FORUM DU FUTUR


"Sécurité européenne et lien transatlantique"
Colloque du 12 octobre 2009 en partenariat avec France-Amériques
animé par :

Introduction

Patrick Faure, Président de France-Amériques

Amiral Jean Bétermier, Président du Forum du Futur

Interventions

Pierre Beylau, Rédacteur en Chef Monde – Le Point
Docteur Vaika Vike Freiberga, ancienne présidente de la République de Lettonie, Vice-présidente du Groupe de réflexion sur l’avenir de l’Union européenne
Marc Perrin de Brichambaut, secrétaire général de l’Organisation pour la Sécutirté et la Coopération en Europe
Ambassadeur Eric Edelman, Former Under Secretary of Defense, conseiller du Center for Strategic & Budget Assessments USA

Général de corps aérien Patrick de Rousiers, représentant militaire français auprès du Comité militaire de l’Union européenne

  

Conclusion

 Louis Giscard d’Estaing, député du Puy-de-Dôme, Vice-président de la Commission des finances à l’Assemblée nationale, président du Groupe d’amitié France/Etats-Unis à l’Assemblée nationale.



Patrick Faure

En tant que président de France-Amériques, je suis heureux de vous accueillir aujourd'hui à l'occasion de ce débat, qui va incontestablement être passionnant. Je voudrais simplement vous dire que nous avons organisé en liaison avec le Forum du Futur ce débat, qui s'inscrit dans le cadre des manifestations du 100e anniversaire de France-Amériques. Notre association a effectivement cent ans cette année, et c'est une centenaire en grande forme qui vous accueille aujourd'hui. Elle a rénové une bonne partie de ses locaux, elle a installé une climatisation, tout ceci pour votre confort, et surtout elle a toujours cette passion du dialogue, ce souhait de développer les relations entre la France d'une part et les Amériques de l'autre. Nous insistons toujours beaucoup sur les Amériques avec un « s » : il ne s'agit pas simplement des États-Unis, même si évidemment, ils jouent une part essentielle dans nos débats. Mais nous voulons aussi nous occuper de l'ensemble des relations entre la France et les Amériques. Cela fait donc maintenant cent ans, grâce à l'idée de Gabriel Hanotaux qui a été un précurseur exceptionnel à cette époque et qui a senti tout ce qui allait se passer entre la France et les pays américains, que cette association existe. Elle a eu beaucoup de débats passionnants, elle continue à en avoir. Nous avons chaque année entre 80 et 100 débats sur les sujets les plus divers, qui vont de la politique à l'économie, à la culture, et à tout le reste. Et nous essayons vraiment de faire vivre ce lien franco-américain pendant toute l'année. Donc cette année, qui était le centenaire, nous avons essayé de développer un certain nombre de réunions multi-thématiques, sur tous les thèmes qui pouvaient intéresser les relations entre la France et les Amériques, et ce soir, c'est en réalité réellement le débat de conclusion, sur un sujet très sérieux, mais que je laisserai l'amiral Bétermier vous présenter tout à l'heure. Moi je voulais simplement vous accueillir, vous dire que nous sommes très heureux, à France-Amériques, de vous recevoir ce soir, et que nous sommes très enthousiastes d'assister à un débat dont je suis certain qu'il va vous passionner tous. Je vous souhaite en tout cas une excellente soirée, je vous remercie d'être venus, je remercie aussi bien entendu les orateurs d'être venus, et je passe la parole à l'amiral Bétermier. Merci à vous.

 
Jean Bétermier

Merci, Monsieur le président. Madame la présidente, Mesdames, Messieurs les ambassadeurs, Messieurs les officiers généraux, chers amis, il convenait en cette année du 100e anniversaire de la fondation de France-Amériques par Gabriel Hanotaux de nous pencher sur les relations transatlantiques dans le domaine de la sécurité et de la défense. Avant toute chose, il nous faut nous souvenir avec gratitude des sacrifices consentis par nos alliés américains et canadiens lors des deux guerres mondiales, et pendant la période de la Guerre froide de leur contribution à notre liberté et à la réunification de l'Europe. Cette réunification de l'Europe semble déjà être considérée comme l'événement majeur des cinquante ou soixante dernières années. Nous fêterons dans quelques jours, le 9 novembre, la chute du mur de Berlin, l'événement symbolique qui marque cette réunification. C'est une commémoration, mais il nous faut nous pencher sur l'avenir et nous interroger sur la pérennité de ce lien transatlantique. L'Union européenne est-elle assez soucieuse de sa sécurité ? En fait-elle assez dans ce domaine ? Une coopération transatlantique est-elle nécessaire ? Et si oui, dans quelle mesure répond-elle aux intérêts des États-Unis ? On sait que la fin de la Guerre froide n'a pas mis fin à la violence sur notre continent, comme on a pu le voir hélas dans les Balkans, et plus récemment en Géorgie où l'intervention militaire de la Russie n’a pu que soulever l'inquiétude, en particulier en Europe centrale et dans les pays baltes. À la menace d'un conflit majeur sur le sol européen, succèdent les risques plus diffus de la globalisation, de la mondialisation, de la prolifération des armes de destruction massive, du développement du terrorisme international, d'inspiration généralement fondamentaliste, de la compétition grandissante pour l'accès aux ressources naturelles, en particulier dans le domaine de l'énergie, et enfin de la vulnérabilité si ce n'est de la fragilité de nos sociétés. Les adversaires d'hier n'ont pas réussi à devenir de véritables partenaires dans la gestion des crises, comme on le constate encore aujourd'hui dans l'affaire du nucléaire iranien. Répondant, lors de la conférence d'Évian d'octobre 2008, au président Medvedev qui renouvelait son invitation à créer une nouvelle architecture de sécurité européenne (cette invitation avait été lancée une première fois en juin avant l'affaire de Géorgie à Saint-Pétersbourg, et elle semblait exclure à l'origine la participation de pays extérieurs au continent eurasiatique), le président Sarkozy devait déclarer que « cette initiative ne pouvait que concerner nos alliés, parce que la sécurité de notre continent repose sur un lien transatlantique fort ».

 Je remercie vivement les éminentes personnalités qui ont accepté de venir débattre devant nous des conditions de la sécurité européenne. Nous écouterons tour à tour le docteur Vera Vike-Freiberga, ancienne présidente de la République de Lettonie, et aujourd'hui vice-présidente du groupe de réflexion sur l'avenir de l'Union européenne à vingt ans ou trente ans. Madame Vike-Freiberga nous fera partager sa vision future de l'Europe. Nous nous souviendrons avec émotion en l'écoutant qu'elle a été réfugiée, mais aussi du rôle qu'elle a joué pour obtenir l'adhésion de son pays à l'Union européenne et à l'Alliance Transatlantique. Nous écouterons ensuite Marc Perrin de Brichambaut, ancien directeur de la Délégation aux Affaires Stratégiques de notre ministère de la Défense, et aujourd'hui secrétaire général de l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, seule instance où tous les pays de l'ensemble euro-asiatique discutent sur un pied d'égalité. Monsieur Perrin de Brichambaut nous fera percevoir la complexité des relations entre États voisins à la fin de la Guerre froide, et abordera probablement ce problème de l'architecture de sécurité dans le futur. L'ambassadeur Eric Edelman, qui vient d'assumer au Pentagone pendant quatre ans les lourdes responsabilités de Former Under Secretary of Defense, chargé des affaires politiques et stratégiques, et qui connaît bien les problèmes des Européens, pour les avoir vus de Finlande où il a été ambassadeur, et de Turquie où il a également représenté les États-Unis, nous présentera le regard de Washington et les attentes de nos alliés. Le général de corps aérien Patrick de Rousiers, qui est à Bruxelles l'un des acteurs du développement de la politique européenne de sécurité et de défense, évoquera la nécessaire dimension militaire de notre sécurité, ainsi que la complémentarité entre l'Union européenne et l'Alliance Atlantique. Nos orateurs ont accepté de limiter leurs interventions initiales à une quinzaine de minutes, afin de pouvoir laisser du temps au débat, qui sera animé par Monsieur Pierre Beylau, rédacteur en chef du service « monde » au journal Le Point, et je le remercie vivement d'avoir quitté Le Point la veille de la mise sous presse du prochain numéro pour venir nous rejoindre. Monsieur Louis Giscard d'Estaing, vice-président de la Commission des Finances et président du groupe d'amitié France États-Unis à l'Assemblée nationale, aura le mot de la fin. Madame la présidente, nous vous écoutons.

  

Vaira Vike-Freiberga

Monsieur le président, Messieurs les ambassadeurs, Mesdames et Messieurs, je vous remercie d'abord de m'avoir invitée ici pour cette célébration du centenaire de l’association France-Amériques, et j'aimerais féliciter tous ceux qui au fil des années ont contribué à garder vivante cette tradition d'un dialogue transatlantique. Si l'on songe à l'année 1909, bien avant tous les vents et marées des événements tragiques du XXe siècle : cet intérêt pour le dialogue  était déjà là, et je pense qu'il a sûrement contribué à maintenir les liens entre les deux continents quand l'heure est venue des dangers et des crises auxquelles la France et le reste de l'Europe ont eu la nécessité de faire face, plus d’une fois tout au long de ce siècle. La grande guerre, la première, qui a été si meurtrière, a laissé l'Europe toute sanglante et convaincue que maintenant on allait régler les choses mieux qu’auparavant et que des conflits de cette ampleur ne devaient plus se reproduire. Très peu d'années ont passé avant que l’Europe ne soit déchirée par une seconde guerre mondiale et, une fois de plus, je pense que tous les peuples de l'Europe auraient bien voulu que, cette fois, des mesures soient prises pour écarter définitivement les inquiétudes les plus graves à propos de la sécurité. La Guerre froide s'étant manifestée assez vite après l’armistice, c'est à ce moment-là je pense que l'Europe a compris qu’il fallait prendre des précautions concrètes pour empêcher une répétition du scénario des deux guerres mondiales. Ainsi, l'entrée tardive - seulement en 1942 - des États-Unis dans une Seconde Guerre mondiale qui se poursuivait déjà depuis 1939, avait placé  la France et l’Angleterre dans une situation très précaire. Cette prise de conscience a certainement contribué à la création de l'Alliance transatlantique en 1949, alliance qui aurait, entre autres choses, le mérite d’assurer que les pays démocratiques de l’occident soient en mesure de réagir d’une façon rapide et concertée à tout danger futur du même genre. L’Alliance, politique d'abord et militaire ensuite, a certes été un facteur déterminant dans le maintien de cette longue période de paix dont a pu jouir le continent européen durant un demi-siècle. Même si la France s'est retirée pendant une période assez longue de cet aspect militaire, je pense qu'il était clair dans l'esprit de tout le monde que si jamais l'Europe était venue à être attaquée, la France n'aurait pas été absente de la situation.

 Avant d'aller plus loin, j’aimerais m'arrêter une seconde sur le concept même de sécurité, qui est le contraire d'une situation de risque. Nous nous sentons en sécurité si nous avons la conviction de pouvoir faire face aux dangers actuels ou futurs qui nous menacent, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter  -et si possible prévenir - le danger, ou y faire face par une intervention militaire si le pire advenait et un ennemi venait à nous attaquer (ce qui hélas arrive régulièrement dans l'Histoire). Les risques peuvent se calculer de façon mathématique, les scientifiques ayant depuis longtemps inventé toutes sortes d'algorithmes pour ce genre de calculs. Or il se trouve qu'énormément des risques que nous encourons, que ce soit au niveau individuel, social ou national, sont du genre contre lesquels nous pouvons très peu faire et il n’est pas dans notre pouvoir de les prévenir. Par exemple, statistiquement, au Canada, le meilleur pari d’être en sécurité et d'avoir un minimum de risques qui vous menace, c'est d'être une fillette de dix ans ! Or ce n'est pas un choix qui soit librement disponible, même pour les fillettes cela ne dure qu'une année de leur vie. Le niveau de risques change statistiquement selon l'âge des personnes, leur sexe, leur héritage et toutes sortes de facteurs sur lesquels l'individu n'a pas de contrôle du tout, ou encore très peu, comme c’est le cas des risques occupationnels. L'État, par contre, peut non seulement estimer les dangers – internes autant qu’externes - qui menacent la population, mais aussi prendre des mesures actives pour réduire le niveau de toute une série de risques collectifs. C'est bien pour cela que nous avons des ministères de l'Intérieur et des forces armées comme instruments de défense, ainsi que des services d'information et d'espionnage pour colliger l’information sur les dangers potentiels qui nous menacent.

 Ceci dit, même au niveau de l’État-nation, l'Histoire nous montre que les plus grands risques encourus sont tout à fait arbitraires et incontournables. Si un pays se trouve mal placé entre deux grands voisins aux mauvaises intentions, comme  c’était le cas de la Lettonie d’entre-les-guerres, il n'a pas beaucoup le choix dans ce qui va lui advenir. La nouvelle République de Lettonie, qui avait déclaré son indépendance en 1918, s'était déclarée en tant que pays neutre, dans l’espoir de ne pas être touchée par les ambitions et les conflits éventuels de ses grands voisins, l'Allemagne d'un côté, l'Union soviétique de l'autre. Cela n’a rien changé au sort qui l’attendait. Plus près de nous, je crois que d'être un citoyen géorgien ordinaire au mois d'août 2008 vous donnait très peu de choix sur ce qui allait vous advenir. Mais cela ne veut pas dire que nous devons rester passifs et qu'il n'y a absolument rien à faire. Au contraire, je pense que le devoir de chaque individu dans sa vie privée, et pour les gouvernements nationaux au niveau qui leur incombe, c'est de faire le maximum pour prévenir le plus grand nombre de dangers possible.

 La solution de choix pour les dangers collectifs, c'est bien sûr celle de se forger des soutiens, des amis et des alliances. Or même pour les alliances formelles, comme c'est le cas de l'OTAN, la mise en œuvre des traités officiels nécessite aussi, il me semble, l’appui durable et solide de la part des populations. C’est pourquoi le contact humain demeure important pour maintenir l'entente entre les peuples, et c’est justement ce genre de contact je pense que l’Association France-Amériques s’est fait un devoir de cultiver depuis cent ans. Parce que c'est très difficile d’établir une collaboration vraiment efficace avec des pays mal connus et dont la culture semble étrange ou peu compréhensible. Quand il existe, comme toile de fond, une bonne entente entre les peuples, cela facilite pour les dirigeants des pays concernés les gestes de solidarité qu'il faut poser au moment où ils sont confrontés à des dangers. De même, dans ces conditions, il est plus facile pour les gouvernements d’investir des ressources dans la prévention des dangers, ainsi que de prendre des décisions pour lesquelles il faut le soutien de la population. C’est dire que l'opinion publique joue un rôle extrêmement important dans l'efficacité des alliances entre pays, qu’il s’agisse d’alliances formelles ou de liens informels d’amitié et d’appui mutuel.

 Dans le cas du continent européen, son degré de sécurité actuel est assuré par des dispositifs nationaux et internationaux très hétérogènes, avec des collaborations en vue d’une sécurité collective qui sont éparpillées entre les structures existantes.  À part l'OTAN dont je viens de parler, mais aussi l'Union européenne avec ses visées de renforcer sa propre sécurité collective, il y a aussi l'OSCE, qui souscrivent toutes au même but, qui est celui d’augmenter la sécurité et de préparer les populations des pays européens à réagir de façon adéquate et efficace contre les dangers présents ou futurs. Mais chacun de ses organismes est suffisamment différent pour que le réseau des collaborations supranationales se présente comme une espèce d'échiquier bariolé : une carte d'Europe sur laquelle les pays membres de l'OTAN forment une configuration géopolitique particulière, que l’on pourrait identifier en coloriant les pays membres d’une certaine couleur, et les non-membres d’une couleur différente. Sur cette même carte, où il faudrait colorier les pays membres de l'Union européenne d’une couleur différente, il faudrait encore identifier les pays qui sont militairement neutres d’une autre couleur encore. De l’autre côté de l’Atlantique Nord, par contre, il n’y a que deux pays à considérer : les États Unis et le Canada, tous deux membres de l’OTAN depuis sa création. Or la complexité de la configuration géopolitique de l’Europe présente un défi pour sa capacité de prendre des décisions communes, de réagir rapidement en situation de crise et partant, de parler d’une seule voix qui soit assez haute pour être entendue et écoutée dans le reste du monde. Si l'Union européenne ambitionne de devenir autre chose que ce « nain politique » qu'on l’a accusée d'être, ou encore le « pygmée d'influence » comme certains l'ont qualifiée récemment, pour devenir le ’’géant d'influence’’ qu’elle voudrait et pourrait bien être, il lui reste encore, je regrette de le dire, pas mal de pas à franchir.

     Au sein du groupe de réflexion que préside Monsieur Felipe Gonzalez, nous nous sommes penchés entre autres sur cette question de la sécurité de l'Europe. Quoique le groupe en tant que tel n’ait pas encore formulé sa position commune, il est très clair d’après les opinions des plus grands experts en la matière que l'Union européenne a besoin d'une politique de sécurité, mais pour l'avoir et pour la mettre en place, il faut aussi qu'elle ait une politique commune de défense. Celle-ci à son tour présuppose l’existence de quelque chose qui ressemblerait à une politique extérieure tant soit peu commune. En situation de crise (telle que nous l’avons vue après le démantèlement de l’ancienne Yougoslavie, par exemple), il est certain que les engagements que les pays peuvent prendre ou que les groupes de pays peuvent prendre, exigent des décisions formelles, juridiquement valables, qui exigent une certaine préparation et qui prennent autant plus de temps que les structures décisionnelles sont complexes.

 
 Du point de vue des traités et des structures institutionnelles, l'Union européenne devrait certainement être en mesure de répondre de manière plus concertée et plus efficace après la ratification complète du traité de Lisbonne. N’empêche que le poids de l’UE dans l’arène internationale continuera de dépendre  surtout de la volonté politique de ses dirigeants de se forger une politique étrangère commune, ce qui, en ne regardant que les dix dernières années, s'est avéré quasiment impossible. Les crises qui se sont présentées (je suis sûre que les collègues dans le panel reviendront sur divers détails) ont montré qu'au sein de l’Union européenne, et encore moins à l’échelle du continent tout entier, les pays ne sont pas vraiment capables de se mettre d'accord sur une politique étrangère commune. C’est là un symptôme sérieux des faiblesses qui empêchent l’UE d’atteindre tout le poids politique qu’elle pourrait théorétiquement posséder. Vous entendrez dans beaucoup de pays des opinions, qu’il s’agisse de celles de Monsieur et Madame tout le monde, ou de gens haut placés, qui s’élèveront contre une politique étrangère commune : «pas question de cela, parce que c'est une question de notre souveraineté, ce sont nos choix et nos besoins qui vont décider de notre politique extérieure, nous ne voulons pas que quelqu'un d'autre parmi les 27 nous dirige à droite ou à gauche quand nous voulons aller de l’avant ou reculer, selon le cas ».

 
Voilà donc un grand défi, auquel ont à faire face les dirigeants politiques, mais un défi aussi qui confronte l'opinion publique, qui à mes yeux joue un rôle  extrêmement important. L'intérêt du public pour les débats sur la question me semble crucial. Sans cet intérêt du public, sans cette prise de conscience de la nécessité d'une politique étrangère commune, nous ne pourrons jamais l’atteindre, puisque les gens qui sont en position de prise de décision politique ne le feront pas s'ils ne sentent pas l'appui de la population. Et c'est seulement après que l'efficacité d'une politique de sécurité pourra être évaluée, planifiée et mise en place. Ceci dit, il faut bien sûr avancer sur tous les fronts en même temps, et je pense que tous les pays l'auront compris, que chaque pays d'abord doit prendre des mesures pour sa propre défense, mais très peu de pays aujourd'hui au monde peuvent dire « non, vraiment n'importe quel danger, nous y ferons face, merci, pas besoin d'alliés ou de soutien ». Je pense que même un pays aussi puissant que les États-Unis, à vrai dire, ce n'est pas certain qu'il pourrait répondre tout seul à tous les dangers possibles et imaginables. Certainement, les attentats du 11 septembre ont montré qu'il y a des dangers auxquels il est très difficile de faire face tout seul.

 
Ma conclusion, c’est que l'Europe des dix, vingt, ou trente prochaines années a vraiment un défi à relever, qui est celui de décider jusqu'à quel point les traditions, les fiertés nationales, le désir de garder les mains libres dans ses décisions, vont céder le pas à la compréhension d'un besoin pour l'Europe de se concerter dans cette politique, si elle veut garder une place sur la scène mondiale qui ne soit pas seulement celle d'un géant économique. Quoique, à vrai dire, on pourrait légitimement se demander jusqu’à quel point l’UE demeure encore un géant économique? Il semble que ce géant économique commence un peu à se recroqueviller! Enfin, espérons qu'il va se regonfler bientôt comme un ballon temporairement dégonflé et que tout ira très bien. Mais en ce qui concerne l'influence politique de l’UE, la question demeure sur sa capacité de réagir en situation de crise, que ce soit dans les Balkans, au Moyen-Orient, en Géorgie, en Afghanistan ou dans un pays africain.  Tout aussi importante est la question de savoir quelle est vraiment la capacité militaire de l'Europe d’intervenir de manière synchrone et coordonnée, vue la situation avec ses quatre programmes différents de chars d'assaut, ses trois programmes d'avions de chasse, l’incompatibilité ou l’insuffisance des moyens de transport des forces armées de différents pays, sans mentionner encore l’énorme surplus d'hommes sous les armes par rapport aux forces capables d’un déploiement rapide ou encore le niveau des ressources investies dans la recherche sur la défense et la sécurité.

 
Mesdames et Messieurs, l'avenir nous confronte à des défis à relever. J'espère que mes collègues vont présenter les détails de ces défis concrets, mais j'aimerais vous rappeler que vous tous avez votre mot à dire en tant que citoyens, chacun dans votre sphère d'influence et pour cela, je vous souhaite bonne chance.

  

Pierre Beylau

Je vais prendre le relais deux minutes. D'abord pour expliquer ma présence ici. Le Point a établi un partenariat avec France-Amériques, dont vous avez pu voir les traces dans le dernier numéro, où figure une interview de Madame la Présidente. J'ai accepté d'animer ce débat, notamment pour cette raison. J'ai surtout retenu deux ou trois choses des propos de Madame la présidente. C'est d’abord qu'il y a des pays qui sont « mal placés ». C'est une évidence géographique et stratégique, qu'il faut toujours avoir en mémoire. Elle a rappelé l'institutionnalisation du lien transatlantique, par la signature du traité de Washington et souligné, et je crois qu'elle a raison, que les alliances étaient indispensables mais que cela ne suffisait pas si les opinions publiques, les peuples, n'étaient pas associés à la prise de conscience des besoins sécuritaires pour eux-mêmes, et pour leurs voisins et alliés. Enfin, et j'en aurai fini, j’ai retenu l’image d’une Europe « pygmée », ou « naine », et celle de l'éparpillement des centres de décisions. Avec, toutefois, un espoir que le traité de Lisbonne entre en vigueur et que tout cela soit rationalisé, même si on ignore à l’heure qu'il est le périmètre de compétences du futur haut représentant pour la politique étrangère. Je ne sais pas si la politique de sécurité y sera incluse, mais disons que ce serait tout de même un pas en avant. Je vais tout de suite passer la parole à Marc Perrin de Brichambaut, qui a été directeur des Affaires Stratégiques, et qui maintenant est à la tête de l'OSCE.

  

Marc Perrin de Brichambaut

Merci beaucoup. Madame la présidente, Mesdames et Messieurs, je voudrais m'inscrire dans l'invitation que vient de me faire Madame la présidente, et essayer de vous donner un éclairage sur l'une des dimensions du problème de la sécurité européenne, qui est celui de la grande Europe. De cette volonté qui a existé au début des années 1990 de créer un cadre commun de sécurité qui relie non seulement l'espace transatlantique, mais au-delà de l'espace transatlantique, également la Russie et les anciens États de l'Union soviétique. C'était sur la base du décalogue d'Helsinki, la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, cette ambition de créer, à la charte de Paris il n'y a pas très longtemps, il y a dix-neuf ans, une Europe unique, libre et en paix avec elle-même, dans laquelle la sécurité découlerait d'un travail commun sur toutes les dimensions, la dimension politico-militaire avec des accords de contrôle des armements, des accords de confiance, une prospérité commune, déjà la question de l'environnement, et ce qui avait été l'héritage du décalogue d'Helsinki et de l'esprit de la CSCE, la dimension humaine, c'est-à-dire les droits de l'homme, la transformation démocratique, la règle de droit et le respect de la personne humaine dans toutes ses dimensions. Il y a eu, il y a un peu plus de vingt ans, dans l'histoire de l'Europe, un moment unique. Une sorte de printemps dans lequel tous les pays de la grande Europe étaient d'accord pour transcrire en quelque sorte les aspects positifs du décalogue d'Helsinki dans une volonté de perspective commune, qui s'est traduite, entre 1990 et 1994, par une série d'accords non juridiquement contraignants mais extrêmement ambitieux, qui ont créé un corpus de valeurs, un corpus d'engagements au sein de la CSCE qui est devenu en 1994 l'OSCE, l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe. C'est une organisation dont on parle peu dans la presse, mais qui a le mérite de réunir deux fois par semaine 56 représentants, y compris tous les représentants de l'Union européenne qui, d'ailleurs, Madame la présidente, parlent dans ce cas particulier d'une seule voix. L'OSCE, c'est la première organisation internationale dans laquelle la présidence de l'Union européenne se soit exprimée au nom aujourd'hui des vingt-sept États membres. Et un peu plus finalement, parce qu'aujourd'hui, quand l'Union européenne s'exprime par la voix de la Suède le jeudi matin dans le conseil permanent ou le mercredi matin pour le forum de sécurité, elle s'exprime bien souvent au nom de plus de trente-cinq États membres, puisque les États candidats, les États associés, et même d'autres États qui souhaitent reprendre à leur compte la position européenne, s'expriment avec elle. Il y a donc là un travail quotidien qui, je le reconnais bien volontiers, n'est pas une grande politique étrangère, mais qui est quand même le souci sur tous les problèmes concrets de la sécurité qui se posent dans l'espace de la grande Europe de trouver des positions communes. Donc je vais vous donner si vous me permettez, un point de vue de Vienne, un point de vue de cette expérience que nous voyons deux fois par semaine et qui, je vais le dire d'emblée, ne s'est pas traduite par un point de vue très optimiste au cours des quatre dernières années.

 Nous avons au cours des quatre dernières années été les témoins d'une aliénation croissante d'un des grands partenaires de la sécurité dans la grande Europe, qui est la Fédération de Russie, qui a accumulé une série de frustrations dans l'évolution des événements après cette période bénie du début des années 1990, qui a progressivement été amenée à percevoir ce à quoi elle avait consenti, et ce à quoi elle avait activement participé, c'est-à-dire l'élargissement de l'OTAN et de l'Union européenne. Quand je dis qu'elle y a consenti et participé, c'est qu'à plusieurs reprises elle a signé en toute connaissance de cause des accords, qui ont créé un cadre de concertation entre l'OTAN et la fédération de Russie, jusqu'au conseil de coopération OTAN Russie après l'acte fondateur, et ensuite avec l'Union européenne, puisqu'il y a des réunions pendant chaque présidence entre l'Union européenne et la Russie, et des accords de fond qui ont été développés. Donc un sentiment finalement que l'évolution de l'architecture de la sécurité européenne au fil de la décennie, avant 2004 disons, s’était faite aux dépens de la place de la Russie, du rôle qui lui était dû et de sa capacité à influencer l'évolution du continent. Le virage public, c'est le discours du président Poutine en février 2007 à Munich, dans lequel il prend ouvertement ses distances par rapport à la dynamique de l'élargissement de l'OTAN, en particulier à la perspective du MAP, de l'accord d'association qui aurait pu être conclu entre la Géorgie et l'OTAN, et l'Ukraine et l'OTAN. Il annonce sa volonté de revenir à un certain nombre de principes fondamentaux en matière de contrôle des armements, en matière de respect de la souveraineté. Il dénonce en particulier la perspective de la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo. Une rupture qui ensuite s'accélère et s'approfondit, qui devient une véritable remise en cause, avec la sortie de la Russie de la pratique du traité sur les forces armées conventionnelles en Europe au mois de décembre 2007, le refus de la Russie d'avoir des observateurs de l'OSCE à ses élections présidentielle et législatives en décembre 2007 et début 2008, et la montée en puissance des conditions de ce qui sera la première guerre ouverte entre deux États membres de l'OSCE, c'est-à-dire le conflit en Géorgie avec quand même un véritable affrontement militaire qui s'est traduit ensuite par la reconnaissance par la Russie de l’indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du sud, ce qui est peut-être la première remise en cause dans la période de l'après-guerre froide des frontières et de l'intégrité territoriale des différents États membres de l'OSCE. Donc une dégradation cumulative, une tension accrue. Je pense que dans ce que vient de dire Madame la présidente, il est clair que ceci a été fortement perçu par les pays proches ou limitrophes de la Fédération de Russie, ou par ceux qui avaient eu dans leur histoire fortement à se plaindre du comportement russe dans la durée.

 De façon étonnante, en même temps que nous avons assisté à cette dégradation de l'attitude de l'un des principaux partenaires de la sécurité dans la grande Europe, nous avons vu s'esquisser, à partir du mois de juin 2008, avant la guerre en Géorgie, une proposition de reprendre le débat, de rouvrir la discussion, par le tout récemment élu président Medvedev, qui s'est exprimé à Berlin, et a proposé que l'on mette en chantier un traité sur la sécurité européenne, qui donnerait une portée juridiquement contraignante à un certain nombre de principes qui paraissaient importants à la Russie. Premier principe, et c'est le plus sensible évidemment, l'indivisibilité de la sécurité, en d'autres termes la possibilité pour chaque État au nom de cette indivisibilité de faire part de son point de vue sur des développements en matière de sécurité qui l’affecteraient et qui sont dus à l'initiative des autres. Vous avez compris qu'en filigrane, il y a le problème du futur élargissement de l'OTAN ou des rapports de l'OTAN avec des pays proches de l'espace russe, le non recours à la force, les questions liées à la suffisance des forces, et en général, la nécessité de rouvrir la question du traité sur les forces armées conventionnelles en Europe et d'en modifier le contenu dans un sens plus favorable aux intérêts russes, avec une espèce de volonté latente de revenir à une situation, comme au début des années 1990, peut-être même au moment du sommet de Paris, une situation de parité avec les États-Unis où la Russie pouvait peser directement sur l'évolution des choses. À Paris, Gorbatchev était là avec le président Bush, le père bien entendu, le président Mitterrand, Madame Thatcher, le chancelier Kohl, et c'était un concert dans lequel la Russie tenait une place majeure et dans lequel elle avait la perspective de voir transformer cette CSCE en ce qui avait été une des idées du discours de Gorbatchev à l'assemblée générale des Nations unies, si je me souviens bien en 1988, une « maison européenne commune ». Donc réouverture en quelque sorte du jeu, et offre aux partenaires de la Russie d'engager un nouveau dialogue, révisionniste si l'on peut dire, qui reconstruirait, qui remettrait à zéro un certain nombre d'éléments de l'architecture de sécurité européenne. Vous ne serez pas surpris de savoir que même s'il y avait beaucoup de scepticisme, et même s'il y a toujours beaucoup de scepticisme à l'égard de cette proposition, l'accueil des partenaires de la Russie a été loin d'être négatif. Chaque fois que cette question a été discutée au niveau des réunions associant tous les ministres des affaires étrangères de l'OSCE, d'abord lors de la ministérielle d'Helsinki au mois de décembre dernier, ensuite dans une réunion informelle à Corfou au mois de juin dernier, le message assez unanime en provenance des partenaires de la Russie, si on met à part un certain nombre d'États qui on gardé une réserve comme un certains nombre d'états d'Asie centrale ou le Bélarus, a été : oui au dialogue. Disponibilité à engager une discussion de fond sur les préoccupations, les soucis de la Fédération de Russie. Oui au dialogue, dans le cadre des institutions existantes qui sont conçues pour cela, essentiellement l’OSCE. Et le sommet de Strasbourg-Kehl lui-même a recommandé que le dialogue avec la Russie se déroule dans le cadre de l'OSCE, comme d'ailleurs l'Union européenne. Oui à un dialogue dans l'OSCE, qui respecte les acquis de l'OSCE et qui en particulier porte sur toutes les dimensions de la sécurité, y compris la dimension humaine, et qui ne mette pas à part la question du contrôle des armements. Et enfin, oui à une discussion dans le cadre de l'OSCE, mais sans ignorer les autres problèmes et en particulier les conséquences de la crise géorgienne qui est tout à fait non stabilisée et qui peut se traduire à tout moment par de nouvelles hostilités.

 C'est là où nous en sommes actuellement. Nous assistons en fait à un film à déroulement très lent. La volonté russe de mettre en avant cette idée de traité, l'accueil réservé mais ouvert que recueille cette volonté, ne se sont pas traduits par l'engagement de discussions très intenses : nous sommes dans une sorte de round d'observation dans lequel on essaie de voir de part et d'autre quelle est la vraie détermination des partenaires, et au fond, sur quels points pourra porter véritablement une discussion. C'est l'état actuel du processus. Il y aura à Athènes début décembre une nouvelle rencontre, à laquelle participeront Hillary Clinton, Sergueï Lavrov, les principaux ministres de l'Union européenne, qui selon toute probabilité prendront la décision de passer d'une phase exploratoire à une phase de dialogue structuré, pour passer en revue toute la panoplie des sujets qui sont pertinents pour la sécurité dans la grande Europe et au-delà. Ceux d'entre vous qui suivent ces questions de près ont vu que se pose la question de savoir s'il y a besoin d'un sommet spécifique pour traiter de ces questions. Le Président de la République, qui était en voyage la semaine dernière au Kazakhstan, à Astana, a évoqué la possibilité, comme il l'avait déjà fait à Evian l'année dernière, d'une réunion au sommet de l'OSCE, pour traiter de l'ensemble de ces questions de sécurité. Pas nécessairement pour répondre aux propositions du président Medvedev, mais pour avoir une lecture commune des grands défis de la sécurité en Europe et à l'extérieur de l'Europe, des défis de sécurité qui affectent la sécurité en Europe : l'Afghanistan, l'Iran, les questions liées au Moyen-Orient, de façon à trouver éventuellement des terrains de réponse communs. Il n'est pas impossible que cette proposition fasse son chemin. L'OSCE est actuellement présidée par la Grèce et sera présidée l'année prochaine par le Kazakhstan, qui apportera une dimension nouvelle, une dimension inhabituelle. Mais ce que je dirai en guise de conclusion, pour ne pas vous donner l'impression que nous sommes revenus dans la période de négociations intenses des années 1970-1980, c'est qu'en dépit de l'insistance russe, l'attention des chancelleries est quand même beaucoup moins intense sur ces questions de relecture, de révision des éléments de l'architecture de sécurité actuelle en Europe, parce qu'il n'y a pas de sens d'urgence, de sens de menace : il y a l'acceptation du fait que pour tenir compte de l'état d'esprit nouveau de la Russie, il est important de faire des gestes, d'être à l'écoute, éventuellement d'engager une discussion approfondie sur certains points, mais la majorité des Etats partenaires de la Russie sont tout à fait satisfaits de l'ordre de sécurité qui s'est développé depuis le début des années 1990. L'OTAN élargi, une Union européenne élargie, qui sont en train progressivement d'absorber les Balkans, c'est une situation qui leur paraît convenir à leurs intérêts. L'Ukraine et la Géorgie pourront peut-être attendre. Il y a eu des gestes américains depuis la nouvelle administration Obama, en matière de désarmement nucléaire, de défense antimissiles. Cela devrait permettre d'appuyer sur le reset button, de recréer un contexte viable, et il n'est pas sûr donc que l'initiative russe débouche nécessairement sur des modifications de fond en comble du dispositif, plutôt, après une phase de discussions approfondies, à une petite remise à jour qui redonnera quand même à la Russie son sentiment d'être assise à la table et de peser sur les perspectives d'avenir du continent. Monsieur le président, merci.

  

Pierre Beylau

Merci. En écoutant Marc de Brichambaut, vous avez compris que bien que l'intitulé de cette session soit : l'Europe et le lien transatlantique, en fait c'est un ménage à trois. On ne peut, évidemment pas, ignorer la présence de la Russie, sur laquelle Marc de Brichambaut a beaucoup insisté en nous rafraîchissant la mémoire à propos de ce qu'il a appelé le décalogue d'Helsinki. Celui-ci, d'ailleurs à l'époque avait été beaucoup critiqué, car certains analystes, dont je faisais d’ailleurs peut-être partie, pensaient qu'il s'agissait d'une manœuvre soviétique et que rentrer dans ce jeu était tout à fait dangereux. L'expérience a prouvé qu'en fait c’était une démarche positive qui a accompagné le démantèlement de l'Union soviétique. Il s’agit donc aujourd’hui de trouver une place à la Russie dans cet univers compliqué où les Russes se sentent effectivement frustrés, avec des nostalgies de grande puissance. Tout en évitant de leur concéder trop de choses et en n'oubliant pas la violation qu'a constitué l’affaire géorgienne, la violation des frontières. Merci, Marc de Brichambaut, de nous avoir rappelé tout cela. Je vais maintenant passer la parole à mon voisin de gauche, qui va nous donner le point de vue américain, qui est fondamental surtout à la lumière des récentes décisions. Nous ne sommes pas seulement dans la théorie. L'affaire du bouclier antimissile est en pleine actualité avec la décision du président Obama de modifier sa position. Je passe la parole à l'ambassadeur Eric Edelman.

  

Eric Edelman

Thank you, Pierre. I wasn't going to talk about the missile defense decision, but perhaps we can get into it during the debate... First, let me express my thanks for the invitation to be here, and my apology for speaking to you in English, but believe me, it's much better than my subjecting you to my very bad French... I do have a French connection, however. My mother lived in this country for the decade of the Thirties, before she came to the United States. And I've always felt a personal closeness to France. And it won't, perhaps, be then surprising to you that, when I was recently asked by somebody about who my role model would be, now that I had left government service for thirty years, did I have any of the many I'd worked for in government in mind... George Schulz, or Dick Cheney, Bob Gates... ? And I said no, actually, in my future life I'd most like to be like Raymond Aron. Who, I think, subjected the kinds of questions that we're dealing with in today's debate, to a very deep-seated probing informed by history, philosophy, sociology and economics... And always, not necessarily sympathetic to policy-makers, empathetic to the real choices that they faced. So the view you're going to get from me, I hope, will be informed by that sensibility you've had a view from the Eastern border of Europe, from President Vike-Freiberga, and from Mark, from the centre of Europe, from Vienna where the OSCE sits. So I will give you the view from Washington. But I want to stress that it is in no way an official view. I left government service in January and retired from the government in May, and I no longer feel necessarily the need to defend the indefensible, no matter who in my government has committed the dereliction.

 I think to discuss the future of the transatlantic relationship honestly, and to provide a candid assessment, I think we must start with a review of the recent past. And in particular, the major crisis that the Alliance passed through in 2003. And at the time, no less a figure than the current US ambassador to NATO, Ivo Daalder, wrote an article saying that this was the end of atlanticism, if not of the transatlantic relationship. But I think the truth is that the Iraq crisis brought to a head a range of issues that had been building for some time. First, you had the passing of the generation that had presided over the founding of the Atlantic Alliance, at least on the US side, but I think in Europe as well. In 1996, you had the last presidential election in which one of the candidates had actually fought in World War II. And in 2000, you had a presidential election in which both American candidates were essentially children of the post-war, rather than war time era. In addition there was a growing disparity in military capability, that had been first demonstrated during the first Gulf War, but continued to grow apace. And there were different attitudes, on both sides, to the use of force, a notion that's been captured by Bob Kagan in his well-known phrase that Americans are from Mars, and Europeans are from Venus. And I think there was, in addition, some differences that had grown up over the tendency of the US to looking globally at problems, and of Europe to having turned inward, to the development of European institutions, and the enlargement of the European Union. And no doubt all of these factors were exacerbated by the perceived deficiencies of the style at which President Bush carried on his term of office.

 I don't want to overdramatize the crisis of 2003. We know that our Alliance had been through many difficult crises earlier. I was just with my colleague Eliot Cohen, at Johns Hopkins University, we talked about the Suez crisis, and it's hard to imagine one that ran deeper than that in the Alliance. But we had, as well, crises over Algeria, over the multilateral nuclear force, the French withdrawal from the military structure in the late Sixties, the INF deployment into Europe in the early Eighties, and the Balkans in the early Nineties. So in fact I have a shelf of books at home in my office, as long as my arm, that have the title "crisis of the Alliance" in them, and that has been almost a constant state of the relationship. But there was something qualitatively rattling for Americans, to see European statesmen teaming up with President Vladimir Putin to thwart something that appeared to be important to the American president. And it gave rise to what President Obama has now called several times in speeches, a "reflex of anti-Americanism", that is perceived in Washington. And I think the fact that you're hearing that from President Obama, and not from George Bush, ought to be something that people on this side of the Atlantic take on board.

 I think there was an expectation that, with the change of administrations, there would be a big change in the transatlantic relationship, and this was undoubtedly heightened by the election of President Obama. And there's even been what the analyst at the German Marshall Fund, looking at the recent polling data from the transatlantic trans poll that they do, of eleven countries in Europe, something of an "Obama bounce" - the United States' standing in these polls is now quite high, with the sole exception of Turkey, among the countries that were surveyed. And I'm not sure whether the award, last Friday, of the Nobel prize, will add or detract from that "Obama bounce", but it certainly is a factor that affects the relationship.

 But I do think there is a danger of mutual disillusionment here that we shouldn't underestimate. Because the problem, I believe, runs deeper and broader than merely an antagonism towards the policies of the previous administration. It's clear that some of the public opinion data about Europe suggests that it was not just antipathy towards the policies of the Bush administration, but a deeper negative view of Americans. And a recent study in the European Journal of International Relations, by Giacomo Chiozza, makes exactly this point. But it's also rooted, I think, in the difference in views, the very different views on the two sides of the Atlantic, about the potential use of force, in international affairs. And I think it's also rooted in a different sense of the role of government. Because in the United States, it's very clear that the role of a strong central government, primarily in our history, was driven by the view that the government is there to provide security, and first and foremost homeland defense and security to the public. And I think here, in Europe, it is much less the case; that that is regarded as the first responsibility of government, as opposed to health, education, etc. At least judging by where people spend their money.

 The nature of the threats we face, and there has been some discussion of that earlier... For the United States, there are three. The threat of violent Muslim extremism and djihadist terrorism. The threat of new nuclear nations, like Iran and North Korea, and potentially the connection between those States and terrorists. And the rise of China. These are the three big strategic preoccupations. There is also a possible recrudescence of a threat from Russia, and Mark talked a bit about the mood of revisionism that clearly has gripped Russia and the demands that they've placed on the table for reviewing what was done in the 1990s - and I hope we can talk about that. But really, it's the first three that I mentioned that are most of people's minds in Washington. And there's an overlap, I think, between these issues, and how Americans see Europe's role. Because it's not clear to Americans, I don't believe, that Europe is, or wants to be, involved in the resolution of many of these issues. As Charles Grant has written recently, when it comes to pressing international problems like Afghanistan, Pakistan or North Korea, the EU is largely invisible, or absent. And I think this is not just a perception that the United States has - Charles in his study also quotes a Chinese scholar as saying that a real power needs guns, and guts. And there's a question that Charles raises, about whether the European Union possesses those attributes. And therein lies the challenge, for the transatlantic relationship, in my view. Because Europe is no longer the locus or object of the US security effort, as it was from 1945 until, arguably, the mid-Nineties. We are now in a period of time when a massive transfer of wealth and power is going on between the West to the East - to Asia. And American security interests are moving in that direction as well. And that is going to be a long-term proposition. And it will be as true of the Obama administration as I believe it was of the Bush administration.

 Now, I don't want to suggest that that means the United States no longer has an interest in Europe, or that we should not have an interest in Europe. I spent most of my career working on this relationship. I regard it as absolutely crucial. I think it reflects a community of values, and it's a relationship that allows all of us, collectively, a greater sense of legitimacy when we do have to undertake the more difficult tasks in international affairs. And I agree completely with the view of Pierre-Henri d'Argenson, who said in a recent issue of Survival, that the transatlantic Alliance represents not just a mutual defense agreement, but a community of destiny. A division of the West in the face of the global Djihad, and sources of instability such as failed States or nuclear proliferation, would be catastrophic for its future. I completely agree with that sentiment. But what Americans aren't clear about, is whether Europe or Europeans will be found there to defend that community of values when they're challenged in the future. And the reasons for that concern are many. One is a deep-seated concern about demographic and economic factors in Europe, driving it in a direction that would make it less likely to be engaged in these issues, and less capable of doing so. Now this is not a new story. The concern about demographics was something that Alfred Sauvy wrote about many years ago, when he wrote about "la vieillesse des nations", in which he talked about France's potential ability, since this was something coming throughout the West, in having suffered from a demographic deficit for so many years, to perhaps provide leadership for the rest of Europe and the world - and I believe that's possible. It's a subject about which others have written, Christopher Caldwell most recently...

 So I think that the transatlantic relationship, in order to address these questions that have arisen in Washington, needs to be addressed in a fairly honest and fundamental way. And I think in some sense it's better for us to speak to one another across the Atlantic with a little bit... not hostility, but with a greater degree of honesty, and not so much attention to "politesse", as we have perhaps in the past. First and foremost though, to be fait, I think if we're going to address this relationship, we need an American administration that actually thinks about Europe as more than an afterthought. And I don't think that the current administration has demonstrated that it does. Europe is more than a place to come and visit to pick up an award, or to try and get the Olympics for your hometown. It is obviously a place where, while we may not be facing our most serious security engagements as a country - and I'm speaking for the United States - it's still as vital to us to be allied with our European colleagues and to work together with them to solve all these problems. Because I quite agree with President Vike-Freiberga - these are not problems that can be solved alone. And we, in the US, need our friends and allies in Europe to be part of the solution. On the other hand, I think it is also going to depend on European development of greater capabilities. And we need to be very careful as we rediscuss, and hopefully redirect, the transatlantic relationship, not to ask each other for things that we cannot do. And I think the United States is guilty of having done that in Afghanistan, where we've asked our European allies to do what they are not capable of doing, which is provide more combat power, and there are a lot of reasons why that is.

 Senator John McCain always says, "it's darkest just before things go pitch-black". I don't want to actually be that pessimistic. My grandfather, who was a refugee, both from bolchevism and nazism, always taught me that it was most important to be a short-term pessimist, but a long-term optimist. And so, although I've painted perhaps a little bit of a gloomy picture of the state of the transatlantic relationship, I actually am somewhat optimistic about the future. And I'm optimistic because I think we have some opportunities ahead of us, that if we seize, we can perhaps reverse some of the impressions on both sides of the Atlantic that have, I think, been a burden to the relationship. First and foremost is France's reintegration into the military structure of NATO, which I regard as a huge opportunity, and a very welcome event. And it happens to coincide with the decision that the Allies took to develop a new NATO strategic concept, which I think is very important. And we now, I think, ought to be able to resolve some of the issues that have bedevilled us with regard to the relationship between NATO and the European security and defense policy. It seems to me that we are now able... we ought to be able, in any event, to resolve those issues. Because it's clear that the kinds of challenges we face are going to require both military and non-military capabilities. And the kinds of capabilities we will need will be from a spectrum, some of which involves a high end of conflict, like in Afghanistan, and others where there is a lower end on the spectrum, and we ought to be able to figure out where the assets of NATO ought to be deployed, and where the assets of the European Union ought to be deployed, in a way that doesn't rob Peter to pay Paul.

 But this is going to require, I think, greater development of capabilities. And that means greater investment in defense. And it's going to require, as President Vike-Freiberga said, European leaders to stand up and explain themselves to their publics. And explain to their publics why these issues matter, why defense matters. I think France can play a particularly important role, and is playing one now, with regard to NATO. Because I think it's crucial that NATO remain a nuclear alliance. And while it's nice to think about have no nuclear weapons in the world as an objective, President Obama himself has said that it's not going to be something that's accomplished in his term, or in the near term. And unfortunately, as we get new nuclear powers developing, it seems to me that nuclear weapons are going to remain important, and it remains important for NATO to be a nuclear alliance. At the end of the day, whether you believe that we're moving into a period of global multipolarity, as the US National Intelligence Council predicted last November, or whether you believe that the world is going to continue to be somewhat unipolar, it's clear that the United States is not going to be able to meet any of the challenges I outlined, with djihadists or new nuclear powers, or with China, on its own. It's going to require strong, capable allies by its side to work on those problems. I think those allies also need to have the United States engaged with them in finding solutions to these problems. And with any luck, we will develop a new transatlantic consensus that will allow both of us to do that.

 

 Pierre Beylau

Merci pour cette franchise et cet exposé, disons… enlevé, qui nous apporte l'éclairage américain. Notamment sur les menaces ou les inquiétudes auxquelles les États-Unis font face. Par exemple la montée en puissance de la Chine, pas seulement sur le plan militaire mais sur le plan économique, est peut-être davantage perçue aux États-Unis qu'en France. Le débat se porte, évidemment, sur le rôle de l'Europe dans la défense commune, et vous avez dit que compte tenu des défis auxquels nous avons à faire face, nous aurons besoin de tout le monde. Nous aurons surtout besoin d'accroître nos capacités, et là évidemment on se heurte toujours à la même problématique, qui est une financière. En ces temps de crise, c'est un peu difficile de faire admettre à des contribuables citoyens qu'il faut accorder plus de crédits à la défense si l'on veut se donner les moyens de nos ambitions et pouvoir parler sur un pied d'égalité avec notre grand allié. Je vais maintenant passer la parole au général Patrick de Rousiers, qui est un praticien de la défense européenne, et qui va sans doute démentir ce qui été dit tout à l'heure, à savoir que cette défense n'existait pas. J’ai le sentiment qu’il va nous expliquer que cela existe tout de même un peu. C’est à vous, mon général...

  

Patrick de Rousiers

Madame la présidente, Mesdames et Messieurs. Monsieur le président, si c’est aujourd'hui le centenaire de France-Amériques, cette année marque aussi les 60 ans de l'Alliance atlantique et les 10 ans de la politique européenne de sécurité et de défense. Ces anniversaires sont donc l'occasion de faire un point d'étape, comme vous m'y avez invité, un bilan, une analyse sur le lien transatlantique. Le développement de l'Europe de la défense a pour corollaire le renforcement de l'Alliance atlantique, et donc du lien transatlantique, tel sera le fil directeur de mon propos.

 L'Europe de la défense est nécessaire, parce que les risques et les menaces auxquels nous sommes confrontés collectivement, le long de cet arc de crise qui s'étend désormais de la Mauritanie à l'Afghanistan, appellent des réponses qui dépassent le cadre d'une seule nation et qui sont donc à l'échelle européenne. Nécessaire aussi, parce que la crise économique doit encourager les Européens à dépenser mieux et donc à mettre davantage leurs moyens en commun.

Or l'Europe de la défense est une réalité.

C'est une réalité sur le terrain : de nombreuses opérations militaires (Tchad RCA – Balkans – Somalie) ou missions civiles (Kosovo – Afghanistan - Guinée-Bissao – Congo – Géorgie) menées récemment, donnent corps aux engagements des 27 États membres et indiquent, par la diversité des missions accomplies, le caractère particulier de l'Union européenne. En moins de dix ans, ce sont ainsi 67.000 hommes et femmes venus de toute l'Union européenne qui ont été déployés au service de la paix et de la stabilité.

L'Europe de la défense est également une réalité militaire sur le continent. Qui mieux que les regroupements tactiques 1500 illustrent cela - eux qui sont creusets de partenariats opérationnels, catalyseurs de changements jusque dans les législations nationales, initiateurs de développements capacitaires et pourvoyeurs d'interopérabilité ? Enfin, loin d'être en concurrence avec la force de réaction rapide de l'OTAN, GT 1500 et la NATO Response Force s'enrichissent mutuellement.

L'Europe de la défense enfin prépare aussi le futur, avec le plan de développement des capacités de l'Agence Européenne de la Défense.

Enfin, l'Europe de la défense n'est plus une vision exclusivement française, mais bien celle de tous les Européens.

Tous tirent naturellement une légitime fierté de cette responsabilité partagée.

Ceci ne se fait pas en opposition avec l'OTAN, mais bien en complémentarité.

Si tout d'abord cette organisation militaire a fait preuve de son efficacité dissuasive, elle apparaît aujourd'hui comme un outil indispensable pour la sécurité collective des nations européennes.

Cinq voies me semblent devoir être suivies pour accroître la sécurité européenne et donc le lien transatlantique.

Il faut une approche globale des crises. Les expériences des confits dans les Balkans, en Irak, et en Afghanistan, conduisent au même constat : la supériorité militaire ne suffit pas. L'enjeu réel est de créer les conditions d'un désengagement durable des forces militaires et donc d'assurer continuité et cohérence entre les actions militaires et les actions civiles.

Il faut aussi mieux se connaître pour forger l’interopérabilité. Créé récemment, le Collège européen de sécurité et de défense fonctionne sous la forme d'un réseau virtuel, associant instituts et académies des États membres. Il propose des formations dans les domaines de la sécurité et de la défense à des acteurs civils et militaires par le biais de cours de haut niveau, de stages d'information et de formations spécifiques.

Toutes les formations ont la même perspective : aborder les problématiques de défense et faciliter l’interopérabilité entre les acteurs destinés à opérer ensemble.

Il faut aussi développer les capacités de commandement. Pour commander les opérations de l’UE, il devient apparent à tous qu’une capacité européenne permanente de planification et de commandement des opérations est nécessaire. Plus de synergie entre les acteurs de la PSED et de l'OTAN est nécessaire.

Il faut favoriser le développement de capacités militaires. Disposer d'une base industrielle et technologique solide et compétitive est une nécessité stratégique, c'est aussi une exigence économique pour préserver les compétences industrielles européennes.

Il faut optimiser l'emploi des ressources. Je vais prendre un exemple dans le domaine aérien. Un aéronef de transport tactique ou stratégique avec son équipage, en Europe, opère indifféremment au profit de l'Union européenne, de l'OTAN, ou à titre national. Le besoin d'interopérabilité des hommes et des équipements est patent.

 

En conclusion, permettez-moi de rappeler les propos du Président de la République lors de la conférence sur la sécurité à Munich : « Un développement parallèle et coordonné de l'OTAN et de l'Europe de la défense est nécessaire et bénéfique pour tous. Dans un monde de puissances relatives, où les risques sont globaux, l'Europe et l'Amérique, unies par des valeurs communes, doivent faire preuve de coopération et de solidarité ».

Si le renforcement et la rénovation de l'OTAN s'avère nécessaire, les États-Unis doivent aussi pouvoir s'appuyer sur une Europe puissante, c'est pourquoi il faut poursuivre le développement de l'Europe de la défense, d'autant qu'en corollaire, nous renforcerons souvent l'Alliance atlantique.

 

 Pierre Beylau

         Merci, Mon général. Sous un langage consensuel et très diplomatique, au fond, vous avez tout de même soulevé quelques lièvres intéressants. Vous nous avez décrit le « chantier somalien ». Si vos enfants font des écoles militaires, peut-être seront-ils encore occupés par cette question. Car, vu le chaos qui règne en Somalie, il risque de se passer bien des années avant qu'on réussisse à rétablir un État de droit, à créer une armée et une police efficaces et à former des gens.Vous avez dit qu'il ne fallait pas que l'Europe soit reléguée à des tâches de bonne sœur dans le cadre des interventions, qu'il ne fallait pas qu'elle se contente d'être Vénus, qu'elle soit aussi Mars. Qu'il était nécessaire de bien coordonner les choses à l'intérieur de l'Alliance. Vous avez parlé d'interopérabilité. C'est un terme compliqué, dont parfois les Français se sont un peu méfiés car ils soupçonnaient que cette notion dissimule des arrière-pensées : mettre en fait les matériels en conformité avec les normes américaines, c'est-à-dire, pour faire court, acheter du matériel américain. Je ne sais pas si ce procès était justifié, mais enfin, je l'ai entendu instruire. Et puis vous nous avez parlé de l'état-major européen, qui n'existe pas, et dont certains de nos partenaires ne veulent pas, dans l'état actuel des choses. Vous avez évoqué les bases industrielles pour l'industrie d'armement, mais il a été rappelé tout à l'heure qu'il y avait trois programmes d'avions de combat. Quant à l'avion de transport européen, il va sans doute être un jour opérationnel mais comme vous le savez, il a quelques années de retard. En tout cas merci d'avoir mis un coup de projecteur sur toutes ces questions fondamentales. Je crois maintenant, Amiral, que nous allons passer à la discussion sur ce plateau. Je vais la replacer dans l'actualité, et demander à nos intervenants ce qu'ils pensent du changement de cap du président Obama à propos du bouclier antimissile. Madame la présidente, avez-vous un point de vue sur cette affaire ?

 

 Vaira Vike-Freiberga

La question du bouclier est peut-être une de celles qui illustrent à quel point on peut avoir des versions différentes du même événement. Que ce soit la conception et le désir d'en créer un, que ce soit la décision de ne pas en faire un, c'est tout à fait remarquable à quel point le même événement peut susciter des formulations radicalement différentes, des raisonnements qui font de l'une ou de l'autre de ces décisions la décision la plus sage, la plus désirable, celle qui nous offre les perspectives d'avenir les plus mirobolantes que l'on peut imaginer. C'est clair que déjà au moment de la campagne électorale américaine, Monsieur Obama en tant que candidat pour la présidence à l'époque, s'est positionné contre la politique non seulement du président Bush mais de toute une série de décisions de l’administration républicaine dans son ensemble. Et parmi la longue liste d'erreurs qu'il leur attribuait (naturellement, on se lance des fleurs durant les campagnes électorales), on retrouvait la question du bouclier anti-missiles et de son emplacement géographique.  Parmi les arguments contre son installation en Pologne et en république Tchèque, l'un étant que cela allait coûter très cher, l’autre - que cela n’était pas techniquement encore au point, on retrouvait la reconnaissance implicite du fait que ce plan avait soulevé non seulement des objections violentes de la part de la Russie, mais avait aussi suscité des différences d’opinion parmi les alliés des États Unis en Europe. Maintenant que la décision officielle de se replier a été prise, il n’est peut être pas trivial de rappeler qu’il ne s'agit pas d’une question au stade seulement de débats et de discussions autour de la table. Après tout,  des accords avaient déjà  été signés entre le gouvernement des États-Unis et les gouvernements tchèque et polonais. Donc pour un allié, le fait de se retirer d'un accord qui est allé aussi loin que cela, c'est quand même un signal qui n’est pas négligeable. Que signifie ce signal et quel serait au juste son destinataire, voilà la question qui demeure ouverte. Il a été interprété d'une certaine façon en France, d'une autre façon en Russie, d'une troisième façon en République tchèque et en Pologne, et ainsi de suite. Je n'insisterai pas là-dessus. Mais je pense que nous avons là un des exemples de la complexité et de la difficulté de forger une politique commune et une vision commune même entre des pays qui supposément ont les mêmes buts et les mêmes aspirations.

  

Eric Edelman

Well, I certainly agree with President Vike-Freiberga that there is a huge reputational cost to a country whenever it retreats from a previous commitment. And it would be easier to judge whether the costs and benefits of the change that was announced by the administration were worthwhile, if one had a better understanding of exactly what they are proposing to put in place of the ground-based interceptors in Poland and in the Czech Republic. And it's a little hard to do that because the administration doesn't really have a deployment plan. They have a concept, that they outlined in phases, of deploying SM3 Block 1 A and B missiles onboard Aegis ships, but they cannot tell you where the ships will be, how many of them there will be, how many missiles will be dedicated to this task, whether it will be permanently on station or only part of the time, as a surge capability in time of crisis... They have a second and third stage that ultimately will lead to a ground-based version of the SM3 missile when it gets to the Block 2 A and B. The difficulty is that there are some limitations on the system currently. It's limited according to a study published in February by the Congressional Budget Office to the 800 nautical mile radius of the spy radar on the Aegis ship. And until the administration will come forward with sufficient detail, it's very hard to judge what capability is being put in place. And whether that will turn out to have been worth the cost in reputation, I think remains to be seen. I think there are a couple of other difficulties. The administration in, I think, its own defense, would be the first to admit that they badly mishandled the roll-out of this decision, and I think that's what President Vike-Freiberga was referring to when she said that Poles and Czechs weren't exactly at the table when this was being announced, much less being discussed before the fact. And I think that was clearly a huge, huge error. The other problem the administration has is that they are trying to say that this had nothing to do with Russia, and Russia's complaints that Marc Perrin de Brichambaut talked about, but was purely done on the basis of putting a greater, better capability in place against the Irani missile threat to Europe than we could have provided with the alternate system that had been proposed by the Bush administration. But the problem is that they keep backgrounding to the press that they hope the Russians will take the message from this decision, the timing of the decision seems to have been driven by President Obama's meeting with President Medvedev, and not to put too fine a point on it, I have not yet met anybody in Russia or Europe, who believes that this decision had anything to do with anything other than Russia. And I think that is a big problem for the administration as well.

  

Jean Bétermier

Merci. Un petit mot pour dire que, comme l'a dit Madame la présidente, le problème auquel nous sommes confrontés avec cette décision, c'est au fond la meilleure façon de faire contre mauvaise fortune bon cœur. La gestion de la relation transatlantique sur des problèmes aussi complexes comporte inévitablement des temps forts et des temps moins favorables, et toute la question est de savoir comment en tirer le meilleur parti possible. On peut se livrer à une longue analyse des raisons pour laquelle l'administration Bush avait proposé cette troisième composante de la défense antimissile en Pologne et en République tchèque, en dehors du dispositif de l'OTAN, sur une base entièrement bilatérale, et accompagnée d'une politique d'explication à la Russie qui à l'évidence n'avait pas été acceptée et reçue par la Russie. Mais il y avait au cœur de tout cela une volonté pédagogique, celle de familiariser les Européens avec l'idée qu'ils allaient peut-être être confrontés à une menace balistique en provenance de l'Iran, que cette menace était une menace sérieuse et qu'il fallait l'aborder également comme une forme de dissuasion à l'égard de l'Iran, pour dissuader l'Iran de développer ses propres capacités balistiques. Là, il y avait une question fondamentale qui était adressée à tous les Européens, et qui a d'ailleurs été abordée à l'occasion du sommet de Bucarest, où l'OTAN s'est prononcée sur cette question, et s'est engagée. Donc quelle que soit l'imperfection de la proposition initiale, il y a eu un processus d'apprentissage collectif au sens de l'Alliance qui a servi à quelque chose. Je ne vais pas rentrer dans les détails de la façon dont l'administration Obama a pris cette décision récente, c'est probablement effectivement en partie pour faire un geste à l'égard de la Russie, c'est aussi parce qu'il y avait probablement l'espoir d'avoir des alternatives techniques valables, mais il y a un profit à tirer éventuellement là encore de ces imperfections, pour reconstruire un dispositif de dissuasion et de défense balistique contre une menace en provenance du Moyen-Orient, sur des bases différentes, qui intégreront mieux effectivement la Russie, parce qu'il semble que cette fois-ci les Russes soient prêts à rentrer véritablement dans une logique de coopération, peut-être. En tout cas, elle leur a toujours été ouverte et offerte dans le cadre de l'OTAN, et pour cette fois-ci avoir un concept qui inclurait plus largement l'ensemble des partenaires de l'Alliance, en particulier sur le flanc Méditerranée, avec des pays en particulier comme la Turquie qui ont des intérêts directs à faire valoir. Parce qu'après tout, aussi bien la Turquie que la Fédération de Russie, ce n'est pas dans un avenir indéterminé qu’ils seront à portée de missiles, des capacités iraniennes, c'est tout de suite : ils le sont déjà. C'est une réalité, compte tenu des capacités réelles iraniennes. Donc trouvons la meilleure façon d'utiliser les difficultés du processus pour en tirer des démarches positives, c'est ça la volonté politique qui fonctionne au sein des organisations multilatérales.

  

Pierre Beylau

Merci. Bien que l'Union européenne n'ait pas été réellement consultée sur ce projet, comment, mon général, voit-on les choses du point de vue militaire ? Lorsqu’on écoute les Russes, et il faut, bien sûr, les écouter, ils disent : « mais enfin, on voulait nous installer ce système à nos frontières, pour contrer des missiles qui n'existent pas encore. N'importe quel pays aurait considéré une telle démarche comme une menace. Imaginez si à la frontière française on installait des radars et des lanceurs ! » Ca, c'était l'analyse des Russes. Mais qu'elle est l'analyse des Européens, des militaires européens sur cette menace iranienne, balistique, la meilleure façon de la contrer ?

  

Patrick de Rousiers

Bien sûr, il est difficile de parler de ce sujet sans tout de suite rentrer dans des domaines de classification qui font qu'on ne peut pas en parler. Mais la menace existe, elle est réelle, et c'est bien pour cela que les uns comme les autres, on s'y prépare. Avec des échéances, un calendrier qui peut être différent. En écho à ce qui été dit précédemment, je voudrais que tout le monde perçoive que le bouclier antimissile américain existe, et continuera à exister. Il y a des capteurs dans l'espace, au sol, en mer, il y a des systèmes de commandement dans différents lieux, il y a des moyens d'action de différentes natures qui sont là pour protéger les intérêts américains et notamment le sol américain. La composante en Europe a été l'objet de discussions vives, qui ont conduit l'administration américaine précédente à évoquer le fait que cette protection mise en place au profit, car c'était son objet, de la protection du territoire américain, pouvait aussi servir à la protection du territoire européen. Et c'est bien là où nous, Européens, c'est-à-dire les pays membres de l'Union européenne et certaines de l'Alliance atlantique, nous avons une véritable problématique devant nous. C'est la suivante : quel niveau de menace perçoit-on, et quel niveau d'investissement sommes-nous prêts à consacrer à cette menace, sachant que si l’on se place dans le cadre purement des moyens d'action de la défense antimissiles balistiques, autonome pour l'Europe, cela sous-entendrait un investissement similaire à celui que nous avons consacré en France lors de la constitution de la force de frappe nucléaire. Donc c'est un investissement colossal, puisqu'il s'agit d'être présent dans l'ensemble du spectre. C'est pour cela qu’à l'Alliance atlantique, avec l'orientation définie par les chefs d'États, les experts étudient toute les facettes de cette problématique. Comment peut-on savoir ce qui se passe, définir ce qui peut arriver, définir qui peut agir, décider d’agir, c'est-à-dire de faire tomber des objets quelque part, sur une ville, pas une ville, voir sur un autre territoire que celui d'où le missile est parti, il y a plein de problèmes juridiques et politiques extrêmement compliqués, indépendamment des problèmes techniques, industriels, que certains dans cette salle connaissent bien.

A ce jour, aucune décision n’est prise en Europe pour mettre en place une défense antimissile du territoire européen. Il y a certes des études qui sont lancées à l'OTAN, mais il faut déjà et avant tout que chacune des nations investisse dans des capacités pour pouvoir protéger ses propres troupes lorsqu'elles sont déployées.

Maintenant, de la à avoir quelque chose pour protéger l'ensemble du territoire national, face à l’éventail des possibilités d'actions qu'il faut envisager, c'est quelque chose qui est à étudier, et dont les conséquences d’une mise en place sont loin d'être négligeables.

  

Pierre Beylau

Merci, mon général, mais étant donné le coût que vous avez évoqué, il me paraît assez peu probable que l'on se lance dans une telle aventure. Marc de Brichambaut a dit tout à l'heure que, quelles que soient les raisons qui avaient incité l'administration du président Bush à envisager ce bouclier, et quelles que soient les raisons qui ont poussé Obama à renoncer sous cette forme-là du moins au bouclier, il fallait maintenant analyser, voir quels effets positifs cela pouvait avoir. Le premier effet positif qui peut venir à l'esprit, c'est : est-ce que ça peut permettre la signature d'un accord de désarmement sur les missiles nucléaires entre les États-Unis et la Russie, et la prolongation ou la mise en place d'un traité faisant suite au traité START ? Est-ce que c'est une opportunité, est-ce que c'est une porte ouverte ? Est-ce qu’on peut penser qu'effectivement un nouveau traité START, qui ne portera peut-être pas ce nom-là, peut intervenir à la fin de l'année, par exemple ? Eric Edelman...

  

Eric Edelman

First, to go to your question, the premise of your question... I think there were divisions in the administration as to whether or not this decision would help the START negotiations or not. I do think there were some people, like Secretary Gates, and probably Mike McFaul at the National Security Council, and others, who had very little illusion that this was going to help very much with the Russians. But there were others, clearly, who did believe that that was an important possibility, and that it should be played for that purpose. It shouldn't be very hard to get a follow-on agreement to START, which expires on December 5th. It's already pretty clear what the range of numbers would be. It would be somewhere like 1500 to 1650. That's very easily done. It does beg the question of why the negotiations have been so difficult, because they continue to be very difficult, with the Russians. The danger here is that if the administration decides to give way to the things that the Russians are demanding in the negotiations, they could well end up with a treaty that can't be ratified by the US Senate. Which would not be the first time that that has happened - we had that problem with the SALT 2 treaty, back in the late Seventies and early Eighties. But from my point of view, it's not a good way to do public policy. The demands the Russians are making have to do with potentially linking this agreement to restrictions that go way beyond anything the administration, I think, can safely accept on missile defenses. It's also linked to Russian concerns about conventional long-range precision strike capability by the United States, including a potential future bomber that Secretary Gates has announced the United States is now going to embark on. And if, I think, the administration acceeds to those Russian demands, they will end up with a treaty than can't be ratified. Because it will be not only Republicans who will oppose it - and don't forget  treaty requires not 60 votes but 67 votes in the US Senate - there will be a number of Democrats who will not support, I think, a treaty like that. So it would put the administration in something of a quandary. You already hear, in American commentary on the negotiations, the beginning of a questioning of why it is that the United States is so interested in having such a treaty when we know that Russian modernization efforts are going to drive them to these low numbers anyway. Now, I happen to think there is benefit in having an agreement, for both sides, but not at any price.

  

Pierre Beylau

Merci. Amiral...

  

Jean Bétermier

Je voudrais ajouter un dernier mot sur l'affaire des missiles.. Je voudrais évoquer une dimension particulière qui passe souvent inaperçue, c'est ce qu'attendaient nos amis, nos partenaires d'Europe centrale. Discutant avec une haute autorité tchèque peu de temps après la signature, elle me disait : « Au fond, l'Union européenne, vous êtes bien gentils, mais qu'est-ce que vous aurez comme forces pour nous protéger ? » Oui, répondis-je, mais ces missiles-là, ce n'est pas cela qui va vous protéger directement. « Non, non, dit-il, nous ce n'est pas cela qui nous intéresse. Nous ce qui nous intéresse, c'est d'avoir des soldats américains sur notre sol. L'OTAN avec un processus de décision à 27, on n'y croit plus tellement. Par contre, s'il y a des soldats américains là, nous savons que nous pouvons compter dans une certaine mesure sur une protection ». Et au fond, c'est bien cela qui ennuyait Moscou, beaucoup plus que les missiles : c'était cette présence militaire américaine sur le sol polonais et le sol tchèque. Et ce que j'en tire comme conclusion, c'est que les autres États européens, qui se sentent moins menacés, devraient être plus attentifs aux préoccupations de leurs amis d'Europe centrale, parce que nous n'avons pas toujours la même perception des choses, et que si on veut avancer dans la construction de cette Europe de la défense, il faut être capable de développer une vision commune.

  

Pierre Beylau

Mon général, nos amis d'Europe centrale et orientale ne font donc pas confiance à la défense européenne pour les protéger ? Dans les plans qui sont élaborés, dans les structures qui sont mises en place, je sais qu'il y a tout de même des choses qui sont prévues dans ce domaine...

  

Patrick de Rousiers

Je crois qu'ils ne font pas plus confiance que nous ne faisons confiance : c’est pour ça que nous avons la dissuasion nucléaire.  Sous cette pirouette, je veux dire que tout dépend en fait du niveau de la menace que l’on considère. Je crois qu’ils font parfaitement confiance à la politique européenne de sécurité et de défense dans certains cas, comme récemment avec la lutte contre la piraterie, où il y a des intérêts humanitaires et économiques à protéger. Mais je puis aussi témoigner qu’à Bruxelles, mes homologues d'Europe centrale sont comme nous Français, très attachés à l'Alliance atlantique mais également qu’ils croient profondément en l'Europe de la défense. Et pour ne citer qu'un seul pays, parce qu'il a été très présent dans les dernières opérations de l'Union européenne, la Pologne : qui, il y a dix ans, aurait pu prédire que la Pologne allait participer pendant un an une opération de la PESD, allait être dans une opération en Afrique, allait enchaîner par-derrière sous Casques bleus avec les Nations unies, allait occuper le poste n°2 de la structure de direction militaire de cette mission de l'Union européenne, allait avoir la responsabilité d’une zone géographique en propre ? Quand on regarde les nouvelles polonaises, on voit bien qu'il y a là un engagement et un écho très fort. Pourquoi ? Et bien entre autre parce qu'il y a une visibilité certaine qui est donnée aux nations qui agissent au sein de l'Union européenne et une possibilité d'agir pour chacun des acteurs qui est attirante, parce que le poids des pays est réel.

-     Toutefois, bien sur, en dernier ressort, la défense sera et restera bien celle qui sera procurée par les Américains, une présence physique sur leur sol d’unités américaines est donc vivement souhaitée et est perçue comme bien plus que symbolique. Pour la Pologne, ils ont déjà cela en partie avec la structure d’entrainement que dirige le commandement de la transformation de l’OTAN, mais ceci n’est probablement pas suffisant à leurs yeux..

-     Mais dans la lignée de votre question se pose celle plus globale de la présence américaine en Europe et notamment dans un volet moins connu mais qu’a évoqué l’Ambassadeur Edelman, celui du nucléaire et de l'OTAN… Parce que le nucléaire et l'OTAN, cela concerne un nombre restreint de pays, je ne parle bien sûr ni de la France ni du Royaume-Uni, mais des autres, un nombre restreint de pays donc qui interagissent avec les armées américaines. Voyez-vous une évolution future, ou que pouvez-vous nous dire sur ce sujet ?

  

Jean Bétermier

Je voudrais ajouter une autre question à la vôtre, Mon général, à l'intention d'Eric Edelman. Nous avons pour la première fois un président des États-Unis qui à Prague a tenu un discours qui ouvrait la perspective d'un monde sans armes nucléaires, et qui y est revenu depuis lors devant le Conseil de sécurité des Nations unies. C'est une dimension inhabituelle, on n'avait pas vu ça depuis le président Reagan à un moment donné, et ça change la donne. D'autant plus que nous sommes dans une phase où nous allons avoir une nouvelle conférence d'examen du TNP, avec une très forte mobilisation des États non nucléaires qui demandent de plus en plus des gestes concrets de la part des puissances nucléaires en matière de désarmement nucléaire. Et la négociation START va se situer dans ce contexte. Une impasse russo-américaine serait nécessairement perçue, interprétée par un certain nombre de partenaires à travers le monde comme un refus de s'engager dans cette voie, et comme peut-être un défaut de continuité et de logique par rapport à la démarche qui a été esquissée à Prague. Je pense que ceci est très complémentaire de la question que vous venez de poser, Mon général.

  

Eric Edelman

Well, let me start with Marc's question, and then try to answer Général de Rousiers' question, and then I'll add, if I could, one or two other things to this too.

I think one of the difficulties, precisely, is that it was one thing to have the so-called Gang of Four - Henry Kissinger, George Shultz, Sam Nunn and Bill Perry - arguing for Global Zero; it's another thing for the President of the United States to do it. And I think that has created enormous problems. Not least because, if you read the initial statements of the so-called Gang of Four, they're always very careful to say that this is a very long-range goal, you have to have a safe and secure deterrent until you get to that goal, it requires complete, total, irreversible denuclearization by all States involved, and it's got to be clearly something that can be monitored and verified. There are a lot of subordinate clauses to the statement that they make that usually, unfortunately, don't get covered by the press. And that's only accentuated when the President of the United States adumbrates that as a goal for the whole world. Mark, you're quite right that the START negotiations clearly are part of the preparatory to the NPT review conference in March. It's clearly something that the administration had in mind. That was part of the whole effort of reset. I think that there are two things here. One is that I don't think the West in general, but the United States and Russia in particular, get nearly enough credit for what has already been accomplished in the last two decades in nuclear arms control. We've gone from roughly 45,000 nuclear warheads on each side to, now we're sitting here talking about whether the next treaty is going to be 1500 or 1600... That is an enormous progress. I mean, both of us will have eliminated about 90% of our nuclear arsenals... I don't know about here in Europe, but 90% is pretty good grade in the United States. So I think that, n°1, we do need to take credit for what's already been accomplished.

There's another issue which I think has to be taken into account, which is, the United States and Russia are going down. There are other countries that are going up. I mean, China is building up its nuclear forces... I think we need to be careful that we don't, as we'd negotiate lower, give China an incentive to build up. China made a decision, many years ago, that it wasn't going to compete with the United States and the Soviet Union, and then Russia, when nuclear weapons were at a certain level in the thousands. When you start talking about going below a thousand, and China is building to 400, if I were a member of the Chinese Central Military Commission, I might start wondering whether the objective of becoming a global nuclear peer was something that maybe was attractive now. So I don't think we want to create perverse incentives for other countries to build up. Of course we have North Korea and Iran that are adding potentially either to their nuclear arsenals, their potential arsenals in the case of Iran, and we need to focus attention on that. And frankly, I think we need to stop allowing a lot of the neutral and non-aligned countries to use the failure of total disarmament on the part of the United States and Russia as an excuse not to address the true threat to the non-proliferation regime, which is what's happening in North Korea and in Iran.

On the question of NATO as a nuclear alliance... One of the questions that obviously is going to have to be addressed after the follow-on agreement to START, or the post-START agreement as the administration likes to call it now, is negotiated, is going to be to deal with the non-strategic tactical nuclear arms, where Russia has an enormous advantage in numbers, where they're very close to Europe, and where the safety and security of the weapons is a matter of some concern. I do think there is a danger here, however, that either the United States or NATO will unilaterally decide to get rid of the tactical nuclear weapons in Europe and, as perhaps is part of the negotiation with Russia, or unilaterally either way, I think it's a dangerous idea. And the reason I think it's a dangerous idea is that it will break the link between the defense of the United States and Europe, which I think has been an enduring part of the transatlantic relationship, and an important part. I think it would be potentially very dangerous in terms of a possible proliferation cascade after Iran develops its nuclear weapon. Because if there are not nuclear weapons to defend Turkey, I can tell you as a former US ambassador in Turkey it's inconceivable for me that Turkey will not start moving down the path towards developing its own nuclear weapon... So I think it's something we need to be extremely careful about.

Let me just add two small points on the defense missile shield issue. For all of its imperfections, that Marc spoke about, and I agree that there were imperfections in the proposal that was made under the Bush administration - including the roll-out that we did, which wasn't so great, although I think it was better than the one that was done this time, but that's not a high bar... The truth, though, is that one of the things behind our thinking was that, as the General said, the missile defense program of the United States is in the process of being deployed. And we now have a rudimentary missile defense capability that can defend the continental United States against missiles from both North Korea and from Iran. A virtue of having a missile defense interceptor site in Europe was that, while it added to our ability to defend the United States, it also provided us with the capability to help defend our allies and our forces in Europe against the long-range, not the short- or medium-range, threats. But it was our view, that having something that linked the defense of Europe and the United States to one another was a good thing. Because we don't think it was a good thing for the United States to be able to defend itself against missiles, but not Europe. And by the way, I don't just say that because it wasn't good for Europe; I don't think it would be good for Europe to have a United States that could defend itself against missiles but Europe have no defense. It's a very, I think, important point that sometimes gets lots in the debate. Finally, I think when the Russians read the fine print on what the administration has said, it may turn out not to be something that is helpful, either to the START negotiations, or more broadly, to cooperation with Russia. The new administration's proposal says that in 2020, in phrase 3, there will be hundreds of SM3 Block 2 A and B missiles that, in theory, will be capable of knocking down an ICBM in the boost phase, scattered throughout Central Europe. Not just in Poland, but perhaps situated elsewhere, in Rumania, Czech Republic, possibly Bulgaria and other places. I think that if that were to eventuate, our Russian friends and colleagues will be looking back with nostalgia on the days when in the bad old Bush administration, they were only being threatened by ten ground-based interceptors in Poland.

  

Pierre Beylau

En écoutant l'ambassadeur Edelman, j'avais l'impression d'être plongé vingt ans en arrière, quand on évoquait le risque de découplage entre l'Europe et les États-Unis. Un danger qui ne s'est pas réalisé. Tout à l'heure, il a été fait allusion à la proposition du président Medvedev d'un traité sur la sécurité européenne dans la « maison commune » : là aussi, on en revient à de vieilles notions. Mais il y a un sérieux problème : la Russie n'est plus identifiée comme un ennemi, elle est dans une zone grise entre le partenaire et l'adversaire. Un partenaire très compliqué, mais un partenaire quand même. Alors évidemment, avoir un arsenal dirigé contre quelqu'un qui n'est pas vraiment un ennemi, c'est un peu paradoxal. Marc de Brichambaut, comment voyez-vous ça ? La Russie que vous côtoyez, tous les jours, dans votre organisation vous apparait-elle comme soucieuse de reconstituer son empire, ou d'aller vers l'Europe. Peut-être les deux à la fois ? Comment voyez-vous les choses ?

  

Marc Perrin de Brichambaut

Merci. Je crois que chacun peut le percevoir à travers les déclarations de presse, à travers l'attitude du président Medvedev, et de son Premier ministre, qui est peut-être après tout également son successeur. La volonté d'abord et avant tout, c’est d'avoir le droit à la parole, d'être respecté, d'être à nouveau pleinement assis à la table des grandes décisions. À partir de là bien souvent, je ne sais pas s'il y a des Russes dans la salle, il y a quand même beaucoup de flexibilité. Une Russie à la recherche d'elle-même, à la recherche de ce que sont véritablement ses intérêts, de son identité, d’où elle va aller à l'avenir. Il ne suffit pas de se proclamer grande puissance, il faut savoir si on est dans l'avenir une grande puissance européenne, si on est capable de faire les réformes fondamentales qui permettent de vous ancrer dans le club des grandes puissances économiques et technologiques. Donc pour tous les Russes, il y a quand même quelque part cette angoisse. La Russie peut-elle être autre chose qu'un pays majeur exportateur de ressources énergétiques et de minéraux, qui vit en quelque sorte des rentes d'un certain nombre de situations héritées du passé ? Le siège au Conseil de sécurité, les armes nucléaires, et la situation géostratégique unique, l'espace en quelque sorte… Mais que vaut cet espace à l'aune d'un siècle à côté de la puissance chinoise ? Quelle sera la garantie de la maîtrise de la Sibérie dans quelques années, si vraiment le déclin démographique et technologique russe se poursuit ? 

 

Pierre Beylau

Merci. Madame la Présidente, un mot sur ce sujet : la Russie, ennemi ou partenaire compliqué...

  

Vaira Vike-Freiberga

La Russie est un pays qu'on aurait tort d'ignorer, ou de s'en faire une représentation illusoire, à l'image de nos vœux et désirs plutôt que des réalités, c’est à dire, de ses caractéristiques et de ses aspirations à elle. Récemment, The European Council of Foreign Relations a publié ou va publier bientôt les résultats d'un colloque, « What does Russia think ? », où l’on retrouve des présentations de la part de spécialistes russes justement sur leurs conceptions de la place de la Russie dans le monde. Ce qui me frappe dans cette collection de positions, c'est tout à fait ce que l'on vient de soulever, qui est l'angoisse que semblent ressentir les Russes à l'égard de leur destin et de leur place dans le monde. Je pense que la raison en est très simple : c'est que depuis l'ère stalinienne, le peuple russe a été nourri, de façon extrêmement compétente et professionnelle, d'une propagande qui visait à compenser la terreur, la famine, l’isolation et l’oppression du régime communiste par une glorification exaltée du rôle privilégié du peuple russe comme étant à l'origine de la Révolution d’octobre. La Russie était le porte-drapeau mondial de l'idéologie du Parti communiste, son peuple, avec tous les sacrifices qu’il avait été obligé de faire, était le chef de file de la révolution internationale qui allait libérer les ouvriers du monde entier.  Le peuple russe, jouissant du privilège « du plus égal parmi les égaux » parmi les peuples de toute l’Union soviétique, trouvait là une source de fierté, le sens d’une grande destinée, ainsi que celui d’une mission messianique. Ajoutons à cela le souvenir de la victoire sur les nazis, l’acquisition des armes nucléaires et la position de l’URSS en tant que puissance mondiale lors de la Guerre froide, et il devient assez clair pourquoi la chute de l'Empire soviétique n’a pas toujours été saluée comme la libération d’une tyrannie. Monsieur Poutine, l’actuel Premier ministre, et l'ancien président, l'a exprimé très clairement. Pour lui, comme dirigeant de la Russie actuelle, le démantèlement de l’Union soviétique a été la plus grande tragédie du XXème siècle. Et quand on a dit cela, je pense que l'on a tout dit.

 Durant des décennies, l'Union soviétique avait été un grand pouvoir mondial, un pouvoir nucléaire qui inspirait la crainte, avec des aspirations d'expansion d'influence non seulement dans le Tiers monde, mais aussi sur toute la planète. Après l’implosion de l’URSS en 1991, la Russie fédérale a hérité d’un territoire et de ressources naturelles qui demeurent tout à fait impressionnants, mais sa perte de pouvoir et d’influence a été dramatique, ne laissant plus qu’une ombre de ce qu’avait été son prédécesseur. Les énormes difficultés causées par la transition brutale à un capitalisme sauvage et débridé ont contribué à nourrir une nostalgie de la gloire passée.  Remarquez que ce genre de nostalgie pour un passé plus glorieux que le présent n’est pas étranger à d’autres pays de l’Europe. On en retrouve des traces en Grande-Bretagne, par exemple, si l’on compare sa situation  mondiale actuelle par rapport à l'ère victorienne, quand on chantait à l’unisson « Rule Britannia ! Britannia rule the waves !».  Tous les pays ont leurs moments de nostalgie pour les gloires passées. Mais pour la Russie, le sentiment de perte et d’humiliation demeure aigu, et Monsieur Poutine l'a certainement exprimé de façon très claire et précise.

 Il s'agit pour la Russie de se retrouver une place d’influence dans le monde et elle le fera d'une manière ou d'une autre. C'est son but explicite et tout va être mis en oeuvre pour l'achever. Ce but de suprématie inclut certainement le recours aux leviers économiques à des fins politiques. Il inclut aussi le réarmement comme priorité importante, et des investissements considérables dans les forces armées de la Fédération, rendus possibles par la hausse mondiale des prix du gaz et du pétrole. Je pense que le Général confirmera que l’ampleur de ces préparatifs et de ces investissements peut soulever certaines inquiétudes. Un exemple : les sous-marins. On se souviendra, au moment de la tragédie avec le Koursk, à quel point la situation était devenue catastrophique dans certaines sphères de l'armement russe. Cela change maintenant, ils ont des programmes qui marchent très bien, il y a des fonds, il y a des ressources. Le résultat, c’est que l'on aurait tort d'imaginer que la Russie actuelle est tellement différente de l'ancienne Union soviétique en ce qui concerne ses aspirations. Il n'y a qu'à écouter Monsieur Poutine et Monsieur Medvedev dans leurs déclarations : leur but, c'est de créer non seulement une grande Russie puissante qui inspire le respect, mais une Russie puissante qui inspire la crainte. Pour les Russes, c'est très important d'inspirer la crainte, cela fait partie de leur psychologie.

 

 Pierre Beylau

Vous constatez que nous passons beaucoup de temps sur la Russie dans un colloque consacré au lien transatlantique. Mais tout est dans tout. L'amitié franco-américaine est, bien sûr, très ancienne, et plonge ses racines dans l'Histoire. L'institutionnalisation de l'Alliance, la création de l'OTAN est, elle, beaucoup plus récente : elle date de l'après-guerre et s’est faite face à la menace soviétique. Nous ne sommes donc pas très éloignés du sujet. Rappelons-nous que lorsque l'on a créé l'Alliance atlantique, ce sont les Européens qui étaient demandeurs de l'article 5. C'est-à-dire qu'il y ait une sorte d'automaticité en cas d'attaque contre l'un des membres. Les Américains étaient, eux, assez réticents, parce qu'ils se disaient : « Ils vont encore nous embarquer dans un autre conflit, nous sommes déjà venus deux fois à leur secours parce qu'ils faisaient des bêtises, en 1917 et 1941, cela va recommencer ». C'était donc plutôt les Européens qui étaient demandeurs. Tout cela pour souligner que la problématique russe, même si elle a changé de nature, a toujours été au coeur de ces relations transatlantiques. Monsieur l'ambassadeur...

  

Henri Froment-Meurice

Merci. Rapidement, puisque la Russie est en effet incontournable, comme vous venez de le dire. Monsieur Perrin de Brichambaut, sur la proposition Medvedev de traité sur la sécurité européenne, moi j'aborde cela avec la plus grande méfiance. Parce que je pense que c'est un nouvel avatar de la vieille proposition soviétique, qui date des années 1950, tout de suite après la création de l'Alliance atlantique, et qui visait à la dissolution du Pacte de Varsovie et de l'Alliance atlantique. Alors les Russes ont perdu le Pacte de Varsovie, mais ils ne sont pas contents que l'on n'ait pas dissout l'Alliance atlantique. Je pense que leur idée, c'est de voir les Américains, les forces américaines, quitter l'Europe comme le disait l'amiral Bétermier tout à l'heure. Je pense que la garantie apportée par la présence physique des forces américaines en Europe demeure absolument vitale face précisément à une Russie, comme l'a rappelé la Présidente, qui chausse quand même pas mal les bottes soviétiques. Ca, c'est une observation. Ma question à tout le monde touche aussi la Russie : est-ce que l'on considère que ce serait une contribution à la sécurité européenne et au renforcement du lien transatlantique de vendre des armes à la Russie, comme il est paraît-il question que la France éventuellement vende aussi des armes à la Russie ? Est-ce que cela apporterait une contribution à la détente, à la sécurité, au renforcement des liens transatlantiques ?

  

Pierre Beylau

Merci, Monsieur l'Ambassadeur. Il faudrait poser la question de la vente d’armes françaises à la Russie au Président de la République, mais nous ne l'avons pas invité, il était occupé par ailleurs ! Je crois que c'est à l'état de projet pour l'instant. Quelqu’un veut-il apporter une précision ? Mon général ?

  

Patrick de Rousiers

Je peux en effet confirmer qu'il n'y a pas de décision de prise à ce jour, et qu’il faut aussi regarder avec attention de quoi s’agit-il. Avoir des coopérations ciblées est important, cela donne des leviers pour la négociation. La preuve en tous cas de notre volonté de coopérer avec la Russie me fut donnée il y a un an environ. En effet, je dois avouer que mon étonnement fut grand, lorsqu'en août dernier, en plein moment de la Géorgie, s'est posée la question d’une contribution russe à l'opération EUFOR Tchad-RCA. Et bien c’est à l’unanimité des ambassadeurs du COPS, par les 27 nations donc, que fut acceptée la participation d'hélicoptères russes en soutien aux opérations au Tchad. Ceci pour illustrer le fait que nous les nations européennes, coopérons naturellement avec la Russie. Ensuite, pour revenir au cœur de votre question, qu’est-il envisagé ? C'est un bâtiment de projection fabriqué selon des normes civile et donc notamment des normes de blindage et de redondance des circuits qui sont ceux en quelque sorte de la marine marchande il est enfin construit par un chantier naval lui aussi civil. On est donc loin d’envisager d’échanger sur des capacités véritablement militaires et sensibles : ni l’un ni l’autre ne le souhaite d’ailleurs probablement.

 

 Pierre Beylau

Si je puis me permettre, ajoutons tout de même que la France a vendu des armes à beaucoup de gens et pas toujours tout à fait recommandables, peut-être même parfois un peu moins que la Russie d'aujourd'hui. Donc c'est la réalité des choses. Jacques Andréani...

  

Jacques Andréani

Merci. Sur deux points... Le premier point, la proposition Medvedev et le fait de remettre sur la table l'OSCE, ses différentes composantes, ses différents engagements, à mon avis c'est quelque chose dont il faut bien sûr se méfier, je suis tout à fait d'accord avec Henri Froment-Meurice là-dessus. Mais il faut je crois ne pas repousser les Russes, les prendre au jeu, et engager une discussion. Cela me paraît possible avec toutes les précautions dont Marc Perrin de Brichambaut a parlé. Il y a quand même un petit point sur lequel on va buter, c'est la Géorgie. Parce qu'enfin, il y a quand même une règle absolue dans le système de la sécurité européenne telle qu'elle a été définie à Helsinki, c'est le respect des frontières existantes, le respect de l'intégrité territoriale, et là nous sommes sur un dilemme. Parce que ce n'est pas facile de résoudre cela autrement que par un oui ou par un non. Est-ce que la reconnaissance de l'indépendance de l'Ossétie du sud et de l'Abkhazie constitue une violation de l'intégrité territoriale, oui ou non ? Le bon sens dit que oui. La diplomatie alors doit trouver le moyen que ce oui soit un peut-être, ou… Donc ce n'est pas facile. Donc je crois que l'on va buter nécessairement sur ce point-là. Ma deuxième remarque concerne tout autre chose, c'est que l'on a très peu parlé dans ces discussions de l'Afghanistan. On a parlé de la solidarité transatlantique, de l'OTAN, du rôle de l'OTAN, mais enfin l'OTAN, pour l'opinion publique de nos pays, c'est quoi ? C'est une organisation qui fait la guerre en Afghanistan. C'est son rôle principal à l'heure actuelle. C'est son rôle de tous les jours à l'heure actuelle. Si on regarde la situation, la guerre en Afghanistan, c'est quelque chose qui nous unit tous, en principe. Nous partageons les buts, nous avons accepté, décidé de participer à cette opération. Mais si on regarde les choses d'un peu plus loin, un certain nombre de problèmes, de questions ne sont pas clairement réglées, ne serait-ce que parce que peut-être la stratégie définie par le gouvernement américain, la nouvelle administration américaine, commence par dire : « on remet en question, on va définir une nouvelle stratégie ». Or cette nouvelle stratégie, nous ne l'avons jamais vue très clairement exprimée. Donc derrière cela, il y a quand même nécessairement, bien qu'il ne soit nullement exprimé, un doute évident dans l'esprit des alliés européens. Et moi je crois que si on parle de sécurité européenne aujourd'hui, l'Afghanistan en fait partie par définition, et que la faille la plus grave de cette sécurité européenne, de cette solidarité transatlantique, elle est en Afghanistan.

  

Pierre Beylau

Merci, Monsieur l'Ambassadeur. Effectivement, sous des proclamations de principes solidaires, on voit se dessiner des préoccupations nationales, y compris dans les pays qui sont les plus engagés en Afghanistan, comme la Grande-Bretagne. Les Britanniques ont été les premiers à prendre langue avec certains groupes de talibans. Ils ne voient pas d'issue militaire à ce conflit, et cherchent comme tout le monde à mettre en place une sortie politique afin de créer les conditions d’un départ de ce pays où on ne peut pas rester éternellement. Je crois qu'à ce stade du débat, nous approchons de la conclusion. Je vais maintenant passer la parole à de Louis Giscard d'Estaing, président du Groupe d’amitié France Etats-Unis à l’Assemblée nationale, qui va conclure ces travaux.

  

Louis Giscard d'Estaing

Je vais m'efforcer de le faire, puisque vous m'avez confié ce redoutable honneur de conclure effectivement cette table ronde. Je vais m'efforcer de le faire avec le double regard à la fois, effectivement, de président du Groupe d'amitié France États-Unis de l'Assemblée nationale, mais aussi en tant que rapporteur du budget de la Défense, puisque de nombreux sujets de cette table ronde concernent évidemment les moyens que nous sommes en mesure de mettre au service de notre sécurité commune.

 Cette table ronde a montré combien ceci doit être replacé à la lumière de deux événements récents de part et d'autre de l'Atlantique qui nous concernent particulièrement : le retour de la France dans la structure militaire intégrée de l'OTAN, et la préparation à la ratification du traité de Lisbonne. Du côté américain, l'élection du président Barack Obama, et sa décision récente de ne pas installer les composantes du bouclier antimissile telles qu'elles étaient envisagées en République tchèque et en Pologne. Alors, Madame la présidente, vous l'avez très bien rappelé, l'Europe de la défense peut être un acte de foi, mais c'est un acte de foi qui apparaît plus que jamais nécessaire. Nécessaire, parce que les risques et les menaces auxquels nous sommes confrontés collectivement, le long de cet arc de crise qui s'étend de la Mauritanie à l'Afghanistan, appellent des réponses à l'échelle européenne, aux côtés des Américains. Nécessaire aussi parce que cette crise doit encourager les Européens à dépenser mieux, et donc à mettre davantage leurs moyens en commun. Pour avancer dans cette construction d'une Europe de la défense, de nouvelles cartes sont désormais entre nos mains. La France a repris toute sa place au sein de l'OTAN, grâce à la décision du Président de la République qui a clarifié les choses : nos engagements au sein de l'Union européenne et au sein de l'OTAN sont désormais nettement complémentaires. Le projet européen peut enfin continuer à avancer sans querelles byzantines, sans être suspecté en permanence de fragiliser le lien transatlantique. Davantage de France dans l'OTAN, c'est aussi davantage de France dans l'Europe, et c'est donc une relation plus équilibrée entre alliés européens et américains au sein de l'Alliance. Ne l'oublions pas, comme nos grands partenaires européens, l'ensemble des soldats engagés en opérations extérieures aujourd'hui, cela vient d'être rappelé, le sont aussi bien dans le cadre de l'OTAN, de l'Union européenne, des Nations unies, que dans un cadre strictement national. La présence de plus de 30.000 militaires européens en Afghanistan témoigne, Monsieur l'ambassadeur, de cet engagement aux côtés de nos alliés américains, mais aussi de la capacité de nos forces à agir quel que soit le cadre institutionnel d'emploi, dans des conditions exigeantes. Qu'il me soit d'ailleurs permis de souligner aussi la position spécifique du Canada, qui nous donne à réfléchir sur les considérations qui peuvent être celles de partenaires, autres qu'européens, à l'égard de l'Afghanistan.

 En moins de dix ans, la politique européenne de sécurité et de défense est devenue une réalité sur le terrain, ceci a été rappelé notamment par le général de Rousiers. En moins de dix ans, ce sont 67.000 femmes et hommes venus de toute l'Union européenne qui ont été déployés au service de la paix et de la sécurité internationale. L'Europe de la défense n'est plus seulement une vision strictement particulière, mais bien celle de tous les Européens : des Britanniques commandent l'opération Atalante, des Irlandais commandaient l'opération EUFOR Tchad-RCA, des Polonais ont apporté effectivement une forte contribution en Afrique, et un général suédois présidera dans quelques semaines le comité militaire de l'Union européenne. Tous tirent de cette responsabilité partagée une légitime fierté. Le savoir-faire européen, c'est aussi une capacité unique de réponse globale face à une crise, militaire bien sûr, mais également économique, financière, diplomatique et humanitaire. En s'appuyant sur 49 milliards d'euros consacrés à l'aide extérieure pour la période 2007-2013, et un budget de la politique européenne de sécurité commune qui avoisinera les 5 milliards d'euros, l'Union européenne dispose d'une force de frappe considérable pour appuyer sa diplomatie et ses efforts militaires, pour ce qu'il est convenu d'appeler désormais le « soft power ». Ceci a été mis en évidence dans le cadre du dispositif au Tchad-RCA avec EUFOR, cela a également été le cas au Kosovo avec la mission EULEX, qui a montré la capacité actuelle de l'Union européenne à prendre la relève des Nations unies et à accompagner la mise en place de l'ensemble des institutions nécessaires au fonctionnement de cette nouvelle étape. Ceci a été également évoqué dans le cas de la Somalie à travers l'opération Atalante, initiative à l'origine franco-espagnole et désormais commandée donc par un Britannique. Le traité de Lisbonne, qui sera, nous pouvons l’espérer, bientôt ratifié, consacrera cette vocation de l'Union à défendre ses intérêts communs, à travers le devoir d'assistance mutuelle qui est prévu à son article 42, et la clause de solidarité, qui est prévue à son article 222. C'est un pas symbolique important pour une Union européenne qui, il y a moins de vingt ans - rappelez-vous du débat autour du traité de Maastricht - ne savait pas si la défense faisait également partie de son corpus.

Pour faire avancer l'Europe de la défense, nous avons cinq grands chantiers à mener de front, je les évoquerai très rapidement. Le premier, c'est bien sûr celui du renforcement des capacités militaires de l'Union européenne. Un certain nombre de projets ont été lancés, dans le développement d'une flotte multinationale de transport aérien stratégique, dans un programme de déminage maritime, dans la création d'un réseau de surveillance maritime, dans le domaine du renseignement également avec des satellites d'observation et le programme MUSIS.

Deuxième chantier, l'emploi et le commandement de nos moyens militaires : c’est évidemment avec le Corps européen, l'EUROFOR, ou plus récemment les groupements tactiques de 1500 hommes. Nous avons désormais la possibilité de créer des états-majors de forces européennes et de forces multinationales. Néanmoins, comme vous le savez, ces états-majors sont strictement ponctuels, et il serait évidemment opportun de disposer d’une capacité de planification et de commandement des opérations, qui n'est pas encore aujourd'hui en état. La mise en place d'une telle capacité a d'ailleurs été longtemps hypothéquée par les craintes liées à la position française au sein de l'OTAN. Ce débat est à présent derrière nous. Les Américains n'y sont plus opposés, et cela permet d'aller de l'avant. Il faut aussi avancer sur les questions d’un financement plus solidaire des opérations permettant un juste partage des coûts et une décision d'action plus rapide.

Autre chantier : il s’agit d'encourager l'émergence d'une véritable culture européenne commune. C'est dans cet esprit qu'a été lancé, sous la présidence française, le projet d'Erasmus militaire : plusieurs centaines de jeunes officiers européens en bénéficieront chaque année. Ceci venant compléter bien sûr les échanges nombreux entre les forces et les académies militaires américaines, et les académies militaires européennes. Nous devons également explorer des pistes de formations communes avec nos partenaires, qu'il s'agisse d'entraînement à la mer, de l'entraînement des pilotes, à travers par exemple la constitution d'un pôle européen de formation des pilotes de chasse. Le sujet de l'arrivée prochaine, même si elle est retardée, de l'A400M dans plusieurs armées de l’air de l'Union européenne, doit permettre également de mettre en place des formations communes avec nos partenaires, comme ce qui a été fait autour de l'hélicoptère Tigre.

Autre chantier, important bien sûr, c'est celui d'une édification d'une Europe de l'armement, ce qui ne peut être réalisé sans une base industrielle et technologique solide et compétitive. C'est une nécessité stratégique, et c'est aussi une exigence économique si nous voulons préserver des compétences industrielles européennes. Cela confirme la nécessité, Madame la présidente, pour l'Europe de l'armement, de s'appuyer évidemment sur un engagement fort de chacun des gouvernements, condition qui a été à plusieurs reprises soulignée. Nous devons continuer à favoriser l'ouverture des marchés nationaux. Les directives qui ont été adoptées sous la présidence française de l'Union européenne sur les marchés publics et les transferts intra-communautaires sont une première étape dans cette direction. Nous devons également identifier de nouveaux programmes en coopération, susceptibles de favoriser les alliances industrielles et les regroupements d'activités au plan européen. C'est pour cela que nous devons utiliser davantage la commande publique, pour favoriser la mise en place de leaders européens dans le domaine naval comme dans celui des armements terrestres. A cette fin, l'Agence Européenne de Défense peut mener à bien certains programmes qui lui ont été confiés, qu'il s'agisse, je l'ai déjà évoqué, de MUSIS, mais aussi des hélicoptères lourds, des drones, de la surveillance maritime.

Le traité de Lisbonne va nous permettre d'améliorer la conduite des affaires étrangères de l'Union, avec une présidence stable du Conseil européen, capable de donner l'impulsion et de garantir la continuité de ces travaux. Un haut représentant pour la politique étrangère et la sécurité, vice-président de la Commission, sera quant à lui gage de cohérence de l'action extérieure de l'Union européenne, aujourd'hui handicapée par un découpage entre l'action intergouvernementale et communautaire. Ainsi, apportera-t-on une réponse à cette fameuse question que se sont posé de très nombreux présidents américains : « si je veux parler à l'Europe, à qui dois-je m'adresser ? » L'Europe est forte quand elle prend l'initiative, comme nous l'avons vu en Géorgie en juillet 2008, et qu'elle le fait en complémentarité des États-Unis et de l'OTAN.

 

En conclusion, permettez-moi de citer le général Abrial, qui répondait récemment à la question suivante : le fait d'intégrer le commandement de l'OTAN ne nous rend-il pas totalement solidaire des actions de nos alliés, en particulier des États-Unis, en Irak ? La réponse du général Abrial est la suivante : « Ce n'est pas parce que nous faisons partie d'une alliance de vingt-huit pays que nous sommes d'accord avec toutes leurs actions unilatérales ou multilatérales en dehors de l'Alliance. Le fait d'être membre à part entière de la structure militaire n'est pas une perte de liberté : l'OTAN fonctionne sur le principe du consensus, et de l'unanimité. Il suffit qu'un seul pays soit contre pour qu'une action, une décision ou un règlement ne soit pas adopté. On ne peut pas prétendre que nous serons embarqués contre notre gré dans une aventure quelconque. En revanche, être une force de proposition à l'intérieur de la structure nous donne une position plus positive et intéressante que de devoir attendre de l'extérieur les décisions ». Ainsi donc, sécurité européenne et lien transatlantique sont plus que jamais indissociables, s'appuyant conjointement sur l'évolution de la vision multilatérale de la nouvelle administration américaine et du président Barack Obama, et la capacité accrue de l'Union européenne de prendre en main sa contribution à la sécurité de son continent. Telle me paraît être la conclusion de cette très intéressante et riche table ronde.