FORUM DU FUTUR


"La lutte antiterroriste : 

perception américaine et perception européenne"

Conférence du lundi 9 novembre 2009 organisée en partenariat avec France-Amériques

animée par :

M. Jean-Louis BRUGUIERE, Juge antiterroriste

Haut représentant de l'Union européenne auprès des Etats-Unis pour la lutte contre le financement du terrorisme

Transcription non relue par l'auteur


Jean Bétermier

                 Messieurs les officiers généraux, Mesdames et Messieurs, chers amis, nous avons le privilège d'accueillir ce soir le juge Jean-Louis Bruguière. Entré dans la magistrature en 1973, spécialisé à partir de 1981 dans les problèmes de lutte contre le terrorisme : c'est l'époque où la Cour de sûreté de l'État disparaît et où de nouvelles institutions judiciaires chargées de ce domaine vont se mettre en place en 1986 notre invité va jouer un rôle de premier plan. Dans ce cadre, il sera promu en 1995 premiers vice-présidents chargés de l’instruction antiterroriste.
Son histoire très brillante est liée à tous les grands noms du terrorisme. Car au fond, tous ceux qui sont venus saisir sur notre territoire ou à la périphérie ont eu affaire à vous, que ce soit Action directe, Carlos, le FPLP, Abou Nidal, les mouvements les plus durs palestiniens, et les mouvements télécommandés par l'Iran dans les années 85 / 86. Le juge Bruguière a également été chargé de l'enquête sur la destruction du DC-10 de l’UTA dans le désert libyen. On est très heureux de vous écouter ce soir, sur le thème de la coordination, dont vous êtes aujourd'hui chargé, de la lutte contre le terrorisme entre l'union européenne et les États-Unis, puisque vous êtes le Haut représentant de l'union européenne auprès des autorités américaines, pour la lutte contre l'argent sale, le blanchiment et le financement des réseaux terroristes. Nous allons donc vous écouter avec la plus grande attention. Les dernières années ont été marquées par des différences d’appréciation sur les méthodes utilisées par les États-Unis, et sur celles apparemment plus douces, plus nuancées, utilisées en Europe, et cela a parfois été un facteur d'incompréhension entre les deux côtés. Je me garderai bien de porter un jugement sur les mérites des uns et des autres, mais c'est sûrement ce que vous allez nous dire.

  

Jean-Louis Bruguière

 Amiral, Messieurs les Officiers généraux, Mesdames et Messieurs, c'est un privilège et un honneur d'être ici, pour vous parler non seulement de lutte contre le terrorisme, mais surtout de la perception américaine et de la perception européenne, c'est-à-dire en fait comment ces deux grands continents ont d'une part appréhendé la menace terroriste, comment elles ont réglé ce problème, mais surtout quelles ont été les relations qui se sont établies de chaque côté de l'Atlantique pour faire face à cette menace. Je crois que les symboles sont extrêmement forts. Et je ne pense pas qu'on ait peut-être cherché à faire que cette conférence ait lieu le jour de la chute du Mur, mais incontestablement, le Mur, j'y reviendrai, en tout cas la chute du communisme a été un élément structurant et peut-être un élément de déstabilisation dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Parce que finalement, les choses étaient beaucoup plus simples, beaucoup plus claires, beaucoup plus codifiées, avant qu'après. Avant, ce qui mobilisait d'abord les appareils de renseignements, c'était la lutte contre l'espionnage. Le terrorisme, finalement, c'était assez évacué, considéré comme très mineur, presque un peu sale, parce que c'était une typologie un peu criminelle, on laissait cela aux forces de police. Et puis aussi, il y avait cette perception fausse et vraie à la fois, mais fausse quand elle a été systématisée, de considérer que le terrorisme était un sous-produit de la Guerre froide. C'est vrai, puisqu'à l'époque nous avions donc un certain nombre de terroristes sponsorisés, des organisations, notamment celles du Moyen-Orient, qui gravitaient donc autour d’Etats sponsors, qui du reste se passaient un peu le mistigri en fonction des évolutions géopolitiques locales, entre le Liban bien sûr, la Jordanie, la Syrie, le Yémen du Sud, l'Algérie, ou l'Irak. Tous ces pays avaient pour particularité d'être dans la sphère d'influence de l’Est soviétique, et donc la plupart de ces organisations étaient soutenues, sponsorisées par ces Etats, pour leurs appareils de renseignements, avec en arrière-plan la grande stratégie de déstabilisation de l’Ouest, puisque bien sûr la confrontation directe était impossible, donc on avait développé des stratégies de contournement, constituant en des confrontations armées, mais aux marges, dont certaines auraient pu dégénérer comme celle de Cuba, mais le grand théâtre, c’était quand même le Liban, le Moyen-Orient. Et la France était au premier plan du fait de son engagement historique aux côtés du Liban, et on l’a payé à la fois au Liban, et également sur le territoire français. Alors, quand tout cela a disparu, on s'est mis à rêver. On s'est dit, ça y est, on a atteint la liberté, et tout va disparaître, il y a eu une espèce d'euphorie, d'angélisme, y compris au sein de la communauté du renseignement, parce que personne n'imaginait que l'effondrement du monde bipolaire allait ouvrir sur une ère d'instabilité géopolitique. Parce qu'il est arrivé ce qu'on aurait pu anticiper quand même, parce que l'Histoire nous avait donné un certain nombre d'enseignements, c'est-à-dire l'implosion de la Yougoslavie, et là il y a eu des foyers de tension importants avec la Bosnie et le Kosovo, et puis surtout ce qui est arrivé, c'est qu'on a eu l'émergence de phénomènes terroristes qui existaient jadis et qui étaient contenus, parce que chacun avait la responsabilité de la sécurité chez soi, et qui était ce terrorisme islamiste, qui en fait n'était plus sponsorisé mais libéré de toute contrainte étatique, et fondé sur quelque chose d'extrêmement fort comme base politique, comme base de légitimité, qui est la religion. On a eu tout d'un coup à faire face à la fois à un terrorisme extrêmement puissant, planétaire, sans idéologie, non sponsorisé, et surtout très éclaté, très mutant, et très opportuniste. Bien évidemment, j'en parlerai longuement tout à l'heure, mais nous n’étions pas préparés à cela. Les services de renseignement ont eu du mal à appréhender ce phénomène en tant que phénomène géopolitique, comme quelque chose qui était dans leur sphère d'activité. Et donc, il y a eu une certaine inertie à l’appréhension : cette inertie, ce gap a été mis à profit par ces réseaux. Mais dans ce domaine, je pense que nous avons été en avance, et c’est un des éléments je dirais de l'approche européenne ou française, par rapport à l'approche américaine.

Comme vous l'avez compris, il y a historiquement plusieurs phases. La phase de la Guerre froide, et puis la phase post-Guerre froide, dans laquelle je ferai un autre distinguo important en termes de coopération, c'est avant 2001, et après le 11 septembre. Pendant la première phase, ce qui caractérise les États-Unis, c'est l'absence totale du terrain de la lutte contre le terrorisme, pour la bonne raison qu'il ne se passe rien chez eux. Ils sont totalement mobilisés dans la confrontation Est-Ouest, qui est une confrontation géopolitique, de type militaire, mais pas de type terroriste. Et toutes les retombées terroristes, y compris celles qui les concernent, souvenez-vous que les forces américaines ont été frappées au Liban, ce facteur était considéré comme un élément de nature militaire, mais pas terroriste. Je me rappelle les contacts que j'ai pu avoir, ce n'était pas les mêmes que ceux que j'ai pu avoir par la suite, parce que je n'avais pas tellement de raisons de travailler avec les Américains concernant ces affaires, excepté l'affaire de l'UTA en 89, mais c'est une affaire un peu particulière et qui transcende ce clivage historique. Mais la France et l'Europe, c'était l'inverse. Nos années de plomb, nous, elles ont coïncidé avec la l’arrivée de la gauche au pouvoir en 81 : de 82 à 86, on a eu un certain nombre d'actions, qui ont été très mal gérées par le pouvoir. Je le dis, le pouvoir de gauche est arrivé avec une perception très idéaliste, très romantique des phénomènes, et des adhérences qui ont eu lieu, avec Action Directe qui avait des relais jusque dans l'appareil d'État - au niveau du Président notamment. Et on a vu à quel point Action Directe, qui était anarchiste, aujourd'hui c'est terminé, mais ce qui se passe à Tarnac, c'est différent, mais on a des soubassements d'une espèce de restauration de l'anarchisme violent, avec des structures, des relais, d'une autre nature, avec l'altermondialisme, mais qui peuvent demain donner des situations mutatis mutandis équivalentes à celles que nous connaissions dans les années 80.

Je crois qu'il faut être extrêmement vigilant, parce que cette sorte de terrorisme est maintenant planétaire.

Je reviens donc aux années 80… Et ce qui a engendré le danger auquel on a été confronté, c'est non pas Action Directe en tant que telle, qui est un mouvement anarchiste d'origine pas du tout communiste, et qui était dans l'incapacité de théoriser son action politique ou son action révolutionnaire comme l'ont fait les Brigades Rouges. L’élément important c’est la RAF. C’est la RAF qui les a captés, structurés, et c'est à partir de cette relation forte, opérationnelle, idéologique, avec la RAF, que l'on a eu nos premiers assassinats avec Besse-Audran en France, en Allemagne aussi. Ce qui est intéressant de voir - je vous le dis tout de suite parce que c'est en plein dans l'actualité - c'est qu'on a pu se rendre compte, après la chute du Mur et notamment grâce aux archives que l'on a pu récupérer, j'ai récupéré quand même presque 10.000 documents authentiques du KGB et des services de l'Est, Stasi bien sûr et l'ensemble des services roumains, Securitate etc., et on a pu se rendre compte à quel point la RAF était en fait, en partie, une création de la Stasi. A l’origine, cela faisait partie de ces éléments, comme les Grünen (les verts), cela n'est peut-être pas très politiquement correct de le dire, mais les Grünen est, à l’origine, un mouvement créé à Berlin Est pour infiltrer Berlin Ouest et déstabiliser l'Occident, ou en tout cas le voisin d'en face. Pour la RAF, cela était évident puisqu'il a fallu attendre 1989 pour pouvoir arrêter les derniers noyaux durs qui étaient de l'autre côté du Mur, alors qu'en février 87, les Brigades Rouges ont décrété qu'elles arrêtaient la lutte armée, parce que c'était un échec politique. Les derniers actifs étaient la RAF, en raison du soutien apporté par l'Allemagne de l'Est. On voit le poids important qui existait entre des réseaux, des services, des Etats, surtout l'Allemagne de l'Est, parce que les Russes et le KGB ont toujours délégué ce genre de travail un peu sale à des pays périphériques : les plus durs étaient les Allemands de l'Est et les Bulgares, qui étaient incontestablement le service action du KGB et du GRU. Comme je l'ai décrit dans mon livre, c'est le GRU qui était le commanditaire de l'attentat contre le Pape, au début des années 80, dans le cadre d'une opération de déstabilisation de l'URSS et du KGB, contre Andropov : c'est quand même assez extraordinaire. Mais en même temps, nous avons aussi les mouvements palestiniens, qui eux sont directement sous la coupe d'États de la région, notamment la Syrie et l'Irak. Mais il y a des organisations qui ont été à la fois sponsorisés par la Syrie ou par l'Irak, pas les deux à la fois parce qu'ils sont antagoniques, mais successivement. On verra par exemple Carlos, qui va passer de l'un à l'autre au gré des circonstances, mais aussi au gré des gains parce que c'était un moteur important quoi qu'il en dise. Donc, cette espèce de mercenaires se trouvait non seulement au Yémen du Sud, ou dans tous ces pays sponsors, mais surtout dans les grandes capitales comme Berlin-Est ou Budapest. Nous avons une série d'attentats qui vont se succéder, et on va être très mal préparés à cela à l'étranger, et notamment au Moyen-Orient. Nous allons en avoir sur notre sol, les derniers vont être le fait d'une organisation de circonstance qui est en fait une émanation du Hezbollah et de l'Iran, bien qu'on n’ait pas pu, juridiquement et procéduralement, mettre en cause Téhéran, mais on sait que ce sont des chiites et que c'est le Hezbollah qui était derrière. C'est après ces attentats d'ailleurs qu'il y a une prise de conscience de l'appareil d'État français et que l'on va créer l'arsenal juridique qui va nous permettre d'agir - les fameuses lois du 9 septembre 1986, qui vont créer la centralisation des enquêtes et des poursuites, et j’y reviendrai tout à l'heure sur le plan de la méthodologie.

 Voilà le paysage qui est important aussi en termes de coopération. Je peux porter témoignage qu'il n'y avait rien avant 1986 : aucune centralisation, les enquêtes étaient morcelées, et tout le monde était conscient que pour régler ce problème, un dossier n'était qu'une pièce d'un vaste puzzle, et que si l'on ne rassemblait pas ces pièces, on ne pouvait rien régler. Donc sans instrument, parce que heureusement la plupart des attentats vont être commis à Paris et que cela va être facile de les agréger, mais également en obtenant de mes collègues qu’ils consentent à se dessaisir en ma faveur, j'ai pu gérer l'ensemble du dossier Action Directe, mais j'ai pris conscience rapidement qu’Action Directe n'avait aucun intérêt si on ne travaillait pas avec les Allemands et les Italiens. On a créé, donc, un peu l'Europe judiciaire avant la lettre. Uniquement parce qu'il y avait quelques acteurs européens, des juges de tous ces pays, conscients de cette menace, conscients qu'on était confrontés à quelque chose de nouveau, que c'était un péril important pour l'Europe, et que chacun a imaginé des procédures conformes à sa propre législation pour faire en sorte que cela fonctionne. Notamment, on a pu faire des filatures - aujourd'hui on le fait facilement, mais à l'époque cela ne se faisait pas - par des systèmes de commissions rogatoires couplées, de façon à éviter qu'il y ait des solutions de continuité et que les policiers puissent légalement poursuivre un activiste qui partait d'Avignon jusqu'à Berlin, en revenant par Bruxelles. C'était important, il fallait que l'on ait la capacité juridique, et cela a été la volonté des hommes, parce que les institutions n'existaient pas, grâce donc à une collaboration des juges et des forces de police. Voilà comment les choses se sont passées.

 De l'autre côté, aux États-Unis, il ne se passait rien, parce qu'ils n’étaient pas confrontés à quoi que ce soit. Et précisément parce qu'il ne s'est rien passé, la prise de conscience par les services de renseignement américains et surtout la CIA, mais également le FBI, a été extrêmement longue, alors que nous, nous avions des éléments extrêmement précis sur des projets d'attentats à très court terme aux États-Unis. Je me rappelle avoir rencontré le Président Clinton en 1999 et avoir dit que nous avions des informations, et la CIA nous a répondu : « ne vous inquiétez pas, tout est parfaitement sous contrôle, on vous remercie ». Deux mois plus tard, un membre d'Al-Qaïda était arrêté par hasard sur la côte ouest des États-Unis par une douanière sagace, qui avait senti que le type qui était dans la voiture était quelqu'un de douteux. Mais les services de renseignements américains étaient complètement en dehors du jeu. C'est l'absence de culture, de réactivité. Aujourd'hui, cela paraît évident, mais à l’époque cela ne l'était pas. L'Europe a eu cette chance-là. Les Américains se sont dit : « de toute façon, nous sommes un continent ». Il y a toujours ce réflexe américain de se repositionner sur lui-même, et puis il ne se passait rien. Et le mauvais temps de la violence et du terrorisme, il venait de l'Est, de l'Europe, et il y a l'Atlantique. Donc tous ces facteurs ont fait que la réactivité, au niveau du renseignement cela a été un peu plus rapide, mais au niveau judiciaire et policier, cela a été très long.

 Et on arrive comme cela en 1989, à la chute du Mur. Là, tout le monde, y compris chez nous, sur le plan terroriste, il y a une perception de ce qu’on entre dans une ère différente. Le problème palestinien sera vécu de manière différente, les relations avec le Moyen-Orient prendront un tour différent, très rapidement, on s'aperçoit que les choses ne se passent pas comme ça. Pour nous, l'élément immédiatement le plus important et fondamental, c'est l'Algérie. Dès 92, après l'interruption du processus électoral et l'interdiction du FIS, immédiatement un clivage se fait entre ce mouvement qui va devenir une branche armée, et les GIA qui vont être les plus violents, qui vont rentrer en guerre et surtout développer une doctrine, c'est important, parce que nous avons été les seuls à la comprendre, les autres étaient autistes, ne voulait pas voir cela : c'était la doctrine d'Al-Qaïda, créer un grand califat mondial avec des émirats, l'Algérie et la France en étant un. C'est une stratégie internationaliste. La grosse différence entre Zitouni et Belhadj, par exemple, c'est que l’un veut venir au pouvoir en Algérie avec la charia, alors que pour Zitouni, l'Algérie n'est qu'un élément d'une expansion, et surtout, l'ennemi prioritaire, c'est la France. Parce qu'historiquement, c'est la France qui est le colonisateur, mais surtout c'est la France qui soutient le régime apostat d'Alger. À partir de là, la France va devenir la cible. On va le voir très rapidement en 93 par une série d'actions qui vont être menées contre nos ressortissants. Très rapidement, il va y avoir des déclarations très claires : si vous ne quittez pas le territoire algérien, on va vous attaquer. Ce sont des textes où l'on prohibe l'école pour les filles, la musique, un certain nombre d'interdictions, qui seront très exactement ce que feront les talibans en 2000 en Afghanistan. Et tout ça va monter, et nous donner en 94 le premier élément structurant, pour moi le saut stratégique, qui est l'exportation de la violence en dehors du territoire algérien a avec le détournement de l'Airbus, que vous connaissez tous. Ce qui est important, c'est que nous avons la confirmation, par des témoignages mais aussi par des documents écrits que j'ai récupérés au Royaume-Uni lors de perquisitions dans les milieux islamistes radicaux, que la volonté de Djamel Zitouni était bien de précipiter l'avion sur Paris et probablement contre la tour Eiffel. Donc vous voyez : on est en 94, sept ans avant le 11 septembre, les choses se sont répétées. Le commando a été neutralisé, mais six mois plus tard, il y a eu la campagne d'attentats que vous connaissez sur notre sol. Et puis ce qui est important aussi de voir, c'est qu’en 93, premier attentat contre le World Trade Center : une tonne d'explosifs et des mouvements égyptiens, donc la même racine. D'autant plus qu'en parallèle, on a à peu près les mêmes évolutions de la violence en Égypte et en Algérie : pratiquement le même nombre de morts, avec des cibles en Égypte qui étaient beaucoup plus les touristes. Et qu'est-ce que l'on retrouve à Londres ? Parce que Londres est quand même le pays qui a hébergé toute cette mouvance, on retrouve un personnage qui est très connu aujourd'hui, à l'époque responsable du Jihad islamique. Il était à Londres, il voyait ses copains, prenait le thé et était en soutien des actions du GIA. Donc les liens entre le Jihad islamique et le GIA, ou entre le GIA et Al-Qaïda, étaient des liens qui existaient à l'époque. Encore qu'Al-Qaïda est un concept, mais la stratégie d'Al-Qaïda était déjà là.

 Ce qui est intéressant, pour faire le parallèle avec les États-Unis, c'est qu'il y a eu un gros décalage. La première raison, c'est une absence totale de perception de la menace : la menace est pour les autres, pas pour nous. Et surtout, il y avait un projet politique et une perception géopolitique qui était très défavorable à l'Europe, qui était une analyse assez réductrice, assez simpliste, comme trop souvent nos amis américains nous y ont habitués sur des sujets aussi graves. Finalement, dans cette perception qu'ils ont, très classique, du bien et du mal, très manichéenne, il est certain que le régime d'Alger était perçu comme le pire modèle qui pouvait exister et la France était très critiquée, à la fois par sa décolonisation considérée comme n'ayant pas été faite dans des conditions satisfaisantes, et surtout pour le soutien qu'elle opérait vis-à-vis d'Alger. Donc, il y avait une vision très négative de la Maison Blanche à l'égard de la France. Et puis, finalement, très critique vis-à-vis d'Alger aussi, concernant le processus électoral qui avait été interrompu et, corrélativement, assez favorable au FIS (Front Islamique du Salut). Et comme pour l'Irak, des arrière-pensées économiques, notamment pour le pétrole. Et les Américains se voyaient très bien soutenant le FIS, faisons le pari du FIS qui demain ne pouvait pas ne pas prendre le pouvoir, et établissant des bases économiques fortes dans une zone d'influence française. Tout cela a amené les Américains à héberger même un type comme Anouar Haddam, qu'un jour j'eus la surprise de croiser au département d'État, comme quasiment un ambassadeur appointé du FIS, jusqu'au jour où les Américains se sont quand même aperçus que le personnage était plus proche du GIA, et ils ont fait comme ils savent faire, ils ont dit : « finalement, vous êtes en situation irrégulière ». Forcément, il y avait dix ans qu'il était là, il était protégé, et donc ils l'ont arrêté et neutralisé, c'était un peu tard.

 Ce qui est important en parallèle, c'est qu'est-ce qui s'est passé chez nous ? Après l'opération de 94-95, je rappelle que si on a stoppé cette campagne d'attentats si rapidement, c'est parce qu'on avait fait un travail déjà de prévention, par un ‘‘nettoyage’’ du terrain logistique, qui nous a permis de prendre un certain avantage, à la fois de connaître mieux le fonctionnement de ces réseaux, des réseaux beaucoup plus proches sur le plan de la typologie, de la criminalité de droit commun que des terroristes. Quand vous avez devant vous un islamiste, c'est exactement comme un « droit co », comme on dit vulgairement dans le langage des flics, il « chique » autant, il nie autant qu'un autre. Il ne va pas revendiquer, rarement : ce n'est pas quelqu'un de l’ETA, ou quelqu'un appartenant à une organisation structurée comme l'IRA. Donc on est sur des groupes qui sont très délités, très polymorphes dans leur système, pas hiérarchisés du tout, très réactifs, qui sont opportunistes dans leur fonctionnement, très compliqués. Et donc on s'est aperçu que l'on avait beaucoup de réseaux logistiques, et que pour faire la guerre ou le terrorisme, si vous n'avez pas de structure logistique, vous ne faites pas la guerre ni d'action terroriste. L'action terroriste faite par un seul homme, c'est finalement un mythe. Cela peut exister aujourd'hui, mais à l'époque cela n'existait pas. On ne commet pas d'attentat tout seul. On commet un attentat en groupe, et à condition d'avoir un appareil logistique, qui vous permet d'avoir des planques, des voitures, des faux papiers : les faux papiers, c'est fondamental, c'est l'épine dorsale de la clandestinité. Il faut aussi de l'argent : le financement du terrorisme, ce n'est pas du macro financement, c'est du petit financement, et finalement cela fait du gros financement si on est nombreux. Donc, on a pu comprendre cela, et assécher un peu le terrain, et construire le début de cette stratégie qui était importante, la stratégie de l'harmonie : considérer pas à pas qu'il n'y a pas d'antinomie fondamentale entre des conceptions très traditionnelles et anglo-saxonnes, entre la prévention d'un côté et la répression de l'autre. Et qu'on pouvait très bien travailler tous ensemble : mobilisr l'ensemble des acteurs de l'État sur une seule chose pour la prévention des risques, faire en sorte que l'appareil judiciaire soit au service de l'épine dorsale du système, la pointe de flèche du système démocratique, qui est le renseignement, pour pouvoir détecter des signes de basse intensité et être en capacité judiciairement et légalement de pouvoir neutraliser des individus dangereux avant même qu'ils aient été en capacité de passer à l'action, alors même qu’eux ne savaient pas ce qui se passait dans leur activité, mais dont le seul rôle était d'apporter une aide logistique et financière. Donc, cette stratégie de l'amont était quelque chose de très nouveau, que n'avaient pas, et que n'ont pas les Américains. Parce qu'il a fallut changer de spectre, et faire en sorte que l'ensemble des acteurs puisse travailler ensemble. Je dois dire que cela n'a pas résulté de textes ni de lois : cela s'est fait pas à pas, par la volonté des hommes et des institutions, parce que des juges ont considéré - moi en particulier - qu'il fallait le faire et qu’à moment donné, la DST a perçu que c'était un élément très important de son action, qui lui permettait à la fois de valoriser sa mission de répression et de prévention, mais aussi c'était un moyen extraordinaire de projection légale, sous couverture à l'extérieur de faire du travail de renseignement, alors que bien sûr ce travail normalement est confié à un service extérieur, c'est-à-dire la DGSE. Grâce aux enquêtes, la DST a pu acquérir une connaissance et une information des réseaux en Afrique que je suis certain que la DGSE n'avait pas. Donc une véritable arme qui s'est développée et qui nous a permis avant tout le monde de comprendre le fameux phénomène des filières afghanes. Les filières afghanes, cela commencé en 1994, parce que dans un petit réseau marocain, qui avait projeté de commettre des attentats au Maroc, on se rend compte qu'il y a des filières qui partent de Paris, aussi de province, d'Orléans, et qui passaient par l'Allemagne, puis par Londres. On voit qu’il y a une route très balisée, très établie, parce que si on veut aller en Afghanistan, il faut passer par Londres, sinon on n'y arrive pas. A Londres, il y a des relais, des structures très fortes qui sont en lien avec d'autres individus, des filières qui vont se trouver à Islamabad et surtout une qui va être très importante, à Peshawar, qui appartenait au père d'Oussama Ben Laden. C'était un ensemble structuré, avec des maisons d'accueil et des camps. On pense qu'il y a eu à peu près 1.200 français, qui sont passés dans ces camps, passant quelques mois, parfois quelques années, avec un double but : faire le djihad armé tout de suite en luttant avec les talibans contre l'Alliance du Nord, l'ennemi proche ; ou alors être formé pour exporter le djihad en France. Ils revenaient en France auréolés d'un label afghan, avec un charisme important, en capacité de recruter, de former de nouveaux réseaux pouvant passer à l'action. Voilà la dynamique qui s'est mise en place en 95-96, qui a transcendé même les organisations comme celle du GIA de Zitouni qui ensuite a commencé à se déliter, et qui a été repris par la suite par un autre mouvement, le GSPC, le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat, dont on sait aujourd'hui que c'était probablement l'organisation la plus puissante.

 Et tout ça nous a finalement amené jusqu'en 2001, parce qu’il n'y a pas de solution de continuité entre ce que nous avons eu en 94 et le 11 septembre. Sauf que les Américains n'ont rien vu. Et l'élément le plus intéressant pour nous, c'était l'affaire Ressam. Pourquoi ? Parce qu'en 96, en marge de l'affaire de Roubaix, d'un petit trafic de faux papiers, la DST avait acquis un certain nombre d'éléments qui remettaient la chose en perspective et elle savait qu'au travers de ces deux passeurs, il y avait probablement un groupe international important qui appartenait au djihad global. Et donc on a monté une opération judiciaire en lien étroit avec la DST, on a fait un certain nombre d'enquêtes à l'extérieur, au Canada, puis en France, en Turquie, et on s'est aperçu qu'on était confronté à un vaste réseau mondial, qui nous a amené pour la première fois en Asie du Sud-Est et même en Australie, où on a découvert un individu qui était en lien opérationnel avec l'autre partie du groupe qui était à Vancouver. Donc, on utilisait carrément toute la rotondité de la Terre pour attaquer les États-Unis par le côté ouest, et non pas par le côté est. Cela, c'est en 96-97. En 99, on a déjà arrêté un individu qui était le chef du groupe en Jordanie, grâce à la complicité des Jordaniens et de la DST. Puis, on fait une perquisition à Montréal et on découvre des éléments matériels importants, établissant que ce Ressam était un membre d'Al-Qaïda et que le projet était d’attaquer les États-Unis. Mais on ne savait ni où ni quand. C'est pour cela que je dis qu'en ce qui nous concerne, on a alerté, et on n'a pas été entendu : on est tombé sur des Américains autistes. Ils n'étaient pas en capacité de pouvoir comprendre quelque chose comme cela. Et donc qu'est-ce qu'il se passe ? Le 14 décembre 1999, Ressam loue une voiture de location, est à Vancouver, passe à Seattle, il a un comportement suspect, il est arrêté par une douanière, il s'enfuit, il est rattrapé, et dans le coffre on découvre 100 kilos d'explosifs, des dispositifs de mise à feu, du matériel très sophistiqué. Et là, les Américains paniquent, comprennent, sont très réactifs, et disent : « venez nous aider tout de suite ». Avec deux ou trois fonctionnaires de la DST, on a débarqué à New York en janvier 2000, c'est là où on fait la connaissance de John O'Neill, ce personnage extraordinaire qui a eu un destin incroyable, qui a quitté comme vous le savez la direction du FBI pour prendre la direction de la sécurité du World Trade Center, et qui va périr dans les tours le 11 septembre. Donc, les Américains nous disent : « on ne sait rien, on s'est trompé, il faut nous aider ». On leur donne tous les éléments, environ 4.000 documents, et ils ne savent pas lire, ils n'ont pas la grille de compréhension. La DST leur met à disposition un expert, un spécialiste, un analyste qui leur explique comment lire ces documents. Ils comprennent, et ils disent : « on est très mal dans cette affaire, parce qu'elle va passer devant la cour fédérale de Seattle, mais on ne va jamais pouvoir juger ce type pour complot, parce qu'on n'a pas ce qu'il faut. Est-ce que vous accepteriez d'être le témoin expert du gouvernement des États-Unis, de représenter les intérêts supérieurs des États-Unis devant une cour fédérale ? » J'ai dit oui. J'étais donc appointé par un executive order du Président des États-Unis pour représenter les États-Unis : j'étais un Français qui représentait les États-Unis. J'ai témoigné deux fois, devant la Cour fédérale de Seattle, la deuxième fois en avril 2001, ils avaient délocalisé le procès - au motif que la sécurité n'était pas suffisante à Seattle - à Los Angeles. Je me rappelle des témoignages que j'avais faits, j'avais rappelé l'Airbus et j'avais dit : « je pense, compte tenu de ce que l'on sait, qu'il y aura une deuxième frappe ». Et on m'a dit : « si vous dites cela, c'est que vous avez des éléments que vous nous cachez ». J'ai dit non. Ils ne peuvent pas concevoir l'analyse. Donc j'ai subi des pressions, et j'ai dit : « non, je n'ai aucune information, mais je pense que le saut stratégique, c'est l'affaire Ressam. Vous avez déjà l’USS Cole en 2000, vous avez eu des attentats à Nairobi et Dar-es-Salaam en 98, mais ce sont des attentats à l'extérieur, et stratégiquement Al-Qaïda veut frapper votre sol. Donc cette tentative est selon moi stratégiquement bien plus importante que ce que vous avez eu avant. Et nous on sait que quand on commence ce genre de scénario, on n'arrête pas, surtout quand la première tentative a été un échec ». Et il y a eu le 11 septembre.

 Je laisse l'affaire Zacharias Moussaoui qui est aussi un grand épisode de coopération, où là aussi on a travaillé énormément. La coopération était très compliquée, nos services travaillaient très bien avec les services américains, mais les services américains entre eux avaient quelque mal à communiquer, si bien que pour faire la synthèse des éléments, c'était compliqué. Nous, ayant l'ensemble des informations, plus les nôtres, plus celles du monde arabe, on a quand même compris que Moussaoui Zacharias n'était pas quelqu'un qui faisait du tourisme, et que s'il était là pour apprendre à piloter un avion, c'est qu'il avait des intentions. Bien évidemment, on ne pouvait pas imaginer le scénario du 11 septembre, mais on était très proche. Fin août début septembre, le FBI avait refusé de demander un mandat de perquisition pour aller voir ce qu'il y avait dans un ordinateur portable, et on sait maintenant que dans cet ordinateur, il y avait les éléments. En dépit également des éléments fournis par la France, de la volonté d'un fonctionnaire local du FBI qui, lui aussi, avait témoigné devant le Congrès à Washington, il y avait une inertie qui faisait que fin août, il n’y avait toujours pas de menace pour les États-Unis ! Voilà la situation telle qu'on l'a vécue. La coopération était bonne. Je faisais des voyages à l'époque fréquents aux États-Unis, à cause de l'affaire du DC-10 d'UTA, dans lequel des Américains avaient péri, notamment la femme de l'Ambassadeur au Tchad. J'avais établi un genre de joint venture avec les Américains qui nous a bien servi, parce que cela nous a permis de détecter des éléments matériels importants, notamment un bout de timer, car j'avais décidé après l'attentat d'aller dans le Ténéré et de rapatrier à peu près toute la partie avant de l'appareil, ce qui représentait environ 10 millions de débris. Et nous avons tout trié, un par un, avec les Américains, et on a trouvé deux débris importants, un qui était un morceau de la valise qui n'avait pas détonné, donc intact, grand comme l'ongle, et un autre encore plus petit qui était un morceau de timer, du circuit imprimé. Et les Américains nous ont aidé, ils ont identifié par les sigles que cela provenait d'une firme familiale à Taipei, je suis allé en mission à Taipei - non sans difficultés, pour des raisons politiques puisque la France ne reconnaît pas le régime de Taïwan - on a fait du tourisme judiciaire, j'ai pu récupérer ces éléments. Effectivement, ces éléments nous ont permis, en traçant l'ensemble de la filière, de retrouver les timers, et de trouver qu’ils avaient été vendus aux services secrets libyens. Et quand je suis allé à Tripoli, non seulement j'ai pu récupérer une deuxième valise, mais également des timers qui apportaient la preuve matérielle de l'implication matérielle de la Libye. Dans cette affaire, on a travaillé main dans la main. J'ai bénéficié aussi du concours technique de la Task Force américaine dans ce domaine où nous étions mieux placés, comme en Afrique, les Américains nous ont laissé faire. Cela était très exemplaire en termes de coopération judiciaire. Mais les Américains ont commencé à comprendre l'intérêt de notre système à ce moment-là. Ils sont quand même très réactifs et cette capacité d'abord du juge, qui a l'ensemble des moyens à sa disposition et qui peut travailler sans aucune difficulté avec le renseignement et surtout utiliser les éléments du renseignement, ce que le système anglo-saxon ne permet pas, parce que le système de la preuve est différent, on a démontré aux Américains la capacité et l'importance de cette réactivité et de cette efficience dans le dispositif de lutte antiterroriste en France.

J'en arrive à 2001, parce que là tout change. Après le 11 septembre, les Américains et Bush vont développer d'une manière catastrophique la fameuse théorie du War on Terrorism, que celui-ci va décliner comme étant la pierre angulaire de l'ensemble de la politique américaine. Cela va être, à la fois pour la lutte contre le terrorisme, mais aussi dans son grand dessein géopolitique qui va nous amener à l'Irak. L'Irak a été une catastrophe sur le plan du terrorisme. L'Irak a été le plus beau cadeau que Bush a pu faire à Oussama ben Laden. On est parti pour 20 ans de plus. Pourquoi ? Déjà la période pré-irakienne a été une période de très grande agitation, de mobilisation des masses islamistes. Et c'est là où est vraiment né le mouvement de radicalisation. On a eu une alchimie, avec des individus qui sont passés très vite du fondamentalisme à la violence, on a eu des conversions telles qu'on n'en avait jamais vu. On a vu arriver des gens qui n'étaient pas dans les bases de données, des gens nouveaux. On a trouvé surtout un phénomène très important, c'est qu'on n'avait pas de phénomène de filière. Les filières se sont faites spontanément. Le tropisme irakien, si vous voulez, parce que le djihad se fait toujours avec des terres de djihad : si vous voulez faire fonctionner le djihad, il faut que vous ayez une zone où il y ait une confrontation directe entre musulmans et non musulmans, c'est cela le moteur. Alors évidemment, le moteur très récupéré par Oussama ben Laden, a été le problème israélo-palestinien. Mais il y a eu la Bosnie, le Kosovo, la Tchétchénie, avec le Cachemire. L'Irak a joué un rôle important. On a vu des gens partir tout seuls, on a même vu un gamin de 14 ans qui s’est installé à Damas pour essayer de trouver une petite base pour recevoir des copains. À 14 ans ! Après, cela s'est un peu structuré, mais cela partait dans tous les sens. Et Al Zarqaoui récupérait cette main-d'oeuvre non formée pour en faire de la chair à canon, en leur mettant des menottes au cas où au dernier moment ils auraient eu peur, pour se faire sauter dans des camions. Après, les choses se sont un peu structurées, il y a eu un trop-plein, on a eu le même phénomène qu'en Afghanistan ou ailleurs, on a eu des gens qui étaient formés dans des camps, en Syrie, mais surtout en Afghanistan, voire au nord Liban, pour faire le djihad, pour être envoyés ensuite en Europe pour commettre des attentats, et nous aussi on va déjouer en 2005-2006 un certain nombre d'opérations. On va avoir ensuite cette situation un peu difficile où c'est la rupture politique entre les États-Unis et la France. Mais ce qui est intéressant, c'est que les Américains ont fait une séparation extrêmement stricte entre le domaine technique et le domaine politique. C'est-à-dire que la coopération en matière de renseignements, et je dirais même en matière judiciaire, n'a jamais été altérée par l'Irak. Et je me rappelle très bien avoir été invité à déjeuner par l'Ambassadeur des États-Unis, avec le chef de station de la CIA, en disant : « voilà, je vous fais venir à la demande du Président Bush, parce qu’on veut vous dire que nous, les États-Unis,  tenons absolument à la coopération bilatérale : la France est pour nous un partenaire privilégié. Et nous ne voudrions pas que le mauvais climat politique qui existe actuellement entre la France et les États-Unis puisse avoir une incidence sur la coopération. Nous faisons une séparation. Nous pensons que ce serait dommageable pour les États-Unis comme pour la France ». Et je dois dire que nous, en tout cas en ce qui me concerne, j'étais beaucoup plus prescripteur de coopération que je n'en recevais d’eux, parce qu’ils en avaient davantage besoin. Ils étaient, sur nombre de points, en manque d'information. On n'en a pas souffert, y compris lorsqu'il y a eu des difficultés, parce que c'était les militaires qui détenaient tout et que même les services américains avaient du mal à obtenir les informations sur le théâtre irakien, ils ont fait des effets de leviers important pour qu'on puisse les avoir. Donc la coopération a été bonne, même si sur le plan politique, il y avait des manipulations sur nos enquêtes. Mais en tout état de cause, nous n'avons pas souffert de cette situation politique difficile.

Alors aujourd'hui, comment les choses se passent ? Évidemment, on est sous une administration différente. J'ai eu la chance de voir l'ensemble de l'administration américaine, y compris le n°1 à Washington, compte tenu de mon statut, parce que je suis basé au Trésor et que je travaille aux côtés de Monsieur Timothy Geithner, mais également, de la communauté du renseignement américain, dans le cadre de cette mission. Et il est certain que l'on a un changement de ton. Mais je crois qu'il faut être très vigilant. On a un changement de ton, pas un changement de politique. On est en train de faire une grosse erreur en Europe, sur l'Obamania, qui est quelque chose de très dangereux, qui est là pour nous endormir. Les Américains sont de plus en plus centrés sur leurs intérêts propres, et du reste c'est une constante chez les Démocrates, bien plus que chez les Républicains, ne l'oublions pas. Aujourd'hui, ce qui change, c'est la communication. Aujourd'hui, on dit : « on va parler aux autres », mais on parle ‘‘en faisant la guerre’’, ‘‘en étant dur’’. Et croyez-moi, ils sont forts. Ils ont une équipe extrêmement solide, bien meilleure à mon avis que celle de l'administration Bush avec des gens très professionnels, ils vont être beaucoup plus durs dans la négociation et le partenariat transatlantique. On va avoir un partenariat nouveau, mais il va falloir que l'on soit très professionnels, ils vont jouer sur les divergences entre les différents acteurs européens, et surtout il y a un élément fondamental que je vois, c'est qu’il y a un renforcement incontestablement des liens traditionnels entre le Royaume-Uni et les États-Unis, en tout cas en sous-main, pas politiquement. Aujourd'hui, vous avez un acteur de premier plan : les Britanniques, et puis les autres. Et il est certain que si c'est un effet de levier, il faudra que l'on soit présent dans de nombreux domaines. Et je ne suis pas certain que l'on ait pris conscience de cela, y compris dans des problèmes de sécurité. Je pense qu'ils vont être très exigeants dans le partage des renseignements et dans la réciprocité. Et en tout cas dans le cadre de la mission que je mène, je le vois très clairement, je vois à quel point l'Europe est faible et laisse des béances dont profite l'acteur américain, qui est beaucoup plus cohérent et qui connaît bien le système. Ils ont, que ce soit la Maison-Blanche où le département d'État, des spécialistes de l'Europe et de la France, des gens qui sont parfaitement francophones et qui connaissent aussi bien sinon mieux que moi la France et la mentalité française. Ce sont de très bons analystes qui profitent donc de tous les dossiers pour prendre des avantages. On ne peut pas leur reprocher. Mais il ne faut pas croire que l'on est avec quelqu'un qui maintenant va vous apporter sur un plateau tout ce que vous souhaitez.

Alors pour terminer, je voudrais dire un mot sur la situation au Pakistan et en Afghanistan, qui me paraît importante, parce qu’aujourd'hui la menace est très élevée.

La problématique irakienne est en train de disparaître, et le problème de fond, c'est à la fois l'Afghanistan et le Pakistan. Nous avons négligé le Pakistan. Je me rappelle très bien en 2001, dans une enquête que j'ai faite, j'ai la preuve de ce que des organisations fonctionnaient directement sous le contrôle et avec l'aide de l'armée pakistanaise, que nombre des instructeurs de ces groupes étaient en fait des officiers d'active détachés dans les camps, et que des organisations terroristes avaient été créées de toutes pièces, avec Musharraf jouant un double jeu. C'est-à-dire à la fois facilitant le travail des fondamentalistes dans des projets de soutien à des organisations pakistanaises et pashtounes, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. Il faut dire une chose, c'est que Musharraf n'est pas un pendjabi, et que l'armée est pendjabi. Donc il était déjà dans une position, on le qualifiait presque d'Indien, ce qui est la pire des insultes et des menaces à l'intérieur de l'appareil militaro-industriel et sécuritaire pakistanais. Et donc il était à la fois obligé de donner des gages, et d'autre part d'agir différemment avec les Américains. Je pense que la où il y a eu supercherie fondamentale, c'est qu'il y a eu un clivage qui s'est opéré au niveau de Musharraf entre « on fait la lutte contre Al-Qaida, ce sont des étrangers, ce ne sont pas des Pakistanais, ça c'est bien, et on ramasse la manne américaine », mais « on ne touche pas à ce qui est Pashtoune, ce qui est Taliban ». Et donc on a eu une espèce d'effondrement qui s'est fait, les Américains ne l'ont pas compris, parce que ce qu’ils voulaient, c'était capturer des figures d'Al-Qaida, et la donne pakistanaise est tombée. Et aujourd'hui, on est dans une situation critique. Et la problématique est la suivante : quand le pouvoir pakistanais passera aux mains des talibans ? Aujourd'hui, incontestablement, on est dans cette problématique. Le pouvoir ne tient plus l'appareil industriel, l'appareil sécuritaire pakistanais, l'ensemble du dispositif. La démocratie a patiné, et une partie du dispositif disparait. Il est incontestable qu'un certain nombre d'attentats qui sont commis, y compris celui de Bombay, l'ont été par des organisations sur instruction ou avec une aide active de la part des Pakistanais. En tout cas, ce qui se passe dans la vallée de Swat avant la reprise en main et dans les zones tribales et, même aujourd'hui, est une preuve de ce problème.

Deuxième problème évidemment corrélatif, c'est la situation en Afghanistan. En Afghanistan, nous avions 2000 une légitimité, il y avait un grand espoir de la population. Et l'ensemble des Afghans était favorable à l'opération militaire, parce qu'il y avait eu le 11 septembre, et que tout le monde savait pertinemment que le Mollah Omar était aux côtés d'Al-Qaida, et que l'Afghanistan était un État terroriste. La problématique précisément, c'est que ce qui s'est passé, la politique américaine en Irak les a conduits à délaisser le théâtre afghan, finalement à sous-traiter aux Seigneurs de la guerre, et à Karzaï qui a perdu toute légitimité, toute efficacité, et donc on est retombé, avec une nouvelle alliance entre les Seigneurs de la guerre et les talibans, à une situation qui est aujourd'hui ingérable, avec un gouvernement qui n'a aucune légitimité. Et les derniers événements politiquement tragiques, avec la nouvelle réélection de Karzaï, sont le signe de cette situation. Donc, on a à la fois l'Afghanistan qui est ingérable avec des attentats, et le problème aujourd'hui est un vrai problème, parce que je ne suis pas certain qu'effectivement 20.000 ou 30.000 hommes supplémentaires soient de nature à stopper, et encore moins à résoudre, la situation avec l'histoire malheureusement qui est là pour nous le dire, que ce soit avec les Britanniques ou avec les Russes.

Enfin j'en terminerai, parce que ce phénomène est un nouveau phénomène, d'attraction. On voit des nouvelles filières qui partent de la zone pakistano-afghane depuis la France, également une contamination qui se fait sur l'Asie centrale, des réseaux comme en Ouzbékistan qui sont actifs en Europe, et surtout pour nous un élément important, c'est l'allégeance formelle qui a eu lieu en 2007 entre Droukdal le chef du GSPC et Oussama ben Laden, avec la création de l’AQMI. L’AQMI a trois agendas : déstabilisation du Maghreb avec une alliance avec les organisations comme le GICM ou le GICL, marocain ou libyen ; action en profondeur sur le Mali qui est une zone de repli mais également avec un autre pays où on trouve des militants actifs, c'est la Mauritanie, avec une tentative de pénétration sur le Sénégal et l'Afrique de l'Ouest ; et enfin le porte-avions qui va permettre à Al-Qaida d'attaquer à nouveau la France, en s'appuyant sur des réseaux logistiques en Europe, refaire le djihad sur notre sol. La menace sur notre sol est très élevée.

Voilà la situation. Je dois dire que c'est une situation qui est assez négative, assez inquiétante. Ce qui est positif, c'est que l'on a à dispositif extrêmement efficace. Donc, je crois que cette stratégie de l'amont, de l'anticipation, que nous devons continuer, et qui nous est enviée par tout le monde, notamment par les Américains et les Britanniques, devrait nous permettre d'avoir un filet qui nous permettra de pouvoir stopper tous les terroristes. Espérons qu'il n'y ait pas de trous dans le filet, mais on ne peut pas l’exclure, parce que ce n'est pas une science exacte et la menace est élevée. Il faut que l'opinion publique soit vigilante, ce qui est compliqué, parce qu'il ne se passe rien. La rançon de notre succès, c'est précisément qu'il n'y a pas de visibilité de la menace.

 

Jean Bétermier

 Monsieur le juge, en vous écoutant, il me revenait à l'esprit le souvenir d'une visite aux États-Unis, à Newport, qui est un peu le temple de la simulation des jeux de guerre, où on cherche à imaginer le futur, et ce qui m'avait frappé, c'est qu'il y avait un grand tableau dans lequel il était dit : « dans cet établissement, dans les années qui ont précédé la deuxième Guerre mondiale, nous avions pratiquement imaginé toutes les situations, y compris celle des kamikazes, mais nous avions refusé d'y croire ». Et on pourrait dire aussi que d'un autre côté, on pensait que les blindés ne passeraient pas dans les Ardennes. C'est donc que toute la difficulté, dans des situations de crise, de croire, d'admettre des choses que l'on comprend mal, et souvent pour des raisons culturelles.

J'ai une question, peut-être un peu délicate. Peut-être l'abordez-vous dans votre livre. Il s'agit de l'affaire de Karachi. Elle refait surface aujourd'hui. Il semblait qu'après votre enquête, puisque vous avez été fortement impliqué, les responsabilités avaient quand même été assez bien cernées du côté des réseaux pakistanais que vous avez évoqués tout à l'heure. Et puis, on voit sortir aujourd'hui l'idée que ça pourrait être lié à des affaires de corruption. Il y a dans cette salle d'ailleurs deux ou trois personnalités qui ont eu à connaître de très près ce douloureux dossier.

  

Jean-Louis Bruguière

 Je peux répondre sous deux réserves.

Première chose, dans le livre, je me suis fixé comme règle, qui est une règle de loi, de ne pas évoquer des affaires en cours, parce que je suis tenu par le secret de l'instruction, même si je ne suis plus en fonction. Donc j'évacue clairement l'affaire du Rwanda, les affaires qui font polémique, et l'affaire de Karachi. Si on respecte cette autre règle, c'est-à-dire de ne pas faire savoir à l'extérieur ce qui a pu être dit ici, je peux vous donner des éléments différents, sans aborder le fond. Qu'est-ce que je peux dire, toujours sous cette réserve bien sûr de ne pas en parler à l'extérieur… Quand je suis allé à Karachi, cela a été extrêmement difficile et laborieux, parce que chaque fois on s'est heurté à l'obstruction des Pakistanais, pour les motifs les plus futiles. Et finalement on y est allé avec la DST et on est tombé sur un climat délétère, on a été formellement bien reçus, mais on nous a fait comprendre qu'on les ennuyait, qu'il n'y avait rien à voir, qu'on nous donnait des dossiers, et puis c'est tout.

Il y avait un problème de fond, c'est que l'explosif n'était pas le bon. L'explosif que l'on avait récupéré sur la scène de crime, c'était du TNT, et on nous sort un explosif nitraté. En fait on a compris : ils ont fait un copier / coller, si je puis dire, entre une enquête qu'ils ont conduite à peu près correctement, parce qu'ils avaient les Américains derrière, sur un attentat qui s'était passé un peu après contre le consulat général des États-Unis, où là c'était manifestement nitraté, et nous, ils nous ont fait une espèce d'amalgame, un breuvage épouvantable. On leur a dit : « cela ne colle pas » et ils nous ont répondu : « c'est comme ça et pas autrement, si vous n'êtes pas contents, vous partez, terminé ». Si bien que, lorsque je suis revenu voir les parties civiles, je leur ai dit : « cela ne colle pas ». Autre élément important, non seulement le climat était lourd, mais on a été menacés, physiquement. Pas moi, mais l'entourage. On nous a fait comprendre qu'on pouvait venir une fois, mais pas deux, sinon on prenait des risques.

Troisième chose, on a un avocat médiatique, qui se fait sa pub et qui saute sur tout ce qui bouge, il y a eu ce fameux rapport que je ne connaissais pas, qui est un rapport fait par un privé, entre guillemets. Je ne sais pas, moi je ne le connais pas, mais il paraît qu'il a une réputation pas terrible, mais enfin bref. Mais en tout cas lui-même, quand il y a eu cette médiatisation, a fait recul en disant : « écoutez, ce n'est pas recoupé du tout, ce n'est que des rumeurs ». Je dis simplement, pour moi, à titre personnel, je ne vois pas en quoi des commissions au demeurant légales, puisque c'était avant les accords de l'OCDE, voire même des rétro-commissions, qui ont donné lieu à une forte médiatisation à l'époque, tout le monde en a parlé, pourraient être à l'origine d'un attentat déclenché en 2002 dans un contexte que tout le monde connaît, qui est celui d'Al-Qaïda. Dire que ce n'est pas le Al-Qaïda, c'est vraiment un contresens. En 2002, on a eu une série d'opérations montées par Al-Qaïda ou des organisations liées à Al-Qaïda, donc c'est incontestable. Le problème est de savoir s'il y a eu des manipulations. Que voulez-vous que je vous dise ? La porosité entre ces services de renseignement et l'armée est telle, qu'on ne peut pas exclure, mais pourquoi ? Je ne vois pas le mobile, si vous voulez. Et il va falloir que mes collègues, confrontés à cette situation difficile, sortent de l'issue, et par le haut. Il ne s'agit pas de dire : « c'est des commissions », il va falloir trouver lesquelles, et apporter des preuves. Et malgré tout, que je sache, la solution est plus à Karachi ou au Pakistan qu'en France, et cela va être compliqué. Moi je ne vois pas. Je suis prudent, je ne veux pas me prononcer, mais je serais à la place de mes collègues, il faut explorer tout, il faut fermer les portes. Mais comme je dis à ces journalistes qui commencent à me fatiguer : vous êtes en train de confondre deux choses et de manipuler l'opinion, et quand il y a des morts c’est grave, entre analyse et certitude, entre hypothèse et certitude. On doit explorer les hypothèses, mais une hypothèse n'est pas une certitude. Donc aujourd'hui, on en fait une affaire. Donc on voit bien à qui profite le crime, tout cela paraît clair et évident, mais cela n'est pas sérieux. On ne fait pas de la justice comme ça. Et c'est strictement la même chose sur l'affaire des moines de Tiberine, sur laquelle j'ai travaillé de manière très précise, en lien avec la DST. Et vous avez peut-être vu la dernière page sur Me Baudoin, elle n'est pas extrêmement tendre. Mais cela ne me gêne pas, j'attends qu'il fasse un procès en diffamation, mais je sais qu'il ne le fera pas.

 

Intervenant

 Bonsoir, Monsieur le juge. Nous avons un pays aux portes de l'Europe qui voudrait nous rejoindre, la Turquie. Pays musulman, qui a une intention d'expansion au moins idéologique sur l'Europe centrale et tous les pays se finissant en ‘‘-stan’’. Est-ce que nous avons une coopération avec ces gens-là, est-ce que nous craignons quelque chose, est-ce que les partis kurdes interviennent, et comment nous plaçons-nous ?

  

Jean-Louis Bruguière

 Nous avons une bonne coopération avec les Turcs, surtout sur le PKK. Pour le reste, c'est plus compliqué. Ce qui est inquiétant. On l'avait déjà vu avec l'affaire Ressam, il y avait des liens, des adhérences qui étaient inquiétantes. Moi je crains que ce gouvernement, s'il perdure, ou d'autres, crée une nébuleuse, c'est incontestable. Et ce gouvernement ce ne sera pas en capacité politiquement d'aller contre des musulmans modérés, mais dont des relais seront opérationnels. Exactement, d'une certaine manière, un peu comme en 81-82, comme dans l'entourage de Mitterrand, où il y avait des gens impliqués avec Action Directe. Donc je ne suis pas très optimiste.

 

 Intervenant

 Je voudrais parler du nucléaire. Si j'étais parmi Al-Qaïda, je rechercherais un certain nombre de kilos de plutonium, et j'essaierais de le faire exploser quelque part. Évidemment, là, vous dites qu'ils vont prendre le pouvoir au Pakistan, à ce moment-là pour eux cela sera facile, et j'estime personnellement que c'est assez catastrophique à cet égard. Mais en attendant, ont-ilx une action vis-à-vis des Russes ou d'un certain nombre d'organisations étatiques, ou ex-étatiques, qui ont du plutonium et qui pourraient faire quelque chose ?

  

Jean-Louis Bruguière

 Alors d'après ce que je sais, non. Parce que, là, il y a une vraie prise de conscience planétaire de la part des grandes puissances qui détiennent le nucléaire, je crois même que les Nord-coréens en font partie parce qu'ils sont sous contrôle étroit des Chinois, pour faire en sorte qu'il n'y ait pas de matières fissiles qui partent. Je parle du militaire, du plutonium ou de l'uranium militaire. Par contre, ce qui est plus grave, c'est l'ensemble des radio-isotopes et des substances qui se baladent partout. J'ai un exemple, que je cite dans le dossier. En 2002, nous avons eu un réseau qui est parti, qui est allié à Al Zarqaoui, lequel était donc en lien avec les tchétchènes, et qui avait acheté pour 45.000 $ des tubes de césium appartenant à l'ancien arsenal nucléaire soviétique, pour en faire une bombe sale. Or c'est très radioactif, c'est une saloperie. Ça, c'est possible, parce qu'on peut s'en procurer. Et notamment dans des zones grises comme le Caucase. C'est valable aussi pour le biologique. Le principe de précaution jouant, une bombe sale, c'est une catastrophe : on neutralise une ville pendant combien de temps ?

  

Intervenant

 Est-ce qu'il n’y a pas des liens entre les réseaux terroristes et les organisations criminelles, ou certaines organisations criminelles ? Et est-ce que les réseaux terroristes ne se financent pas par des activités criminelles, en association parfois avec des malfaiteurs ?

 

 Jean-Louis Bruguière

 Très bonne question. La réponse est oui. Ces réseaux terroristes se financent par des activités criminelles propres. Donc ils ont une typologie criminelle. Il faut savoir par exemple qu'en 2001, on a démantelé une structure des réseaux du GIA ou GSPC, qui s'était spécialisée dans les cartes qu'on appelait cartes de crédit clonées : ils prenaient une carte, et ils la faisaient fabriquer à une centaine d'exemplaires, et grâce à cela, ils saturaient les distributeurs à billets, et ils arrivaient à récupérer des sommes de l'ordre de presque 600.000 euros. C'est-à-dire supérieures à ce qui était nécessaire pour financer le 11 septembre. Ça, c'est du micro financement. Aujourd'hui, on a un phénomène très récent, qui date d'il y a un ou deux ans, ce sont des liens opportunistes entre la criminalité organisée et le terrorisme. Ça, c'est beaucoup plus grave. On le trouve notamment en Amérique latine, avec les FARC et les cartels de la drogue, mais il y a aussi des signes dans le Sahel : il y a une nouvelle route de la drogue et de la cocaïne, parce que les trafiquants sont obligés de diversifier leurs zones d'approvisionnement et leurs voies d'acheminement - du fait de la répression dans les Caraïbes - et donc une partie de la cocaïne arrive maintenant dans le golfe de Guinée, voir en Mauritanie, et est acheminée par les touaregs avec des liens qui se font avec le GSPC. Donc le GSPC et l’AQMI sont en train de se financer, non seulement par des enlèvements, mais aussi par du trafic de stupéfiants. Cet élément est très connu et très inquiétant en Afghanistan, parce qu'on sait bien qu'une partie d’Al-Qaïda et des talibans se finance complètement par le trafic d'héroïne. Et aujourd'hui, la dégradation de la situation de sécurité dans la zone fait que les Seigneurs de la guerre se renforcent, le pouvoir central n’existe plus, et le trafic est florissant. Qui dit trafic dit corruption, et tout ce qui empêche la restauration de l'ordre démocratique et de voir ce pays se pacifier.

  

Intervenant

 Merci pour votre excellent exposé et pour toute votre action si efficace dans la lutte contre le terrorisme. Je voudrais revenir sur un point que vous avez abordé, celui de l'efficacité de nos moyens et de leur utilisation. Au point de vue du renseignement, nous avons la DST en France mais aussi la DGSE, sans oublier les services spécialisés des militaires : comment arrivez-vous à obtenir les renseignements de ces différentes entités spécialisées et assurer leur coordination ? Comment pouvons-nous obtenir la même chose de nos partenaires amis de l'Union européenne ? A partir du moment où vous obtenez ce renseignement, dans la mesure où il est fiable, comment se font la coordination et le passage à l'action ? Est-ce qu'il s'écoule un long délai ou est-ce que vous pouvez passer à l'action très rapidement ?

  

Jean-Louis Bruguière

 Nous, nous n'avons de contact qu'avec la DST, parce que c'est un service judiciaire qui possède « deux casquettes ». Je peux donner une commission rogatoire à la DST pour exécution, ce qui n'est pas le cas de la DGSE ou des autres services de renseignement, qui sont le back office si je puis dire. Mais par contre, la DST a une double casquette, c'est le service de contre-espionnage, donc le travail se fait en bonne intelligence et la coordination est excellente en France, je peux le dire. Le mythe de l'opposition entre la DGSE et la DST est terminé, cela ne se fait parfaitement bien. Aujourd'hui on n'a qu'un seul service intérieur, il n'y a plus de renseignements généraux, on a une configuration qui est celle de nos grands partenaires européens, et tout le monde se félicite du partenariat dans ce domaine avec l'ensemble des pays européens, les États-Unis, et je dirais même, ce qui est important, c'est qu'on a de très bonnes collaborations avec les pays arabes, c'est fondamental. Ça, ce n'est pas notre secteur, si vous voulez. Eux, ils sont à la pointe, ils font l'analyse des menaces au quotidien, et ils détectent deux choses : soit des menaces lointaines et dangereuses pour la sécurité de notre pays, soit des menaces immédiates. Dans les deux cas, ils vont judiciariser les éléments pour permettre au bras séculier de l'État, la justice, de neutraliser physiquement. Chacun dans son rôle, légitimement. Donc ils vont à ce moment-là donner l'information sous une certaine forme, et puis il y a toute une alchimie qui se fait, parce que ce qui est important pour nous, ce n'est pas d'avoir un procès-verbal disons « nous savons telle ou telle chose », c'est légal mais cela n'a pas beaucoup d'intérêt, c'est la capacité que nous avons, et on l’analyse à deux, de voir comment on peut derrière faire des perquisitions ou des opérations qui vont nous donner des éléments lourds, et qui vont permettre à ce rapport initial de rester légal, mais surtout d’être efficace. C’est toute cette stratégie de la communication et de la confiance que les Américains n'ont pas. Alors on peut aller très vite. Dans l'affaire Begal, par exemple, je me suis rendu avec les gens de la DST aux Émirats arabes unis. Il y avait en France une équipe de la DST qui surveillait un appartement clandestin où il y avait tout le groupe. Puis, il y a eu une fuite médiatique et on n'a pas eu l'affaire. Les types ont eu peur et ont commencé à détruire toutes les pièces à conviction. Ils avaient ce qu'il fallait pour cela.

Il y a des personnes dans la salle qui sont mieux placées que moi pour le dire, ils étaient au sein de l'appareil de renseignement. Mais même si une fois on a croisé le fer avec le Mossad parce qu'ils avaient fait des choses pas très correctes sur notre sol. Autrement la collaboration est bonne. Encore que, si vous voulez, en ce qui nous concerne, on n'a pas beaucoup travaillé avec le Mossad, parce que le Mossad est très focalisé sur la problématique palestinienne, et que nous on était sur Al-Qaïda, sur les réseaux islamistes radicaux. Donc, ça n'est pas dans leur spectre, finalement, d'activité. Autrement, pour le reste, je n'ai pas de commentaire à faire. Je pars du principe qu'il faut parler à tout le monde, et que c'est un élément fondamental de la stratégie diplomatique que d'avoir des relations : parler,  ce n'est pas acquiescer. Cela a été une des faiblesses des Américains sous l'administration Bush, de ne pas être en capacité de parler, ni directement, ni même indirectement. Et je crois qu'avec ses ennemis surtout, il faut parler.

  

Intervenant

 Je suis conseillère stratégique en sécurité publique pour le Québec. Vous avez discuté d'événements qui ont eu lieu dans plusieurs pays, vous avez nommé le Canada, notamment Vancouver. Je voudrais savoir quelle est votre vision du Canada sur l'échiquier du terrorisme.

  

Jean-Louis Bruguière

 Je suis content, je reconnais vos origines. On aime beaucoup les Canadiens, un peu moins leur système judiciaire. Je crois que le gros problème du Canada, vous le savez parce que vous êtes confrontés à votre grand voisin les États-Unis, ils vous font un reproche récurrent mais qui à mon avis est justifié, c'est que le Canada a encore beaucoup de mal à percevoir ou à concevoir qu'il puisse y avoir une menace. Donc les considérations globales d'accueil et de liberté individuelle sont extrêmement prégnantes et prennent le pas sur le reste. Cela a été le cas au moment de l'affaire Ressam où, quand même, j'ai vécu une situation un peu surréaliste. Nous avions des preuves que sur le sol canadien à Montréal se trouvait une structure où on avait tous les éléments d'identité d'individus engagés dans une lutte contre les États-Unis et qui s'apprêtaient à commettre un attentat. J'ai eu toutes les peines du monde à obtenir un mandat de perquisition, parce que l'avocat de la Couronne ne voulait pas présenter mon dossier devant la Cour suprême du Canada. Je lui ai dit que ce n'était pas grave, j’allais le faire moi-même. C'est pratiquement ce que l'on a fait. On a rédigé nous-mêmes. On a eu le mandat. Cela prouve que l'on n'était pas si mauvais que ça en droit canadien, qui est pourtant pire que le droit britannique : c'est un peu la même chose, mais en plus compliqué. Et qu'est-ce que l'on a trouvé en perquisition ? On a trouvé un carnet sur lequel Ressam avait marqué les composants explosifs, et surtout sur ce carnet il y avait quatre empreintes digitales. Ce carnet a été mis sous scellés, bien sûr. Lorsqu'il y a eu le procès Ressam, les Américains ont demandé les scellés. Je n'ai même pas voulu faire les expertises en France, parce que je connais le système américain, je me suis dit qu'on allait prendre trop de temps, qu’ils font cela mieux et surtout qu’ils pourraient témoigner devant les juridictions. Et grâce à ce carnet, ils ont trouvé les empreintes digitales. Je suis allé témoigner et attester que je l'avais bien saisi dans l'appartement de Ressam, et grâce à cela, il a été condamné. Après, il s’est dit qu'il valait mieux discuter avec les Français et les Américains, parce que 22 ans, c'est mieux que perpétuité. Voilà un exemple très concret. Mais si on ne s'était pas battus, on n’aurait pas eu le carnet, et l'autre n'aurait pas été condamné.

  

Intervenant

 Monsieur le juge, vous avez développé de manière plus que convaincante l'importance du renseignement et de la coopération entre les différents organismes chargés de développer le renseignement. Il y a un point qui n’est jamais abordé dans la presse, et que vous avez à peine abordé, c'est le contrôle, la logistique des armements. On n'entend jamais parler d'actions internationales de coopération pour stopper l'acheminement, la fabrication des armes qui sont maintenant de grande envergure et de grande complexité. Il ne s'agit pas de quelques terroristes travaillant de manière isolée. Est-ce un sujet secondaire ? Y a-t-il des limites à cela ?

  

Jean-Louis Bruguière

 Je crois qu'effectivement, comme vous le dites très justement, c'est un deuxième sujet. Si on revient purement au terrorisme, ce qui caractérise les terroristes c'est l'économie de moyens. Ce sont des gens qui sont obsédés par la rentabilité, mieux que n'importe quelle multinationale. Il faut qu'il y ait des retours sur investissement très importants. Comment peut-on faire un maximum d'impact de déstabilisation avec le minimum d'hémoglobine, le minimum de choses ? On va faire un attentat bricolé avec un kamikaze, et avec une forte communication, on n'a pas besoin de système extrêmement sophistiqué. Encore que, ils sont très forts en matière technologique. Aujourd'hui par exemple, dans une affaire que j'ai eue à connaître, avec des individus marocains qui étaient en troisième cycle, et qui avaient fabriqué un système de temporisation et de mise à feu avec une barrière laser, qui était extrêmement complexe et sophistiqué. On l’a fait démonter et analyser par le CEA, et c'était la première fois que l'on voyait cela. Un des deux travaillait donc pour une entreprise qui faisait de la technologie pour la Défense nationale, une petite boîte, avec un secteur qui était sécurisé, avec des produits classifiés. Donc ils ne délaissent pas cela non plus. On a tout, si vous voulez. Incontestablement, là où ils sont très forts, c'est dans le domaine informatique : ils maîtrisent parfaitement la cryptologie. Ils en sont presque aujourd'hui à des réunions virtuelles : ils ne se réunissent même plus physiquement, ils peuvent se réunir uniquement sur le Net, pour établir et organiser, sur les sites dédiés et cryptés, des opérations. Pour faire des filatures, c'est plus compliqué. On est obligé d'investir énormément dans des moyens modernes pour pénétrer, on a beaucoup de retard, parce que la cryptologie, c'est compliqué. Cela prend du temps. Et le temps, c'est l'opérationnel. Le problème de la cryptologie, c'est de pouvoir en temps réel détecter, et on n'y arrive pas si les algorithmes sont trop importants, et ils les ont.

 

 Jean Bétermier

 Monsieur le juge, le moment est venu de vous remercier. Il y a quelques paradoxes à écouter avec autant d'intérêt, et aussi des histoires inquiétantes, mais vous les évoquez avec tellement de talent que l'on ne se lasse pas de les écouter. Votre expérience est très vaste, je pense que nos amis trouveront dans ce livre quelques réponses à des questions qui n'auront pas été posées ce soir. Nous avons pu nous en procurer quelques exemplaires. Je dois dire que lorsque vous avez accepté très aimablement en mai dernier de venir, je ne savais pas que votre livre sortirait le 4 novembre.