FORUM DU FUTUR


"L'OTAN après le Sommet de Lisbonne"

Petit-déjeuner Débat du lundi 29 novembre 2010 organisé en partenarait avec France-Amériques

animé par :

M. Camille GRAND, Directeur de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS)

Texte non relu par l'orateur


Jean Bétermier

         Camille Grand vit dans le monde de la défense, de la stratégie, du contrôle des armements, de la lutte contre la prolifération, de la sécurité internationale, depuis de nombreuses années. Avant d'être directeur de la FRS, il était sous-directeur des Affaires stratégiques, chargé des affaires du contrôle des armements au Quai d'Orsay, il avait été auparavant conseiller adjoint de la cellule diplomatique de Madame Alliot-Marie, ministre de la Défense, et auparavant chargé de mission à la Délégation aux Affaires Stratégiques, et avant ces postes, il avait été à l'IFRI et à l'IRIS. C'est dire que dans tout ce débat stratégique, rien ne lui échappe. Il avait accepté de venir début mai, pour nous parler de la préparation de ce sommet de l'OTAN. A l'époque, un groupe d'experts avait été constitué, sous la présidence de Madame Albright, ancien secrétaire d'État des États-Unis, et ce groupe avait été chargé de préparer l'ébauche d'un concept. Camille Grand avait à l'époque été conseiller, un des conseillers, de ce groupe des experts. Le sommet de Lisbonne s'est passé, semble-t-il, dans une relative harmonie, et ce qui peut être intéressant aujourd'hui, c’est de regarder quelles sont les choses qui ont été arrêtées, mais aussi de voir un peu quelles étaient les attentes, les espérances, et quelles peuvent être les déceptions, les surprises, ou les points de satisfaction. Camille, nous vous écoutons avec beaucoup d'attention.

  

Camille Grand

         Amiral, merci beaucoup, merci beaucoup de cette nouvelle invitation, et de cette présentation. Je dois dire que c'est toujours un plaisir d'être avec le Forum du Futur, parce que la discussion, le débat est très riche. Vous l'avez rappelé, j'ai contribué modestement aux travaux du groupe Albright en qualité de conseiller civil. Et j'ai donc suivi avec pas mal d'attention le débat sur le concept stratégique. Alors comme vous m'avez déjà pour un certain nombre d'entre vous déjà entendu en parler, ce que je voulais faire ce matin, c'était insister un petit peu sur les résultats du sommet de Lisbonne, ce concept stratégique, ce qu'il apporte de nouveau ou pas, quels débats ont été tranchés ou non, et vers où va l'OTAN à partir de là. Vous avez beaucoup de documentation disponible sur le concept lui-même, disponible en français, en anglais. Et pour une fois, il est lisible, donc je vous invite à vous y reporter : cela ne ressemble pas à un document habituel de l'OTAN, on peut le lire avec intérêt, donc plutôt que de me lancer dans une sorte de paraphrase un petit peu systématique, je vais essayer d'éclairer aujourd'hui le cadre de cette négociation. Sur le site de la Fondation pour la Recherche Stratégique, vous trouverez non seulement tous les documents mais aussi toutes les analyses : pour ceux qui veulent en savoir plus, il y a une centaine de publications, il y a tous les documents pertinents de l'OTAN, et qui ne sont pas Wikileaks, qui sont des documents évidemment disponibles.

 

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         Deux mots sur le calendrier, peut-être, pour remettre tout cela en perspective rapidement. Le nouveau concept stratégique adopté à Lisbonne les 19 et 20 novembre par les chefs d’Etats et de gouvernements de l'Alliance se substitue au concept stratégique de 1999, qui a été adopté lors du sommet de Washington. Avec une grande particularité, et donc c'est un exercice qui dans la pratique de l'OTAN, en tout cas depuis la fin de la Guerre froide, est un exercice à peu près décennal, et donc c'est sans doute le premier concept stratégique dont on peut dire qu'on est définitivement sorti de la Guerre froide de l'après-Guerre froide, et de l'après-après-Guerre froide. Le sujet n'est plus de dire « le continent est enfin réunifié » : ce sont des sujets qui sont passés, qui sont définitivement de l'autre côté.

 

         Deuxième élément important, l'Alliance s'est profondément transformée dans la décennie écoulée, ce qui justifie ce travail, avec le passage de 16 à 28 membres, avec l'engagement en Afghanistan bien évidemment, qui a profondément fait évoluer le quotidien et les raisons d'être de l'Alliance atlantique, avec aussi le retour de la France dans la structure militaire intégrée. C'est donc pour nous le premier concept stratégique pour lequel nous sommes un allié banalisé, du point de vue en tout cas de son positionnement bureaucratique. Deuxième élément de particularité, on se rapproche du concept stratégique lui-même, le processus choisi. C'est assez original, et intéressant me semble-t-il pour d'autres organisations, c'est-à-dire le choix d'un processus très transparent, où s'en remettant à un groupe de sages, donc présidé par Madeleine Albright, avec seulement douze personnalités et non pas les vingt-huit ambassadeurs siégeant au Conseil de l'Atlantique nord, et un système qui a fait une large place à des consultations informelles, puisque tout ce processus a été lancé à l'été 2009, et s'est poursuivi pendant plus d'un an avant d'aboutir au concept stratégique. Donc avec de nombreuses consultations, et chose originale, une volonté de s'ouvrir, non seulement aux 28 alliés, ce qui est un petit peu la moindre des choses, puisqu'à l'OTAN, c'est le consensus qui prévaut, mais de s'ouvrir aussi aux multiples partenaires de l'OTAN. Sachant que l'OTAN est une organisation qui compte désormais plus de partenaires que d'alliés, puisqu'une des autres particularités du début de décennie écoulée, c'est la multiplication des partenariats, aux partenariats pour la paix de l'après-Guerre froide se sont ajoutés les partenariat méditerranéens, ce qui s'appelle le dialogue méditerranéen, l'initiative de la coopération d'Istanbul qui est tournée vers le Golfe, et des partenaires dans les opérations qui contribuent certains plus que les alliés, que certains alliés, aux opérations. Donc une organisation ouverte, plusieurs séminaires avec à la fois la société civile, ses partenaires, les gens des capitales, les gens de Bruxelles, le secrétariat international. Encore une fois, ce qui est assez original, si vous comparez par exemple avec l'établissement du précédent concept stratégique, c'était un processus diplomatique très classique, à Bruxelles, si vous comparez avec la stratégie européenne de sécurité, c'était aussi un petit groupe autour de Javier Solana, qui avait développé cette stratégie européenne de sécurité ou sa mise en forme. Là, on a un processus très ouvert, avec un rapport intermédiaire, le rapport de Mme Albright, qui a été rendu public, et rendu public le jour même de sa diffusion, de sa remise au Secrétaire général. Donc quelque chose qui de ce point de vue-là est intéressant.

 

         Un dernier point qu'il me semble intéressant de relever, c'est la volonté d'engager vraiment au-delà des frontières de l'OTAN, y compris avec des partenaires difficiles. Le groupe s'est par exemple rendu à Moscou au mois de février 2010, pour de longues consultations. On avait à l'époque relevé, moi j'étais dans ce voyage, et j'avais noté avec un peu d'ironie, qu'on passait plus de temps à Moscou que dans n'importe quelle capitale européenne. Et c'est l'endroit où le groupe a passé de manière constituée le plus de temps dans tout son processus de consultation, d'établissement et de travail. Comme quoi, la volonté d'engager même au-delà des frontières était tout à fait nette. Cela s'est traduit aussi par des contributions, ça c'est intéressant de le noter, de pays qui ont remis des contributions sur leur vision de l'OTAN, y compris en dehors de l'OTAN. C'est-à-dire que non seulement les 28, bien évidemment, mais aussi par exemple des pays comme le Japon, la Suisse, la Finlande et la Suède, l'Australie, Israël, ont contribué par des longs papiers qui ont été diffusés au groupe, sur leur vision de l'OTAN. Donc tout cela est assez exceptionnel. Et l'on peut dire, comme on dit dans le jargon diplomatique, que l'exercice d'outreach, de tendre la main vers l'extérieur, a été plutôt réussi de ce point de vue-là.

 

         Le défi était assez simple. Il s'agissait de créer ce que le Secrétaire général appelle l'OTAN 3.0, par opposition ou succession avec un OTAN 2.0 de la Guerre froide, et l'OTAN 2.0 de l'après-Guerre froide : l'OTAN 3.0 donc d'aujourd'hui. Monsieur Rasmussen aime bien les métaphores informatiques et haute technologie, donc je souhaite le meilleur à cet OTAN 3.0. L'idée, au fond, était de dire : comment sortir de tout cela ? Alors vous m'avez peut-être déjà entendu le dire, moi je considère qu'au moment où l'exercice a été lancé, l'OTAN était dans une sorte de crise interne, suite au conflit géorgien, qui avait vu les alliés relativement divisés sur la manière d'aborder cela, suite à l'affaire afghane, où les contributions étaient très différentes et avec une interrogation très marquée, à Washington par exemple, sur la question des caveats des Européens, et donc du niveau d'engagement des uns et des autres, par opposition à d'autres alliés qui souffraient à l'époque déjà de beaucoup de pertes, et enfin une interrogation d'ordre budgétaire, avec une alliance qui traversait la première vraie crise financière de son histoire. Donc c'était cet élément-là qu'il fallait résoudre, et de ce point de vue-là, le processus, dans sa première phase, et dans sa deuxième phase qui a été dominée par la personnalité du Secrétaire général, a réussi à rétablir une sorte de consensus commun aux 28 sur comment ils abordent ces questions-là. Et comment est-ce qu'au fond on a résolu tous ces vrais faux débats, au moins en partie, et ça je crois que c'est un des mérites de tout ce processus ouvert, c'est que cela a permis de poser toutes les questions, et de résoudre un certain nombres d'entre elles, pour parvenir à une sorte d'équilibre dans l'alliance qui est intéressant, qu'on retrouve dans le rapport Albright, et qu'on retrouve ensuite dans le concept stratégique de Lisbonne. De ce point de vue-là, il y a une vraie continuité entre les deux. Je vous dirai peut-être en un mot de ce qui s'est perdu en cours de route, il y a deux ou trois choses, mais fondamentalement, le Secrétaire général l'a souvent dit dans ses interventions publiques, la base de sa réflexion reste le rapport Albright, et il l'a utilisé avec des formules complètes dans cet exercice.

 

         Alors ayant dit tout cela, toute la dernière partie du processus, le rapport Albright est remis le 17 mai 2010, ensuite suit une phase assez intéressante d'écriture du Secrétaire général lui-même. Pourquoi je dis intéressante ? Parce qu'elle est très opaque. C'est-à-dire qu'il se coupe complètement du groupe Albright, y compris des conseillers du groupe Albright d'ailleurs, et il ne travaille pas pour autant de manière intégrée avec le Conseil de l'Atlantique Nord, puisque dans cette période, il voit les ambassadeurs régulièrement, comme c'est son devoir, mais il ne les consulte que très marginalement sur sa réflexion, et il fait un processus de rédaction plutôt solitaire, avec vraiment l'équipe très rapprochée, de type cabinet, les trois ou quatre personnes qui ont travaillé avec lui au cours de l'été. Mais il a préparé le concept stratégique assez largement seul, ce qui est intéressant et original, et ce qui explique aussi peut-être que le document soit assez lisible, c'est-à-dire que ce n'est pas le côté : « Tiens, si on prenait la phrase de langage agréé de la déclaration de 2007 sur le dialogue méditerranéen » : non, là, on a quelque chose qui est la vision politique de quelqu'un qui est malgré tout un ancien Premier ministre, et qui se tient à cette approche des choses.

 

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         Alors, comment est-ce qu'on peut comparer ce concept avec celui de 1999 ? Plusieurs éléments. La première chose, c'est qu'il va trancher ou qu’il tranche un certain nombre de débats. Pas tous, et je vais y revenir, mais il y a certain nombre de débats sur lesquels il apporte une réponse assez directe. Et le premier, me semble-t-il, c'est qu'il répond à ces incertitudes sur l'article 5. L'article 5, comme je le disais, après la crise géorgienne, s'est trouvé questionné par certain nombre d'alliés, qui disaient : mais au fond, est-ce que notre sécurité est aussi garantie que le veut l'article 5 du traité ? Alors, on pouvait discuter de cette interrogation, et dire que la Géorgie n'avait jamais été un allié, mais un simple candidat, et que donc la question ne se posait pas, mais de fait, certains des alliés, en particulier les Baltes, se posaient la question de savoir si les engagements de sécurité de l'Alliance étaient aussi fermes qu'auparavant. Et de ce point de vue-là, le concept stratégique apporte, c'est important dans le contexte de l'élargissement que j'évoquais, une réponse absolument sans équivoque sur le fait que la sécurité est indivisible et que l'article 5 s'applique dans toute sa rigueur, et d'ailleurs place au premier rang des missions de l'alliance, et on aurait pu imaginer un concept stratégique largement expéditionnaire, mais il place au premier rang des missions de l'alliance la défense collective. Il le fait d'une manière très ferme, et sans ambiguïté, et c'était très important pour un certain nombre des alliés. C'est ce qui va permettre par ailleurs d'avoir un concept stratégique qui tend la main à la Russie de manière très explicite, dans les paragraphes consacrés au partenariat avec la Russie, et c'est ce que le rapport Albright appelait la combinaison entre la réassurance et le réengagement. C'est-à-dire qu’avec la Russie, on doit à la fois rassurer les alliés inquiets, et engager la Russie. Et c'est un très bon point d'équilibre pour l'OTAN.

 

         Dans ce contexte-là, le deuxième point qui va un peu dans le même sens et qui est intéressant, c'est le rétablissement de l'OTAN comme forum politique. C'est une chose qui avait manqué pendant l'Irak, pendant la Géorgie, c'est-à-dire le fait que l'on puisse discuter des crises au Conseil de l'Atlantique Nord, sans que l'OTAN y soit nécessairement engagée. Et la réaffirmation de l'article 4 du traité qui appelle à des consultations politiques me semble intéressant, et revient à une pratique historique de l'OTAN qui ne me semble pas injustifiée : quand on est une alliance militaire qui rassemble 900 millions d'individus et à la fois l'Europe et l'Amérique du Nord, discuter des crises du monde ne me semble pas anormal. Et dans les années 50, si vous regardez les archives de l'OTAN, il y avait de nombreuses discussions, quasi hebdomadaires, au Conseil de l'Atlantique Nord, au sujet de la guerre de Corée, par exemple. Cela me paraît également aller dans le bon sens, et dans le sens d'une alliance un peu plus intégrée, permettant à chacun des alliés d'exprimer un peu ses vues, sans nécessairement que cela ne conduise à des choix opérationnels de l'OTAN, ou même à la fabrication de communiqués, ce qui n'est pas indispensable.

 

         Troisième débat en partie résolu, de mon point de vue, la question de l'OTAN globale. C'est-à-dire que là on voit, de manière très explicite, et par rapport au débat qui disait « alliance des démocraties », est-ce que l'OTAN doit évoluer vers un rôle de ce que l'on a appelé à une époque le policier mondial, ça, c'était la vision pratique d'une sorte d’OTAN bras armé de la sécurité internationale, ou la vision un peu idéologique de l'administration Bush autour de l'alliance des démocraties et de l'OTAN cadre de cette alliance. De fait, le choix qui a été fait, qui est un choix très raisonnable, me semble-t-il, c'est le choix d'une OTAN qui n'entend pas s'occuper de tout, qui n'a pas défini un champ géographique précis, finalement le débat out of area/in the area des années 90 est bien derrière nous, mais qui ne prétend pas être l'organisation unique et seule appelée à gérer l'ensemble des crises du monde. Et le long passage consacré aux partenariats autant dans le rapport Albright que dans le concept stratégique est de ce point de vue-là très révélateur, c'est une OTAN un peu plus modeste qui dit, au fond : si vous le voulez bien, je vais coopérer avec les autres. Et c'est intéressant, parce qu'il y avait la tentation, par exemple à travers le débat sur l'approche globale et la nécessité d'avoir une approche civilo-militaire des crises, de dire est-ce que l'OTAN n'a pas pour vocation d'avoir son agence de développement, son agence de reconstruction, etc. La réponse après débat a été clairement : non. Il est créé une petite cellule de planification civile, qui va devoir coordonner l'OTAN avec les organisations civiles, typiquement les Nations unies ou l'Union européenne, qui va devoir faire appel aux compétences des alliés dans ce domaine, mais pas une OTAN qui serait une sorte de force permanente, civile, de reconstruction. Encore une fois, certains l'avaient envisagé.

 

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         Un des points intéressants, et là on va vers des sujets moins consensuels, c'est que le concept stratégique, pour moi, c'est un peu un manque, c'est un manque entre le rapport Albright et le concept stratégique, n'identifie pas de manière précise, géographique, les menaces qui pèsent sur l'Alliance. On est plus dans des menaces génériques : la prolifération, le terrorisme, le cyber, c'est important et nouveau, mais c'est un peu générique. Et l'OTAN en réalité ne dit pas, par exemple, à l'image du Livre blanc français, il y a un arc de crise crises qui nous concerne, où il y a des zones dans lesquelles nous sommes susceptibles d'intervenir. C'est drôle, parce que c'est une sorte de compromis entre ceux qui seraient les plus interventionnistes et qui ne voulaient exclure aucune hypothèse, et les moins interventionnistes, qui ne voulaient surtout pas marquer que l'OTAN avait un rôle quelconque, spécifique, au Moyen-Orient par exemple. Et donc si vous ajoutez à cela un zeste de politique avec par exemple l'obsession turque consistant à ne pas mentionner d'adversaire quelconque, vous arrivez à une logique qui est que l'on a la présentation assez convaincante de ce à quoi sert l'OTAN, et en même temps on n'a pas une vision de l'ordre stratégique. Et de point de vue-là, ce concept stratégique se distingue par exemple du Livre blanc français, qui est un peu plus explicite sur la manière dont il voit l'environnement et le monde. Les menaces sont décrites de manière générique, avec une attention portée aux nouvelles menaces, et comme l'Amiral a eu la gentillesse de le rappeler, pour avoir travaillé sur la prolifération depuis une vingtaine d'années, cela me donne un coup de jeune quand on me dit que la prolifération est qu'une nouvelle menace, mais de fait, il y a cette idée que des menaces nouvelles apparaissent, qu'il n'y a pas de menaces conventionnelles aux frontières de l'OTAN, que cela peut toujours revenir, mais on voit un glissement, un glissement prudent. Tous les débats ont été arbitrés de manière assez précise, en réalité, même si le texte est générique, sur le fait que sur le cyber, l'OTAN n'a pas vocation à assurer la sécurité cybernétique de tous les alliés. Elle doit se préparer à des attaques cybernétiques, elle doit être apte à fonctionner dans des environnements de ce type, quand ces attaques prennent des proportions qui pourraient ressembler à l'article 5, être prête à intervenir, mais pas multiplier à l'infini ses missions et ses fonctions. Il y a donc la reconnaissance de la responsabilité des Etats, ou d'autres organisations comme l'Union européenne. Même chose sur la sécurité énergétique, il y avait un débat initial sur : est-ce que l'OTAN a vocation à garantir la sécurité énergétique de tous ses membres ? Ceux qui demandaient ça pensaient beaucoup aux coupures de gaz par la Russie, c'était un petit peu difficile d'imaginer des situations de ce type, même si évidemment, les coupures de gaz peuvent être dramatiques, mais ce n'était pas le rôle de l'OTAN, et finalement le thème de la sécurité énergétique demeure, essentiellement pour la garantie des approches maritimes et des voies d'approvisionnements stratégiques, pas pour une sorte de responsabilité de l'OTAN relevant quasiment de l'article 5 dans le cas où un gazoduc ne serait plus fourni.

         Toujours pour aller un petit peu plus loin dans les sujets où je pense que l'on est peut-être passé à côté, et surtout à côté d'un consensus réel, parce qu'évidemment, à l'OTAN, tout est adopté par consensus, mais il y a des consensus par défaut, et des consensus plus volontaires, la question de l'Union européenne et de la relation avec l'Union européenne. Il est dit que l'Union européenne est un partenaire unique, ce qui est tout à fait honorable comme position : si vous comparez le langage de 2010 avec celui de 1999, les diplomates peuvent se féliciter du fait que la place de l'Union européenne est renforcée. Cela dit, c'est très décalé par rapport à la réalité à la fois des progrès de la défense européenne au cours des 10 dernières années, le partenaire n'est pas le même que celui qu'il était il y a 10 ans, et à la réalité de la coopération entre les deux organisations, qui s'est quand même nettement renforcée, que ce soit dans les Balkans ou sur d'autres théâtres comme en Afghanistan. Finalement, on aurait pu espérer que le concept stratégique permette de contribuer au déblocage des problèmes bien connus, le problème que l'on appelle turc dans l'Union européenne, et chypriote dans l’OTAN. C'est-à-dire de cette question de comment est-ce que les deux organisations peuvent fonctionner ensemble et comment on peut passer par-dessus les grandes difficultés nées des blocages respectivement turc et chypriote. Hélas, je dois dire que le document reste dans des généralités politiques certes bienvenues, appelle les alliés à continuer à travailler, mais rien de bouleversant.

 

         Je vais venir à ce qui me paraît être le dernier sujet, il y en a beaucoup d'autres, mais j'ai choisi d’en traiter certains seulement, qui est la question de la dissuasion et de la défense antimissiles. À Lisbonne, comme vous l'avez vu, il y a une décision de doter l'OTAN d'une défense antimissiles du territoire. Moi je suis assez frappé du fait que ce soit vraiment une décision un peu « poudre aux yeux », pour dire les choses gentiment. C'est-à-dire que oui, le principe est arrêté, oui, le financement du C2, du système de commandement et de contrôle du dispositif, est adopté, il n'est pas financé, il est adopté, il y a la décision de financer cela, le Secrétaire général nous annonce une dépense supplémentaire face au programme existant dit ALTBMD, de défense antimissiles de théâtre, de l'ordre de 200 millions d’euros, donc on arrive quelque part à 800 millions d’euros dépensés collectivement sur la défense antimissiles. Ceci étant dit, cette décision n'est qu'une décision d'informatique et de tuyaux, c'est-à-dire qu'il s'agit de brancher le dispositif, et cela ne finance ni les senseurs, qu'ils soient satellitaires ou radars, ni les moyens d'alerte, ni les intercepteurs, qui ne sont pas financés non plus. Et donc on a une décision un peu en trompe-l’œil : au fond, l'OTAN bénit l’adaptative approach proposée par M. Gates en septembre 2009, se branche dessus, pour un surcoût qu'on peut qualifier de marginal, même s'il est difficile de qualifier 200 millions d’euros de dépense marginale dans les difficultés budgétaires actuelles, mais disons qu'à l'échelle de l'Alliance, c'est relativement marginal, surtout que c'est une dépense qui va se faire sur plusieurs années. Mais cela ne résout rien, et j'en parlais il y a quelques jours avec les gens qui ont négocié cet élément-là, on se prépare en fait une année de négociations au couteau, à la pelle aiguisée, à la baïonnette crantée, dans les tranchées à Bruxelles, parce que la décision n’est qu'une décision de principe. Il n'y a pas de définition de la menace, il n'y a pas de définition des besoins, il n'y a pas de définition du système de prise de décision, les Turcs ne veulent pas entendre parler de la menace iranienne alors que d'autres disent que c'est la seule chose qui justifie de s'engager dans la défense antimissiles… Donc on est dans quelque chose qui à mon avis est loin d'être résolu, et où les engagements financiers qui sont pris, j'ai une petite inquiétude sur le fait qu'on dise aux populations, aux parlements, quelque chose qui se révèle être un petit peu faux, genre : aujourd'hui, nous avons décidé de protéger les populations et les territoires ; nous l'avons décidé, d'accord, mais la réalité, c'est que les populations et les territoires ne sont pas protégés, ne le seront pas avant un moment, et ne le seront que partiellement. Il y ait eu des débats d'experts sur le fait de savoir si c'était un comprehensive coverage ou un full coverage des alliés, et on se prépare des débats très difficiles pour savoir s'il y a des financements communs pour la défense de la Turquie, par exemple, puisque dans la petite schizophrénie de la position turque, il y a d'un côté le fait qu'il n'est pas question de mentionner l’Iran, et de l'autre l'exigence absolue d'accord sur le fait que l'OTAN prenne en charge la défense de la Turquie face à la menace balistique. Donc on a quelque chose qui ne résout pas le débat, qui certes lui fait franchir une nouvelle étape, mais la manière de financer et dont cela va se passer effectivement n'y est pas. Certes, on peut se dire que cela va ressembler à ce que font les États-Unis dans d'autres régions du monde, c'est-à-dire que les moyens américains un peu coordonnés avec le système régional vont protéger l'Alliance, c'est ce qui se passait un peu aussi à l'époque de la dissuasion élargie américaine. Mais il y a quand même un certain nombre de questions, me semble-t-il, qui sont loin d'être résolues, et affirmer que nous protégeons nos populations et nos territoires sur la base du déploiement de quelques frégates ou croiseurs AEGIS dans la zone euro-méditerranéenne me semble être quelque chose qui est potentiellement dangereux, parce que si demain il y a une crise majeure en Asie, ce qui arrive à peu près toutes les semaines, et que les États-Unis décident que leurs forces sont plus utiles en Asie orientale ou au Moyen-Orient, est-ce que cette protection demeurera, et ainsi de suite ? On voit bien en creux la solution qui se profile, qui est de dire : « chers amis, après tout, quand on n'a dit moyens nationaux, ce n'était pas seulement moyens américains, vous pouvez aussi acheter des SM-3 pour la modique somme de… ». Donc je crois que l'on a un débat à venir.

 

         Ce débat est encore compliqué par le fait qu'il a été relié à la dissuasion. Et je termine là-dessus, avant de conclure avec deux ou trois remarques plus générales. Sur la dissuasion, s'est posée la question de savoir si la défense antimissiles pouvait être un substitut ou un complément. In fine, un compromis a été trouvé qui parle de « renforcer ». Le mot français et le mot anglais n'étant pas le même d'ailleurs, on se prépare à des discussions de type résolution 242 pour savoir quelle est la version qui prévaut. Mais de fait, l'articulation entre les deux a été préservée, un peu à la française. Mais il en reste des débats, et pour dire les choses brutalement, un peu de sang sur les murs, parce qu'il y a eu des débats extrêmement vifs au sein de l'Alliance, et je ne suis pas persuadé que les pays aux côtés de l'Allemagne, je pense à la Belgique, aux Pays-Bas, à la Norvège, qui se sont exprimées fortement en faveur du désarmement nucléaire, aient renoncé à leurs convictions, parce que l'Alliance réaffirme qu'elle restera une alliance nucléaire aussi longtemps qu'il restera des armes nucléaires. Pas plus que la France et sans doute les autres puissances nucléaires n'ont renoncé à leurs convictions, quand elles affirment qu'on doit créer les conditions d'un monde sans arme nucléaire, ou que la défense antimissiles ne peut être qu'un complément. Donc là aussi, il y a quelque chose qui me préoccupe un petit peu, qui est en germe une division de l'Alliance sur les questions nucléaires, ce qui est embêtant pour une alliance qui prétend être une alliance nucléaire. Et je suis en particulier un peu préoccupé des évolutions de la posture allemande dans ce domaine. L'Allemagne a été pendant très longtemps un des pays qui a fait le débat nucléaire dans l'Alliance, pas toujours dans le sens du désarmement. Aujourd'hui, on a une diplomatie allemande qui est passée à autre chose sur cette question-là, et qui fait de l'objectif d'un monde sans armes nucléaires quasiment l'alpha et l'oméga de sa diplomatie, y compris à l'OTAN, ce qui peut paraître paradoxal dans une alliance militaire.

 

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         Alors, pour conclure sur tout cela, est-ce que le texte de l'OTAN 3.0 a été passé par le concept stratégique ? Ma réponse courte serait : plutôt oui, parce qu'on a un concept qui évoque les menaces aujourd'hui, qui répond à quoi pourrait servir l'OTAN dans le monde aujourd'hui, qui évoque de manière très intelligente me semble-t-il les partenariats. Donc mon jugement en première analyse, c'est que l'on a un concept stratégique qui réussit bien à faire basculer l'alliance dans le XXIe siècle. Après, tout cela est soumis, me semble-t-il, à deux tests, et une question fondamentale.

 

         C'est d'abord le test afghan. Je n'en ai pas parlé parce qu'on avait décidé de se consacrer au concept stratégique, mais il est évident qu'au sommet de Lisbonne, la question afghane était dans toutes les têtes, que les décisions qui ont été prises, qui sont des décisions assez ambiguës, sur le calendrier de retrait, avec cette logique de transfert de responsabilités aux forces afghanes à cet horizon de 2014, qui sert beaucoup à des fins politiques intérieures, pour beaucoup des dirigeants alliés, mais qui sait où nous en serons en 2014, donc cela va être compliqué. Et cet Afghanistan, malgré tout, c'est la plus grosse opération dans laquelle l'OTAN a jamais été engagée, si cela se termine mal, ce que l'on ne peut pas exclure, par mal, encore une fois, l’époque où l'OTAN décollait du toit de l'ambassade à Kaboul, je ne vois pas cela arriver comme cela, mais disons, quelque chose qui serait unanimement perçu comme une semi-défaite de l'alliance, même si cela est présenté comme une semi-victoire, et qui va aussi peser sur la capacité des alliés à faire autre chose, c'est-à-dire est-ce que l'Alliance a vocation à se réengager dans des opérations de gestion de crise aussi exigeantes que l'Afghanistan, vous allez me dire, on peut difficilement faire plus exigeant que l'Afghanistan, mais c'est pour moi la vraie question. C'est-à-dire qu'au fond, ce que l'on peut appeler aujourd'hui la fatigue stratégique de tous les alliés, y compris les États-Unis, face à ces opérations de gestion de crise, après 10 ans de gestion de crise, on va dire molle, de type Balkans, puis 10 ans d'opérations plus dures, de type Irak ou Afghanistan, elle se confond les alliés ont aujourd'hui encore en mesure et volontaire pour mener ce type d'opération ? C'est une vraie question. Et de ce point de vue-là, ce qui va se passer en Afghanistan dans les cinq ans qui viennent va être beaucoup plus déterminant que le concept stratégique, me semble-t-il.

 

         Deuxième question, liée mais malgré tout différente, la question budgétaire. Parce que c'est bien d'afficher des ambitions, dans le domaine cyber, dans la défense antimissiles, ou de répéter au moins trois ou quatre fois dans le concept stratégique qu'un engagement budgétaire à un niveau approprié est absolument indispensable, c'est bien en parallèle de s'engager dans un processus de réforme un peu systématique de l'Alliance, de sa bureaucratie et de ses agences, mais de fait, on peut quand même se demander si les alliés européens, qui sont tous à l'exception des Français et des Britanniques, en train de tangenter à un point de PIB consacré à la défense, et qui dans ce contexte-là sont de mon point de vue, je pense qu'il faut utiliser le mot, c'est une expression de Gates que je trouve appropriée, on peut s'interroger sur la démilitarisation de l'Europe. Par démilitarisation de l'Europe, il ne s'agit pas de dire que l'on a plus d'armées, mais que l'on a des armées qui ne sont pas aptes à mener des opérations exigeantes, de haute intensité, et qui renoncent en quelque sorte aux outils de la puissance, pour se contenter soit de contributions de deuxième ou troisième rang, soit d'un minimum de défense collective de leur territoire, et qui s'en remettent pour l'essentiel aux Américains pour la gestion de leur sécurité à l'échelle globale.

 

         Si tel était le cas, cela poserait, c'est mon vrai dernier point, une question beaucoup plus vaste à laquelle le concept stratégique n'a qu'en partie répondu, qui est : quid de la relation transatlantique dans tout ça ? C'est-à-dire que les États-Unis, on le voit, c'est logique, et quand on leur pose la question, ils le disent très brutalement : « l'Europe est un jardin en paix, dont pourquoi vous nous reprochez de ne pas nous intéresser à l'Europe ? C'est une bonne nouvelle pour vous. » Sauf que quand on voit tout ce qui se passe semaine après semaine dans la péninsule coréenne, quand on voit la question de l'émergence de la Chine et des relations avec Taïwan, ou plus généralement en mer de Chine, qu'elle soit méridionale ou orientale, que l'on voit les évolutions de la situation au Moyen-Orient par exemple, le fait qu’Européens et Américains n'aient pas saisi, et j'en viens à mon point sur la question de la vision du monde du contexte stratégique, n'aient pas saisi cette occasion pour dire : « voilà comment nous, Occident, parce qu'il faut bien employer l'expression, nous abordons les problèmes du monde du 21e siècle », cela me semble un peu dommage, et porteur potentiellement d'un désintérêt accru des Américains, qui disent de plus en plus clairement qu'ils ne comprennent pas bien pourquoi ils vont payer toujours un peu, même si ce n'est pas autant que pendant la Guerre froide, mais toujours un peu pour des alliés qui ne font même pas l'effort minimal. Et de ce point de vue-là, moi je suis de plus en plus convaincu que le discours sur les forces de défense en Europe ne doit pas se contenter de dire la contrainte budgétaire est une contrainte d'entrée à laquelle, et maintenant comme on fait une défense européenne adaptée au monde d'aujourd'hui avec un point de PIB. Je pense qu'il faut s'interroger sur ce que l'Europe veut faire d'elle-même, aussi bien dans le cadre de l'OTAN et de la relation transatlantique, collectivement comme projet européen, et individuellement comme nation. Est-ce qu'on veut rester dans la course ? Le sommet franco-britannique a apporté une forme de réponse de la part des deux leaders en matière de défense en Europe, mais je les trouve un peu solitaires dans cette démarche.

 

         Donc voilà pour conclure : moi j'ai un jugement qui est plutôt favorable, vous l'avez compris, au concept lui-même. Je suis plus inquiet sur l'environnement qui l’accompagne. Merci beaucoup.

        

 

Jean Bétermier

         Le réveil des Européens peut peut-être venir des décisions qui vont être prises à Washington sur la réduction des forces armées américaines. Il y a un débat aujourd'hui qui porte sur la suppression, la fermeture de 58 bases à l'étranger, et probablement le retrait de deux brigades, donc la moitié des forces qui subsistent encore en Europe. J'aurais un petit commentaire à ajouter à vos propos sur la défense antimissiles, puis une question sur le nucléaire.

 

         Sur la défense antimissiles, je partage entièrement votre point de vue. Je pense que les dépenses annoncées, même dans un premier temps, même si c’est très approximatif, dépassent les 200 millions d'euros, et on parle aujourd'hui pour le raccordement du C2, en fait de 1.200 millions sur une dizaine d'années, uniquement pour raccorder les systèmes que nous avons aujourd'hui, ou que nous attendons, à la défense générale. Ce que les Américains vont très probablement faire à mon sens, c'est qu'ils vont de leurs deniers déployer un certain nombre de radars Bande X, dans le cadre d'accords bilatéraux déjà signés avec des pays d'Europe centrale, pour lesquels une présence américaine est vue beaucoup plus comme une garantie face à une Russie incertaine, que comme une défense contre une menace contre des missiles qui ne leur paraît pas prioritaire. Il y a déjà un radar Bande X qui est déployé en Israël, ce qui posera un problème politique d'ailleurs de raccordement de ce radar à la couverture générale, et je pense qu'ils mettront probablement deux de ces radars du côté de la Bulgarie, ou de la Roumanie. Et ils vont continuer à développer la version terrestre du missile naval SM-3, et ils en déploieront probablement, toujours dans le cadre d'accords bilatéraux, quelques-uns du côté de la Pologne, ou pays qui se sont portés candidats. Ce qui aura pour effet d'ailleurs, cette manœuvre dans le cadre bilatéral, de nous isoler un petit peu, et un autre effet négatif, c'est que précisément si la Russie est prête à accepter semble-t-il un conseil de défense antimissiles, elle verra d'un très mauvais œil que ceci se passe par accords bilatéraux avec ses anciens satellites. J'arrête là ce commentaire sur ce dossier compliqué, mais je partage, Camille, entièrement votre inquiétude. Je crois d'ailleurs que les Européens auraient intérêt à trouver, s'ils ne veulent pas que leur industrie soit complètement isolée, laissée en arrière, à faire un certain nombre de propositions techniques, et à consentir pour cela à quelques investissements.

 

         Sur le nucléaire, vous avez rappelé qu'il y avait des frictions. Le concept garde l'idée de dissuasion nucléaire, mais le problème se pose des stationnements des armes en Europe. Comment est-ce que vous voyez les choses évoluer dans l'année qui vient ? Est-ce qu'un certain nombre de pays, dont l'Allemagne, ne vont pas demander le retrait des armes qui sont stationnées sur leur territoire, prétextant qu'après tout, la dissuasion peut être assurée par des systèmes basés en mer, sous-entendu américains ?

 

 

Camille Grand

         Merci beaucoup. Juste un mot sur la question de la défense antimissiles. Effectivement, toute la question qui se pose, c'est d'abord est-ce qu'on se repose exclusivement sur des senseurs et des intercepteurs américains ? Et dans ce cas-là, on est dans une situation quasiment moins favorable que les Abou-Dhabiens, on va dire, puisqu'eux, au moins, ils s'achètent des technologies américaines, et donc comme ils payent un peu pour leur défense, ils peuvent prétendre jouer un rôle dans le dispositif. Et donc-là, pour moi, il y a un truc étrange des Européens, qui est qu'ils ont demandé à corps et à cris cette défense antimissiles, et que de l'autre côté, ils ne prennent aucune décision pour cela. Alors qu'il existe des technologies en Europe qui ne sont pas négligeables, dans le domaine de l'alerte, si on prend en France la question de Spirale par exemple : est-ce que le démonstrateur Spirale doit devenir un programme ? En matière de radars, il y a des idées et des technologies chez THALES qui sont intéressantes pour les radars à longue portée. En matière d'interception, il y a des savoir-faire à la fois dans l’Endo et potentiellement dans l’exo-atmosphérique, si on veut se doter de choses comme ça. Tout cela a un coût qui n'est pas négligeable, mais la question est : est-ce que les Européens vont complètement rester les bras croisés en s'en remettant complètement aux technologies américaines, éventuellement en achetant sur étagères si la pression se fait trop forte ou si la menace se fait plus pressante ? Ou bien est-ce qu'ils vont avoir une réflexion collective ? Je regrette par exemple que l'Agence Européenne de Défense n'ait pas financée au moins des études amont dans ce domaine pour aider les Européens à développer leur propre vision des choses. Il y a un point très intéressant, qui est la question de la Russie. Là aussi, que de poudre aux yeux ! On explique que c'est une manœuvre formidable, regardez, on va coopérer avec la Russie, politiquement, c'est merveilleux, etc. Je n'y crois pas trente secondes. Pourquoi ? Parce que déjà, une défense antimissile à 28 disposant des mêmes standards, c'est compliqué, mais à 29 avec deux standards radicalement différents, cela relève du rêve. Qu'il y ait un travail conjoint sur la menace, qu'il y ait au mieux un réseau d'alerte coordonné, je peux l'imaginer. Mais l'idée que l'on va s'en remettre aux S.300 ou S.400 russes stationnés dans le Nord Caucase pour protéger notre territoire me paraît assez farfelu, pour dire le moins. Il me semble vraiment que sur cette affaire en Russie, on a voulu faire beaucoup de mousse politique, pour montrer que ce n'était pas contre la Russie, ce qui était diplomatiquement pertinent, mais je vois assez mal comment on va le faire avec la Russie. Et là, on a une difficulté, c'est un des points sur lesquels je crains un tout petit peu que dans l'enthousiasme du moment, diplomates et politiques aient oublié quelques réalités technique et stratégiques dans la mise en œuvre de cette décision. Et d'ailleurs, les Russes l’ont bien compris, puisque si vous regardez les déclarations du président Medvedev juste après, lorsqu'il rentre à Moscou, il expliquait que tout cela était bel et bon, mais que l'on aurait deux systèmes tout à fait disjoints, que la Russie prenait à sa charge la protection de la partie orientale de l'Europe et de l'Eurasie, que dans cette zone-là elle surveillait, et que l'OTAN ferait la même chose pour la partie occidentale, que bien entendu, tout cela serait un peu coordonné, c'est-à-dire que quand un missile visant Moscou passerait par-dessus le territoire de l'OTAN, ils espéraient que l'OTAN intercepterait, et vice versa. Mais ce n'est pas exactement ce que l'on appelle un projet de défense antimissiles conjoint. Et ajoutons à cela que les phases 3 et 4 du plan Gates de déploiement de forces antimissiles en Europe à mon avis vont susciter l'enthousiasme à Moscou, les centaines de SM-3 déployés en Roumanie ou en Pologne, c'est quelque chose qui va leur plaire évidemment énormément lorsque cela va arriver.

 

         Sur le nucléaire et le stationnement en Europe, on est devant une question extrêmement difficile. Là aussi, on a aussi un peu évité le débat, c'est le débat qui est promis dans le fameux groupe qui doit réfléchir à la suite des événements, mais de fait, il faut l'avoir en tête d'où l'on vient. C'est-à-dire qu'il y a 20 ans, il y avait encore 8.000 armes nucléaires américaines stationnées en Europe, il y en avait 20.000 au pic de la Guerre froide, aujourd'hui, le chiffrer est classifié mais il est dans la littérature ouverte, on a de l'ordre de 200 têtes nucléaires américaines en Europe, donc la réduction s'est faite par un facteur 100, et aucune puissance nucléaire n'a jamais autant réduit que longtemps ses capacités nucléaires. La réduction a été absolument massive. Et aussi du point de vue doctrinal : il y avait 18 types d'armes nucléaires, des mines, des obus, c'est pour l’OTAN qu'on a inventé les armes nucléaires les plus fantaisistes, vous vous souvenez du mortier nucléaire Davy Crockett, qui avait un rayon de destruction supérieur à sa portée, c'était une sorte de mission commando assez exceptionnelle. Tout cela avait été pensé et inventé dans le cadre de l'OTAN. Le Davy Crockett n'avait pas été déployé, parce qu’il y avait peu de volontaires pour mettre en œuvre cette mission. Mais de fait, on a une transformation radicale, puisqu'il reste une bombe aéroportée aujourd'hui, la B61, qui est sur des porteurs américains ou européens, donc le Tornado, le F16, et qui remplit à elle seule cette mission, non pas la mission de dissuasion dans son ensemble, puisque contribuent à cela aussi les forces sous-marines américaines et les forces tierces britanniques et françaises, mais cette mission de partage nucléaire. Donc la question c'est de se dire sur ce nucléaire, quel est le plancher à la fois pratique et doctrinal ? Le plancher pratique, c'est : est-ce que, lorsque l'on sera passé… Là aussi, le nombre de sites a été considérablement réduit, il y a aujourd'hui six sites en Europe habilités à recevoir des armes nucléaires américaines, dans cinq pays, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, l'Italie et la Turquie. Il y avait en Allemagne seule à la fin des années 80, 80 sites de stockage de moyens nucléaires américains. Donc là aussi, on a une réduction extraordinairement significative. On peut toujours dire que l'on va passer de 200 à 100, c'est évidemment possible, mais d'abord, c'est peut-être déjà le cas, puisque l'OTAN ne communique pas là-dessus, puisque c'est assez compliqué à vérifier. La question, c’est : en-dessous de quel seuil les arrangements de partage nucléaire au sein de l'Alliance, et de partage des responsabilités nucléaires, c'est-à-dire le cas tout à fait unique propre à l'OTAN qui est que des alliés non nucléaires participent à la mise en œuvre de la mission nucléaire de l'alliance, devient non pertinent ? C'est-à-dire que s'il reste trois bombes nucléaires en Europe dans un seul pays, on peut supposer qu'on ne voit plus bien l'intérêt de faire ça, autant s'en remettre à des moyens américains stationnés aux États-Unis, après tout, aujourd'hui, les hypothèses d'emploi de l'arme nucléaire sont tellement réduites que l'on pourrait considérer que l'on passerait à cela. C'est le premier élément, élément purement pratique, et avec un commentaire de ma part, qui est une certaine forme de surprise sur le fait que les alliés non nucléaires qui militent pour se débarrasser des armes nucléaires, Allemagne en tête, sont les mêmes qui ont milité pendant 30 ans pour avoir leur mot à dire à la fois dans la planification et la mise en œuvre. Alors aujourd'hui, j'ai entendu le commentaire amusant d'un militant Vert allemand à qui je faisais cette remarque, qui m'a répondu: « oui, mais on a fait ça, parce qu'on ne voulait ne pas les utiliser ». Je me suis dit, c'est encore pire que ce que je pensais, en gros : « nous voulions mettre la main sur les armes nucléaires de l'Alliance pour ne pas qu'elles soient utilisées ». Quand on commence à réécrire l'histoire de cette manière, c'est vraiment préoccupant. Et deuxième question, la question doctrinale. C'est-à-dire que l'OTAN, qui a tellement réduit, qui explique dans le concept stratégique que les hypothèses de mise en œuvre de la dissuasion sont extrêmement éloignées, que nous avons réduit le rôle du nucléaire dans notre stratégie, etc., il y a aussi un moment où l'expression traditionnelle, qui elle est reprise, de « mix approprié de moyens nucléaires et conventionnels assurant les dissuasions de l'Alliance », deviendra « mix approprié de moyens conventionnels et de moyens conventionnels ». Donc là aussi, il faut être prudent dans l'expression des choses.

 

         À partir de là, quel scénario ? Il y a un scénario qui est que les armes américaines dégagent d'Europe, et on s'en remet à une sorte de dissuasion un peu existentielle qui relève des forces des trois alliés nucléaires. Après tout, pourquoi pas? Mais dans ce cas-là, la stratégie nucléaire relèvera du P3, des trois alliés nucléaires, on ne peut pas à la fois leur demander de ne prendre aucune part dans la mise en œuvre de tout ça. Ça, c'est un scénario fondamentalement qui est celui du Japon : on peut avoir une alliance très forte sans stationnement, sans mot à dire. Cela dit, je signale à toutes fins utiles que le Japon n'arrête pas de se plaindre de ne pas avoir son mot à dire dans ce dispositif aujourd'hui. Donc on va retomber dans autre chose. À l'autre bout, la théorie des plus conservateurs, en me mettant dans cette catégorie des experts sur le sujet, c’est « when something is not broken, don’t fix it » : autrement dit, il n'y a pas besoin de résoudre un problème qui n'existe pas, on garde de la même stratégie, la même posture, pour l'essentiel. Et on négocie avec les Russes pour voir si on arrive à obtenir la réduction des quelques milliers d'armes nucléaires tactiques russes qui elles continuent à exister : cela semble peu préoccuper une partie des gens qui se concentrent sur ces armes américaines ou françaises en l'occurrence. Donc l'idée, c'est fondamentalement de rester dans la même posture. Il y a un point intermédiaire, et ça c'est effectivement très difficile à envisager. Et la vraie question en réalité, c'est la question du porteur, parce que la bombe elle-même, la Nuclear Posture Review a décidé de la moderniser, donc la B-61 fait partie du programme de modernisation, le mot est peut-être un peu exagéré, d'extension, de prolongation de vie des moyens nucléaires américains. Donc la question, c'est la question du porteur, et dans la question du porteur se pose la question en particulier du Tornado, parce que pour les porteurs américains, il n'y a pas de difficultés particulières. La question, c'est que le Tornado est un vieil avion, qui a vocation à sortir du service, que l'on peut prolonger un peu, mais pas indéfiniment. Et j'ai du mal à envisager, pour être très franc que le Bundestag, que le Parlement belge ou néerlandais vote le fait de doter d'une capacité nucléaire son successeur. Ce n'est pas du toute une question d'argent, ce n'est pas un sujet financier, c'est un sujet purement politique, mais j'ai du mal à imaginer cela. À partir de là, on peut imaginer que tout va reposer sur le F-35, donc le JSF stationné en Europe, qui lui va être doté d'une capacité nucléaire, les Américains l’ont décidé, mais le problème c'est que dans tout cela, il y a tous ceux qui ne sont pas JSF. Donc dans les nations JSF en Europe, on a les Britanniques évidemment, les Pays-Bas et la Turquie : cela laisse entier le problème allemand, le problème belge ou le problème italien dans ce dispositif. Donc la réflexion est : est-ce qu'il faut aller un peu plus loin dans tout cela ? Et puis dernier point, quid des Français dans ce paysage, évidemment ? Puisque les Français, comme vous le savez, le seul comité qu'ils n'ont pas réintégré, c'est le groupe de planification nucléaire, mais il y a une question qui est posée en creux, qui est : est-ce que dans un dispositif où les Français seraient les derniers alliés à mettre en œuvre une composante aéroportée en Europe, qu'est-ce que cela veut dire dans le dispositif général, et la manœuvre nucléaire plus générale de la France à l'OTAN ?

 

 

Jean Bétermier

         Les Britanniques ont les deux hypothèses : ils ont une planification dans le cadre de l'OTAN, et une planification nationale. Monsieur le président ?

 

 

Sénateur Xavier de Villepin

         Merci beaucoup à vous deux, parce que c'était un exposé très intéressant. Trois questions rapides. Quel avenir voyez-vous au traité Start qui est très important pour la Russie ? La deuxième question, quid du nucléaire tactique actuellement installé en Allemagne ? Et la troisième, c'est la dernière crise de prolifération avec la Corée du Nord, ce qui me frappe, c'est qu'on apprend semble-t-il que la Corée du Nord a maintenant une unité d'uranium enrichi extrêmement moderne, d'où vient-il ? Merci.

 

 

Camille Grand

         Alors sur Start, de manière intéressante, c’était l'un des grands sujets d'Obama à Lisbonne. Il a fait le tour des alliés, en leur disant : « aidez-moi à convaincre le Congrès et le Sénat de ratifier ce traité. » Je vous rappelle que depuis maintenant plus d'un an, il n'y a plus de vérification américano-russe sur le désarmement stratégique, que le nouveau Start qui a été signé à Prague au printemps dernier n'est pas ratifié, que les Russes commencent à s'impatienter un petit peu devant l’attitude du Congrès, et que le résultat des mid term rend les choses encore plus compliquées. Moi, j'espère que la raison va prévaloir. C'est-à-dire que la position des Républicains, même des Républicains sérieux sur les questions de sécurité, me semble assez idéologique quand même, c'est-à-dire que le côté qu'en tout état de cause nous allons bloquer toute initiative, et nous ne donnerons pas le moindre succès à l'administration Obama en politique étrangère, même sur des sujets qui sont traditionnellement consensuels comme le désarmement, me semble un peu exagéré. Le faute que peut-être a fait l'administration Obama, c'est qu'elle a payé par avance ce que le Congrès attendait : c'est notamment le sénateur Kyle qui a créé une rallonge de crédits nucléaires, il obtenu 80 milliards de dollars sur les 10 prochaines années, et maintenant, il en demande un peu plus pour changer d'avis sur Start, et comme beaucoup de ses collègues républicains s'en remettent à son expertise, c'est une des questions. On peut espérer que dans le débat américain, on va sortir de l'exagération sur ce sujet, parce que c'est vraiment important, non pas que le traité Start change radicalement les choses, mais ce qui est important, c'est qu’il y ait la confiance minimale, la coopération et la vérification qui vont avec.

 

         Sur le nucléaire tactique, en Allemagne, j'en avais dit un mot, moi je voudrais insister sur l'Allemagne, je m'inquiète sur ce que je considère être une dérive. Qu'il y ait, depuis la fin des années 50, un débat nucléaire assez vif en Allemagne, sur l'opportunité du stationnement de ces armes, sur leur emploi, etc., c'est normal. Il faut dire qu'à l'époque, vous vous souvenez peut-être de l'exercice « carte blanche », qui avait permis au commandant de l'époque d'affirmer qu'il n'y avait aucun problème pour arrêter une agression soviétique, dès lors que par l'emploi de quelques milliers d'armes nucléaires sur le sol allemand, on avait résolu le problème de manière tout à fait nette. Évidemment, les Allemands avaient trouvé ce scénario relativement peu enthousiasmant. Et c'est une des causes de leurs efforts d'abord pour repousser la planification nucléaire un peu au-delà de leurs frontières, et ensuite sans doute pour se mobiliser pour la moindre nucléarisation de la stratégie de l'Alliance. Le problème me semble-t-il, c'est qu'on a transformé un problème politique intérieur allemand, c'est-à-dire l'accord de coalition, le fait que le parti libéral-démocrate, le FDP, a fait de la posture antinucléaire un élément de différenciation de la CDU/CSU, donc il est devenu plus vert que les Verts, si on peut dire, et comme ils sont au fond des sondages en Allemagne, ils se disent, je vais m'en sortir en étant anti-nucléaires, et flatter une partie des sentiments de l'opinion allemande. Ce qui en soi est politique, il ne s'agit pas de porter un jugement là-dessus. Mais du coup, je suis allé plusieurs fois à Berlin cette année pour débattre en particulier de ces questions, et ce dont je suis frappé, c'est de l'absence en réalité de débat. C'est-à-dire le fait qu'il y ait une sorte de ligne officielle, avant c'était un peu une spécialité de certains parlementaires, certains diplomates, maintenant, c'est un des piliers de la diplomatie allemande. Et donc du coup, cela rend la discussion avec  eux extraordinairement compliquée. J'ai été frappé dans deux ou trois exercices à Berlin d'entendre les experts allemands, qui d'habitude dans les discussions avec nous étaient évidemment plus allant dans les matières de désarmement que les Français, mais et dire : attendez, on devient inaudible comme Allemagne sur ces questions-là. Il y a une vraie question à se poser là-dessus, et encore une fois, dans le respect complet des positions, mais on a  l'impression d'avoir une sorte de prise en otage de l'ensemble du débat atlantique par une position nationale, qui vraiment relève du débat de politique intérieure.

 

         Sur la Corée du Nord, je partage votre inquiétude : l’unité d'enrichissement qui a été découverte et qui a l’air très moderne me semble préoccupante. Pour deux raisons. D'abord, parce que si on en croit les rapports qui sont apparus, elle est d'une grande modernité, d'une grande propreté, ce qui ne ressemble pas aux Nord-coréens qui ont plutôt tendance à faire du travail du cochon quand ils manipulent du nucléaire, et donc cela semblerait suggérer que quelqu'un d'autre paye ou détache son savoir-faire. Le quelqu'un d'autre, je ne veux pas me lancer dans des supputations, mais on voit bien que cela ressemble aux Iraniens, par beaucoup de côtés. Et donc cela pose une vraie question, parce que cela veut dire que toute notre manœuvre iranienne, qui est : est-ce qu'on a un petit peu de temps, compte tenu des problèmes techniques qu'ils rencontrent, du fait que le programme a l'air d'aller un tout petit peu moins vite que prévu, que les unités d'enrichissement ne tournent plus en ce moment, est-ce qu'en réalité, il y a une filière nord-coréenne clandestine ? Ce qui changerait complètement les cartes, puisque cela veut dire que les Iraniens pourraient avoir accès à de l'uranium hautement enrichi par une voie non localisée sur leur propre territoire, une sorte de délocalisation de la production d'uranium. Mais ce ne sont que des supputations. C'est un motif d'inquiétude par rapport à la vision du dossier iranien.

 

 

Jean Bétermier

         Juste un mot sur l'affaire Start. J'étais aux États-Unis il y a une dizaine de jours, et à l'époque, au lendemain des élections, l'administration américaine espérait encore pouvoir faire approuver le traité avant la fin de l'année. Et en effet, il y avait un certain nombre de sénateurs Républicains qui avaient dit : « écoutez, on ne peut pas approuver cela avant les élections, parce qu'on n'a pas trop de cadeaux à vous faire, mais après, on s'arrangera, on votera ». Mais comme Camille Grand vient de le rappeler, le chef de file, qui est respecté pour sa compétence, a mis un veto, en disant : « il n'est pas question de voter une affaire aussi importante maintenant ». Ce qui fait que pour avoir l'approbation, l'administration va avoir besoin du ralliement de 16 sénateurs Républicains, et aujourd'hui, il y en a qu'un. Je ferme la parenthèse. Madame...

 

 

Une auditrice dans la salle

         L'époque de la défense out of area, hors zone, est bien révolue, comme vous l'avez dit, et l'Afghanistan en est le meilleur exemple. L'Irak ne l'était encore. Mais on pourrait même parler d'une défense tout azimut, mais avec d'autres armes, car si le Président américain estime qu'un monde sans arme nucléaire est possible, c'est qu'il existe d'autres armes. Mais dans la mesure où l'OTAN a évolué vers une position de gendarme du monde, est-ce que le lien et la structuration avec les Nations unies ne devrait pas être plus forte ? Les États-Unis ont souvent consulté les Nations unies, quelquefois mené des opérations seuls. Vous avez parlé d'une vague cellule de crise. Maintenant je voudrais attirer l'attention, vous l'avez dit, l'Europe a à peine été mentionnée dans ce nouveau concept stratégique de l'OTAN, au début c'était une alliance basée sur deux piliers, les États-Unis et l'Europe, deux fois l'organisation de défense européenne a dû être démantelée, la Communauté Européenne de Défense, et l’UEO, qui se réunit demain après-midi et pendant deux jours au palais d'Iéna, je crains que cela ne soit le chant du cygne, parce que depuis 2000, cette Union de l'Europe Occidentale, où tout était en place depuis quelque temps et ne demandait qu'à se développer, elle passe vraiment à la trappe, et dans le plus grand secret. Et on l'a dit un jour : la défense européenne est la plus grande menace pour les États-Unis. Donc quel est le rôle maintenant de l'Europe dans cette nouvelle constellation ? Il n'y a plus une organisation cohérente, avec tous les organes qui ont été dispersés, et véritablement l'Europe est exposée à tous les dangers, il n'y a plus de coordination de toutes ces agences qui existent encore en partie sous l'Union européenne, mais qui n'a plus de pouvoir.

 

 

Camille Grand

         En deux mots, sur les points que vous avez soulevés, je crois que sur la question de la place de l'Europe dans le concept stratégique, je trouve que c'est en deçà de ce que l'on pouvait espérer. La mue de l'Union européenne en organisation avec des responsabilités militaires est inachevée, et le transfert des agences de l'Union de l'Europe Occidentale s’est faite, mais sans nécessairement traiter toutes les questions. Alors moi, je crois beaucoup à la question des deux piliers. Mais pour les deux piliers, il faut deux choses : il faut que les Européens se prennent en main, et ensuite il faut que dans la discussion avec Washington, il y ait une envie de s'engager. Et de ce point de vue-là, je regrette un petit peu que l'Union européenne, je vous citais tout à l'heure toutes les nations partenaires et toutes les organisations partenaires qui ont contribué aux travaux sur le concept stratégique, il se trouve que l'union européenne l'affaire de manière très faible désordonnée. Et ça, c'est un peu dommage, parce qu'on aurait pu imaginer par exemple que l'union européenne, après tout il y a 21 membres en commun, réfléchisse à une mise à jour de la stratégie européenne de sécurité en parallèle au concept stratégique de l'OTAN, cela n'aurait pas été absurde d'un point de vue conceptuel que l'union européenne met un peu à plat sa propre stratégie dans la même période.

 

 

Un auditeur dans la salle

         Je suis diplomate géorgien. Donc les Géorgiens étaient très contents que la question de la Géorgie n'ait pas été marginalisée face aux questions très importantes des enjeux globaux des relations internationales. Mais permettez-moi de partager l'inquiétude des Géorgiens, face à la formulation du refus à l'adhésion à terme de la Géorgie à l'Alliance. Pour tout dire, les Géorgiens restent réalistes, et ils savent que ce n'était pas demain la veille pour leur adhésion à l'OTAN, mais tout de même, le refus a été formulé de faire la façon suivante : tant que la Géorgie a des problèmes de frontières, de séparatisme, elle ne pourra pas songer à adhérer à l'Alliance. Et cette fois aussi, la formulation portait également sur le problème des frontières. Alors que tout le monde sait que c'était la formule voulue par la Russie. Ma question, c'est : est-ce que c'est une formule voulue ? On pourrait très bien trouver une autre formule de refus. On sait que ce n'est pas tout à fait l’heure de notre adhésion, mais trouver une autre formule diplomatique pour le refus, qu'il y a encore des réformes à achever, etc. On a parfois l'impression que la Russie à une sorte de droit de regard quant à l'élargissement de l'Alliance. Merci.

 

 

Jean Bétermier

          Monsieur l'ambassadeur, vous vouliez poser une question, on va grouper les réponses.

 

 

Un autre auditeur dans la salle

         Oui, elle est très différente. Je voudrais revenir sur la question du financement, notamment pour la mise en œuvre éventuelle, j'espère quand même possible, du réseau antimissiles. Quelles peuvent être les règles de financement ? Le partage, sur quelles bases, par rapport au budget que chacun consacre ou pas du tout, quelles sont les règles possibles ?

 

 

Jean Bétermier

         Monsieur aussi, vous vouliez poser une question...

 

 

Un autre auditeur dans la salle

         Une question courte. Quid de la bureaucratie otanienne après le sommet de Lisbonne ? Vous l'aviez décrite comme lourde, engoncée dans ses états-majors, très intéressante pour les soldes et les traitements. Voilà.

 

 

Un autre auditeur dans la salle

         Une information rapidement, suivie d'une question. L’information, c'est que dans le même temps que l'OTAN préparait son concept stratégique, ACT, le commandement de la transformation de l'OTAN, a lancé une réflexion sur comment protéger ce que les Anglo-Saxons appellent les global commons. Que sont les global commons ? Ce sont les espaces stratégiques communs dans l'acception de la DAS, en fait ce sont toutes les parties du monde et les milieux qui sont le support de la mondialisation, et qui ne relèvent pas directement de la juridiction d'un État. Très clairement, c'est la haute mer, l'espace aérien international, l'espace extra-atmosphérique, et le cyberespace. Et donc depuis juillet dernier, ACT a lancé, dans un cadre tout à fait ouvert, j'ai même rencontré un représentant chinois dans une des réunions, une réflexion sur ces global commons,  et comment l'OTAN pourrait contribuer à les protéger. Donc on sent très bien que c'est un peu le coup d'après, et de manière tout à fait symbolique, le rapport intermédiaire des global commons, qui est consultable sur le site d'ACT, a été mis en ligne le 18 novembre, c'est-à-dire la veille du concept stratégique. Alors ma question est la suivante : on se sent bien que…

 

 

(NdE : rupture de l'enregistrement sonore, de durée indéterminée)

 

 

Camille Grand

         …qui avait retardé l'adhésion de la Roumanie ou de la Slovaquie initialement, dans le premier round d'élargissement, en disant : vous n'avez pas résolu vos problèmes avec vos voisins, vos problèmes de minorités, donc vous passerez après. Ce qui n'est pas faux dans ce que vous soulignez, c'est que là, d'une certaine manière, la responsabilité en incombe en grande partie à la Russie, dans la relation russo-géorgienne. D'une certaine manière, ce n'est pas un veto direct, mais c'est un veto indirect qui est donné à la Russie, puisque la résolution de ces problèmes passe par une meilleure relation avec la Russie, donc si la Russie n'améliore pas cette relation, il sera difficile à la Géorgie de résoudre ses problèmes là-dessus. Et donc on a une espèce d'impasse là-dedans. Ceci dit, ce qui est intéressant, c'est que la Géorgie, comme l'Ukraine, demeure dans la liste des partenariats bilatéraux spécifiques, et ça, ce n'est pas perdu de vue, ce qui je pense est apprécié à Tbilissi.

 

         Sur le financement, comme vous le savez, il y a plusieurs règles à l'OTAN. Il y a des choses qui relèvent du financement commun,  et dans ce cas-là la France dépense entre 11 et 13% du total : ce sont les dépenses relatives au siège, au personnel, à certains programmes. Et ensuite il y a les dépenses des opérations, la norme c'est que les coûts vont là où ils tombent. Le paradoxe de tout cela, c'est que c'est un peu les mêmes qui dépensent beaucoup. Et avec une règle supplémentaire, c'est que dans le financement commun, il y a un plafonnement de la contribution américaine à 25%. Donc cela veut dire que les gros européens, l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni, prennent beaucoup de ces dépenses communes, et en même temps sont des gros contributeurs aux opérations. Donc on a une règle qui est un peu injuste, c'est que les gros contributeurs en opérations dépensent plus que les autres, et que les gros pays européens dépensent plus que les autres. Donc cela pose une vraie question typiquement sur un projet comme la défense antimissiles, où on va avoir une bonne part du financement commun qui va nous tomber dessus, nous, gros européens, et dans le même temps on serait invités en tant que nations potentiellement contributrices, à apporter à titre gracieux nos capacités nationales. Donc on a un dispositif qui est un peu injuste du point de vue du financement. Le Secrétaire général voudrait élargir le champ des financements communs, parce que cela lui donnerait plus de leviers à lui, évidemment. Bien sûr les gros contributeurs résistent un petit peu, parce que si ces financements communs sont élargis, eux, ils payent davantage tout en gardant la taxation au titre des contributeurs aux opérations par exemple. Donc il y a un vrai débat, et sur fond de crise financière, car pour la première fois de son histoire, l'OTAN a des problèmes financiers.

 

         Sur la bureaucratie de l'OTAN, la bonne nouvelle, si j'ose dire, c'est que la réforme a progressé avant même l'adoption du concept stratégique. Un certain nombre de nations disaient qu'il ne fallait pas toucher aux états-majors, aux structures, avant qu'on sache ce qu'on nous demande de faire, ce qui pouvait paraître logique d'un point de vue intellectuel, mais on a procédé à des coupes sombres avant même l'adoption du concept stratégique. Les états-majors fondent de 13.000 à 8.000, ce qui est quand même assez significatif, ce qui prouve qu'il y avait sans doute un peu de gras, pour que cela ait pu se faire sans trop de difficultés. Le moment sanglant est plutôt à venir, c'est-à-dire la réduction de l'empreinte de l'OTAN dans les nations, et là, quand on va commencer à fermer des états-majors ou d'autres agences locales, cela va être sanglant. Il y a aussi une idée de fusionner les agences, il y a la mission de passer de 14 agences à 3 agences, de manière à réduire la bureaucratie, avec des agences thématiques, et non plus une agence pour un programme, en gros. Et puis il y a aussi une réduction du secrétariat international, plus modeste, mais avec notamment une insistance sur la réduction du nombre de comités. Comme vous le savez, l'OTAN avait plus de 200 comités, chacun de ces comités avait un secrétariat, qui se réunissait, avec des coûts d'interprétation, de production de papier, etc. Cela me paraît un peu cosmétique, parce que le comité des essences, qui se réunissait une fois par an pour déterminer les normes, il continuera, il faut bien qu'il y ait des gens qui se réunissent pour parler de cela, alors cela sera à la fois les essences et les pneus.

 

         Sur les global commons, et la question de la zone, moi je crois que la question de la zone est complètement derrière nous. C'est-à-dire qu'il y a une zone définie par le traité qui est un traité de l'Atlantique Nord. Cela définit à la fois une zone d'agression, c'est-à-dire que si on est attaqué dans cette zone, ça se passe et ça engage l'OTAN. Le message en creux étant que la base américaine d’Okinawa, son attaque n'engagerait pas forcément l'OTAN, c'est ça le message. Ou une attaque des forces françaises à Djibouti, même chose. Pour le reste, l'OTAN aujourd'hui a vocation justement dans la protection de ces global commons, de mon point de vue, non pas à agir n'importe où et partout, mais en cas d'atteinte sérieuse à nos intérêts de sécurité, nos intérêts stratégiques, même si cela intervient en dehors de la zone OTAN. Je prends l'exemple classique : si demain, du fait d'une crise dans la région du Golfe, les flux pétroliers quittant le Golfe étaient complètement bloqués par un blocus des détroits, c'est typiquement quelque chose qui au titre de la sécurité énergétique pourrait relever de la responsabilité de l'OTAN. De la même manière que l'OTAN s'est engagée dans la lutte contre la piraterie, et au passage, j'aurais préféré qu'elle le fasse de manière plus coordonnée avec l'Union européenne. Mais on voit bien la logique de ces global commons, élargir le champ géographique de l'OTAN. Est-ce que cela s'appliquerait pour le détroit de Malacca ? Aujourd'hui, a priori, non, mais on est obligé de dire : qui sait ? Parce que cela dépend aussi de la nature du blocage. Moi, je ne crois pas qu'il y ait une limitation géographique dans tout cela. On le voit par exemple avec la problématique de l'Arctique et de la fonte de la zone arctique. Des pays arctiques, il y en a beaucoup dans l'Alliance, se préoccupent de ce que cela veut dire pour la sécurité, on peut très bien imaginer que l'OTAN en tant que telle développe à la fois des capacités et une réflexion sur comment la circulation maritime dans le Grand nord pourrait se faire dans des conditions très stables, cela peut faire typiquement partie des choses, sans que cela soit forcément une zone de compétition.

 

 

Jean Bétermier

         Cher directeur, Camille, merci, je serais tenté de céder à la facilité en disant que le temps passe trop vite en votre compagnie. Vous avez fait un tableau brillant, simplifié, d'un dossier qui devient en fait de plus en plus complexe, puisque c'est un peu à l'image de l'évolution des affaires du monde. La dernière fois que vous êtes venu sur ce thème, je vous ai dit que l'on se reverrait dans six mois, vous allez trouver que je ne suis jamais satisfait, mais on pourrait peut-être se revoir sur ce même thème au printemps prochain, quand il y aura eu les premières réunions sur le nucléaire. Voilà, nous vous remercions très chaleureusement, cher ami.

 

 

Camille Grand

         Merci, Amiral.