FORUM DU FUTUR


"La Présidence française de l'Union européenne : Quels enseignements ?"
Conférence du 2 février 2009 à France-Amériques
animée par :
Jean-Louis BOURLANGES, ancien Député Européen, Conseiller Maître - Cour des Comptes


Jean Bétermier

 Monsieur le Conseiller Maître ; Jean-Louis, au nom de France-Amériques et du Forum du Futur, je vous remercie bien vivement d’avoir accepté de venir ce soir nous parler de la présidence française de l’Union européenne, à la demande de Monsieur l'Ambassadeur Henri Froment-Meurice. Vous êtes sur l'idée européenne deux grands complices. Tout le monde vous connaît, votre carrière est très riche, vous êtes à la fois universitaire, écrivain et homme politique. Universitaire, agrégé de lettres modernes, Professeur de lycée, professeur attaché à l'université John Hopkins, et professeur à Sciences-Po. Ecrivain, vous êtes un polémiste redoutable, l'auteur en 1988 d'un ouvrage qui ne vous avait pas fait que des amis : « La droite, année zéro ». Je passe sur tous vos autres écrits, et je rappelle simplement votre interrogation, il y a quelques années, sur la nature du diable ou la nature de l'Europe sous le titre : « Le diable est-il européen ? » Homme politique, vous êtes entré en 1989 au Parlement européen, et je crois que vous détenez probablement un triple record. Peut-être de durée, puisque c’est en 2007 que vous avez démissionné, c'est quand même une durée assez considérable. Un record de présence, les députés européens dans ce domaine n'ont pas toujours une réputation irréprochable. Et puis sur la quantité de travail, quand on voit à travers vos différentes fonctions, de rapporteur du budget, de rapporteur de commission de contrôle, de président de plusieurs commissions, vous avez dans ce domaine beaucoup travaillé. Nous nous réjouissons donc de vous avoir ce soir, à l'issue de la présidence française qui a eu au moins le mérite de réveiller l'opinion française sur le thème de l'Europe. Nous vous écoutons avec beaucoup d'attention.

  

Jean-Louis Bourlanges

         Merci, Amiral, cher Président et cher ami. Effectivement, j'ai répondu avec beaucoup de plaisir à votre invitation, ainsi qu'à celle de Monsieur Froment-Meurice, pour cette petite réflexion commune sur la présidence française.

 

La présidence française est un événement assez singulier, intervenant dans une situation économique, politique et internationale assez troublée, et qui provoque en France une sorte d'enthousiasme fondamental de la part des dirigeants politiques de la droite et une appréciation plus nuancée de la part des dirigeants politiques de la gauche. Elle suscite aussi à l'extérieur de l'hexagone, c'est-à-dire dans l'Union européenne, des réactions dans l'ensemble favorables bien que relativement ambiguës. Je crois qu’il y a un paradoxe de la présidence européenne en tant qu’elle apparaît comme le chant du cygne des présidences d'État. Si la politique suivie par le Président de la République, c'est-à-dire la négociation et la signature du traité de Lisbonne, aboutit à ses objectifs, c'est-à-dire à la ratification et la mise en œuvre du traité de Lisbonne, on ne verra plus de présidence des États, comme celle à laquelle on a assisté et qu’on a vue se déployer au cours des six derniers mois. La situation est donc assez étrange. Il y a à la fois une exaltation de la présidence française, notamment par le Président de la République, et la construction par le même Président, en reprenant les termes du traité constitutionnel européen, d'un système qui exclut le renouvellement de l'exploit. Une des questions que nous devons nous poser, au-delà de ce chant du cygne, est la suivante : avons-nous à faire à une anomalie profonde dans le fonctionnement de l'Union européenne, anomalie plutôt heureuse ? Ou avons-nous à faire, sous des formes qui seront institutionnellement modifiées dans les mois qui viennent, sinon à une refondation, du moins à une sorte de renaissance du projet européen ?

 

Au départ, il y a eu, vis-à-vis de la présidence française, des attentes fortes, mais inconsidérées. On n’a parlé que de cela sur le plan international, dans les mois qui précèdent. Un système administratif de présidence française de l'Union européenne a été mis en place, et doté de moyens importants, notamment en ce qui concerne les moyens de communication. Cela s’est fait dans le prolongement de ce que Nicolas Sarkozy a réussi en relançant le processus institutionnel à travers le traité de Lisbonne. Au regard de l'ampleur du vote « non » lors du référendum du traité constitutionnel, on ne peut que constater qu'il y avait un certain courage de la part du Président à annoncer, avant les élections et au risque de perdre un certain nombre d'électeurs, qu'il ne ratifierait pas et qu'il ne ferait pas ratifier un éventuel traité par voie référendaire. Le Président a tenu parole. Le traité a été négocié, signé, ratifié en France par voie parlementaire, et il est en bonne voie avec un certain nombre d'incertitudes connues, notamment en Irlande et en République tchèque. Le président Sarkozy n'est pas du genre à ne pas afficher une certaine satisfaction quant à son action, donc il dit : « J'ai relancé, j'ai remis la machine sur les rails. Voilà, maintenant c'est l'heure de la France, la présidence française va sonner le jour de gloire, cela va être le semestre de gloire de la France de Sarkozy l'Européen ». Ses attentes reposent en fait très largement sur une sorte de transposition fantasmatique de l'idéal présidentiel : « Je suis, moi, Nicolas Sarkozy, président de la Ve République, je dirige le pays, je vais devenir président de l'Union européenne, je vais diriger l'Union européenne ». Tel est le schéma initial dans son esprit. Nous avons été  un certain nombre, à l’instar de Jean-Pierre Jouyet, dans les semaines précédentes le début de la présidence de l'Union européenne, à prévenir que les choses ne se déroulaient pas ainsi lors des présidences européennes et on a rappelé que ses attentes étaient inconsidérées. Pourquoi ?

 

D'une part, les contraintes institutionnelles qui pèsent sur le président sont très fortes : son pouvoir est limité en durée et son autorité n'existe que par la volonté unanime de ses collègues. C'est un primus inter pares, qui est là pour six mois, alors que la gestation ordinaire d'un texte communautaire est compris entre dix-huit mois et trois ans, dans le meilleur des cas. Par définition, le président de l'Union européenne est un genre de président du Conseil sous la IIIe République, tel qu’André Tardieu le décrivait, arrivant les bras chargés des enfants des autres et n’ayant pas le pouvoir de voir grandir ses propres enfants. Dire qu'il va se passer quelque chose de comparable au plan européen à ce qui se passe au plan national, c'est évidemment une sorte de manipulation rhétorique, plus ou moins sincère sans doute de la part du Président, qui suscite de la part de beaucoup de gens des appels à la précaution et à la prudence.

 

D’autre part, traditionnellement, les présidences françaises ont débouché sur des échecs. Fontainebleau a, certes, permis la relance de l'Union européenne, mais à un prix que nous n'avons toujours pas fini de payer, le système de ristourne britannique accordé à Margaret Thatcher.

La présidence suivante, celle de 1989, voit le président de la République François Mitterrand, qui a eu la main heureuse pendant toute sa conduite des affaires européennes, passer à côté des événements formidables de l'automne 1989. A Saragosse en septembre, il adjure les États et les peuples d'Europe centrale et orientale, de ne pas abjurer les valeurs du socialisme, ce qui induit étrangement une sorte de rapport d'identité entre son propre socialisme et le socialisme réel pratiqué en Europe de l'Est. Deuxièmement, il ignore la chute du mur de Berlin et effectue le premier et dernier voyage d'un chef d'État français en Allemagne de l'Est et, à cette occasion, salue le peuple est-allemand. Mais le peuple est-allemand, n’est-ce pas le peuple allemand régénéré par le socialisme réel ? Il y a donc un véritable glissement. Mais François Mitterrand a souvent fait montre d’une capacité de rétablissement certaine. Margaret Thatcher, qui est à peu près sur la même ligne, va, au bout du compte, être obligée de démissionner, en partie pour cette raison-là (en partie aussi en raison de ses projets fiscaux). Le Président, dès la fin de la présidence française, va rectifier le tir. Il attendait, selon Hubert Védrine, à travers cette politique et il a obtenu, de Monsieur Kohl des garanties précises sur le respect de la frontière Oder-Neisse. Il s’agit là plutôt de la reconstruction d'un serviteur fidèle et intelligent, que de la réalité, je pense.

La présidence suivante est celle de Cannes. On assiste alors à un quiproquo au sens strict du terme : Monsieur Balladur est attendu et salué par l'ensemble des Européens comme l’homme qui, dans la crise financière, a sauvé le système monétaire européen. Finalement, c’est Monsieur Chirac qui est présent ! La présidence française est donc prise à contre-pied et il n’en sortira pas grand-chose de très efficace. Même les grandes décisions internationales de J. Chirac, qui sont très positives, seront prises à l'issue de sa présidence, c'est-à-dire en juillet, quand il réagira au massacre de Srebrenica, en lançant la Force d'Action Rapide et permettra la réouverture de la route du mont Igman, qui conduira en fait à l'effondrement de la Serbie et aux accords de Dayton.

La présidence suivante a donné le traité de Nice qui est très mauvais. La doxa veut que ce soit un traité avec lequel on ne peut pas vivre, appelant absolument celui de Lisbonne. Toutefois, il s’agit d’apprécier la différence relativement minime entre l'un et l'autre. Il n’en reste pas moins que le traité de Nice est un échec profond. D'abord, il déséquilibre la Commission. Un commissaire par Etat membre, cela induit un déséquilibre géopolitique de la Commission, au profit des nouveaux membres de l'Europe centrale et orientale, de l'Europe pro-américaine, de l'Europe libérale, dans des conditions qui ne sont pas justifiées et qui ne sont pas légitimes. 19% de la population, 33% des commissaires, et une situation dans laquelle les États qui ont 5% de la population - même 4% - ont davantage de commissaires que les États qui en représentent 75%. La Commission est donc fondamentalement brisée dans sa légitimité, et elle ne s'en est toujours pas remise à ce jour. Deuxièmement, il y a le consentement tout à fait illégitime à la dérogation accordée aux Allemands de ne pas réduire leur nombre de parlementaires, du fait de l'élargissement, ce qui est tout à fait injustifié. Les Allemands avaient été payés de la réunification sur ce plan par une augmentation de leur représentation au Conseil européen d’Edimbourg et le dossier aurait dû être clos. Or les conséquences en matière d'équilibre institutionnel sont très lourdes. Au sein du Parlement, la République fédérale qui, en outre, a des parlementaires très compétents, présents et stables et des partis assez adaptés au jeu politique européen, est tout à fait légitime à bénéficier de ces avantages, dus à une qualité d'adaptation aux institutions supérieure à la nôtre… Malgré tout, ce déséquilibre dans la représentation en matière de sièges fausse considérablement les données. Selon moi, c’est là le problème essentiel de Nice, car là est l'origine d'une certaine délégitimation du système communautaire.

 

En somme, il y a là un bilan très décevant et qui ne laisse rien augurer de bon sur la présidence future. Les présidences ont très rarement servi à quelque chose. Les grandes initiatives européennes n'ont jamais été prises dans ce cadre-là. Les grandes initiatives européennes résultent soit d'un projet de la Commission, comme par exemple le grand marché intérieur, soit parfois du Parlement européen qui, à travers le plan Spinelli, a contribué indirectement à relancer la construction européenne et à préparer l'acte unique européen, même si ce dernier est radicalement différent de ce que proposait le Parlement européen. En règle générale, l'initiative appartient à des États, et notamment au couple franco-allemand, accompagné, orchestré, par le Benelux. Voilà la situation historique et personne ne s'est jamais soucié d'être ou de ne pas être président. Cette présidence française fait montre d’une anomalie très singulière dans les attentes des Français et du Président de la République.

 

L'agenda n’est, en effet, pas très engageant. Il consiste en la préparation de la mise en œuvre du traité de Lisbonne. Tout ceci est assez technique et sans doute les décisions politiques, notamment la nomination des grands dirigeants, président de la Commission, ministre des Affaires étrangères devenu haut représentant, président du Conseil européen, étaient plutôt renvoyées à une date ultérieure.

Sur le plan énergétique, les propositions étaient intéressantes, mais elles restent dans le droit « mou » : c'est-à-dire dans la méthode ouverte de coopération, fondée sur des échanges, des engagements politiques fermement affirmés, mais qui n'engagent, en réalité, pas vraiment plus que les serments d'amour. Toutefois, c'est une affaire qui a été bien menée car la crise économique a rendu plus difficile l'adoption de ce paquet, et c'est un succès. Mais là encore, des engagements relatifs aux énergies nouvelles, à la réduction de la consommation énergétique, etc, ne représentent pas quelque chose de considérable.

En ce qui concerne la politique agricole, nos engagements sont relativement limités. A travers la mise en œuvre de la clause de revoyure, on cherche à aboutir à la réaffirmation de la nécessité d'une politique agricole commune. Ce n’est guère innovant.

Le dernier point de l’agenda consiste en la mise en œuvre du pacte sur l’asile et l'immigration. Là encore, les engagements pris relèvent de « la langue de coton ». Ce n'est pas la langue de bois, qui est la langue dogmatique des staliniens. La « langue de coton » est plutôt la langue formulée de telle manière que personne ne peut soutenir l'inverse : par exemple, l'homme politique qui se dresse en disant : « Je suis pour l'emploi et contre le chômage » et celui qui dirait : « Je suis pour le chômage et contre l’emploi » n’a pas encore été trouvé. 

 

Dans tout cela, on se demande au début de la présidence française, où Nicolas Sarkozy va puiser les ressources politiques qui lui permettront d'être le Roi Soleil de la nouvelle Europe. L'Histoire va le servir : un ensemble de crises, de difficultés vont lui permettre de donner la mesure de ses talents et permettre de faire de cette présidence française quelque chose qui représente une réussite, à mon avis indiscutable. Ainsi, il faut distinguer quatre crises. La première, c'est le « non » irlandais. La seconde, c'est la crise caucasienne. La troisième, la crise financière. Et la quatrième, tout à fait en bout de mandat, c'est la crise au Moyen-Orient, l'opération israélienne sur Gaza. Quatre crises, dont deux sont des succès pour la présidence française. Pourquoi ?

La dernière arrive trop tard. Quand Nicolas Sarkozy va au Moyen-Orient, il ne représente que la France et que lui-même, créant d'ailleurs une situation très étrange : on voit une conférence de presse dans laquelle il y a d'un côté Nicolas Sarkozy et toute la presse, et de l'autre l'ensemble des dirigeants européens, Tchèques, Commission, etc. avec des journalistes assez peu nombreux. Ce qui montre bien qu'il y a, à nouveau, un risque de dissociation entre une politique nationale et une politique européenne.

 

Le premier de ces défis est celui posé par l'Irlande : il sera caractéristique de l'approche de Nicolas Sarkozy, de son tempérament activiste. Ce n’est pas ce qu’il faut faire. Il se déplace immédiatement en Irlande, tient un discours évidemment impossible aux Irlandais, puisqu'il ne peut pas leur dire de ne pas ratifier à nouveau le traité à travers un nouveau référendum, sans insulter le suffrage universel irlandais. A l’inverse, il ne peut pas prendre acte du « non », consommant alors la ruine du traité de Lisbonne. La seule chose possible est, comme le dirait Henri Michaux, « de ne pas désespérer et de faire infuser davantage ». Il s'agit donc surtout de ne rien faire. Or, notre Président a de nombreuses qualités, au nombre desquelles ne figure pas celle de ne rien faire, même s’il fera des efforts. Après cet épisode irlandais assez malencontreux, il va réussir à ne prendre aucune initiative visible et à laisser les Irlandais se mettre en situation d'apporter une réponse. Puisqu'en réalité, le seul discours que nous pouvons tenir et que nous tenons, c'est celui que nous nous sommes, nous Français, appliqués à nous-mêmes en votant « non » au traité constitutionnel. C'était à nous d'apporter la solution, et nous l’avons fait en proposant le traité de Lisbonne et le Président de la République s’est engagé à ne pas le faire ratifier par voie référendaire. Le compromis final sera, somme toute, assez satisfaisant. Il offre aux Irlandais quelques garanties - inutiles selon moi - sur leur législation familiale, sur l'interruption volontaire de grossesse et sur la fiscalité. Tout cela n'était pas menacé par le traité de Lisbonne et on réitère donc aux Irlandais des assurances qui n’avaient pas lieu d’être. Sur la fiscalité, le point est plus douteux. On a introduit une réforme importante qui est la reconnaissance de l'Irlande, donc de chaque État, à disposer de son commissaire. On met en cause le système, inventé dans le cadre du traité constitutionnel européen et repris par Lisbonne, de diminution du nombre de commissaires et de rotations égalitaires entre les commissaires. Personnellement, je trouve que ce système est très mauvais, car il aboutit à une commission nombreuse. J’ai toujours été totalement opposé, comme d'ailleurs le président Giscard d'Estaing, au système imaginé par la Convention pour le traité constitutionnel européen. Le président Giscard d'Estaing a déployé d'immenses efforts pour éviter cela, mais sans y parvenir. Je crois que rien n'est pire qu'une commission avec des rotations égalitaires entre les États, avec un État une fois sur trois, un État qui passe son tour, ce qui veut dire une Commission qui, une fois sur trois, ne comporte pas de Français, pas d'Allemand, pas d'Anglais, pas d'Italien ou pas d'Espagnol, et qui comporterait toujours, en revanche, un Chypriote ou un Grec, plusieurs Baltes, un nombre indéterminé de Yougoslaves, etc. De ce point de vue là, les concessions faites aux Irlandais sont assez satisfaisantes.

 

Ensuite, la crise géorgienne. C'est certainement celle qui va permettre au Président de la République d'avoir le succès le plus net. Quelles sont les conditions de ce succès ? La communauté internationale, en ce mois d'août 2008, vit dans une sorte d'apesanteur. C'est le règne de tous les absents, sauf un, le Président de la République française évidemment.

Au premier rang des absents, l'absent américain, pour deux raisons. Premièrement, George Bush est au bout de son mandat et est relativement déconsidéré sur le plan international. En outre, Dick Cheney a prodigué des encouragements à la fermeté et à l'aventurisme en Géorgie. Or ces encouragements ne peuvent pas être suivis d'un engagement militaire correspondant de la part des Américains. Ils se trouvent donc dans une situation un peu incertaine. A deux reprises, on a vu déjà des situations de ce genre apparaître : en Hongrie en 1956 où, manifestement, il y avait eu quelques encouragements à la révolte et au moment de la première guerre du Koweït, alors que les Chiites avaient été encouragés à résister. Tout cela n'a pas été suivi d'effets. Il y a une petite tentation américaine, celle de l'invitation à la fermeté, lointaine et sans engagement de la part du conseilleur. Les États-Unis s'y sont mal pris dans cette situation.

D'autre part, la Commission, le Parlement ne fonctionnent pas au mois d'août. Le Président de la République française va occuper ce vide.

Troisièmement, du fait même de la maladresse du président géorgien et du caractère aventuriste de son engagement, le « parti antirusse », ou de fermeté à l'égard de la Russie au sein de l'Union européenne, est pris à contre-pied et relativement désarmé. L'Ukraine, à l'extérieur de l'Union, fait des démonstrations de solidarité, un peu dangereuses d'ailleurs, avec la Géorgie. Mais, en réalité, les Polonais, les Hongrois, les Tchèques, etc. sont dans une situation de relative incertitude, voyant que ce qui a été fait en Géorgie conduit à des résultats assez inquiétants. Cela fonde le succès fondamental de la médiation européenne et de la médiation française, puisque la France préside l'Union européenne. Au contraire de ce qui s'est passé dans d'autres crises, comme dans celle d’Irak, il y a une possibilité de mobilisation de l'Union européenne entière sur une voie moyenne.

La quatrième raison du succès tient à la limitation assez évidente des ambitions russes, d'autant plus utile au président Sarkozy, qu'elle est masquée par une sorte de discours va-t-en-guerre, anti-occidental, extrêmement vigoureux. Même si le Président Sarkozy dit : « Les Russes étaient aux portes de Tbilissi ». A aucun moment - me semble-t-il - ils n'ont envisagé de s'y installer durablement et d'occuper l'ensemble de la Géorgie. Ce qu'ils ont voulu faire, en réponse à une attitude assez provocatrice de la part des Géorgiens, c’est permettre aux Ossètes du sud et aux Abkhazes de faire sécession et leur appliquer un régime comparable à celui que nous avions nous-mêmes, à tort ou à raison, appliqué au Kosovo. Tout est en place pour le compromis politique relativement acceptable et qui a prévalu. Il y a eu un cessez-le-feu rapide, des observateurs européens, et après des résistances assez fortes des Russes, il y a eu globalement un respect des conditions du cessez-le-feu. Certes, demeure un problème juridique, politique et fondamental, les Européens ne peuvent reconnaître l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud comme États indépendants. Mais ces États ne voulaient globalement pas être en Géorgie et représentent des populations très peu nombreuses. Le succès a donc été tout à fait considérable.

 

Reste la crise financière…. Le succès est indiscutable. Deux choses sont apparues : une assez profonde mutation idéologique et l'apparition d'une nouvelle configuration géopolitique au sein de l'Union européenne. Ceci s'ajoutant à quelque chose de tout à fait central : le caractère d'urgence. Dans les deux cas, la Géorgie et la crise financière, on a eu un caractère d'urgence fondamental au contraire de ce qui prévalait en Irlande. Le Président de la République a dû réfréner sa nature dans la gestion des affaires irlandaises ; il a pu donner libre cours à sa nature dans les affaires géorgienne et financière. C'est une nature faite d’une certaine propension à l'amnésie idéologique et d'une hyperréactivité politique, avec une grande capacité de coup d'œil, d'action, d'intervention, etc.

Mais au-delà de cela, on assiste à une mutation idéologique et à une reconfiguration politique. La mutation idéologique est définissable en termes sadiens : ce sont les infortunes de la vertu et les prospérités du vice (Justine, l’infortune de la vertu, Juliette, les prospérités du vice). Les infortunes de la vertu, c'est le problème allemand. L'Allemagne a mené une politique économique exemplaire. Elle a inspiré assez largement la politique de la Banque Centrale Européenne. On peut reconnaître que la manière allemande de gérer la croissance et l’économie et la modération de la politique de la banque centrale ont été raisonnables. Ce sont précisément le laxisme et l'irresponsabilité d'un système financier débridé, né à Londres et magnifié à New York, qui ont été à l'origine de cette crise. Cette vertu aurait dû être récompensée, mais elle ne l'a pas été, parce qu'il est apparu assez vite que les seules solutions imaginables consistaient à mettre en cause tout un ensemble de règles (la règle des 3%, la règle sur la concurrence et les aides d'État) et que malgré tout, même les vertueux comme l'Allemagne, étaient menacés. Et si, à un moment, Madame Merkel a cru bon de plastronner un peu, la déroute d'une partie de son système bancaire l’a rappelée à plus de prudence.

En revanche, de l'autre côté, c’est la prospérité du vice. Selon moi, le plan TEPA (Travail Emploi Pouvoir d'Achat) lancé par le Président de la République et le gouvernement, juste après l'élection de Monsieur Sarkozy, était totalement irresponsable, à la fois inutilement coûteux et ne prenant pas du tout en compte les intérêts budgétaires réels du pays. Les ressources françaises étaient de toute manière insuffisantes, l'exemple allemand le montre, pour faire face à la situation. La solution est, d'une manière ou d'une autre, d'augmenter les endettements, de dévaloriser les créances, de soutenir la demande par des déficits budgétaires, tout ce qui était considéré comme le vice devient la vertu, et fait que le Président de la République et la France se sentent, en quelque sorte, politiquement exonérés de leurs errements antérieurs. Le jeu est remis à zéro. Quant aux Britanniques, ils sont très largement responsables de ce qui s'est passé, mais les Britanniques, right or wrong my country, font bonne figure. De leur point de vue, la situation est grave mais pas désespérée, en vertu du fait qu’il est plus aisé de sortir d’une situation de déflation que d’une situation d'inflation car il est beaucoup plus facile de donner de l'argent aux gens que de leur en prendre. En même temps, ils sont dans une situation d'urgence, et ils ont donc un intérêt vital à se rapprocher de la zone euro, à se rapprocher de ce que Gordon Brown a toujours abominé et à faire preuve d'un empirisme à tous crins.

Ainsi, on débouche sur une configuration politique tout à fait inédite dans l'Union européenne. Cette dernière a traditionnellement fonctionné sur une imagination française, une détermination allemande et une circonspection britannique. Ce que nous découvrons à l'occasion des sommets, notamment à l'occasion du sommet de Paris, c'est la conjonction d'une imagination britannique, d'une détermination française et d'une circonspection allemande. Nous sommes donc dans un cadre géopolitique de l'Union européenne tout à fait nouveau. Cette nouveauté n'est pas sans inquiéter, car il n'est pas du tout sûr que cet attelage assez incertain puisse avoir les mêmes vertus constructives que le tandem franco-allemand relativement mis à mal aujourd'hui. La France est maintenant caractérisée par son amnésie et sa réactivité, l'Allemagne par un certain pharisianisme et une méfiance invétérée à l'égard des autres, tout en ayant des ressources tout à fait considérables pour résoudre la crise, et le Royaume-Uni par un mélange d'angoisse bien maîtrisée et de pragmatisme à tous crins.

 

Comment va procéder le Président de la République ? Il obtiendra un résultat spectaculaire. Mais à travers une gestion assez confuse et tâtonnante, d'un certain nombre d'incertitudes, notamment trois.

D'abord, l’incertitude des niveaux. A quel niveau doit-on aborder la crise ? Le Président de la République multiplie les initiatives et leur donne rétrospectivement une sorte de cohérence. En réalité, on voit bien qu’il tâtonne. Ce n’est pas une critique. Le président Roosevelt, lui-même, a passé les premiers mois de son mandat (en 1933) dans la même situation. On a eu d'abord la mauvaise idée, c'est-à-dire le G4 regroupant les pays membres du G20 et de la zone de l'Eurogroupe. Cela ne correspondait pas, en réalité, à une véritable solidarité communautaire. Ensuite, la bonne idée a été l'Eurogroupe avec le Royaume-Uni. Cela se passait à Paris et prouvait que Monsieur Gordon Brown, qui a fait sa fortune politique sur l'idée que la zone européenne n'était pas, et notamment l'Eurogroupe, un lieu pertinent de traitement des affaires, était obligé de consentir à revoir sa position. On avait là le bon niveau technique, avec la Banque Centrale, avec Monsieur Trichet, avec des moyens institutionnels puissants, un engagement politique relativement fort des membres de l'Eurogroupe, et cette présence obligée et légitimante du Royaume-Uni. Ensuite, on est passé sans heurts au niveau des 27 pays européens, instaurant une chambre de ratification des décisions qui avaient été prises à Paris. Enfin, le Président de la République, qui avait annoncé un nouveau Bretton Woods, a obtenu du président Bush le sommet de Washington où on a abordé toutes les questions, proclamé toutes les bonnes intentions, mais où on n'a résolu aucun problème. Cela montre bien que le président Sarkozy a hésité : quand il parle de Bretton Woods, l'ensemble de la communauté internationale s’amuse. Quand il parle du G4, les Européens font triste mine. En revanche, quand il organise cette réunion de Paris, il parvient à réconcilier l'idée du couple franco-britannique avec un engagement de l'Europe continentale, symbolisé par l'Eurogroupe.

Ensuite, l'incertitude des actions. Les Français, comme l'ensemble de la communauté internationale, hésitent sur ce qu'il faut faire. A court terme, deux approches sont engagées. D’une part, le plan Paulson est un plan de défaisance, de rachats, de soustraction au marché des créances toxiques et est très difficile à mettre en œuvre, parce qu’il implique de mieux traiter les produits les plus toxiques plutôt que ceux qui le sont un peu moins, perturbant complètement les règles du marché. Je ne sais pas si Emmanuel (Rodocanachi) pense cela, mais c’est une chose des plus délicates à mettre en œuvre. Manifestement, le Président de la République suit au départ cette idée, mais va très rapidement se rallier au plan du Premier Ministre britannique Gordon Brown. Qui est le père du plan Brown ? Politiquement ce sont les Britanniques qui ont pris la responsabilité de l'afficher, de le rendre public. Les Français en revanche, se targuent de l’avoir inventé. En quoi consiste ce plan ? Donner une garantie aux transactions financières, autrement dit leur donner une garantie d’Etat. C'était certainement nécessaire, ce n'est certainement pas suffisant. Personne n’a été en mesure d'aller plus loin.

Le troisième niveau, l'incertitude des prolongements. Passée cette importante et cruciale initiative, pour éviter le collapsus général du système bancaire, nous sommes dans l'incapacité, les uns et les autres, faute, selon moi, de règles communes, d'aller véritablement au-delà, et d'apporter globalement les réformes structurelles qui, d'ailleurs, seraient indissociablement européennes et mondiales, mais supposeraient pour être mondiales qu’il y ait une volonté européenne extrêmement forte. Et cette volonté n'existe pas. En réalité, les initiatives sont prises en convergence d'inspiration, mais de façon extrêmement distincte par l'ensemble des États et ni en Europe, ni sur le plan mondial, on n’a une véritable approche solidaire d'un problème, qui appellerait pourtant les réponses d'une gouvernance mondiale. Ce sont là les limites de l'action…

 

Le Président de la République a tiré vanité de cette présidence, faisant récemment une déclaration assez amusante à l'intention de l'ensemble des collaborateurs et fonctionnaires qui étaient associés à la présidence française de l'Union européenne, donc non publique : « J'ai compris qu'il était aussi facile de diriger plusieurs pays qu'un seul.». En tout état de cause, il est clair qu'il n'a pas dirigé les pays européens. Il a réagi avec beaucoup de talent, beaucoup d'efficacité à deux défis essentiels, le défi caucasien et le défi de la crise immédiate du système bancaire, mais laisse une situation extraordinairement délicate.

 

Le bilan du Conseil européen du 11 décembre est brillant, notamment par l'adoption du paquet énergétique. Je crois que la France a véritablement réussi, sans doute par son dynamisme international dans le Caucase et par le dynamisme de ses initiatives contre la crise bancaire, à faire passer ce compromis sur le paquet climat et énergie. C'est une très bonne chose, sans être révolutionnaire.

La présidence française aurait pu être beaucoup plus mauvaise, elle n'aurait sans doute pas pu être bien meilleure, mais malgré tout, elle reste extraordinairement limitée, et rien n'est réglé. Pourquoi ? Il reste une contradiction très profonde. Que voulons-nous faire, comment voulons-nous contrôler l'Union européenne ? Voulons-nous une Europe intergouvernementale ? etc... Plus profondément, voulons-nous bâtir un concert européen sur l'accord entre des gouvernements, qui repose sur des initiatives diplomatiques, militaires ou autres, prises par les États ? Hier, on rediffusait le film « Les 55 jours de Pékin » à la télévision. Très bel exemple de construction militaire européenne que le corps expéditionnaire, qui a libéré les légations de l'attaque des Boxers. Comme c'était un diplomate allemand qui avait été assassiné, c’était aux Allemands que revenait le soin de conduire ce corps expéditionnaire, commun aux Européens et aux Américains d'ailleurs. Ce militaire a marqué, par la suite, les limites de son engagement européen, puisque c'était le général von Falkenheim, a été le théoricien, à Verdun, de l'extermination conjointe des Français et des Allemands. Sa théorie reposait sur l'idée que comme les Allemands étaient plus nombreux, quand tous les Français seraient morts, seuls les Allemands resteraient: modestie de l'ambition européenne… En réalité, les initiatives militaires conjointes ne sont pas nouvelles. Si cela semble être la voie réaliste, cela implique que toute la légitimité repose sur le pouvoir d'un dirigeant, d'un État. Evidemment, le système ne s'y prête pas, puisque la présidence française, comme la comète de Halley, apparaît, non pas tous les cinq siècles, mais tous les 20 ou 30 ans, et va disparaître avec le traité de Lisbonne. On voit bien que le président Sarkozy s'est inscrit dans une logique gaulliste, sans donner de coloration idéologique à ce terme. En même temps, au sein de l’Union européenne, une logique de Constitution, apparente au moins, prévaut, reposant sur des institutions très précises, un quasi-gouvernement avec la Commission, un Conseil décidant le plus souvent à la majorité qualifiée, une Cour de justice supranationale, un banquier central supranational, et demain, un président et un haut représentant, chargé dans des conditions d'ailleurs assez imprécises, de diriger tout cela. Avec le traité de Lisbonne, la présidence française eut été inutile. Or, le traité de Lisbonne est porté par les Français…

 

Alors où sommes-nous ? Qu'allons-nous dire aux électeurs, en juin prochain ? On va leur parler de la droite, de la gauche, de la crise, du capitalisme, du libéralisme, de Sarkozy, etc. Que va-t-on leur dire sur le plan européen ? Par définition, rien, car nous sommes simultanément dans deux systèmes : un système interétatique, conduit avec brio dans des conditions exceptionnelles, par un Président de la République qui avait toutes les qualités et tous les défauts nécessaires à l'emploi, qui de surcroît a bénéficié d'une conjoncture internationale propre à faire ressortir ces qualités ; et un système qui passerait par un relatif abaissement des chefs d'Etat et de gouvernement, et leur soumission à une règle et à une autorité communes. Tout se passe comme si nous faisions semblant de construire cette communauté politique parce que nous restons « prisonniers » de ce système ancien. Il y a là, je crois, une sorte de schizophrénie du discours européen, des dirigeants français, de droite, du centre et de gauche d'ailleurs, qui empêche de donner une signification au projet européen, et qui empêche de faire de la présidence française de l'Union européenne, autre chose qu'une brillante anomalie, qui empêche d'en faire l'instrument, la première étape, d'une véritable refondation d'un projet politique. Nous étions dans la contradiction, et au terme de ce spectacle fantastique, nous sommes toujours dans la contradiction.

 

 

DEBAT

 
Jacques Andréani

 Merci beaucoup, c'était passionnant, et c'était en excluant à la fois la langue de bois et la « langue de coton ». C'était, comme on dit en anglais, thought stimulating. Il s'agissait de tirer les conclusions d’événements qui sont intéressants dans l'actualité, sans être stupéfiants, sinon comme démonstration de capacités personnelles manifestes, pour poser des questions plus générales et plus rudes. J’abuserai de ma présence à la tribune pour poser la première question.

Nous sommes à la fois les continuateurs de la tradition gaulliste, c'est-à-dire de l'Europe des nations, de l'Europe où tout vient des États, où on ne peut pas ne pas traiter les institutions avec une certaine négligence, une certaine condescendance, et nous sommes les continuateurs de l’Europe de Delors ou d'un certain nombre de grands serviteurs de l'État français, qui ont fait énormément pour la construction européenne. Cette contradiction est flagrante. Mais n'est-elle pas présente chez les Allemands, chez les Beneluxiens, chez les Italiens ? Les Anglais, quant à eux, penchent d'un côté, qui n'est pas celui de la construction d'une véritable Europe. Mais la contradiction est partout. Elle est peut-être plus dissimulée, par exemple en Allemagne, où on a un discours théoriquement fédéraliste, traditionnellement chez les chrétiens-démocrates. Pourtant, dans la conduite quotidienne des affaires, on voit tous les jours des Allemands s’affranchir de la Commission, et des règles communautaires. Si on veut sortir de cette contradiction, il faudrait aussi inspirer les autres pays européens.

  

Jean-Louis Bourlanges

 Je suis entièrement d'accord avec vous. Je ne crois pas du tout que la contradiction que j'ai décrite soit spécifiquement française. Je crois que si elle l'était initialement, nous avons fait des adeptes, et maintenant tout le monde est peu ou prou sur cette ligne. Ceci appelle deux remarques.

 

La première, actuellement gênante, tient au fait que nous nourrissons un discours qui est le discours de la refondation, du renouveau, du redémarrage, tout en accentuant ainsi la contradiction. Les Allemands sont dans la même situation, mais se font plus discrets. Et le fait pour la France d'adopter un « profil haut » suscite à la fois des espérances et des attentes dans les opinions, et notamment dans l'opinion française, sans garantir la capacité à y répondre le moment venu. Si vous me permettez cette remarque de politique intérieure, moi qui n'appartient ni à la majorité ni à l'opposition, j’y vois là le problème fondamental du quinquennat de Monsieur Sarkozy, en tant qu'il fait naître des espérances auxquelles il ne répond que très partiellement. En fait, en Europe, nous construisons un système qui est assez radicalement différent de celui que nous exaltons.

 

La deuxième remarque, tient au fait que cette contradiction a toujours existé, entre des institutions européennes et des « divas » nationales. Elle avait certainement trouvé un point d'équilibre assez grand pendant les trois septennats de Valéry Giscard d'Estaing et de François Mitterrand. Georges Pompidou avait fait des efforts importants, mais sa relation avec Willy Brandt était vraiment très dégradée et cela n'avait pas permis d'aboutir. Il avait résolu tout un ensemble de problèmes, comme faire rentrer les Britanniques. Mais le moment clé a été cette espèce de maillage dans lequel il n’y avait pas simplement un leader, mais deux. La dualité était essentielle, notamment le Français et l'Allemand, Schmidt et Giscard, Kohl et Mitterrand. Il y avait, en arrière plan, une Commission à la fois habile, entreprenante, capable de concevoir des projets, de les vendre aux Français, aux Allemands et aux Beneluxiens, dans des conditions de discrétion assez grandes, de manière à ce que cela puisse éclore dans ce cadre prétendument intergouvernemental qu’est le Conseil européen. L’équilibre était assez satisfaisant. Or, cet équilibre est doublement brisé aujourd'hui. Au niveau du couple franco-allemand. Les Français et les Allemands sont, sous des formes différentes, également responsables de la situation. Les Français, le président Sarkozy, évidemment, a usé d'une certaine désinvolture avec Madame Merkel. Mais la classe politique allemande telle qu'on la voit aujourd'hui, n'a pas une appétence fondamentale pour le développement communautaire. Ce qui s'est passé autour d'AREVA est à ce titre très significatif, très important et très tragique. Est-il possible de compenser cela par une entente franco-britannique ? Non. On peut certes se réjouir de cette renaissance de l'entente cordiale. Monsieur Gordon Brown multiplie, comme le roi Edouard VII, les voyages à Paris. Mais la limite de l'engagement britannique n’en reste pas moins évidente : les Britanniques sont aux abois et avaient besoin d'une solution européenne. Or, les Britanniques sont pragmatiques. Deuxièmement, il y a des raisons institutionnelles, ayant trait au Parlement et à la Commission et des raisons personnelles. Je crois que Manuel Barroso est un président de la Commission européenne décevant, sans ambition, à la remorque des États membres. Jean-Pierre Jouyet, qui a été un formidable ministre délégué aux Affaires européennes. Avec M Sellal – notre représentant à Bruxelles – ils ont joué le rôle essentiel de truchement : ils entendaient du Sarkozy et ils traduisaient en communautaire. Il fallait être très fort pour arriver à une transposition de cet ordre, parce que le Sarkozy n'est pas fondamentalement communautaire et le communautaire est beaucoup trop feutré, indirect, pour être sarkozyste. On a eu deux formidables interprètes, qui sont Jouyet et Sellal. Mais Jouyet a terminé son mandat. Au moment où il a pris ses nouvelles fonctions à l'AMF, il a donné une interview à « Libération » dans laquelle il fait une analyse extraordinairement critique du rôle de la Commission, qui n'a rien vu, rien su, qui a suivi à retardement tous les coups, qui n'a eu à aucun moment l'initiative, et après cela, il termine par une sorte d'éloge personnel de Monsieur Barroso. Comme cette interview a été reprise dans le blog de Jean Quatremer, beaucoup ont réagi, en disant : « Mais ça ne va pas du tout, si on est contre la Commission, il faut être contre Barroso ». Je crois qu'il a eu raison sur la Commission et tort sur Barroso. Il s'est simplement senti obligé de dire sincèrement ce qu'il pensait - lui qui avait été chef de cabinet de Jacques Delors à la Commission – de ce qu'était devenue la Commission, et en même temps, compte tenu du fait que Monsieur Sarkozy a, semble-t-il, décidé de veiller à reconduire Monsieur Barroso, il était obligé de compenser sa sévérité par une sorte d'indulgence. Donc, on est dans cette situation où les éléments centraux de cet accord entre ces deux logiques, logique intergouvernementale, et cette logique « de Politi » évoquée tout à l'heure, la tension était gérée de façon dialectique, notamment à la fin des années 70/80, et là nous ne sommes plus du tout en phase sur ce plan-là. Et les deux logiques voguent séparément vers des électeurs éberlués.

  

SEM Henri Froment-Meurice

 Cette contradiction qui existe au fond depuis très longtemps, et qui avait été surmontée quand même à la période de Schmidt-Giscard et encore de Kohl-Mitterrand, n'a-t-elle pas comme explication le constant élargissement de l'Union européenne qui rend les choses beaucoup plus difficiles, notamment avec des États qui viennent de l'Est - et qui ont finalement reconquis leur indépendance et leur souveraineté, et pour lesquels les processus d'intégration, de politiques communes, d'abandons de souveraineté, sont probablement très difficiles - le constant élargissement sans approfondissement, parce qu'au fond, depuis l'entrée de l'Angleterre, on a toujours élargi, sans jamais réussir à approfondir à la mesure de l'élargissement ? Alors, aujourd'hui on est évidemment dans une situation encore plus difficile. Il n'y a pas si longtemps on était encore à 15, aujourd'hui on est à 27, dans quelques années on sera 30 ou 32, avec les Balkans, peut-être d'autres de l'Europe de l'Est. Par conséquent, cette contradiction va être de plus en plus difficile à surmonter. Evidemment, le traité de Lisbonne va permettre de faire, certes, un progrès, vous l'avez signalé. Mais dans ces conditions, ne faudrait-il pas songer - comme par exemple nous l'avons fait pour l'euro - à un noyau dur politique ? Quelque chose qui permette d'avoir entre certains États une intégration de politique étrangère et de défense, qui permette d'avoir un noyau d'États qui, se présentant ensemble, ayant intégré leurs instruments de politique étrangère et de défense, serait d'un poids très lourd, pourrait peut-être agir seul, sans les autres ? Que pensez-vous de cela ? Je suis pour ma part effrayé de voir encore une fois qu’on élargit, sans que les institutions, les politiques communes, l'intégration, ne suivent.

  

Jean-Louis Bourlanges

 C'est une question absolument centrale. Sur l'élargissement et l'approfondissement, je ferai la même analyse que vous, mais je la décalerai chronologiquement. La communauté européenne, disons l'Union, même si juridiquement le terme n'apparaît qu'à Maastricht, l'Union européenne s'est caractérisée, jusqu'au début des années 90, non pas par un antagonisme, une opposition entre élargissement et approfondissement, mais par une solidarité entre trois fonctions, trois termes : l'élargissement géographique, l'enrichissement des compétences et la musculation institutionnelle. Dès le traité de Rome, la France qui était un peu sortie du système, au moment de la CED, s’y réinsère et l'alliance franco-allemande se cristallise ; la politique agricole, l'union douanière et des institutions sont créées. Ensuite, entre l'Angleterre. Le Royaume-Uni est empêtré dans un ensemble de contradictions : Monsieur Heath est remplacé par Monsieur Wilson, ce dernier par Madame Thatcher... Il reste que le cadeau de joyeux avènement donné aux Britanniques est malgré tout le marché intérieur et Madame Thatcher ne s'y oppose pas, elle accepte au Conseil européen de Milan un vote à la majorité qualifiée, de manière à pouvoir voter « non » sans bloquer le système. C'est là le génie de ces personnalités étonnantes que sont Bettino Craxi et Giulio Andreotti, qui avaient pensé cela…

  

Jean Bétermier

 Et Jacques Delors…Et Mitterrand, qui se déplaçait, parce que toute la délégation française était folle de rage, d'oser voter à la majorité au Conseil européen.

  

Jean-Louis Bourlanges

 A travers le marché intérieur, on a eu enrichissement de compétences, arrimage des Britanniques, et en même temps, développement de procédures institutionnelles, majorité qualifiée, première association à travers la procédure dite de coopération du Parlement à la décision législative. Parallèlement, l'ouverture au Sud, à l'Espagne, à la Grèce et au Portugal, s'est traduite par le développement très profond des politiques régionales et une augmentation importante du budget, qui a cessé d'être exclusivement un budget agricole. Il y avait couramment un cercle vertueux de l'élargissement-approfondissement, mais cela a été brisé très clairement dans le premier élargissement qui a suivi la réunification allemande et le traité de Maastricht. Quand on a fait entrer l'Autriche, la Finlande et la Suède, on s'est contenté de diluer et non d’élargir. On a refusé les adaptations institutionnelles qu’un certain nombre de gens, dont moi, mais aussi Xavier de Villepin au Sénat avions demandé et essayé d'obtenir sans succès. A ce moment-là, on est rentré dans cette logique – que vous décrivez - d'un club qui s'élargit indéfiniment, incapable de définir les conditions réelles que l'on attend des nouveaux adhérents, incapable de définir de façon claire le règlement intérieur, l'objet social du club, c'est-à-dire le portefeuille ultime de compétences qu'il veut se donner. Nous sommes présentement dans cette situation.

 

Vous dites « noyau dur ». Je pense que, si on en est arrivé là, c'est parce que l'imaginaire européen était associé, à juste titre d'ailleurs dans beaucoup d’esprits, à des idées de compétition très dure avec des États à coûts de production très bas, à une précarité de la situation des salariés et à un creusement des inégalités intérieures à nos sociétés, même si la contrepartie, ô combien importante est la réduction des inégalités intercontinentales, et non intracontinentales. Les Français voient que Monsieur Zacharias touche des sommes astronomiques et qu'eux sont dans des situations où leurs entreprises ferment et sont délocalisées. Il y a donc un profond rejet, pas du système complet, parce que les Français savent bien qu'il n'y a pas grand-chose à opposer à ce système, mais ce système cesse d'être mobilisateur. Donc, on a cette panne d'imaginaire qui s’ajoute au problème allemand. Les Allemands, à partir des années 1990, n'ont plus rien à espérer. Ils ont obtenu ce qu'ils veulent et en tirent des conséquences très justes, ce sont de bons élèves européens, de bons amis. On le voit dans la crise budgétaire, par exemple. Madame Merkel développe une diplomatie qui vise à apaiser les Français, les Britanniques, les Polonais, jouant un rôle d'honnête courtier, mais n’est pas un moteur. C'est là le principal problème.

 

Deux remarques encore. Ce ne sont pas les 27 qui posent problème. Quand la frontière est fragile, c'est que le centre est mou. Le couple franco-allemand est en effet mou. La dislocation de la Belgique est, à ce titre, significative. La Belgique est un microcosme du franco-allemand d'une certaine manière, faisant montre du retrait néerlandais. De même, l'Italie a un parti qui s'est appelé Forza Italia. Qui pouvait imaginer cela, il y a quelques années ? C'est au cœur des pays fondateurs que se pose le problème. Si les Allemands et les Français avaient alors décidé de marcher ensemble avec une Commission intelligente, qui saurait faire des concessions ici et là, on pourrait très bien aller de l’avant. Comme dit Boissieu, un peu cynique : « On achète les uns et on achète les autres, on n’achète pas. » J'étais très admiratif de Karl Lamers, quand il avait proposé l’expression « noyau dur », car il est la quintessence de l'homme politique allemand francophile, européen, conscient des enjeux. Mais ce concept-là ne correspond plus aujourd'hui à la réalité.

 

Pour terminer, je dirai une chose positive à mettre à l'actif de la présidence française. On a vu à travers cette présidence se dessiner quelques éléments d'un nouvel imaginaire européen. Pour la première fois, la globalisation a été vécue sur un mode paroxystique, un mode de crise. Dès lors, cette lente globalisation, qui inquiétait tout de monde mais qui n'était pas de nature à mobiliser les gens, est apparue comme quelque chose de foudroyant, de dangereux, d'inquiétant. Les Européens, d'une façon générale, ont pris une conscience plus aiguë du fait que le nouvel imaginaire n'était pas la paix européenne. Le nouvel imaginaire n'est pas simplement le libéralisme, c’est la contribution, l'édification d'un monde, d'une planète, qui soit habitable par les hommes. Habitable en termes écologique, économique, en termes de justice, de solidarité sociale Nord-Sud, de protection des libertés. Il y avait tout un ensemble de possibilités, de menaces présentes, qui nous saisissent au corps. L'énergie aussi, on l'a découvert avec Monsieur Al Gore, l'imminence du problème climatique… Il y a soudain une découverte de l'imminence de l'exigence planétaire. Et en même temps, car c'est la contrepartie de cela, chacun voit bien que si nous voulons peser dans cette affaire, nous ne pouvons le faire qu'ensemble. Il y a là peut-être quelque chose qui permet d'espérer à long terme, mais encore une fois, il ne semble pas y avoir, parmi les États européens, une volonté de faire, à partir de cet imaginaire, un véritable instrument politique démocratique efficace et ambitieux.

  

Xavier de Villepin

 Ma question porte sur les prochaines élections européennes. On risque d'être presque au sommet de la crise économique et financière…

  

Jean-Louis Bourlanges

 C'est la version optimiste !

  

Xavier de Villepin

 Pas très optimiste… On va voter entre le 3 et le 9 juin, à une période où les électeurs risquent d'être désorientés et trouver que l'Europe n'a pas apporté de solutions à leurs problèmes. Comment voyez-vous ce résultat ? Le Parti socialiste et le PPE vont-ils présenter des programmes un peu communs ? Ou est-ce que chacun va y aller en ordre dispersé ?

  

Jean-Louis Bourlanges

 Il serait très intéressant de présenter des programmes communs, même si personne ne le souhaite réellement. On peut donc s’attendre à des « manifestes de langue de coton ». Une Europe de gauche d'un côté, une Europe responsable, solidaire et libérale de l'autre. Les États vont essayer de négocier un accord entre eux sur les trois fonctions centrales de l'Union européenne de demain, c'est-à-dire le président de la Commission, le président du Conseil européen et le haut représentant. Cette configuration exécutive n’est d’ailleurs pas vraiment une simplification. D’aucuns disent que c’est une réponse à H. Kissinger qui demandait un numéro de téléphone… Il s’agirait plutôt d’un standard téléphonique ! La clarté du message risque d’en pâtir. En même temps, on laisse entendre que le président du Conseil européen sera le réel détenteur du pouvoir. Le message apparaît  totalement et volontairement brouillé. En termes de forces politiques, le débat éculé entre pro et anti-européen ne va pas apparaître parce que le problème a fini par fatiguer tout le monde. De Maastricht à Lisbonne, on a tendance à considérer qu’il y a trop de commissaires, mais cela ne changera vraisemblablement pas et c’est, à mon avis, probablement vital.

 

Il va rester en réalité deux niveaux d'interpellation, liés entre eux. Premièrement, la mise en cause, ou le soutien, d'un modèle libéral et ouvert. Cela va être très pesant, parce qu'en France en particulier les nouveaux partis de gauche - et même Madame Aubry qui gère son affaire d'une façon très complexe - sont travaillés par un certain nombre de pulsions très fortes du corps électoral. On va aussi avoir la déferlante anti-Sarkozy, parce que le Président agace et le Président n'est pas remplaçable. En l'état présent des choses, personne ne voit l'alternative, ni le candidat ni le parti qui pourrait le remplacer. Donc, il y a une aigreur d’autant plus forte à son encontre qu’elle est politiquement impuissante. Il y a là quelque chose d’assez particulier et d’assez malsain en réalité. Je crois que l'UMP va faire un score assez mauvais. Il paraît que le président Sarkozy dit : « Avec ma présidence, les gens vont voter ». Je crois que tout le monde lui a expliqué et il en convient maintenant que la crise économique est telle que la présidence ne peut guère mobiliser. Cela ne va pas du tout aller. Quant au Parti socialiste, il part de très haut, aux dernières européennes, et va avoir du mal à se maintenir. En revanche, la « PME Bayrou », « la PME Besancenot », qui me paraît assez forte et la « PME de Cohn-Bové » (Daniel Cohn-Bendit et José Bové), même si c’est celle qui, à mon avis, aura le plus de difficultés, sont prometteuses. Il y a deux types de discours radicalement différents. Le discours de Daniel Cohn-Bendit est un discours profondément globalisateur et libéral, c'est d'ailleurs grâce à Cohn-Bendit, il faut lui rendre hommage, que nous nous sommes débarrassés de la domination du Parti communiste en 1968, comme l'avait très justement analysé sa parente Hannah Arendt. José Bové est sur une ligne tout à fait différente. Soit ils fédèrent tout, soit Cohn-Bendit cannibalise l'électorat de Bové, ou Bové cannibalise l'électorat de Cohn-Bendit. Malgré tout, il y aura des forces là-dedans, mais cela ne sera pas exploitable sur le plan européen. Le PPE dira qu'il a gagné, ce sera la droite qui aura gagné si cela est le cas, ce qui semble vraisemblable. On aura Monsieur Barroso, et puis business as usual. Et les Français voteront à mon avis très peu. Voilà. Moi, je ne serai pas candidat. J'hésite déjà sur l'idée de voter. Je ne sais pas pour qui voter. Je me rendrai aux urnes, mais je voterai peut-être blanc. Je ne me reconnais dans aucune offre politique partisane européenne satisfaisante.

  

Jean Bétermier

 Vous en avez trop vu.

  

Jean-Louis Bourlanges

 Oui, j'en ai trop vu, je n'en ai pas fait assez.

  

Intervenant

 Vous avez parlé de la schizophrénie française...

 

 Jean-Louis Bourlanges

 Non, de la schizophrénie européenne.

 

 Même intervenant

 Ne pensez-vous pas qu'une détérioration de la crise économique et financière puisse aller au-delà de cette schizophrénie et rapprocher davantage les gouvernements européens?

  

Jean-Louis Bourlanges

 Je me rallie à l'amendement de Monsieur Andreani, je ne parle pas de schizophrénie française mais d'une schizophrénie beaucoup plus générale.

Ensuite, je pense que vos propos correspondent à peu près à ce que ce j'ai voulu dire sur la naissance d’un nouvel imaginaire européen, c'est-à-dire l'idée que l'Europe peut retrouver un rôle décisif dans le traitement de problèmes perçus par les opinions publiques, à juste titre, comme fondamentaux. Il faut établir le lien dans l'opinion publique entre un niveau d'action pertinent qui est le niveau européen, et un ou des problèmes fortement ressentis par les gens. Si vous avez ce lien vous pouvez faire quelque chose, si vous ne l'avez pas, vous ne pouvez rien faire. Je ne sais pas comment cela peut évoluer, en tout cas je vous suis sur un point - et je rejoins ce que disait Monsieur Froment-Meurice il y a un instant - je pense qu’il faut retrouver un accord avec les Allemands. Je ne crois pas que cela sera pour demain, j'espère pour après-demain, mais je pense que là est la clé. Si les Allemands et les Français retrouvent le chemin de la confiance, d'une action partagée, je dirais que beaucoup de choses sont à nouveau possibles.