FORUM DU FUTUR


"Après son discours unaugural,
quelles options pour le Président Barak Obama ?"

Conférence du jeudi 5 février 2009 à l'Assemblée Nationale
animée par :

Mme Anne DEYSINE, Professeur - Université Paris X



Jean BETERMIER

          Nous devons, par égard pour ceux qui sont arrivés à l’heure, de ne pas prendre trop de retard et je serais bien coupable si j’allais au-delà des quelques minutes de tolérance car je sais que Madame Anne Deysine a passé la nuit dernière dans l’avion de San Francisco / Paris, donc je ne veux pas prolonger sa soirée.

 
         Messieurs les Ambassadeurs, Messieurs les officiers généraux, Mesdames, Messieurs, le Forum du Futur se réjouit d’accueillir, une fois encore, le Professeur Anne Deysine, Professeur à l’Université Paris X qui est à la fois agrégée d’anglais, Juriste, diplômée de l’IEP de Paris, elle occupe un poste clé à l’intérieur de Paris X Nanterre sur les Affaires Internationales et en particulier pour le BI-DEUG, formation double de Droit français et anglo-américain (en anglais) l’un des points forts de Paris X. Je parle sous votre surveillance Madame.

  

Anne DEYSINE

          Il a changé de nom. Dans le cadre de la réforme du LMD, cela s’appelle maintenant la Licence, mais c’est toujours une licence bilingue qui permet aux étudiants d’obtenir un diplôme de droit français et de droit anglo-américain.

  

Jean BETERMIER

          Merci de cette mise au point, Madame Deysine est l’auteur de plusieurs ouvrages, je retiens les deux titres les plus significatifs : Les Etats-Unis aujourd’hui : permanence et changements et L’empire de la présidence de 1933 à 2006. Voilà.

Madame, votre intervention vient à point nommé, vous rentrez donc des Etats-Unis, quelques semaines après le discours inaugural du Président Barak Obama et nous allons vous écouter avec la plus grande attention.

  

Anne DEYSINE

          Merci Amiral, bonsoir à tous et, effectivement, je rentre juste des Etats-Unis, donc j’ai pas mal de choses à dire, mais c’est vrai que l’intitulé qui m’a été proposé et que j’ai accepté est aussi un intitulé très vaste, donc je ne pourrai pas tout couvrir et je n’ai pas cette prétention, en revanche, si au moment des questions vous souhaitez approfondir certains points, je ferai de mon mieux pour y répondre.

 

         Ce que j’espère vous communiquer, c’est peut-être deux choses. La première, c’est l’ambiance qui règne. En France, « l’Obamania » sévit mais aux Etats-Unis, elle s’est accrue. J’ai apporté ici un des journaux que j’ai pu avoir entre les mains, mais il y a eu des éditions spéciales dans tous les journaux, des éditions commémoratives et c’est là que l’on peut avoir de l’espoir pour les Etats-Unis, il y a un « business Obama ». Pour vous faire sourire aussi, les laissez-passer pour participer à la cérémonie avaient plusieurs couleurs selon que l’on était plus ou moins près du cœur du pouvoir ou plus ou moins VIP et puis dans les hôtels, on trouvait aussi des choses aussi charmantes qu’une figure d’Obama en pain d’épice. Je ne vous ai pas tout apporté, mais simplement quelques exemples pour vous donner une idée de l’ambiance qui règne. Lors de la cérémonie, si on excepte les personnes qui ont eu très froid pendant de nombreuses heures et qui n’ont pas pu pénétrer, c’était un enthousiasme, pas seulement de la classe moyenne noire, mais quasi générale. Il est indéniable et il faut espérer – j’en parlerai – que les Américains vont soutenir le président pendant les longs mois qui vont être nécessaires pour que la situation économique et financière se redresse car celle-ci est très grave au niveau fédéral mais également grave dans les Etats et dans des Etats que l’on considère comme traditionnellement aisés, la Californie a un gigantesque déficit budgétaire.

         Le deuxième point que j’évoquerai, ce sont tous ces risques, ces dangers, ces contraintes que le Président Obama va devoir tenter de rallier, de faire tomber de son côté s’il veut pouvoir mettre en œuvre son programme et s’il veut pouvoir faire en sorte que l’optimisme qu’il a rendu aux Américains ne retombe pas.

 

         Du candidat au Président :

Je crois qu’il faut quand-même se rappeler qu’il y a 4 ans, personne ne connaissait Obama et que même il y a 6 mois, durant les primaires, il était encore le candidat improbable. Qui aurait parié qu’Hillary Clinton finirait par baisser les bras ? Il a mené une campagne extrêmement intéressante, dont il faut se rappeler parce que cela va continuer à jouer un rôle maintenant qu’elle était mono-message, le changement « Yes, we can », c’est-à-dire redonner confiance aux Américains et à l’Amérique et en cela il est aussi reaganien que tous les autres Présidents à qui ont a voulu le comparer, que cela soit JFK, FDR, etc. Il est, quelque part, reaganien parce que Reagan de la même façon, avait trouvé une Amérique désespérée par le Vietnam et le Watergate et lui avait rendu confiance. Donc, une campagne sur un message et il va continuer à essayer de maintenir ce message d’espoir dans tous ses discours et il apparaît tous les jours à la télévision, à la radio et sur internet, ce qui peut mener à la saturation.

         Et c’est le deuxième point, sa campagne avait été très High-tech. Vous savez certainement qu’il avait 3 millions d’adresses de courrier électronique, de gens à qui il envoyait des nouvelles sur ce qui se passait chaque jour, deux fois par jour et à qui il demandait également un peu d’argent, donc il a des donateurs et ce côté High-tech a continué dès l’installation, c’est-à-dire le soir même du 20 janvier le site internet de la Maison Blanche était changé, il n’était pas tout à fait parfait, il y avait un peu de récupération du site du candidat, mais il est intéressant qu’en moins de 24 heures, il y ait eu un nouveau site internet. De même, vous savez que le Président fait toujours un discours le samedi matin, c’est habituellement une allocution radio, Obama a décidé de la faire sur internet. L’avantage d’internet, c’est que le message peut être envoyé, là encore, à tous ses amis, tous ces individus qui ont voté pour lui, qui sont sur la liste de contacts et donc multiplier la vitesse d’information et le nombre des personnes qui vont avoir accès à ce message. Puis, bien-sûr, il a mené une campagne post-raciale, je crois que tout le monde s’en souvient, l’erreur de Bill Clinton, justement insistant que le côté racial, et lui, faisant, se démarquant à l’image de Kennedy qui avait dit : « Je suis catholique, c’est vrai, mais simplement je suis candidat à la Présidence », Obama a dit la même chose : « Il se trouve que je suis noir, ou métis, mais ce qui me caractérise, c’est d’être le candidat du changement et non pas ma couleur raciale ».

         Alors, la victoire qu’il a emportée, c’est sa victoire, bon nous connaissons tous le « collège électoral », donc il a une victoire importante des grands électeurs, beaucoup plus que les 270 qui sont requis sur 538, mais également une victoire du suffrage populaire, parce que ses équipes ont maintenu une présence dans tous les Etats, en particulier dans des Etats qui, peut-être, auraient basculé du côté républicain. C’est-à-dire qu’ils ne se sont pas contentés d’être présents, (ce qui est la stratégie classique(  dans les fameux Etats-pivots, mais ils ont été présents dans des Etats qui, à l’origine, avaient peu de chance de voter Obama, c’est le cas de la Virginie par exemple et de la Floride qui ont finalement voté Obama. Donc, une victoire, peut-être pas éclatante, mais très nette et sans ambigüité, il n’y a pas de doute sur cette victoire et ce qui est intéressant c’est que, depuis la victoire, lorsque l’on est dans la rue, lorsque l’on parle, de nombreux républicains vous disent très tranquillement : « Je n’ai pas voté pour lui mais, maintenant, je suis complètement derrière lui et je souhaite qu’il réussisse ». Cette attitude est assez traditionnellement américaine et l’un des rôles du discours d’inauguration c’est, justement, d’expliquer que maintenant que le Président est élu, il devient le Président de tous les Américains, mais quand on regarde les chiffres, c’est une attitude encore amplifiée lors de cette élection. Bien-sûr, il y a quelques individus qui ne sont pas de cet avis et je pense en particulier à l’animateur radio Rush Limbaugh qui est un des seuls à avoir dit très clairement : « J’espère qu’il va échouer ». Mais pour la plupart des Américains un peu intelligents, ils ont tout intérêt à ce que le Président Obama - même s’ils n’ont pas voté pour lui – réussisse parce que cela veut dire le redressement de la situation économique, de la situation financière, et également une restauration du rôle des Etats-Unis au plan mondial et du leadership américain, leadership dont il a parlé dans son discours d’inauguration.

 

         Donc, on peut dire que c’est le premier président global et le président du XXIème siècle. Global parce que dans son discours d’inauguration, il s’adresse au monde entier et en particulier au monde musulman. On a tendance à le considérer un peu normalement maintenant, mais cet homme est tellement différent, il est né d’un père kényan et d’une mère américaine, il a passé une partie de sa jeunesse en Indonésie, ensuite à Hawaï, puis il est allé à Chicago, il était organisateur social, etc. C’est un individu multiculturel par essence et ayant passé une partie de sa vie en Asie, on peut penser aussi qu’il aura une approche davantage du consensus plutôt que l’approche américaine classique que l’on peut caricaturer comme shoot first and ask questions later. Donc, ce président est global, il va essayer de parler avec le reste du monde, du moment que le reste du monde fait des efforts ou, comme il l’a dit dans le discours d’inauguration, agit dans le bon sens au lieu de reculer et d’arrêter le progrès. Et c’est un président du XXIème siècle, pas seulement parce que c’est un accro des outils High-tech, je parlais du site internet, vous savez sans doute qu’il a décidé de ne pas renoncer à son blackBerry parce qu’il dit : « C’est le seul moyen, pour moi, de rester en contact avec l’électeur ». C’est intéressant qu’il ait voulu s’accrocher à son outil technologique parce que cela posait un certain nombre de problèmes, des problèmes de sécurité mais également des problèmes avec le Freedom of Information Act puisque tout de qui est écrit par le président doit appartenir au Presidential papers et ensuite aller dans la bibliothèque présidentielle. Donc, il a réussi à surmonter - grâce à une certaine force de caractère qui est certainement un de ses traits - ces obstacles et il a gardé son blackBberry. Simplement, rassurons-nous, vous ne pouvez pas lui écrire, moi non plus, il y a une toute petite liste de happy few, il est bien clair que celui ou celle qui a la nouvelle adresse internet du Président fait vraiment parti du cercle du pouvoir et donc on en parle beaucoup en ce moment aux Etats-Unis.

 

         Ce qui est intéressant dans cette élection et dans cette prise de fonctions, c’est qu’il a remporté l’élection le 4 novembre 2008, et bien que 3 jours après dans une conférence de presse il ait dit : « Il y a un seul Président jusqu’au 20 janvier 2009 », il est clair qu’il a fait beaucoup de choses entre le 4.11.08 et le 20.01.09. Il a fait, essentiellement, deux types de choses. Premièrement, procéder aux nominations et deuxièmement, s’intéresser à l’économie. En revanche, et cela lui a été reproché, il ne s’est pas mêlé des affaires internationales et diplomatiques et, à mon humble avis, je pense que c’était une bonne idée. Alors, ce rôle a été d’autant plus accentué que, bien-sûr, le président sortant qui a été battu, est toujours lame duck President, Président canard boiteux, mais dans le cas du Président Bush, avec des chiffres de sondage situés autour de 27 ou 28 %, il est bien clair que ce que souhaitait tout le monde, c’était enfin d’être débarrassé de l’administration Bush, donc il a pu agir, peut-être, davantage que ne le feraient d’autres présidents et puis c’était un choix. Si on fait le rapprochement avec deux élections précédentes, en 2000 George W Bush, vous vous rappelez l’imbroglio politico-juridique : il s’était passé un mois avant que l’on ne sache vraiment qui l’avait emporté et donc la période de transition réelle qui doit servir à préparer la nouvelle administration avait été assez réduite dans le cas de Bush. Et si l’on pense à Clinton en 1992, il avait été si content d’être élu qu’il avait décidé de prendre un petit peu de vacances d’abord avant de s’occuper de se mettre au travail et de procéder aux nominations. Ici, cas de figure entièrement différent, la situation est l’urgence. Obama l’a bien dit le soir de l’élection et dans le discours d’inauguration, l’Amérique est en crise, il faut agir rapidement. Donc, il a procédé aux nominations de son équipe et quand je dis son équipe, je pense à deux choses et il faut bien les distinguer. Dans l’équipe, il y a les membres du Cabinet, donc Hillary Clinton, Secretary of State fait partie des membres du Cabinet, c’est important mais il est clair que les individus qui vont jouer le rôle le plus important, ce ne sont pas les membres du Cabinet, ce sont ceux qui font partie de l’Executive Office of the President, donc du camp rapproché, c’est-à-dire ceux qui seront dans l’aile ouest, qui seront dans la Maison Blanche, qui auront donc un accès permanent au Président et qui seront à la direction du budget. Si vous faites partie des fanatiques de « West Wing », vous voyez bien que tous ceux qui sont à la Maison Blanche ont simplement à passer par le Chief of Staff et ils ont accès au Président, ils peuvent faire passer leurs messages. Alors que les membres du Cabinet, les secrétaires d’Etats doivent prendre rendez-vous, comme les Sénateurs, comme les représentants, donc il y a des échelons qui sont très nets.

         Ce qui est intéressant aussi c’est que, non seulement, on a les membres classiques de l’Executive Office of the President mais le Président a créé un certain nombre de postes pour les sujets qui lui paraissent importants. Pour ceux qui avaient envie qu’Hillary Clinton joue un rôle, vous savez qu’il y a deux personnages clés, deux envoyés spéciaux (pour l’Afghanistan et pour la question israélo-palestinienne) donc il faudra voir comment les trois s’entendent mais on sait que c’est Obama qui décidera de toute façon, en dernier ressort. Lorsque j’ai quitté les Etats-Unis, il y avait des regrets qui s’exprimaient qu’il n’y ait pas un envoyé spécial sur l’Iran ; y en aura-t-il un ? Nous verrons. Obama a aussi créé des postes pour la santé : Tom Daschle très compétent mais qui a eu des petits ennuis fiscaux donc on ne sait pas très bien ce qui va se passer (NB : il a finalement retiré sa candidature) – et puis, également, pour la classe moyenne et cela a été un discours important, il y a deux ou trois jours, Obama a rappelé ses promesses de campagne, une Amérique forte, c’est une Amérique dans laquelle la classe moyenne peut vivre, peut avoir des perspectives de progrès économique, social, ce qui n’était pas le cas depuis de nombreuses années, on sait que sous la présidence Bush il y a eu un creusement des inégalités et une baisse du pouvoir d’achat de cette classe moyenne. Donc, c’est le Vice-Président, Joe Biden qui se trouve en charge de ce groupe de travail sur la classe moyenne et comme le plan de redressement, pour cette task force sur la classe moyenne, il y aura un site internet qui permettra à chacun, en temps réel, chaque jour, de voir ce qui se passe, quelles sommes sont allouées, comment elles sont utilisées, c’est-à-dire qu’il y aura non seulement les pouvoirs de surveillance du Congrès, les pouvoirs classiques d’oversight– qui avaient été très oubliés pendant l’administration Bush et qui ont de nouveau joué un rôle depuis 2006 puisque les Démocrates ont repris la majorité au Congrès – mais un pouvoir du public auxquel le Président Obama donne une grande visibilité via l’internet.

         Dans son discours, il a rappelé les difficultés, c’est une crise, etc. J’aimerais insister sur un certain nombre de choses. La première, il a mentionné le mot humilité plusieurs fois et je pense que s’il s’y tient, cela peut être de bon augure au plan international. Il a également dit que, pour lui, il n’y a pas d’opposition entre liberté et sécurité et ça, je pense que c’est essentiel puisque pendant 8 ans, on nous a expliqué que pour la sécurité il fallait être prêt à renoncer à toutes les libertés. Donc, ici, au contraire, il explique bien que la sécurité ce n’est plus cette fameuse war against terrorism, cette guerre contre le terrorisme, c’est bien davantage la diplomatie et le développement économique. A cet égard, dès la Convention démocrate à Denver – à laquelle j’étais aussi pour LCI et j’avais pu rencontrer certains membres de son équipe – tous insistaient sur le fait que la Sécurité, ce n’est pas avec de l’armée, ce n’est pas avec du militaire, c’est vraiment parce que l’on aide les populations à se développer économiquement. Et à cet égard, il y a des petits relents, c’est fantastique ce Président rappelle tous les Présidents anciens, mais c’est vrai que quand j’avais entendu ce discours, j’avais pensé à la doctrine Truman. Vous vous rappelez que le fameux discours, le Président s’adressait au Congrès pour lui réclamer de l’argent, il avait besoin d’argent et il expliquait : « Il nous faut aider la Grèce, il nous faut aider la Turquie, parce que c’est la pauvreté qui donne naissance au totalitarisme, au communisme ». Là, c’est un peu la même chose, ce n’est plus le totalitarisme, mais ce sontces extrémistes, ces fanatiques qui sont prêts à se faire sauter. Donc, là, il a dit clairement et Hillary Clinton lors de ses auditions au Sénat a bien expliqué aussi que ce qui était important, c’était la diplomatie et le développement économique et elle a utilisé cette expression dont nous reparlerons certainement, le smart power pour faire balance entre le soft et le hard power.

         Une autre chose que le Président Obama a dite dans son discours d’inauguration, c’est que tout le monde est responsable de la crise actuelle et de la situation dans laquelle se trouve l’Amérique. Bien sûr les politiques, bien sûr Wall Street, mais chaque Américain qui a été coupable de greed, de convoitise, qui n’a pas voulu prendre ses responsabilités, qui n’a pas voulu prendre les décisions difficiles au moment où elles s’imposaient. Et c’est vrai, quand on voit comment s’est produite la crise économique, financière ou bien celle qui a commencé, la fameuse mortgage crise, c’est vrai, qu’à la base il y a vraiment greed. Comment quelqu’un qui n’avait pas de quoi rembourser pouvait-il prendre un emprunt hypothécaire en s’imaginant qu’il allait rembourser ? Comment le prêteur hypothécaire qui savait que la personne était au chômage pouvait-elle lui proposer des remboursements pharaoniques, mais bloquer les deux premières années ? Il y a eu, effectivement des manquements et je pense que c’est important qu’Obama ait mis le doigt, dès le discours d’inauguration, sur ce point. Rappelons-nous qu’il avait fait campagne sur un peu plus de moralité, la lutte contre les lobbyistes, l’éthique au Congrès, ne pas ajouter des petites dépenses qui font plaisir aux sénateurs, ce que l’on appelle les earmarks, etc.

         A cet égard, il s’est fixé un programme très ambitieux et certaines des choses que l’on voit actuellement sont peut-être l’un des contre coups. Il a mis la barre tellement haute en matière d’éthique, qu’un certain nombre de membres de son cabinet ont eu des problèmes ou ont du démissionner. Citons Tim Geithner, il a fini par être confirmé et donc, il est bien Secrétaire au Trésor mais il avait quand même oublié de déclarer un peu d’impôts. Alors, c’est vrai qu’il était à la Banque Mondiale, ce n’est pas très facile mais quand on fouille les détails, quand on parle avec les individus, on se rend compte qu’il s’est fait rattraper par l’IRS, par le Fisc sur trois ans et à cause des statuts du délais de prescription, il s’en tirait pour les deux ans d’avant. On pourrait attendre de quelqu’un qui va occuper un poste important qu’il dise : « Puisque ce n’était pas bien pendant ces trois ans, et bien, je vais aussi payer les deux années précédentes. » Cela n’a pas été le cas, finalement les sénateurs ont décidé qu’il était suffisamment compétent et que cela valait la peine de prendre ce risque, mais bon, premier problème. Deuxième problème, Bill Richardson. C’est dommage, c’est quelqu’un de très bien, cela aurait été le premier Hispanique qui aurait occupé le département du commerce. Simplement, lui, a été pris dans des sombres affaires de corruption dans son Etat. Je pense - cela n’engage que moi – qu’il n’était pas en cause parce qu’il avait essayé, au contraire, de réformer les financements électoraux dans son Etat, mais cela n’avait jamais été adopté, et il a préféré retirer sa candidature. Ensuite, Tom Dashle, encore un problème d’impôt, ensuite, une autre nominée qui a retiré sa candidature également parce qu’elle avait oublié de payer des charges sociales sur un employé hispanique, je ne sais plus s’il était légal ou illégal, et là, on a des relents de Clinton. Vous vous rappelez peut-être que Clinton avait toutes les peines du monde à composer son équipe car à chaque fois qu’il choisissait quelqu’un - ce qui veut dire que les vérifications n’étaient pas très bien faites et ce qui était aussi à l’image de l’administration Clinton – on se rendait compte que le ou la malheureuse avait employé des travailleurs illégaux pendant un certain temps pour faire le jardin, s’occuper des enfants ou d’autres tâches de ce genre.

         C’est l’un des dangers – le Président Obama a mis la barre tellement haut qu’il ne faudrait pas qu’il se trouve impliqué dans tout un tas, peut-être pas de scandales, mais d’assimilations plus ou moins abusives. A cet égard, il s’en est bien sorti mais ce qui est arrivé au Gouverneur de l’Illinois aurait pu très mal tourner pour l’administration Obama. Le Gouverneur de l’Illinois s’est trouvé au premier plan parce qu’il a du – c’est ce que prévoit la Constitution de l’Illinois – procéder au remplacement d’un sénateur qui se trouve être Obama, puisque étant élu Président, il a démissionné de son poste de sénateur et il y a eu un poste de sénateur vacant. Que prévoie la Constitution de l’Illinois : il incombe au Gouverneur de désigner le successeur. Beaucoup s’élèvent contre ce système mais c’est ainsi que cela marche. Donc, le Gouverneur désigne et puis lors des prochaines élections (2010) le Sénateur nommé doit faire candidature et, si possible, remporter l’élection. Dans le cas de l’Illinois, pas de chance, il devra aussi se représenter en 2012 puisque c’est un système de renouvellement par tiers au Sénat et c’est en 2012 que le poste vient à renouvellement. Sauf que ce gouverneur était impliqué dans un certain nombre d’affaires plus ou moins louches, qu’un procureur fédéral menait enquête et que lors de ces enquêtes et d’un certain nombre d’écoutes téléphoniques, il s’est avéré que, peut-être, il mettait aux enchères le poste de sénateur. Donc, cela a fait extrêmement désordre et pendant quelques jours, les proches du Président et le Président lui-même ont été assez contrariés. Finalement, cela s’est assez bien passé, c’est-à-dire que Blagojevich a été impeached (mis en accusation) par le Sénat de l’Illinois, à l’unanimité, ce qui est quand-même un signe, mais pas sur l’affaire du sénateur parce que le département de la Justice a décidé qu’il ne fallait pas que ces informations deviennent publiques sinon cela rendrait plus difficile de poursuivre au pénal la personne en question. Donc, Obama s’en est bien tiré mais pendant 3 ou 4 jours, il était déjà question de : est-ce que la culture de corruption de Chicago - qui est déjà bien connue depuis longtemps – va être importée à la Maison Blanche et est-ce que cela va nuire à l’image de pureté d’Obama ?

         D’autant que les mots clés d’Obama sont trust and transparency, il a une idée forte qu’il répète partout, qu’il essaie de mettre aussi bien dans son administration, dans la réforme économique que dans le projet de loi qui est au Congrès actuellement. Si nous voulons rétablir la confiance des électeurs et des contribuables, parce qu’ils sont mis à contribution, si nous voulons rétablir cette confiance (trust), il faut que l’on soit plus transparent et donc que l’on donne des informations.

Alors, comment peut-on rétablir la confiance et la transparence lorsque l’on a des individus qui, peut-être, prennent un peu leur aise avec la loi ? Et c’est un des dangers sur lesquels je conclurai qui serait : « deux poids deux mesures ». On annonce, il faut telle et telle chose mais, lorsque l’on est dans l’administration Obama, peut-être que ce n’est pas toujours comme cela.

 

Alors, sur le deuxième point, je voudrais parler des symboles versus la réalité. J’ai décidé de m’intéresser aux symboles parce qu’il est clair qu’en quelques minutes, je ne peux pas faire le tour de tous les vastes problèmes auxquels M. Obama est confronté. Vous savez, d’ailleurs, la plaisanterie qui court, c’est qu’il est Président parce qu’il est noir, il n’y a qu’un noir pour accepter un job aussi pourri avec tous les problèmes. Donc, effectivement, il a un job pourri mais il l’a voulu, il a fait campagne et il va devoir, maintenant, essayer de réussir.

Alors, les symboles. Dès jeudi matin, il a signé plusieurs décrets et il les a signé – là aussi c’est intéressant – en fanfare alors qu’il y en a 2 ou 3 qu’il a signé en douce, sur l’aide à l’avortement par exemple, parce qu’il ne s’agissait pas de s’aliéner les Républicains, mais il y a 3 décrets qu’il a signé en grande fanfare, comme cela se passe souvent. Vous savez que le Président doit signer les lois et les décrets. Généralement, pour les décrets, cela se fait assez discrètement, mais pour les lois, il y a toute une cérémonie dans le Rose Garden ou ailleurs, il y a des stylos spéciaux qui sont créés pour l’occasion, etc. Là, grande cérémonie pour, premièrement, annoncer qu’il fermait le camp de Guantanamo ; deuxièmement, qu’il renonçait à la torture et à la rendition, donc à l’expédition dans des pays peu recommandables de personnes de façon à ce qu’elles soient torturées et troisièmement, il a aussi annoncé avec fanfare des règles extrêmement strictes en matière de lobbying, indiquant que ceux qui travailleraient dans son administration ne pourraient pas ensuite aller valoriser leur carnet d’adresse et vice versa. Or, c’est une pratique très répandue aux Etats-Unis, ce que l’on appelle la revolving door, le tourniquet, et là, il a dit que cela ne sera pas possible. Il y a eu aussi un petit problème c’est que quelqu’un de son équipe, chois pour être le numéro deux du Pentagone, travaillait chez Raytheon et il a fallu une exemption (a waiver).

Mais c’est difficile. Il s’est imposé une tâche pratiquement impossible et qu’il faut bien qu’il ait des gens compétents et par définition, les gens compétents ne sont pas loin du pouvoir donc, peut-être, à défaut d’avoir fait des choses interdites, et là le droit américain dit des choses intéressantes, par exemple, la corruption et l’apparence de corruption. Mais l’inconvénient c’est que même quelqu’un qui n’est pas corrompu si l’apparence est la même, le résultat est le même et tous ces gens dont on parle, Tom Dashle, pour lui, c’est un peu énorme, il a utilisé une voiture de fonction avec chauffeur sans réfléchir que, peut-être, c’était un avantage en nature et que, peut-être, cela serait bien de le déclarer en tant que revenu. Il a retiré sa candidature mardi matin et je pense que c’est une bonne chose et c’est dommage parce que si quelqu’un pouvait faire passer la réforme de la couverture médicale, c’était lui, mais il a retiré sa candidature comme Bill Richardson en disant : « Je ne veux pas créer une préoccupation, je ne veux pas embarrasser le Président. » Mais il est vrai que c’était un cas limite. C’est difficile de confier une tâche de haute responsabilité à quelqu’un, de demander aux électeurs de faire confiance à quelqu’un à qui on va confier des milliards de dollars. Donc, exit Tom Dashle, on ne sait pas très bien par qui il sera remplacé.

Une autre chose qui est intéressante, c’est l’attitude du Président vis-à-vis des entreprises et des banquiers. Obama, alors qu’on l’a décrit très à gauche (liberal au sens américain) et c’est vrai que si l’on regarde ses votes au Sénat, il était plutôt liberal, s’est montré pendant la campagne et jusqu’ici extrêmement centriste, pour ce pas dire conservateur parfois, et pragmatique. Donc, il n’est pas du tout anti-entreprises et rappelons-nous que le Wall Street Journal avait soutenu sa candidature, rappelons-nous aussi que s’il a été élu grâce aux petites contributions sur internet, il a été aussi élu avec des contributions beaucoup plus grosses de Wall Street. Donc, il sait que l’économie, le système américain repose sur le capitalisme. Simplement, il n’hésite pas à attaquer littéralement avec des mots très forts l’irresponsabilité des banquiers et de Wall Street. C’était intéressant, il y a eu, première attaque un jour, deuxième attaque un peu plus musclée le samedi, et ensuite, la menace ou le marché sur la table ou bien les banques vous êtes d’accord pour limiter les rémunérations de vos responsables ou bien vous ne touchez aucun argent public ! Et c’est intéressant parce que le chiffre auquel il a placé ce plafond, c’est 500 000 dollars, c’est-à-dire 100 000 dollars de plus que lui en tant que Président et un chiffre ridiculement bas pour les Etats-Unis. Alors, à cet égard, il y a aussi un débat très intéressant - essentiellement dans la presse – sur les Corporate jets, les avions privés, les avions des compagnies. Vous vous rappelez le scandale lorsque les 3 PDG des compagnies automobiles qui quémandaient l’argent étaient venus chacun dans leur private jet. Et là, il y a tout un tas de banques qui sont sur la sellette comme City Bank qui s’apprêtait à se racheter un ou deux avions et qui vite ont renoncé , d’autres qui sont en train de vendre leurs avions privés, ce qui fait que dans le Wall Street Journal d’hier ou d’avant-hier, un éditorial énorme disait : « Attendez, ce n’est pas tout mauvais, un avion privé, cela peut permettre d’être plus prêt du client, cela peut permettre de travailler en vol, cela peut permettre de travailler en équipe sans craindre l’espionnage industriel, etc. » Donc il y avait un plaidoyer pro domo pour le corporate jet qui n’était pas envisageable il y a quelques mois, c’était pris pour un acquis, il y a eu une telle attaque contre les jets que ce type de chose est maintenant possible.

Sur le plan économique, le Président s’était engagé à ce qu’il n’y ait pas de earmarks, donc de petits ajouts (dans le projet de budget) qui fassent plaisir à tel et tel représentant ou sénateur pour que ce soit adopté. Bon je pense que l’honnêteté oblige à dire que c’est un échec, il y a des earmarks un peu partout et comme les Démocrates sont majoritaires à la Chambre, ils ont décidé de rendre la pareil aux Républicains et tout ce qu’ils n’ont pas pu faire adopter depuis 8 ans, ils essaient de le faire rajouter, aussi bien l’aide à la contraception que des choses qui n’ont rien à voir avec les deux objectifs du Président qui sont premièrement, créer des emplois à court terme (tout de suite) et deuxièmement, mettre en place un régime économique nouveau et viable, reposant en particulier sur les énergies alternatives. Remarquez ce sont des petites bricoles, là on ne parle plus de milliards mais de millions, on se rend bien compte que cette pratique des earmarks n’a pas été éliminée. Peut-elle être éliminée ? Je ne le pense pas parce que, rappelons-nous que les représentants comme les Sénateurs ont comme légitimité de représenter leur circonscription ou leur Etat, donc, leur boulot, ce n’est pas l’intérêt général, mais bring the bacon dans leur Etat ou dans leur circonscription. Mais bon, Obama a essayé.

En matière économique dans le plan il est dit à chaque fois que si l’on veut créer des emplois, on va faire en sorte d’utiliser l’acier américain, les machines américaines, etc. les fameux Buy American Provisions. Vous vous rappelez que pendant la campagne Obama – mais c’était normal - avait dit : « Oui, nous serons protectionnistes », rappelez-vous que les syndicats élisent les Démocrates donc il avait besoin de dire cela. Maintenant, l’équipe d’Obama est bien consciente que, premièrement, il ne faut pas refaire les bêtises des années 30, le protectionnisme qui avait amplifié la crise et deuxièmement, s’il y a du protectionnisme américain, il y aura du protectionnisme dans tous les pays avec lesquels travaillent les Etats-Unis. Or, dans le nouveau modèle économique prôné par Obama, ce qui soutiendrait – conditionnel – l’économie, ce n’est plus la consommation mais l’exportation. A cet égard, vous savez sans doute que Caterpillar est en train de licencier 10 000 salariés et les ouvriers eux-mêmes, pas seulement le PDG, sont hostiles à ce Buy American Act et à ses dispositions parce que la croissance de Caterpillar (qui a très bien marché pendant de nombreuses années) était soutenue par les exportations. Il est bien clair que s’il y a du protectionnisme, il y aura aussi un retour de bâton de tous les Etats qui achètent les produits américains. Donc, là, il faut guetter ce qui se passe, non seulement l’issue du cycle Doha mais également ces petits morceaux de protectionnisme qui sont intégrés dans le plan de relance économique.

Dernière chose sur les symboles. Les symboles sont partout. Bien-sûr, nous avons une Maison Blanche occupée par une famille noire avec deux petites filles, beaucoup de rajeunissement de la Maison Blanche. Une partie du personnel est noir. L’ouverture de la Maison Blanche aux Américains « moyens ». La façon dont s’habille la First Lady, elle avait un manteau Sonia Rykiel dans le froid du train qui l’amenait de Pennsylvanie à Washington, par contre, pour la cérémonie d’inauguration, le joli manteau jaune puis la belle robe, etc. ce sont des designers américains des minorités. La première est d’origine cubaine et le second est d’origine asiatique. Tout cela se sont des petits symboles qui sont notés par la presse, qui font l’objet de longs articles, etc. mais qui contribuent à modifier considérablement la donne et à donner beaucoup d’espoir, alors peut-être des espoirs mal placés, mais il y a encore aujourd’hui, premièrement beaucoup d’espoir et pas seulement à Washington mais dans tout le pays et deuxièmement, une certain euphorie doublée d’une conscience que cela sera long mais qu’il faut faire confiance au Président.

Alors, les bémols, les difficultés réelles et diverses – je les passe en revue rapidement – la pression de l’aile gauche du parti Démocrate. Vous savez, dans le système américain, séparation des pouvoirs, Checks and Balances le Congrès est puissant. Là, les Démocrates ont la majorité, ce n’est pas nécessairement un cadeau pour le Président parce qu’ils vont essayer d’exiger plus que ce que voudrait le Président et surtout de l’entraîner plus à gauche qu’il ne souhaiterait pour avoir une politique bipartisane. Alors, c’est d’autant plus difficile que les Républicains sont totalement arcboutés sur leurs baisses d’impôts, pour eux, le salut ne peut venir que de la baisse d’impôt et puis il faut un calcul politique très réel. Aux Etats-Unis, on vote très souvent, donc tout le monde est déjà en train de penser aux élections de mi-mandat de 2010. Donc, ou bien Obama a suffisamment réussi et les Démocrates ne perdront pas trop de sièges, ou bien on ne voit aucun progrès encore en 2010 et cela va être la razzia et les Républicains diront : « Ah, on a bien fait de ne pas voter » puisque, pour le moment, à la Chambre, le plan économique a été adopté avec une très petite majorité mais il n’ya pas un républicain qui l’a voté. Donc, les efforts de bi-partisanisme d’Obama et pourtant il est allé lui-même à la Chambre, ce qui est rarissime, il ne s’est pas contenté de téléphoner, d’envoyer ses émissaires, il est allé parler sous la fameuse pendule et leur a dit : « C’est très grave, si vous ne faites pas ça, c’est la catastrophe ». Zéro Républicain et 12 défections du côté des Démocrates. Donc, on pense déjà à 2010.

Alors, pourquoi y a-t-il si peu de bi-partisanisme ? Pourquoi est-il si difficile – et cela l’a été aussi pour George Bush de reach accros the aisle, c’est-à-dire de travailler avec l’autre côté ? C’est le résultat de deux choses un peu compliquées en sciences politiques qui sont la façon dont les représentants sont élus. Parce que c’est chaque Etat qui procède au découpage électoral et donc le parti qui a la majorité dans l’Etat, par exemple les Républicains en Floride, font un découpage qui leur permet d’avoir le maximum de sièges dans lesquels ils font gagner leurs petits camarades. Ce qui fait que la vraie élection, ce n’est pas l’élection générale, on sait avant l’élection que telle circonscription va basculer républicaine, l’autre démocrate. La vraie élection, c’est la primaire, c’est-à-dire, le combat entre deux démocrates ou deux républicains. Avec un système de ce type, il est clair que le candidat qui va gagner est celui qui est le plus extrémiste. Pour les Démocrates celui qui est le plus à gauche, pour les Républicains celui qui est le plus à droite. Donc, on a au Congrès, des gens qui ne se parlent pas. On n’a plus du tout ces modérés un peu centristes qui lorsqu’on leur parlait gentiment et sur certaines questions pouvaient voter de l’autre côté, avec l’autre parti. On a deux camps qui se détestent et qui sont très éloignés idéologiquement.

Troisième chose qui peut poser un problème auquel je faisais allusion en disant que le pouvoir se trouvait à la Maison Blanche et que tout un tas de postes sont créés. Obama hérite d’une présidence très forte puisque c’était le but poursuivi non seulement par George W  Bush mais par Dick Cheney et par toute leur équipe, tous ces gens, les Gonzales, etc. ce sont des transfuges – si j’ose dire – de Reagan qui avaient décidé, à la minute où ils occupaient la Maison Blanche qu’il fallait rendre tout son pouvoir au Président, c’est ce que l’on a appelé unitary doctrine et tous ses pouvoirs, cela veut dire que l’on ne reconnait plus les Checks and Balances. Il faut que le Président puisse tout faire en politique intérieure comme en politique étrangère. Alors, Obama a envoyé des messages importants en disant : « Ce n’est pas cela que je vais faire. », en particulier lorsqu’on lui a demandé tout de suite : « Est-ce que vous allez, par executive order (décret), rendre l’avortement possible ? » il a répondu : « Non, cela appartient au Congrès et je souhaite qu’il y ait un consensus du pays et du Congrès sur ces sujets. » Donc sur le papier, très bien, mais dans la réalité, il est bien clair que la plupart des décisions vont être prises au sein de la Maison Blanche et plus par le Cabinet. Donc, c’est un glissement, il ne faudrait pas qu’il y ait, ensuite, un dérapage et que le Président Obama oublie ses deux mots clés de transparence et accountability je suis responsable devant le peuple, donc, je ne me coupe pas de mes électeurs.

J’ai mentionné le danger des dérapages, type Geithner, Dashle, etc. et le dernier danger, c’est celui que l’on peut schématiser par le diable est dans les détails. Il va réussir à faire adopter ce plan de relance. L’honnêteté oblige à dire qu’il n’est pas très bon. Certains études disent que sur chaque dollar seulement 12 cents va contribuer à de la vraie relance et de la création d’emploi donc il va y avoir la bataille des chiffres, il est encore un peu tôt pour voir, mais il est vrai que sur ces sommes gigantesques, le choix est par exemple entre est-ce que l’on veut que cela soit les membres du Congrès qui décident comment va être dépensé l’argent ou bien faut-il laisser les Etats le décider ? C’est un système fédéral et certains Etats sont très fâchés qu’on leur donne 25 milliards de dollars mais en leur disant comment les utiliser. Ils ont le sentiment – sans doute n’ont-ils pas entièrement tort – qu’eux-mêmes les Etats, le Gouverneur et le Congrès de l’Etat savent mieux quels sont les besoins de l’Etat. Donc, il y a beaucoup de problèmes, il est difficile de voir comment ils seront résolus. Pour le moment, le plan n’est pas très bon. Il y a un autre problème, qui est l’autre plan adopté lorsque George Bush était encore Président, dont on sait que les dollars ont été très mal utilisés et que les contribuables, le Congrès, le GAO (General Accountability Office) ne sont pas du tout d’accord avec l’utilisation des dollars. Donc, il y a deux choses à bien distinguer, l’adoption du plan et ce qui va être fait en réalité.

 

         Alors deux mots de ce que j’ai appelé « quel avenir des relations transatlantiques ? » Il se trouve que nous étions tous les trois (l’Amiral Bétermier, Mme De Rochefort et moi-même) la veille de l’inauguration ici dans cette maison et qu’un certain nombre de députés et un membre du gouvernement ont été extrêmement intéressants mais aussi extrêmement optimistes quand à l’avenir de la relation transatlantique disant : « Maintenant, il y a un nouveau leadership américain, mais il y a presque un leadership européen, regardez ce qu’a fait M. Sarkozy, la Géorgie, la crise financière, etc. » Alors, je voudrait doucher ces beaux espoirs. Donc, j’ai passé une quinzaine de jours aux Etats-Unis, on n’a jamais parlé, ni de l’Europe, ni de la France bien entendu. Donc, il faut bien voir, nous sommes contents ici en France et en Europe que cela soit Obama. Les changements ne peuvent être que bons, il va y avoir des choses plus sympathiques, plus conformes à l’idée un peu idéale que l’on se fait des Etats-Unis. Il y a du multilatéralisme, il y aura un peu d’écoute des alliés et des partenaires. Mais, soyons réalistes – et là je ne suis pas pessimiste – les Américains, le Président des Etats-Unis feront toujours passer les intérêts des Etats-Unis avant toute consultation, toute concertation, tout consensus, tout multilatéralisme, cela a toujours été le cas et cela ne changera pas avec Obama. Alors, on peut essayer de parler avec son équipe, on va voir ce qui va se passer en avril avec l’OTAN, la réunion sur le climat. Tout va dans le bon sens mais il se trouve que cela va dans le bon sens, parce qu’Obama, que les Etats, que la Californie ont envie de réduire les émissions de gaz à effet de serre parce qu’ils sont convaincus que c’est mauvais pour eux, pas pour nous faire plaisir. Donc, dès lors que l’on aura compris que c’est de la chance, nous poussons dans la même direction tant mieux, mais ne nous imaginons pas que l’on pourra faire beaucoup fléchir le géant américain, même affaibli comme il l’est actuellement.

 

 

DEBAT

  

Jean BETERMIER

          Peut-on, Madame, vous entraîner un peu sur le plan de la politique étrangère et en particulier sur celui des relations avec l’Iran. Le candidat Obama avait annoncé son intention de parler directement, sans l’intermédiaire d’autres Etats, avec Téhéran. Je crois qu’il l’a dit très ouvertement dans son discours inaugural et la réponse de Téhéran a été assez brutale. Bien sûr, il faut la décoder parce que ce n’est jamais en première lecture qu’en général on peut comprendre ce qui se dit là-bas. Mais, vous qui étiez là plus récemment, quelle impression avez-vous ? Est-ce que cette volonté d’ouverture vers l’extérieur - on voit déjà des gens pour dire qu’il s’y prend de la mauvaise manière, pourquoi veut-il parler comme cela aux Iraniens ? En particulier, cela ressort dans la presse qui subit certaines influences étrangères.

 

 Anne DEYSINE

          Oui, alors, la politique étrangère est, comme d’habitude, totalement absente de la télévision. Donc, ce qui intéresse la télévision c’est le plan économique, c’est la situation de l’Américain « moyen ». Par exemple, un des fameux talk show du dimanche matin de CNN dure 4 heures parce qu’une partie de cette énorme tranche horaire consiste à aller voir l’Américain « moyen » et lui demander comment il vit la crise.

L’Iran, on en parle essentiellement dans la presse écrite et on a parlé récemment du fait qu’Hillary Clinton a rencontré les Européens à Washington pour annoncer un peu ce qui allait se faire concernant l’Iran et c’est en fait à l’issue de cette réunion que certains ont dit … alors, elle a redit : « Nous allons parler avec les Iraniens ». Il vaut mieux parler que ne pas parler, cela fait partie des nouvelles composantes de la diplomatie, mais je crois que le gouvernement américain est aussi convaincu qu’il ne se passera pas grand-chose en Iran dans les 6 mois puisque l’on attend les élections. Donc, c’est peut-être la raison pour laquelle il n’y a pas de nomination d’un envoyé spécial en Iran. Pour résumer, mon sentiment, c’est que l’Iran c’est important mais il y a tellement de choses plus urgentes, comme de toute façon toute décision qui serait prise maintenant risquerait d’être remise en cause à cause des élections qui auront lieu dans quelques mois en Iran, il ne se passe pas encore grand-chose sur le front iranien. C’est mon analyse à ce jour.

  

Jean BETERMIER

          Oui, d’autant plus qu’il y a quand même une crainte à Washington c’est qu’en ouvrant une discussion avec le Président Ahmadinejad qui est candidat, on renforcerait sa main parce qu’il apparaîtrait comme l’homme qui a tenu tête aux Etats-Unis, qui a parlé très fort dans les différentes crises, en particulier sur la Palestine et, qu’au fond, c’est avec lui que le Président américain accepte de discuter.

  

Ambassadeur Jacques JESSEL

          Merci Madame de tout ce que vous venez de nous dire, qui est évidemment très intéressant. J’aurais une question sur le plan, justement, de la politique étrangère. La volonté du Président Obama de donner la priorité à la lutte contre le terrorisme, à la diplomatie et au développement comporte quand-même une exception à propos de l’Afghanistan puisque là, il semble qu’il veuille renforcer les effectifs américains, transférer des troupes de l’Irak sur l’Afghanistan. Comment voit-on cet aspect-là des choses, justement, du côté démocrate ? On parle d’augmenter les effectifs de 30 000 hommes, est-ce que cela suffirait pour maîtriser la situation qui est terriblement dégradée en Afghanistan, notamment ce que je lis dans la presse américaine, chaque jour, on a l’impression que les Talibans reconquièrent des territoires, etc. Alors, comment voit-on cet aspect-là des choses et est-ce que sur ce plan-là, au moins, il y a des chances de voir une politique bipartisane, c’est-à-dire, les Républicains soutenir cet effort militaire sur l’Afghanistan ? Merci.

  

Anne DEYSINE

          C’est effectivement une question très délicate. Quand il a fait campagne, il a bien dit qu’il fallait retirer aussi vite que possible les troupes d’Irak mais que, malheureusement, il faudrait les envoyer en Afghanistan et le premier chiffre qui a été mentionné était de 30 000 hommes. J’ai entendu plusieurs fois mentionner le chiffre de 70 000 ou 80 000 et à cet égard, vous savez sans doute qu’il y aura des demandes faites aux alliés européens, quand, je ne sais pas. Ce qui me parait intéressant, c’est que - ce n’est pas du tout une vue majoritaire - on commence à entendre dire à Washington et dans la presse qu’il n’est peut-être pas possible de gagner la guerre en Afghanistan. On reparle de toutes les puissances antérieures qui se sont cassées les dents en Afghanistan et on reparle beaucoup d’un livre et d’un film que j’avais personnellement trouvé passionnant, qui s’appelle Charlie Wilson’s war, je me permets de vous le recommander, c’est un bouquin fabuleux et le film existe en DVD, c’est l’histoire d’un représentant de la Chambre des Représentants, qui faisait partie de la Commission de la Défense, qui a réussi, en douce – il n’y a pas d’autre terme - à faire augmenter considérablement les crédits de façon à envoyer les vrais armes aux Afghans et c’est ce qui leur a permis de vaincre les Soviétiques. Alors, la fin, d’ailleurs, est extrêmement prémonitoire parce que ce représentant Wilson demande quelques millions de dollars (alors qu’il a fait voter en douce plusieurs milliards de dollars) pour que l’on aide à relancer l’éducation et les écoles en Afghanistan et il n’obtient pas gain de cause et bien sûr, c’est tout le problème de l’Afghanistan de l’image détériorée de l’Amérique en Afghanistan. Donc, je répète, ce n’est pas une vue majoritaire, mais il ne serait pas impensable, en un premier temps que le gros des efforts soit mis pour capturer Ben Laden finalement, peut-être pour bloquer la région frontalière et les passages vers le Pakistan, et donc, la diplomatie serait peut-être davantage avec le Pakistan. Ce qui m’a frappé, c’est cette prise de conscience que finalement la guerre n’est peut-être pas non plus une solution en Afghanistan.

  

Jean BETERMIER

          Oui, je crois d’ailleurs que cette idée était déjà avancée par le Ministre de la Défense Robert Gates qui est encore en place mais cela fait à peu près un an que lui-même ou le Président du Comité des Chefs d’Etats Majors, CEMA, l’Amiral Mellan dit qu’il n’y a pas de solution militaire en Afghanistan, on ne peut pas gagner, on peut perdre et on peut perdre, non pas militairement mais politiquement. Il y a un signal qui, quand même, est intéressant concernant l’Iran, c’est que confronté à la perspective de devoir soutenir une force plus nombreuse en Afghanistan (30 000, 10 000 de plus aux Européens) il n’y aura peut-être pas tout cela mais enfin, le commandement de l’OTAN se fait de gros soucis pour la logistique. D’une part parce que la route le long de la montagne au Pakistan est menacée, un pont a sauté avant-hier et d’autre part parce que le Pakistan commence à moduler les droits de passage pour dire : « Si vous m’ennuyez trop par vos incursions militaires, je peux vous gêner. » D’où des déplacements du Général Petreus à l’intérieur de l’Asie centrale pour essayer de négocier des facilités dans cette région et puis - c’est là que je veux en venir – c’est que le Général Craddock qui est le commandant suprême des forces alliées en Europe et qui a donc la haute main sur l’opération, dit : « Mais si certains alliés européens qui ont peut-être des relations avec l’Iran alors, on ne s’opposera pas à ce qu’éventuellement, ils puissent passer à travers l’Iran s’ils passent un accord ».

 

 Bruno RANQUET

 L’Afghanistan ou l’Iran sont deux sujets de préoccupation dans lesquels d’une manière ou d’une autre les Etats-Unis et l’Europe ont quand même travaillé ensemble, avec un certain nombre de difficultés, mais le tandem a quand même à peu près marché ces dernières années. Il y a un domaine dans lequel, il me semble, les Etats-Unis et les Européens ne se sont pas du tout rencontrés ces dernières années, c’est le Moyen Orient, c’est le conflit entre Israël et les Palestiniens. Alors, est-ce que sur ce front-là, on peut avoir des espoirs avec la nouvelle administration Obama, est-ce que le simple changement de Président va suffire à redonner aux Etats-Unis une image d’intermédiaire capable d’apporter quelque chose dans cette région du monde ou est-ce que les choses se sont dégradées à un tel point, pour l’image des Etats-Unis dans la région et leur capacité d’influence, que, finalement, on peut à la fois espérer et aussi craindre que ce soit les Européens qui se trouvent en première ligne dans cette affaires parce que n’oublions pas qu’une des principales conséquences – me semble-t-il – de l’arrivée de l’administration Obama au pouvoir, c’est qu’une bonne partie du fardeau que, jusqu’ici nous arrivions à ne pas toucher de trop près du fait que nous avions nos distances par rapport à l’administration Bush, nous n’allons pas pouvoir le refuser à un aussi chic type qu’Obama qui arrive avec tout un tas d’espoirs - comme vous le dites très bien - on pousse tous dans le même sens et donc, les demandes que l’administration Obama ne va pas tarder à nous faire en Afghanistan mais peut-être ailleurs, nous aurons bien du mal à ne pas dire oui. Donc, est-ce qu’autour de tout cela un jeu de bascule entre Etats-Unis et Européens est possible ?

  

Anne DEYSINE

          Alors, certains aux Etats-Unis ont soupçonné les Israéliens d’avoir fait ce qu’ils ont fait au bon moment. C’est-à-dire au moment où il n’y avait plus de président Bush, de façon à ne pas infliger cette attaque au premier jour de la Présidence Obama. Je pense qu’il y a certainement une partie de vrai. Il n’y a jamais de coïncidence dans les calendriers. Alors quelle est l’attitude d’Obama ? Rappeler-vous qu’au début, la communauté juive américaine était extrêmement inquiète. Se disant : « Il est pratiquement musulman, il a lu le Coran en Indonésie, donc cela ne pourra pas être un ami d’Israël. » Obama, lui-même, a cherché à rassurer et l’on a su, je crois que c’est fin mai, qu’Hillary Clinton renonçait à la course quand devant le groupe de pression très influent American Israeli Political Action Committee (AIPAC), elle a dit : « Obama sera un bon allié d’Israël ». Il faut aussi savoir que si Obama a remporté la Floride, c’est parce que tous les jeunes juifs de New York dont les grands parents sont en Floride, ont pris l’avion pour leur dire : « Ne vous inquiétez pas, il nous aidera quand même et surtout, votez pour lui et non pour McCain. » Donc, Obama, maintenant, a un peu rehaussé son image et il n’apparait plus comme anti-Israël. Simplement, il sera peut-être un peu moins inconditionnel dans son soutien d’Israël et à ce titre on peut citer ce qu’il a dit au pire moment quand les Palestiniens ont été tués et où il a parlé d’empathie, de compassion et où il a dit qu’il était inadmissible qu’un conflit vise essentiellement les civils et qu’il y ait tellement de morts civils et que leur situation quotidienne soit tellement dégradée. Alors, comment cela se traduit-il en terme politique ? C’est difficile à dire. C’est vrai que compte tenu de l’absence de Bush, les Européens avaient été un peu plus en première ligne. Ce que l’on sait d’Obama, c’est qu’il est très intelligent - ce n’est pas un scoop - qu’il sait également écouter et c’est vrai que s’il sait écouter les alliés européens qui ont une meilleure connaissance d’un certain nombre de ces pays et des problèmes musulmans, il y aura peut-être une possibilité pour ce fameux leadership américain et le leadership européen de travailler de concert, pas seulement sur l’Afghanistan mais aussi sur le Moyen-Orient. Mais tout ceci, c’est du SI SI. Disons que là encore les symboles sous-jacents sont là. Il y a de quoi mettre en place un dialogue et il y sans doute davantage de communautés d’intérêts, dans quel sens veut-on pousser qu’auparavant ? Est-ce que – pour reprendre votre expression – les Etats-Unis pourront devenir unbroker  ? Est-ce qu’ils pourront partager ce rôle avec les Européens ? Ce qui est important, c’est que le Président Obama semble vouloir s’intéresser au problème tout de suite au lieu d’attendre les derniers jours du mandat comme ont fait les derniers présidents. Rappelons-nous, tout d’un coup l’activisme de Bush, de Clinton. Si un président décide que le problème du Moyen Orient, la situation Israël / Palestine mérite que l’on s’y intéresse dès le début du mandat et en concertation avec les Européens, c’est vrai qu’objectivement il y aura plus de chance de trouver une solution qui ne peut pas être militaire en tout état de cause que dans les autres cas de figure.

  

Jean BETERMIER

          Je vais juste rajouter un mot. Vous avez cité les propos du Président Obama, exprimant sa compassion et condamnant l’implication des civils, mais il y avait un mot qu’il faut ajouter, c’est des deux côtés ». Ce qui revenait à dire que ce ne serait pas seulement Israël qui a tapé sur les Palestiniens, mais le Hamas a aussi pris les civils israéliens comme cibles. Je crois que dans sa déclaration, chaque mot comptait.

  

Pierre-Louis CAVOLEAU

          Je voudrais revenir, vous emmener, peut-être, sur un terrain qui est plus éloigné des Etats-Unis et de l’Europe. Les Etats-Unis ont été très longtemps absents en Afrique qui est un pays qui est – disons le mot – colonisé actuellement par la puissance économique chinoise. Quelle serait la position du Président Obama compte tenu du fait que son élection a eu un assez grand impact en particulier dans le pays d’origine du père de M. Obama ?

  

Anne DEYSINE

          Il se trouve que je connais bien l’Afrique parce que je travaille beaucoup en démocratisation avec une ONG qui s’appelle National Democratic Institute (NDI) et c’est vrai qu’au printemps dernier, l’enthousiasme était délirant à l’idée que, peut-être, un président d’origine africaine – et non pas afro-américaine - pourrait être élu.

Deux choses. La première, c’est que, peut-être, l’un des domaines où le Président Bush a eu un rôle positif, c’est l’Afrique. Quand on fait le bilan de sa présidence, il a donné de l’argent, il a aidé à la lutte contre le Sida. Donc le bilan n’est pas négatif. L’autre chose, c’est que, comme en matière de politique étrangère les attentes sont énormes. Donc, Obama, bien sûr, va agir en Afrique. Son équipe est tout à fait consciente de la main mise chinoise, en particulier dans certains pays où les hôtels sont aux mains des chinois, vous êtes dans l’hôtel, la télécommande, l’air conditionné sont en chinois, les salariés sont chinois et ne comprennent rien. Donc, c’est vraiment une confiscation des ressources africaines. Donc, ils sont conscients de ce sujet, de ce domaine de cette question et, d’ailleurs, travaillent en concertation avec un certain nombre de think tanks qui sont prêts à travailler avec les Européens sur ce sujet parce qu’il y a peut-être un moyen de limiter cette main mise des chinois qui ferait que les Européens et les Américains, au lieu de se « tirer dans les pattes » agissent ensemble et il y a certains pays en haut de la liste.

         Alors, simplement – là aussi toujours le bémol de réalisme – l’administration Obama ne fera que ce qui est profitable aux Etats-Unis. Mais ce qui est profitable, c’est, sans doute, une prise de conscience que l’Afrique, ce n’est pas simplement un pays, un continent à aider, c’est un continent qui dispose de ressources considérables, tant énergétiques, matières premières, qu’humaines et que, donc, cela devient un investissement rentable et je pense que l’on verra – quand l’économie se redressera – une augmentation des IDE (investissements directs) sur le continent africains avec peut-être certaines impulsions ou certaines incitations du gouvernement américain. Gouvernement, comme vous le savez, ce n’est pas le même sens qu’en France, donc c’est l’administration et vous savez tout aussi bien que moi que bien que les Etats-Unis se décrivent comme le pays du libre marché, du capitalisme, etc. ils n’ont aucun scrupule à aider leurs entreprises à exporter, à les exonérer d’impôts – c’est un litige devant l’OMC – et donc, lorsque le moment sera venu, il y aura sans doute des dispositifs pour aider les entreprises américaines à s’implanter en Afrique et à tirer parti de ce continent qui devrait démarrer.

  

INTERVENANT

          Je voudrais revenir un instant sur le conflit israélo-palestinien et l’implication des Etats-Unis. Je fais partie de ceux qui pensent que les choses iraient beaucoup mieux dans ce secteur du monde si les Américains se retiraient un peu du jeu. Et on sait, par ailleurs, que le soutien américain à Israël n’est pas seulement le fait du lobby juif américain mais également des églises évangélistes. Est-ce que vous pourriez nous parler un peu du rapport entre Obama et les églises évangélistes et, dans le cas où il serait fort, si justement on peut espérer qu’Obama ait les mains un peu plus libres ou au contraire est-ce qu’il sera un peu les mains liées comme ses prédécesseurs ?

  

Anne DEYSINE

          Effectivement, les églises évangélistes, ce fameux évangélisme protestant qui est en fait le grand clivage aux Etats-Unis. Quand on regarde les groupes religieux, les Catholiques, (qui sont le premier groupe), les différentes dénominations protestantes, en fait, les lignes de partage ne sont pas entre les Catholiques, les Baptistes. La ligne de partage passe au sein de chacun des groupes religieux entre ceux que l’on va appeler les fondamentalistes en fait, les évangéliques et les « normaux » (si j’ose dire…) c’est-à-dire ceux qui ont une relation normale à la religion. Or, il se trouve que dans tous les groupes, protestants comme catholiques, les évangéliques soutiennent Israël pour tout un tas de raisons qui tiennent à la lecture de la Bible etc. Alors, ces évangéliques étaient, sont toujours puissants, sont nombreux, c’est en fait la portion des religieux qui est en croissance et c’est elle qui a fait élire Bush en 2000 et qui, surtout, l’a fait réélire en 2004. Karl Rove avait bien compris que le combat était serré, la chute de popularité de Bush était réelle et donc ce qu’il fallait, c’était d’amener aux urnes 3 millions de nouveaux électeurs : les évangéliques.

         Alors, Obama est religieux et c’est intéressant. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles il a été élu. Il y a tout un tas de très bonnes raisons mais l’une d’entre elles, peut-être 15 ou 20 %, c’est parce que c’est, pour la première fois, un démocrate qui est « confortable » avec la religion. C’est-à-dire qu’il est capable, dans ses discours, d’expliquer qu’« il va à l’église, qu’il inculque des valeurs à ses filles, de parler de ses prières », il est capable de finir un discours par une prière sans que cela ne paraisse totalement artificiel comme quand ce pauvre Kerry essayait de faire la même chose, Kerry n’est pas un religieux, McCain non plus. Obama a cette composante religieuse, mais c’est ce que j’appelle un religieux normal, donc il n’est pas du tout évangélique.

         Alors, a-t-il besoin de ces gens-là ? Non, il a été élu grâce aux Catholiques et c’est une des raisons pour lesquelles il a choisi Biden qui est un catholique normal qui a une très bonne image chez les catholiques et dans la classe moyenne ouvrière et donc cela a aidé à le faire élire. Il n’a pas vraiment besoin des évangéliques, il y a un seul petit élément qui pourrait nous faire penser le contraire, chez le choix du pasteur Rick Warren le jour de l’inauguration. Alors, cela a été très critiqué par les démocrates, par, évidemment les homosexuels, parce que Rick Warren est un pasteur qui les dénonce sur tous les tons et explique qu’ils iront en Enfer et qu’il leur arrivera tout un tas de choses très mal. Simplement, Rick Warren – comme beaucoup d’autres – est aussi victime d’une image caricaturale transmise par les médias. Le Président et lui-même se sont vus plusieurs fois, Rick Warren, c’est manifestement, d’abord un businessman qui a beaucoup de succès, il est à la tête d’une église qui vaut des millions de dollars, il parle à la télévision, il a tout un tas de fidèles, etc. et c’est surtout quelqu’un qui est capable d’évoluer et son invocation – si vous l’avez écoutée le soir de l’inauguration – était assez intéressante, lui aussi a expliqué, a insisté sur l’humilité, etc. et puis, par ailleurs, il y avait un autre pasteur qui lui était homosexuel qui a délivré un autre petit morceau d’invocation, donc il y avait un équilibre.

         Tout ceci pour dire que je ne pense pas du tout qu’Obama soit prisonnier des évangéliques et que, par conséquent, ce ne sont pas les évangéliques qui le pousseront à avoir telle et telle attitude. Un autre petit facteur, peut-être, d’optimisme tient au fait qu’il y a d’autres personnes qui ont un intérêt énorme à ce que les Etats-Unis soutiennent Israël, et c’est toute l’industrie de défense. Vous savez que toute l’aide apportée à Israël, ce sont des armes. Donc, à partir du moment où les Américains, les Etats-Unis se retireraient un peu, c’est toute cette branche de l’industrie américaine qui perdrait un gros client. Cela ne veut pas dire que cela se fera, mais le Président a demandé que l’on enquête sur toutes les malversations qui se sont produites en Irak, c’est-à-dire ce que l’on appelle le private contracting, le fait que ce n’est plus le Ministère de la Défense lui-même qui paie mais qui sous contracte à des gens comme le groupe Carlyle, comme Halliburton qui ont souvent obtenu les contrats sans appel d’offre et qui ont à chaque fois dépassé très largement les budgets qui étaient fixés. Donc, à partir du moment où il y a enquête sur l’industrie de la défense, peut-être que certains vont pouvoir mettre en lumière les sommes gigantesques qui sont versées à Israël et, peut-être, quelques dérapages, quelques malversations.

  

INTERVENANT

          Je voudrais revenir, Madame, à la mention de l’espoir avec laquelle vous avez commencé votre intervention, l’espoir que cette élection a créé aux Etats-Unis. Si j’ai bien compris, cet espoir dépasse bien le nombre, la masse des électeurs de Obama, mais elle est beaucoup plus large. Est-ce que vous pourriez, peut-être, analyser un peu plus profondément à quoi vous pensez que c’est dû et où cela peut mener ? Parce que dans tout ce que vous avez dit, évidemment, on fait toujours la comparaison avec notre vieille Europe ou, pour moi, avec la France, il faut dire que cet espoir, cela fait très longtemps qu’une élection politique ne l’a pas créé. On a vu plutôt dès le lendemain des élections en France un certain clivage, plutôt qu’un espoir. Donc, à quoi est-ce dû et qu’est-ce que l’on pourrait tirer, peut-être, comme leçon pour qu’en Europe on puisse créer la même chose, sans parler d’Obamania, évidemment ?

  

Anne DEYSINE

          Effectivement, il y a vraiment de l’espoir, il y a de l’enthousiasme, c’est tangible, c’est perceptible, cela fait plaisir et ce qui est intéressant, c’est le nombre de républicains qui me disent « Oui, je n’ai pas voté pour lui, mais vraiment, je vais le soutenir et je souhaite qu’il réussisse. » Rappelons-nous que dès que la victoire d’Obama a été connue, McCain a fait preuve d’une énorme élégance, il a immédiatement expliqué que, s’il avait perdu, c’est de sa faute, donc il n’a pas incriminé sa co-listière – ce qui était quand même, là aussi assez élégant – il a pris tout le blâme, mais surtout il a dit « Je suis prêt à aider le Président. » et les deux se sont rencontrés plusieurs fois. Maintenant, McCain qui est encore Sénateur n’est pas du tout d’accord avec le plan de redressement tel qu’il est arrivé au Sénat et il n’a pas entièrement tort, tous ces fameux earmarks sont de mauvaises choses. Mais, donc, il y a cette tradition américaine de se rallier au nouveau Président, c’est une bonne chose.

Mais, surtout, Obama est un leader terriblement charismatique, vous l’avez vu à la télévision. Et puis, il a un côté sympathique, il va voir les gens, il s’assied, il est en manche de chemise et il sait reconnaitre ses erreurs. Pour Tom Dashle, il a dit : « My mistake, c’est moi ! » Est-ce que l’on a vu beaucoup de présidents qui ont ce type d’attitude ? Donc, j’ai dit déjà qu’il était intelligent, qu’il savait écouter, mais si en plus il sait reconnaitre ses erreurs, c’est vrai que cela suscite la confiance et pour qu’il y ait espoir, il faut qu’il y ait cette confiance et je pense qu’il y a espoir parce que le peuple américain, les électeurs, globalement, pour le moment lui font confiance, pensent qu’il va faire son possible. C’est quand même quelqu’un d’assez éthique, il n’est pas divorcé comme la plupart des candidats – McCain était quand même divorcé, (certes c’était un héros de la guerre) mais il a quitté sa femme dans des conditions pas très nettes – ils sont parfaits les Obama pour le moment et Dieu sait que l’on a creusé. Donc, finalement, ils donnent une image de l’Amérique telle que nous les Européens nous l’aimons mais telle que les Américains aussi sont contents d’avoir sous les yeux. Donc, s’il réussit à pousser dans le bon sens, à ne pas se faire prendre dans tous les pièges du détail – le Diable est dans le détail – je pense que cette confiance peut durer.

Alors,  y a-t-il des choses que l’on peut importer en Europe ? Je ne pense pas. C’est triste, mais je ne le pense pas parce que Obama, c’est le produit du rêve américain, c’est un pur produit de la culture américaine. De ce désir d’aller de l’avant, de cette confiance, de cet optimisme que nous n’avons pas en règle générale dans la vieille Europe. Certes, il porte ses valeurs à un sommet, mais si on regarde les candidats qui ont concouru lors de cette élection présidentielle, beaucoup étaient aussi des produits du rêve américain, même cette malheureuse Sarah Palin sur laquelle on a dit des choses épouvantables en France, finalement c’est une mère de 5 enfants qui, à la force du poignet, a d’abord été élue Maire puis Gouverneur de l’Alaska. Hillary Clinton, même chose, famille très modeste, avocat, épouse du Président, candidate qui s’est faite élire au Sénat par ses qualités – bon il y avait aussi un peu l’argent de Bill – mais par ses qualités essentiellement. Mitt Romney, le mormon, c’est un millionnaire qui s’est fait tout seul, dans les années précédentes Ross Perot, etc. Donc, cette vivacité du rêve américain est bien là. Il y a cette confiance que si on travaille beaucoup - la fameuse éthique du travail – on peut réussir dans les affaires comme en politique. Et donc, l’électeur voit dans le succès d’Obama, un succès doublé d’éthique car il semble avoir une moralité réelle et, bien sûr, il est servi par sa biographie. Quand quelqu’un qui est diplômé d’une grande université décide, au lieu de faire beaucoup d’argent dans un cabinet d’avocats, de consacrer son temps pour aider le south side de Chicago, ça aide à accréditer l’idée que l’on est « quelqu’un de bien ». Mais ne vous méprenez pas, je pense que c’est effectivement quelqu’un de bien, qu’il a eu besoin d’écrire, peut-être, pour se trouver lui-même, pour se construire cette identité d’African-American, mais l’électeur lui fait confiance parce que, justement, à la différence de tous ces gens qui ont eu des problèmes, Bill Richardson, Dashle et les autres, et bien il n’a rien fait de mal. On l’a suffisamment étudié, décortiqué sa biographie, s’il avait triché sur les impôts, s’il n’avait pas déclaré un de ses employés, on le saurait.

Donc, on a là un Président qui est parfait sur le plan moral, qui a le charisme voulu, qui a l’intelligence voulue et donc le peuple américain, lui fait confiance.

Oui, il y a autre chose que j’ai vu, il n’y a personne dans les magasins aux Etats-Unis, c’est un choc culturel. C’est-à-dire tous ces soldes permanents, ces ventes permanentes, ces magasins où il y a toujours des gens, sont vides. On n’achète plus aux Etats-Unis, ça, c’est aussi très sensible. Donc, cette Amérique qui souffre, qui ne veut plus acheter, qui ne sait pas où elle va, fait confiance à Obama, d’où cet espoir fantastique qui est palpable.

  

Jean BETERMIER

          Si vous le permettez, je rajouterai juste un témoignage pour répondre à votre question Monsieur l’Ambassadeur. Il y a à peu près un an maintenant, je participais à un séminaire dans lequel il y avait plusieurs hautes personnalités américaines et on a discuté un moment en aparté des chances d’Obama à l’élection on m’a dit : « Moi, cher Amiral, je suis républicain, toute ma famille est républicaine, je pense que les idées et les programmes démocrates ne sont pas très bons » – c’était avant la crise – « mais ce pays est malade et il a besoin d’un choc moral et c’est la raison pour laquelle je voterai Obama. » C’est un témoignage. Quelqu’un qui n’était pas très sentimental.

         Je crois qu’avant de vous rendre votre liberté et de vous remercier, je voudrais vous demander, juste une courte réponse, je voudrais savoir si vous partagez ce sentiment à la lecture des différents documents américains, des déclarations, des approbations, finalement, ce qui me semble revenir le plus souvent, c’est cette idée : le leadership américain est de retour. Cela correspond un peu à ce que vous avez dit tout à l’heure, c’est-à-dire cette envie qu’a l’Amérique de diriger. Est-ce que vous avez ce sentiment ou pas ?

  

Anne DEYSINE

          La classe politique oui, je pense que l’américain moyen en a assez que l’Amérique dirige, en a assez que l’Amérique soit en Irak, en Afghanistan, etc. elle voudrait que sa classe politique se concentre sur son problème, les maisons, les crédits hypothécaires, le pouvoir d’achat et les emplois. Vous entendez, chaque jour il y a des milliers d’emplois qui sont détruits, c’est-à-dire que ce qui nous protège en Europe, le fameux filet social, ne protège pas aux Etats-Unis. Je parlais avec les gens de Caterpillar – plus de 10 000 emplois supprimés – ils sont persuadés que cela va reprendre fin 2009, mais pendant ce temps-là, les gens sont au chômage et malgré ce qu’a prévu Obama dans le plan de relance, c’est-à-dire une prolongation des périodes de couverture chômage qui sont très courtes aux Etats-Unis, ce sont des gens qui ne savent pas très bien où ils vont aller. Si en plus, ils ont perdu leur maison… Et puis, ça, c’est le mauvais côté du business américain, à la télévision, il y a déjà tout un tas d’officines qui font de la publicité pour dire « Vous perdez votre maison, venez nous voir, on va vous aider. » Ils ne vont pas du tout les aider, ils vont prendre une commission et laisser ces malheureux sombrer. Alors, il y a une représentante qui a eu une très bonne idée, qui est en train, à la fois de faire pression sur l’administration Obama pour que soit mis en place un système assez semblable à ce qui avait été mis en place dans les années 80 pour sauver les caisses d’épargne, qui récupérerait les mauvais crédits immobiliers et puis, surtout, elle fait passer le message à tous ceux qui ne peuvent plus rembourser : « Ne quittez pas votre maison ! Accrochez-vous, devenez des squatteurs et demandez un conseil juridique et on vous fournira des avocats et on essaiera de vous défendre de façon à ce que, au moins, vous restiez dans votre maison tant que le problème n’est pas réglé. » Donc, là, il y a peut-être un petit revirement. On va aider cette classe moyenne qui perd sa maison – il y a plus d’un million d’Américains qui ont perdu leur maison – à rester en place pendant que se met en place un mécanisme pour racheter ces fameux crédits hypothécaires pourris.

  

Jean BETERMIER

          Merci Madame.

         Je crois que nous devons rendre cette salle, je suis désolé pour ceux qui auraient souhaité continuer à vous interroger mais notre temps est mesuré, le votre aussi. Je voulais, au nom du Forum du Futur et de nos amis présents, vous remercier, Madame, pour la richesse de votre exposé, votre générosité et, si vous me le permettez, vous exprimer mon admiration pour votre endurance.

  

Anne DEYSINE

          Et moi, je voulais remercier l’Amiral Bétermier et Madame de Rochefort de leur confiance et vous remercier tous de m’avoir écoutée.