FORUM DU FUTUR


"Où va la Chine ?"
Colloque du lundi 8 juin 2009 au Sénat



Ouverture : M. Jean-Pierre RAFFARIN, Ancien Premier Ministre, Sénateur de la Vienne

 

Situation intérieure

 PrésidentAmiral Jean BETERMIER, Président – Forum du Futur

IntervenantsM. Jean-Luc DOMENACH, Directeur de Recherche – CERI – Sciences-Po

                                M. Eric IZRAELEWICZ, Directeur de la Rédaction – La Tribune

Colonel Charles-Philippe GODARD, (er) Ancien Attaché de Défense en République Populaire de Chine

                              

 M. Jean-Yves FENG, Professeur de chinois - ESSEC, Universités Paris III et VIII, Expert judiciaire

 

 

 Les relations internationales

PrésidentM. Henri FROMENT-MEURICE, Ambassadeur de France, Vice-Président – Forum du Futur

 

IntervenantsM. François SCHEER, Ambassadeur de France, Conseiller de la Présidente du Directoire – AREVA

 
M. Mathieu DUCHATEL, Chercheur - Asia Centre – Sciences-Po

 

Mme Isabelle FACON, Chercheur – Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), Maître de Conférences – Ecole Polytechnique

Mme Nathalie DELAPALME, Inspecteur Général des Finances

 

 

Conclusion : M. Henri FROMENT-MEURICE


 

OUVERTURE

 Jean Bétermier

 Messieurs les ambassadeurs, Messieurs les officiers généraux, chers amis, Mesdames et Messieurs, je vous remercie d'avoir répondu à l'invitation du Forum et de vous joindre à nous pour écouter Monsieur Raffarin. Il est inutile que je présente notre ancien Premier Ministre. Et ensuite il y aurait quelque inconvenance à prétendre le faire, puisque, sénateur, il est ici chez lui. Monsieur le Premier Ministre, nous sommes très sensibles à l'honneur que vous nous faites, et très touchés que vous ayez accepté de venir aujourd'hui, ceci pour deux raisons : parce que c'est un lundi, et ainsi que vous nous l'aviez confié il y a quelques mois, c'est votre journée régionale; et puis, je pense qu'aujourd'hui, en lendemain d'élections, vous êtes sûrement très sollicité. Monsieur le Premier Ministre, nous vous avons souvent écouté sur la Chine, et je pense que votre intervention aujourd'hui vient à point nommé.

 
 
Jean-Pierre Raffarin

 Monsieur le Président, je vous remercie beaucoup de ces mots d'accueil, qui expriment en partie un hommage, mais j'ai appris à me méfier beaucoup des hommages, depuis que Pierre Brasseur a dit un jour : « un homme qui reçoit une gifle est un homme giflé, un homme qui reçoit un hommage est un homme âgé ». Donc je suis assez prudent. Je suis heureux de vous recevoir, en effet un lundi, mais c'est vrai que les lendemains d'élections font remonter les provinciaux de manière anticipée. Et donc c'est avec beaucoup de plaisir que je vous accueille ici, et que je vous transmets un message amical du Président du Sénat qui est heureux de pouvoir mettre cette salle à votre disposition.

 Vous cherchez à savoir où va la Chine, je crois que nous cherchons tous à le savoir, mais je vois que vous êtes entouré, Monsieur le Président, d'éminents spécialistes pour qui j'ai un profond respect et qui connaissent la Chine mieux que moi, et donc j'aurai un propos évidemment mesuré en leur présence, connaissant l'acuité de leurs connaissances et de leurs réflexions sur ces sujets. Et puis c'est un sujet tellement complexe qu'il faut être bien prudent quand on essaie de savoir quel peut être le chemin de la Chine. Cette vieille civilisation de plus de 5.000 ans fait que l'on peut avoir une vision historique, mais les bouleversements et la rapidité de ces bouleversements nous conduisent à être très prudents sur toute prévision quant aux perspectives de la Chine. J'aime beaucoup cette phrase de Claudel que je cite souvent, quand on lui demandait ce qu'il pensait des Chinois, il répondait : « Oh… Votre question m'embarrasse beaucoup : je ne les connais pas tous ». Donc, je suis moi aussi à cette tribune assez embarrassé. Je voudrais simplement dire deux ou trois choses que je pense de cette Chine redevenue au premier rang des nations du monde.

 Je pense que le premier point qui est très important à avoir en tête, c'est que la Chine a retrouvé une place qu'elle a eue. Et donc, il ne s'agit pas d'une émergence spontanée qui fait que l'on découvre aujourd'hui que la Chine a besoin d'être à la table du G20. S'il y avait eu des G20 au XVIIIème siècle, la Chine aurait été à la présidence de ces grandes organisations internationales. Et même en 1405, quand l'amiral Zheng He envoie 317 navires déjà comme première armada, avec 27.000 hommes, pour découvrir une partie du monde, on voit qu'ils étaient capables, dès cette période, de techniques que nous n’avions pas, avant que nos grands découvreurs ne se mettent à l'aventure. Donc il est clair que cette position de la Chine aujourd'hui, c'est un retour de la Chine à sa place ; il faut l'interpréter comme cela, notamment quand on parle avec les Chinois. Il est clair que la puissance est impressionnante. Quand on voit les chiffres, le nombre de grues, la taille des villes : quand on pense qu'ils ont 22 villes à plus de 30 millions d'habitants… Je raconte souvent que Monsieur Monory, qui a présidé cette assemblée, avait fait un jumelage avec Shenzhen. À l’époque, il s'interrogeait pour savoir s'il allait faire le jumelage avec Châtellerault, qui avait comme Shenzhen 30.000 habitants, ou avec la Vienne. Et Monsieur Monory, qui était un visionnaire, avait choisi la Vienne, qui comptait 350.000 habitants il y a vingt-cinq ans. Aujourd’hui, la Vienne a fait un bond considérable, passant de 350.000 à 405.000 habitants… et Shenzhen de 35.000 à 6 millions ! Donc il est clair que nous avons de multiples chiffres qui sont impressionnants pour exprimer cette puissance de la Chine, notamment la part qu'elle tient maintenant dans le PIB mondial : elle était à 0,5% en 75, et en 2005, elle représentait 5%. Donc on mesure combien cette croissance est forte. Et je dois dire que cette puissance-là s'est accélérée avec la crise, et par cet échange qu'il y a notamment aujourd'hui entre l'économie américaine et l'économie chinoise, qui est au fond aujourd'hui plus qu'un échange, une sorte d'imbrication complète, où la Chine joue le rôle du banquier vis-à-vis des Américains et c'est l'épargne des Chinois qui finance aujourd'hui la dépense de l'Américain. Un Chinois gagne 1 dollar, un Américain gagne 25 dollars. L'Américain en dépense 26, le Chinois économise 50% de son dollar. C'est l'économie du Chinois qui finance la dépense de l'Américain. Cela, ça crée des liens. D'ailleurs on le voit toujours dans les élections américaines, dans les grands discours, vous voyez les États-Unis et les candidats expliquer combien la Chine est menaçante, et au lendemain de l'élection, Madame Hillary Clinton et puis le Secrétaire d'État au Trésor, Monsieur Tim Geithner, font les voyages nécessaires en Chine pour bien montrer qu'il n'est pas envisagé de tensions. Monsieur Geithner dit au départ que la Chine manipule sa monnaie, puis ensuite, après l'élection, il va discuter avec les Chinois d'homme à homme, de responsable à responsable. C'est peut-être la préfiguration d'un G2, que nous ne voulons pas voir naturellement se développer. Mais il faut bien mesurer que cette puissance de la Chine aujourd'hui est en construction permanente, et avec une certaine complicité et complexité avec les États-Unis d'Amérique, l'un et l'autre étant très liés aux décisions de l'un ou de l'autre. Il est clair que la Chine demande une reconnaissance mondiale, c'est un point qu'il faut avoir en tête. Cette puissance que l'on pourrait illustrer de mille critères, elle est liée à une perspective de la Chine, cette perspective d'être reconnue, et notamment reconnue par le monde occidental. Il est quand même très frappant de voir que pour afficher cette puissance, pour démontrer au monde cette capacité, les Chinois ont choisi deux grands événements, de culture très occidentale : les Jeux Olympiques, et l'Exposition Universelle. Ils sont venus sur notre terrain pour nous montrer leurs capacités, et ils souhaitent cette reconnaissance. Donc, c'est un élément important du dialogue de bien mesurer qu'ils ont ce besoin de reconnaissance, qui s’exprime par ces différentes manifestations, qui se veulent exemplaires : l'Exposition Universelle de Shanghai se veut, là aussi, très ambitieuse, comme l'ont été les Jeux Olympiques, et le tout pour que le monde reconnaisse cette puissance de la Chine aujourd’hui. Donc on pourrait prendre de multiples exemples, mais j'arrête là, pour montrer cette puissance retrouvée de la Chine au premier rang des nations du monde, puissance qui est tout à fait compatible du point de vue chinois avec la reconnaissance mondiale qu'elle attend des autres.

A côté de cette puissance, il est clair que la Chine doit faire face à de nombreuses difficultés qui vont se présenter à elle. Mais, je dirais : est-ce que la Chine aura plus de difficultés que les autres ? Ce n'est pas si évident que cela au fond. Parce que dans cette crise mondiale, nous allons tous, et les Américains aussi, connaître des difficultés très importantes. Il ne faut pas croire qu'en France, avec 60.000 chômeurs de plus par mois, cela va se passer facilement. Qui peut dire aujourd'hui quelle sera l'évolution sociale de notre pays dans les mois qui viennent ? C'est vrai que l'évolution sociale en Chine va être particulièrement préoccupante, mais dans quel pays la crise ne va pas engendrer des conséquences sociales difficiles et imprévisibles ? Je pense que nous devons être très attentifs à cela, parce que je crois que personne aujourd'hui ne peut prévoir la situation sociale ; notamment dans des pays démocratiques comme les nôtres, où l’on voit qu’une élection européenne, comme celle qui s'est passée dimanche, fait pratiquement abstraction de cette situation. Et donc on donne la sensation que le débat politique se fait sur un certain nombre d'autres enjeux, mais la colère, l'inquiétude, les usines qui ferment, tout ceci est notre réalité quotidienne, et ce n'est pas parce que ni les syndicats ni les partis politiques n'ont trouvé le moyen d'exprimer ces inquiétudes, qu'elles ne s'exprimeront pas un jour d'une manière ou d'une autre. Ici comme ailleurs. Et donc il faut être très attentif à cette situation aujourd'hui, finalement, de désespoir, d'un certain nombre d'acteurs économiques, et notamment d'ouvriers licenciés, qui sont dans cette situation où ils ont le sentiment qu'il n'y a pas véritablement de solution à portée de leurs mains : tout ceci commence par une phase d'effondrement, et d'inquiétude, de peur, ce qui donne le sentiment d'une passivité sociale, mais à un moment ou à un autre, la colère peut l'emporter, le désespoir peut conduire aussi à des actes assez subversifs. Et je ne suis pas sûr que si la crise devait être longue, et la reprise trop lente, nous n'aurions pas des difficultés dans bien des pays du monde, en Chine comme ailleurs.

 Mais il est évident qu'en Chine la situation sociale n'est pas venue qu'avec la crise. Les spécialistes qui sont ici le diront. On a un niveau de manifestations, d'agitations qui ont précédé la crise économique, et au fond, nous aurons là sans doute des tensions. Des tensions que le pouvoir chinois maîtrisera, d'abord, parce qu'il est très déterminé : ce qui est assez frappant dans les dialogues politiques, c'est quand on parle par exemple de la stabilité, nous nous parlons de la stabilité comme d'un moyen, les dirigeants chinois parlent de la stabilité comme d'une valeur. Et une valeur qui est une valeur mondiale. Le Premier Ministre chinois m'a dit un jour : « 1% de Français dans la rue, c'est un problème français ; 1% de Chinois dans la rue, c'est un problème mondial. Notre stabilité, c'est aussi votre affaire ». Qui a intérêt à la déstabilisation de la Chine ? Je crois qu'il faut réfléchir aussi à ces questions-là. Et il est clair que nous avons une détermination des autorités chinoises à maîtriser tout ce qui pourrait mettre en cause la stabilité par laquelle elles estiment que c'est comme ça qu'ils font du développement. Et que c'est parce qu'ils ont la stabilité qu'ils peuvent sortir des millions de gens de la pauvreté chaque année, et que c'est comme cela qu'ils veulent mener leur propre politique. Et au fond, il y a certainement parmi vous des sinologues et des gens qui pratiquent la Chine depuis aussi très longtemps, ne serait-ce que le concept d'harmonie, qui est le concept politique majeur, et son idéogramme, c'est la céréale d'abord, et la bouche, la parole, ensuite. C'est-à-dire qu'il faut d'abord donner à manger avant de donner la liberté de s'exprimer. Enfin je caricature un peu, mais les deux sont simultanés. Et donc, tant que tu n’as pas à manger, la liberté d'expression, c'est un sujet dont on parlera à un autre moment. Donc il y a quand même, sur cette pensée chinoise, cette organisation chinoise, un système qui est assez préoccupant. Je pense que l'autorité du pouvoir sera forte. Je pense que le système est assez bien décentralisé... Je suis heureux de saluer le Président Christian Poncelet, connaisseur et ami de la Chine... Je pense que sur les questions de gouvernance, à la fois avec ce Parti communiste qui a ses souplesses, ses élections, ses capacités à dégager des élites assez bien structurées, avec un Parti communiste à 74 millions de membres, c'est-à-dire qu'il n'y a plus de membres du Parti communiste chinois que de Français ; il y a peut-être plus de communistes en France qu'en Chine, mais il y a beaucoup plus de membres du Parti communiste en Chine qu'il n'y a de Français. D'ailleurs quand on leur parle de démocratie, très souvent, on va commencer par faire la démocratie dans le Parti, et on verra après. Et là, dans le Parti, les progrès qu'ils ont faits, ils considèrent que ce sont des progrès qui sont significatifs, au moins à l'échelle de la France. Évidemment, cela nous place face à une situation ambiguë, je pense, avec une gouvernance décentralisée et ce pouvoir très autoritaire qui sait en même temps confier des libertés aux territoires… Vous savez que Carrefour a construit des dizaines d'hypermarchés sans avoir de contact avec Pékin au départ. Les contacts avec Pékin se sont engagés au bout du 49ème ou 50ème supermarché, là ils se sont dit : là, il se passe quelque chose quand même, il faut maîtriser cela au niveau national. Tout ça pour dire qu'il y a des pouvoirs locaux qui sont très forts dans ce système centralisé. Ce qui donne des capacités de résistance à un système qui est par ailleurs rigide. Je pense que les difficultés ne viendront pas de la gouvernance même du système, parce qu'il a sa volonté de stabilité, parce qu'il a son organisation. En revanche, c'est sans doute dans l'opinion publique, une opinion publique qui est en formation avec l’Internet ; il y a des groupes de pression qui aujourd'hui s'organisent, qui commencent à jouer un jeu politique qui peut avoir des conséquences importantes. Si vous regardez l'affaire Danone, avec la société Wahaha, partenaire et adversaire de Danone : Wahaha a construit des usines clandestinement aux yeux de Danone, affaire très difficile pour Danone, après une réussite spectaculaire. Monsieur Zong est l'adversaire de Danone dans cette affaire ; il est souvent très critiqué en Chine, mais il bénéficie d'un soutien politique fort, parce qu'il fait une campagne en s’appuyant sur le nationalisme, le patriotisme, la nécessaire défense des entreprises. Et on sent bien que là, dans l'opinion publique chinoise, il y a des potentialités très fortes de nationalisme. On sent qu'il y a des potentialités de frictions, car quand tout ceci s'exercera par exemple un jour sur un sujet qui n'aura pas l'accord des pouvoirs centraux, cela peut faire naître un certain nombre de difficultés.

 Toutefois, je considère quand même que la Chine fait des efforts très importants pour sa relance économique, pour essayer de continuer à avoir un niveau de croissance qui permet la distribution de richesses et donc de continuer le développement : avec 460 milliards d'euros, elle a fait un investissement considérable, plus fort que tous les autres pays. C'est le pays qui fait le plus pour la relance, avec un système centralisé qui permet de faire des travaux assez rapidement et qui peut avoir des conséquences importantes. Donc je vois de grandes difficultés en Chine, mais je vois de grandes difficultés un peu partout dans le monde, non seulement pour faire face à la crise, mais aussi pour inventer après la crise la nouvelle économie qui demandera beaucoup de capacités de développement. Mais quand je vois - je ne sais pas ce qu'en pensent mes amis qui sont ici et qui connaissant la situation - comment la Chine a essayé de transformer Shenyang, qui était vraiment une capitale industrielle, une ville empêtrée dans l'industrie du charbon et les industries du passé, il n'est pas dit que les Chinois n'iront pas assez vite aussi pour trouver cette économie nouvelle que nous voulons développer, cette économie du XXIème, post-crise, avec laquelle nous avons des difficultés.

 En résumé, quand je discute avec les dirigeants chinois, je trouve qu’ils ont une vision lucide de la situation. Et au fond, ils sont assez déterminés. Auront-ils la capacité dans ce grand pays de faire les réformes nécessaires pour pouvoir accompagner ces mouvements ? Je pense qu'ils en ont la lucidité, qu'ils ont bien compris les tensions qui s'exercent, et qu’ils vont le faire avec assez de subtilité. Un dirigeant chinois me disait : « Ce que je ne comprends pas, avec la mentalité des Français, c'est que vous considérez tous que le Chinois est quelqu'un de très intelligent, mais vous pensez que collectivement, on n'est pas du tout intelligent. Si on est tous intelligents, on sera collectivement intelligents. On trouvera des solutions aux problèmes qui sont posés ». C'est donc une description que je fais des difficultés à venir. Il y en a beaucoup, y compris politiques, y compris avec l'affaire du Tibet qui est agitée, on l'a vu encore récemment, politiquement de part et d'autre avec quelquefois beaucoup de malice. Mais je fais le pronostic personnellement que la probabilité que la Chine trouve des solutions à ses problèmes est assez forte, même si comme tous les pays, elle aura des difficultés face aux conséquences de la crise.

 Mais ce qui me paraît le plus important, et j'en termine par là, au fond, c'est que je ne suis pas intéressé par la Chine, ni considéré comme un ami de la Chine, d'abord pour des raisons économiques. Je ne suis pas - contrairement à ce que quelques-uns ont dit dans les débats polémiques « il y a ceux qui sont pour les valeurs et ceux qui sont pour les contrats ! » - je ne fais pas partie de ceux qui échangeraient leurs valeurs pour des contrats. Si je m'intéresse à la Chine, c'est parce que je crois qu'avec leur puissance, ils vont mettre dans nos têtes, dans nos sociétés, un certain nombre d'idées, de valeurs et de normes, auxquelles il faut se préparer, avec lesquelles il faut discuter. Je pense qu'il est très important que l'on comprenne mieux, que l'on ait conscience de ce qu'ils sont, des valeurs qu'ils portent, que l'on respecte leur culture, que l'on essaie d'avoir des échanges de manière à enrichir la nôtre, et que l'on fasse en sorte que notamment les jeunes générations ne se sentent pas complètement débordées par ce qui va arriver. Moi, je fais partie de cette génération qui faisait ses études, commençait ses études en 68. Il y avait tous ceux qui étaient déjà des supporters d'Europe Ecologie, et puis il y avait tous les autres, tous les autres dont je faisais partie ; et à cette époque-là, c'était Jean-Jacques Servan-Schreiber, Le Défi américain, et un certain nombre de valeurs des États-Unis qui étaient des valeurs attractives. Tout le monde se précipitait, c’était des valeurs américaines. Je veux vraiment que l'on puisse dire à nos jeunes d'aujourd'hui qu'au XXIème siècle, l'influence sera plutôt asiatique. Et que la puissance réelle de la Chine ne se fait pas simplement avec son économie, mais aussi par ses valeurs, par sa capacité à transmettre un certain nombre de normes. On peut les contester : le classement de Shanghai est très contestable. Des universitaires me disaient récemment : « mais ils ne tiennent pas compte de nos classes préparatoires ». On peut défendre nos classes préparatoires, mais si on est 60 millions à défendre nos classes préparatoires, et qu'en face, il y a 1,3 milliard qui pensent qu'il y a une autre organisation universitaire, et qu'ils se mettent d'accord avec les Indiens pour faire 2 milliards, plus les Nord-américain !... La très belle université McGill, au Canada, à Montréal, récemment, dans sa publicité, sortait son classement de Shanghai. Donc, le classement de Shanghai est en train d'être partagé. Alors naturellement, il a un gros défaut : les communications scientifiques en français ne sont pas répertoriées. Ce qui naturellement nous pose problème. Donc, il faut qu'on se batte pour faire exister les choses. Mais il ne faut pas croire que la Chine va exister sans venir avec ses idées, ses normes et un certain nombre de facteurs qu'il faut mieux identifier et prévenir. Moi, ma démarche avec la Chine, en dehors de l'attrait culturel, c'est au fond une démarche d'anticipation, de prospective pour les jeunes français, pour qu'ils soient sensibles au fait qu'il est probable que, dans ce XXIème siècle qui s'ouvre, l'influence culturelle qu'ont eue les États-Unis sur notre génération, cède la place à une influence culturelle de l'Asie à laquelle il faut se préparer. C'est une belle aventure de rencontrer des cultures nouvelles, à condition que l'on soit préparé, y compris dans sa propre culture, dans ses propres valeurs, car au fond la visite chez l'autre, c'est souvent le moyen de bien se connaître soi-même. Et au fond, c'est souvent l'occasion, dans la diversité culturelle, de faire un voyage à l'intérieur de soi-même, là où finalement nous conduit l'autre. C'est un élément très important de tout cela. Je termine pour dire que ce n'est pas le contrat qui fait rêver aujourd'hui l'ami de la Chine. Mais dans cette crise économique, chers amis, qui est une crise dont on ne connaît pas encore l'ampleur, qui a une violence dont on sous-estime peut-être encore un certain nombre de réalités, dans cette période-là, est-ce que nous devons laisser 1,3 milliards de personnes derrière leur Grande Muraille, enfermés ? Alors qu'ils veulent mener une politique d'ouverture, qu'ils veulent accueillir de plus en plus d'étudiants, qu'ils envoient de plus en plus d'étudiants eux-mêmes, qu'ils veulent participer aux échanges du monde ? Est-ce que c'est notre intérêt de pousser ce pays, vieux de plus de 5.000 ans, dans un repli identitaire qui conduirait à tous les excès que l'on a connus partout où il y avait repli identitaire ? Plus la situation internationale est grave, plus il faut apporter des réponses d'ouverture à des messages d'ouverture. Si l'Occident envoie des messages de fermeture à des politiques d'ouverture, l'Occident ne sera pas le gagnant de cette aventure du XXIème siècle, ce qui n'est pas notre objectif. Je crois qu'avec la Chine, nous avons des idées importantes à défendre, et pour nos enfants. Au fond, l'Europe, j'espère, devra mieux s'organiser pour l'avenir, mais l'Europe a été faite par une génération qui voulait la paix en Europe. Et aujourd'hui, les relations entre l'Europe et la Chine, et plus exactement l'organisation d'un monde multipolaire, fait que la paix du monde ne s'obtiendra pas par la puissance de l'un sur l'autre, ni par la puissance d'une nation sur toutes les autres, mais par un équilibre multipolaire, et que cet équilibre passe par des valeurs de respect, d'abord d'être attaché à sa propre culture, et ensuite d'aller visiter les autres cultures. C'est pour ça que je pense qu’où va la Chine, c'est pour nous une ligne d'espoir, même s'il faut faire son chemin sans concession, même s'il faut faire ce chemin attaché à nos valeurs. Nos valeurs n'ont pas à craindre la confrontation, elles méritent le respect, comme nous devons le respect aux autres valeurs et aux autres cultures. Merci.

  

Jean Bétermier

  Monsieur le Premier Ministre, merci d'accepter de prendre une ou deux questions courtes. Nous savons que votre temps est très mesuré, je me tourne vers la salle... Oui, Monsieur le Président...

 

 Jean-Pierre Raffarin

 Monsieur le Président, ce sera avec plaisir que je me ferai l’honneur de vous répondre.

  

Christian Poncelet

 La question que je voudrais poser concerne le plan financier. La Chine a une réserve de dollars énorme. Mon sentiment, c'est qu'actuellement je constate que Barack Obama dévalue lentement mais sûrement son dollar. Il peut aussi, à un moment ou à un autre, accélérer la démarche, et cela posera un terrible problème à la Chine d'une part, mais aussi à nous. Parce que l'Euro sera revalorisé, et par conséquent, notre commerce extérieur sera pénalisé. Il suffit déjà de regarder ce qui se passe aujourd'hui. Si je prends un exemple, l'Allemagne fait 80 milliards d'excédent, nous nous faisons à peu près 60 milliards de déficit. Par conséquent, sur l'exportation, on a un gros effort à faire. Je terminerai en disant qu'il faut faire très attention, nous Français, dans les relations avec la Chine. Quand j'y suis allé, tu étais à mes côtés, et ils nous ont reproché, bien sûr, les manifestations qui ont eu lieu sur les Champs-Élysées, et les relations avec le Dalaï-Lama. J'ai fait observer au président Hu Jintao, que le Dalaï-Lama avait été reçu en Allemagne et ailleurs, et qu'il n'y avait pas eu la même interpellation de la part du gouvernement chinois. Et il m'a répondu ceci, tu étais témoin : « Monsieur le Président, vous ne pouvez pas dire cela, car vous savez très bien que les relations entre la Chine et la France, la France et la Chine, ont une connotation un peu particulière. Il y a du sentiment. Nous n'oublierons jamais que le peuple chinois a été reconnu par le Général de Gaulle ». Ils avaient le sentiment d'avoir été quelque peu déçus, cocufiés, si vous me pardonnez l'expression populaire, dans cette démarche : vous, les Français, faire cela ? Donc, il faut faire très attention en ce qui concerne nos rapports avec la Chine, parce que c'est un grand pays, on ne peut pas le négliger, et par conséquent, dans le cadre du redressement économique que l'on peut espérer, la Chine aura encore un rôle à jouer, et nous ne pouvons pas être absents. Voilà ce que je souhaitais te demander, mais surtout sur cette dévaluation potentielle.

  

Jean-Pierre Raffarin

 Mon cher Président, mon cher Christian, tu as raison. D’abord, sur l'exemple Carrefour, Monsieur Domenach qui a vécu en Chine pourra dire ce qu'il pense de cela, moi j'ai le sentiment qu'il y a une opinion publique chinoise aujourd'hui. Et au fond, je vois sur l’Internet, j'ai un blog avec lequel je communique sur ces questions avec pas mal de Chinois, je trouve que les Chinois trouvent le moyen tout à fait habile de s'exprimer et sans doute de détourner un certain nombre de contraintes. Quand, sur les questions du Dalaï-Lama, à plusieurs reprises je me suis trouvé dans des restaurants chinois de manière non officielle, quand des gens et des jeunes identifiaient que nous étions Français, ils venaient nous demander : « mais pourquoi avez-vous fait cela ? » Donc, je pense que le pouvoir peut toujours, à un moment ou un autre, dire sa position et entraîner ses supporters dans cette direction, mais l'opinion publique chinoise existe, et il faut que nous Français, nous comprenions bien que cette opinion doit être respectée en tant que telle, il faut lui parler aussi en ayant conscience de sa propre sensibilité. C'est une affaire très difficile. Et l'affaire du Dalaï-Lama est très compliquée. Parce que pour nous, le Dalaï-Lama, en Occident, grosso modo, pour être schématique, est un fils de Gandhi, un non-violent, un moine, une personnalité spirituelle, un prix Nobel, et pour eux, c’est un chef politique, en exil, à la tête d'un gouvernement en exil, à la tête d'une assemblée en exil, et qui défend une charte dans laquelle il y a l'indépendance du Tibet. Donc, même s'il continue à l'étranger de dire qu'il n'est pas pour l'indépendance, il nous sort un texte où il est question de l’indépendance. Donc là, il y a un gap culturel. Et on ne parle pas forcément de la même personne, et c'est quelque chose qui est incompréhensible. De ce point de vue-là, je crois que le Président de la République française a eu raison, dans un communiqué, de dire clairement quelle était la position de la France, et je pense que tout le monde, y compris les collectivités locales, doit se tenir à cette ligne politique. J'ai eu l'occasion de parler de tout cela avec le Maire de Paris, qui d'ailleurs a organisé les choses de manière plus réservée qu'il ne l'avait peut-être pensé au départ, mais il est clair que dans ce pays, moi je suis un Girondin comme toi, décentralisateur, jamais, jamais - j'ai été dix-huit ans à la tête d'une région - et jamais je ne suis allé à l'étranger sans en parler à mon ambassadeur, et sans m'aligner sur des positions qui étaient les positions de mon pays. La décentralisation, cela ne donne pas le droit de faire une politique étrangère du Poitou-Charentes, surtout là-bas, mais ailleurs aussi. Aller expliquer dans un pays étranger que le Maire de Paris prend une décision qui n'est pas concertée avec le Président de la République française, c'est incompréhensible. L'opinion publique chinoise, il faut la travailler. C'est vrai qu’en attaquant la flamme olympique, les gens ne font pas le lien avec le Tibet, ils voient une attaque à propos des Jeux, et ils ont voulu les Jeux depuis tellement longtemps, qu'ils ont le sentiment qu'on est contre le fait qu'il y ait les Jeux.

 Sur la partie financière de l'intervention du Président Poncelet, je partage comme lui son analyse. Les limites, c’est qu’ils n'ont pas intérêt non plus à voir leur capital se déprécier. Donc ce qui est très dangereux, c'est la négociation américano-chinoise. Et au fond de se dire à un moment, qu’est-ce que peuvent apporter les autres dans ce deal ? C'est pour cela que j'ai été très déçu de l'annulation du sommet Europe-Chine sous présidence française, à Lyon le 1er décembre, parce que l'on avait une occasion d'essayer de faire un certain nombre d'avancées. Je pense qu'il est très important d'expliquer à la Chine que l'Europe peut être un partenaire qui lui donnera un peu de liberté vis-à-vis des États-Unis. Nous sommes plus indépendants de la Chine que ne le sont les États-Unis. Nous sommes un partenaire plus libre. Et je pense que c'est l'intérêt de la Chine de ne pas se laisser enfermer dans un dialogue avec les États-Unis, mais au contraire d'avoir, avec l’Europe, un partenaire qui puisse équilibrer ces relations. On n'est jamais très libre quand on dépend d'un seul partenaire, avec lequel on est lié, même si l’on est en rapport de force avec lui. Donc je pense que l'intérêt de la Chine est aussi de diversifier ses relations. Mais pour cela, il faut aussi que l'Europe fasse un peu d'efforts. Et c'est vrai que l'Europe est très dispersée, quand on parle avec la Chine. Les Chinois ont quelquefois du mal à considérer ce qu’est l'Europe, quand ils voient les entreprises françaises et allemandes rivaliser comme actuellement en Chine. Quand ils voient que nous sommes pour le statut d'une économie de marché et qu'ils voient qu'il y a une majorité de pays qui ne sont pas pour l'économie de marché, que nous Français, nous sommes pour la levée de l'embargo et qu'une majorité de pays ne sont pas pour la levée de l'embargo. Il y a un certain nombre de sujets qui donnent le sentiment que l'Europe est un peu dispersée. Et ça, ce n'est pas une bonne affaire pour l'Europe, mais ce n'est pas non plus une bonne affaire pour la Chine, qui peut trouver dans son dialogue avec l’Europe une certaine forme de son indépendance. Je vous remercie beaucoup.

 

 Jean Bétermier

 Merci, Monsieur le Premier Ministre de cette leçon magistrale, qui met notre petit colloque en perspective.


Situation intérieure

 
Jean Bétermier

 La première table ronde que j'ai le plaisir de présider rassemble un certain nombre de nos meilleurs talents universitaires. Monsieur Jean-Luc Domenach, Directeur de recherches au CERI, abordera la dimension de la politique intérieure. Monsieur Izraelewicz, ancien Rédacteur en Chef du Monde et Directeur de la Rédaction des Echos, aujourd'hui Directeur de la Rédaction de la Tribune, présentera la dimension économique. Le Colonel Godard, qui était encore, il y a peu, attaché de défense à Pékin, fera la transition entre la dimension intérieure, puisque l'armée chinoise a une dimension spécifique, à la fois à l'intérieur en tant qu'armée populaire, mais aussi une dimension politique extérieure. Et puis Monsieur Feng, qui est Professeur à l'ESSEC, et qui a le bénéfice d'avoir les deux cultures - élevé en Chine, il y retourne très souvent - réagira rapidement aux propos des trois intervenants pour donner un éclairage un peu extérieur. Voilà, je demande à chacun d'entre vous de tenir une petite quinzaine de minutes. Monsieur le Professeur, nous vous écoutons.

  

Jean-Luc Domenach

 Je vous remercie. Monsieur le Premier Ministre, en parfait démocrate, et en homme de générosité, vous avez souvent accepté que j’exprime devant vous des positions qui ne soient pas toujours exactement les mêmes. Permettez-moi à mon tour de vous dire l'admiration que j'ai conservée pour vous depuis 2003. De ceux qui vivaient à Pékin à un moment où les hommes politiques occidentaux ne s’y pressaient pas, personne n’a oublié votre venue ; c'était au printemps, c’était le SRAS, et on s'est souvenu de tout cela, et pour cela, vous avez une légitimité particulière pour parler de la Chine, parce que vous avez pris des risques pour la relation franco-chinoise. Je tenais à le dire pour commencer. Néanmoins, je tiendrai un propos légèrement plus froid, on va dire, que le vôtre. Mais il est vrai que mon métier n'est pas le même. Je traiterai successivement de trois points. D'abord, la mutation considérable du régime politique et de la société chinoise depuis la véritable révolution en fait, depuis 1978. Ensuite, la politique chinoise dans la crise, et la crise. Et enfin où va la Chine, quelles sont les évolutions possibles ?

 Sur le premier point… Je crois qu'il y a trois dates considérables bien sûr : 1976-1978, mort de Mao Zedong et son remplacement par un de ses seconds, mais un homme qui avait réinventé et mis dans l'autre sens si j'ose dire les priorités. Mao Zedong voyait d'abord la révolution, les grands objectifs, lui voyait d'abord la modernisation, parce qu'il pensait que c'est à travers la modernisation qu'on pourrait plus tard atteindre de grands objectifs, et il pensait qu'il serait loisible de mettre en parenthèses les mutations politiques dans un premier temps, ce qui n'a pas été sans poser des questions.

La deuxième mutation était sans doute beaucoup plus importante : c'est le pari par lequel Teng Siao Ping va répondre aux mouvements de 1989, qui consiste à engager dans la mondialisation un pays qui bénéficie d'avantages considérables par son encadrement, mais surtout sa main d'œuvre disciplinée, elle n'a pas toujours le choix, mais aussi sous-payée, et c'est sur ce pari que s'est formé un progrès tout à fait extraordinaire. On peut dire qu'en trente ans, la Chine aura fait notre XIXème siècle.

Troisièmement, je pense que l'Histoire reconnaîtra à la direction chinoise actuelle d'être vraisemblablement la plus intelligente qu'aucun régime communiste n'ait jamais eue. Ce n'est pas que j'estime qu'elle a raison, cela signifie que j'estime qu'elle défend remarquablement bien ses propres intérêts. En effet, cette direction avait compris dès avant la crise qu'elle n'instaurerait dans la durée sa dictature qu'à la condition de transformer très profondément de l'intérieur l'économie et la société chinoise, de passer d'une économie, on va dire, pauvre à une économie plus riche, qui passerait à la consommation, et d'une société asservie à une société beaucoup plus libérée, d'individus beaucoup plus libres, même si la question de la politique restait mise entre parenthèses. Et à l’apparition je crois que le passage de Monsieur Jiang Zemin, qui était on va dire le moment de la grande offensive commerciale, à Monsieur Hu Jintao, c’est le passage d'une phase à une autre, et d'une phase qui cherche à combiner - est-ce possible, l'avenir le dira - l'autoritarisme économiste avec des notions de modernité sociale incontestables.

 Alors là-dessus est arrivée la crise, à un mauvais moment - il faut dire les choses - c'est-à-dire à un moment où les dirigeants chinois, avec beaucoup de sagesse, commençaient eux-mêmes à ralentir le progrès de l'économie, parce qu'ils avaient compris qu'il valait mieux progresser mieux que plus, et qu'il fallait passer à une progression beaucoup plus qualitative. C'est ce qu'entreprenait le Premier Ministre Wen Jiabao, qui est je crois l’un des tout meilleurs, si ce n'est le meilleur Premier Ministre sur la planète. Simplement, pas de chance, la crise est arrivée là-dessus, dans une économie qui ne s'était pas encore transformée, qui n'avait pas encore acquis le deuxième moteur de la consommation, et qui vivait encore de l'exportation. Et c'est pourquoi la Chine a subi, Monsieur Izraelewicz, pardonnez-moi, j'en ai déjà beaucoup trop dit, après tout vous connaissez tout cela beaucoup mieux que moi, la crise donc s'est abattue sur la Chine - Monsieur Izraelewicz nous dira jusqu'à quel point - et la question est de savoir comment elle va atteindre le régime politique. Là, je crois que sur ce plan-là, les dirigeants chinois peuvent être plus optimistes qu'ils ne l'étaient sans doute, que beaucoup d'entre nous ne l'étions pour lui, il y a quelques mois. Je crois que le contrôle si je puis dire social de la crise restera comme un des modèles d'ingénierie sociale, et notamment la façon dont ont été traités les paysans ouvriers qui ont reflué par millions vers leur campagne, est un modèle d'intelligence et aussi d'autorité pas toujours subtile, mais en tout cas dans l'ensemble habile. En effet, les troubles que Saint-Germain-des-Prés attendait, il faut bien le dire, n’ont pas eu lieu. Il n'était pas difficile de prévoir que les malheureux se révolteraient. Dans l'Histoire, ce n'est pas toujours les malheureux qui se révoltent : dans l'Histoire, bien souvent les choses les plus graves se passent dans le niveau plus élevé. Et je crois qu'aujourd'hui et jusqu'au moment où vraisemblablement cela se détendra, où peut-être les choses changeront, les malheureux vont rester tranquilles. En revanche, si d'ici quelques années le taux de croissance ne remonte pas, alors à ce moment-là, le contrat fondamental qui existe entre le régime et la population, et aussi entre le régime et ses partisans, ses hommes eux-mêmes, c'est-à-dire « tenez-vous tranquilles et nous, nous faisons le boulot, nous vous assurons une montée de votre revenu, mais vous, laissez l'ordre régner », ce contrat ne pourra pas durer tel qu'il est. Et là, les dirigeants chinois le savent, et c'est pourquoi ils ont remis en jeu un plan de relance aussi puissant. Ils savent que s'ils ne dépendent pas du suffrage populaire, ils dépendent si je puis dire du suffrage des statistiques économiques. Et c'est d'ailleurs pour cette raison-là que je crois que beaucoup de spécialistes reconnus de la Chine estiment que les statistiques chinoises sont beaucoup moins fiables qu'il y a quelques mois, et après tout c'est bien joué. Vraisemblablement, les gens raisonnables, sinologues, chiffrent la croissance aux alentours de 4,5 ou 5%, mais peut-être se trompent-ils, mais en tout cas, il est clair que les secrétaires de province sont notés en bonne partie sur la performance des économies. Dans tous les systèmes politiques, la tentation est grande de se protéger dans ces situations. En tout cas, ce que je voulais dire, c'est que si jusqu'à présent le système a bien réagi, a réagi très intelligemment, à terme, il faut absolument qu'il retrouve un mode de croissance relativement dynamique, prévisible, dans lequel il y ait beaucoup plus de distribution. Parce que la société chinoise change. La démographie se modifie, ceux qui ont fait le travail, ceux qui ont subi ce travail fantastique qui a amené la Chine au plus haut, ceux-là maintenant atteignent des âges où on ils veulent prendre une retraite, consommer, et pouvoir s'occuper tranquillement de leurs enfants. Il va falloir que le régime chinois, avec un nombre de cotisants qui diminuera, assure le passage à un État non plus simplement productif, mais social, et il va falloir qu'il monte en gamme, qu’il organise la montée en gamme de l'économie. Ce que le politologue que je suis peux ajouter, c'est que cela coûtera très cher socialement et politiquement, parce que former des inventeurs, c'est admettre des bizarres, des imprévisibles.

 Alors au total - je suis à ma 10ème minute - où va la politique chinoise ? Je pense que pour résumer, le meilleur est peu probable, mais le pire est beaucoup moins sûr qu'avant. Et c'est entre ces deux pôles, le meilleur peu probable et le pire de plus en plus improbable, qu'à mon avis risque de se dessiner l'avenir, en fonction très largement de l'évolution de l'économie qui elle est parfaitement imprévisible. Je pense, pour ma part, qu'une évolution démocratique est impensable, pour trois raisons. D'abord, parce que la démocratie, cela s'expérimente : nous avons commencé le travail à la fin du XVIIIème siècle, et quand mon père défendait la paix en Algérie, je recevais des coups de téléphone de l'OAS à la maison, il y a quelques décennies. La démocratie cela vous rappelle des souvenirs aussi, Monsieur le Premier Ministre, la démocratie chez nous n'était pas très solide. Et est-elle en si bon état ? Un de mes collègues, Guy Hermet, a publié un livre qui s'appelle L'Hiver de la démocratie. Donc arrêtons un peu de faire les malins, notre modèle rayonne de moins en moins ces jours-ci. Deuxièmement, beaucoup de gens en Chine sont encore partisans d'attribuer la priorité à l'économie et aux revenus, il faut bien le dire. Et troisièmement, je crois que le régime chinois, parce qu'il est communiste, dictatorial, a commis la très grande erreur de ne pas favoriser les expérimentations plus larges. Il y en a, mais dans les villages, et il devrait y en avoir de plus larges, qui préparent un avenir que d'ailleurs beaucoup de responsables chinois admettent comme inévitable. Donc je pense que la démocratie est impossible avant longtemps. Mais en revanche, des phénomènes de décrochage entre le pouvoir du Parti et de l'État, ou des phénomènes d'influence plus forte des corporations professionnelles... Regardez ce qui s'est passé pour les Droits de l'Homme : maintenant, on ne peut plus à volonté condamner à mort, exécuter à mort, exécuter n'importe qui, il faut que la Cour suprême vérifie. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que les juges ont estimé qu’il fallait un petit peu plus écouter, notamment les juges importants. De la même façon, le grand projet de ce fameux grand barrage, que nous étions appelés par la propagande chinoise à admirer il y a quelque temps, a été remis à sa place par l'intervention de la profession des hydrauliciens, les médecins, de la même façon, les professeurs, etc… Cela me fait penser, cette évolution, à ce que disait Voltaire s'adressant aux cours de justice : « Messieurs, formez des corps ». Et bien, je crois que la Chine aujourd'hui connaît la formation de corps professionnels, et donc ce serait faux de dire que cela ne bouge pas. Mais simplement, cela bouge très lentement. Et dans des compositions très variables, avec le maintien non seulement d'un pouvoir du Parti à la tête, mais aussi, et cela a été dit très justement, par des pouvoirs locaux, des pouvoirs provinciaux, souvent un tout petit peu mafieux. Et puis je pense aussi que la Chine est devenue une telle puissance, et ses entreprises sont devenues tellement puissantes, que l'avenir du système politique intérieur ne pourra pas se faire sans qu'il soit tenu compte par le système lui-même du pouvoir des très grandes entreprises. Au jour d'aujourd'hui, ce pouvoir se négocie avec le pouvoir politique. Il est probable que cette négociation sera peut-être moins aisée dans l'avenir.

Au total, je dirais que la Chine risque d'évoluer quelque part entre grands pays du tiers-monde, Brésil, Inde, et d'autre part le système russe. Le système russe, après tout, est un système d'après communisme qui est assez raisonnable, qui combine un capitalisme d'État, des mafias, des pouvoirs locaux, et d'autre part une sorte de cadre théoriquement démocratique. Dans le cas chinois, je pense que l'avenir qui va se dessiner sera un petit peu intermédiaire entre des situations plus pré-démocratiques du tiers-monde, et d'autre part la grande situation post-totalitaire que nous connaissons en Russie. Merci.

 

 Jean Bétermier

 Merci de cette présentation très fouillée, malgré le peu de temps qui vous était donné. Merci de votre ponctualité. Je demande donc à Monsieur Izraelewicz, s'il veut bien, d'enchaîner sur la dimension économique, qui a d'ailleurs été souvent évoquée jusqu'à maintenant, tant par Monsieur Raffarin que par Monsieur Domenach.

 

 Eric Izraelewicz

 Donc, où va la Chine sur le plan politique, puisque du point de vue économique, tout a été dit... Non, je plaisante... Je vous remercie de m'avoir proposé d'intervenir. Je reviens en fait du Japon, et je suis toujours frappé de ce que finalement on s'intéresse beaucoup plus à la question de la Chine qu'à celle du Japon. Je rappelle quand même, en guise d'introduction, que le Japon, c'est trois fois la Chine en termes de PIB, grosso modo. Le Japon est encore une mine d’innovations, d'inventions : le Nintendo ou la voiture hybride, ce ne sont pour l'instant pas des inventions chinoises mais des inventions japonaises. Donc n'oublions pas, quand on parle de cette région, cette autre grande puissance économique, une puissance qui est en crise. Mais ce qui est très intéressant, du séjour que je viens de faire au Japon, c'est que là-bas, on s'intéresse à la Chine comme jamais. Vous savez qu'il y a eu un réchauffement des relations politiques ces derniers temps, et encore la semaine dernière, les ministres des Affaires étrangères japonais et chinois se rencontraient et soulignaient leur volonté commune de participer à la lutte contre la crise. Je crois que le Japon attend avec impatience le redémarrage, la reprise ou l'accélération de la croissance en Chine, pour poursuivre cette dynamique.

 

Alors où va la Chine ? Depuis une vingtaine d'années que je m'intéresse à ce sujet, je n'ai toujours pas la réponse. Mais il y a une chose qui m'a toujours frappée, c'est que depuis une vingtaine d'années, il y a des experts partout dans le monde, que ce soit aux États-Unis ou en Europe, pour nous annoncer l'effondrement imminent de la Chine, de sa dynamique, de sa croissance, de sa montée en puissance. Il y a vingt ans, au début, on parlait surtout de l'éclatement de l'Empire. L'Empire allait éclater sous le poids des grandes régions, de ses divisions. Il y a eu beaucoup d'éléments qui pouvaient justifier un éclatement imminent. Je constate depuis vingt ans que la Chine ne s'est pas encore effondrée. La dernière allumette qui devait mettre le feu aux poudres, c’était la crise des subprimes, la crise économique. Là aussi, on a beaucoup entendu, dans une première phase, que les pays émergents ne seraient pas concernés par cette crise, c'était la théorie du découplage. Et puis, très rapidement le contraire, on a entendu que cette crise serait fatale à certains pays émergents, et en particulier à la Chine parce que, disait-on, la Chine avait basé tout son développement économique sur une stratégie à l'exportation, et que la contraction des exportations, c'était la fin de la Chine. Et effectivement, ces derniers mois, on a pu lire beaucoup d'analyses sur le ralentissement économique en Chine, où grosso modo la croissance est passée d'un rythme de 10 à 12%, rythme officiel, en 2005-2007, à un rythme de 6% au premier trimestre de cette année, toujours le chiffre officiel, donc un net ralentissement, et une croissance réduite de moitié pratiquement. Pour un pays dans lequel on disait toujours que pour assurer la stabilité sociale, pour assurer la création des 15 millions d'emplois nécessaires à la dynamique démographique, il fallait une croissance au moins de 8 ou 9%. Donc des menaces sociales. Et effectivement, il y a eu des fermetures d'usines, vous l'avez tous lu, des usines par dizaines et par centaines ont été fermées du jour au lendemain, avec la mise à pied de milliers et de centaines de milliers d'ouvriers qui sont retournés dans leurs campagnes. On a aussi vu, on l'a encore vu ces jours derniers, des multiplications des révoltes, dans les campagnes. On a vu la réduction spectaculaire du surplus commercial, des excédents du commerce extérieur de la Chine. Et puis, on entend encore ces jours-ci, certains dire : « regardez les signes de cet effondrement, une entreprise chinoise prétendait racheter Hummer, (Hummer, c'est cette filiale du groupe General Motors qui fabrique des chars, des voitures très luxueuses, des 4x4) donc, un groupe industriel chinois s'est porté candidat à ce rachat pour 500 millions de dollars, et tout d'un coup, on ne sait pas pourquoi, ce candidat s'est retiré. » Aujourd'hui, vous avez pu le voir, il y avait un groupe chinois qui envisageait de s'emparer du N°2 mondial du minerai de fer, Rio Tinto, et là aussi, on ne sait pas très bien pourquoi, le groupe chinois s'est retiré. On a l'impression d'une timidité soudaine qui serait un signe de cette fin de l'Empire chinois, de cette dynamique. Moi, je n'y crois pas du tout. Où va la Chine ? En tout cas pour moi, l'effondrement n'est pas sa perspective. Et je dirais que je reflète en cela l'opinion des industriels occidentaux. La semaine dernière, il y avait à La Baule un congrès de l'investissement mondial, au cours duquel le cabinet d'audit Ernst & Young a rendu publique une étude sur l'attractivité des pays dans le monde, une étude qu'elle fait depuis de très nombreuses années, une étude purement qualitative et d'opinion. On demande aux dirigeants d'un millier d'entreprises dans le monde où ils ont l'intention d'investir dans l'année à venir, dans les dix ans à venir, on leur demande des jugements sur les différents pays du monde. Et il est vrai que dans cette étude, la Chine, qui occupait ces dernières années le premier rang comme cible de leurs investissements à l'étranger, rétrograde au second rang. Mais en revanche, la Chine est qualifiée dans cette étude par ces 1.000 dirigeants d'entreprises comme le pays au monde le mieux armé pour surmonter la crise économique actuelle. C'est un jugement, mais c'est un jugement intéressant. Je ne sais pas si c'est le pays le mieux armé, mais pour moi c'est un pays bien armé pour faire face à la crise.

 

Mon propos, en deux parties si vous voulez, je pense que, comme l'a dit le Premier Ministre, il y a un certain nombre de risques qui pèsent sur la dynamique chinoise et qui sont antérieurs à la crise. Ces risques sont exacerbés par la crise actuelle ; mais mon sentiment, c'est que chacun de ces risques, d'abord comme le dit Jean-Luc Domenach, les dirigeants chinois en ont parfaitement conscience - et effectivement, quel que soit le jugement que l'on puisse avoir, ils font preuve d'une maîtrise sur chacun de ces risques qui est souvent spectaculaire. Donc je pense qu'il y a une zone de turbulences dans laquelle est entrée l'économie chinoise, une zone de violentes turbulences comme dans tous les pays du monde, mais que les dirigeants chinois sont conscients des risques qui pèsent, et qu'ils essaient de les écarter. La deuxième remarque, le deuxième thème, c’est que je crois qu'après trente ans d'une dynamique économique exceptionnelle, trente ans qui représentent quasiment un siècle, il y a un certain nombre de mutations à organiser, et le défi pour la Chine c'est de savoir si elle va savoir organiser ces mutations. Là aussi, j'ai plutôt confiance.

 

Alors sur les risques… Ils ont été évoqués. Il y a les risques sociaux, évidemment. On évoque régulièrement des menaces de révoltes, dans les campagnes en particulier. Il y a encore des statistiques qui sont parues récemment, qui montrent que les inégalités entre les campagnes et la ville, avant même la crise, continuaient à s'accroître, et que la crise n'a fait que les augmenter. Donc ces inégalités, également entre la côte et l'intérieur, entre les gens qui travaillent dans les firmes multinationales occidentales et les gens qui travaillent dans les firmes locales, toutes ces inégalités, dans le climat de corruption que l'on évoquait, tout cela évidemment est un foyer de révoltes ou de problèmes sociaux. De plus en plus, les industriels occidentaux qui travaillent en Chine nous disent que désormais, il y a des grèves dans leurs usines, ce qui n'existait pas il y a deux ou cinq ans. Désormais, ils ont beaucoup plus de difficultés à gérer cette main-d’œuvre disciplinée, ou qui était disciplinée. Donc je crois que le risque social n'est pas nouveau, ce risque lié aux inégalités, en particulier, mais les dirigeants - on a évoqué le passage de la nouvelle génération à la tête du Parti - et l'équipe aujourd'hui au pouvoir sont parfaitement conscients de ces problèmes sociaux : dès qu’elle est arrivée, elle a développé le thème de l’harmonie sociale, et a voulu s'en donner les moyens. Et je pense que tout ce qui vient d'être débattu, tout ce qui est en cours sur la mise en place d'une protection sociale, la reconstitution d'une protection sociale, montre que les dirigeants communistes chinois sont parfaitement conscients du problème et sont à la recherche de solutions. Vous savez que les trente ans passés ont conduit finalement à casser le système de protection sociale, que ce soit pour la maladie, l'école, les différentes prestations. Mais la Chine est en train de travailler à la mise en place d'un système de protection sociale. On peut débattre des modalités, mais je crois que c'est une piste qui est assez révélatrice.

Le second risque qui pèse et qui n'est pas nouveau, c'est le risque environnemental. Les problèmes d'eau, de terre, d’air, les problèmes de matières premières, ce n'est pas nouveau, mais aujourd'hui ils prennent une dimension accrue. Je voyais par exemple encore ces derniers jours, des pénuries d'eau qui ont provoqué des problèmes sur la production de soja. La Chine se trouve dans une situation où elle va manquer de soja pour alimenter le bétail, donc des situations de plus en plus difficiles sur ce plan-là. Les catastrophes écologiques sont régulières. La presse chinoise maintenant s'en fait l'écho. Mais là aussi, l'on constate que les autorités sont conscientes du sujet. Dans le cadre du plan de relance, on l’évoquait, un grand nombre de projets jugés non satisfaisants sur le plan écologique ont été refusés, la construction de certaines usines… Autrefois, on construisait un barrage n'importe où, aujourd'hui semble-t-il, il commence à y avoir des normes. L'administration, qui était un service administratif chargé de l'environnement, est devenue un vrai ministère. Bref, la Chine commence à accepter de participer au processus mondial de négociations sur les accords de Kyoto. Je pense que là aussi, ils ont pris conscience de la nécessité d'intervenir.

Ensuite il y a les risques financiers. Vous savez, on disait autrefois que les banques chinoises étaient des espèces de coffres-forts. Ce n'est pas des banques, mais plutôt des coffres-forts au service du Parti. Le problème, c'est que c'était quand même l'argent des épargnants chinois, qui épargnent beaucoup, on le sait. Donc le grand risque, c'est que si un jour tous les petits Chinois qui ont mis leurs économies dans les banques se retournent vers leur banque pour venir les retirer, on va s'apercevoir que cet argent a été dilapidé dans des entreprises déficitaires. Depuis quelques années, la Chine est en train de réformer son système bancaire. D'ailleurs, toutes les grandes banques occidentales s'étaient précipitées là-bas. Là, on recommence à s'inquiéter, parce que dans le cadre du plan de relance, le Parti a repris l’habitude de considérer les banques comme des caisses au service du pouvoir politique, et donc redemande aux banques de donner de l'argent, de prêter de l'argent à des entreprises insolvables. Donc on commence de nouveau à s'interroger sur la fragilité du système financier chinois. Moi, je pense que les Chinois continuent à faire venir des banques occidentales, parce qu'elles savent que ces banques feront la pédagogie du métier dans leur système. Et je pense aussi et surtout que la Chine a de telles réserves qu'elle peut se permettre le risque aujourd'hui d'affaiblir un peu son système financier. On évoquait les réserves : en Chine aujourd'hui, elles sont de l'ordre de 2 000 milliards de dollars, ce sont les premières réserves au monde, aucun pays n'a des réserves aussi importantes : le Japon c'est la moitié, ou un peu plus. Donc s'ils utilisent 200 ou 400 milliards de dollars pour recapitaliser leurs banques, dans les années qui viennent, je pense que cela ne sera pas un problème.

Les risques démographiques, je ne vais pas développer, mais vous savez qu'il y a des problèmes démographiques. C'est un vrai risque et là, je ne sais pas si les dirigeants chinois prennent des dispositions suffisantes.

Et puis le risque principal aujourd'hui, c'est le risque extérieur, c'est-à-dire celui de la contraction des marchés, la montée du protectionnisme dans le monde, le risque de fermeture de certains marchés, tout cela peut mettre en cause leur dynamique, puisque comme je le disais, la Chine avait basé son développement économique sur l'exportation, donc sur l'accès à de nouveaux marchés extérieurs. Effectivement, on le voit partout, et les Chinois ne manquent pas de s'en plaindre, dans de nombreux domaines, les États essaient de limiter l'invasion ou la poursuite de l'invasion des produits chinois.

Alors je pense que tout cela, ces risques qui existaient avant la crise, sont exacerbés par la crise. De mon point de vue et on peut en débattre, je pense que les autorités chinoises sont conscientes de ces risques et tentent d'y chercher des solutions. Je pense qu'elles ont à organiser une triple mutation : passer d'une croissance basée sur l'exportation à une croissance basée sur la consommation. Je pense qu'on a beaucoup dit que personne n'avait prévu la crise. De mon point de vue, beaucoup de gens l'avaient prévu : tous ceux qui dénonçaient le déséquilibre entre les États-Unis et la Chine. On était dans un monde complètement fou : l'un des pays les plus pauvres du monde, la Chine, finançait l'un des pays les plus riches. Cela peut durer un an, cinq ans, mais cela ne peut pas durer une éternité. Donc aujourd'hui, on est face à cette crise, et je pense que ce déséquilibre en est au cœur, puisque c'est lui qui a obligé à la création monétaire, qui a obligé les États-Unis à financer la dette, etc… Donc, je pense aujourd'hui que la solution à la crise, naïvement, c'est qu'il faut que les Américains commencent à épargner, et que les Chinois commencent à consommer. Parce que pour l'instant, la consommation était autour de 35% du produit intérieur brut en Chine, contre 66% aux États-Unis. Donc première mutation, faire consommer les Chinois. Et je pense que l'introduction d'un système de protection sociale va dans ce sens : si les Chinois épargnent, c'est parce qu'ils ont peur pour leurs retraites, pour leur santé, et s'il y a un système de protection sociale, ils finiront par moins épargner et par plus consommer. Et quand on connaît le pays, on peut imaginer que les besoins en termes de consommation sont considérables.

Deuxième mutation : passer d'une croissance extensive à une croissance intensive. C'est à dire, aujourd'hui, ce qui faisait la croissance de l'économie chinoise pour beaucoup, c'était l'augmentation de la population active. On sait que d'ici 2015 ou 2020, il n'y aura plus d'augmentation de la population active. Et donc, il faudra que cela soit par une amélioration de l'efficacité du travail, l'efficacité de la population active, efficacité énergétique aussi. Donc cette mutation est indispensable.

La troisième, c'est de passer d'une économie industrielle à une économie de la connaissance. Par exemple, on a fait des dossiers à l'occasion du 20e anniversaire de Tien an'men, si l'on peut vraiment fêter ce genre d'anniversaire. En 1989, il y avait en Chine 2 millions d'étudiants, dans les universités : il y en a aujourd'hui 20 millions. Ces signes-là montrent que les Chinois ont compris les mutations à organiser.

 

Alors pour conclure, où va la Chine ? Je pense qu’en tout état de cause, vous l'aurez compris, pour moi, elle ne va pas s'effondrer. Peut-être, va-t-elle connaître plus de difficultés. Mais je pense que pour nous, elle va devenir un partenaire plus difficile, plus arrogant et plus nationaliste. Et je pense que tous les industriels que je rencontre le ressentent d'ores et déjà. Je dirais que c'est un peu compréhensible : pendant trente ans, ils ont fait une stratégie d'ouverture, de pillage des technologies, de dépendance vis-à-vis de l'étranger; aujourd'hui, ils considèrent qu'ils ont atteint un certain niveau de développement, et qu'ils peuvent redevenir, eux, des créateurs, des innovateurs. On évoquait le cas de Danone, on pourrait évoquer le cas Schneider, le cas de Total ou d'AREVA : dans tous les secteurs, on voit qu'ils veulent reprendre la maîtrise de leur technologie, la maîtrise de leur destin. L'automobile, vous savez, quand j'ai écrit mon livre il y a 5 ans, 95% des voitures en Chine étaient fabriquées par des groupes dépendants de groupes occidentaux. Je pense que dans dix ans, ce sera l'inverse: 95% des voitures seront construites par des constructeurs automobiles chinois. Cela veut dire pour nous que la donne est changée, et je voudrais juste finir sur une question que le Président a évoquée, la question du yuan. Je pense, avec tout ce que je viens de dire, notamment sur ces partenaires plus difficiles, plus arrogants, on en trouve l'expression dans la stratégie monétaire de la Chine. Vous avez vu que juste avant le G20, pour la première fois dans l'Histoire, le président de la banque centrale chinoise a évoqué l'hypothèse que la monnaie chinoise finalement pourrait jouer peut-être le rôle d'alternative au dollar. Ma conviction, c'est que c'est un peu tôt, évidemment, mais il faut savoir que tout de suite après les Russes ont dit : « Ah oui, mais pourquoi pas ? » Et il faut savoir que c'est déjà en cours : la Chine a signé des accords avec le Brésil, avec un certain nombre de pays, pour que ses échanges avec ces pays ne soient plus en dollars mais soient facturés en d'autres monnaies. Je pense que c'est un des signes : la Chine veut retrouver son indépendance. Voilà, j'ai sans doute été trop long, Monsieur le Président...

 

 Jean Bétermier

 Oui, mais cela en valait bien la peine. Je constate que ces deux exposés se complètent remarquablement. Colonel Godard, est-ce que vous nous présentez les grandes lignes de la politique de défense ?

 

 Charles-Philippe Godard

 Absolument. Je vais donc vous présenter l'évolution de la politique de défense chinoise. Où va la Chine sur le plan de la défense ? Simplement, elle rattrape son retard. Elle rattrape son retard car disons qu'au début des années 1990, ses dirigeants ont pris conscience de la vulnérabilité de leur pays, suite à l'effondrement du communisme en Europe, suite aux événements de Tien an'men, parce qu'on voit bien qu'en 1989-1991, c'est Tien an'men, et c'est toute la résonance de l'effondrement de l'Allemagne. Donc il y a une vulnérabilité. Le Parti se retrouve en fait dépendant des fusils de l'armée. Et en même temps, c'est aussi la montée de la rivalité stratégique avec les États-Unis, alors qu'au cours des années 1980, les États-Unis et la Chine avaient une alliance objective contre la menace de l'URSS. Cette période est très importante pour comprendre l'effort de défense, parce que le Parti prend conscience de sa vulnérabilité ; dans le même temps, se déroule la Guerre du Golfe, et là les militaires chinois voient une débauche de technologies américaines en Irak, et prennent conscience de leur retard. Donc, il va y avoir une accélération de l'effort de défense. Et selon moi, cet effort de défense ne vise pas à supplanter la puissance militaire américaine. Ce n'est pas du tout l'objectif des Chinois, pour des raisons historiques. Ce n'est pas non plus une démarche à la soviétique : la défense n'est pas la priorité. L'économie n'est pas centrée sur la défense. On est loin de ce modèle. C'est le modèle chinois, la voie chinoise : on part de la réalité, des intérêts de souveraineté dans la région, sur Taïwan, au sud vers l’Indochine, et vis-à-vis du Japon, et l’on se dote des moyens d’exister, de défendre ses intérêts. C'est la toile de fonds initiale. Dans le même temps, la Chine est devenue une puissance économique mondiale et donc ces moyens dédiés à une menace, à des intérêts de souveraineté, progressivement, on va les voir se déplacer vers la prise en compte de nouvelles incertitudes, de nouvelles préoccupations, liées au développement économique, et notamment le terrorisme. On le voit bien avec le déploiement des bâtiments de guerre chinois au large des côtes africaines. C'est un événement important, même si effectivement il faut mesurer ce que cela représente d'un point de vue purement militaire, mais d'un point de vue politique, c'est significatif.

 

Pour introduire mon sujet, je partirai de cette carte. Pourquoi ? Parce qu'effectivement cela renvoie au gigantisme de la Chine. Ces pôles de développement que vous voyez sur la carte correspondent, sur le plan démographique, à des « Europe », des « mini Europe » ; cela a des conséquences sur l’organisation de la défense au niveau intérieur, le gigantisme de la population. Et en même temps cela confirme bien sûr l'importance du phénomène côtier : une économie maritime, tournée vers la mer. Donc déjà on voit se dessiner la priorité vers la mer. Cette défense, ce n'est pas la priorité : c'est la 4ème des priorités. La priorité, c'est la stabilité sociale, l'économie, mais grâce au développement de l'économie, on arrive maintenant à un effort de défense qui commence à devenir sérieux. On assiste effectivement à une accélération de l'effort de défense depuis les années 1990, liée aux événements politiques en Europe et au changement par rapport aux États-Unis. Mais je ne pense pas que nous soyons dans une course aux armements. C'est ma vision. La Chine veut se doter des moyens pour pouvoir exister et faire valoir ses intérêts.

 

Ce développement, s’est fait en trois phases. Le premier développement, au départ, c'est la Chine populaire : on défend son territoire. C'est la première phase. La deuxième, à partir des années 1980, c'est la défense des intérêts de souveraineté qui commence à poindre à mesure que l'ouverture économique avance, et là, il s'agit de défendre les intérêts chinois dans la région. Donc vous avez en première ligne, le Japon, Taïwan et les Philippines, vous avez une ligne d'horizon qui bouche celui de la Chine : c'est un continent qui n'a pas accès à l’océan. On a bien une préoccupation, celle d’exister sur le plan militaire pour faire partie de l'Asie. Et troisièmement, on y est actuellement, on va se doter progressivement des capacités pour se sortir de cet espace, et pour aller au delà du détroit de Malacca, dans l'Océan indien, aller dans le Pacifique, à la rencontre des États-Unis. Voilà à peu près les différentes priorités.

 

En même temps, vous avez des missions, la première mission, c'est la stabilité, et la défense du Parti communiste. Parce que ça aussi, c'est une caractéristique de cette armée : ce n'est pas une armée de type occidental, c'est une armée politique qui est là pour défendre le régime, 1989 en est l’exemple. La deuxième mission importante pour l'armée, et cette mission-là structure l'effort de défense, c'est la réunification, c’est Taïwan, réunification qui risque d'être problématique du fait du facteur américain. Donc ce qui tire un petit peu l'effort de défense, c'est cette problématique. Ensuite, on a les problèmes d'intégrité et de souveraineté, et qui dit intégrité et souveraineté, dit revendications. Je vais vous les présenter. En même temps, la Chine a des intérêts globaux en termes économiques, et on voit un effort de défense qui commence à se positionner par rapport à la prise en compte de ces intérêts. Il faut en effet voir les problèmes, pour comprendre l'effort de défense, voir les revendications. Quelles sont-elles ? Sur le plan terrestre, elle a résolu tous ses problèmes, à part avec l'Inde, et en même temps, ces revendications portent sur des litiges en mer, avec le Japon, avec Taïwan et en mer de Chine du sud. Et à partir de ces revendications, il y a une loi qui est importante, c'est celle qui définit une mer territoriale. C'est important parce que cela permet de bien hiérarchiser l'attitude de la Chine au niveau de la défense. C'est là la priorité. Et dans ce cadre géographique que vous voyez sous vos yeux, la Chine est intraitable sur ces revendications. Elle ne fera pas de cadeaux. En revanche, sortie de la région, à l'extérieur, elle peut se montrer beaucoup plus – disons - pragmatique. Mais dès lors qu'on touche aux questions de souveraineté, sur Taïwan ou en mer de Chine du sud, il ne faut pas s'attendre à de la souplesse. Ce qui est important d'un point de vue militaire, dans l'article 6 de cette loi, vous voyez, c'est le sort réservé aux navires de guerre. Considérant que c'est une mer territoriale chinoise, les navires de guerre étrangers doivent demander l'autorisation. C'est important de mon point de vue, parce que cela veut dire qu'en fonction des tensions politiques, des rapports de force, la Chine peut se montrer attentive ou fermer les yeux. C'est une loi qu'il faut avoir en tête.

 

C’est une armée politique, avec au départ le Parti qui commande aux fusils, à travers la commission militaire centrale. C'est l'organisme, la structure la plus importante au niveau de la défense. Teng Siao-P'ing avait présidé cette Commission jusqu'à l'automne 89, alors qu'il avait cédé bien avant le poste de Secrétaire Général du Parti communiste. L'armée chinoise est, en fait, une armée fédérale. Pourquoi ? En raison de l'immensité du territoire. Chaque patron de région, chaque général, commandant l’une des sept régions militaires, a le commandement opérationnel sur l'ensemble des forces de sa région, qu'elles soient terrestres, navales ou aériennes, en fonction de la région militaire. Et ça c’est la posture initiale, c'est-à-dire la posture de la guerre populaire. Au départ, la Chine en fait craint l'invasion. Et chaque général commande ces régions-là, organise donc sa ligne de défense. Je me souviens, en 1996, pendant la crise dans le détroit de Taïwan, la région militaire de Nankin était aussi chargée du dossier taïwanais. Et c'est devenu un théâtre de guerre. Se mettent en place maintenant des structures de commandement opérationnel interarmées, au niveau central, de façon à pouvoir prendre en compte les nouvelles menaces.

 

Ce qui est intéressant, c'est de voir la corrélation entre l'effort de défense et les événements, pour bien comprendre pourquoi cet effort de défense et où l'on va. Au départ, en 1989-91 ce sont les événements de Tien an'men, donc la prise en compte de la vulnérabilité, et en même temps la prise en compte à travers la Guerre du Golfe du retard qu'il faut combler. Et on voit l'accélération de la courbe de la défense. Ensuite, en 1996, nous avons un événement important, c'est la crise dans le détroit de Taïwan, et le déploiement de porte-avions américains. On prend conscience, là aussi, de cette vulnérabilité. Comme nous, en France, en 56, la crise du canal de Suez : on a pris conscience de certaines vulnérabilités de notre posture de défense, et on a réagi en conséquence. On voit à partir de 1996-97 que les chiffres officiels de défense ont augmenté de façon significative. Ensuite, en 1999, la campagne du Kosovo, qui est une nouvelle démonstration de technologie, avec le bombardement de l'ambassade chinoise. Ce sont des événements qui secouent un peu d'édifice. L'Afghanistan, avec bien sûr l'intervention américaine sur les marches de la Chine, et donc une armée occidentale puissante, qui fait encore une démonstration, ce qui accélère encore un peu cette prise en compte. On voit une corrélation entre l'effort de défense et ces événements successifs qui viennent secouer l'édifice. Et puis l'Irak, qui est encore une autre démonstration.

 

Maintenant, pour essayer d'illustrer, regardons les grands programmes. La priorité, bien sûr, c'est la Marine ; compte tenu de la vulnérabilité chinoise de l'économie pour l'exportation, c'est la Marine. Les acquisitions de la Marine chinoise depuis 2000 : 27 sous-marins, 8 destroyers… : cela montre une accélération de la prise en compte de l'importance de la Marine. On se dote d'un dispositif destiné à dissuader. L'objectif, c'est de dissuader les États-Unis, c'est de finlandiser Taïwan. Je pense que ce sont des capacités dont on se dote non pas pour les employer, parce que pour la Chine, la priorité n'est pas de partir en guerre, c'est de développer la stabilité de sa société, c'est de faire en sorte que sur des questions de souveraineté, notamment sur la question taïwanaise, les Américains et les Japonais ne puissent pas se déployer. Cette carte montre aussi les contraintes militaires liées à la géographie. La Chine n'a pas un accès direct à la haute mer. Le continent est ceinturé par cette ligne qui passe par le Japon, Taïwan, et les Philippines. D'où l'importance de Taïwan au niveau militaire. Ils ne lâcheront pas sur Taïwan qui permet de donner accès à la haute mer. Et quand on voit la géographie des fonds marins ici, des fonds de faible profondeur. Donc, c’est une difficulté pour le déploiement des sous-marins. Taïwan est à proximité des grands fonds. D'où l'intérêt, si l'on veut pouvoir être en mesure de tirer parti de la géographie, de disposer de Taïwan comme d'un tremplin vers le Pacifique.

Quels sont les grands axes ? La Chine est un continent, face à l'immensité de l'océan, c'est une contrainte en raison de son gigantisme. Il faut gérer l'espace chinois. C'est une armée à deux vitesses. Une armée qui est là pour stabiliser l'espace chinois, qui va s'occuper des tremblements de terre, des inondations, d'irrigation, et puis en même temps vous avez toute une posture militaire tournée vers la mer en raison des enjeux : c'est la rivalité avec les États-Unis, c'est le Japon, c'est l'affirmation de sa souveraineté par rapport à la Chine du sud. Pour les relever, il faut s’en donner les moyens. L'espace est une priorité, c'est évident. Ensuite, c’est la nécessité d'avoir la maîtrise de l'espace aérien. Donc, on va constituer à partir de matériels une bulle pour interdire à partir du territoire, vous voyez, une complémentarité, les destroyers, c'est plutôt la dimension, la menace anti-aérienne que l'on prend en compte, dans le détroit et au-delà du détroit, d'où l'importance du détroit, l'importance de Taïwan pour aller au-delà dans le Pacifique. La maîtrise de l'espace, c'est toute une interrogation par rapport aux porte-avions : en faut-il ou non? Je suis allé dans une famille chinoise l'été dernier pendant quatre mois, j'ai vu dans les journaux chinois des débats disant qu'il ne fallait pas acheter de porte-avions, que c'était une arme du XXème siècle, donc vulnérable. Et en même temps, il y a des réflexions pour avancer sur les porte-avions. Ensuite les capacités aériennes, je vais assez vite. Et ça, c'est intéressant, parce que cela montre la cohérence de la démarche chinoise. Les Chinois acquièrent auprès des Russes des systèmes d'armes, et reconstituent ce que les Russes avaient imaginé contre les Occidentaux à l'époque de la Guerre froide. C'est-à-dire des avions de combat, des destroyers avec des missiles anti-navires, ici au milieu, des missiles anti-navires supersoniques, et en même temps, ce qui est intéressant dans cette vue-là, c'est que vis-à-vis de la haute mer, on reste sur la guerre populaire, une guerre de guérilla côtière avec des catamarans, de concept australien, équipés de missiles. On voit bien l’étagement dans la profondeur du Pacifique, et en même temps sur les côtes, on durcit le dispositif. Ce qui est très important aussi, c'est bien sûr les sous-marins, de façon à acquérir cette capacité.

 

Voilà, l'heure tourne, on a beaucoup de choses à dire, simplement, pour moi, l'effort de défense, vu l'importance de la Chine, est légitime par rapport à son Histoire, les humiliations du passé, et les Chinois raisonnent par rapport à ces humiliations du passé, c'est évident. Donc, c'est légitime. L'interrogation, c'est l'évolution. Un outil militaire dépend de ce que veut en faire le politique. Donc cela renvoie à l'avenir du Parti, la démocratisation, les contre-pouvoirs. C'est aussi l’interprétation qu’ils peuvent faire des événements extérieurs. Voilà, j'en ai terminé.

  

Jean Bétermier

 Merci, Mon Colonel. Vous avez, à juste titre, mis en évidence le problème de la mer de Chine méridionale. Sans interrompre ce débat et sans vous donner de droit de réponse, je me permettrai de souligner que cette loi chinoise de 1992 est en contradiction absolue avec le droit international, la convention des Nations Unies sur le droit de la mer. La Chine peut prétendre à ses eaux territoriales... mais, le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, pratiquement tous les pays de la zone ont des revendications à faire valoir, tant sur le plan historique que sur le plan juridique. Mais nous sommes tenus par le temps, je ne voudrais pas, après l'effort fait par le Colonel Godard, m'attribuer un temps auquel je n'ai pas droit. Monsieur Feng, vous avez écouté tous ces interlocuteurs nous présenter les différentes facettes. Quelles sont vos réactions ?

 

 Jean-Yves Feng

 Bonjour, Mesdames et Messieurs. C'est avec beaucoup d'intérêt que j'ai écouté, Messieurs, vos analyses. Je partage l'essentiel de vos analyses. Mais Monsieur le Président, si vous le permettez, J'aurais bien voulu revenir sur quelques points que les intervenants ont déjà traités mais que je voudrais aborder sous l'angle d'un Chinois d'origine que je suis. J'ai vécu mes 30 premières années en Chine, j'ai connu la Révolution culturelle, je suis venu à Paris au début des années 1980 pour étudier à la Sorbonne, donc à mon arrivée tout le monde me prenait pour un Japonais. Vous parliez du Japon, oui, c'était le temps des Japonais. Parce que la Chine, on n'en parlait pas. Et ensuite, une deuxième raison je crois que c'est personnel, peut-être parce que j'étais trop petit. Les Chinois sont là, et ce sont eux qui achètent dans les grands magasins de grande marque à Paris, ce sont eux qui remplissent les bateaux-mouches sur la Seine, avec bien entendu des touristes qui viennent du monde entier pour admirer la plus belle ville du monde et la plus belle dame de fer du monde, j'en suis convaincu. La Chine, la voilà troisième économie du monde. Et se pose désormais la question justement pour l'Occident de ses relations avec cette dernière. Mais personnellement, je pense qu'entre les Chinois et les Français, il n'y a pas encore suffisamment de communication. Enfin, on ne se connaît pas vraiment très bien.

 

Par exemple, je vais revenir au régime politique actuel. J'ai bien l’impression que le monde a les yeux rivés sur lui. Par exemple, manque de liberté d'expression et manque de transparence, et aussi Droits de l'Homme bafoués, et tout cela existe effectivement, mais les Chinois ne sont plus insensibles à ces manquements. Mais le pouvoir a choisi de faire le pari d'abord de mener une révolution économique, sans affronter ces problèmes politiques et sociaux. Ce n'est peut-être pas, pour les Occidentaux, le meilleur ordre pour que les choses se fassent, mais j'ai envie de dire que cela reste quand même un ordre assez naturel dans le contexte chinois. Le caractère, l'idéogramme chinois de la paix, cela s'écrit tout simplement une plante qui symbolise les céréales, et puis à côté vous avez une bouche. Et quand on a de quoi manger, c'est la paix, c'est l'entente, et c'est l'harmonie. Je pense qu'il serait peut-être plus utile de trouver des moyens pour essayer de, comment dirais-je, de faire en sorte que la Chine soit dotée d'infrastructures institutionnelles capables d'assurer le bon fonctionnement d'une démocratie. Et je pense aussi que la machine économique peut quand même engendrer des choses extraordinaires avec le temps. Et puis trente ans d'ouverture, de réformes, il y a déjà un impact très important sur le peuple chinois. Cela aide les Chinois à prendre conscience de ce dont les autres peuples bénéficient comme valeurs universelles, comme privilèges, comme droits. Il faut laisser je pense au temps le temps de faire les choses. Je crois que c'est très important. Et puis je ne cherche pas à défendre ce régime, mais si vous me le permettez, j'aimerais bien faire une petite comparaison avec la dictature de Mao. On est au début des années 1970. Un copain de classe s'est assis sur un journal où il y avait un portrait de Mao. Il a été dénoncé, arrêté, et il a fait de la prison. Or aujourd'hui, les Chinois peuvent exprimer leur mécontentement, ils peuvent critiquer les dignitaires du régime, voire les ridiculiser, entre amis, collègues de travail, voire sur Internet, et sans être inquiétés. Je pense que des progrès, des avancées substantielles ont déjà été réalisées de façon incontestable dans le domaine des Droits de l'Homme. Un autre petit détail, même à l'intérieur du Parti, des voix différentes se sont fait entendre. Le Vice-Président de l'Université du Peuple de Chine, un peu l'équivalent de notre Sciences-Po, a carrément demandé au Parti d'abandonner la ligne ultra gauchiste de Mao, pour passer à un pouvoir socio-démocrate. Et j'ai aussi l’impression que ces dernières années, le pouvoir actuel porte plus d’attention aux citoyens. En 2008, pour la première fois dans l'Histoire chinoise, plusieurs fois millénaire, un deuil national a été organisé pour rendre hommage aux victimes du tremblement de terre. C'est un événement extraordinaire. Et puis en ce qui concerne le qualificatif même du Parti, cela a changé : le Parti communiste chinois n'est plus le noyau de la direction du Parti et du peuple, il est désormais un parti au pouvoir. Donc je pense que c'est quand même très significatif. Personnellement, je crois qu'on a raison d'être positif, qu'on a raison d'être optimiste. Je pense qu'il serait plus utile pour les Français d'essayer de trouver des moyens pour accompagner les Chinois vers la démocratie, avec des méthodes plus efficaces par exemple que la protestation par des actions un peu éclair telles que celles que l'on a connues l'année dernière. Qu'est-ce qui s'est passé après, à l'issue de ces événements ? On a assisté à une intensification du sentiment nationaliste en Chine, et particulièrement chez les jeunes.

 

Un mot sur le nationalisme. La Chine a connu plus de cent ans d'occupation occidentale. Cela remonte à la première guerre de l'opium, en 1840, avec les Anglais. Mon patron de l'ESSEC, qui est présent, est un Anglais. Merci d'être venu, Monsieur, c'est un plaisir de vous savoir ici. Ensuite, il y a eu la deuxième guerre de l'opium, puis les Français, les Allemands, les Américains, et le sac du Palais d'été, le pillage de la Cité interdite, et puis les indemnités de guerre qui représentaient plusieurs fois la recette annuelle de l'Empire. Les Chinois n'ont pas oublié cela. Ils en ont gardé une plaie encore ouverte. C'est pour cela que lorsque l'Occident veut importer son système politique, les Chinois se montrent plutôt méfiants. Ils estiment que l'Occident n’est pas très bien placé pour donner des leçons. Voilà. C'est un peu cela.

 

Je termine en rappelant un fait très important. Les premiers occidentaux que les Chinois de ma génération ont rencontrés, c'étaient les Français. Puisque le Général de Gaulle a fait établir des relations diplomatiques en 1964, en pleine Guerre froide. Les Chinois lui en sont vraiment très reconnaissants. Et à l'époque, les Français étaient particulièrement appréciés, si bien que lorsque on voyait une Chinoise belle et élégante, on disait : « Oh là là, regardez, la Française ! » La France et la Chine, c'est une grande histoire d'amitié. Mais depuis quelque temps, il s'est produit un certain nombre d'incompréhensions, de malentendus. Je le regrette vivement. J'aurais bien voulu que la France retrouve la place qu'elle mérite en Chine, pour avoir fait et connu la Chine à un moment difficile pour les Chinois. Et puis, à propos du nationalisme, je sais que le temps m'est compté, mais juste un mot : je tiens à vous mentionner un livre écrit par un ami et justement intitulé Le grand malentendu. Je termine. Nous sommes deux grandes cultures, et nous avons chacune des valeurs, des richesses, tant matérielles que spirituelles, et surtout, nous avons les deux meilleures cuisines, les plus raffinées, les plus variées du monde. Il n'y a pas de raison que nous ne nous entendions pas. Merci.

 

 Jean Bétermier

 Merci de toutes ces clés de lecture. Je remercie les intervenants de cette table, je regrette de ne pas vous donner la parole maintenant : nous sommes tenus par le temps. Nous allons céder la place à la deuxième table ronde, sur la dimension internationale, qui sera présidée par l'Ambassadeur Henri Froment-Meurice.


Les relations internationales

 
Henri Froment-Meurice

 Nous passons donc à cette deuxième table ronde, où il va être question des aspects internationaux. On essaiera de trouver des réponses à la question « où va la Chine ? » dans cette perspective, dans cette dimension internationale. Je me permets de vous faire remarquer qu'à cette table participent deux dames, ce qui me paraît quand même assez satisfaisant et je les remercie d'être là. Mais nous allons commencer par Monsieur François Scheer, éminent diplomate, qui a fait une remarquable carrière, Ambassadeur en divers lieux, et notamment en Allemagne pendant longtemps, après avoir été Secrétaire Général du Quai d'Orsay, il est aujourd'hui Conseiller de la Présidente du Directoire d’AREVA, Madame Lauvergeon. Il va donc nous parler des aspects nucléaires en Chine. François...

  

François Scheer

 Je vais effectivement parler de ce que je connais bien. Je ne connais pas grand-chose à la Chine, mais il se trouve que j'ai quelques lueurs rares sur ce qui se fait dans le domaine de l'énergie, et particulièrement dans le domaine de l'énergie nucléaire. Je crois que c'est un sujet intéressant, parce que dès lors que nous abordons le sujet des relations internationales de la Chine, c'est effectivement un des aspects sur lesquels on a vu très vite la Chine se mettre à l'école du monde, et franchir à marche forcée des étapes qui font qu’elle se trouve aujourd'hui en situation de nous rattraper et demain de nous dépasser. Je rappelle, en effet, que la Chine a quand même été pendant dix siècles, entre le Vème et le XIVème siècle, la première puissance mondiale, en termes de production en tout cas, et de technologie. Elle a perdu ce rang lorsque les grandes découvertes ont ouvert le champ de la mondialisation et que l'Europe a pris le relais, et, plus tard, sa colonie américaine. Au début du XIXème siècle, l'Asie faisait encore les trois cinquièmes de la production mondiale ; au milieu du XXème siècle, elle ne faisait plus qu'un cinquième de cette production, et aujourd'hui l'Asie tout entière se trouve avoir rattrapé les deux cinquièmes de la production. En 2025, on peut raisonnablement penser qu'elle aura retrouvé à nouveau ce rang de trois cinquièmes de la production. En 2025, la Chine aura vraisemblablement rattrapé le produit national brut américain ; je ne parle pas du produit per capita, pour lequel il faudra sans doute attendre la fin du siècle.

La Chine est déjà aujourd'hui la deuxième consommatrice mondiale d'énergie. Jusqu'en 2001, le rythme de croissance de la Chine, de l'économie chinoise, était annuellement de 9%. La croissance de la consommation énergétique annuelle n’était en ce temps-là que de 3 à 4 %. Cette production et cette consommation étaient largement couvertes par les capacités chinoises. À 94% ou 95%, la Chine se suffisait à elle-même en termes d’énergie. Mais l'essentiel de cette dépense énergétique était charbonnière. La Chine est assise sur des trésors de charbon, mais cela entraîne un coût social extrêmement grave. On sait que chaque année il y a des milliers de morts dans les mines de charbon, sans parler de la pollution que cela génère. Le pétrole fait à peu près 25% de la consommation énergétique chinoise, et c'est dans ce domaine que dès les années 1993-94, la Chine a dû commencer à importer. Ce qui signifie qu'elle a, dès ce moment-là, pris conscience du problème de la sécurité de l'approvisionnement, qui est un problème qui aujourd'hui assaille l'ensemble des puissances industrielles du monde. Cela l'a conduite à se pencher sur le problème de la diversification énergétique. Et dès ce moment-là effectivement, elle s’est tournée vers le nucléaire.

 

Le nucléaire, elle connaissait : comme toutes les grandes puissances nucléaires du monde, elle avait commencé le nucléaire militaire dans les années 1950. Vous savez qu'aucun des pays possesseurs de la bombe aujourd'hui n'a abordé l'atome civil avant d'avoir d'abord produit l'atome militaire. La Chine va cependant mettre un certain temps à passer du militaire au civil, puisque c'est seulement dans les années 1980 qu'elle va se décider à installer des réacteurs nucléaires. Elle est, à ce moment-là, seulement au 32ème rang des pays du monde possédant un début d'énergie nucléaire.

 

Elle va, entre 1985 et 1998, se doter de 11 réacteurs nucléaires, 10 de ces réacteurs seront installés avec une très forte participation étrangère. Dès l’année 1986, elle met en chantier deux réacteurs qui lui sont vendus par Framatome - qui n'était pas encore AREVA à l'époque - deux réacteurs qui vont faire l'objet de la passation d'un premier accord de coopération dans le domaine nucléaire. En 1992, elle ouvre deux autres réacteurs chinois, mais qui sont un clonage des réacteurs français installés depuis 1986. Mais bien évidemment, cette installation se fera avec une très forte participation aussi bien de Framatome que d'EDF, et une importante fourniture d'équipements. En 1995, deux nouveaux réacteurs, français cette fois-ci, de nouveau, installés par Framatome avec d'importantes améliorations techniques. Cinq réacteurs sont du niveau des derniers réacteurs installés en France, donc les plus sophistiqués dans le domaine des réacteurs de la deuxième génération. Dans ce contexte-là, la Chine va commencer à fabriquer une part importante des équipements de ces réacteurs, et c'est également à ce moment-là que l'on signe un nouveau contrat de transfert technologique que la Chine va mettre à profit dans les années suivantes. Outre ces six réacteurs français, ou d'origine française, la Chine va se doter de deux réacteurs canadiens, une idée un peu saugrenue, mais les Canadiens avaient décidé de financer l'installation de ces réacteurs, et puis la même année, en 1998, de deux réacteurs russes. Ceci pour des raisons assez politiques que l'on peut percevoir, mais il faut préciser que dans cette mise en chantier de réacteurs russes, la France va également être très présente, puisque c'est à elle que l'on passera commande de matériaux aussi sophistiqués que les systèmes de contrôle commande et de contrôle de la sécurité.

S'ouvre à ce moment-là une pause dans l'installation du nucléaire chinois, pause qui va être très rapidement brisée par la nouvelle donne économique. La nouvelle donne économique est que si le rythme de la croissance annuelle de l'économie chinoise reste de l'ordre de 9%, on passe brusquement, en matière de consommation énergétique, à un taux annuel de 13%, loin des 3 ou 4% annuels de la période précédente. Ceci tenant essentiellement à la relance de l'industrie lourde et à une accélération de l'urbanisation. On sait qu'aujourd'hui, près de 50% de la population chinoise se retrouvent dans les villes. La Chine dès lors va se trouver devant un nouveau problème : non seulement de sécurité d'approvisionnement, car elle est obligée d'importer toujours plus de pétrole et cela coûte très cher, mais elle se trouve devant un déficit électrique particulièrement lourd, 15.000 mégawatts lui manquent, et elle est enfin pour la première fois contrainte de prendre en compte le problème du réchauffement climatique. Jusque-là, elle l’ignorait superbement, comme toutes les puissances émergentes. Elle considérait que ce problème était celui des vieux pays industriels qui étaient totalement responsables de ce réchauffement climatique, et que les besoins de croissance économique des nouvelles économies ne leur permettaient pas de perdre leur temps à une prise en compte de ces problèmes d'environnement. La Chine sait bien que si elle veut devenir ce qu'elle est en train de devenir, c'est-à-dire une des grandes puissances du monde, elle ne pourra pas ignorer totalement cette donnée-là.

 

Et l'on voit à partir de 2003 s'engager un débat au sein du gouvernement chinois, sur la nécessité d'une relance de l'énergie nucléaire, mais ceci va se faire au sein d'une furieuse bataille entre les défenseurs d'une position évolutionnaire, c'est-à-dire : « nous avons aujourd'hui des capacités en matière de technologie nucléaire que nous devons à ceux qui nous ont installé les premiers réacteurs, les Français essentiellement, et nous allons donc à partir de là construire nos propres réacteurs, nous en avons la capacité », et, face à eux, les partisans d'une rupture technologique qui devrait permettre à la Chine de franchir rapidement une nouvelle étape, en d'acquérant la technologie des réacteurs de  troisième génération. Ces réacteurs de troisième génération, c’est l'EPR, le seul à ce moment-là qui soit déjà en chantier, en Finlande. Et donc les partisans de cette rupture technologique souhaitent que, sans perdre de temps, la Chine se lance immédiatement dans l'installation de ces réacteurs de troisième génération. Finalement, le débat se terminera à la chinoise, c'est-à-dire par un compromis. On décidera d’effectivement faire ce que les Chinois savent déjà faire, c'est-à-dire installer des réacteurs chinois de technologie française, et puis on verra ensuite, dans un second temps, la façon de passer sans traîner à la technologie de la troisième génération. Donc dans ce contexte-là, on commence à lancer la duplication des réacteurs d'origine française, avec pour des réacteurs de l'ordre de 600 mégawatts, une localisation, une construction en Chine même de 80% des équipements, et pour les réacteurs de 1000 mégawatts, une localisation de l'ordre de 50%, parce que là on souhaite quand même encore s'entourer d'une assistance technique importante de la part de la France. Six réacteurs de cette capacité-là sont mis en œuvre, avec bien évidemment un contrat global conclu avec le consortium industriel franco-chinois, assorti de nombreux contrats d'assistance technique.

 

Et puis à plus long terme, donc, on décide de se lancer dans les réacteurs de la troisième génération. L'idée étant à ce moment-là de faire le choix d'un réacteur de modèle unique, standardisé, qui sera le réacteur qui constituera la nouvelle ère du nucléaire chinois. Dans ce contexte, la Chine met en place en 2004, un appel d'offres international pour quatre réacteurs de génération 3, et comme vous le savez, c'est Westinghouse - Toshiba plutôt, puisque Westinghouse n’a plus rien d’américain - qui va l'emporter, avec son modèle de génération trois, AP1000. J'incline à penser que si la Chine fait ce choix-là à ce moment-là, alors même que l’EPR est déjà en chantier, l'AP1000 ne l'est pas, c'est parce que précisément le design de l'AP1000 n'est pas terminé. Et la Chine voit là l'occasion de s'emparer d'un modèle dont elle va aider à clore le design, et donc faire de l'AP1000 quelque chose qui sera sino-américano-japonais. Donc pour un montant de 8 milliards de dollars, le marché est passé pour quatre AP1000.

 

Mais à la surprise générale, à la fin de l'année 2007, la Chine passe commande de deux EPR. Et elle le passe dans le cadre d'un contrat qui n'a aucun précédent dans l'histoire du nucléaire civil, puisque c'est un contrat de 8 milliards d'euros, et non pas de dollars, pour deux EPR, assorti d'un engagement de fourniture de combustibles pour les dits EPR sur une quinzaine d'années, c'est-à-dire que l'on offre à la Chine accès à une des capacités minières d'AREVA, on lui promet qu'elle aura presque 49% d'une des mines dont AREVA vient de faire l'acquisition. Et en même temps, il y a engagement de la part d'AREVA d'aider la Chine à acquérir la technologie de ce que l'on appelle l'aval du cycle nucléaire, c'est-à-dire la technologie du retraitement et du recyclage des combustibles usés. Bien entendu, ce grand marché, ce grand contrat va être accompagné de toute une série de contrats annexes qui transfèrent tous des technologies, qu'il s'agisse de l'assemblage de combustibles, de la prestation de services à l'ensemble du parc nucléaire chinois, ou d'autres technologies aussi importantes pour les Chinois.

 

Ce qu'il faut bien voir, c'est que la Chine est en train de se placer à la fois sur le terrain d'une grande puissance nucléaire et également sur le terrain d'une puissance décidée à marquer sa capacité sur le plan international. Sur le plan intérieur, en relançant en 2003-2004 le nucléaire civil, la Chine a le projet de construire 40 réacteurs d'ici à 2020, à raison de deux à trois réacteurs de 1.000 mégawatts par an, ce qui lui permettra de se doter d'une capacité de 40.000 mégawatts. A titre de comparaison, la puissance installée en France est de l'ordre de 60.000 mégawatts, et aux États-Unis de 100.000 mégawatts. Aujourd'hui, on ne parle plus de 40.000 mégawatts en 2020, mais de 70.000 mégawatts. Ce qui montre bien combien la Chine a brusquement pris conscience de l'énorme retard qu'elle a à rattraper dans le domaine énergétique. 70.000 mégawatts pour 2020, plus de 100.000 mégawatts pour 2030. Et ceci ne fera jamais que 4 à 5% de la consommation énergétique de la Chine. Les 60.000 mégawatts français assurent 78% de la consommation électrique de la France, pour la Chine, ce sera de l'ordre de 4 à 5% de sa consommation énergétique. Mais elle ne peut pas faire l'impasse sur cette nécessité de se doter d'un patrimoine nucléaire, tant au plan de la sécurité de l'approvisionnement, que pour ce qui concerne sa participation à la lutte contre l'effet de serre. Ce qui est certain en tout cas, c'est que ces 70.000 mégawatts d'ici à 2020, ces 100.000 mégawatts d'ici à 2030, elle ne pourra pas les atteindre simplement avec les réacteurs de la deuxième ou de la troisième génération. Elle va être obligée de passer à la quatrième génération. La quatrième génération est ce sur quoi un grand consortium international travaille actuellement, parce qu'aucun pays ne peut dans ce domaine aujourd'hui prétendre maîtriser seul cette quatrième génération. C'est la génération des réacteurs à neutrons rapides, réacteurs à très haute température. La Chine aura besoin de tels réacteurs, si elle veut pouvoir demain par exemple nourrir ses réacteurs à neutrons rapides, on a besoin de beaucoup de plutonium pour cela, et elle sera obligée de se doter très rapidement d'une usine de retraitement et de recyclage des combustibles usés du type de la Hague. Bien évidemment, elle va, là encore, se tourner vers la France, puisque dans ce domaine, nous sommes quand même encore pour un certain temps les meilleurs. Ce qui veut dire, je rebondis sur un propos qui a été tenu tout à l'heure, qu'en termes d'arrogance, les Chinois trouvent en face d'eux une arrogance française qui les vaut bien.

 

Tout ceci pour conclure que la Chine entend bien désormais en ce domaine marquer son terrain et annoncer sa couleur. Elle va se doter de capacités nucléaires qui feront d'elle, demain, un concurrent des grandes puissances nucléaires civiles d'aujourd'hui. Vous savez que c'est un marché très oligopolistique. Il y a quatre constructeurs qui comptent aujourd'hui sur la planète, demain nous savons que nous rencontrerons sur les marchés internationaux les réacteurs chinois, clones des réacteurs français. Ce n'est qu'un juste retour des choses, puisque nos réacteurs sont, on le sait depuis toujours, des clonages des réacteurs de Westinghouse. Donc la roue tourne. Il faut également noter que cette grande ambition nucléaire chinoise les place aussi aujourd'hui en situation de nous faire une sérieuse concurrence quant à la mise sous notre main des ressources minières dont nous avons besoin. Autant pendant des années personne ne s'intéressait aux mines d'uranium parce qu'il n'y avait plus de réacteurs à construire, autant aujourd'hui c'est une foire d'empoigne internationale. Et nous qui cherchons aujourd'hui à compléter le patrimoine minier d'AREVA, nous trouvons en face de nous, très régulièrement, des Chinois. Et enfin, il est certain qu'en se plaçant sur le marché des services à l'industrie nucléaire, marché international, la Chine va aussi marquer très clairement sa place dans le camp extrêmement réduit de ceux qui luttent sur le terrain de la non-prolifération. A partir du moment où la Chine demain aura des capacités de vente à l'extérieur des technologies proliférantes que sont aussi bien la phase d'enrichissement que la phase du retraitement et du recyclage des combustibles usés, elle marquera aussi que dans ce domaine, moins on est de pays possédant ces capacités, mieux cela vaut pour la non-prolifération. Et la Chine entend sur ce plan-là prendre sa place auprès des grandes puissances, qui ont encore en ce domaine aujourd'hui le monopole de la surveillance du marché international. Je vous remercie.

  

Henri Froment-Meurice

 Merci, mon cher François. Je crois que vous avez parfaitement répondu à la question « où va la Chine dans le domaine nucléaire ? » Et nous avons écouté tout cela avec beaucoup d'intérêt. Je crois que nous sommes maintenant vraiment très éclairés, et que nous comprenons que la Chine est une puissance nucléaire. Nous le savions depuis longtemps sur le plan militaire, nous le savons maintenant de mieux en mieux sur le plan civil. Et nous comprenons qu'elle va être aussi une concurrente. Donc il y a là une leçon à retenir, merci beaucoup. Je passe la parole maintenant à Monsieur Mathieu Duchatel, Chercheur à l'Asian Centre à Sciences-Po. Il a la redoutable tâche aujourd'hui de traiter d'un sujet très vaste, car en fait, je lui ai demandé de regarder l'ensemble des relations internationales de la Chine, en oubliant deux sujets, la Russie, que traîtera Madame Facon, et l'Afrique, que traitera Madame Delapalme. Je lui ai dit aussi que Monsieur Jean-Pierre Raffarin, nous aurait certainement parlé des relations entre la France et la Chine, et par extension entre l'Union européenne et la Chine. Alors le reste de la planète vous appartient.

  

Mathieu Duchatel

 J'allais justement introduire le sujet en disant que l'on revenait à un niveau beaucoup plus macro. Mais je vais quand même recentrer le sujet sur un thème encore assez vaste, la politique extérieure chinoise en Asie orientale, les relations sino-américaines, et au-delà, évidemment, traiter la question, enfin proposer des pistes pour traiter d’une question qui accapare beaucoup d'attention ce moment, la question du G2.

 

Quelques remarques d'abord. La question du G2 est méconnue forcément, puisqu'il y a une asymétrie assez forte des prises de position de la part des Américains et des Chinois. On a eu de nombreuses déclarations américaines pour le G2, on vient d'en avoir une assez récente avec Monsieur Geithner qui était en Chine et qui a avancé l'idée que le partenariat sino-américain devait être rehaussé au niveau du partenariat transatlantique. Mais du côté chinois, on a entendu peu de choses. On a entendu le Premier Ministre chinois à Prague qui mettait de côté l'idée de G2, et c'est presque la seule chose que l'on ait entendue publiquement. Du côté des intellectuels, c'est la même chose, puisque l'idée du G2 vient de Fred Bergstan, mais a été popularisée ensuite par Brzezinski. Du côté chinois on n’a à peu près aucune réaction dans la presse. Le mot est très peu employé. Et alors cette asymétrie est d'autant plus frappante, quand on la contemple à l’aune des inquiétudes que l’expression a provoquées en Europe, mais aussi sur le sujet qui nous intéresse aujourd'hui, en Asie orientale, où elles ont été probablement beaucoup plus fortes, au Japon et dans d'autres pays de la zone qu'en Europe. Je pense que l'Asie orientale et la politique extérieure chinoise en Asie orientale est peut-être l'un des postes d'observation les plus intéressants pour tester un petit peu l'idée de G2, pour voir quelle pourrait être son extension et jusqu'à quel point si c'est possible. Parce qu'évidemment c'est la partie du monde où les intérêts sino-américains sont les plus intriqués. C'est la partie du monde où la rivalité sino-américaine est la plus forte. C'est la partie du monde où les Américains et les Chinois se sont livrés une guerre, en Corée, et ont eu des accrochages stratégiques de manière continue pendant toute la deuxième moitié du XXème siècle. Donc évidemment, c'est un terrain d'observation privilégié. En outre, avant de s'interroger sur d'autres régions du monde, ou même sur les dossiers financiers ou transversaux comme les questions énergétiques et climatiques, il faut revenir sur ce qui s'est passé au niveau des interactions stratégiques sino-américaines en Asie orientale ces dix dernières années, et je pense que l'on pourrait en dégager une certaine idée du G2. Du moins ce que j'espère faire partager aujourd'hui.

 

Avant d'entrer dans le vif du sujet, j'aimerais revenir sur quelques observations très générales sur la politique extérieure chinoise. Tout d'abord, c'est une politique qui est maintenant au service des intérêts de puissance, et non plus, comme pendant la période maoïste, au service de l'idéologie ou d'intérêts vitaux beaucoup plus restreints. À partir de l'ère des réformes, à la fin des années 1970, on avait constamment, au fil des années, une adaptation de la politique extérieure chinoise à son rang, de plus en plus élevé dans le monde. Il y a eu tout ce processus donc de montée en puissance, qui continue, et si on demande où va la Chine aujourd'hui en termes de politique extérieure, évidemment, on est dans un processus de conquête d'influence qui n'a pas forcément de fin, et qui est un processus en soi, qui se nourrit de lui-même.

 

Deuxième point, général, on est en présence d'un pays qui a une véritable culture stratégique de grande puissance, ce qui n'est pas le cas de nombreux autres pays de la planète. La Chine dispose de ressources culturelles importantes au service de sa politique extérieure. Elle a, en particulier, contrairement à de nombreux autres pays, une certaine maîtrise, de par son Histoire et de par sa culture, de tous les jeux des équilibres de puissance : une vraie puissance qui sait jouer au jeu du balancing avec les autres. Elle a une véritable tradition du réalisme stratégique. Je ne rentrerai pas trop dans les détails là-dessus ni dans trop de culturalisme, mais elle a aussi dans sa culture stratégique une véritable culture de l'opacité, qui est présente aussi bien dans Sun Tzu que dans la culture du Parti communiste. Et c'est cette culture qui a produit dans les années 1990, et qui a nourri tous les dilemmes de sécurité des Japonais, des Taïwanais et d'autres pays de la région, vis-à-vis de la montée en puissance de la Chine. Alors évidemment, il y a une ambivalence fondamentale dans la politique extérieure chinoise en Asie orientale. D'un côté, on a une volonté qui est claire, qui n'est pas cachée, qui n'est pas un mystère, de reconquête d'une position dominante dans la région, et de l'autre, on a la volonté d'arriver à cette position dominante dans la région sans défier frontalement les intérêts de sécurité américains. Jusqu'à présent, la Chine a réussi plus ou moins, avec une certaine maîtrise, à concilier les deux. Mais évidemment, la grande question pour l'avenir, c'est la manière dont elle va dans sa politique extérieure être au service justement du dépassement de cette contradiction. Et c'est là évidemment que se pose la question du G2, et c'est l'une des idées que je soumets à votre jugement aujourd'hui, c'est que l'Asie orientale et en particulier les grandes questions stratégiques fortes, les questions de hard security, les questions militaires, la question de la Corée du nord et de Taïwan, ont été d'une certaine manière un laboratoire de l'idée du G2. C'est à partir de ce qui s'est passé ces dernières années sur ces deux questions que l'idée a pris forme, puisque c'est sur ces deux questions de sécurité militaire que l'on a eu pour la première fois une véritable cogestion stratégique par des Chinois et des Américains. Je vais revenir sur ce point.

Une remarque encore, à propos du G2. Si on avait tenu ce colloque il y a deux ans, on aurait probablement orienté l'intégralité du débat sur la question de la menace chinoise, ou sur la question de la Chine comme puissance de statu quo, ou puissance révisionniste qui veut reconstruire un nouvel ordre mondial. Il est vraiment très intéressant que cette question ait vraiment complètement disparu de l'espace public et qu'elle se soit réincarnée dans le débat autour du G2. Ce qui montre tout le chemin qui a été parcouru. Et qui montre que l'on a enfin à mon avis dépassé l'alternative entre le statu quo et le révisionnisme, qui d'une certaine manière n'avait pas lieu d'être, puisque toute la montée en puissance de la Chine à partir des années 1980 et surtout à partir du milieu des années 1990, a abouti à profondément modifier le statu quo de l'ordre régional en Asie orientale. Elle l'a modifié par sa pénétration économique, évidemment, en Asie orientale. Les tendances que l'on voit dans les autres régions du monde sont démultipliées, puisque ce sont des pays voisins. Elle a réussi à développer des relations de clientélisme. À ce propos, il y a un pays qu'il faut étudier en détail, sur la reconstruction par la Chine de relations clientélistes avec les pays environnants, c'est le Cambodge, puisqu'elle a vraiment une influence dominante qui écarte de fait tous les autres partenaires, et qui est peut-être maintenant même l'un des fondements extérieurs principaux de la légitimité politique de Hu Sen. Elle l’a fait aussi par le développement d'un discours beaucoup plus accommodant envers ses partenaires, et d'une diplomatie très active. Et là, on a vraiment le développement par la Chine en Asie du Sud-est d'une puissance douce, qui a convaincu. Et surtout, elle l’a fait, et c'est là le plus important, par tout un effort d'institutionnalisation de ses relations avec les pays d'Asie orientale. Et je pense que le plus grand instrument dans la région de la montée en puissance de la Chine, c'est vraiment la création de la zone de libre-échange ASEAN+1, dont les prémices vont commencer au début de l'année 2010. Là réside l'un des plus grands instruments de la puissance chinoise dans la région aujourd'hui.

Mais quand on parle du changement, du bouleversement d'une certaine manière, de l'effritement plutôt, pour parler en termes plus modérés, du statu quo en Asie orientale, et revenir à une actualité plus récente, je pense que le point le plus marquant, c'est ce qui s'est passé sur la question de Taïwan en un an et demi, depuis l'élection de Ma Ying-Jeou à l’élection présidentielle taïwanaise de 2008. Parce que là, on est vraiment passé d'une logique de confrontation à une logique de coopération. Il y a deux ans encore, on parlait de potentiels conflits militaires, on parlait de logique de confrontation. Aujourd'hui, quand on interroge les stratèges des deux côtés du détroit, on est dans une logique complètement différente, on parle même de prix Nobel de la paix pour les deux dirigeants à moyen terme. C'est un accomplissement qui est quand même assez impressionnant, et qui ne repose pas uniquement sur les mécanismes de la démocratie taïwanaise, qui repose sur une stratégie des Chinois. Ce que la Chine est en train de construire avec Taïwan, c'est un véritable modèle de relations clientéliste. C'est-à-dire échanger une loyauté politique de la part des Taïwanais, contre la construction d'un cadre d'interactions sino-taiwanais qui va permettre pour la Chine de stabiliser le détroit à moyen terme et d'échanger des intérêts économiques qu’elle octroie à certains secteurs de la population taïwanaise, contre une véritable loyauté politique. Alors évidemment les éléments de l'équation, on les connaît, pour ceux qui suivent la question : les liaisons directes, les huit autres accords qui ont été signés avec les Taïwanais… Mais surtout, le point clé qu'il faudra observer dès maintenant et pendant l'année qui viendra, c'est la signature par les deux parties d'un accord cadre pour leur coopération économique, qui est à mon avis la condition qu'a posée la Chine à une ouverture plus grande, une flexibilité plus grande envers Taïwan sur sa représentation à l'international, c'est-à-dire sur sa participation substantielle aux organisations internationales. On l'a vu avec l'assemblée mondiale de la santé récemment, et envers d'autres assemblées, mais c'est aussi la condition que pose la Chine au maintien de la trêve diplomatique avec les Taïwanais. Alors évidemment, on a bien un échange d'intérêt, une relation clientéliste, on a bien les Taïwanais qui acceptent de déléguer leur politique extérieure à Pékin, ce qui est un processus qui est déjà en œuvre aujourd'hui, la question évidemment que l'on peut se poser, c'est : est-ce que c'est durable ? Est ce que la Chine a réussi vraiment à modifier l'équation et à faire sauter le verrou taïwanais de manière durable ? On est là en présence d'un processus qui repose pour la première fois probablement dans l'histoire des relations entre les deux rives, sur une véritable confiance mutuelle entre le Kouo-Min-Tang et le Parti communiste chinois, et surtout sur un intérêt commun à affaiblir durablement le mouvement indépendantiste. Donc je serais plutôt pour dire que ce processus n'est pas aussi fragile qu'il peut en avoir l'air. Evidemment, cela a provoqué un débat aux États-Unis. Les Américains se sont demandés si leur priorité était de faire ce qu'ils ont fait toujours, c'est-à-dire maintenir l'équilibre entre les deux rives, et maintenir Taïwan dans une position où il était encore capable de négocier avec le continent chinois, ou bien est-ce que la priorité n'est pas plutôt au développement pacifique, c'est-à-dire à l'encouragement de ce processus. Pour l'instant le débat a toujours lieu, mais l'administration Obama a fait un choix clair, qui est vraiment d'encourager le processus actuel.

 

Sur Taïwan, on a vu que la Chine avait fait sauter le verrou et qu'elle avait d'une certaine manière réussi à transformer, à éroder en tout cas, le statu quo régional, mais d'un autre côté, quand on regarde ce qui s'est passé en Corée du nord ces dernières années, avec la crise du nucléaire, on a, je pense, les preuves aussi des limites de la puissance chinoise. Sur la Corée du Nord, la Chine a été applaudie dans le monde entier, et très probablement avec justesse, pour sa stratégie de partenaire responsable. Elle a organisé les pourparlers à six, elle a voté les sanctions à l'ONU contre les tests de missiles en 2006, puis elle a voté la résolution 17-18, même si elle en a limité la portée. En même temps, au-delà de cet effort pour réguler la crise nord-coréenne pour arriver officiellement à l'objectif des pourparlers à six, qui serait une Corée non nucléaire, on a tout à fait l'impression, en côtoyant des chercheurs chinois ou en lisant leurs écrits, que la vision chinoise est celle d'une nucléarisation inévitable et de la vision du problème nord-coréen comme d’un problème américain. Et en outre, quand on regarde le levier potentiel qu'aurait pu avoir la Chine pour faire pression sur la Corée du nord, puisque la Chine est le point de départ de 90% des fournitures énergétiques coréennes, mais aussi son principal fournisseur de produits alimentaires, on se rend compte aussi qu'elle a tout-à-fait refusé d'utiliser ces leviers pour arriver à une véritable dénucléarisation de la Corée du nord. On peut le constater. Évidemment, on peut justifier ce comportement diplomatique chinois par la nécessité d'une stabilité avant tout, par la volonté, le choix de diffuser les effets de la crise, d’éviter l’escalade, plutôt que de placer l'objectif stratégique sur la non nucléarisation de la péninsule coréenne. Mais je pense que cela pose vraiment la question de la capacité ou des intentions, et que cela montre d'une certaine façon les limites de la puissance chinoise, qui n'est quand même pas capable d'empêcher la nucléarisation d'un de ses voisins.

 

Pourquoi j'ai choisi de parler de la Corée du Nord et de Taïwan ? C'est un choix, parce que justement je voulais orienter cette contribution sur la question du G2. Ce qui s'est passé en Corée du nord et autour de Taiwan en 2003-2005, c'est probablement le premier exemple que l'on a d'une véritable cogestion stratégique sino-américaine de questions de sécurité. Ni les Chinois ni les Américains ne le reconnaîtront. Ils l'ont tous contesté au niveau officiel. Au niveau infra-officiel, tout le monde a reconnu que la modération de l'administration Bush envers Taïwan avait été compensée par une plus grande assertivité de la Chine sur la Corée du Nord. Donc pour conclure, assez rapidement, je pense qu'il y a plusieurs leçons à tirer de cette cogestion stratégique de la question de Taïwan et de la question nord-coréenne, à l’heure où on parle du G2. D'abord, c'est que ça fait extrêmement longtemps que l'idée du G2 est diffusée en Chine, sans que le mot n'ait été prononcé. L'ensemble de la politique chinoise envers toutes les questions du monde est souvent bien plus conditionnée par les positions américaines que par les positions des pays en question. Et ce qui ressort aujourd'hui finalement confirme tout ce qui était en gestation dans les perceptions chinoises de la construction d'une politique extérieure. D'autre part, ce que l'on peut retenir comme leçon de la Corée du Nord et de Taiwan, c'est que l'idée de G2 n'est pas entièrement absurde. Même s'il n'y a pas eu de réponse positive des Chinois. Le terme à mon avis de G2 doit être revu à la baisse. Finalement, le revoir à la baisse, c'est un peu nier son existence possible, mais ce qu'on peut imaginer de plus réaliste, de manière plus modérée, ce sont des coopérations concrètes mais réversibles, qui sont à géométrie variable et qui sont fondées surtout sur des intérêts, et non sur des valeurs. Et bien sûr, avec une institutionnalisation improbable, puisque sur Taïwan comme sur la Corée du Nord, les mécanismes ne seront pas institutionnalisés, ce n'est pas du tout à l'ordre du jour. Voilà.

  

Henri Froment-Meurice

 En somme, où va le G2 ? Il va plutôt à la baisse, si je comprends bien. Maintenant, on va voir un autre vieux couple, c'est le couple Chine / Russie, une très longue histoire. En raison bien entendu du voisinage géographique, également ces 70 dernières années, enfin 40 pour les uns et 70 pour les autres, du voisinage idéologique. Et pour traiter de tout cela, nous avons fait appel à Madame Isabelle Facon, qui est Maître de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique, et qui est une spécialiste surtout des problèmes de sécurité et de défense en Russie. Mais comment l'être sans tourner son regard vers la Chine ? Elle l'a si bien tournée d'ailleurs qu'elle a contribué à cet ouvrage, que je vous recommande, La Chine et la Russie, avec plusieurs autres de ses collègues. Chère Madame, à vous la parole, en vous redemandant comme aux autres de bien vouloir tâcher de respecter le temps, qui vous est hélas largement compté.

  

Isabelle Facon

 Effectivement, cette relation bilatérale sino-russe a fait couler beaucoup d'encre ces dernières années, et suscite un grand intérêt dans les capitales occidentales, à un moment où il y a beaucoup de débats, depuis plusieurs années, sur l'idée que peut-être se dessine un nouvel ordre international, politique et économique, qui serait peut-être appelé à devenir moins centré sur les puissances occidentales. Et c'est vrai que dans ce cadre, les deux pays, la Chine et la Russie, affichent une volonté commune de contribuer à cette évolution par le développement de leur partenariat stratégique, et c'est surtout la Russie, il me semble, même si je peux être victime d'une déformation professionnelle, c'est surtout la Russie en fait qui valorise cette relation stratégique bilatérale contre le monde occidental comme peut-être la source d'une alternative à un monde centré sur l'Occident. Et donc elle valorise à cette fin non seulement la relation bilatérale Chine / Russie, mais aussi l'Organisation de Coopération de Shanghai, mais également le triangle Chine / Inde / Russie, qui fait régulièrement son retour dans les propos diplomatiques, et puis aussi, plus récemment, le BRIC - donc on ajoute le Brésil - et les puissances émergentes dont la Russie estime faire partie. Et donc toute cette initiative diplomatique de la Russie qui valorise ses relations avec la Chine participe évidemment de son rejet de l'Occident, avec lequel les relations se sont fortement dégradées depuis 2003-2004. Et donc évidemment, dans un contexte de dégradation dans les relations avec l'Occident, la Russie n'a pas beaucoup d'intérêt à mettre l'accent sur les problèmes dans ses relations avec la Chine. On sent, quand on parle avec les officiels et les experts russes, que pour l'instant c'est un petit peu tabou de dire qu'il y a des problèmes dans la relation stratégique avec la Chine, parce qu'on en a besoin pour faire contrepoids à l'Occident, pour effrayer l'Occident. Mais toujours est-il qu'il y a des problèmes dans cette relation sino-russe. Pour le plus long terme, la Chine est perçue en Russie comme pouvant briser un statu quo sur au moins deux enjeux essentiels pour la Russie, c'est ce que je vais traiter maintenant : d'une part son contrôle sur la partie extrême-orientale de son territoire, et d'autre part, dossier non moins sensible, l'Asie centrale.

 

D'abord, sur l'Extrême-Orient. Cette affaire de possible perte de contrôle sur les territoires extrême-orientaux, cela a beaucoup de rapport avec la crise démographique que connaît la Russie et qu'elle n'arrive pas à enrayer. Vous avez une stratégie de développement économique de la Russie à l'horizon 2020 qui pose un peu les jalons de la façon dont la Russie voit son développement pour l'avenir. Et dans ce document de développement économique, la Russie mentionne explicitement la réduction de sa population, la réduction de sa population active, et elle l’estime préoccupante, au vu, je cite ce document officiel, « du déséquilibre démographique croissant avec les voisins asiatiques de la Russie ». Et cela rejoint une problématique qui préoccupe les Russes depuis 15 à 20 ans, on en parle très fréquemment, dans la presse, il y a beaucoup d'études, de chercheurs russes, qui font le point sur cette question-là : on estime que compte tenu de la vitalité démographique dans les territoires frontaliers chinois, et en parallèle du dépeuplement des territoires sibériens et extrême-orientaux de la Fédération de Russie, il n’est pas exclu, à terme, que Moscou puisse perdre le contrôle de ces territoires, et puisse subir une expansion plus ou moins visible, expansion de population de la Chine, au détriment de ses intérêts souverains. Évidemment, ce qui alimente ces préoccupations côté russe, c'est que ces territoires extrême-orientaux et sibériens sont également les territoires dotés de ressources énergétiques dont on a vu dans plusieurs exposés que la Chine en a un grand besoin. Ce que l'on voit, c'est que ces angoisses par rapport au flux de population chinois, c'est surtout au niveau local qu'on en parle, et c'est surtout la population, les journalistes : on a l'impression que les autorités russes sont un petit peu moins troublées par ce phénomène. Elles sont moins troublées, mais comme tout le monde en parle, elles sont obligées de montrer qu'elles prennent en compte ce risque. Et ce n'est pas un phénomène très nouveau, puisque Vladimir Poutine, en 2000, donc il venait à peine de devenir Président de la Fédération de Russie, avait assisté à une conférence sur le développement de l'Extrême-Orient, et il avait dit : « Je ne veux pas dramatiser la situation, mais si nous ne faisons pas tous les efforts voulus, même la population russe indigène parlera bientôt principalement japonais, chinois ou coréen ». Et donc toutes les analyses à l'époque avaient souligné qu'il avait voulu être poli en ne singularisant pas le chinois, mais que c'était probablement plus les flux migratoires chinois qui préoccupaient la Russie, plutôt les Japonais ou les Coréens.

Alors la question qu'on peut se poser, c’est : est-ce que ces craintes sont exagérées, est-ce qu'elles relèvent du fantasme ? Pour ce qui concerne le déséquilibre démographie, c’est vraiment une réalité. On l'a au niveau national, côté chinois à peu près 1,3 milliards de personnes, et côté russe, on a 141 millions d'habitants. Et les prévisions des Nations Unies pour l'horizon 2040, et encore j'ai choisi les estimations les plus optimistes, prévoient pour la Chine 1,6 milliards d'habitants, et 131 millions pour la Russie. Donc, le déséquilibre se creuse. Au niveau régional, donc au niveau des régions frontalières, ce déséquilibre démographique est tout à fait patent. Pour les régions côté russe, je n'ai pas le temps de vous donner la liste, mais je peux vous donner la population totale de ces régions, c'est à peu près 7 millions d'habitants, avec une tendance à la décroissance. Côté provinces chinoises frontalières, on a d'abord une croissance démographique qui se maintient, et une population de 100 à 110 millions d'habitants selon les estimations - 7 millions d'un côté, 100 à 110 millions de l'autre - Donc de ce point de vue là, il y a effectivement une réalité. Pour ce qui concerne les flux migratoires, c'est plus complexe, et c'est surtout plus difficile de vraiment mesurer la réalité des flux migratoires de populations chinoises sur le territoire russe. D'après les sources officielles russes, on aurait, en Russie, 35.000 Chinois installés officiellement, dont une grande partie effectivement est située dans cette zone sensible qu'est l'Extrême-Orient. Mais ce qui pose le plus de problèmes aux autorités russes, c'est plutôt les Chinois qui sont présents de manière illégale en Russie, et là il y a des estimations extrêmement fantaisistes, se montant à plusieurs millions de Chinois qui seraient installés de manière illégale en Russie. La plupart des études réalisées par des chercheurs sérieux en Russie, qui font du terrain, donnent une fourchette entre 200.000 et 500.000 Chinois qui seraient de manière illégale sur le territoire russe. Et la plupart de ces études soulignent que ce ne sont pas des Chinois qui s'installent de manière durable en Russie, ce sont des passages, et en tout cas rien qui ressemble à une invasion plus ou moins sourde. Il y a aussi des facteurs d'apaisement, puisque ces dernières années, avant la crise en tout cas, la Russie, en pleine croissance économique, s'était aperçue qu'elle avait besoin de main d'œuvre étrangère. Bien évidemment, pour ce qui concerne l'Extrême-Orient et les territoires sibériens, elle s'est tournée vers la Chine. Et donc on a vu s'installer une sorte de modus vivendi entre Russes et Chinois pour gérer ce problème de population. Mais c'est vrai qu'il n'en existe pas moins un déséquilibre de fait, et qu’il renforce un sentiment de vulnérabilité à la frontière. Et ce qui est intéressant, c'est que l'Occident s'inquiète beaucoup de la montée en puissance militaire de la Chine. Mais en Russie, quand les Russes font des scénarios de menace chinoise, le premier scénario, la première inquiétude, c'est en fait qu'il puisse y avoir en Chine des mouvements sociaux très importants, qui pourraient se répercuter en Russie sous la forme de mouvements massifs de population que la Russie ne parviendrait pas à contrôler. Ce qui, en l'état actuel des choses, inquiète le plus les Russes, c'est ce type de phénomène, plus que la puissance militaire chinoise, même si évidemment les Russes regardent cela aussi de très près.

Pour ce qui concerne cette affaire de relation frontalière, il y a un autre paramètre, et je crois que c'est plutôt à cela que les autorités russes font attention - pour les affaires de population, ils semblent moins inquiets - c'est le déséquilibre économique de part et d'autre de la frontière. C'est-à-dire que l'on voit d'un côté un État chinois qui depuis plusieurs décennies encourage et soutient le développement de ses territoires frontaliers côté chinois, alors que du côté russe, force est de constater que malgré beaucoup d'effets d'annonce, les Russes tardent toujours à avoir une vraie stratégie de développement de leur Extrême-Orient. Alors dans ce contexte, la Chine se trouve accusée par les autorités russes de ne pas investir dans des activités qui pourraient contribuer au développement des régions frontalières russes. C'est-à-dire qu'on accuse les Chinois de surtout s'intéresser à importer les matières premières de l’Extrême-Orient russe, donc l'énergie, mais aussi le bois, la pêche, et que donc cela amène les régions russes frontalières à se spécialiser toujours plus vers l'exportation de matières premières vers la Chine, ce qui contribue à leur désindustrialisation. Alors là aussi, il y a une part sans doute de mauvaise foi de la part des Russes, car encore une fois, il y a le problème de l'absence de politique de développement de la part des autorités russes pour ces territoires extrême-orientaux. Mais c'est vrai que ce phénomène existe, et qu'il renvoie à un problème, un déséquilibre plus large sur le plan commercial bilatéral, puisque actuellement, 90% des exportations de la Russie vers la Chine comportent des matières premières, des ressources naturelles, et donc un vrai déséquilibre que le gouvernement russe essaie de traiter avec la partie chinoise pour que cela corresponde mieux à une relation de partenariat stratégique.

 

Je n'ai plus énormément de temps pour développer le deuxième point, qui est le point de l'Asie centrale, mais il est plus connu, donc je vais dire beaucoup moins de choses. On a vu depuis la fin de l'URSS que, pour l'instant, il y a plutôt un modus vivendi entre Chine et Russie par rapport à l'Asie centrale. Parce que les deux partagent le souci de stabiliser cette région qui est en proie à de nombreuses instabilités. Chine et Russie ont une vision commune de ces instabilités. Il y a aussi le souci commun aux deux de protéger cette région de ce que Chine et Russie voient comme l'entrisme américain. Et c'est ce qui avait conduit à la création de l'Organisation de Coopération de Shanghai en 1996. Mais la Russie a bien remarqué la pénétration économique chinoise extrêmement vigoureuse en Asie centrale, depuis plusieurs années, mais surtout depuis 2000. On voit que la Russie considère avec une très grande méfiance l'intérêt chinois pour les ressources énergétiques d'Asie centrale. Ne serait-ce que parce que la Russie elle-même a besoin de ces ressources pour honorer ses engagements énergétiques à l'égard de l'Europe. Et donc, on voit bien qu'il y a plutôt une évolution vers la rivalité entre ces deux puissances en Asie centrale. Et cela se voit même dans la façon dont les deux abordent la question de la coopération de Shanghai, puisque la Russie voudrait qu'elle soit surtout concentrée sur les questions de sécurité, comme la lutte contre le terrorisme ou l'extrémisme, et aussi tenir tête aux États-Unis, alors que la Chine voudrait que la dimension économique de l'organisation de Shanghai soit beaucoup plus développée, ce que les Russes ne veulent pas, puisqu'ils savent qu'une organisation de coopération de Shanghai qui serait fondée principalement sur les enjeux économiques, renforcerait très considérablement le poids déjà extrêmement lourd de la Chine dans la région.

 

Pour terminer, ce que j'observe pour l'instant, c'est que dans les deux cas, dans ces deux grands dossiers qui préoccupent la Russie, Russes et Chinois pour l'instant travaillent ensemble. Ils ont identifié ce qui est pour l'autre un problème, il y a des groupes de travail sur l'immigration illégale, des groupes de travail sur le commerce illégal à la frontière, il y a également pour l'instant un respect me semble-t-il de la part de la Chine par rapport à la préoccupation de la Russie pour l'Asie centrale : on voit bien que la Chine pour l'instant ne conteste pas ouvertement la volonté russe de rester l'acteur principal dans cette zone. Mais la Russie pour le plus long terme continue d'estimer que tous les doutes sont permis. Elle n'est pas moins inquiète que d'autres acteurs par cette opacité stratégique de la Chine dont on a beaucoup parlé ce soir. Et ce qui est intéressant, c'est de voir que beaucoup d'experts russes et quelques officiels aussi, off the record, vous disent : « on ferait mieux en fait de se réconcilier avec les Occidentaux, non pas pour faire une alliance contre la Chine, mais pour être plus solide face à un éventuel problème chinois sur le plus long terme ». J'espère ne pas avoir trop dépassé mon temps de parole.

 

 Henri Froment-Meurice

 Non, Madame, une fois de plus, nous regrettons que vous n'ayez pas pu parler plus longtemps, vous aviez encore beaucoup de choses passionnantes à nous dire, vous avez une parfaite maîtrise du sujet, et je crois que cette relation entre la Chine et la Russie, depuis très longtemps, n'est pas apaisée, pas pacifique, pleine d'incertitudes, de tensions, et mon Dieu, il faut espérer que la paix sera maintenue. A quelques reprises, elle a failli ne plus l'être dans le passé. Nous n'avons pas intérêt à ce qu'il y ait un conflit entre ces deux grandes puissances, mais les possibilités de confrontation sont réelles, comme vous l'avez montré. Merci beaucoup.

 

Je me tourne maintenant vers Madame Nathalie Delapalme. Elle est un peu chez elle ici au Sénat, puisqu'elle a quand même été pendant longtemps dans les services du Sénat où elle était Conseiller, mais elle est une grande spécialiste des affaires d'Afrique : elle a été pendant très longtemps au Cabinet de plusieurs Ministres des Affaires Etrangères et de la Coopération, chargée des affaires de coopération avec l'Afrique. Aujourd'hui, elle est Inspecteur Général des Finances, mais cela ne l'empêche pas de continuer à avoir un œil sur ces affaires. Elle a récemment écrit un article extrêmement intéressant dans la revue Commentaire, et c'est pour cela que nous sommes heureux de l'accueillir. Ma chère amie, vous avez la parole.

  

Nathalie Delapalme

 Merci, Monsieur le Président. Pour évoquer les relations entre la Chine et l'Afrique, je crois qu'il faut d'abord bien mesurer que la présence chinoise est ancienne, puisqu'elle remonte au XVème siècle, avec les explorations de l'Amiral Zheng He, qui a ouvert le commerce de la porcelaine et de la soie, et qu'il existait déjà des premiers échanges commerciaux de la dynastie Song au XIème siècle. Après une longue interruption, ces relations reprennent au XIXème, et connaissent surtout depuis le début du XXIème siècle une extraordinaire progression.

 

J'évoquerai deux éléments très récents, pour illustrer cette très forte poussée de la présence chinoise en Afrique. Le premier, ce sont les derniers chiffres du commerce extérieur chinois. En 2008, le volume des échanges a franchi la barre des 100 milliards de dollars pour atteindre 106,8 milliards de dollars, ce qui ne correspond pas à un pic mais à une tendance lourde, puisque le niveau était à 10 milliards en 2000, soit une multiplication par 10, après une multiplication par 50 entre 1980 et 2005. Aujourd'hui 20 pays africains ont un volume d'échanges supérieurs à 1 milliard de dollars avec la Chine. Le premier d'entre eux, qui pèse évidemment pour 1/4 étant l'Angola, avec un peu plus de 25 milliards de dollars, suivi par l'Afrique du sud avec près de 18 milliards de dollars, le Soudan, le Nigeria et l'Égypte. Mais on trouve également, dans les pays à plus d'1 milliard de dollars, l'Algérie, la République démocratique du Congo, l'ex-Zaïre, la Libye, le Maroc, la Guinée équatoriale, le Bénin, le Gabon, le Ghana et le Congo Brazzaville. La liste est un peu lassante, mais elle a pour objet de démontrer qu'il ne s'agit pas uniquement de pays pétroliers, mais également de pays à minerais et à forêts. Et l’on voit là une évolution assez lourde aujourd'hui de la progression des échanges de la Chine.

 

Deuxième élément à retirer de ces statistiques, c'est la très forte progression enregistrée par un certain nombre de pays : le Niger progresse entre 2007 et 2008 de 441%; les Comores de 231%; la République démocratique du Congo de 228%; la République centrafricaine de 111%; et le Botswana, de 141%. On retrouve donc les mêmes tendances, c'est-à-dire qu’on sort des pays pétroliers pour se diversifier vers des pays à minerais, comme par exemple la RCA et le Botswana, des pays à forêts, des pays qui comptent sur les routes commerciales, c'est vraisemblablement un des éléments de la pénétration chinoise en Afrique, et également une ouverture sensible vers les pays d'Afrique australe.

 

Deuxième coup de projecteur, c'est l'agenda très emblématique du dernier déplacement du Président Hu Jintao en février dernier. Pour son sixième déplacement sur le continent, très au-delà de tout ce que ses homologues occidentaux ont fait, le Président a choisi d'aller au Mali, en Tanzanie, au Sénégal et à Maurice, et de faire une dernière étape en Arabie saoudite. En d'autres termes, aucun enjeu pétrolier, trois pays francophones, et une étape essentielle dans le Golfe. Là aussi, on retrouve les principaux éléments de la présence chinoise en Afrique, avec un déplacement du centre de gravité des partenaires du continent africain vers l'Est. On n'est plus dans d'une relation entre le continent africain et l'Europe, le centre de gravité se déplace aujourd'hui vers le flanc est africain, son flanc est immédiat, avec les pays du Golfe, et au delà les pays d'Asie. Et on est toujours sur le pétrole, mais on est aussi beaucoup, et de plus en plus, sur l'agriculture, les transports et le commerce. A l'occasion de cette visite, et sans vouloir prendre trop de temps, je crois que c'est intéressant de noter que la Chine a prévu de créer une quinzaine de zones de production agricoles. Le premier exemple étant la Tanzanie, où le groupe Chongqing Seed a acquis 300 hectares et a investi 143 millions pour cultiver du riz. La Chine a l'intention de mettre en place une quinzaine de zones de ce type sur le continent africain. Ont également été annoncées la mise en place d'un hub de transport autour du port de Dar-ès-Salaam en Tanzanie, qui donc garantit en quelque sorte la sortie sur le flanc Est du continent, et une zone économique à Maurice, spécialisée dans le commerce et les services financiers ; enfin une dernière zone organisée autour des minerais et de la production minière en Zambie.

 

Quels sont les vecteurs de la pénétration chinoise? Je crois qu'il faut bien mesurer qu'on est loin d'une Chine qui construit simplement des stades, des assemblées nationales ou des bâtiments parlementaires sur le territoire africain. Les vecteurs de la pénétration chinoise sont multiples et ils traduisent bien à quel point aujourd'hui pour la Chine il s'agit d'un enjeu géostratégique majeur.

 

Enjeu économique d'abord. Bien sûr, l'Afrique est un réservoir stratégique de ressources naturelles, et mieux, sans doute, que beaucoup, la Chine mesure aujourd'hui l'importance potentielle du continent africain, extraordinairement peu utilisé à ce jour en raison des crises et de l'insuffisance des infrastructures. Pour la Chine, l'Afrique est d'une importance stratégique. Elle l’est pour le pétrole : 30% des importations chinoises aujourd'hui proviennent d'Afrique, soit une multiplication par cinq en dix ans. Mais elle l'est aussi pour les minerais, et là je reviens à la dépendance énergétique évoquée par l'Ambassadeur François Scheer, mais c'est aussi la raison de l'avancée de la Chine en Zambie, en République centrafricaine ou en République démocratique du Congo. Pour le bois, on retrouve la Chine pour ces raisons au Gabon, en Guinée équatoriale ou au Cameroun, pas uniquement pour le pétrole, aussi pour le bois, qui est très important pour la Chine. Pour le textile, il était essentiel pour la Chine de se défaire progressivement d'une trop forte dépendance à l'égard des États-Unis. Je rappelle qu'au début des années 1980, 50% des importations de textile provenaient de Chine, aujourd'hui 15% proviennent d'Afrique de l'Ouest. Et dernier point, mais sans doute tout à fait important, les terres arables, et la capacité à cultiver. 20% de la population en Chine sur 7% des territoires disponibles font que l'espace africain, qui est aujourd'hui encore extraordinairement vierge, représente une denrée rare, extraordinairement importante aujourd'hui pour la Chine.

Cela n'est pas seulement un réservoir de ressources naturelles, mais c'est également un marché potentiel extraordinaire, en termes d'infrastructures, je dirais, en dur et en soft, puisque la Chine est également présente aujourd'hui sur le marché des communications satellitaires, pour les biens de consommation… C'est très impressionnant, aujourd'hui quand vous allez sur les marchés dans les capitales africaines, vous trouvez davantage d'ustensiles de cuisine et de produits chinois que de produits africains. Sur les biens de consommation, il y a un secteur sur lequel il me paraît important d'insister, qui est celui de la santé, et notamment des médicaments génériques, sur lequel la Chine est en train de prendre une part de marché tout à fait importante. Aujourd'hui nous avons également 800 entreprises chinoises qui sont présentes sur le continent africain.

 

C'est également un terrain de partenariat privilégié pour le système financier chinois, qui est à la fois présent dans la banque de détail, qui a des prises de participation importantes dans les grands réseaux bancaires africains ; il en existe, notamment en Afrique du sud et au Maroc. Et qui a également, c’est important, pris des participations par l'intermédiaire de son fonds souverain dans les grandes banques régionales, les grandes banques centrales africaines. Enfin, c'est un dernier point, et sans doute plus politique qu'économique, le fait que le Chief economist de la Banque mondiale, François Bourguignon, français, vient d'être remplacé par un Chinois, Monsieur Justin Li, qui était précédemment Directeur et fondateur du Centre chinois de recherches économiques de l'Université de Pékin. Cela me paraît aussi important et qu'il ne faut pas négliger.

 

Deuxième enjeu, l'enjeu politique. Les voix aux Nations unies. Exactement comme toutes grandes puissances, les voix aux Nations unies sont un élément important de la stratégie chinoise. Lorsque la Chine a été reconnue en 1972 par les Nations unies, elle a pu compter sur les voies de 26 États africains. Aujourd'hui la position de la Chine au Conseil de sécurité est une position qui est assez systématiquement contre les positions occidentales, qu'il s'agisse du dossier du Zimbabwe, du Darfour ou de la Côte d'Ivoire. Et très vraisemblablement, aujourd'hui, la Chine draine davantage de voix africaines que la France a pu à un certain moment se targuer d'en avoir.

 

Dernier point, la présence militaire, que le colonel Godard connaît bien évidemment beaucoup mieux que moi, mais je crois que c'est un point important à deux titres. Premièrement, on a beaucoup parlé des ventes d'armes de la Chine à un certain nombre de pays en conflit, en particulier au Zimbabwe et au Soudan. Certes, la Chine vend des armes aux États africains. Incontestablement. Elle en fabrique même, elle a implanté récemment, elle a aidé à l’implantation d'une usine de fabrication d'armes au Soudan, aux environs de Khartoum. Mais il faut quand même noter qu'entre 2004 et 2007, elle ne représente que 18% des ventes totales d'armes en Afrique subsaharienne. C'est vrai qu'elle a un quasi-monopole sur la vente des armes légères et de petit calibre. Mais au-delà de cette situation, qui perdure, de plus en plus aujourd'hui, la Chine rentre sur le terrain du règlement et de la prévention de conflits. Et s'implique de manière croissante, avec vraisemblablement des arrières pensées économiques fortes, dans le secteur de la sortie de crise. Ceci apparaît par exemple avec la présence forte chinoise sur les opérations de maintien de la paix des Casques bleus sur le territoire africain. On vient de nommer le premier général chinois commandant une opération de maintien de la paix à la MINURSO, au Sahara occidental, en novembre 2007. Aujourd'hui, la Chine a positionné sur le continent africain près de 1.800 personnels, dans 6 opérations sur 7 des ONP sur le continent africain, et en particulier sur 2 opérations, je dirais, dans des pays à fort potentiel économique, qui sont la République démocratique du Congo et le Soudan. La Chine aujourd'hui a plus d'hommes sur le continent africain que n'importe quel autre membre du conseil permanent. 75% des personnels chinois en opérations extérieures le sont sur le continent africain. Donc, je crois que l'on peut dire que cela correspond à une véritable décision stratégique de la part de la Chine. Et enfin, comme le citait le colonel Godard plus tôt, la Chine intervient maintenant de façon assez visible dans la lutte contre la piraterie maritime sur la côte de Somalie, puisqu'elle a positionné depuis le début de l'année 2009 deux destroyers, avec 800 hommes et 70 commandos qui sont particulièrement actifs.

 

Alors peut-être un dernier élément factuel, on estime aujourd'hui officiellement la présence chinoise sur le continent africain de 600 à 700.000 personnes de façon permanente et pas uniquement de passage. Mais ces chiffres sont vraisemblablement beaucoup plus élevés. Inversement, la Chine accueille aujourd'hui de façon croissante des étudiants et des chercheurs, et de nombreux boursiers, et c'est évidemment une chose pour laquelle nos partenaires africains lui sont particulièrement reconnaissants. La politique de visas de la Chine à l'égard des étudiants africains est beaucoup plus souple que celle qui est appliquée pour les pays européens. Alors quels sont les facteurs de cette pénétration chinoise? Plutôt quels sont ceux, qui dans un contexte de concurrence inédite aujourd'hui sur le continent africain, constituent un véritable avantage comparatif ?

 

Je crois que c'est d'abord le fait que c'est une démarche qui est avant tout fondée sur le partenariat, davantage que sur l'aide. De ce point de vue-là, l'intervention chinoise en particulier ne comporte pas de conditionnalité, ou de contraintes de gouvernance, considérées comme un concept de blancs. Et je crois que sur ce point, c’est vraiment, pour nous, notre plus grand désavantage comparatif, et sur lequel il faudra certainement que nous puissions progresser avec la Chine.

Deuxièmement, elle est capable de faire de l'aide en espèces, de payer les fins de mois des Etats africains en défaillance, ce que les États européens ne font plus. C'est la Chine récemment qui a assuré le salaire des fonctionnaires au Libéria et en République Centrafricaine, et elle privilégie l’échange sur le remboursement. Le très gros prêt à la République Démocratique du Congo dont on a beaucoup parlé, de l'ordre de 9 milliards de dollars, qui s'est fait en 2007, s'est fait contre l'échange d'un quota de tonnage de cuivre et de cobalt assuré à la Chine, 100 millions de tonnes de cuivre et 600.000 tonnes de cobalt, et contre un certain nombre de marchés d'infrastructures, nombre d'ailleurs assez conséquent, ports, aéroports, routes, hôpitaux, avec de la main-d'œuvre chinoise. Donc c'est quand même un système assez particulier.

 

Autre point, on est dans un dialogue d’homologue à homologue, c'est particulièrement important pour nos partenaires africains. Lorsque la Chine a mis en place le premier sommet Afrique / Chine en 2006, il a été préparé soigneusement cette année-là par trois déplacements du Président, du Premier Ministre, et du Ministre des Affaires Etrangères, trois déplacements séparés, couvrant 16 pays au total. Il n'y a pas un sommet Afrique / France qui a été préparé de la même façon, depuis très longtemps en tout cas. Je dirais que dans le fond, en réalité, il y a sans doute entre la Chine et l'Afrique des connivences fondamentales. Et lorsque le président Hu Jintao dit en Tanzanie : « Lorsque je reviens ici, j'ai l'impression de rentrer à la maison », c'est quelque chose qui n'est pas que de l'élément de langage, c'est quelque chose de très présent dans la position chinoise. C'est aussi un coup de patte donné aux Européens qui consiste à leur dire : « Dans le fond, vous n'êtes pas là depuis très longtemps, j'y étais quand même depuis beaucoup plus longtemps que vous, vous êtes de passage, montez à bord si vous souhaitez, mais voilà ». Je crois que c'est un message qui ne faut pas négliger, et qu'il faut bien mesurer.

 

Cette connivence dans le fond, elle se fonde sur quels éléments ? Le premier, je dirais que c'est un peu une complicité de jeunes générations vis-à-vis des démocraties occidentales plus anciennes. Dans le fond, si on regarde l'âge de la République populaire de Chine, c'est à peu près le même que celui des États africains. C'est quelque chose de très important qu'il faut bien mesurer aussi. Le deuxième élément de connivence, c'est que la Chine est encore, était encore, il y a très peu de temps, un pays extrêmement pauvre. Vous avez quand même aujourd'hui un quart des Chinois qui en Chine continentale vivent en dessous du seuil de pauvreté. Donc là aussi, le dialogue est plus facile quand on parle des mêmes choses. Dernière chose, la façon dont la Chine est sortie de cette situation d'extrême pauvreté, le poids très important qu'a pris la réforme agraire est quelque chose qui est extraordinairement important aujourd'hui pour les partenaires africains, et qui fait, là aussi, un avantage comparatif extraordinairement important, surtout à une période où les questions de sécurité alimentaire deviennent de plus en plus importantes dans l'agenda international.

 

Quelles sont les fragilités possibles de cette présence chinoise en Afrique ? J'en vois trois. La première, c'est la concurrence croissante des autres bailleurs, et partenaires émergents. Il n'y a pas que la Chine aujourd'hui sur le continent africain. Il y a aussi l'Inde, les pays du Golfe qui sont présents en particulier par l'intermédiaire de leurs fonds souverains, qui sont un instrument absolument fondamental. Il y a l'Iran, qui intervient beaucoup à la fois dans le discours politique et sur des sujets de coopération militaire ; la Russie, dans une logique de grande puissance ; le Brésil, sur deux points qui sont particulièrement importants pour la Chine, qui sont l'agriculture et la santé ; et puis le Japon, bien sûr ! La Chine regarde le Japon en Afrique comme le Japon regarde la Chine, comme le rappelait Monsieur Izraelewicz.

 

Le deuxième point, c'est la menace qui pèse sur l'emploi local africain. J'ai évoqué les chantiers, mais aussi le secteur des petits commerces et des petits services dans les capitales africaines. C'est une préoccupation forte, qui est relayée par la diaspora libanaise qui perd aussi ses fonds de commerce. Je le dis au sens propre comme au sens figuré, mais qui est sans doute celle qui est la plus préoccupante pour les chefs d'État africains, parce qu'elle est une source de troubles sociaux dans les capitales. Et c'est peut-être là le premier handicap de la pénétration chinoise sur le continent.

 

Le troisième point, c'est le ré-endettement massif qu'autorise aujourd'hui l'action chinoise dans des pays fragiles, à peine relevés et assainis par les très lourdes opérations de désendettement auxquelles les pays occidentaux et la France en premier ont consenti, à coûts budgétaires élevés depuis de longues années.

 

En conclusion, je crois qu'il faut mesurer que la présence aujourd'hui de la Chine en Afrique correspond à une véritable politique, parce qu'elle se fonde sur une logique d'intérêt, et pas de compassion ou de devoir moral, et qu'elle s'accompagne de moyens à la fois politiques et financiers. Deuxièmement, c'est une stratégie visiblement inscrite dans la durée, compte tenu à la fois des considérations démographiques qui orientent la demande chinoise, et des caractéristiques financières qui orientent l'offre chinoise. Troisièmement, pour répondre à la question que l'Ambassadeur Froment-Meurice posait : est-ce que c'est plutôt un facteur de déstabilisation ? Ou est-ce que la Chine est prête à s'intégrer dans la communauté internationale ? Je crois que la réponse dépend de notre capacité à savoir si par communauté internationale nous entendons communauté occidentale, et à ce moment-là, je dirais que la réponse est non, ou si nous sommes effectivement capables d'élargir cette communauté internationale et de travailler à une réforme de la gouvernance de l'architecture mondiale qui permettrait de mieux intégrer la Chine, grande puissance, dans cette nouvelle architecture. Voilà, merci.

  

Henri Froment-Meurice

 Voilà un exposé vraiment magistral, merci beaucoup. Je remercie les quatre intervenants, et puisque qu'il me revient d'abuser de votre patience encore pendant quelques minutes, vous me permettrez de dire quelques mots en conclusion.


Conclusion

 
Henri Froment-Meurice

 D'abord, je voudrais vous dire que nous n'avons pas choisi la date du 8 juin parce que cela vient juste après le vingtième anniversaire des événements de Tien an'men. C'est un hasard. C'est un hasard, et je voudrais vous dire que ni l'Amiral Bétermier, ni Madame de Rochefort, ni moi n'avions même pensé à cela. Mais c'est un fait. C'est un fait qu'il y a quatre jours, il y a eu cet anniversaire, c'est un fait dont il faut tenir compte. Toute la presse et les médias en ont parlé, et ce qui s'est passé il y a quatre jours, c'est un aspect de la Chine d'aujourd'hui. Comme l'affaire des Jeux Olympiques est également un autre aspect de la Chine d'aujourd'hui. Comme les incidents qui ont marqué le passage de la flamme olympique chinoise dans divers pays, et notamment à Paris, avec les effets qu’ils ont eus sur les relations entre la France et la Chine, dont le Premier Ministre Raffarin nous a parlé, les affaires auxquelles hier le Maire de Paris a apporté sa contribution personnelle, en distribuant un diplôme d'honneur au Dalaï-Lama, c'est un fait. C'est un fait également comme les pourparlers que le Secrétaire américain au Trésor, Monsieur Geithner, a eu à Pékin, et qui illustrent, qui sont un élément fondamental de cette interrogation sur l'avenir du G2 dont nous a parlé Monsieur Duchatel. C'est un autre aspect de la Chine d'aujourd'hui. Et comme la participation, quand même active, et quand même assez remarquable, de la Chine au G20 d'hier et d'aujourd'hui.

 

Alors tirer de tout cela des conclusions me paraîtrait pour ma part très hasardeux. J'ai retenu l'adjectif que Monsieur Raffarin nous a donné tout à l'heure de « complexe ». Le mot complexe est un mot que les Soviétiques aimaient beaucoup, toujours : ce qui est complexe, c'est ce dont on n'a pas toujours envie de parler, d'analyser, parce que c'est complexe, etc…. La Chine ? Je crois que c'est complexe. Ce que nous avons essayé de faire en organisant cette journée, en invitant le Premier Ministre Raffarin, c'est de vous donner des éléments de jugement. A vous de tirer vos conclusions. Et si nous avons réussi à vous donner les moyens de vous faire des conclusions sur « où va la Chine ? », nous en serions très heureux.

 

Maintenant, encore quelques minutes : j’ai une certaine expérience de la Chine aussi, pas très récente mais enfin quand même dans les dernières quarante années j'y ai été bien souvent, encore il n'y a pas si longtemps, et je vais me permettre de vous donner quelques-unes de mes réflexions. Je pars de ce que disait Mao Zedong : il disait qu'il fallait marcher sur deux jambes. Et pour Mao, l'une des manifestations de cette marche sur deux jambes, c'est qu'il fallait être à la fois rouge et expert. Rouge, c'est-à-dire qu'il fallait être dans la bonne ligne idéologique, si on n'était pas dans la bonne ligne idéologique, la Révolution culturelle a montré quelles en étaient les conséquences pour des millions de gens. Donc, il fallait être dans cette bonne ligne idéologique rouge. Mais il fallait aussi être expert. C'est-à-dire qu'il fallait contribuer à la modernisation de la Chine, qui était visiblement en retard sur le plan du développement économique et technologique. Mais il fallait que ce soit le même individu qui soit à la fois rouge et expert. Alors aujourd'hui, après le passage du maoïsme et l'héritage repris, transformé par Teng Siao-Ping, qu'est-ce que nous constatons ? Nous constatons qu'il y a bien deux jambes. Il y a une jambe rouge, qui est toujours la jambe du pouvoir politique, du Parti communiste chinois, et ce Parti, disons-le simplement, il exerce un monopole politique, et il ne s'en va pas vers le pluralisme politique ni même idéologique. On ne va pas dans cette direction. Il y a donc une certaine fermeture politique. Mais en même temps, il y a une ouverture économique. Et cette ouverture économique, je dirais la jambe « expert », elle évolue vers une économie de marché, et même vers le capitalisme. Et alors cela produit ce qui me paraît être un grand écart entre les deux jambes.

 

Grand écart dont on peut se demander s'il va durer. Est-ce qu'il va tenir ? Est-ce que la Chine va tenir sur ses deux jambes pendant longtemps ? Alors, actuellement, dans une large mesure, il y a une stabilisation. Une stabilisation du fait qu'il y a une alliance entre le pouvoir politique du Parti, et le pouvoir économique. Je ne ferai pas de comparaison avec ce qui se passe en Russie, mais on pourrait en faire. Mais n'en faisons pas. Et je dirais qu’entre le pouvoir politique et l'argent, le capitalisme des entreprises chinoises dont nous voyons aujourd'hui non seulement la puissance de production à l'intérieur de la Chine mais également la capacité extraordinaire d'implantation à l'étranger, il y a une certaine alliance qui fait qu'on peut se dire que cela tient. Mais enfin, on nous l'a dit, il y a aussi des tensions, des tensions du côté politique, des poussées démocratiques, les internautes, on n'a pas cité par exemple la charte 08 qui est une charte d'intellectuels dissidents qui plaident pour plus de démocratie, il y a des phénomènes d'aspiration à un pluralisme politique, à plus de respect des Droits de l'Homme… Il y a le problème des minorités aussi, ethniques. Est-ce que cela va menacer le monopole du pouvoir exercé par le Parti communiste chinois ? A court terme, je me permets de dire que j'en doute. Car il me semble que le PC a pour lui de pouvoir plaider que la Chine, on est tenté de dire, émerge, mais après tout ce qu'on nous a dit de l'ancienneté de la puissance chinoise, ré-émerge comme une puissance qui s'installe au premier rang, et par conséquent devient incontournable. Incontournable économiquement, sur le plan énergétique, sur le plan des matières premières, sur le plan monétaire avec la relation entre le dollar et le yuan. Elle devient politiquement incontournable quand il s'agit de problèmes, par exemple, comme ceux de la Corée du Nord. On pourrait en discuter. Donc personnellement, j'ai l'impression qu'il y a une certaine satisfaction du peuple chinois devant cette remontée en puissance. Et les investissements étrangers affluent en Chine, et même si la croissance, on l'a dit et c'est certain, a baissé ces derniers temps, même si nous ne savons pas quels sont les chiffres, puisque évidemment les statistiques sont sujettes à caution, mais quand même, il y a une certaine baisse, néanmoins, il semble bien que la Chine va sortir de la crise mieux que beaucoup d'autres. Et qu'elle nous aide à sortir de la crise. Elle va nous y aider. Le plan de relance des Chinois, peut-être encore accru plus tard, je ne sais pas, injecte des moyens qui font probablement que la machine chinoise va repartir. Donc, c'est une contribution à nos propres problèmes. Eh bien ! de tout cela, il est très probable que ces succès engendrent chez les Chinois un sentiment de fierté, et alors une vague de nationalisme.

 

Alors de l'autre côté, est-ce que le capitalisme industriel, le capitalisme financier, est-ce qu'il peut s'accommoder de coexister avec un pouvoir politique autoritaire ? Disons-le, je n'hésite pas à le dire. C'est un problème très intéressant. C'est la coexistence d’un pouvoir politique monopolistique, autoritaire, et disons-le parfois répressif, et d'un pouvoir économique qui joue l'ouverture, les marchés internationaux, le capitalisme régulé, les prises de participation, le marché. Est-ce que cela peut durer ? Vous me direz : il y a d'autres exemples. Et en ce moment on peut se poser, avec des nuances bien entendu, la question avec ce qui se passe en Russie. Moi je dis : pourquoi pas ? Surtout si le pouvoir économique est détenu par des alliés du pouvoir politique.

 

Ce qui m'amène, en conclusion, à poser la question, cette réémergence de la Chine comme puissance politique et économique de premier rang, pour la communauté internationale, et notamment pour nous Occidentaux, Européens, est-ce qu'elle représente une chance, ou est-ce qu'elle constitue une menace ? Je crois qu'il faut se poser la question. La menace, qu'est-ce que ce serait ? Ce serait le passage de la puissance à la volonté de puissance, à l'hégémonie, à la tentation de l'hégémonie en tout cas. Petite parenthèse, je me souviens que quand j'étais en Chine avec le Président Pompidou, en 73, il m'a dit : « Les Chinois veulent que dans le communiqué nous nous rebellions, que nous nous manifestions contre la double hégémonie russe et américaine. N'acceptez pas, n'acceptez jamais de mettre cela dans le communiqué », m'a dit le Président Pompidou. J'ai lutté beaucoup pour l'éviter. Mais aujourd'hui, on peut se demander s'il y aurait une volonté ou une tentation d'hégémonie chinoise. Et notamment sur l'Asie orientale… C’est une question qu'il faut se poser. Cela, ce serait la menace. La chance, c'est que la Chine assume sa puissance de manière raisonnable, qu'elle la gère de manière raisonnable, qu'elle s'insère dans l'harmonie, pour employer un mot chinois, dans la communauté internationale. Moi, j'avoue que je ne choisis pas. Je ne choisis pas, non pas par peur de me tromper, parce que cela n'a aucune importance, mais simplement parce que la chance comme la menace me paraissent l'une comme l'autre possible. On parle beaucoup de sagesse chinoise, et il faut espérer que les maîtres actuels de la Chine feront preuve de sagesse, mais je pense que nous aussi, il nous faut faire preuve de sagesse. Il nous faut garder les yeux ouverts, il faut avancer avec la Chine, à la rencontre de la Chine, mais en sachant qu'elle peut être une chance autant qu'une menace. Ne misons pas que sur la chance, mais par contre ne diabolisons pas la menace. Ce qui m'amène à dire, nous aussi, marchons sur deux jambes. Merci.

 

Voilà, au nom du Forum du Futur, de l'Amiral Bétermier, de Madame de Rochefort, et en mon nom propre, je vous remercie d'être présents, d'être venus ici, je remercie les intervenants, et je remercie le Sénat de nous avoir accueillis.