FORUM DU FUTUR


"Obama : les limites de l'audace"

Conférence du jeudi 22 octobre 2009 à l'Ecole Militaire et organisée en partenariat avec Minerve

animée par :

Pr. Simon SERFATY, Brzezinski Chair in Global Security & Geostrategy

Senior Advisor, Europe Program -  Center for Strategic and International Studies de Washington (CSIS)


Jean BETERMIER

Le Professeur Serfaty est professeur à l'université Old Dominion de Norfolk, il a été reconnu il y a quelques années comme Eminent Scholar, ce qui est un titre tout à fait unique dans l'université. Simon Serfaty est aussi le titulaire, et le premier titulaire, de la chaire Brzezinski de géopolitique et de stratégie au Center for Strategic and International Studies, le CSIS de Washington. C'est un excellent connaisseur du dossier européen, comme en attestent ses nombreux livres, consacrés pour bon nombre d'entre eux à l'Europe : La Construction européenne, Taking Europe Seriously, Mémoires du futur de l'Europe, Stay The Course (titre agréable pour un marin : garder le cap). Simon Serfaty a joué un rôle éminent dans les relations transatlantiques, en particulier franco-américaines. Et dans les jours de gros temps, il a été un de nos meilleurs défenseurs, que ce soit par ses écrits, ou ses interventions à la radio ou à la télévision. Ses mérites ont été reconnus il y a deux ans par la croix de Chevalier de la Légion d'honneur.

 

 Simon Serfaty

 Il y a environ un an, presque jour pour jour, Barack Obama était élu à la présidence des États-Unis, et une fois élu, en fait de façon peu commune il a assumé, à bien des égards, les responsabilités de la présidence, n'attendant pas la fin de la période de transition pour prendre le contrôle d'un certain nombre de grands dossiers, surtout des dossiers intérieurs.

Un an pourrait être jugé comme étant trop court pour porter un jugement quel qu'il soit, ou même décider de faire un bilan de son action. Un an, c'est assez pour examiner et définir certaines des tendances qui nous donneront des points de repères pour le reste de son premier mandat présidentiel. N'oublions pas, par exemple, que dans le cas de l'administration du président Eisenhower, il n'avait pas fallu plus de six mois pour mettre un terme à la guerre de Corée, en juin 1953, de façon assez controversée du reste. Dans le cas de Kennedy, il aura fallu 12 semaines pour qu'il soit embourbé dans la crise de la Baie des Cochons, qui devait définir son administration pendant les deux années suivantes, jusqu'à la crise des missiles à l'automne de l'année 1962. Pour le président Johnson, la grande décision sur le Vietnam a été prise dans les quelques jours qui ont suivi l'assassinat de Kennedy en novembre 1963. Et du reste, dans les 3 ou 4 mois qui ont suivi son élection en 64, Johnson était en train de mettre sur pied l'opération qui allait mener à la crise du Tonkin, qui définissait le bourbier en Asie du Sud-Est.

Donc il n'est pas nécessairement trop tôt pour voir ce qu'il en est, après neuf mois au pouvoir depuis le 20 janvier, et après une année depuis son élection. J'entends le faire en me posant trois questions préliminaires. De quoi s'agit-il ? De qui s'agit-il ? De quand s'agit-il ? Ayant ainsi posé les bornes, le cadre à travers lequel je pense qu'il est possible d'examiner son action à ce jour, j'essaierai ensuite de faire un bilan préliminaire des principaux dossiers qui définissent la politique étrangère de la nouvelle administration américaine, puis quelques conclusions, dans la mesure où quelques conclusions sont possibles.

 

            De quoi s'agit-il ? Il s’agit effectivement de « l'audace du renouveau ». L'audace du renouveau, c'était une formule qui était tout à fait acceptable dans le contexte de la campagne électorale menée par Barack Obama, c'était une promesse, et une promesse qui je crois a été tenue en 2009.

L'Amérique avait été durant les sept années précédentes sur le banc des accusés, en Europe et ailleurs. Elle ne l'est plus aujourd'hui. Elle était au banc des accusés, en fonction d'un procès réel, fondé sur une série d'erreurs, ou alors sur une démonstration d'inefficacités dans la définition des politiques qui avaient été suivies par l'administration précédente, surtout après le 11 septembre 2001. Il n'y avait pas eu de précédent, véritablement, pour un président des États-Unis qui était accablé de la sorte un peu partout de par le monde, à tort ou à raison, et au travers de lui, le pays qu'il incarnait, dont la légitimité pour un leadership assumé de façon très réussie à mon avis depuis 1945, était mis en question par des masses un peu partout dans le monde, y compris en Europe.

Ce procès planétaire est aujourd'hui fini, cela se révèle dans la popularité extraordinaire du président Obama en France, qui n'a jamais péché en toute franchise par son excès de pro-américanisme. Le taux de popularité de Barack Obama a augmenté en France de 77 points de pourcentage en un an par rapport à son prédécesseur : c'est véritablement extraordinaire.

Nous savons qu'il y a aujourd'hui des liens d'intimité entre nos deux pays, non pas entre nos présidents nécessairement, qui n'ont pas été vus depuis plusieurs décennies au mieux. Et ce regain de popularité du Président des États-Unis a été traduit par un prix Nobel, qui fut pratiquement décidé dans les jours qui ont suivi son inauguration, qui est prématuré à mon avis, mais qui reflète néanmoins, cette notion de promesses d'un renouveau audacieux du pays au travers de ce Président, dans le contexte d'une élection qui aura permis aux États-Unis de donner des leçons de démocratie un peu partout dans le monde, qui ont été tenues.

Cela me réconforte, évidemment, en tant que citoyen américain, et pourtant, en toute franchise, je ne suis pas convaincu. Je reste sceptique quant à ces évaluations de la popularité de ce Président, et de l'impact de cette popularité sur la capacité de cette administration à développer une politique étrangère valable, parce qu'à mon avis les questions de popularité sont éphémères. La popularité n'est pas transférable, et elle n'est pas durable. Elle n'est pas transférable, cela se voit à tous les niveaux : les ouvertures diplomatiques que voulait lancer Obama, telles qu'ils les avaient annoncées pendant sa campagne, n'ont pas été accueillies avec l'enthousiasme qui devrait être attendu en fonction des taux de popularité que je mentionnais. Et du reste, c'est une popularité qui ne se retrouve pas partout : en Israël, nous avons en Obama le président le plus impopulaire des États-Unis depuis la création de l'État d'Israël ; parmi les Palestiniens, cette popularité a sombré considérablement ; en Turquie, elle atteint à peine 50% et elle est sur le déclin. Ce n'est pas transférable : on ne peut pas traduire une popularité pour le président, pour un homme, en une légitimité des politiques qu'il suit, ou que son pays suit. Par exemple la relation entre les États-Unis et l'Allemagne : en Allemagne, le taux de popularité du Président des États-Unis s'est amélioré de 80 points de pourcentage en un an, passant de 12% à 92%, et pourtant, l'Allemagne d’Angela Merkel ne fait absolument rien pour plaire aux États-Unis quant à certains dossiers de pointe, y compris le dossier de l'Afghanistan, et le dossier de la grande récession de ces deux dernières années.

Donc il faut mettre cette popularité du Président lui-même, on en parle trop en toute franchise, en perspective. Le président des États-Unis qui aura été le président qui aura le mieux réussi, pour ce qui est des ouvertures diplomatiques vis-à-vis des adversaires, aura été, chose assez curieuse, le président des États-Unis le moins populaire dans l'histoire de l'après-guerre, à savoir Nixon. Parce que Nixon avait ouvert la détente avec l'Union soviétique, normalisé avec les soviétiques, signé un traité de paix très controversé avec le Vietnam du Nord.

Moi, en toute franchise, je suis content d'être aimé, mais j'aimerais voir davantage une réaction aussi positive vis-à-vis des politiques qui se définissent. En d'autres termes, de quoi s'agit-il ? Il s'agit de s'assurer que Monsieur Obama, ayant dit ce qu'il allait faire durant l'année 2009, fera ce qu'il a dit pendant les années 2010-2012. Il faut donc le conjuguer, de ce point de vue, au passé composé. C'est-à-dire non seulement vis-à-vis de l'individu qui l’a précédé, G.W.Bush, parce qu'à bien des égards c'est une réaction à son prédécesseur, le mal-aimé, qui s'est opérée ces derniers mois, mais aussi vis-à-vis des politiques dont il a héritées.

 

Savoir de qui on parle, aussi bien que de quoi on parle. Parce que quand nous parlons des politiques de l'administration Obama de 2009, nous devons d'abord parler des politiques de l'administration Bush en 2008. Et mon argument dans ce cas, vis-à-vis de la question « de qui s'agit-il », c'est que les grandes tendances de changement et de continuité en politique étrangère américaine, telles que nous les avons vécues depuis 1945, ne se mesurent pas d'une administration à l'autre, mais au sein de la même administration. C'est-à-dire qu'il s'agit de comprendre les changements de Bush à Bush, afin de comprendre la continuité de Bush à Obama. Et de placer les décisions faites sur cette base en l'année 2009 dans le contexte, dans la lancée des décisions qui furent prises en 2007-2008.

Voyez-vous, en politique étrangère américaine, tout président devient ce qu'il ne voulait pas être. Parce qu'en fonction des événements qui l'accablent, des héritages qui le hantent, en fonction d'un certain contexte qui le définit, il en vient à découvrir que toutes ses promesses, sur la base desquelles il avait acquis une certaine réputation lui permettant de gagner l'élection du moment, ne sont pas réalisables. Il y a une différence entre ce qui est souhaitable, et ce qui est réalisable une fois que l'on échappe au cirque électoral qui définit la montée au pouvoir.

Et de Bush à Bush, quelque chose de très spécial s’est produit, qui a été très peu remarqué dans le contexte précisément de son impopularité, à savoir que l'homme a changé, ses positions ont changé, durant la dernière phase de son administration. Non pas sur la base d'un acquis de conscience, d'un supplément de conscience, comme Henri Bergson l'aurait dit, mais simplement en fonction de la reconnaissance de ses erreurs, de ses échecs, et de ses excès. Lorsque vous examinez, au-delà des grandes ouvertures vis-à-vis des alliés après sa réélection en 2004, à partir de 2005, sa réconciliation avec les deux grands adversaires européens, l’Allemagne et la France, après les élections en Allemagne et en France de 2005 et 2007, si vous allez au-delà de ces ouvertures transatlantiques, vous avez des changements considérables qui s'opèrent en 2008.

Au fond, Bush change de cap sur l'Irak : il définit avec le gouvernement Maliki et négocie avec lui le programme, le calendrier d'un retrait des forces américaines dans leur totalité, en deux à trois ans. Il ouvre la porte à l'Iran, en indiquant clairement, et en envoyant son secrétaire d'État pour les affaires politiques Nick Burns, dans des négociations informelles, avec le gouvernement à Téhéran. Il indique qu'il faut changer de stratégie pour la guerre en Afghanistan, parce que la stratégie antérieure ne marche pas : il vaut mieux essayer d'y appliquer la stratégie qui fut appliquée en Irak en 2007, avec quelque succès en 2008, confirmés en 2009. Il rouvre à nouveau le dossier des négociations entre Israël et la Palestine, sur la base d'un engagement, au-delà de la conférence à Annapolis, de créer deux Etats, qu'il espérait de façon assez illusoire mettre sur pied avant son départ en décembre 2008. Il indique qu'il faut revoir sa politique vis-à-vis de la Russie, qu'il faut la durcir du reste, puisqu'au fond l'âme qu'il avait cru découvrir au travers des yeux de Vladimir Poutine n'est pas exactement celle qu'il avait espérée lors de leur première rencontre en juin 2001.

Il y a des changements qui s'opèrent en 2007-2008. Et c’est cette transformation de Bush à Bush qui va définir Obama en 2009, comme s'ils étaient des frères ennemis, l'un et l'autre liés, parce qu’Obama hérite de Bush, et parce que pour Bush, le succès d’Obama définira à bien des égards la place de Bush dans l'Histoire, et pourrait lui permettre d'échapper à ce procès terrible auquel il a été soumis pendant ses années à la Maison-Blanche. Les écarts entre Bush et Obama en 2008 sont en fait moindres, me semble-t-il, que les écarts entre Bush et McCain, son adversaire aux élections, parce qu'il y a eu convergence.

Nouvelle politique étrangère, alors, puisque l'on passe de Bush à Obama en 2009 ? Non, bien sûr. Kennedy n'eut pas de politique étrangère qui portait son nom, jusqu'à la crise des missiles en 1962. La politique étrangère d'Eisenhower avait commencé avec la guerre de Corée, en juin 1950. Ce qui veut dire que dans l'arithmétique des grandes affaires, les huit années de l'administration Eisenhower avaient duré douze ans. Il en est de même pour Ronald Reagan, qui avait hérité à bien des égards des changements mis sur place par Jimmy Carter en janvier de l'année 1980, qu'il avait renforcés à sa façon, parce que les personnalités, sans être décisives, comptent. Et ce n'est qu'en 1986 que Ronald Reagan, de Reagan à Reagan, avait changé de cap.

Donc il y a des tendances, des principes de continuité de changement, que l'on ne peut pas ignorer. En 2009, ce qui est en train d'être testé, ce sont les changements effectués en 2008 par le prédécesseur de Monsieur Obama. De qui s'agit-il ? Il s'agit en fait de la continuité d'un président à l'autre, en attendant les changements qui pourraient se manifester plusieurs années au-delà de l'élection, c'est-à-dire vers les années 2011-2012.

 

De quand s'agit-il ? Au-delà de l'héritage, très lourd, de l'administration Bush, au-delà de la nouvelle popularité du président des États-Unis, il y a aussi des questions qui sont des questions de contexte. Il faut examiner le contexte qui définit l'environnement dans lequel la politique étrangère est mise sur place. On ne peut pas échapper au contexte. Quels que soit l'homme ou la femme au pouvoir à un moment donné, le contexte définit les opportunités, les risques, les dangers, le besoin d'outils diplomatiques, militaires, économiques ou autres, sur la base desquels la politique nouvelle ou confirmée pourrait être adoptée. Et dans le cadre de cet argument, j'estime qu'en 2009, le président Obama a hérité d'un contexte qui se définit par trois grandes tendances, qu'il a cru pouvoir maîtriser à certains égards, mais qui en fait inévitablement sont voués à s'imposer sur sa volonté, quelle qu'elle soit.

La première de ces tendances, c'est que nous retournons, depuis 1991, et d'une façon plus accélérée depuis 2003, vers une certaine normalité multipolaire. A cinq, plus quelques-uns. Nous savons qui sont les cinq : la Russie, la Chine, l'Inde, l'Europe à condition qu'elle soit unie, et les États-Unis. Et puis quelques-uns, vous les nommez comme vous les voulez, Chirac adorait nommer le Brésil, très bien, le Brésil – certains de ces pôles sont des pôles régionaux, l’Iran éventuellement, l'Afrique du Sud est un pôle actuel ou éventuel de puissance ou d'influence.

Mais il n’est plus questionnable que le moment unipolaire qui avait caractérisé la fin de la Guerre froide est révolu. Les dossiers sont beaucoup trop importants, sont beaucoup trop complexes, et puis l'Amérique n'est pas véritablement qualifiée à jouer trop longtemps ce rôle de puissance unipolaire, parce que franchement ils se lassent des grandes affaires un peu trop rapidement. Elle se plaît dans son rôle unipolaire : si l'Amérique comprend bien une certaine personnalité, c'est la personnalité d'un État dominateur et sûr de lui-même.

Mais néanmoins, l’unipolarité, l’hégémonie, la prépondérance, fatiguent. Parce que c'est une demande constante sur les capacités, les moyens du pays qui occupe ce rôle. Donc nous sommes dans un moment multipolaire. Tout se fait à plusieurs. Il n’y a pas d'unilatéraliste heureux. Et je crois que c'est une leçon certainement que les États-Unis ont absorbée, de bas en haut, aussi bien qu'au sommet avec l'administration : une puissance, même une puissance hors pair, ne peut rester longtemps un pays sans allié. Et il nous faut des alliés, et ces alliés, il faut les définir, soit en fonction de ce qui existe de longue date, soit en fonction de nouveaux partenariats. C'est cela, l'héritage de la fin de la Guerre froide et des événements qui ont suivis.

Et puis depuis 1991, il y a également une deuxième tendance, au-delà de cette multipolarisation du système international, qui dit non à la puissance unique. Et cette deuxième tendance, c'est une espèce de mondialisation galopante. Le phénomène de la mondialisation était déjà avec nous avant 1991, mais il ne fait aucun doute, que ce soit à l'échelle régionale, à l'échelle de l'intégration de l'Europe par exemple, ou à l'échelle plus généralisée du monde dans sa totalité, que cette tendance s'est considérablement accélérée, s'est considérablement renforcée.

Qu'est-ce que cela veut dire, la mondialisation, au fond ? De façon la plus simple possible, cela veut dire qu'il y a abolition du temps et de l'espace. Tout se fait en temps réel, et tout ce qui se passe ailleurs se passe également ici. Il n'est plus possible de dire : « Moi, je ne veux pas mourir pour Dantzig, ou pour Kaboul ». Il n'est plus possible de prétendre à l'indifférence vis-à-vis de dossiers parce qu'ils sont loin, ou parce qu'ils ne semblent pas véritablement en un moment donné affecter notre vie quotidienne de façon réelle.

C'est comme si on avait aboli ces grandes distinctions de l'historien français Braudel à propos de la courte durée, de la moyenne durée, et de la longue durée. Le long terme n'a plus le temps de prendre son temps. Il y a un sentiment d'urgence, il faut tout faire tout de suite. L’hyper activisme, pour employer une phrase, n'est plus un choix : cela devient une nécessité. « Moi, j'attendrais bien jusqu'à l'année 2015 pour faire le Proche-Orient, et puis la guerre en Afghanistan, cela dure depuis longtemps, autant prendre davantage de temps et la laisser mûrir un peu etc… » Non, je crois que dans ce contexte, il faut agir très vite. Et c'est un peu la raison pour laquelle le Président élu le 4 novembre 2008 s'est retrouvé le 5 novembre 2008 jouant un rôle, comme je l'ai indiqué antérieurement, très important et très intrusif vis-à-vis du président sortant Bush. C'est la deuxième tendance, on ne peut pas lui échapper.

Et la troisième tendance du moment, qui définira la prochaine génération au moins pour le XXIème siècle, c'est effectivement le lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Il ne faut pas croire que cela était un phénomène lié aux victimes ou aux assassins de cette journée : c'était un défi à la normalité des relations interétatiques qui s'est produit. Ce n'était pas une aberration. C'est quelque chose qui était éminemment répétable. Ce n'est ni la guerre, ni le terrorisme, c'est quelque chose de nouveau : la capacité de groupuscules à défier les Etats les mieux établis, sur la base d'attitudes et en fonction d'objectifs qui ne sont pas tout à fait compréhensibles pour une partie du monde. Si la terreur en vient à se manifester parmi les bourgeois, les bourgeois n'auront guère d'autre remède que d'agir comme les terroristes, parce qu'ils vivront dans une peur permanente de ce qui peut les accabler.

Cela a modifié, en relations interétatiques, les notions de sécurité, la façon dont on définit risques et menaces, les manières dont nous pourrions également remplir les boîtes à outils nécessaires, militaires, économiques, projets de société, politiques institutionnelles, destinées à s'adresser à ce nouveau mal. Un nouveau mal à propos duquel, soit dit en passant, nous avons tous les mains sales. Parce que les origines de ce mal remontent à des siècles, remontent à des décennies, et nous tous, des deux côtés de l'Atlantique et ailleurs, avons à un moment donné, pendant ces siècles et décennies, eu des positions prépondérantes de par le monde comme grandes puissances.

 

Donc voilà, je crois, le contexte qui définit la façon dont l'administration est venue au pouvoir : c'est un contexte dont il faut également tenir compte lorsqu'on essaie de faire un premier bilan des actions de l'administration Obama en 2009. Ce contexte, soit dit en passant, suggère qu'il y a trois agendas distincts, mais complémentaires, dans la façon dont la politique étrangère et sécuritaire devrait dorénavant être perçue et développée.

Il y a l'agenda de l'après-guerre, de l'après 1991. L'agenda de l'après Guerre froide, c'est un agenda traditionnel, de la multipolarité : on ne fait pas la multipolarité comme on fait la bipolarité, ou comme on fait l'unipolarité. On fait la multipolarité dans des jeux d'alliances. Il faut alors changer la façon dont les relations entre ces cinq puissances dominantes et les autres sont organisées ou réorganisées. Des partenariats plus solides, de nouveaux partenariats à deux, à trois, à cinq, un concert des nations comme en 1815, un équilibre des puissances comme en 1871, l'anarchie comme après 1919 : c'est à vous de choisir. C'est un agenda qui a une identité qui lui est propre. Qui est différent de l'agenda de l'après 11 septembre, qui est un agenda lié à des questions nouvelles, qui demande un type d'action totalement différent, qui a bien des égards est sans précédent, et qui définit des dossiers qui lui sont propres. Et puis il y a l'agenda postmoderne, c'est-à-dire l'agenda de la mondialisation galopante, où nous avons la grande récession de ces deux dernières années, le problème du changement climatique, des problèmes qui n'ont plus véritablement de limites, de frontières, parce que ce sont des questions planétaires : le problème de la faim, de l'eau, etc... Et à chacun de ces dossiers, il doit y avoir une synthèse qui s'opère différemment, des formules, des approches, des urgences qui se définissent différemment, en dépit du fait que tous ces agendas sont liés : vous ne pouvez pas en faire un et ignorer les deux autres, parce qu'ils débordent l'un sur l'autre.

La Chine, la Russie aujourd'hui jouent un rôle essentiel pour ce qui est de l'agenda de l'après 11 septembre, parce que la Russie et la Chine ont des intérêts dans le Golfe persique par exemple, qui est au centre à bien des égards de cet agenda. De même, l’Inde a des intérêts très importants pour ce qui est de la guerre en Afghanistan, mais aussi des rivalités très importantes avec la Chine, ce qui permet aux États-Unis, peut-être même à l'Europe, de définir des approches d'équilibre dans le système multipolaire nouveau.

Trois agendas, qui sont distincts, mais qui se rejoignent, qui définissent les dossiers individuellement, tout en exigeant de la part des décideurs que les conséquences des actions prises dans un cas soient intégrées pour les décisions qui sont prises dans le cas d'un autre agenda.

Alors quel est l'agenda le plus urgent, parmi les trois que je viens de mentionner ? D'un point de vue américain, c'est tout à fait évident, c'est l'agenda de l'après 11 septembre. C'est l'agenda qui a absorbé l'intérêt de cette administration, comme elle a absorbé l'intérêt de l'administration Bush. Donc ne soyez pas surpris, si nous sommes en retard par exemple pour ce qui est de la présentation d'une stratégie pour Copenhague sur les changements climatiques, parce que ce n'est pas là que réside la priorité des priorités. Ce n'est pas sur ces questions planétaires. Oui, Obama veut sauver la planète, évidemment, et il le dit avec grandiloquence, avec plus d'éloquence que je ne pourrais le faire moi-même. Mais il ne peut rien faire véritablement, parce qu'il attend que la Chambre des députés et le Sénat prennent position. La Chambre des députés et le Sénat délibèrent sur un certain nombre de dossiers, qui d'un point de vue américain, sont plus urgents, et le premier parmi ces dossiers, ce sont les dossiers qui appartiennent à ce que j'ai appelé l'agenda de l'après 11 septembre.

Et comment s'en étonner ? Il y a deux guerres, il y a deux conflits qui pourraient très vite se transformer en guerres. Cela attire l'attention, malgré tout. Je sais que les Américains sont plus exposés dans ces guerres que la plupart des autres Etats, cela explique le fait qu'il y ait cette continuité de 2008 à 2009. Voilà ce dont nous allons parler.

L'Irak est une sale guerre, qui a empiré au fil des années, avant de s'améliorer ces 24 derniers mois. L'Afghanistan est une bonne guerre, puisqu’elle était légitime à l'époque, elle était nécessaire, entre guillemets, mais c'est une guerre qui s'est sérieusement dégradée ces deux à trois dernières années, et continue de le faire aujourd'hui. Ce sont à ces guerres qu'il faut s'intéresser en priorité. Et la guerre en Irak s'achève. Le calendrier avait été établi, comme je l'ai indiqué, par G.W. Bush, en négociation avec le premier ministre irakien, il a été maintenu sans aucun doute par Obama, avec plus de crédibilité encore, parce que de toute évidence, Obama avait fait obstacle, dans la mesure où il pouvait le faire, s'était opposé à la guerre en Irak. Ce sont les grands départs. 23.000 hommes de troupes américains ont été retirés en 2009, il en reste environ 120.000. En 2010, après les élections en Irak de janvier 2010, ce chiffre descendra à 50.000. Et en 2011, vers la fin de 2011, les troupes américaines, les troupes de la coalition, devraient toutes être reparties, sans aucun doute. Il est absurde de prétendre que l'Amérique allait en Irak afin de l'occuper indéfiniment. Il était beaucoup plus facile de l'acheter, franchement, ce pays, que de se lancer dans cette guerre en mars 2003. C'eût été sans aucun doute beaucoup moins cher que cela ne l'a été. Mais le départ, quand bien même serait-il lié à certaines hypothèses de stabilité à l'intérieur de l'Irak pendant que ce départ s'effectue, ne prendra pas le temps, n'aura pas la lenteur qui avait été nécessaire par exemple après que le départ du Vietnam ait été décidé, en mars 1968. La guerre en Irak, d'un point de vue américain, s'achève. Mais la guerre pour l’Irak risque de commencer. Parce que la guerre au Vietnam était une guerre civile, qui est devenue une guerre américaine, tandis que la guerre en Irak est une guerre américaine qui est devenue une guerre civile. Et les termes de cette guerre civile, s'ils ne sont pas encore définis, ne peuvent pas laisser les États-Unis où les Etats européens, ou les autres Etats de cette nouvelle multipolarité, indifférents, parce qu'entre les kurdes, les chiites, les sunnites, il y aurait des ingérences de pays de la région, la Turquie, l’Irak, l’Iran, la Syrie, Israël sans aucun doute, qui inviteraient les pays moins immédiats, mais dans le voisinage néanmoins, à s'infiltrer dans ce conflit. Il n'est pas du tout exclu qu'une Amérique qui s'en va pour de bon en 2009-2011 de l'Irak, revienne éventuellement sous d'autres formes, avec d'autres partenaires, si cette guerre civile en venait à se développer, parce que c'est un pays qui reste important. Mais ce dossier-là a été traité dans l'ensemble dans la continuité des décisions prises antérieurement, comme je l'indiquais.

En Afghanistan, en revanche, il y a un potentiel, comme vous le savez, de grandes arrivées. Et en fait ce n'est pas surprenant, parce qu’il y a équilibre entre ces deux guerres. Pourquoi l'Afghanistan est dans ce triste état ? Parce qu’au fond, on a oublié l'Afghanistan dans le contexte de l'Irak. Jacques Chirac et Dominique de Villepin n'avaient pas tort, je le dis avec quelque réticence, en décembre 2002, lorsqu'ils insistaient qu’avant d'aller en Irak, nous ferions mieux d'abord de savoir ce que nous allions y faire, et ensuite et surtout, d’en finir avec l'Afghanistan et traiter de la centralité du conflit israélo-palestinien. Mais quoi qu'il en soit, dans la mesure où l’un, le conflit en Irak, vient à sa fin, il est possible d'en faire davantage pour le conflit en Afghanistan. Considérez par exemple le budget pour ces deux guerres pendant l'exercice fiscal 2009 : 134 milliards de dollars pour les deux guerres. Environ 85 milliards pour Irak, et la balance pour l'Afghanistan. Pour l'exercice 2010, le budget pour les deux guerres est essentiellement le même : 130 milliards au lieu de 134 milliards. Mais cette fois, 68 milliards pour l'Afghanistan, 62 milliards pour l'Irak. Et j'imagine que la tendance continuera d'aller dans ce sens : moins on en fait en Irak, plus on peut en faire en Afghanistan. Il y a des limites à ce que l'Amérique peut faire, du point de vue des ressources. Bob Gates aujourd'hui reconnaît que le besoin de troupes supplémentaires en Afghanistan est quelque chose qui était perçu dès 2006, dont il était conscient dès son arrivée en 2007, mais l'Amérique n'avait pas les moyens d'aller en Afghanistan tant qu'elle ne partirait pas véritablement de l'Irak. Remarquez que l'augmentation des troupes en Afghanistan en 2010, plus 21.000, est plus ou moins le même que le déclin des troupes déployées en Irak, moins 23.000. C'est un dosage. Et c'est le dosage qui a été défini par Obama, Obama étant opposé, comme cela aurait pu se supposer, à une guerre qui était aussi impopulaire que la guerre en Irak, a fait équilibre en étant en faveur d'une guerre qui était beaucoup plus populaire et beaucoup plus légitime, à savoir la guerre en Afghanistan. Il a donc appliqué en 2009 les recommandations faites par Bush en 2008 : on va changer de stratégie. Mais il aurait dû réfléchir davantage. Ce n'est pas seulement l'héritage, c'est l'accélération des décisions prises au début de l'année 2009. Une stratégie contre-insurrectionnelle a besoin de moyens importants. Surtout que l'Afghanistan, ce n'est pas l’Irak : l'Afghanistan est composé de 20.000 petits villages, hameaux, très difficiles à protéger, parce que la stratégie contre-insurrectionnelle, c'est précisément la protection des résidents. Le général Petraeus, l'architecte de l'Irak, indique qu'il faut 20 à 25 soldats pour protéger 1.000 résidents. Je ne suis pas Einstein, mais je sais compter. Pour protéger la population afghane, il faudrait donc 650.000 hommes de troupe, en fonction des données du général Petraeus, dont l'étudiant aujourd'hui a été nommé par Obama pour précisément mettre sur pied cette stratégie en Afghanistan. Alors je peux vous assurer que l'on ne va pas les envoyer, les 650.000 hommes de troupe ! Pire encore, chaque homme de troupe en Afghanistan coûte 250.000 $, par soldat et par an. Cela fait 150 milliards. « Ah bon, 150 milliards ? Mais il faut aussi que je monte une armée afghane, et une police afghane ». C'est mieux du côté afghan, parce que les Afghans sont moins chers : ils coûtent 12.000 $ par an. Donc si je monte une armée de 600.000, y compris la force de sécurité, il me faudra 50 ou 60 milliards, et puis une somme indéfinie, pour la reconstruction.

Vous comprenez, que cela ne va pas réussir facilement. Lyautey l’avait compris, Lawrence d'Arabie l’avait compris : il y a des paramètres pour une stratégie contre-insurrectionnelle, qui ne sont pas disponibles, au-delà d'une boîte à outils infinie pratiquement : il faut contrôler le terrain, il faut pouvoir être à même d'empêcher les insurgés de se répartir un peu partout, de nous échapper, d'aller dans des sanctuaires privilégiés. Or il y a le Pakistan. Si nous pouvions stabiliser le Pakistan, nous n'aurions probablement pas besoin de stabiliser l'Afghanistan. Le Pakistan fait partie de l'enjeu. Il faut contrôler le calendrier. Madame Clinton, secrétaire d'État, a dit : « Je vais faire ma part pour la nouvelle stratégie d’Obama, je vais envoyer 700 officiels civils du département d'État d’ici à la fin de l'année ». Vous pensez que l'on va reconstruire l'Afghanistan avec 700 civils, qui ne parlent pas un mot de la langue du pays, ou des dialectes du pays, et qui seront disposés à y rester pendant six mois ? Il faut les envoyer pendant 60 ans ! Il faut contrôler l'horloge. Donc il y a une impasse, d'où les hésitations dans le débat très public qui a lieu, un débat qui se fait aujourd'hui à Washington, sur la prochaine démarche en Afghanistan, en fonction de décisions prises par Obama en avril de cette année.

Cette guerre dorénavant lui appartient. Ce n'est plus une question d'héritage. Il ne peut pas en sortir, même s’il ne pense pas pouvoir gagner, il lui faut aboutir à un intervalle qui lui permettrait, après un temps, comme cela s'est fait en Irak, de rapatrier les troupes tout en ayant éventuellement stabilisé la frontière pakistanaise, dans une certaine mesure parce que c'est une frontière énorme, et éventuellement essayer d'aboutir à quelques résultats vis-à-vis des talibans et d'Al-Qaida. Il faut se souvenir de la façon dont la guerre d'Afghanistan a débuté, et c'est sur cette base qu'il n'est pas possible de définir autre chose que le besoin de s'embourber davantage, en dépit d'appréhensions quant à la capacité de conclure. La guerre en Afghanistan est une guerre légitime, qui a reçu l'approbation de l'Union européenne, de l'OTAN, du Conseil de Sécurité de l'ONU, elle est liée à des événements réels, qui sont les événements du 11 septembre 2001. Ce n'est pas la guerre d'un homme, ce n'est pas la guerre d'un pays. C'est une guerre qui est liée à un développement planétaire de nouveaux types de menaces, de nouveaux types de risques, et donc de nouveaux types d'actions. Et c'est peut-être là, en Afghanistan, qu'en 2009 Obama aura ses décisions les plus conséquentes à prendre. Parce que l'Afghanistan est une guerre qui est d’importance extrême pour les pays voisins, y compris l'Inde, l'une des puissances de la nouvelle normalité multipolaire, et l'Iran, qui regarde avec intérêt.

Parce que nous avons deux autres dossiers clés dans cet agenda du 11 septembre, l'Iran, et le Proche-Orient. Et l'Iran, ne nous y trompons pas, reste aujourd'hui une crise des missiles au ralenti. Pour ceux d'entre vous qui vous souvenez de la crise des missiles de l'automne 1962, il y avait dans le contexte de cette crise une particularité très spéciale, à savoir une date limite. Au-delà d'une certaine date, la crise changeait de nature. Une fois que les forces soviétiques avaient été déployées, étaient utilisables, la confrontation était différente. Nous étions au courant du calendrier en 1962, nous le sommes moins en 2009, mais il est tout à fait possible de dire que nous arrivons à terme, dans un à trois ans. Certains disent cinq ans. Certains disent quelques mois. Moi il me semble, en fonction de ce qui se dit, deux à trois ans. Et on n'a plus véritablement de plan fiable. Le plan A et le plan B sont dépassés aujourd'hui. La négociation se poursuit : personnellement je n'y crois pas. Ce fut une bonne chose que l'on ait entamé cela en 2009, mais cela a été entamé peut-être un peu trop tard, parce que les Iraniens sont trop près du but pour s'arrêter de façon aussi cavalière, simplement parce que les Français, les Britanniques et les Américains semblent insister et leur ouvrent la porte très gentiment, pour des conversations à Vienne ou ailleurs.

Le plan A, c'était la force. Moi, j'ai toujours été partisan de cette option, et je pense que cette option devrait rester sur la table, et c'est une bonne chose qu'il y en ait certains, en Europe, qui aujourd'hui insistent pour qu'elle soit plus que jamais sur la table. Ces gens ne vivent pas à Washington, soit dit en passant, où elle est beaucoup moins sur la table aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a un an ou deux, parce que Bush donnait à cette option militaire une crédibilité qu’Obama ne lui donne pas. Et le secrétaire à la défense lui-même, Bob Gates, a dit que cette option militaire de toute façon ne marcherait pas, ne serait pas efficace. Lorsque nous parlons d'une action militaire, nous parlons d'une opération qui serait liée à 400 ou 500 cibles au moins, y compris 75 cibles très lourdement enterrées, à proximité de sites religieux ou de sites populeux, une opération extrêmement difficile à monter dans la logistique, un certain nombre d'entre vous ici comprendrait mieux que moi cette opération, que seuls les États-Unis seraient à même de monter, soit dit en passant, en fonction de leurs capacités. Israël n'a pas les moyens de la monter, à moins qu'elle ne se lance véritablement dans une opération suicidaire. Ne me parlez pas d'une opération à la Suez, qui serait montée par d'autres Etats, non compris les États-Unis. Je crois que cette option, qui devrait rester sur la table, option A, n’est plus crédible. J'aimerais bien croire que le gouvernement à Téhéran y croit encore, mais si c'est le cas, il est encore plus inapte, ce gouvernement, que le gouvernement de Saddam ne l’était en 2003.

Nous avons commencé à songer au plan B. Le plan B, ce sont les sanctions. Mais la crédibilité des sanctions, en toute franchise... Le problème des sanctions, c'est qu'elles prennent du temps, même quand elles sont très bien agencées. On organiserait un blocus de l'Iran, c'est très bien, mais cela prend du temps à pénétrer le pays de telle sorte que le gouvernement ne soit plus à même de maintenir sa stabilité. Or le temps est précisément ce que l'on n’a pas. Puisque le temps joue en faveur de la démarche iranienne, et qu'une fois que cette démarche aura été réalisée, les règles du jeu seront profondément changées. Aucun État nucléaire n'a jamais osé frapper un autre État nucléaire. C'est un acquis. Même la Corée du Nord, nous n'osons pas la toucher en fonction précisément de ses capacités de représailles non seulement nucléaires mais conventionnelles également. En plus, ces sanctions, pour être réalisables, ont besoin d'être universelles. On ne peut pas faire des sanctions avec une passoire. Cela continue à couler. Est-ce qu'il y a qui que ce soit parmi nous qui penserait que la Russie et surtout la Chine s'associeront à des sanctions vis-à-vis de l'Iran ? Surtout la Chine, qui vient de signer des dizaines et des dizaines de milliards de dollars en contrats avec le gouvernement iranien, parce que la Chine joue son rôle comme puissance montante. Et pourquoi diable la Chine n’aurait-elle pas dans cette partie du monde une influence comparable à celle des États-Unis ou des Etats européens, fondée sur ses besoins énormes en matières premières ? La Russie, pourquoi s'associerait-elle à ce projet ? La Russie gagne également,  qu’il y ait guerre, ou qu'il n'y ait pas guerre. La crise seule suffit à satisfaire les Russes, parce que cela veut dire que le prix du baril de pétrole remonterait vers les niveaux qu'il avait atteints il y a deux ou trois ans, 150 ou 200 $, ce que vous voulez. Donc il y a, je crois, une illusion à penser que le plan A ou le plan B, quand bien même seraient-ils appliqués, pourraient réussir. Et je n'exclus pas qu'ils seraient appliqués, mais je ne le crois pas possible aujourd'hui, dans le contexte de décisions prises à Washington. Les décisions pourraient être prises ailleurs, en Israël etc., cela pourrait éventuellement changer la donne. Mais c'est le troisième dossier pour l'année de 2009, à nouveau, où il y a certaines ouvertures, mais peu convaincantes.

Quatrième dossier, le Proche-Orient. Là aussi, Obama, très audacieux, a fait des négociations entre les Israéliens et les Palestiniens la priorité des priorités, plus que quelque président des États-Unis dans le passé. Oui, mais il a mal choisi. Qu’il nous dise aujourd'hui qu'il est impatient, par la cadence des négociations, me surprend. S'il y a un mot que vous ne devez jamais employer pour ce qui est du Proche-Orient, c'est le mot impatient. Il faut avoir plus de patience que la patience ne peut en définir pour les plus patients. Et qui pire est, le moment a peut-être été mal choisi, en fonction de la dualité des gouvernements parmi les Palestiniens, le durcissement du gouvernement israélien, surtout confronté avec une demande aussi forte que celle de la fin de la colonisation. Il y a eu mauvais départ, le moins que l'on puisse dire, mauvaise donne vis-à-vis du Proche-Orient. Et en fait, nous sommes déjà passés au plan B. Et le plan B, c'est de dire : « Non, si vous voulez faire un peu plus de colonisation, on ne va pas en tenir compte, les négociations devraient commencer sans préalable ». Ce qui rend les Palestiniens beaucoup plus agités, parce qu'ils pensaient avoir en Obama un ami, qu’ils n'ont plus, et les Israéliens ne sont pas déçus, parce qu'ils savaient qu'ils n'avaient pas un ami en Obama, et ils ne l'ont pas. Que feront-ils entre-temps ? Ils attendront, les uns et les autres, de voir ce qui se passe en Afghanistan, ce qui se passe vis-à-vis de l'Iran, ce qui se passe en Irak, quelles sont les retombées des départs.

 

La raison pour laquelle j'insiste sur cet agenda, au fond, c'est que c'est là où vous trouvez toutes ces données systémiques, l'influence de la personnalité, le désir d'être audacieux. Obama n'est pas un révolutionnaire, il faut bien le comprendre, c'est un homme du statu quo, c'est un homme qui fait du compromis : il a vécu sa vie dans les compromis, dans la mesure où il a toujours été capable de réconcilier des tendances différentes dans son identité, dans sa personnalité. Ça n'est pas un président, c'est un grand intellectuel, c'est un homme de réflexion. Nous n'avons pas eu un homme de réflexion aux États-Unis comme président dans l'histoire de l'après-guerre, au moins, et cela comprend Kennedy, qui avait un intellect très puissant. Obama a surpris en 2009, du moins il m’a surpris, parce qu'il s’est transformé précisément d'un homme de réflexion à un homme d'action. Imaginez, pour ceux d'entre vous qui aimez lire Albert Camus, comme je le fais parfois, imaginez Meursault se transformer en Docteur Rieux, Meursault « L'Etranger », se retrouvant avec « La Peste » dans sa ville en état de siège, et la soignant. C'est ce qu'il a fait, en fait. C'était exceptionnel, la façon dont il a été capable précisément de se transformer en homme d'action. Mais les décisions dans la lancée, dans le sillage des données contextuelles, des données personnelles, et des données conjoncturelles de 2008, l'ont mené à un certain nombre d'impasses, et ce sont ces impasses que je voulais souligner sur cet agenda de l’après 11 septembre.

            Au-delà de cet agenda, qui est l’agenda clé, je vais essayer de définir certains des dossiers de l'après Guerre froide et de la mondialisation, par exemple celui de la Russie. Là aussi, vis-à-vis de la Russie, il y a eu certaines grandes démarches, un nouveau départ. Il n'y a aucun président des États-Unis depuis 1945 qui n'a pas commencé son administration en indiquant que l'Amérique avait besoin d'un nouveau départ vis-à-vis de l'Union soviétique ou de la Russie. Pourquoi ? Parce qu'aucun président des États-Unis n'a réussi précisément à définir ce qu'il voulait faire et comment il voulait le faire vis-à-vis de ce pays. Alors, à chaque fois on recommence. Il y a toujours ce sentiment de jamais vu, mais c'est du déjà dit : on va refaire, on va repenser, mais encore faut-il repenser notre relation avec la Russie dans ce nouveau contexte multipolaire. Or je vais vous dire, dans le contexte multipolaire, la Russie n'est pas une puissance montante, c'est une puissance déclinante. Parce qu'elle est à court de gens, à court de ressources, à court d'espace, et donc à court de temps. Et tout cela peut se démontrer arithmétiquement. Au point de vue des ressources, c'est le deuxième pays producteur de pétrole, le deuxième pays exportateur de pétrole, le quatrième pays consommateur de pétrole au monde, et pourtant c'est le pays avec la huitième réserve en pétrole dans le monde. Ses ressources s'épuisent. On estime qu'elles le seront d'ici à l'année 2020 ou 2025. Sa production a déjà atteint son sommet, et elle est sur le déclin. Vis-à-vis du gaz, elle n'a pas les moyens de le distribuer, et de toutes les façons, elle en consomme tellement qu'elle n'est plus à même de satisfaire les contrats qu'elle signe. 75% de ses pipelines ont été construits avant 1980, il faudrait au moins 200 milliards, et une technologie qu'elle n'a pas, pour commencer à les reconstruire. Son économie dépend de la bonne volonté des Européens. Ce n'est pas un pays qui peut s'imposer, c'est un pays demandeur. Démographiquement ? Elle aura une population inférieure à celle de l'Éthiopie d'ici à 2025 : son taux de fertilité est de 1,2 ; en 1900, elle était de 7. La longévité ? Moins de 60 ans pour un homme, en déclin. L'espace ? La Chine, 7 républiques musulmanes, l'élargissement de l'Union européenne et de l'OTAN… 

            La Russie, il ne faut ni la provoquer, ni l'apaiser. Je ne veux pas la provoquer, parce qu'il lui reste encore beaucoup de ressources, et pendant les 15 ou 20 années qui viennent, elle pourrait effectivement réagir de façon assez forte. Mais je ne veux pas non plus l'apaiser, parce que je ne prends pas mes décisions sur des boucliers antimissiles ou autres, en fonction des préférences russes. La Russie, je l'écoute, et puis je vais de mon chemin. C'est le jeu multipolaire, parce que le jeu multipolaire, c'est de définir ses alliés, ses indifférents, et ses adversaires. Je définis la Russie en fonction de mon indifférence. La Russie ne va pas se tourner vers la Chine lorsqu’elle aura besoin d'alliés. Elle ne se tournera pas vers l'Inde, parce que l'Inde lui accordera une fin de non-recevoir. Où peut-elle aller ? À l'ouest. C'est un pays demandeur.

            En revanche, vis-à-vis de la Chine, dans ce système multipolaire, la notion d'un groupe à deux avec la Chine, c'est du cinéma. Mon ami Brzezinski aime parler de cela, mais c'est du cinéma. Nous n'avons pas les mêmes tempéraments, pas les mêmes intérêts, pas les mêmes besoins, pas les mêmes cultures, et la notion qu'il y ait une démographie qui devient de plus en plus semblable, c'est de l'imaginaire aussi. Le véritable axe du monde multipolaire, c'est entre les États-Unis et l'Europe : c'est l'axe de la stabilité, auquel il faut ajouter un troisième partenaire, comme Bismarck l'avait fait, en prenant l'Autriche-Hongrie d'abord, et en se tournant vers la Russie dans les années 1880 et au début des 1890.

 

Le troisième agenda, où Obama avance bien, parce que cela fait partie, je crois, de son intellect, la grande récession a été bien gérée, mais elle n'est pas finie. Il n'y a pas eu rétablissement des économies réelles. Et je crois que nous sommes à la merci d'un rebondissement en 2010-2011, qui pourrait être créé par des paramètres politiques imprévisibles. Par exemple, un nouvel attentat, ou une guerre, ou un conflit avec l'Iran. Et sur la question climatique, le Congrès des États-Unis avance, mais pas assez vite : des avancées ont été accomplies qui sont réelles, et c'est une bonne chose.

 

Alors on me dit, les limites de l'audace ? Elles sont hélas définies par les dossiers, les événements, la conjoncture. Se dit audacieux qui veut, mais est audacieux qui peut. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Si je devais me livrer à deux ou trois conclusions, je dirais que non seulement l'audace a ses limites, Obama n’est pas un homme providentiel : applaudissez les États-Unis d'Amérique, absolument, mais ne la limitez pas à son seul président, parce que ce n'est pas la nature du pays, et ce n'est pas la nature des grandes affaires. Parler d'une nouvelle politique étrangère américaine est grossièrement prématuré. Nous vivons encore dans le sillage des décisions de dernière minute prises par Monsieur Bush en 2008, avec la popularité et le talent du nouveau Président, qui n’étaient pas nécessairement disponibles à l'ancien.

Que deviendra-t-il, Obama ? On ne sait pas encore. Il sera ce qu'il fera. Parce qu'il n'a pas encore fait ce qu'il a dit. Et être ce qu'il fera, peut ouvrir la porte dans deux directions différentes : le carterisme sans Carter, un excès d'apaisement trop longtemps, ou le bushisme sans Bush, la volonté de dire non. Mais du moins le saurons-nous rapidement. Parce que comme je l'indiquais, le long terme est à court de temps. Et tous les dossiers que j'ai mentionnés, les dossiers les plus sérieux, ont une vie à mon avis de deux ou trois ans. C'est-à-dire le premier mandat du Président. Il est absolument impossible d'imaginer qu'en 2011, nous serons encore en train de débattre si oui ou non on envoie 40.000 hommes de troupe en Afghanistan, ou si les Français vont envoyer 700 de plus, ou Gordon Brown menaçant de n'en pas en envoyer 500 si tout un chacun n'en fait pas de même. Ce sont des dossiers qui mûrissent très rapidement, et qui ont tous des conséquences un peu partout.

Et pour ce faire, pour améliorer l'enjeu de ces deux ou trois prochaines années, je vous en implore, il faut renforcer le partenariat transatlantique. Cela veut dire que les Européens auront besoin de s'exprimer. L'Europe est beaucoup trop timide. Elle s'empêtre dans des questions relativement secondaires. La satisfaction du vote irlandais, c'est que peut-être le processus institutionnel est enfin fini. Vous n'oserez jamais mettre sur pied un autre traité. Parce que vous savez déjà que ce traité ne passera pas. Alors, que l'Europe cesse d'être ce qu'elle devient, et qu'elle commence à être ce qu'elle fait. Je crois que Sarkozy de ce point de vue a donné des leçons aux Européens et aux Américains, qui les ont comprises, ces leçons, durant la deuxième moitié de l'année dernière. Parce que lorsqu'il y a eu un vide créé par l’incapacité des États-Unis à assumer leurs responsabilités au vu de leur position politique, il a comblé ce vide en entamant le rapprochement avec la Syrie, en remplissant le vide vis-à-vis de la Russie, en Géorgie, en lançant l'idée audacieuse, avec ses collègues britanniques et autres, d'une réunion du groupe des 20. Est-ce que nous réalisons l'énormité d'un Président français parlant au nom de l'Europe, et allant voir Monsieur Bush à Washington en octobre pour lui dire : j'ai une idée, on va réorganiser le système de Bretton Woods, cette vieille idée française, on va organiser un sommet à 20 dans les trois ou quatre semaines qui viennent. C'est risible. Et pourtant, cela s'est fait. Et puis il y a eu le suivi en avril, et le suivi en septembre. Il faut que l'Europe cesse de croire qu'elle s’exprime en étant à la traîne. Parce que parfois, elle est à la traîne de pouvoirs, de politiques qui sont elles-mêmes à la dérive. Et sur cette base, il y a un besoin d'idées, mais d’idées qui se mesurent avec des capacités, pas seulement avec des objections.

 

Et c'est avec cela que je finirai, en disant qu'il n'y a rien dans ce que j'ai dit qui est assimilable à un verdict. Parce que pour le verdict, il est beaucoup trop tôt : il n'y a pas de réquisitoire à faire, il n'y a pas de défense à prononcer. Lorsque l'on parle de verdict, nous sommes tous des juges pénitents. Si on passe un verdict, vous le passez non pas pour les parties coupables, mais en votre nom. Parce que nous paierons tous pour les conséquences d'un échec des États-Unis, puissance indispensable, de son Président, homme populaire sinon providentiel, durant ces deux à trois années à venir, sur l'une ou l'autre de ces questions que j'ai trop rapidement évoquées.

  

Jean Bétermier

             Je vais m'octroyer le droit de poser la première question. Je vais revenir sur les relations avec la Russie, sur cette partie de poker menteur autour de l'Iran. Vous avez évoqué l'affaire des missiles. Je voudrais revenir dessus, parce que je m'interroge sur la cohérence de la politique des États-Unis vis-à-vis de la Russie, et en même temps vis-à-vis de l'Europe, dans le cas particulier de l'affaire des missiles. On se souvient que le président Bush a décidé, il y a maintenant à peu près trois ans, d'installer un troisième site en Europe centrale, un élément de son grand système de couverture mondiale, destiné à protéger les États-Unis, et accessoirement l'Europe. Ce projet a fortement irrité la Russie, et d'une certaine manière, réjoui les décideurs polonais et tchèques, en dépit des difficultés que cela posait sur l'opinion publique, parce que cela leur permettait d'avoir une présence américaine sur leur sol. C'est ce qu'ils cherchaient, au fond toutes les protestations de la Russie, ce n'était pas tellement contre ces missiles, mais sur le fait d'une avancée américaine sur un territoire d’un ancien pays du Pacte de Varsovie. Le 17 septembre, Washington disait : « Finalement, ce troisième site, on le supprime, on va repenser tout, on peut faire mieux, moins cher, plus efficace. Bien sûr, et puis si cela peut arranger la Russie, pourquoi pas ? » Le soin de dire, on ne capitule pas en rase campagne, et on ne cède pas aux pressions de la Russie. En fait, le discours en Europe n'a convaincu personne. Tout le monde a compris que sur ce point particulier, Washington faisait une concession à Moscou, et que c'était peut-être le prix à payer pour que la Russie rejoigne les Occidentaux dans la gestion de la crise iranienne. Moscou s'empresse de dire qu'il n'a rien à donner en échange, que de toute façon il a déjà payé, fait des efforts, permis le transit des moyens de la coalition à travers l'Afghanistan, et que puisque c'est une faute, elle est à la limite de l'honnêteté, il se trouve qu'elle est réparée : tant mieux. Harmonie de façade le 1er octobre, puis dans la foulée, ces jours-ci, on voit le vice-président Biden aller en Europe centrale, et évoquer un déploiement de missiles, qui eux existent, sont opérationnels, pas contre le même type de menaces, mais qui pourraient avoir des effets pour protéger la Pologne si crise il y avait, beaucoup plus efficaces, les Patriots de dernière génération. L’ancien ambassadeur des États-Unis à Moscou et aujourd'hui assistant au Secrétariat des affaires politiques, s'en va en Ukraine dire aux Ukrainiens : « Mais on va vous associer à notre futur système de défense antimissile, si vous le souhaitez ». Ceci fait quand même un peu désordre. Est-ce une certaine incohérence dans la politique américaine ? Est-ce des confrontations intérieures qui font qu'il y aurait plusieurs partis dans la redéfinition des relations avec la Russie ? Ou alors est-ce une manœuvre en temps accéléré, vous avez évoqué tout à l'heure l'importance du temps, faisant comprendre, en même temps extrêmement accélérée, disant : « Je supprime le troisième site, qui n'existe pas d'ailleurs, cela ne coûte pas très cher sur le plan de l'argent » ; sur le plan politique, oui. Et de l'autre côté on dit : « Oui, mais au fond je continue ». Là-dessus, on revient en disant : « Je vous ai enlevé le troisième site en Pologne, mais vous allez avoir quelque chose de mieux ». Quel est votre avis ? Est-ce une manœuvre extrêmement active, rapide, réactive, ou est-ce un manque de continuité dans la définition de la politique vis-à-vis de la Russie ?

  

Simon Serfaty

             J'ai une perception qui est un peu plus simple que cela, mais vous avez raison dans les données que vous avez mises sur la table. Obama, je l'ai dit tout à l'heure, est un homme de réflexion, il a compris ce dossier, non pas comme un dossier bilatéral entre les États-Unis et la Russie, mais comme un dossier bilatéral entre les États-Unis et l'Iran. Et du point de vue des relations avec l'Iran, il avait une certaine logique dans la décision de changer de mode pour le développement de boucliers antimissiles vis-à-vis d'éléments nucléaires. J'ai indiqué qu'il y a, sans jamais le dire, une confession qui se fait, qui est sous-jacente dans les décisions qui se prennent, à savoir qu'il va être très difficile d'empêcher l'Iran d'atteindre ce stade, son gouvernement est décidé à le faire. Et qu'il faut donc se pencher, dorénavant, sur des questions de dissuasion et de défense. La défense étant liée à la limitation des dégâts au cas où la dissuasion échoue. Et pour procéder avec ces questions de défense, sur une base accélérée, la décision a été prise donc de développer des défenses antimissiles qui pourraient être déployées dès l'année prochaine, un peu simplifiées, près de l'Iran pour les intercepter au départ, tout en engageant de nouveaux liens avec Israël: au moment où nous parlons, nous avons des exercices communs américano-israéliens qui ne se sont jamais vus dans le passé à ce niveau, testant quatre différents types de défense antimissiles, y compris trois types américains exceptionnellement avancés, et des systèmes valant plusieurs milliards de dollars ont été vendus, ou sont en train d'être vendus, aux Turcs. Donc vous voyez dans toute la région ce sentiment qu'il faut songer aux termes de la dissuasion et renforcer la défense. Et je crois que c'est de cela qu'Obama a été convaincu : logiquement, cela se tient.

            Le problème, c'est qu'effectivement, tout en restant une question liée aux relations avec l'Iran, c'était devenu une question associant les États-Unis et la Russie. Et la réaction de Poutine, vous avez employé le mot de concession, à la concession américaine, dans les heures qui ont suivi, a été édifiante. Il a dit : « Eh bien, c'est un bon départ, c’est courageux, c’est brave, je l'applaudis, mais maintenant il faut faire d'autres choses ! » Par exemple, il faut nous laisser entrer plus rapidement dans l’organisation du commerce mondial, il faut éliminer toutes les entraves aux échanges de hautes technologies. On ne l'a pas fait avec la France, on va le faire avec la Russie de Monsieur Poutine et de son acolyte Medvedev ! Dans la perspective de l'histoire russe, les concessions encouragent les concessions, mais toujours du même côté. Et si l'espoir était qu'en agissant de bonne foi de la sorte, les Russes nous rendraient la pareille et nous livreraient les sanctions en Iran et leurs bons offices avec la Chine, j'aurais préféré que ces concessions russes se fassent avant les concessions américaines.

            Je me méfie. Pas d’eux, de tout le monde. C'est comme ça, je suis un paranoïaque constructif. Parce que l'Histoire m'a enseigné mes craintes. Et de ce point de vue, lorsque je dis, « ne provoquez pas, n'apaisez pas », la concession sur le système antimissile n'était pas nécessaire. Parce qu'il n'a rien à voir, ce bouclier, avec les Russes. Rien à voir. Technologiquement, ce n'est pas sensé. En revanche, l'élargissement de l'OTAN à la Géorgie et à l'Ukraine, pour moi c'est provocateur. Bush n’aurait pas dû le rechercher à son dernier sommet. Et Obama l’a abandonné, il ne va pas pousser. Les Européens aussi on joué un bon rôle, parce qu'ils ont fait obstacle à cet élargissement qui aurait été très provocateur.

 

J'ai voté pour Obama, ne prenez pas cela comme une critique, bien au contraire : il faut qu'il réussisse, c'est la dernière chance je crois des Américains de réussir dans le monde de l'après Guerre froide. On a échoué trois fois. Et le pire des trois, vous pensez que c’est Bush, non : le pire des trois, c'était Bill Clinton. Parce que le moment où il y avait des opportunités, le contexte s'y prêtait, les dossiers s'y prêtaient, la personnalité s'y prêtait, et il n'a rien fait. Sinon élargir l'OTAN, et dans ses petites affaires à la Maison-Blanche. Monsieur Obama n’avait aucun sentiment pour ces dossiers, il y a 10 ans, c'est un homme providentiel, peut-être, mais c'est surtout un homme nouveau. Il a une absorption des dossiers qui est exceptionnelle. C'est un plaisir que de l'entendre parler d'un dossier dont il ne savait rien quelque temps auparavant. Mais l'Histoire a besoin de davantage que d'un bachotage pour être absorbée.

  

Jean Bétermier

             Je me tourne vers la salle… Monsieur le président ?

 

 Henri Martre

             Dans la suite de votre raisonnement sur l'affaire iranienne, on a vu notre Président prendre une position très avancée, en faisant des menaces, sûrement verbales, mais peut-être y avait-il de la substance dans ces menaces, on l'a vu aller de l'avant avec beaucoup de dynamisme. Est-ce que c'était de la forfanterie, ou bien est-ce que c'était utile ?

 

 Simon Serfaty

             Monsieur Martre, vous le sauriez mieux que moi, mais enfin il n'est pas inhabituel pour Monsieur Sarkozy d'aller de l'avant, et de s'exprimer ce faisant avec beaucoup de vigueur. Et parfois avec moins de réflexion. J'ai fait allusion tout à l'heure à une affaire à la Suez, c'est à cela que je pensais. Est-il sérierieusement possible de penser qu'il pourrait y avoir une intervention en Iran qui impliquerait des puissances européennes sans impliquer les Américains ? J'espère que cela ne peut pas se produire, parce que les conséquences pour les Américains également seraient importantes. Je ne sais pas si c'est de la forfanterie, mais ce n'est pas une mauvaise chose qu'un dirigeant de pointe dans l'Alliance atlantique essaie de maintenir sur la table cette option. Je ne pense pas que cela impressionne les Iraniens outre mesure, mais c'est une bonne chose.

            Vous savez, à ce jour, nous ne savons pas si Kennedy aurait oui ou non osé faire emploi de la force pour empêcher la finalisation du déploiement des forces stratégiques soviétiques. Cela aurait coûté des dizaines de millions de vies. Mais ce n'était pas à lui de le savoir : c'était à Khrouchtchev d'y croire. Il aurait pris sa décision plus tard. Je veux que l'inquiétude sur l'option militaire soit vécue à Téhéran, non pas à Paris ou à Washington. Et si Monsieur Sarkozy aide à renforcer, de façon même marginale, cette inquiétude : que feront les Français ? Que feront les Américains ? Que feront les Israéliens ? C'était l'essence de la stratégie de dissuasion de Pierre Gallois, vers la fin des années 60. Ce que j'aimerais également, c’est entendre Monsieur Sarkozy citer Chirac, de ce point de vue. Mais il ne le fera pas. Parce que c'était une chose très importante que Chirac disait, on l'accusait d'être trop vieux, de perdre les pédales, il y a trois ans, lorsqu'il a dit : « Les Iraniens doivent comprendre, s’ils emploient cette force, ce sera une catastrophe pour eux ». Le moment que nous voyions nos missiles s’en aller, pof… Madame Clinton a parlé d'annihilation, c'est la combinaison entre dissuasion avant, après, que l'Iran ne devienne nucléaire.

 

 Jean Bétermier

             Monsieur l'ambassadeur...

  

Ambassadeur Henri Froment-Meurice

             Moi, je voudrais poursuivre sur l'Iran. Que pensez-vous, Monsieur, de ce projet qui semble presque adopté maintenant, consistant à transférer à travers la Russie et avec un sous-traitant français, de l'uranium enrichi, très faiblement enrichi, à 3%, de l'uranium qui reviendrait à 20% à peu près, d'après ce que j'ai pu lire, et qui aurait une destination pacifique ? Moi, cela me paraît tout à fait ahurissant, ce genre de prestation à travers la Russie et la France, pour enrichir de l'uranium, en supposant par conséquent que cet uranium enrichi pourra être tellement bien contrôlé qu'on exclut la possibilité qu'il puisse à partir de là être de nouveau enrichi pour arriver au stade militaire. Qu'en pensez-vous ? C'est ma première question. J'enchaîne sur la seconde : de tout ce que vous avez dit, concernant les options A et B, pour essayer de dissuader l'Iran de poursuivre jusqu'à la bombe, je comprends que sur la position de l'option A, c'est-à-dire que vous l'avez décrite du point de vue militaire comme une sorte de tentative de destruction de l'ensemble en quelque sorte des sites que l'on soupçonne être des sites contribuant à l'enrichissement et à la fabrication de la bombe, et vous avez paru exclure cette possibilité de frappe massive, en quelque sorte. Ceci dit, si on exclut cela, si les sanctions n'ont pas d'effet, effectivement Israël va se trouver dans une position tout à fait dramatique. Parce que si l'Iran devient une puissance nucléaire, il y a finalement dissuasion réciproque, et de ce fait, Israël devient extrêmement vulnérable du fait d'un déséquilibre tout à fait conventionnel avec le reste du monde arabo-musulman qui l'entoure. Le terrorisme, les armées arabes, on ne sait pas... C’est pourquoi je n'exclus pas qu'Israël soit tenté, à un certain moment, de frapper. Comme il l'a fait déjà sur l'Irak, comme les Américains l'ont fait en Libye d'ailleurs aussi. Et évidemment, cela ne peut être qu'une petite fraction du circuit iranien, mais si c'était simplement pour retarder de deux ou trois ans, en se disant que c'est toujours ça, vous avez employé le mot « suicidaire », pourquoi est-ce que cela serait suicidaire de la part d'Israël ?

  

Simon Serfaty

             Sur la formule à trois qui a été avancée, avec forte approbation américaine, allant de Téhéran à Moscou, à Paris, Moscou, et de retour à Téhéran, je suis tout pour. C'est une très bonne idée, c'est une idée qui est réalisable : sur papier, il pourrait y avoir accord assez rapidement, et en pratique, dans le courant de l'année 2010 elle pourrait commencer à s'exprimer. Mais, alors que je la souhaite, je n'y crois pas. Et je n'y crois pas, parce que j'ai du mal à penser que ce gouvernement iranien, qui a déjà accepté bien des offres, ces cinq dernières années, pour les rejeter ensuite, pour les temporiser, les retarder, les vider de tout contenu, brusquement sera satisfait de s'arrêter aussi près du but. L'Iran a de bonnes raisons de rechercher les armes nucléaires. L'Iran a de bonnes raisons de chercher à accroître son influence dans la région, à s'assurer d'une légitimité que le gouvernement du Shah avait, mais que le gouvernement de 1980-81 n'a jamais réussi à acquérir depuis. Et j'estime donc que ce projet, cette idée, si bonne soit-elle, vise essentiellement à gagner du temps. Parce qu'il s'agit de moins en moins de temps. Et je ne peux pas vous dire avec plus de sincérité que j'espère que j'ai tort, et que ce projet ira de l'avant. Mais pour moi, c'est exceptionnellement douteux, et si on y croit, même ce faisant, nous devrions réfléchir aux alternatives.

  

Ambassadeur Henri Froment-Meurice

             Mais pardonnez-moi, sur ce point : les centrifugeuses, pendant ce temps, continuent à fonctionner, il n'y a pas d'arrêt ? Par conséquent, d'un côté on fait cet accord, et de l'autre les Iraniens continuent à faire marcher leurs machines…

  

Simon Serfaty

             Oui, et alors qu'est-ce qu'on gagne, du point de vue occidental ? Nous aboutissons au même résultat : une puissance nucléaire iranienne change la donne dans la région, et éventuellement de par le monde. Elle change la donne dans la région, parce que sans aucun doute elle encourage une nouvelle vague de prolifération. Et de par le monde, parce que les Iraniens, en étant une puissance nucléaire qui s'est défaite des pressions américaines et autres, depuis 30 ans, jouit d'une influence nouvelle, et cette influence nouvelle lui permet de manipuler ses agents dans le Proche-Orient et ailleurs, et c’est dans le contexte actuel du gouvernement particulièrement nuisible. Pour ce qui est d'une frappe douce, pour ainsi dire, en supposant que les Israéliens soient à même d'effectuer une frappe relativement mineure qui serait néanmoins de beaucoup supérieure à la frappe qui fut effectuée en 1981, et en supposant qu'ils soient disposés à le faire en dépit d'une opposition américaine, qui serait une opposition dure, parce que l'administration aurait peur des conséquences, craindrait les conséquences de cette frappe, à mon avis, la capacité de retarder l'échéance de quelques années ne vaudrait pas les conséquences qu'aurait cette frappe, sur Israël et sur les Etats qui ont été traditionnellement des Etats alliés d'Israël. Et cela créerait aussi des complications supplémentaires vis-à-vis de ce que j'appelais l'agenda du 11 septembre, lié aux attentats, visant à tuer, ou alors les guerres qui sont déjà en cours. C'est un test d'efficacité et de rendement qui doit être poursuivi : l'efficacité de la frappe, qu'elle soit mineure ou majeure, et le rendement. Et je réalise fort bien qu’Israël a le choix entre deux options suicidaires. L'une à mon avis est plus certaine que l'autre. Parce qu'il devrait être possible de dissuader un Iran nucléaire. Il devrait être possible de mettre sur pied une politique de dissuasion et de défense vis-à-vis d'un Iran nucléaire. L'Iran est un État radical, mais ce n'est pas un État irrationnel. Et sur cette base, je préfère traiter avec lui.

  

Jean Bétermier

             Si vous le permettez, juste un petit commentaire. Les attaques sur Osirak en Irak, et plus récemment en Syrie, étaient des attaques sur des objectifs que l'on peut qualifier de conventionnels. Il s'agirait, dans le cas de l'Iran, si on voulait frapper l'industrie nucléaire, de tout autre chose. Car ce sont des objectifs dans lesquels il y a des matériaux nucléaires. Et donc en termes de conséquences, y compris pour la région, ce ne serait pas du tout du même ordre.

  

Ambassadeur Jacques Jessel

             Monsieur le Professeur, vous avez évoqué les trois agendas dont le troisième est l'agenda d'après le 11 septembre. Vous avez dit que les États-Unis lui avaient donné la priorité. Mais j'ai l'impression qu'au fil du temps, cette priorité s'est concentrée essentiellement sur l'Afghanistan. Or la problématique afghane ne correspond qu'à un aspect très particulier du problème, puisque le danger que représente l'après 11 septembre pour les États-Unis et l'Europe est toujours là, puisque périodiquement, les services de renseignement détectent des groupuscules qui préparent des attentats en Europe ou aux États-Unis. Où en est-on dans ce domaine-là, qui est tout de même assez différent de la problématique proprement afghane ? A-t-on trouvé la bonne stratégie ? Je sais bien qu'une formule consiste à dire : « Mais puisque depuis le 11 septembre il n'y a pas eu d'attentat contre les États-Unis, c’est qu’on tient la bonne formule ». Je pense que c'est quelque chose que les services américains devaient d'ailleurs se dire jusqu'au 10 septembre inclus, puisqu'il y avait eu quelques années auparavant un premier attentat contre le World Trade Center et qu'il n’y en avait plus eu, et on avait dit : « On a résolu le problème ». Est-ce qu'on n'en est pas, peut-être, un peu là ? Ou alors, où en est-on dans la recherche de cette bonne stratégie ? Merci.

  

Simon Serfaty

             Deux choses. D'une part, je ne voudrais pas être mécompris : je lie les quatre dossiers : Irak, Afghanistan, Iran et Proche-Orient. Ils sont indivisibles. Je ne crois pas qu'il soit exact de dire que cette administration, Washington généralement, trouve nécessaire de s'occuper d'un seul de ces dossiers seulement. Je crois qu'il y a concentration sur chacun de ces dossiers, simultanément. Ils sont liés. Un échec en Afghanistan aurait des répercussions ailleurs, un échec en Iran, etc... Et l'incapacité de réfléchir stratégiquement à ces quatre dossiers suggère une action qui serait erratique, c'est un peu ce qu'on a vu en 2003-2006. Vous vous souvenez de ce qui se disait sous la IVème République : un dossier par gouvernement, un gouvernement par dossier. Eh bien je crois que c'est ce que l'administration antérieure a fait en 2003-2006 : aujourd'hui on fait l'Irak, demain ce sera l'Afghanistan, etc… Non, ils se rejoignent.

            Vous avez raison tout à fait sur le fait que le 11 septembre est répétable. Il n'y a pas véritablement de stratégie américaine qui nous protège d'une répétition de ces événements, sous d'autres formes, aux États-Unis ou ailleurs. Et il n’y a certainement pas de stratégie européenne, non plus. Nous avons mis sur pied un département, mais qui n'a pas véritablement rempli sa mission. Je me demande si cela est réalisable, du reste. C'est ce que j'appelais antérieurement « le facteur X ». Je dirais même personnellement qu’une répétition des événements du 11 septembre est probable. Non seulement possible, mais probable. Et c'est une opinion assez partagée à Washington. Il n'est pas indispensable que cette opération ait lieu aux États-Unis. Je pense que l'Europe est beaucoup plus vulnérable à des actions de ce genre, et encore une fois qui seraient fondamentalement différentes de par leur nature, mais qui auraient les mêmes conséquences potentielles, conséquences économiques et autres. Considérez l'impact économique du 11 septembre : pour une opération qui a dû coûter au plus… quoi ? 500 millions de dollars au plus, les pertes ont été de plusieurs milliers de milliards de dollars. L'Europe est plus vulnérable, simplement parce que l'Europe a une proximité géographique et un ensemble de cibles faciles à atteindre, qui ne nécessitent pas de gros investissements. On l'a vu à Madrid, on l'a vu à Londres, on ne l'a pas vu encore ailleurs, mais... Donc c'est là. Et il sera très difficile de s'en protéger, malgré les progrès très réels qui ont été accomplis au niveau des échanges de renseignements. Mais les Européens sont beaucoup plus développés de ce point de vue, parce que c'est une intelligence humaine dont il s'agit, que les Américains, qui comptent surtout sur des intelligences techniques et technologiques. Ceci étant dit, je ne veux pas être un pessimiste. Vous connaissez la très belle formule d'Albert Camus : « au plus profond de l'hiver le plus sévère, j'avais au fond de moi toujours un été invincible » (NdE : la citation exacte est : « Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été »). Je ne veux pas finir sur une note négative.

  

Jean Bétermier

             Bien, nous espérons que l'hiver ne sera pas trop sévère. Un très grand merci. Je crois que nous avons tous été sensibles à votre appel à davantage d'Europe, d'Europe plus unie, plus allante, plus réactive, et meilleure partenaire. En vous écoutant, je repensais à ce que me disait probablement un ami commun, le docteur Krepinevich, à Washington : pendant tout le XXème siècle, nous sommes venus au secours de l'Europe, même quand c'était des guerres civiles. Nous étions là, et nous nous sommes battus pour rétablir la stabilité en Europe. Or aujourd'hui, les affaires du monde sont tellement complexes que les États-Unis ne peuvent pas les gérer seuls, et que maintenant, ce sont nous, États-Unis, qui avons besoin d'une aide européenne.