières, ce qu’il a fait par moments pour protester contre les incursions américaines.

Le 5 décembre 2001, la conférence de Bonn dont on a parlé, propose l'envoi d'une force d'assistance à l'autorité intérimaire afghane pour maintenir la sécurité à Kaboul et dans ses environs. Elle est confirmée le 20 décembre 2001 par une résolution des Nations unies de telle sorte, je cite, que « l'autorité intérimaire afghane et le personnel des Nations unies puissent travailler dans un environnement sûr ». Le commandement de cette force est confié aux Britanniques qui en limitent les effectifs à 3000 hommes. Et cette force se déploie en janvier 2002 dans la région de Kaboul, tandis que l'armée américaine poursuit ses opérations contre Al-Qaïda dans l'ensemble du pays, et en particulier dans le Sud. La France décide d'y participer à hauteur d'un bataillon. Les éléments qui étaient à Mazar-e-Sharif arrivent par la route à Kaboul et le renforcement arrivera par avion. Les opérations aériennes continuent, opérations de renseignement et de soutien. Le porte-avions Charles-de-Gaulle est envoyé dans l'océan Indien pour participer à ces opérations, il sera renforcé puis remplacé, dès qu'on aura récupéré un terrain dans le Nord, au Kirghizistan, par des Mirage F1 et des Mirage 2000 qui prennent le relais. Les Britanniques cèdent le relais également pour la force de l’ISAF à la Turquie en juin 2002, puis la relève est effectuée par un duo Allemagne-Pays-Bas. Mais la condition posée par ces deux pays, c’est de pouvoir bénéficier d'un soutien de l'OTAN, en logistique et en système de commandement. Et c'est ainsi que l'OTAN commence à rentrer dans le paysage de cette opération, parce que tous les pays s'entendent pour donner leur accord à la participation de l'OTAN comme soutien. Il faut rappeler qu'à ce moment-là, les premiers résultats sont plutôt encourageants : le roi est rentré en avril 2002, l'élection de Karzaï comme président intérimaire en juin 2002, tout cela prenait une bonne figure.

Ce qui va changer, c'est l'invasion américaine en Irak au printemps 2003, qui va modifier l'image des forces au sein de la population, puis qui va, par voie de conséquence je dirais, imposer un renforcement de l'engagement allié pour soulager l'effort américain dans le pays. Et la décision de confier le commandement de l'ISAF à l'OTAN est prise en août 2003, officialisée par une résolution du Conseil de sécurité le 13 octobre 2003. Cette résolution autorise également l'extension de l'ISAF, de sa responsabilité, à l'ensemble de l'Afghanistan. Opposée à l'intervention en Irak, la France est alors l'objet d'une forte campagne de dénigrement aux États-Unis et dans certains pays d'Europe. Elle ne peut donc s'opposer à l'engagement de l'OTAN, souhaité d'ailleurs par l'Allemagne qui est dans la même position qu'elle sur l'Irak, et pour atténuer l'hostilité dont nous sommes l'objet, le président Chirac décide en juin 2003 l'envoi de 200 personnes des forces spéciales. L'engagement français s'élève alors à 1.200 personnes, réparties entre les deux opérations. L'extension progressive de la zone de compétence de l’ISAF à l'ensemble du territoire est alors décidée avec la création de PRT, des équipes de reconstruction provinciales ; la France décide de ne pas y participer : le Président tient, à ce moment-là, à ce que l'on se cantonne à Kaboul et sa région. En relisant mes notes du 18 septembre 2003, , je trouve :  « Les difficultés sont devant nous, en raison de l'évolution politique. Le président Karzaï est en difficulté avec les chefs Pashtounes pour des questions de redistribution de l’aide internationale. On note une reprise d'activité dans les madrasas, et une aggravation de la question Pashtoune. On constate un blocage du processus politique qui provoque un retard dans la date des élections. Les réseaux d'armes se reconstituent : le cours de la kalachnikov augmente. » On voit aussi que la présence des gens du Nord commence à indisposer à la fois les Pashtounes, sur lesquels est assise d'une certaine façon l'autorité de Karzaï, mais également le Pakistan. Le Président décide de sacrifier son ministre de la défense, Fahim Kahn, qui est un ancien adjoint de Massoud. En décembre, Karzaï dialogue avec les talibans, mais sans succès. Janvier 2004, la constitution est adoptée. Les contingents de la formation de l'armée afghane dans laquelle nous nous sommes impliqués depuis le début s'élève à 10.000 hommes, il y a déjà un progrès, nous sommes donc deux ans après notre arrivée. Et 5,5 millions d’enfants effectuent leur rentrée des classes, dont 30% de filles. Donc là encore, on est dans une dynamique positive. Mais en même temps, on commence à avoir les premières alertes sur des risques d'attentat contre nos forces. Quant aux Américains, ils auront perdu 110 hommes en un an en 2004. Fin avril, les activités des milices intergouvernementales sont en augmentation par rapport à celles de l'année précédente, et le processus de désarmement qui est conduit par les Japonais connaît des difficultés en raison de la résistance des chefs de guerre. En septembre, de nombreuses opérations de lutte contre la drogue sont lancées. L'accent est mis sur la province Tadjik au nord, à la frontière avec le Tadjikistan. Des cultures alternatives peuvent être lancées. La méthodologie utilisée pour ces opérations, c’est : destruction des laboratoires par la force afghane de lutte contre les narcotiques, qui a été formée par les Britanniques ; campagne d'éradication ; et puis développement de cultures de substitution en partenariat avec la fondation Aga Khan, développement de la filière coton financée en partie par l'Agence Française de Développement.

Les élections finalement ont lieu, après un report d'un an, en octobre 2004 ; c'est un succès aux yeux de la communauté internationale puisque 70% des électeurs inscrits votent, et que Karzaï est élu avec 55% des voix. Il faut voir les conditions, le travail qui a été nécessaire pour rendre possible ces élections, apporter les urnes dans les provinces, surveiller et protéger les bureaux de vote, récupérer les urnes et contrôler le dépouillement.

Alors, la priorité donnée aux opérations en Irak et les difficultés rencontrées par les Américains commencent à affecter la présence occidentale. La répétition des attaques aériennes, ce qui a été évoqué, touchant les populations civiles, le durcissement de la lutte contre la culture du pavot, sont utilisés par les talibans pour discréditer le pouvoir en place et ses alliés occidentaux. Les principaux chefs de bandes, engagés dans le trafic de drogue, qui étaient de notre côté au début pour lutter contre les talibans, tant qu'ils y trouvaient un intérêt, vont basculer du côté des Taliban, pour sauvegarder leur gagne-pain. Ce trafic leur rapporte des sommes assez considérables. Le gouvernement reste très faible. Et à partir de 2005, l'extension de l’ISAF à l'ensemble du territoire, qui s'est faite entre septembre 2005 et octobre 2006, va placer l’ISAF au premier rang dans les engagements. C'est-à-dire que l'on va passer d'une mission qui était une mission d'assistance au gouvernement afghan, à une mission carrément d'engagement sur le terrain face à l'opposition talibane. Et ceci s'est fait avec un glissement qui n'a pas été surveillé ni complètement suivi par la vision politique, c'est-à-dire qu'il y a une sorte d'accord tacite du politique pour ce changement de mission de l’ISAF. Lorsque cette extension se fait sur tout le territoire, la France, avec l'Italie et la Turquie, propose et obtient la création d'une cinquième zone, celle de Kaboul, et en prend le commandement, un commandement tournant entre les trois pays, ce qui expliquera ensuite que nous ayons une présence accrue dans cette partie du territoire. Dans le même temps, elle va retirer ses forces spéciales, puisqu'elle considère que la prise de responsabilité par l’ISAF change la nature de ces missions. Quoi qu'il en soit, à cette époque, fin 2006, l’armée afghane et la police afghane ne sont pas en mesure de tenir le territoire, ils font des coups, délivrent des villages, chassent les talibans, mais ne peuvent pas rester et quand les talibans reviennent, les populations sont obligées de ne pas prendre position et d’être complices de l’un ou de l'autre, victimes de la violence. On avance, les pertes augmentent, on est sur une tendance qui se confirme en 2007, et en avril 2008, le président Sarkozy décide de renforcer notre dispositif avec un bataillon supplémentaire. En août, 10 soldats français tombés dans une embuscade dans l'est du pays provoquent l’émotion que vous avez connue, et le débat qu'a connu notre pays. Les motivations pour ce renforcement, je crois qu’on peut les comprendre : on avait depuis un certain temps un appel de nos alliés, non seulement américains mais aussi européens, et en particulier britanniques, pour que nous prenions notre part de cette tâche. Et je pense que plus que la décision de satisfaire l'OTAN, dans laquelle nous rentrions, le besoin de solidarité vis-à-vis de nos alliés européens, qui était engagés sur le territoire, a joué dans la décision du Président d'engager plus de forces sur ce territoire, et de prendre notre part de responsabilité. J'y ajouterai les responsabilités que l'on reconnaît à la France, comme membre permanent du Conseil de sécurité.

 

Alors aujourd'hui, où en est-on ? Les effectifs de l’ISAF s'élèvent à 48.000 hommes, de 39 pays différents, dont 18.200 Américains. Il y a à côté de cela « Enduring Freedom », 13.700 hommes dont 12.000 Américains. Au total cela représente 60 000 soldats qui sont répartis sur l'ensemble du territoire. La France pour sa part a 3 400 militaires dans cette zone, 3 000 au titre de l'ISAF, et 400 au titre d' « Enduring Freedom ». Pour l’ISAF, ce sont des bataillons qui sont répartis sur Kaboul et dans la zone Est qui est commandée par les Américains, ce sont aussi les OMLT, c'est-à-dire ces équipes de liaisons qui sont auprès des forces afghanes sur le terrain, qui comptent à peu près 300 personnes. Et puis également, ceux qui participent aux opérations aériennes et qui sont à Kandahar ou à Douchanbé. Côté « Enduring Freedom », il y a 305 personnes qui sont sur les bâtiments en mer dans l'océan Indien, chargés de contrôler ce qui peut sortir du Pakistan, et puis également des gens qui assurent la formation des armées afghanes dans les écoles, mission que l'on remplit depuis le début. Voilà ce que je peux dire de ces opérations aujourd'hui, en retraçant ce qui s'est fait dans le passé.

Il est vrai qu'actuellement sur le terrain, la situation semble particulièrement difficile, surtout dans le Sud et dans l'Est. Mais le sentiment que l'on a, c'est que personne aujourd'hui n'a véritablement le dessus. C'est-à-dire que les talibans ne sont pas en mesure d’obtenir une victoire décisive dans une zone. Ils sont capables d'infiltrer, d'acheter le retournement des gens parce qu'ils ont une manne financière qui leur vient pour beaucoup du trafic de drogue et des soutiens extérieurs, mais ils ne sont pas militairement en mesure de prendre le pouvoir ou de contrôler une région. Mais par contre ils ont la capacité de polluer et d'empêcher la sécurité, et par là le développement du pays dans son ensemble. Ce qui n'est pas non plus une bonne solution, sachant que ce pays a besoin de temps pour se reconstruire, a besoin de sécurité, de stabilité, ce qui n'est pas le cas actuellement.

  

Jean Bétermier

    Merci, Amiral. Le futur président des États-Unis a décidé de donner la priorité au théâtre afghan sur l'Irak. Ceci va donc accélérer le retrait d'unités de combat d'Irak avec un transfert vers l'Afghanistan. Mais en parallèle, il n'a pas caché, ni lui ni ses conseillers, qu’il demandera davantage aux alliés. Il y aura donc probablement des temps difficiles, des frictions à l'intérieur de l'alliance, entre les États-Unis qui en demanderont plus et les membres européens, qui à l'exception des Britanniques qui ne pourront guère faire plus d'ailleurs, seront assez hésitants. Nous revenons maintenant aux conséquences pour le Pakistan, avec M. Racine, s'il vous plaît...

  

Jean-Luc Racine

    Merci Monsieur le Président. Je commencerai par rappeler les évolutions majeures du jeu politique pakistanais, qui a porté aux commandes du pays un gouvernement civil —celui de M. Gilani—à la suite des élections législatives de Février 2008, puis un Président de la République, civil lui aussi, Asaf Ali Zardari.

L'année 2007 fut une année noire pour le général Musharraf, embourbé dans un conflit frontal avec la Cour suprême qu'il révoque, et devant faire face à une montée en puissance des islamistes radicaux, aussi bien au cœur d'Islamabad (l'affaire mal gérée de la mosquée rouge, qui finit dans le sang) que dans les zones tribales où le Tehrik e Taliban Pakistan, entre autres, gagne du terrain. Pour être réélu Président, Musharraf consent à regret à abandonner son poste de chef d'état-major de l'Armée de terre —où lui succède le général Kayani—, impose brièvement l'état d'urgence, et accepte, sous pression américaine, de négocier un éventuel compromis avec Benazir Bhutto. Celle-ci est assassinée en décembre 2007, en pleine campagne électorale. Son parti, le Parti du Peuple Pakistanais, s'affirme aux élections de 2008 comme la première force politique du pays.

La deuxième force politique du pays, la Ligue musulmane-Nawaz, (faction menée par Nawaz Sharif, une autre faction avait rejoint Musharraf après son coup d'état) se trouve donc dans une position pivot, puisque le Parti du Peuple Pakistanais ne dispose pas de la majorité au Parlement. La formation d'un gouvernement de coalition regroupant les deux principaux partis du pays fait naître l'espoir d'une nouvelle donne. Au fil des années 1990 Nawaz Sharif et Benazir Bhutto s'étaient constamment combattus, chacun gouvernant par deux fois, sans pouvoir terminer son mandat. Les frères ennemis du régime parlementaire pakistanais allaient-ils pouvoir gouverner ensemble ? Une nouvelle donne était-elle possible, d'autant que l'Armée, sous le général Kayani, décidait de ne plus interférer avec le jeu politique, et que le gouvernement comptait aussi des membres du Parti Awami, parti pachtoune ayant gagné dans la Province frontière du Nord-Ouest, et du Jamat e Ulema e Islam, un des piliers de l'ancienne coalition islamiste mis en place en 2002 par le régime Musharraf pour affaiblir  PPP et Ligue musulmane? En fait, les premiers mois du nouveau régime ont été consacrés pour l'essentiel à essayer de résoudre une question : que faire du général Musharraf ? Nawaz Sharif entendait démettre ou soumettre celui qui l’avait renversé en octobre 1999, alors que Azif Ali Zardari était plus ambigu. En coulisses, il avait pu suivre les tractations discrètes entre son épouse et Musharraf, Washington entendant soutenir le général le plus longtemps possible, fût-ce avec Benazir Bhutto comme Premier ministre.  L’assassinat de la figure charismatique du PPP a rendu caduque ce scénario, et Musharraf fut finalement poussé à la démission le 18 août 2008, par crainte de se trouver victime d'une procédure de destitution de la part du Parlement, voire traîné en justice pour violation de la constitution après l'imposition de l’état d'urgence à la fin de l'année 2007.

On voit donc apparaître sur la scène un personnage inattendu, Asif Ali Zardari, le veuf de Benazir Bhutto, connu plutôt jusqu'à présent par son surnom de « Monsieur 10% ». Il avait été ministre des investissements quand son épouse était Premier ministre, et a passé ensuite presque une dizaine d’années en prison, sans avoir jamais été condamné. Les dernières charges retenues contre lui ont d'ailleurs été retirées d'un tribunal suisse par le plaignant —l'État pakistanais— pour permettre à M. Zardari de se présenter à l'élection présidentielle. C’était contraire aux promesses qu'il avait faites à ses partenaires : la Ligue musulmane Nawaz aurait préféré comme Président une figure plus neutre politiquement que le leader du PPP. Zardari s'est fait élire très largement au suffrage indirect. Il s’est révélé, au fil des mois, un bien meilleur manoeuvrier politique que beaucoup ne l'avaient pensé. La vraie question est de savoir s'il est capable de devenir un homme d'État, à l’heure où le Pakistan affronte une crise particulièrement grave, dont on peut identifier au moins trois éléments.

Le premier élément est politique. Après tant de régimes militaires, un régime parlementaire peut-il se mettre en place au Pakistan de façon durable? Chacun le sait, la durée impose que les bases sociologiques tout autant que les bases politiques du fonctionnement de la démocratie soient présentes. Là est le problème, puisque le Pakistan est gouverné de longue date par une élite restreinte de grands propriétaires fonciers, d’officiers supérieurs, de hauts fonctionnaires, et de membres de la haute bourgeoisie commerçante ou industrielle : la représentation nationale occulte largement les classes moyennes, et plus encore les classes populaires d’un pays qui compte aujourd'hui 170 millions d'habitants, plus peuplé donc que la Russie. La question est fondamentale : la page du balancement incessant entre régimes civils et  régimes militaires, est-elle tournée ? Pour une part, la réponse tenait, dès la mise en place d’un gouvernement de coalition, à sa capacité à tenir le cap. Ce ne fut pas le cas. L’alliance entre le Parti du Peuple Pakistanais et la Ligue musulmane n’a pas tenue, le gouvernement Gilani, mais surtout Asif Ali Zardari s’étant refusés à remettre en place le Président de la Cour suprême, démis par Musharraf, et tergiversant sur la suppression, pourtant promise elle aussi, du 17ème amendement de la Constitution, qui permet au Président de la République de dissoudre l'Assemblée et de limoger le Premier ministre —avec l’assentiment de la Cour Suprême. Tout se tient donc, et tout butte sur la question de l'équilibre des pouvoirs entre l'exécutif, le judiciaire et le législatif. Régime parlementaire, ou régime présidentiel ? La question n’influe pas seulement sur le sort personnel de M. Zardari. Elle peut influencer la conduite de la politique définie pour faire face au deuxième défi, celui qui nous intéresse aujourd'hui, c'est-à-dire la lutte contre l'extrémisme et le terrorisme, pour reprendre l'expression consacrée au Pakistan.

 

L'antiaméricanisme est particulièrement vif au Pakistan pour de multiples raisons. L’une d’entre elles s’inscrit dans l’Histoire : les Pakistanais n’oublient pas comment, après le départ des Soviétiques d'Afghanistan, les Etats-Unis ont imposé des sanctions contre leur pays, au titre de sa politique nucléaire, soudainement remise au premier plan. Aujourd’hui, la présence des troupes étrangères en Afghanistan, au premier chef des troupes américaines, a donné aux insurgés des zones tribales se baptisant « talibans pakistanais », une certaine aura de nationalistes et pas simplement d'islamistes. Le gouvernement doit convaincre la population que la guerre contre les talibans pakistanais et contre les réseaux qui multiplient les attentats à travers le pays n’est pas une guerre « américaine », mais une opération décidée par et pour le Pakistan.

Les interventions de l’armée se sont durcies dans les zones tribales et dans le Swat, sans que les résultats soient pleinement probants. Chacun sait aussi que la réponse à l’insurrection ne peut être uniquement militaire. Sur ce plan, le Président pakistanais se trouve dans la même position que le Président Karzai quand celui-ci plaide pour la « réconciliation nationale », c’est-à-dire pour un dialogue avec les talibans. Questions : quels talibans ? Pour quel compromis ? Et comment négocier quand le conseiller à la sécurité du Premier ministre Gilani assimile, comme il le fit pour la première fois il y a quelques semaines, les insurgés talibans et Al Qaeda ? Si cette interprétation prévaut, elle rend caduque la distinction tripartite avancée en Afghanistan et soutenue désormais aussi bien à Londres qu’à Washington, selon laquelle on peut séparer ceux qu’on appelle parfois les « talibans modérés » — combattants qui peuvent avoir rejoint les talibans dans les jeux locaux de pouvoirs sans adhérer en tout à leur idéologie — du noyau dur des talibans idéologues et des réseaux d’Al Qaeda proprement dit, où sont engagés des combattants étrangers, arabes entre autres. Face à l’idéologie transnationale d’Al Qaeda, faut-il trouver un accommodement avec les « islamo-nationalistes », et à quel prix ? La talibanisation des zones tribales et du Swat illustre combien il sera difficile de trouver une solution à ce défi, car sont en jeu deux visions différentes de la société et de l’Etat. Les accords négociés par le général Musharraf par l’intermédiaire des chefs tribaux n’ont pas tenu, et ces chefs sont aujourd’hui pris entre deux feux, comme le sont les dizaines de milliers de réfugiés fuyant les zones de combat entre insurgés et armée pakistanaise.

La pression toujours accrue de Washington sur le général Musharraf, puis sur le gouvernement Gilani et sur le Président Zardari, ne faiblira pas avec le Président Obama, qui entend recentrer la lutte contre Al Qaeda sur l’Afghanistan et les zones tribales pakistanaises. Or Islamabad rappelle constamment son engagement militaire, la vigueur des combats, et les pertes subies par ses troupes : le Pakistan a engagé plus d’hommes dans les zones tribales que les Etats-Unis et l’OTAN n’en ont engagé en Afghanistan, au risque de ternir l’image de l’armée sans que celle-ci n’ait, pour l’heure, ramené le calme dans les zones insurgées.

La décision américaine de recourir aux drones pour mener des attaques aériennes ciblées dans les zones tribales ajoute aux difficultés. Ces interventions sont supposées recourir à des « frappes chirurgicales » visant les maisons où tel ou tel commandant taliban ou d’Al Qaeda est présumé présent. Si certains combattants ont effectivement été victimes de ces tirs, l’opinion retient bien davantage  —comme en Afghanistan— l’ampleur des « dommages collatéraux », c’est-à-dire des victimes civiles de ces opérations, qui ont conduit aussi bien les civils au pouvoir que le général Kayani à protester vigoureusement contre ce qui est défini comme « atteinte à la souveraineté nationale ». Ce qui n’empêche pas une part de l’opinion de penser que les frappes américaines sont conduites avec l’assentiment secret des autorités pakistanaises…

Pour le président Zardari, la tâche est donc particulièrement rude, d'autant plus que, troisième élément sur lequel je vais glisser plus rapidement, le Pakistan se trouve aujourd'hui dans une situation de crise économique grave. Il a dû se tourner vers le Fonds Monétaire International un prêt de plus de 7 milliards de dollars, cherchant aussi l’appui de pays amis — la Chine, l’Arabie saoudite— pour faire face à de multiples problèmes : coût des importations pétrolières, affaiblissement des investissements étrangers dans un contexte d’insécurité croissante, et bien entendu contrecoups de la crise financière mondiale. La bourse s’effondre, le prix du blé monte, la pénurie d’électricité pose problème : les indicateurs macroéconomiques mais aussi la vie quotidienne portent la marque d’une crise qui nourrit le mécontentement populaire. Les espoirs soulevés par le retour au pouvoir des civils se sont vite dissipés.

C’est dans ce contexte difficile que les dirigeants du pays doivent faire leurs preuves, et doivent traiter, entre autres questions sensibles, du péril extrémiste, tant dans ces facettes internes que dans son impact sur la politique de voisinage. Est-ce l’heure de vérité ? Après avoir si longtemps instrumentalisé les groupes combattants —jihadistes et talibans— comment aujourd’hui les éliminer ? Comment changer de paradigme, quand la pression internationale s’accroît sur Islamabad, et que le Pakistan lui-même est devenu la cible de ceux qu’il avait fait naître, pour développer, tant au Cachemire qu’en Afghanistan, une politique transfrontalière ? La réponse n’est pas dans les mains étrangères. Elle n’est pas non plus seulement dans celle des élus. In fine, c’est l’armée qui devra choisir si la page ouverte sous Zia ul Haq à l’heure de la guerre froide doit aujourd’hui être refermée. .[1]

  

Jean Bétermier

    Merci, monsieur le professeur. Il me reste juste à dire deux mots : les mauvaises langues disent que si le président Zardari est revenu sur son engagement politique de rétablir le président de la cour suprême, c'est qu'il craignait que celui-ci ne remette en cause la grâce qui lui avait été donnée sur des bases discutables, à la suite d’un dialogue entre Musharraf et les Américains. Mais cela serait un autre débat. Avant de passer sur la scène internationale, je crois que vous voudriez revenir quelques minutes, Madame, sur les zones tribales que vous connaissez bien…

  

Mariam Abou Zahab

    Oui, sur les zones tribales, je voudrais juste remettre un peu dans le contexte, expliquer pourquoi on a une insurrection dans les zones tribales. Ce sont des zones qui avaient été négligées par le Pakistan depuis toujours, et qui dans les années 80 ont servi de plate-forme de lancement pour tous les moudjahidines étrangers, et pour les réfugiés afghans qui partaient se battre en l'Afghanistan, et pour tous les humanitaires occidentaux qui passaient par là. Et on a donc socialisé toute une génération de jeunes gens dans un islam radical, volontairement, sans penser aux conséquences que cela pourrait avoir par la suite. Ce qui s'est passé, après le 11 septembre, c'est qu'après l'intervention américaine, vous savez qu'il y a eu tout un reflux vers ces zones tribales pakistanaises de militants arabes, afghans, pakistanais, ils étaient nombreux, les militants extrémistes pakistanais qui avaient trouvé asile dans l'Afghanistan des talibans, et aussi un nombre très important de militants ouzbeks. Ils se sont donc installés dans ces zones tribales où ils ont été bien accueillis, mais ils avaient des réseaux anciens, et puis aussi ils avaient de l'argent. Donc cela a aussi aidé à leur intégration locale. Et ensuite, on a vu se former une espèce de mouvement proto-taliban dans ces zones-là, qui a pris le nom de talibans pakistanais, mais ce qu'il faut savoir, c'est qu'il ne faut pas faire un amalgame, on a des dynamiques locales extrêmement différentes et on a un nombre de guerres très important qui se font en même temps. Il y a ce que l'on appelle la grande guerre, celle qui est entre tous ces militants et l'État pakistanais, qui s'est renforcée depuis 2007, un élément fondateur comme on le voit dans toutes les vidéos de djihadistes que l'on voit sur les sites spécialisés, le grand tournant, c'est l'assaut contre la Mosquée rouge en juillet 2007. A partir de là, il y a eu véritablement un basculement et un djihad qui a été prononcé contre l'armée, la police et les forces de sécurité pakistanaises, et donc une multiplication des attentats suicide ciblés. Et partout, non seulement dans les zones tribales et la province frontière, contre des objectifs militaires, mais aussi dans des villes du Pendjab et des sites civils, dont l'hôtel Mariott, c'était antiaméricain, c'est autre chose, mais enfin ce type d'attentat vraiment très spectaculaire. Cela, c'est la grande guerre, tous ces militants contre l'État pakistanais. Une partie d'entre eux sont aussi des militants transnationaux. Il y en a que les Américains cherchent depuis des années, qui avaient leur base d'un côté, faisaient des aller et retour. Les Français sont focalisés sur un autre, qui a des liens transnationaux voire internationaux, même si cela est plus douteux. On a donc des militants qui sont dans un autre combat. On a localement une guerre en Afghanistan avec les zones tribales qui servent de sanctuaire, oui, mais un peu moins qu'avant parce que l'insurrection est très locale en Afghanistan. On a une guerre sunnite-chiite qui dans ces régions prend une proportion considérable, qui s'est aggravée après 2003, après l'Irak et après le tremblement de terre de 2005, quand les groupes extrémistes sunnites qui étaient dans la partie pakistanaise du Cachemire sont venus se réinstaller dans les zones tribales et ce sont donc attaqués aux tribus chiites. Cela prend de l'ampleur et ne s'arrête pas. On a eu dans d'autres zones tribales une guerre religieuse, mais cette fois entre deux groupes sunnites, qui arrangeait bien le gouvernement, qui a été encouragée, parce que les tribus se battaient entre elles sur des questions théologiques qui en fait recouvraient des luttes de clans, parce que par là passaient tous les approvisionnements de la coalition. Donc pendant qu'ils étaient occupés à se faire la guerre entre eux, ils ne menaçaient pas les voies d'approvisionnement de la coalition, dont c'était très pratique. Sauf qu'après cela devient incontrôlable, et que cela fait quand même quelques centaines de morts. Il y a des guerres tribales, le gouvernement essaie de jouer, comme le faisaient les Anglais, les tribus les unes contre les autres. Les Occidentaux adorent cela aussi, les scissions, fragmentations de mouvement. On essaie de monter les uns contre les autres, et cela c'est du temps de perdu, ils seront toujours plus forts que vous sur ce terrain-là. Et ensuite il y a des guerres entre des clans mineurs et des clans dominants, et là on utilise des acteurs extérieurs, on instrumentalise un acteur extérieur quand on est un clan mineur pour contester un clan dominant. Des guerres de faction autour de l'eau, autour de la terre, autour de d'autres ressources, et bien d’autres choses…

Là aussi, il y a des armées tribales qui se sont levées, mais ce qui est intéressant, c'est de voir la sociologie de ces armées tribales. Et là on comprend que c'est extrêmement dangereux. On a des clans dominants qui se sont dits : on a assez joué. Parce que tout ce mouvement des talibans, c'est un mouvement social, il y a un facteur de classe sociale qui est extrêmement important, et aussi un facteur générationnel. Si on ne comprend pas cela, on ne comprend rien à ce qui se passe dans les zones tribales. C'est un mouvement qui a commencé dans les années 70, qui s'est accéléré, et qui doit être traité de la même façon en Afghanistan qu'au Pakistan parce que le problème est le même. Il faut donner de l'emploi à toute une génération de jeunes, donc avoir une politique pachtoune qui ne tienne pas compte de la ligne Durand, la stabilité des deux côtés étant liée. On a cette dimension socio-économique qui est très forte, et on voit, dans l'agence tribale de Bajaur, par exemple, la tribu dominante qui dit : cela a assez duré, on va reprendre les choses en main, et ces talibans, on va vite en venir à bout, parce que ce sont des gens ordinaires et pauvres. Tout est dit. Cela permet à des clans dominants d'avoir accès à des armes modernes, d'avoir de l'argent, pour essayer de couper un mouvement social. Mais on ne peut pas faire comme si tout cela n'avait pas existé, comme si ces 30 dernières années n'avaient pas existé, et remettre un système en place que les opérations militaires ont contribué à détruire. Et il y a évidemment ces centaines de milliers de déplacés, ce qui représente un problème énorme, un facteur de déstabilisation énorme, notamment dans la ville de Karachi : on a l’impression que c'est une cocotte-minute qui est sur le point d'exploser, il y a là encore des problèmes ethniques à cause de l'arrivée de tous ces déplacés du Nord. Sur la vallée de Swat aussi, on a une dimension extrêmement forte de castes, sociale : on voit réapparaître les restes d'un mouvement maoïste qui avait été très fort dans cette partie-là dans les années 70.

         Donc on a des dynamiques qui localement sont très différentes. Et le problème, c'est que le gouvernement de Musharraf n'a rien fait, parce que les talibans étaient occupés en Afghanistan, ils ne menaçaient pas l'establishment militaire pakistanais, donc on a laissé faire. Et ensuite on a eu une politique qui était incohérente et intermittente. On voulait contenir, mais pas éliminer. Et on a vu les résultats. Et aussi parce que au Pakistan, il y a un grand problème : tant que cela se passe à l'ouest de l'Indus, le gouvernement ne s'en préoccupe pas, c'est la périphérie, donc cela ne menace pas le pouvoir et donc on laisse faire. Et ce n'est que quand il y a des attentats à Islamabad ou là on bouge un peu. Ce qui se passe à Karachi aussi n'a pas d'effet sur le pouvoir central, cela reste périphérique. Merci de m'avoir accordé ces quelques minutes.

 

Jean Bétermier

    Merci à vous, Madame, d'en avoir bien profité. Vous nous éclairez. Monsieur Estrade, vous avez peu de temps, pour nous parler de beaucoup de choses. Mais en général l'Agence France-Presse sait dégager l'essentiel.

  

Bernard Estrade

    Et s'en tenir à ce qui est demandé…

  

Jean Bétermier

    Si vous me permettez, juste un mot : je demanderai ensuite à l'ambassadeur d'Ouzbékistan, qui est parmi nous, s'il souhaite ajouter quelques mots avant que nous allions plus avant.

  

Bernard Estrade

    Je vous remercie. Vous avez mentionné le fait que je travaille pour l'Agence France-Presse, effectivement, depuis 38 ans, mais je tiens bien à préciser que je suis là à titre personnel, et que ce que je dis n'engage que moi et mon expérience, et pas du tout l'AFP.

Un coup d’œil sur une carte suffit pour se rendre compte de l’importance stratégique de l’Afghanistan. Ce pays  partage sa plus longue frontière – presque 2,500 kilomètres –  avec, au Sud, le Pakistan. Au Nord, l’Afghanistan borde les ex-républiques soviétiques du Tadjikistan, du Turkménistan et de l’Uzbekistan. A l’est, c’est l’Iran – sur presque 1,000 km - et à l’ouest, la Chine – un peu moins de 100 kilomètres dans le corridor de Wakhan, le long de la chaîne de l’Hindu Kush. Fondée en 1747 autour d’une coalition des tribus pachtounes, l’Afghanistan a été jusqu’en 1919 sous le contrôle nominal de la Grande Bretagne. Un contrôle tout à fait nominal qui s’est très mal terminé, lorsqu’elle a tenté de l’exercer effectivement. L’Afghanistan s’est ensuite retrouvé au cœur du « Great Game », le grand jeu, nom donné à la compétition qui a opposé durant le 19ème siècle la Grande Bretagne à la Russie. L’empire britannique cherchait à protéger l’Inde et la maintenir hors de portée, l’empire russe entendait pousser ses frontières vers l’est, en grande partie dans une quête quasi mystique d’un accès aux mers chaudes. Le Grand Jeu a constitué une fascinante lutte d’influence qui s’est étendue jusqu’au désert du Taklamakan et ses « sables chantants ». Sa ville principale, Kashgar, s’est retrouvée au cœur de l’actualité cet été : alors que l’attention était concentrée sur Pékin et les Jeux Olympiques, les autorités chinoises ont fait état de plusieurs attaques meurtrières d’indépendantistes locaux islamiques visant les forces de l’armée et de la police. Ces incidents, dont l’évaluation est difficile, constituent l’un des nombreux facteurs à prendre en compte pour identifier les différents acteurs en Afghanistan, leur implication, leurs intérêts et leur rôle, et réfléchir sur les contours d’une recherche d’une solution au conflit. Le Grand Jeu du 19ème siècle avait essentiellement été une lutte d’influence dont les acteurs étaient diplomates, espions, archéologues, ethnologues, savants à la recherche du passé, ou souvent le tout à la fois. A Kashgar, les deux élégantes bâtisses qui abritaient les consulats britannique et russe existent toujours. Face à face sur deux collines, elles sont maintenant intégrées dans des ensembles hôteliers et accueillent les voyageurs, hommes d’affaires ou touristes. Mais la nature du Grand Jeu a changé. L’Afghanistan n’est plus un échiquier où se déroule quelque jeu d’échec cérébral. L’Afghanistan est devenu la carcasse de chèvre que se disputent les cavaliers, chacun pour soi et sans beaucoup de règles lors du bouzkachi, la compétition traditionnelle de ce pays. C’est une dépouille sur laquelle s’acharne dans la confusion et des nuages de poussière des participants dont il est difficile d’estimer ne serait-ce que le nombre. Permettez-moi ici de citer ma source. J’ai emprunté cette image de l’Afghanistan devenu enjeu de bouzkachi à l’essai « Pakistan, Afghanistan and the West » publié dans le numéro de Novembre/Décembre de « Foreign Affairs », la revue du centre de réflexion américain « Council on Foreign Relations ». Cet essai est signé par Barnett Rubin et Ahmed Rashid. Le premier est généralement considéré comme l’un des très bons connaisseurs de l’Afghanistan, le second, journaliste et écrivain, de nationalité pakistanaise, est l’un des premiers à avoir écrit sur les talibans, Al Qaïda et la mouvance de l’islamisme extrémiste dans cette partie du monde. Mon emprunt n’est pas limité à l’image du bouzkachi et à leur dernière contribution. Je dois également beaucoup à leurs nombreux et pertinents travaux.

Le rôle complexe et ambigu du Pakistan en Afghanistan ne peut se comprendre sans garder à l’esprit le souci de sécurité de ce pays qui, depuis sa création dans la douleur et les massacres, a connu au moins trois guerres et dont les institutions, à l’exception de l’armée, gagneraient à être consolidées. Plus de soixante ans après la fondation du Pakistan, deux de ses frontières – la ligne Durand avec l’Afghanistan et au Cachemire avec l’Inde –  ne sont pas internationalement reconnues. Il ne faut d’autre part jamais perdre de vue que le Pakistan, comme l’Inde, sont des puissances nucléaires. Dans son face à face avec son grand voisin indien, le Pakistan, qui est militairement surclassé, considère l’Afghanistan comme sa profondeur stratégique. A tort ou à raison, Islamabad a tendance à voir toutes les relations entre New Delhi et Kaboul au prisme d’un encerclement qu’il redoute. L’ouverture de consulats indiens dans le sud de l’Afghanistan correspond certainement à des préoccupations diplomatiques légitimes, mais elle est cependant un facteur d’inquiétude pour les autorités pakistanaises. L’Afghanistan est ainsi devenu le théâtre de choix où s’affrontent le Directorat Inter-Service pour le Renseignement, l’ISI pakistanaise dont on parle beaucoup, et son équivalent indien, la Branche de recherche et d’analyse (Research and Analysis Wing – RAW), beaucoup moins connue. C’est sans doute à tort, et ses activités pourraient faire l’objet de plus de transparence. Toute recherche de solution en Afghanistan ne peut ainsi que passer par le Pakistan. Islamabad n’avait pas d’autre choix réaliste que d’accepter l’intervention américaine contre Al-Qaïda en Afghanistan et se réjouissait sans doute d’ailleurs que la région en soit débarrassée.  Il en était autrement pour le régime des talibans installé à son instigation et dont il souhaitait le maintien. Islamabad redoutait avant tout l’installation au pouvoir à Kaboul de l’Alliance du nord qu’elle considère comme hostile et alliée de l’Inde. C’est pourtant ce qui est arrivé. Les Etats-Unis n’ont pu empêcher que les forces de l’Alliance s’emparent de Kaboul. Ceci fait, le choix le plus facile était d’entériner la prise du pouvoir. Cette dimension est fondamentale pour comprendre les relations entre Kaboul et Islamabad, le premier nœud de ces crises. Et il ne faut pas non plus oublier, ce qui semble avoir souvent échappé à l’administration américaine sur le départ, qu’aucune pression ne peut contraindre un Etat à mettre en œuvre une politique qu’il considère comme suicidaire. La marge de manœuvre est d’autant plus réduite que, d’un point de vue opérationnel, 84% de l’ensemble de la logistique des opérations américaines en Afghanistan passent par le Pakistan. Et ce en dépit de tous les efforts pour ouvrir un passage par le nord, ce qui suppose une sincère et totale coopération de la Russie.

Les Etats-Unis de George Bush ont fait sentir en Afghanistan le poids militaire de leurs forces, mais les premiers succès sur le terrain se sont vite révélés trompeurs, sur le plan militaire comme sur le plan politique, diplomatique et stratégique. Sans rentrer dans le débat de ce qui peut être ou non être acquis par la seule force des armes, nous pouvons reconnaître, comme l’a fait depuis Washington, que la supériorité militaire n’est pas suffisante. Le premier souci de la prochaine administration américaine devrait être ainsi de préciser quels sont ses buts dans la région, et ensuite de convaincre ses interlocuteurs de sa sincérité. Les Etats-Unis cherchent-ils seulement à mettre hors d’état de nuire les éléments de Al-Qaïda, responsables des attaques du 11 septembre et objectif officiel premier de leur intervention ? Souhaitent-ils l’installation à Kaboul d’un régime client qui leur assurerait une présence et un accès permanents ? Les talibans, qui disposent d’une réelle audience parmi les Pachtounes, ont-ils un avenir politique ? Bien évidemment ces questions se résument à une seule : quel rôle les Etats-Unis entendent-ils réellement assumer dans cette région stratégique qui constitue un verrou pour l’approvisionnement énergétique de l’Asie comme de l’Europe? Dans cette région, où comme ailleurs, les théories reposant sur des conspirations abondent, il est souvent dit qu’Al-Qaïda et les talibans ont donné aux Etats-Unis un prétexte idéal pour installer durablement leur présence militaire en Asie Centrale. Selon cette théorie, les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale passent ainsi dans l’orbite des Etats-Unis, au détriment de la Russie qui se considère comme puissance tutélaire de la région. De même la Chine, qui fait figure de la seule potentielle réelle compétitrice  sur le plan mondial des Etats-Unis, peut y voir un facteur risquant à contenir, voire réduire, son influence. Ainsi que d’ailleurs une limite et une menace visant ses possibilités de diversifier ses approvisionnements énergétiques. Quant à l’Iran, le joueur silencieux, il sera difficile de le persuader que la présence américaine en Afghanistan ne constitue pas un encerclement et une menace directe. Les Etats-Unis, en fait, n’ont jamais écarté de recourir à la force contre la république islamique. Cette menace, agitée sous des prétextes divers, remonte au renversement du Shah, l’allié qu’ils avaient mis en place grâce à un coup d’Etat et qu’ils ont soutenu jusqu’au bout. Les présomptions de l’Iran seront d’autant plus difficiles à évacuer que les dirigeants iraniens ont, en 2001, aidé les Etats-Unis dans leurs opérations contre Al-Qaïda, en Afghanistan notamment. Ce n’était pas désintéressé : Téhéran est de fait la puissance protectrice de la minorité chiite afghane, plus de 10% de la population, et ne peut voir d’un très bon œil l’installation chez un voisin d’un régime sunnite fondamental. La coopération de l’Iran avec les Etats-Unis en Afghanistan a en fait duré jusqu’en 2004 lorsqu’elle a été interrompue, à l’initiative de Washington, sans avoir permis le dégel attendu par Téhéran.

Alors Que Faire ? Nous avons vu que tous les pays de la région sont impliqués à un degré ou à un autre en Afghanistan. Ils doivent donc être associés à la recherche d’une solution. Comment ? Dans quel cadre et sur quelle base ? Rubin et Rashid ont repris et développé le concept d’une initiative dans le cadre des Nations Unies qui passerait par la mise en place d’un groupe de contact. Pour un tel groupe, la première étape pourrait être de permettre à chaque partie d’exprimer son intérêt puis de dégager le bénéfice que chacun trouverait à une solution : en terme de sécurité, de diplomatie et d’économie. Il serait ainsi ensuite possible d’élaborer une « feuille de route », balisant le chemin à réaliser en commun. Ce n’est certainement pas facile. Mais, si l’on prend en compte que la Chine et la Russie sont impliquées pour des raisons géographiques, que la France, la Grande Bretagne et bien sur les Etats-Unis ont des troupes sur le terrain, ce sont les cinq membres du Conseil de sécurité qui sont directement concernés par la situation en Afghanistan, cette implication devrait permettre d’actionner une fructueuse et mutuellement bien comprise coopération internationale. Sans diminuer sa difficulté. Enfin, sans doute ne sera-t-il pas possible de véritablement progresser en Afghanistan et ailleurs, sans que la nouvelle administration américaine précise son concept de « guerre contre la terreur » ? S’agit-il d’une lutte entre le Bien et le Mal, par définition sans fin, ou un combat contre un ennemi qui peut être identifié et donc traqué et éventuellement mis hors d’état de nuire ? La réponse à cette question est essentielle : pour l’Afghanistan et les populations de cette région, comme sans doute pour l’ensemble de nos équilibres à l’issue de cette première décennie du XXI ème siècle. Merci.

  

Jean Bétermier

    Vous avez à plusieurs reprises parlé de l'importance stratégique de l'Asie centrale. M. l’ambassadeur, si vous voulez enchaîner...

  

SEM Bakhromjon ALOEV – Ambassadeur d’Ouzbékistan

    Merci. Je n'étais pas préparé à intervenir aujourd'hui spécialement, mon intervention n'était pas prévue. Tout d'abord je voudrais souligner que le sujet de la conférence d'aujourd'hui est très actuel, c'est un sujet qui inquiète aujourd'hui toute la communauté internationale. Les exposés de tous les intervenants de cette conférence étaient très intéressants. Et je voudrais dire que vraiment, la situation en Afghanistan inquiète tout le monde, tous les pays, notamment directement l'Ouzbékistan et les autres pays de l'Asie centrale, parce que nous avons des frontières communes avec ce pays, nous avons des liens historiques avec ce pays, plus que d'autres pays. De la situation en Afghanistan dépend la situation et la stabilité dans la région de l'Asie centrale et c'est pourquoi cela nous inquiète, en Ouzbékistan, beaucoup. Aujourd'hui, la position de l'Ouzbékistan est que la solution militaire du problème afghan n'existe pas. Il faut régler ce problème avec les voies politiques et de paix. Il faut trouver une solution diplomatique. Et dans ce sens, je voudrais dire que notre président de l'Ouzbékistan, Islom Karimov, a déjà fait une série d'initiatives de propositions pour le règlement afghan. Je voudrais juste attirer votre attention sur le fait que dès 1993, 94, 95, depuis la tribune de l'assemblée générale de l'ONU, le président Karimov a essayé d'attirer l'attention de la communauté internationale sur le problème de l'Afghanistan, sur le problème du terrorisme et de l'extrémisme dans le pays. Mais malheureusement, à ce moment-là, la plupart des pays n'avaient pas écouté notre président. Et seulement quand on a eu les événements de septembre 2001, on a bien compris que vraiment la situation en Afghanistan était terrible, que vraiment le terrorisme commençait à fleurir dans ce pays. Une des dernières initiatives de notre président sur le règlement du problème afghan, c'était au mois d'avril dans le cadre de l'OTAN, à Bucarest. C’était l’initiative de renouveler l'activité du groupe de contact sur l'Afghanistan « 6+2 ». Ce groupe de contact avait été créé sous l'égide de l'ONU, lequel a fonctionné dans les années 1997-2001.  « 6+2 », ce sont les pays voisins de l'Afghanistan : l’Iran, le Pakistan, la Chine, le Turkménistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan, plus les États-Unis et la Russie. Ce groupe a cessé de fonctionner en 2001, après les opérations militaires en Afghanistan, et entre 1997 et 2001 on a fait pas mal d'efforts pour régler le problème afghan. Notamment en 2000 ou 2001, on a eu une réunion de ce groupe à Tachkent, et à ce moment-là pour la première fois, et jusqu'à présent pour la dernière fois, on a pu faire asseoir autour de la table de négociations les représentants des talibans, et Massoud : c'était à Tachkent. On a adopté une déclaration de Tachkent sur le règlement du problème afghan. Mais malheureusement, après 2001, ce groupe n'a plus fonctionné. C'est pourquoi notre président a proposé de renouveler l’activité de ce groupe, mais en le transformant en « six+3 », avec la participation de l'OTAN. Pourquoi l'OTAN ? Cela fait déjà plus de sept ans qu'elle est présente sur place, sur le territoire de l'Afghanistan : l'OTAN doit aussi participer aux négociations dans le cadre de ce groupe de contact. C'était la dernière initiative, mais les autres initiatives, pour nous, je vous le rappelle, il n'y a pas de solution militaire, il faut absolument désarmer la population afghane, il faut faire plus pour la résolution des problèmes socio-économiques, il faut lutter contre la production de la drogue qui est aussi un gros problème pour toute la communauté. Voilà, en bref, je voulais vous faire partager la position de l'Ouzbékistan sur ce problème. Merci pour votre attention.

  

Jean Bétermier

    Merci, Monsieur l'ambassadeur. Merci de l'honneur que vous nous faites, vous êtes depuis peu de temps à Paris, et merci de l'éclairage que vous voulez bien porter sur cette zone critique. J’espère que vous me pardonnerez de vous avoir mis comme cela à contribution. Patrick, voulez-vous enchaîner sur quelques questions avec nos amis ?

  

Amiral Patrick Hébrard

    Je veux bien lancer le débat, parce que des propos que nous avons tenus, il pourrait paraître que le bilan du gouvernement afghan actuel soit particulièrement négatif. C'est-à-dire qu'il n'a pas résolu le problème de sécurité, il a une armée et une police corrompues, soi-disant, il y a échec dans son cheminement politique et dans toutes ses tentatives, et il n'est pas exempt de critiques, même dans ses eaux proches. Je pense qu'il faudrait quand même un peu replacer le contexte dans lequel ce gouvernement a travaillé pendant toutes ces années. Il fallait repartir de zéro, l’Afghanistan était complètement détruit. Personnellement, lorsque je suis allé à Kaboul, en janvier 2002, ce pays était une ruine. Et le pays s’est reconstruit : quand on va à Kaboul aujourd'hui, il y a eu énormément de constructions, dans la partie nord en particulier ; quand vous allez dans la plaine de Shamali, entre Kaboul et Bagram, au nord de Kaboul, vous voyez aujourd'hui des cultures qui étaient complètement absentes il y a cinq ou six ans. Tous les systèmes d'irrigation ont été reconstruits, vous avez des briqueteries qui travaillent pour pouvoir construire des maisons, des vergers, on a reconstruit tous les enclos dans lesquels les gens cultivent des raisins, des roseraies. Donc la vie économique dans toute cette partie-là a repris. Je ne dirais pas que c'est le cas dans tout l'Afghanistan. Mais il y a des endroits en Afghanistan où il y a eu un certain nombre de progrès. Il y a quand même aujourd'hui 7 millions d'élèves qui vont en classe, dont 30% de filles, ce qui est tout de même assez considérable. Dans le même temps, il y a 5 millions de réfugiés qui sont revenus dans le pays, venant d'Iran et du Pakistan, qui sont certainement logés dans des conditions déplorables, mais qui sont rentrés au pays. Quel pays est capable aujourd'hui d'absorber 5 millions d’individus, c'est-à-dire pratiquement le sixième de sa population, sans que cela devienne une charge absolument impossible à gérer ? Autre chose, l'armée que l'on critique, compte plus de 66.000 personnes, à peu près fiables, qui commencent à être efficaces : les retours que l'on a des équipes qui sont avec eux sur le terrain le montrent et le prouvent. Donc on commence à avoir une structure qui est en cours de constitution. Ceci dans un contexte où on est en train de se battre quotidiennement avec des insurgés, qui ont leurs raisons, qui ne sont pas d'accord, mais enfin c’est quand même un contexte extrêmement difficile. Et ce qui est construit, 43 000 écoles, on est en train de le détruire dans un certain nombre de villages, parce qu'il y a des filles qui se retrouvent, souvenez-vous, pas plus tard qu'hier, 15 jeunes filles, et la semaine dernière pareil, des filles qui ont été aspergées d'acide parce que les talibans ne supportent pas que les filles aillent à l'école. C'est ce contexte-là qu'il faut regarder quand on regarde le bilan aussi de ce pays, dont les rentrées financières, pour le gouvernement, sont de 700 millions de dollars, à comparer aux 4 milliards de dollars que rapporte la drogue aux trafiquants, et par voie de conséquence aux talibans. Donc il faut voir cet équilibre, et la tentation qui peut être à un certain moment de récupérer une part de cette manne de la drogue pour équilibrer les finances que la communauté internationale ne donne pas, ou donne au compte goutte. C’est tous ces jeux d'équilibre qui doivent expliquer, équilibrer notre regard.

 

Je voudrais juste compléter cette affaire-là en disant que peut-être aujourd'hui, l’Ambassadeur évoquait le rôle de l'OTAN et de le mettre à la table du « 6+3 », peut-être que l'OTAN aujourd'hui - qui n'était pas là au départ, c'était une coalition ad hoc, maintenant on a l'OTAN - est un chiffon rouge agité devant les talibans, mais également devant l'ensemble des pays environnant qui se trouvent autour de l'Afghanistan. Parce que c'est une présence occidentale très marquée, même s’il y a 39 pays au sein de cette coalition, donc plus que l'OTAN, dont des pays musulmans, mais il faut se poser la question de savoir si l'OTAN, qui a des capacités militaires, qui sait commander, qui sait diriger des équipes, qui a une culture militaire, est l'outil le plus adapté pour répondre au souci de ce pays et pour y fédérer les structures régionales dont on a absolument besoin pour résoudre cette problématique. Je n'ai pas la réponse, mais je crois qu'il faut que l'on se pose cette question, et se demander s'il ne serait pas temps de passer à une autre structure, qui comprendrait comme base le savoir-faire de l'OTAN, mais qui serait ouvert à des pays de la région qui ont aussi leur mot à dire. Deuxième chose, on a dit que l'on partirait quand les Afghans nous le demanderaient, nous sommes prêts à le faire, mais visiblement c'est encore un peu tôt. Donc ma question est : est-ce que dans ce contexte, l'idée d'ouvrir à côté de ces négociations diplomatiques qui sont absolument nécessaires et que Bernard Estrade a évoquées, est-ce que la structure même, militaire, sur place n'est pas une provocation ?

  

Jean-Luc Racine

    Je ne vais pas vraiment répondre directement, mais offrir deux observations. Le mandat de l’OTAN, au départ, était bien distinct de celui des forces spéciales de l’Opération Enduring Freedom : c’était celui de la Force Internationale d’Assistance à la Sécurité, mandatée par l’ONU, dont elle a pris le commandement en 2003. Ce mandat a ensuite évolué, puisque désormais une partie des troupes de l’OTAN —celles dont les pays ont approuvé cette inflexion— sont engagées dans des opérations de combat, et non plus de seule « assistance à la sécurité ». Deuxième observation : en 2003, la question a été posée de savoir si l'OTAN allait pouvoir devenir, au-delà de son champ transatlantique initial,  le gendarme pacifiant les crises mondiales, en appui ou en substitution des casques bleus. La question est aujourd'hui réglée pour un long moment, l’OTAN ayant montré, en Afghanistan comme dans les Balkans, combien il est difficile d’avoir un consensus efficace sur le plan opérationnel. J’ai par ailleurs une question à poser à l'amiral Hébrard, car il est rare d'avoir la possibilité d'interroger quelqu'un qui a connu les choses d’aussi près. Vous avez dit tout à l'heure que la France avait décidé de retirer ses 200 hommes des forces spéciales, parce que leur tâche était accomplie. Mais si ses forces étaient liées à l'opération « Enduring Freedom », leur tâche première n'était-elle pas de contribuer à la capture ou à l'élimination des chefs d’al Qaeda ? Pour poser la question d'une autre manière : comment explique-t-on que Ben Laden courre toujours, s'il court encore ?

  

Amiral Patrick Hébrard

    Sur la survie de Ben Laden, je ne pourrai pas vous répondre. Le terrain est difficile…

 
Jean-Luc Racine

    Cela peut être Al Zawahiri, si ce n'est pas Ben Laden…

  

Amiral Patrick Hébrard

    Il y a des complicités, il y a tout un tas de choses. On a suspecté nos amis américains de le laisser en vie pour justifier la poursuite d'un combat. Mais si c'est ce dessein, un peu cynique, qui conduit à la destruction d'une région, je crois que c'est un peu excessif… Pour avoir discuté avec mes amis américains, pas avec les gens de la CIA, mais avec des militaires américains, ce n'était pas leur propos et ce n'était pas leur ambition. Donc il y a eu une chasse d'Al-Qaïda qui n'a pas abouti ; il n’a été pas très loin de la ligne de mire à plusieurs occasions, mais cela n'a jamais pu marcher. De toute façon, les forces spéciales étaient là pour les aider, mais la récupération de Ben Laden, il était hors de question que ce soit les forces spéciales françaises qui le fassent. Nous aurions eu la courtoisie de le laisser aux forces américaines, ce qui paraissait la moindre des choses. Non, le retrait des forces spéciales s’explique par le fait qu'au moment où on renforçait notre présence à Kaboul, pour prendre la responsabilité de la région centre, et où on prenait le verrou Est de la capitale, on avait des missions qui n'étaient plus de nature véritablement des forces spéciales. C'est-à-dire que c'était des opérations qui pouvaient être conduites par des forces je dirais classiques. Et donc c'est plutôt la qualité des moyens qui étaient mis en place qui ne justifiait plus que ce soit des forces spéciales. C'est la raison qui a été à la base de la décision. Et puis on avait quand même des forces qui étaient engagées depuis un certain temps, et qui commençaient à tirer un peu la langue.

  

Jean Bétermier

    Madame ?

  

Une auditrice dans la salle

    La question était : qu'est-ce que l'on fait avec l'OTAN ? Personne n'en a dit un mot. Le temps est venu de créer une organisation compétitive, telle qu'elle puisse donner des garanties de paix pour le monde entier, dans laquelle d'ailleurs on pourrait intégrer l'OTAN. Tant qu’il n'existe pas d'organisation internationale telle qu'elle puisse donner la garantie de la paix dans le monde entier, on aura des problèmes, et des problèmes, et des problèmes : c'est comme un jardin d'enfants. S'il n'y a pas d'institutrice, les enfants se battent. Et le meilleur instrument pour ce propos, c’est les militaires. Donc créer une organisation internationale de leaders militaires pour garantir et promouvoir la paix dans le monde, voilà.

  

Jean Bétermier

    C'est un vaste dossier. Je vais me tourner vers la salle. Si vous le voulez, on va prendre quelques minutes pour interroger les intervenants, et puis je crois qu'il sera temps d'aller prendre un cocktail, et vous pourrez éventuellement continuer cette discussion. Monsieur le Président ?

  

Sénateur Xavier de Villepin

    Je voudrais poser une question sur l'intermédiation de l'Arabie Saoudite. De quoi s'agit-il exactement ? Est-ce qu'elle a été demandée ? Est-ce que c'est une initiative de l'Arabie Saoudite ? Et sur quoi cela peut-il déboucher ?

  

Mariam Abou Zahab

    Les Saoudiens, on a eu l'impression qu'ils agissaient plutôt pour le compte des Américains, et qu'ils n'auraient rien fait sans le feu vert de Washington. C'est parce que l'Arabie Saoudite pouvait apparaître pour les Afghans, pour les talibans et d'autres, comme étant plus légitime qu'un autre pays, parce que c'est un pays musulman, et par tous les liens que les Saoudiens avaient entretenus dans les années 1980, avec tous les dirigeants de tous les partis de résistance. Et puis à l'occasion du pèlerinage, de réunir tout le monde sur le territoire saoudien, c'était un moyen d'amener les gens ensemble et de dire ensuite : mais non, ils étaient seulement là pour le pèlerinage, on n'avait pas amené volontairement tous ces gens sur le sol saoudien. Il faut savoir aussi que la presse américaine a révélé il n'y a pas très longtemps, mais on le savait depuis plusieurs années, que les Américains et les Saoudiens avaient utilisé des Arabes, qui maintenant sont retirés de tout cela, mais qui avaient joué un rôle très important dans les années 1980 auprès de la résistance pour servir d'intermédiaires, et essayer déjà de négocier. Donc cela durait déjà depuis longtemps.

 

Jean-Luc Racine

    Je rajouterai très brièvement un paramètre : l'Arabie Saoudite joue aussi un rôle très important vis-à-vis de la classe politique pakistanaise. Des médiateurs saoudiens sont aussi intervenus dans les négociations entre Musharraf et Benazir Bhutto, en 2007 et le sort de Nawaz Sharif, emprisonné par Musharraf après son coup d’Etat, puis exilé en Arabie saoudite, s’est décidé en liaison avec Jeddah, de même que son retour en 2007. En réalité, les Saoudiens ont des contacts avec tout le monde, aussi bien côté afghan que côté pakistanais, sans parler des Etats-Unis. Donc, pour reprendre ce que disait l'ambassadeur Aloev tout à l'heure, si l’on fait revivre le « 6+2 », sans doute il faudrait-il l’élargir à 6+ 3», avec l’Arabie saoudite. Sans doute faudrait-il l’étendre davantage encore, en direction de la Chine et de l’Inde…

  

Jean Bétermier

    L'Arabie Saoudite était présente dans le G20 à Washington, elle est très sollicitée probablement aujourd'hui pour sauver la situation économique du Pakistan. Et ce que l'on peut aussi ajouter, rappeler, c'est qu'historiquement une bonne partie de l'encadrement militaire des forces saoudiennes sont des militaires pakistanais, en particulier dans toutes les armes techniques. Par conséquent, l'Arabie Saoudite a vraiment à la fois un devoir moral, religieux, mais aussi des intérêts forts dans cette partie du monde.

  

Bernard Estrade

    L'Arabie Saoudite, si je peux me permettre, ne peut pas laisser la place à l'Iran. Et cela pose justement les questions des monarchies du Golfe, dont certaines sont chiites, qui ne sont pas toutes sunnites, et qui dans les relations géostratégiques avec l'Iran, balancent et sont un enjeu. Donc l'Arabie Saoudite ne peut pas laisser le champ libre à l'Iran en Afghanistan.

  

Jean Bétermier

    Une dernière question peut-être ? Oui...

  

Capitaine de frégate Roche

    Il y a un aspect de la question qui n'a pas du tout été abordé, c'est le caractère nucléaire de la puissance pakistanaise. Je voudrais savoir si une déstabilisation profonde du Pakistan pouvait amener un problème de prolifération ou de dispersion d'armes ou d'éléments d'armes, ou au contraire si l'armée pakistanaise a un contrôle assuré sur l'arme nucléaire.

  

Jean Bétermier

    Il semble que jusqu'à maintenant le contrôle sur les armes ait été plutôt robuste. Mais le contrôle des activités de certains savants attirés par le gain a été beaucoup plus laxiste. Le père de la bombe pakistanaise, Qadeer Kahn, qui est un héros national, avait mis sur pied un réseau de diffusion des technologies nécessaires à l'enrichissement, lequel commence à couvrir une partie du monde. Mais je vous laisse la parole, M. Racine…

  

Jean-Luc Racine

    On peut tenter de répondre de deux façons à la question posée. Une façon très technique, d’abord. Sur ce point, la plupart des experts estiment que les conditions de sécurité des armes nucléaires pakistanaises sont satisfaisantes. Ce qui laisse toutefois ouvertes deux questions. i)-Le « satisfaisant » peut-il suffire en ce domaine ? ii)- jusqu’où les militaires pakistanais sont-ils prêts à accepter la coopération américaine en matière de sécurisation —ils craignent l’intrusion de mouchards technologiques clandestins pouvant bloquer le système— ? La deuxième façon d’aborder le problème du nucléaire est plus politique : dans un Etat pakistanais fragilisé, les islamistes peuvent-il accéder à la bombe ? Je pose délibérément la question sous sa formulation la plus médiatique, alors qu’elle est en réalité très complexe, comme vous le savez. D’une part, en raison des types d’islamistes auxquels on peut se référer. De qui parle-t-on ? De l’islam politique des partis jouant le jeu électoral,  ou des groupes terroristes, al Qaeda ou autres ? Outre les circuits de prolifération d’Abdul Qadeer Khan en direction d’Etats tiers –circuits clos depuis 2002—, y a-t-il un risque de dissémination d’informations ou de matériaux par des scientifiques renégats ? C’est le cauchemar des services de renseignement, et le scénario catastrophe des experts de l’anti-terrorisme. Reste l'autre question, qui est celle de la possibilité des « bombes sales », bricolées à partir d’éléments radioactifs. Mais l’on sait que de tels éléments peuvent provenir de bien des pays ayant ou ayant eu des activités nucléaires, et pas du seul Pakistan. Au total, et je parle sous le contrôle du général Lamballe qui voudra peut-être infirmer ou confirmer mon propos,  il semble que les experts du nucléaire soient relativement rassurants sur la gestion sécurisée du nucléaire pakistanais, mais qu’en ce domaine le moindre risque est préoccupant pour les instances chargées de prévenir les dérives terroristes, instances qui portent autant attention aux acteurs non étatiques qu’aux pratiques des Etats.

  

Jean Bétermier

    Mais les experts se trompent, parfois. C'est pour ça qu'ils sont experts.

 

Général Alain Lamballe

    Effectivement, je pense que les forces nucléaires pakistanaises sont bien gardées. On dit d'ailleurs qu'il y a eu une aide américaine apportée dans ce domaine-là. C'est assez vraisemblable. Dans l'état actuel des choses, je ne crois pas qu'il y ait de risques de récupération de secrets nucléaires par les insurgés. Ce n'est quand même pas facile de mettre en œuvre une arme nucléaire. Évidemment, il y a les bombes sales, cela existe. Je crois que le véritable problème, c'est l'avenir du Pakistan. Car si le Pakistan bascule, évidemment, que vont devenir les armes nucléaires ? Le problème est là. Tant que l'armée pakistanaise tient le coup, et c'est le contrepoids aux insurgés. J'étais assez pessimiste dans mes propos, mais l'armée pakistanaise est assez homogène pour le moment pour ce qui est du commandement, c'est un contrepoids considérable pour faire face aux insurgés, l'armée pakistanaise tient bien les armes nucléaires. Mais évidemment, si l'armée se divise, si le pays bascule, à ce moment-là que deviendront les armes nucléaires ? C'est un véritable problème bien sûr.

  

Mariam Abou Zahab

    Oui, mais Ahmed Rashid est l'homme le plus pessimiste du Pakistan, nous le savons tous depuis très longtemps, et donc ce qu'il écrit est toujours à prendre avec un tout petit peu de recul.

 

Jean Bétermier

    Puisque l'on est dans un tableau qui au fond est assez sombre, c'est la tonalité générale, on peut pousser le raisonnement à la limite, dans le prolongement de ce qu'a dit le général Lamballe. C'est que le jour où certains pays voisins auraient le sentiment que les armes sont en train de filer, la tentation pour une action préventive, ou plutôt préemptive, serait loin d'être négligeable. Mais le pire n'est jamais sûr, et je vous demande d'applaudir très chaleureusement nos amis qui ont accepté de partager leur vision avec nous.



[1] Les contrecoups des attentats de Bombay, perpétrés quelques jours après la tenue de ce colloque, ne font évidemment qu’aiguiser ces contradictions. En témoignent les tergiversations d’Islamabad à accepter les informations reçues de New Delhi sur les commanditaires de l’opération, tout en arrêtant des responsables des Lashkar e Taiba et de la Jamaat ud Dawa.