FORUM DU FUTUR


"Quelle armée pour quelle défense ?"

Colloque du 18 mars 1996


 Introduction par Jacques Baumel

 C'est la première fois de puis trente ans, que le pays aborde une réforme aussi importante de son système militaire. C'est le Général de Gaulle qui, faisant passer l'armée de son étape traditionnelle et coloniale, a entraîné la réforme jusqu'à faire de la dissuasion une option fondamentale.

 Quelle que soit l'opinion qu'on peut avoir sur les grandes lignes de cette réforme, il était nécessaire d'aborder ce sujet à la veille du XXIème siècle. Il fallait prendre en main le problème, l'analyser, réfléchir et proposer, c'est ce qu'à fait le Président de la République.

 Les bouleversements stratégiques entraînés par la fin de la guerre froide, tout autant que la réduction significative de l'ensemble des budgets de défense dans le monde occidental et en France, imposaient depuis longtemps une révision de notre organisation. Cette réforme était inévitable, mais elle sera douloureuse et beaucoup plus coûteuse qu'on ne le dit.

 Elle sera douloureuse d'abord, à la communauté militaire et à une grande partie de l'opinion des français, qui conservent naturellement le souvenir d'une grande tradition nationale. C'est la fin  d'une certaine idée de la France et c'est la conclusion logique d'une certaine impuissance des européens à construire une défense autonome, justifiant le rapprochement de la France avec l'Otan.

 La réforme de notre défense portera sur l'orientation, sur la loi de programmation et sur le service national. Ce dernier chapitre n'était pas prévu. Il montre à quel point cette question est une affaire sérieuse sur laquelle il faut encore réfléchir.

 Si on voit bien ce que cette réforme change, et par certains côtés détruit, on ne voit pas encore précisément par quoi on va remplacer que qu'on est en train de changer. Le Président de la République a laissé la discussion ouverte ; Service National rénové avec maintien ou pas d'une certaine conscription, service civique à six mois, service volontaire ou service obligatoire, ce sont des questions importantes qui touchent les nerfs de la population et beaucoup plus que les discussion sur la place de la dissuasion dans le monde de demain.

 Pour la première fois dans l'Histoire depuis Charles VII, la France n'a plus d'ennemis à ses frontières. Aujourd'hui le fantassin héroïque des tranchées de Verdun n'a plus tout à fait sa place dans les probables conflits de l'avenir. En revanche, l'émergence de techniques nouvelles qui vont bien au delà du nucléaire, en touchant le spatial, l'électronique, ou la manipulation psychologique, ces guerres dont la guerre du Golfe à montré partiellement l'importance, nous font l'obligation de réfléchir à ce qui pourrait être notre défense moderne du XXIème siècle.

 

 

La réforme du Service Militaire

 

Allocution de l'Amiral Lacoste

Président du Comité National de Liaison "Défense, Armée, Nation" au Centre d'Information Civique

 Je me dois de rappeler ici, que l'Armée française est avant tout l'armée de la Nation.

 Depuis le début du grand débat sur le service national, nous avons beaucoup plus entendu parler de professionnalisme, d'efficacité des industries de défense, que de civisme et de patriotisme. Or, l'armée française est dépositaire de valeurs permanentes dont les racines remontent aux premiers temps de notre histoire. Elle doit être avant tout, une armée de citoyens pour former avec le peuple de ce pays un couple indissoluble.

 Le risque de coupure n'est pas à prendre à la légère. Aux yeux de l'opinion publique, une armée de métier pourrait rapidement être considérée comme une corporation comme les autres. Dès lors que les militaires de carrière sont payés "pour se faire tuer à la guerre", la défense de la nation sous traitée par procuration à des spécialistes, ne concerne plus les citoyens ordinaires. Surtout s'il s'agit avant tout de participer à des opérations lointaines de maintien de l'ordre international. Il est vrai qu'à trop se laisser influencer par l'actualité récente, le risque de dérive expéditionnaire est aujourd'hui une réalité qui contribue à faire oublier l'éventualité d'autres menaces. Pour un peuple comme le nôtre, qui a une si longue histoire, il serait criminel de faire l'impasse sur les surprises que sans aucun doute, l'avenir nous réserve, et qui pourraient bien nécessiter l'intervention de forces armées nationales pour garantir la sécurité du pays. Il faut aussi conjurer les incompréhensions, les partis-pris idéologiques des anti-militaristes viscéraux qui redoutent "le pouvoir militaire". Il ne faut pas donner raison à ceux qui , comme ce haut fonctionnaire de la république, prétendent que le "fidélité d'un officier vis à vis de l'armée est supérieure à toutes celles qu'il peut nourrir pari ailleurs".

 Vouloir une armée professionnelle est aujourd'hui nécessaire, mais cela n'implique pas que cette armée soit intégralement formée de soldats de métier. Personne en France, ni dans le Monde ne conteste ce qualificatif à la Marine Nationale. Et pourtant, un tiers de ses effectifs est fourni par des personnels du contingent. L'opinion publique française, est obnubilée par le modèle d'une armée de terre qui depuis des décennies a dû relever un défi irréaliste : celui de gérer un flux continu de recrues constituant près de 70 % du total de ses ressources humaines. C'est une obligation absurde, contre productive, dont les incohérences ont été mises en évidence à l'occasion de la guerre du Golfe ; quand par une décision politique impromptue, les unités constituées ont dû être démantelées pour constituer un corps expéditionnaire ad-hoc.

 Or, on oublie de rappeler que l'armée américaine a mis près de cinq mois pour être en mesure de commencer ses opérations contre Irak, et qu'elle a fait appel à des dizaines de milliers de réservistes pour compléter ses effectifs. La question des réserves est aussi pour nous une question cruciale qui impose d'échapper au modèle "tout professionnel".

 S'il est évidemment tout à fait légitime de vouloir pleinement restaurer l'efficacité opérationnelle de nos armées dans les conditions de notre époque, il ne faut pas pour autant céder aveuglément au mythe de la haute technologie. La mode venue d'amérique, soutenue par un extraordinaire appareil de publicité qui bénéficie en premier lieu au prestige international des Etats-Unis et de leurs industries d'armement nous entraîne dans une course qui menace de nous ruiner. Les performances des hommes valent généralement plus que certaines prouesses des techniques de pointe obtenues à des prix exorbitants. Il faut que les militaires puissent à cet égard, bénéficier du savoir faire et du jugement des autres corps de la Nation. En particulier, qu'ils puissent tirer profit de ce qu'on appelle les "technologies duales", qui sont appliquées dans le civil dans d'excellentes conditions d'efficacité et de rentabilité.

 J'estime que la professionnalisation des armées devra s'accompagner de nouvelles mesures pour maintenir les jeunes français dans leurs rangs, dans une proportion plus importante que celle qui est annoncée dans les prévisions actuelles. Peut-être faudra-t-il aller jusqu'à un tiers, ou au moins un quart d'une classe d'age. On devra multiplier les initiatives pour recruter en permanence des officiers de réserve dans l'enseignement supérieur, pour développer des formules de services différenciés au profit de réservistes en situation d'activité, pour attirer les professions médicales dans les services de santé des armées etc...  Réciproquement, les cadres officiers et sous-officiers devraient être systématiquement détachés pour des périodes limitées dans des organismes publics, para-publics, ou même privés. En somme, il faudra tout faire pour accroître les échanges entre les armées et la nation.

 Les hommes qui se consacrent à la fonction militaire ont le redoutable privilège d'être les détenteurs légitimes des armes et des moyens de la force collective. Au service du pays, et selon les règles de la démocratie, ils n'obéissent qu'au pouvoir établi. Il faut rappeler ces évidences quand l'actualité nous offre trop d'exemples de milices, de bandes, de mercenaires, de soldats perdus, qui se laissent aller à des dérives scandaleuses en commettant des exactions ou des crimes abominables. Ces "armées" qui ont échappé à tout contrôle et qui disposent parfois des armements les plus modernes, sont les responsables du retour à la barbarie, que l'on l'observe en Afghanistan, au Caucase, au Rwanda, et en Bosnie, et dans tant de "zones grises" de la planète. Cette entropie de la violence ne peut être combattue que par des unités fortement structurées, rigoureusement formées dans nos traditions d'honneur, de discipline et d'obéissance. Ce sont là des vertus exemplaires de civisme et de patriotisme.

 Le plus grand nombre possible des citoyens de ce pays doivent connaître leurs armées de l'intérieur, avoir participé à leur vie quotidienne, en avoir observé les atouts et les faiblesses de telle façon que jamais les militaires ne puissent devenir un corps étranger dans la nation.

  

Allocution du Général Maurice Schmitt

Ancien Chef d'Etat Major des Armées ; Gouverneur des Invalides

 Le service national a été définitivement condamné lors de la guerre du Golfe et par une décision que le ministre de la défense et le chef d'état-major des armées ont apprise par les média. il s'agit de l'ordre de débarquer les appelés des navires de guerre opérant dans le Golfe. J'usqu'à ce jour, les batiments de guerre étaient assimilés au territoire nationale. Je précise qu'au même moment, à terre, que ce soit dans l'armée de terre ou dans l'armée de l'air, il n'y avait que des professionnels ou des appelés volontaires ayant transformé leur volontariat en engagement pour la durée de la guerre.

 La question du service national est politique. C'est au gouvernement et aux élus d'y répondre. Avec une armée professionnelle, on évite de risquer la vie d'appelés dans le cadre de corps expéditionnaires. Mais, ceci pose le délicat problème de l'adhésion de la nation lors d'engagements extérieurs. or, la solidarité de la nation avec son armée  est la condition première du succès de ces engagements. il ne faut pas recommencer l'éxpérience indochinoise.

 Il faut évoquer aussi la quesstion des réserves. Le Livre Blanc sur le Défense évoque la possibilité de résurgence de la menace terrestre principale (scénario n° 6). Face à cet éventualité il faut pouvoir "rebondir". Il nous faut dans les réserves des cadres et des techniciens de qualité. Cette qualité a un coût financier. C'est sur cette remarque que je terminerais cette intervention.

  

Allocution de René Galy-Dejean

Député de Paris ; Membre de la Commission de la Défense à l'Assemblée Nationale

 Certains philosophes ont articulé la fondation de nos sociétés indo-européennes selon trois principes : le sacré, le commercial et le militaire.

 Nous constatons aujourd'hui que le sacré se délite, que le commercial est en pleine mouvance. Qu'en est-il du militaire ? Les fondements des deux premiers piliers sont fragilisés, peut-on encore alimenter le troisième pilier d'une manière générale et spontanée comme le faisait le service militaire ? Personnellement, je n'en suis pas convaincu. La conscription du fait de son caractère obligatoire et contraignant ne peut pas assurer la pérennité de notre société.

 L'actuelle crise de culture, de société que nos civilisations technologiques et modernes traversent, est si profonde que je considère qu'un corps militaire professionnel au service d'un pouvoir démocratique, constituerait une colonne vertébrale solide, qui permettrait à la société dans son ensemble de retrouver un équilibre général.

 Je souhaite proposer un amendement pour que les candidats futurs serviteurs de l'état ne puissent intégrer ces grandes écoles (Polytechnique, Ena) que sous réserve d'avoir accompli un service national. Je suis pour la professionnalisation de notre armée.

  

 

Débat avec la Salle

 
Amiral Jean-Luc Duval : Le débat sur le service national est un problème de société, ce n'est pas seulement un problème militaire. Les militaires n'ont pas envie d'être coupés de la nation. Ils sont soumis à un devoir de réserve mais étant concernés, ils devraient pouvoir s'exprimer dans un débat national et de société. Ne faudrait-il par revoir ce droit de réserve pour le cas présent ?

 
Général Maurice Schmitt : Au niveau de la professionnalisation des armées, il faut avoir conscience des coûts. L'avancement personnel peut être une solution mais la formation des jeunes gens aussi. Nous seront obligés de donner des formations en amont pour former des spécialistes et en aval afin de permettre des reconversions dans le civil. C'est coûteux, c'est ce que font déjà les anglais ou les américains. Une chose est certaine, l'engagé futur ne coûtera pas le prix de l'engagé d'aujourd'hui.

 
Député Alain Marsaud : Le Premier Ministre Edouard Balladur m'avait chargé de rédiger un rapport sur l'extension du service national, en fonction du constat de l'inadéquation entre le nombre de jeunes gens a intégrer et la capacité de l'armée à leur fournir une mission dans le cadre du service national. Grâce à une simple projection dans le futur, nous avons constaté que les deux nombres étaient compatibles jusqu'en 1997. Mais, que pour les générations suivantes la ressource passait à deux cent quatre vingt dix mille et les besoins dans le meilleur des cas à stagnaient à deux cent dix mille. Il y avait donc quatre vingt mille personnes de trop par rapport aux besoins estimés. Comment intégrer ces jeunes gens en respectant le principe d'égalité et d'universalité inhérent au service national ?

 Nous avons tout d'abord pensé au service civil qui, avec la population d'objecteurs de conscience, de pompiers auxiliaires, de policiers auxiliaires, arrivait à absorber au plus vingt cinq mille jeunes appelés, puis aux collectivités locales qui paradoxalement n'étaient pas demandeuses, aux associations qui à raison d'un appelé par association auraient absorbé dix mille personnes et enfin au service civil de formation pour intégrer les 10000 illettrés que l'on recense chaque année. Même après cette répartition nous demeurions avec un nombre d'appelés non utilisés beaucoup trop important. A partir de là, plus jamais le service national n'aurait pu garder son caractère égalitaire et universel.

 Le service national militaire sous sa forme actuelle tout comme le service civil ne sont pas viables en termes de conscription car il y a toujours un excédent de ressources. Enfin, nous n'avons pas tenu compte des ressources de population féminine.

 Le service civil facultatif sera probablement la solution vers la transition et la disparition de la conscription.

  

Jacques Baumel : Par delà les nécessités budgétaires, le maintien des valeurs, le respect  que l'on doit à certaines traditions, il y a de moment ou il faut faire des ruptures. La communauté militaire à connu des drames, après la libération, après les guerres perdues, le dégagement général des cadres, ... Aujourd'hui nous sommes devant une réalité qui va choquer profondément un certain nombre de militaires français, c'est la raison pour laquelle la bataille que nous devons mener devant l'opinion sera pathétique par certains côtés. Le tableau n'est pas d'un côté ceux qui sont résolument partisan de l'armée de métier au détriment de la communauté militaire et de l'autre ceux qui veulent simplement le maintien des habitudes. "Changer l'armée des habitudes pour l'armée des besoins" est une formule qui a été utilisée. Il y a un débat dramatique et nous y participons tous. C'est la fin d'une certaine idée de la France. A nous de faire en sorte que cette réforme nécessaire ne créée pas une fracture nationale à côté des fractures sociales.

 
 

Loi d'orientation et loi de programmation militaire

Allocution de Roger Baléras

Directeur des Applications Militaires au CEA ; Conseiller du Gouvernement pour les affaires militaires

 Quels sont les rôles et la perception des armes nucléaires ?

 Depuis la chute du mur de Berlin et plus récemment depuis les moratoires prononcés sur les essais, la politique internationale en matière d'armement nucléaire a été pratiquement dominée par la prorogation  du Traité de Non Prolifération (TNP) qui a eu lieu en mai 1995. Dans un premier temps, tous les pays  non nucléaires ont essayé de gommer l'inégalité qui les séparaient des pays nucléaires.

 Le Président des Etats-Unis a été le premier à lancer le débat sur l'arrêt des essais nucléaires. La nécessité d'arrêter les essais avait été motivée, sous la forte pression écologique, et par la nécessité d'interdire la prolifération. Aujourd'hui, les discussions portent sur le contrôle des pays nucléaires plutôt que sur le contrôle des essais qui pourraient avoir lieu sur l'ensemble de la planète.

 Avec la disparition de l'ennemi désigné, on a l'impression que la prolifération augmente, alors que le nombre des pays proliférants (ou dits de "seuil") a sensiblement diminué. Que s'il y a matière à s'inquiéter de la prolifération, c'est surtout dans le domaine chimique et dans le commerce des armes classiques. Ceci ne veut pas dire que la prolifération nucléaire est impossible car il y aura toujours des pays qui souhaiteront disposer d'armes nucléaires à cause de leur efficacité.

 Quelles sont les positions des grandes puissances nucléaires ?

 Les Etats-Unis ont basé leur doctrine sur le NPR (Nuclear Posture Review), avec la volonté de conserver les armes nucléaires et la nécessité de maintenir des forces crédibles selon les accords Start 1 et Start 2. L'objectif annoncé à l'horizon 2003 est de ramener le nombre d'armes opérationnelles à trois mille cinq cent armes modernes en conservant le principe de triade. Actuellement la capacité totale des Etats-Unis est de douze mille six cents armes stratégiques, huit mille armes tactiques et une réserve de cinq à six mille armes stockées. Concernant les essais nucléaires, l'administration Clinton est à l'origine de la campagne d'interdiction. Leur volonté s'oriente autour de l'arrêt des essais tout en conservant la possibilité de les reprendre sous préavis de six mois et de reprendre les tirs sous préavis de trois ans après la signature du traité. Leur programme de simulation a été mis en place dès les années 1980 ; c'est le  Nuclear Weapon Stokpile Stewardship.

 Nous connaissons mal la doctrine russe en matière d'armement nucléaire. Néanmoins, le nucléaire reste la "pierre angulaire" de la sécurité russe. Elle dispose de onze mille armes stratégiques, mille cinq cent armes tactiques plus environ six mille en réserve. L'objectif annoncé est le démantèlement. Mais nous ne sommes pas en mesure d'en connaître l'ampleur car le nombre d'armes tactiques dont la Russie dispose n'est pas réellement connu. De plus, la Russie dispose de la capacité de réaliser des tirs en puits, facilement camouflables dans la zone de la "Nouvelle Zemble".

 Pour sa part, la Chine justifie de son armement nucléaire en prétendant que, tant qu'il existera de l'armement nucléaire dans le monde, la Chine en disposera également. Sa puissance est estimée à environ quatre cent soixante dix armes en triade et a têtes multiples. Sur le plan international, la Chine se présente aujourd'hui comme favorable à l'arrêt des essais à condition de pouvoir continuer les expériences à des fins civiles. Enfin, les chinois ont la maîtrise des tirs en puits.

 La France quant à elle, a basé sa doctrine sur le rôle fondamental de la dissuasion dans le système de défense, comme garantie ultime de la sécurité. Avec le TN 75, ses armes sont performantes pour les vingt prochaines années. Elles sont au nombre approximatif de deux cent cinquante se répartissant en deux systèmes sans triade. La France ne produit plus d'uranium ni de plutonium et le démantèlement des sites d'expérimentation a débuté sitôt après la dernière campagne d'essais nucléaires. Pour le futur, l'expérimentation se fera via le système PALEN.

 Pourquoi ces armes nucléaires ? Quel sont les rôles de la doctrine et des armes nucléaires ? 

 La plupart des gens ont oublié que ces armes constituent un système tellement efficace qu'il ne souffre d'aucune contre mesure possible. Comparées aux armes conventionnelles, leur capacité de destruction est tellement plus grande qu'elles donnent la meilleure garantie de sécurité au meilleur coût. Le déclenchement d'une telle guerre ne ferait ni vainqueurs ni vaincus, mais aboutirait à un désastre universel. Concernant la doctrine du "zéro morts", les armes nucléaires font effectivement zéro morts parce qu'elles ne sont qu'une menace et que leur emploi est improbable.

 Enfin, concernant le désarmement, qui pourrait croire que l'on puisse faire disparaître du globe l'ensemble des armes nucléaires ? Les données annoncées sont difficilement vérifiables et chaque pays garde le secret absolu du nombre réel de ses armes nucléaires. Tout au plus avons nous une idée du nombre des armes opérationnelles mais on ignore si toutes les armes précédentes ont été démantelées. Ainsi la Russie avait fabriqué jusqu'à soixante dix mille armes au total. Sont-elles toutes démantelées ? Où sont-elles ? Difficile de répondre, il faudrait pour cela avoir dans ce pays une capacité d'ingérence que personne n'arrivera a obtenir.

 Concernant la prolifération, elle s'aggravera car il y aura toujours des pays pour en aider d'autres. En revanche, il y aura peu d'Etats capables de faire par eux-mêmes leur armement. Certes, l'Irak, Israël, le Pakistan, l'Inde ont pu le faire, mais leur a demandé des moyens considérables aussi bien sur le plan financier que sur le plan économique.

 En conclusion, si pour des raisons de moralité ou à cause de la pression écologique, la solution "arme nucléaire" apparaît à certains comme insatisfaisante, elle demeurera encore un élément de sagesse qui empêchera la course aux armements classiques, et vraisemblablement elle participera de nouveau à la stabilité dans le Monde.

  

Allocution de M. Philippe Delmas

Directeur de la Stratégie pour Matra Marconi Space

 Le nucléaire  n'est pas seulement un problème militaire. C'est un problème politico-militaire et, très souvent politique avant d'être militaire. Il n'y a pas beaucoup de sujets dans l'histoire des conflits entre les hommes, où les doctrines aient eu autant d'importance qu'en matière nucléaire. Depuis la disparition de l'Union Soviétique, même avant l'écroulement du mur de Berlin, la première question qui s'est posée, a été celle de la validité des doctrines nucléaires des uns et des autres. 

 Aujourd'hui encore, presque sept ans après, les questions qui se posent en France sont : Est-ce que la doctrine de dissuasion française a encore un sens ? Est-ce que la force de dissuasion française a encore un sens ?

 La question de doctrine pour la France est particulièrement sensible pour deux raisons. La première c'est que la France, au contraire des autres grandes puissances, n'a jamais eu de doctrine de combat avec les armes nucléaires. La seconde, c'est que du général de Gaulle jusqu'à François Mitterrand, pendant toutes les années de la guerre froide, la France a conservé une approche très politique de la dissuasion destinée dans l'esprit de nos dirigeants,  à empêcher la guerre plus qu'à permettre de la gagner.

 La seule raison de la sensibilité à la question de la doctrine en France est qu'elle a été l'objet d'un remarquable effort de "formalisation" qui, non seulement a été clair, mais a été parfaitement stable depuis 1972. Cette année là, le Livre Blanc sur la Défense rédigé sous l'autorité de Michel Debré avait mis au point les "Tables de la Loi" de la doctrine française de dissuasion. Elles n'ont pas été retouchées depuis.

 Le contexte ayant changé, la question de la pertinence de la doctrine et de la force de dissuasion, qui ont  été si stables dans notre pays, se pose évidemment plus qu'ailleurs ; les Etats-Unis et la Russie, quant à eux ont eu une très grande abondance de doctrines.

 Aux Etats-Unis, il y a eu en moyenne une doctrine par administration, c'est à dire par président. Alors la première question que l'on peut se poser, c'est de savoir si l'approche française, le cadre intellectuel de la pensée nucléaire française, est remise en cause par la disparition du grand adversaire. Je ne le crois pas simplement parce que la dissuasion nucléaire n'a pas été, légitimée par la menace soviétique. S'il en avait été ainsi, les Français auraient cru à la dissuasion française dès le premier jour. Or, les Français ont mis longtemps à se convaincre que la dissuasion française avait un sens ; protéger le pays et lui donner une plus grande indépendance et une plus grande sécurité. Ce n'est qu'à partir de 1972 que  les français ont cru au rôle de la dissuasion pour la sécurité et l'indépendance de leur pays.

 Par ailleurs, étant au pays de Descartes, deux français sur trois croient, quoi qu'il advienne, au rôle de la dissuasion et deux français sur trois restent opposés aux essais. Les français ont acquis la conviction que la dissuasion, moyens et doctrine, étaient crédibles et les protégeaient à partir du moment où les moyens eux-mêmes sont devenus crédibles. En 1972, la France maîtrisait depuis quatre ans les armes thermonucléaires. Elle avait mis au point sa première génération de missiles à longue portée, mis à l'eau son premier sous-marin nucléaire lance-engins. Après quinze ans de tâtonnement et de discrédit, le système était complètement crédible et les Français en ont pris acte avec beaucoup de pragmatisme.

 Le deuxième point qui me rend assez optimiste sur la non-révocation de notre doctrine par les changements intervenus à partir de 1989, c'est que la doctrine française, au contraire de beaucoup d'autres, notamment les doctrines américaines, n'était pas légitimée par la menace soviétique. La doctrine française est restée crédible aux yeux de nos concitoyens pour deux raisons très simples :

1) chacun pouvait comprendre qu'à partir du moment où la France possédait une arme qui rendait le coût de l'invasion de la France prohibitif, cela réduisait les chances que la France soit envahie. C'est un raisonnement simple mais dont la stabilité et la simplicité ont permis l'adhésion de nos concitoyens.

2) les dirigeants militaires et politiques français se sont toujours abstenus de tout discours militariste sur les armes nucléaires, leur rôle et en particulier leur emploi, ce qui ne fut pas la même chose dans d'autres pays.

 Néanmoins, quel rôle reste-il à nos armes nucléaires et peut-on encore conserver la même doctrine ? N'est-on pas en train d'ériger un mausolée auquel on aurait tellement peur de toucher qu'on préfère ne pas en parler ?

 En ce qui concerne l'utilité des armes, il y a trois observations à faire qui sont plus de nature politique que de nature technique ou militaire.

 Premièrement, aujourd'hui la menace est faible. La dissuasion nucléaire française n'a pas été conçue en fonction d'une menace particulière, elle l'a été avant tout comme un moyen d'indépendance et de sécurité nationale. Elle n'a pas été conçue pour faire face à une menace particulière pour mener bataille contre un ennemi particulier. Depuis des siècles, la France n'a jamais connu une situation aussi pacifique à ses frontières. Est-ce que ceci durera indéfiniment ? Franchement je n'en sais rien. En revanche, je sais que la France dépourvue d'armes nucléaires, non seulement ferait un pari déraisonnable sur la volonté de désarmement de ses voisins, mais surtout aurait un statut politico-militaire qui changerait.

 Le statut lié aux armes nucléaires a été l'objet de beaucoup de moqueries, alors que ce n'est certainement pas pour exhiber des "biceps" nucléaires que nous avons une force de dissuasion.  Il est vrai que la France, vis-à-vis de la Russie, de la Chine, des Etats-Unis,... est en termes de puissance conventionnelle, une puissance moyenne et elle le restera. L'efficacité des armes nucléaires, en termes de dissuasion, éventuellement en terme de bataille, est quelque chose qui est sans équivalent. Elle donne à la France une capacité d'intervention politique et d'influence politique qu'elle n'aurait jamais sur le simple crédit de ses ressources conventionnelles.

 Deuxièmement, le danger de la prolifération, en terme de menace immédiate ou du nombre de pays concernés, a souvent été exagéré dans le passé. Lorsque vous regardez les prévisions de 1966 faites sur le futur nombre de proliférants dotés d'armes en 1998, on devrait avoir à peu près autant de puissances nucléaires qu'il y a de pays aux Nations Unies. C'est évidemment loin d'être le cas, et au cours des cinq dernières années, l'Afrique du Sud, puis l'Argentine, puis le Brésil, ont renoncé aux armes nucléaires ; Les pays issus de l'Union Soviétique en dehors de la Russie, ont fini par signer, parfois en traînant les pieds, le Traité de Non-Prolifération comme puissances non-nucléaires.

 Néanmoins, la prolifération est toujours un problème grave parce c'est toujours une doctrine d'emploi. L'idée de la dissuasion nucléaire telle qu'elle est formulée dans le Livre Blanc de 1972 est "une commune intelligence de la menace". Cette formule de Michel Debré explique que personne n'ait appuyé sur le bouton. Et, les dirigeants des grandes puissances (l'Union Soviétique et les Etats-Unis), savaient qu'il n'y aurait pas de guerre nucléaire limitée. Henry Kissinger, après avoir fait une très belle carrière d'universitaire sur ce thème, s'est rendu compte une fois aux affaires que cela n'arriverait pas. Il a dit lui-même en 1971 :  "L'idée d'une guerre nucléaire limitée ne tient pas. Une guerre nucléaire entre les deux grandes puissances serait totale et ce serait la fin du voyage pour tout le monde".

 Fondamentalement c'est cela qui a tenu tout le monde tranquille et qui a évité en dépit des crises des uns et des autres, qu'aucune des deux très grandes puissances ne prenne de risques avec les armes nucléaires.

 La situation est très différente aujourd'hui, de ce qui se passait il y a quelques années parce que nous avons des pays proliférants, même s'ils sont peu nombreux et de caractéristiques très différentes. Ils n'ont plus de tutelle exercée par une très grande puissance qui craindrait d'être embarquée à leur suite et par conséquent, ces pays sont beaucoup plus seuls. La plupart des pays proliférants ne sont pas des états forts. Nous pouvons craindre des tentations d'ouverture de la part de ceux dans lesquels les militaires jouent un rôle politique très important, qui les rend à même de mener des programmes et de gérer les moyens, (y compris les moyens nucléaires), avec une très large autonomie du pouvoir politique. Cette soumission au pouvoir politique qui caractérise nos pays, existe beaucoup moins au Pakistan ou en Inde qu'elle ne peut exister aux Etats-Unis ou même aujourd'hui en Russie.

 Cette situation fait qu'à mes yeux, le risque nucléaire lié aux proliférants est plus grand qu'il ne le fût autrefois. A partir du moment où l'emploi des armes nucléaires ne signifie plus la fin de l'humanité, les armes nucléaires ne sont plus la promesse de l'apocalypse, mais juste des armes. Et a partir du moment où les militaires possèdent des armes, s'ils jugent que l'existence même de leur nation est en danger, la tentation d'emploi devient considérable. Aussi, la prolifération est pour moi un facteur politique tout à fait important et nouveau, c'est une doctrine d'emploi. Est-ce qu'elle nous menace directement ? Pas nécessairement. Sans renier ma formulation précédente,  je ne vois pas aujourd'hui de menaces directes sur la France.

 Du point de vue politique, la prolifération, même si elle est moins étendue qu'on aurait pu le craindre, est différente de ce qu'elle était il y a dix ans. Elle représente un facteur de risque sérieux mais dont la nature même me convainc que nos n'avons pas à changer notre doctrine en ce qui concerne le rôle des armes nucléaires.

 En effet, la "commune intelligence de la menace" ne caractérise pas les pays proliférants qui ont peut-être une doctrine d'emploi mais, nous n'étions pas du tout convaincus non plus que l'Union Soviétique partageait cette "commune intelligence de la menace". Nous avons cru, dans les années 1960, que l'Union Soviétique se servirait des armes nucléaires, et à juste titre d'ailleurs, puisque les documents que nous avons pu récupérer depuis, montrent que les armes nucléaires faisaient partie, aux premiers jours, de sa doctrine de bataille.

 En revanche, deux changements politiques très importants nous intéressent directement. Ils justifient au minimum des prises de positions publiques, et d'explications de la part du Chef de l'Etat.

 D'abord, le mot "prolifération" est devenu un sujet politique majeur, pour lequel la France a pris des engagements politiques considérables. C'est au titre de la non-prolifération que la première suspension des essais a été consentie en 1992 et que François Mitterrand puis Jacques Chirac se sont engagés à conclure pour la fin 1996 au plus tard, le traité d'interdiction définitive des essais (CTBT). La non-prolifération a donc pris maintenant une vraie place dans le débat stratégique sur les armes nucléaires. A nous de savoir où mettre la limite entre le maintien d'une logique de dissuasion et la priorité  à une logique de non-prolifération.

 Puis la construction européenne devrait avoir un impact sur la conception politique que nous avons des armes nucléaires. C'est un sujet  difficile, pour au moins trois raisons :

1) le nucléaire en tant qu'élément politique ne ressemble à rien d'autre ; certains ont suggéré qu'il faudrait échanger les armes nucléaires contre des deustchmarks. Les conditions de la création d'une monnaie unique permettent d'avoir un institut, un processus d'apprentissage, des critères communs préétablis. Rien de cela n'existe en matière d'armement nucléaire,

2) personne ne sait aujourd'hui ce que pourrait signifier des procédures communes en Europe pour une dissuasion nucléaire concertée. On voit bien ce que  pourrait être une consultation politique mais, on ne voit pas bien ce que serait une décision collective en matière d'emploi des armes nucléaires,

3) les armes nucléaires n'intéressent pas nos voisins. Nous avons parfois le tort de penser que nos grands voisins sont secrètement jaloux de nos armes nucléaires. Alors que les uns sont dominés par un anti-nucléarisme pathologique, les autres n'ont pas d'idées sur le rôle que les armes nucléaires pourraient jouer en leur faveur.

 Il y a là un débat politique fondamental. Or, la France est aujourd'hui la seule puissance en Europe qui ouvre ce débat. Elle est le seul pays à penser que l'Europe doit avoir effectivement une politique de puissance. C'est là, la vraie différence qui nous sépare de tous les autres.

 Je crois que nous aurions beaucoup moins de mal à nous entendre avec des pays qui partageraient notre idée que l'Europe doit être aussi une puissance politico-militaire. Seuls les pays qui ont eu historiquement des responsabilités de puissance, comme l'Espagne, le Royaume-Uni, l'Allemagne, et dans une moindre mesure l'Italie, comprennent, pour certains domaines comme le spatial, qu'il y a des moyens de souveraineté qu'il faut posséder. Mais aucun n'a franchi le pas au terme de sa propre réflexion politique.

 
L'Europe collectivement devait devenir une grande puissance politico-militaire et même une grande puissance politico-commerciale. Alors, qu'est-ce que serait une doctrine européenne ? Je l'ignore, mais je crois que si un jour nous pouvons affirmer,  si un jour le Chef de l'Etat en France peut affirmer qu'il ne voit plus de différence entre les intérêts vitaux de la France et ceux de nos principaux voisins, un grand pas sera franchi. Je ne crois pas que nous en soyons déjà là.

 

Pour terminer, je voudrais faire trois suggestions, qui sont aussi trois demandes aux responsables politiques :

1) il y a un besoin de réaffirmer l'existence et la validité d'une doctrine française. Le nucléaire aura été l'aventure d'une génération. Or, chez les gens plus jeunes, le nucléaire est un sujet du passé. Cela me préoccupe beaucoup, d'autant qu'il y a en France un consensus que notre Pays a su construire entre ses dirigeants, ses militaires et ses concitoyens, sur le rôle de la défense, et sur le rôle que le nucléaire jouait dans cette défense. Perdre ce consensus, c'est perdre un actif politique d'une très grande valeur. Cela me paraît aussi un argument important pour la nécessité de parler de la doctrine. A force de ne rien dire, nous glissons vers une logique britannique, qui est finalement implicitement une logique assez militaire où, à force de silence, chacun se convainc que ce que l'on possède est une arme de dernier ressort. Mais la dissuasion n'est pas une arme de dernier ressort, c'est une logique politique de gestion des crises. Ceci doit être explicité et annoncé sinon, l'aspect de dissuasion disparaît.

2) les parlementaires doivent réfléchir à la façon dont ils vont pouvoir exercer un contrôle sur un programme aussi ambitieux et compliqué qu'est la simulation. Nous sommes prêts à engager énormément d'argent sur ce sujet, avec sans doute d'excellentes raisons techniques, mais je constate que, parmi les meilleurs experts, le débat fait rage sur l'utilité réelle de la simulation. Il me semblerait important que le Parlement puisse avoir un débat très ouvert et très approfondi.

3) comment construire une doctrine de puissance européenne ? Dans la Conférence Inter Gouvernementale, le rôle de l'Europe comme force de paix, les leçons que nous pouvons tirer du difficile apprentissage de la Bosnie, la notion de puissance politique pour l'Europe, tout ceci est rigoureusement absent. Nous devrons nous estimer heureux si un minimum de ces problèmes surgit dans ce grand brassage d'idées. Or un des grands objectifs que nous devons nous donner pour les vingt ans qui viennent, c'est que l'Europe soit une puissance dotée des moyens d'indépendance et d'influence qui caractérisent la vraie puissance.

 
 

Débat avec la Salle

 
Amiral Jean Betermier : J'aimerais apporter une précision sur l'armement russe et les conséquences que cela peut avoir pour la prolifération. Le discours officiel concernant les armes nucléaires de l'ex-Union soviétique prône que toutes les armes nucléaires tactiques ou de théâtre seraient retournées sur le territoire de la "Sainte Russie". En réalité, seules les armes stratégiques déployées en Biélorussie et au Kazakhstan seraient retournées en Russie. Quant à celles basées en Ukraine, elles seraient sur le point de partir. Or une mission américaine vient de constater, en faisant une inspection des dépôts contenant des matières sensibles, que ces dépôts se trouvaient quasiment sans protection, accessible à presque tous ce qui constitue une situation préoccupante. Le Congrès va dégager près de trois cents millions de dollars pour assurer la sécurité de ces dépôts à l'extérieur de la Russie. Autre sujet de préoccupation, les Etats-Unis auraient organisé une opération éclair au Kazakhstan afin de récupérer du plutonium et de l'uranium faisant l'objet de marchandages avec l'Iran. Le discours est bien loin de la réalité...

 

 Philippe Delmas :  Derrière tout le désordre sévissant en URSS, le système assurant la sécurité nucléaire semble fonctionner correctement. De plus, voler et qui plus est se servir d'une arme nucléaire est très compliqué. Par contre, fabriquer des neuro toxiques à partir de produits vendus librement, comme c'est le cas au Japon, est autrement plus facile et autrement plus dangereux.

 Une remarque à propos de l'arsenal soviétique. L'essentiel de l'arsenal de sous-marins nucléaires est vétuste et reste à quai. Les accords Start réorganisent l'équipement stratégique des deux grands, largement au détriment des missiles basés à terre, et au bénéfice des missiles basés sur les sous-marins. Or, autrefois, l'arsenal soviétique était exactement constitué à l'inverse. Les Russes ajustent donc leur équipement aux contraintes opérationnelles et légales existantes.

 La dissuasion nucléaire française et la perception de celle-ci représente un actif politique de première valeur, spécifique à la France. Le Chef de l'Etat, qui est aussi le Chef des Armées, doit s'exprimer sur les armes nucléaires. Parler de doctrine devient une nécessité. Bien que le consensus autour l'arme nucléaire ait mis plus de quinze ans pour se construire, l'opinion publique française adhère aujourd'hui à la logique de dissuasion parce que cette approche est politique, avant d'être militaire. Notre dissuasion est très crédible sur le plan militaire, parce qu'elle est non militariste. Qu'en est-il à l'étranger ? Aux Etats-Unis, l'opinion publique est très divisée. Au Royaume-Uni, les dirigeants ne s'expriment pas sur ce sujet. L'arme nucléaire y est perçue comme une arme de dernier ressort. En Russie, le nucléaire a fait des dégâts écologiques épouvantables.

  

Amiral Jean Luc Duval : Philippe Delmas a dit : "La doctrine nucléaire française n'était pas ou n'est pas dirigée contre l'Union soviétique". Deuxième point, "Les Français redoutaient l'envahissement du territoire national". Je perçois une contradiction. D'où vient l'envahissement si ce n'est de l'Est ? Dans l'esprit du général de Gaulle, le nucléaire était un moyen de donner à la France un statut politico-militaire.

  

Amiral Gohlinger : L'invasion du territoire français n'est plus d'actualité, mais la menace demeure puisque la durée de vol d'un missile tiré depuis une zone hostile est au moins d'une demi-heure. Autre constat, bien qu'engluée dans des vicissitudes financières, la Russie, en 1995, a poursuivi ses tirs expérimentaux de missiles stratégiques depuis ses sous-marins nucléaires. Elle a continué de produire un sous-marin nucléaire d'attaque par an et un sous-marin nucléaire stratégique par an. Elle mise sur deux secteurs stratégiques qui sont le balistique stratégique et l'espace stratégique. La Chine est également très avancée.

  

René Galy-Dejean : S'agissant de la doctrine, l'un des vides de la réflexion géostratégique porte sur l'avenir de la Chine. La Russie, qui fabrique à cadence maintenue des sous-marins lanceur d'engins, des sous-marins tactiques sans parler des missiles et de la recherche spatiale, semble craindre que la Chine devienne un ennemi potentiel redoutable. La Chine et la Russie ont déjà des points de friction, qui peuvent rappeler en certains points d'autres conflits latents dans l'histoire européenne.

 Quid de la France dans ce système ? Le Chef de l'Etat français a réintroduit dans la programmation militaire, un programme se réalise sur 20 ou 25 ans, le missile M51, contre semble-t-il la volonté des Etats majors. Or, le missile M51 monté sur les rampes des sous-marins nucléaires lanceur d'engins nouvelle génération (SNLE-NG) permet à celui-ci de gagner l'Océan pacifique, océan qui devrait être au XXIè siècle le théâtre des conflits et des tensions planétaires.

 En cas de conflit avec la Russie, la Chine pourrait envahir le territoire russe soit en passant par le Pacifique nord, soit en franchissant les Etats limitrophes de l'Est européen. Un problème de sécurité se pose. Le Chef de l'Etat français offre donc une capacité de dissuasion tous azimuts.

 A cet égard, quid de l'Allemagne ? Aujourd'hui, un certain nombre d'industriels souhaitent que le pays ne fasse pas l'impasse sur le nucléaire. L'Etat allemand ne peut pas négliger ce facteur. Enfin, l'Allemagne a l'ambition de siéger au conseil de sécurité, à l'Onu, je ne vois pas comment  elle pourrait y entrer avec ce handicap.

Voilà donc sur le plan de la doctrine, des axes d'études dignes d'intérêt.

  

Général Bresson : Je suis frappé par le contraste entre le discours portant sur le nucléaire et celui sur les armes conventionnelles. Le débat sur le nucléaire porte sur l'évolution des menaces, la situation stratégique. Au contraire, dans le domaine conventionnel, on se limite à dire que le Mur de Berlin est tombé, la menace de l'Est n'existe plus. Les spécialistes du fait militaire devraient faire le même effort d'analyse stratégique, dans le domaine conventionnel. On serait alors moins tenter de donner une priorité exclusive au tout projection.

 
Jacques Baumel : J'aurais aimé que l'on aborde la question de la dissuasion concertée qui est un élément nouveau, qui semble-t-il n'a pas reçu l'accueil très chaleureux de nos partenaires à l'exception de la Grande Bretagne.

 

  
Les restructurations industrielles

 

Allocution de l'IGA Jean Fournet :

Directeur du Cabinet du Délégué Général de l'Armement

 Si je n'avais qu'une minute, je dirai ceci :

 "Mars a besoin de Vulcain pour faire la guerre", c'est-à-dire qu'il a besoin d'un forgeron. "Vulcain a gagné la guerre" la guerre virtuelle, celle que l'on n'a pas menée contre l'empire qu'on n'ose pas désigner, et "N'ayons pas peur", en paraphrasant le souverain poncif, puisque nous avons gagné la guerre virtuelle.

 Le contenu du chapitre 7 consacré à la politique industrielle du Livre Blanc écrit il y a deux ans et demi a peu changé. En voici quelques preuves :

 "La politique d'armement est un instrument de souveraineté de la nation".

"Elle doit s'insérer dans une politique industrielle globale"

"La compétitivité des industries d'armement est fondamentale".

"L'Etat doit veiller à la disponibilité des compétences".

"De profondes refontes de l'outil industriel sont indispensables".

 Je croirais lire des phrases d'aujourd'hui. Tout ceci doit se faire dans le cadre européen. Tout ces propos étaient liés à la nécessité de construire une Europe politique, une Europe de la Défense. Le jour où le Mars européen existera, il aura besoin d'un Vulcain européen. La dualité des industries d'armement est un élément indispensable et essentiel de la politique des choix. La logique de coopération. Cela sous-entend que l'on a des besoins communs et que les enjeux diplomatiques, jadis si présents, disparaissent.

 Quelles sont les nouveautés ?

 Dans sa déclaration engageant le pays pour six ans et demi, le Président de la République a annoncé que le budget de la Défense serait de l'ordre de cent quatre vingt cinq milliards de francs ; les restructurations industrielles et les mesures d'accompagnement entraînant une rallonge budgétaire.

 Autres nouveautés :

1) une grande réflexion sur la professionnalisation des armées et sur l'adaptation des armements qui en découle est engagée,

2) des orientations concernant les grands programmes fondamentaux.

 En deux ans et demi, l'industrie d'armement des Etats-Unis s'est consolidée. De grands groupes comme Lockeed Martin se sont constitués. Ces derniers viennent de racheter Loral. En Europe, au contraire,  l'industrie d'armement est encore dispersée.  La construction européenne n'a pas bougé. Sans cette grande orientation politique qui aura lieu dans la cadre de la Conférence Inter Gouvernementale (CIG), il ne peut y avoir de politique européenne de Défense. De plus, cette volonté européenne n'est pas partagée par tous nos partenaires européens. Pour certains, il est plus intéressant d'acheter des armements américains, moins chers et plus conformes aux besoins de l'Otan.

 Dans la logique européenne de restructuration, Le président Jacques Chirac a évoqué la constitution de deux grands pôles industriels, l'un aéronautique, l'autre électronique. Se renforcer sur le territoire national en évitant les doublons de compétences devient incontournable. Ensuite seulement, la coopération entre industriels européens pourra s'engager. Ce schéma est un peu caricatural. On sait que l'Aérospatiale développe de depuis longtemps nombreuses alliances avec des industriels européens, notamment allemands. Mais auparavant, il fallait faire du transnational.

 Sur le plan intérieur, il faut s'interroger sur de nouvelles méthodes d'acquisition et de conduite des programmes. Je vous cite quelques pistes :

La réduction des coûts se traduit par une meilleure analyse des modifications de matériels, par un arrêt du "stop and go", c'est-à-dire l'arrêt puis la reprise d'un projet de recherche, en injectant à chaque fois un peu d'argent. "Il faut avoir un esprit de suite", disait Richelieu.

Il faudrait pouvoir passer des commandes pluriannuelles. La grande Bretagne le fait déjà. Pourquoi ne pas s'inspirer de leurs méthodes ?

Nous devons aussi travailler sur une meilleure intégration des équipes ingénieurs, officiers et industriels dans les projets de recherche.

Il faut réduire nos coûts pour exporter davantage. Mais n'oublions pas que l'exportation est aussi un problème politique. Et nous ne sommes pas toujours maîtres de cette composante.

Il faut s'occuper des créneaux d'avenir, comme les techniques de commandement, de télécommunication, de la furtivité. Et ne pas crier "l'Europe, l'Europe, l'Europe", en parodiant un Président de la République célèbre. Ce n'est pas parce que les Français veulent la construction européenne où la France aurait un rôle plus important à jouer que nos partenaires européens souhaitent la même chose.

  

Additif de René Galy-Dejean :

 Le problème des fusions et des restructuration des industries de défense est extrêmement compliqué et difficile. Quand je dis "compliqué" et "difficile", il ne l'est pas seulement par rapport aux individus. Il existe des problèmes d'ingénierie financière. Ainsi privatiser un groupe nationalisé qui s'est diversifié, qui a créé des filiales et qui est côté en bourse, est d'une complexité extraordinaire d'autant plus que la Bourse est imprévisible.

  

Allocution de Jean-Paul Hébert

Universitaire

 En 1982, l'industrie d'armement représentait trois cent mille  emplois. En 1996, nous sommes passés en-dessous des deux cents mille emplois. Un ingénieur général d'armement (IGA), sous pseudonyme, écrivait il y a vingt ans : "A trois cents mille on tourne tant bien que mal. A deux cents mille, il faut fermer boutique".

 Quelle est la nature de la crise de l'industrie française de l'armement ?

 Je décèle des facteurs immédiats évidents comme la contraction des crédits d'équipements du Titre V et la diminution des marchés d'exportation. Par ailleurs, l'ensemble du système français de production d'armements tel qu'il s'est forgé au lendemain de la seconde guerre mondiale s'est profondément transformé.

Ce système reposait sur un triangle Etat/DGA/producteurs. Jusqu'en 1974, il a fourni les équipements demandés sans que l'Etat ne se soit préoccupé des conditions économiques de réalisation de ces armements. Le système bénéficiait d'une croissance de l'ordre de 5,3 % par an. Mais sa propre efficacité a fini par créer les conditions de son enrayement. Comment ?

 La DGA était compétente pour faire "tourner les programmes". Mais peu à peu, cela a empêché une maîtrise des coûts des programmes d'armements. Certes, ce problème des coûts n'est pas propre à la France. Il découle de la sophistication technologique croissante des matériels. Au début, cela était supportable, puisqu'il y avait croissance économique. Aujourd'hui, le problème du financement des programmes d'armements est très grave. A titre d'exemple, un char Leclerc équivaut au coût d'un bombardier stratégique de la génération précédente. Il y a vingt ans, un SNLE valait le prix de quatre ATL2. Le programme Rafale s'évalue à trois cents milliards de francs. Il faut insister sur l'importance de cet objectif : la réduction du coût. Rappelons que la DGA l'avait déjà dit et que le Livre Blanc l'avait écrit.

 A ma grande surprise, lors de la présentation télévisée des nouvelles orientations de défense faite par le Président de la République, ce problème n'est apparu comme tel. Par ailleurs, il n'a pas dit un mot sur la DGA. Or, pendant trente ans, la DGA a été la colonne vertébrale du complexe militaro-industriel français. Et, aujourd'hui, on parle d'avenir sans l'évoquer. Ceci est un peu inquiétant et pour plusieurs raisons.

 Certes, une transformation était nécessaire puisque l'ordre bipolaire avait disparu et que le nucléaire qui fondait la hiérarchie de nos choix de défense était redevenu l'objet de discussions. Les rapports Etat/industries ont également changé. Aux importantes sociétés mères, constituées de filiales historiques et à dominante "production militaire" se substituent des entreprises filialisées, se diversifiant dans le domaine civil.

 La question politique de fond est : quels  moyens politiques l'Etat va-t-il mettre en place pour orienter la production d'armements ? Je crains que nous passions brutalement d'un régime "tout DGA" à un régime "tout libéral". L'Etat aura toujours besoin d'une structure d'expertise même si les firmes sont plus indépendantes. La production d'armements ne peut pas être laissée à la seule initiative des industriels.

 Il faut se méfier aussi d'une certaine logique "exportationnaire", comme il y a une logique expéditionnaire. Les vertus principales de l'exportation sont politiques et non économiques. L'exportation est un instrument politique qui permet de nouer des alliances, de conforter des intérêts et d'affronter en face-à-face le producteur dominant, les Etats-Unis.

 Quels vont être les moyens de l'Etat dans cette nouvelle relation avec l'industriel producteur, afin de conserver un domaine régalien de compétence, la politique d'armement ?

 
 

Les dimensions de la Société


Allocution de François Heisbourg
:

Président du Comité Français de l'International Institute of Stratégic Studies

 Une remarque sur la "dérive exportatrice" évoquée par Jean-Paul Hébert : si l'on regarde les exportations d'armement de la France depuis quelques années, je crains que ce soit le danger inverse qui nous guette.

 Je commencerais mon exposé par quelques observations préliminaires.

 La réforme de la défense en France ne repose pas sur un débat gauche/droite. Les clivages sont au sein des partis. Cela tend à démontrer qu'il est possible de refonder un consensus. Ceci me permettra aussi de défendre le Livre Blanc d'Edouard Balladur, tantôt de défendre le projet de professionnalisation des armées de monsieur Chirac, tantôt enfin de défendre certaines observations de messieurs Jospin et Fabius.

 Refonder un consensus : cela sera compliqué puisqu'une multiplicité de thèses s'affrontent à l'intérieur même des partis. Nous ne sommes plus en 1970, dans un paradigme binaire opposant partisans et adversaires de la dissuasion nucléaire. Ainsi, concernant le débat sur la professionnalisation des armées, quatre positions théoriques coexistent :

 1) ceux qui sont pour un service essentiellement militaire avec un service civil marginal, option développée dans le Livre Blanc,

2) ceux qui sont favorables au maintien du service militaire un peu marginalisé et pour le développement du service civil, thèse soutenue par le ministre de la Défense. Ce système existe déjà en Allemagne,

3) ceux qui sont pour une armée professionnelle et pour un service civil obligatoire,

4) ceux qui sont pour une armée professionnelle et contre le service civil obligatoire.

 Personnellement, comme Alain Marsaud, je soutiens cette dernière thèse. Mais d'autres chantiers sont en cours tels que la réduction du format des forces, la réforme de l'industrie de défense et de la DGA, la dimension européenne et otanienne des réformes.

 Dans ce dernier domaine, comme dans d'autres, un certain nombre de choix a été retardé. En 1991 et les années suivantes, les ministres de la Défense français ne pouvaient pas se rendre aux réunions dans le cadre du conseil de coopération de l'atlantique nord (COCONA). Pourtant, dès 1993, lors du conflit en Bosnie, les aviateurs français qui avaient pour mission de faire respecter l'interdiction de survol du territoire, étaient sous le contrôle opérationnel de l'Otan intégrée. Paradoxe, la France n'était pas représentée dans les organismes préparant les opérations extérieures, hormis par un officier de liaison.

 Le 5 décembre 1995, monsieur Hervé de Charette, ministre des affaires étrangères, annonce un certain nombre de mesures dites de "rattrapage" comme le retour au comité militaire de l'Otan intégrée, la participation aux réunions ministérielles des ministres de la défense. La France participait aussi à l'état-major international du comité militaire. Que veut faire la France ? Est-ce un pis-aller stratégique ? Je constate que le Président de la République, lors de son allocution de février 1996, n'a pas abordé ce sujet et notamment le retour de la France au sein du comité militaire, comité que l'on avait quitté en 1966.

 Comment organiser nos rapports avec et au sein de l'Otan ?

 Les groupes de forces interarmées multinationales (CJTF) pour reprendre leur sigle anglais, doivent permettre aux européens de prélever des actifs de l'Otan intégrée pour des opérations où n'interviendraient pas forcément les Etats-Unis ; en particulier, un accord sur le rôle de l'Eurocorps semble avoir abouti. Dans ce cas, le Saceur ne devrait pas décider de l'art et de la manière dont seraient employés ces actifs, puisqu'ils seraient sous commandement européen. Ceci nous amène au chantier de réflexion sur le "deputy Saceur", chantier beaucoup plus flou. Aujourd'hui, nous avons un embryon de poste de commandement européen multinational, le quartier général de l'Eurocorps. Si l'on veut un vrai  "deputy Saceur", pourquoi ne pas confier cette tâche au patron de l'Eurocorps. Ceci a pour avantage que le "deputy Saceur" serait soit allemand, soit français.

 Autre chantier encore plus vague, celui qui consiste à donner plus de poids au comité militaire de l'Otan par rapport au Shape ou par rapport au quartier général intégré de l'organisation. Dès lors que la France se trouvera intégrée au sein du Comité militaire, je ne vois pas d'inconvénient à ce que l'on attribue à cet organisme un poids plus grand dans les affaires otaniennes.

 Que peut-on espérer faire en matière d'identité européenne de défense ?

 Il ne faut pas compter sur l'UEO comme embryon de l'Europe de défense. Pourquoi ? Elle n'a pas fait la preuve de son efficacité politique et militaire dans le conflit en Bosnie. En 1991-1992, elle avait de hautes ambitions qui n'ont pas été réalisées. Le noyau de décision, soit les dix Etats couverts par dans l'article V, est déjà excessivement  important. Au plan politique, l'UEO comprend vingt quatre membres (vingt sept en incluant les observateurs), sans qu'il y ait eu un approfondissement institutionnel ou une modification du processus décisionnel. Cette UEO là demeurera un corps très flasque. Ce peut être aussi l'avenir de l'Union Européenne si la Conférence Inter Gouvernementale ne prend pas de mesures fortes en matière de processus de prise de décision.

 Il faut créer des réflexes de solidarité au niveau européen. Lors de la guerre du Golfe, les pays alliés mais non-participants au conflit ont été taxés : neuf milliards de dollars pour les Allemands, et treize milliards de dollars pour les Japonais. Lors de l'intervention française au Rwanda, mission approuvée par le conseil de sécurité des Nations Unies et par nos partenaires européens, y a t-il eu un réflexe de solidarité financière, de soutien politique. Non. L'UEO a-t-elle existé ? Non. Même constat pour le conflit bosniaque. L'idée du Chancelier Khol d'introduire une clause de solidarité dans le Traité de Maastricht révisé équivalant à ce qui existe dans le traité de l'Otan et dans celui de l'UEO me parait une excellente initiative.

 Le processus de prise de décision à l'unanimité dans le cadre de la PESC doit-il être remis en cause ? Je considère qu'il faut accepter l'idée d'un vote à la majorité qualifiée, y compris sur des questions politiques importantes dont la PESC. On pourrait introduire la notion de majorité "surqualifiée", c'est-à-dire que l'opposition de deux grands Etats ne puisse pas être surmontée par la coalition des autres Etats.

 Pour conclure, les Français doivent être informés des intentions du gouvernement relatives aux relations France/Otan, France/Europe. Cela vaut aussi pour nos partenaires européens.

 Ainsi, les Allemands en apprenant la remise en question de la conscription en France sont convaincus que l'Etat français va vers le "tout expéditionnaire". Or, en 2015 la France disposera de trois cent cinquante mille hommes, tous corps confondus, tandis que l'armée allemande d'aujourd'hui est composée de trois cent quarante mille soldats. Cela signifie-t-il que l'Etat allemand fait du "tout expéditionnaire ? Non. Les Allemands ne seront pas seuls pour assurer la protection de l'Europe.

 Enfin, la France doit maintenir un certain rapport de force dans ses domaines d'excellence. Autant, aujourd'hui, la France a un Titre V plus important que celui de l'Allemagne, autant dans l'avenir, les courbes pourraient se croiser. En Europe, les armées "agissantes" comptent davantage que celles développant la notion de dissuasion. Ne laissons pas tomber trop bas notre Titre V.

 

Allocution du Général Schmitt :

Ancien Chef d'Etat Major des Armées ; Gouverneur des Invalides

 Quels sont les rapports France / Europe en matière de défense ?

Nos alliés, avec bien des arrière-pensées, ont souvent reproché à la France d'être moins solidaire que les autres et ceci depuis 1966. Ils confondaient solidarité et subordination. La France a toujours participé à la défense de l'Europe, car en y participant elle assurait sa propre défense. Tout en refusant la subordination, le général de Gaulle, par le mémorandum de 1966 adressé à nos alliés, maintenait la participation des forces françaises à la défense de l'Europe. La France avait alors et a toujours une positionoriginale car elle détenait et détient plusieurs systèmes d'armes nucléaires. Notre stratégie de dissuasion n'était pas claquée sur la riposte graduée. Le concept de défense français c'était un engagement classique auprès de nos alliés, garanti par la présence de trois divisions blindées basées en Allemagne, un avertissement nucléaire délivré sur les forces adverses grâce notamment aux lanceurs Pluton pouvant être déplacés en Allemagne et enfin, capacité de force de frappe stratégique.

 

Fidèle à ce concept, François Mittérand qualifiait en 1986, le débat sur la bataille de l'avant de "querelle théologique".

 En 1989, la guerre froide était gagnée. L'arme nucléaire n'avait pas été utilisée mais avait bien servi pendant plus de quarante ans à maintenir la paix en Europe en paralysant toute initiative soviétique. on entrait dans une phase d'expectative. Sous l'impulsion de Mikaïl Gorbatchev, la politique étrangère soviétique évoluait mais sa puissance nucléaire demeurait. Après l'éclatement de l'URSS, et l'arrivée au pouvoir des néo-communistes à Moscou et ailleurs, l'avenir n'est pas exempt de risques. certes l'affaire tchetchène fait douter des capacites de l'armée russe et Laure Mondeville nous dépeitn une "armée en haillons". mais, l'affaire vietnamienne n'avait-elle pas  fait de l'armée américaine un "tigre de papier" ?

 En 1990, éclata la guerre du Golfe. Elle se livra de part et d'autre avec des forces et des systèmes d'armes conçus pour la guerre en Europe. Ceci confirme que reres sont les systèmes d'armes conçus pour un théatre spécifique.

 Guerre froide, guerre du Golfe. Le mmonde à la charnière des décénies 1980-1990 avait ainsi les yeux tournés vers l'Europe orientale et le Moyen Orient. La montée de la crise dhez les slaves du sud parait lui avoir échappé. la guerre civile yougoslave  éclata en 1992. Simultanément, les gouvernements prenaient conscience à des degrée divers de l'intensification de risques déjà connus : la prolifération des armes de destruction massive, le terrosisme, les trafics en tous genres.

 En 1996, et pendant encore quelques années, avant que la Chine ne lui dispute ce rôle, l'Amérique apparait comme la seule puissance mondiale ayant la volonté et les moyens d'intervenir partout où elle estime que ses intérêts sont en jeu. L'Union européenne est une puissance économique de même rang. Son PIB est, depuis plusieurs années, supérieur à celui des Etats-Unis. Mais elle a, en raison de son passé et de son environnement, des préoccupations géogrphiques plus proches et des ambitions plus mesurées. Enfin, on est loin de constater un consensus entres les états qui la composent dans les domaines de la sécurité et de la défense. Le traité de l'Union ou "Traité de Maastricht" n'a pas résolu ces problèmes. Il faut bien constater que depuis sa siganture peu de progrès ont été faits en matière de PESC et de défense. La sécurité de l'Europe reste assurée par l'Alliance atlantique. Mais, il faut bien admettre que si l'Alliace joue son rôle pour faire face à une menace majeure, d'ailleurs au moins provisoirement conjurée, elle n'est pas encore adaptée à un règlement rapide des désordres qui peuvent survenir aux confins de l'Union européenne, surtout s'il s'agit de désordres dans lesquels la puissance dominante de l'Alliance ne veut pas s'impliquer.

 Toutes les installations fixes de l'OTAN en Europe ont été financées à 60 % par les Européens membres de l'Alliance et à 40 % par l'Amérique du Nord. Les européens ne peuvent se satisfaire d'une situation qui leur en interdit un usage autonome. or, il a fallu trois ans et la perspective d'une élection américaine pour que l'Alliance s'implique dans la crise yougoslave. il est vrai que pour certains européens c'était un  alibi comode. La France, soupçonnée longtemps, à tord ou à raison, d'avoir voului construire un pilier européen de défense appuyé sur l'UEO et extérieur à l'Alliance vient de réinventer les structures politico-militaires de cette Alliance. Elle devrait s'implilquer assez rapidement dans les organisations militaires. Mais, ces organisations devront évoluer pour permettre de réagir rapidement face aux crises les plus probables tout en conjurant toujours le risque le plus dangereux. Cette nouvelle organisation des instances militaires devra aussi permettre aux pays européens d'intervenir dans le règlement des crises en utilisant les moyens dont ils sont copropriétaires.

 Mais, pour agir il faut aussi en avoir les moyens.

 Une industrie d'armement européenne, transnationale et compétitive est indispensable à l'Europe. Mais, pour que cette industrie survive on ne peut compter seulement sur l'exportation. Il faut que les pays européens mettent un terme à leurs réductions de dépenses d'armement, réductions certes justifiées par le chute du Mur mais qui , si elles se poursuivaient conduiraient à un désarmement financieur entraînant d'abord une chute des commandes puis l'obsolescence des équipements et à moyen terme l'inutilité d'avoir une PESC faute de moyens pour la mettre en oeuvre.

 De 1980 à 1992, les Etats-Unis ont dépensé pour la défense trois mille milliards de dollas de plus que les pays européens membres de l'Alliance. Même si l'on considère la part du nucléaire, de l'espace, de la guerre des étoiles et celle des frais de fonctionnement plus élevés, ces investissements ont permis aux américains de disposer à la fin de la guerre froide d'un "héritage" considérable. Certes, ils ont réduit leurs dépenses entre 1990 et 1995. mais, en 1995 leur budget de la défense était de 1400 milliards de francs (3,9 % du PIB) celui de la France de 243 milliards (pensions et gendarmerie comprises) soit 3,1 % du PIB. L'Allemagne et le Royaume Uni dépenseront respectivement 204 millisard (1,7 % du PIB) et 166 milliards (3,1 % du PIB). Au total, de 1990 à 2000 les Etats-Unis auront dépensé pour leur défense 4 % de leur PIB et les Etats européens 2 % en moyenne. L'écart sera supérieur à celui constaté durant la précédente décenie. Il devrait  avoisiner 5000 milliards. Les conséquences sont faibles à mesurer en termes de puissance et de rayonnement international.

 La France a toujours tenu sa place dans la défense de l'Europe. Elle demeure l'un des pas européens les plus préoccupés de la défense. Le nouveau concept français est peu éloigné de l'ancien. Les forces classiques sont réduites en cohérence avec l'évolution des risques et leur modernisation est étalée dans le temps. La France entend pouvoir prendre la tête d'une coalition (loi de programmation). Ceci implique de se doter des moyens nécessaires en particulier en quartiers généraux. Mais, il faut aussi que l'Europe conforte son millier politico-militaire et que les pays de l'Union aient la même approche des problèmes qui se poseront au XXIème siècle. Cette communauté d'approche me paraît malheureusement tarder. Pour défendre notre pays, il nous faudra donc garder encore longtemps une épée française solidement tenue.

  


PAPIER COMPLEMENTAIRE DE MISE A JOUR

URGENCE D'UNE POLITIQUE D'ARMEMENT

          Le diagnostic qu'on posait brièvement - donc brutalement - en mars 1996 sur les problèmes de l'industrie française d'armement identifiait quelques questions d'avenir majeures :

 - nouvelles modalités du contrôle politique sur un système en mutation (européanisation, privatisations)

- architecture du système de production d'armement (quel rôle pour la DGA ? quelles transformations pour les firmes ?)

- conséquences de l'affrontement avec les Etats-Unis, en particulier quant à une certaine tentation "exportationnaire".

-  contrainte budgétaire d'une nature nouvelle.

         Cette analyse était faite peu après le discours télévisé du 22 février 1996 du président de la république annonçant sa volonté de réaliser la fusion Aérospatiale - Dassault et de privatiser Thomson pour construire un pôle d'électronique de défense. L'annonce de la fin de la conscription marquait en même temps le début d'un bouleversement historique des moyens de la défense. Un an et demi s'est écoulé : la fusion Aérospatiale - Dassault, promise pour la fin 1996, n'est pas encore effective. La première procédure de privatisation de Thomson a été annulée par la décision de la commission de privatisation et la deuxième a été interrompue à la suite des élections législatives qui ont changé la majorité parlementaire et porté à la responsabilité des affaires publiques un nouveau gouvernement.

         Les dix-huit mois écoulés n'ont fait que rendre plus urgents les problèmes que nous rappelions plus haut.

 

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         Construire l'industrie européenne de l'armement

          La restructuration et le regroupement des firmes d'armement sont plus que jamais nécessaires. Ces regroupements doivent être faits dans une perspective européenne. La période passée, avec la surenchère des groupes Lagardère et Alcatel et les hésitations politiques, a troublé nos partenaires allemands et britanniques. La faveur qui semblait être donnée au groupe Lagardère a même abouti à fragiliser les relations entre DASA et Aérospatiale (rapprochement Dasa  Matra dans les missiles, soutien apporté par Dasa à l'offre de Lagardère plutôt qu'au choix de l'aérospatiale). Cette fragilisation est inquiétante dans la mesure où, précisément, les liens historiques importants noués entre Dasa et Aérospatiale pouvait constituer un modèle et un creuset pour une extension des rapprochements. Certes, l'irréparable n'est pas accompli et il n'est pas anormal que de telles scènes de genre se produisent au moment où sont mis en jeu des décisions aussi fondamentales. néanmoins, on aurait tort de considérer que ces dissensions sont sans gravité. Au contraire, il faut les prendre au sérieux. Elles traduisent une difficulté de nos partenaires à évaluer ce que sont exactement les choix français en matière d'européanisation des industries d'armement. Elles peuvent même engendrer la tentation de procéder rapidement à des rapprochements majeurs germano-britanniques, qui laisseraient sur le bord de la route les entreprises françaises dispersées ou isolées. Il faut sans attendre mettre en oeuvre clairement les rapprochements franco-français nécessaires parce qu'ils sont la condition préalable aux rapprochement européens. Il faut le faire en tirant la leçon de la période qui vient de s'écouler : une des faiblesses majeures qui a marqué le processus (et qui au fond à contribuer à le faire échouer), c'est que la nécessité réelle de réaliser des restructurations a été rapidement recouverte par la volonté de privatiser. Dans un mode de pensée théologique, sinon dogmatique, on a privilégié le passage au privé, en considérant que cette modification de statut entraînerait "par soi-même" les restructurations nécessaires. "Tout pour les privatisations", et les regroupements seraient donnés par surcroît. Il faut évidemment inverser la problématique : la priorité est la politique industrielle de l'armement, les conditions de contrôle du capital n'étant qu'une modalité secondaire de l'opération. Proposer un tel renversement de perspective n'est pas une manière feutrée de contourner la question de la privatisation, c'est au contraire la seule façon de répondre efficacement à la question posée : comment regrouper les producteurs français et européens dans des entreprises, en nombre plus réduit et d'une taille qui leur permette d'affronter le marché mondial et spécialement la concurrence américaine. C'est là qu'est le problème central, et c'est seulement en fonction des réponses que l'on y apporte que le fait de décider si l'Etat gardera 51% ou 33% du capital ou toute autre forme de contrôle aura un sens.

 

         Face à l'hégémonie

          Car, le mouvement de concentration aux Etats-Unis n'a pas cessé de faire naître des firmes géantes dont les visées, cohérentes avec les perspectives stratégiques du pentagone, ne laisseraient que peu de place aux producteurs du vieux continent. Ces visées se sont affinées : jusqu'à il y a deux ou trois ans, la perspective développée par plusieurs théoriciens américains (dont la contribution la plus voyante a été celle de E. Kapstein dans Foreign Affairs de mai-juin 1994) était plutôt celle d'un affrontement direct entre les firmes US et les firmes européennes, qui se solderait par la disparition de l'essentiel des firmes du vieux continent. Cet aveu cynique de volonté hégémonique a entraîné un certain nombre de réactions, même dans des pays comme la Grande-Bretagne et l'Allemagne, moins enclins a priori que la France à être attentifs à la dimension conflictuelle de la relation avec les Etats-Unis. Du coup, la stratégie américaine s'oriente maintenant vers la multiplication de "coalitions ad hoc", d'accords partiels, de coopérations de tous ordres pour former un entrelacs de relations entre firmes  américaines et européennes qui peu à peu rende sans objet une volonté d'autonomie stratégique des firmes européennes. C'est ainsi qu'on voit Pratt & Whitney ouvrir un siège à paris pour nouer des alliances en Europe, Allied Signal multiplier les propositions, Hughes (dès avant son rachat par Raytheon) chercher des partenariats en Grande-Bretagne comme Lockheed l'a fait en Italie avec Alenia, Lockheed-Martin ouvrir des discussions de coopération avec Airbus. Ce dernier groupe qui est celui qui a précipité les fusions géantes aux Etats-Unis déclare explicitement que sa stratégie est maintenant l'internationalisation et d'abord le développement en Europe. Colt cherche à racheter FN Herstal à GIAT Industries, Fairchild a racheté Simmonds au groupe Rivaud, Goodrich souhaite acquérir Messier. Des accords de sous-traitance ou de coopération sur des parties limitées de programme ont été signés entre Boeing et Messier-Dowty, entre General Electric et Rolls-Royce, entre Rockwell et Dassault systèmes, entre MacDonnell Douglas et Fokker aviation, entre Honeywell et Aérospatiale, entre Boeing et British Aerospace, entre Lockheed-Martin et British Aerospace, etc... La prolifération de ces accords multiformes est en train de s'attaquer insensiblement à la relative étanchéité qui existait jusque-là entre les systèmes américains et européens de production d'armement. Non sans mettre en cause évidement la capacité européenne à conserver une autonomie dans ce domaine. Des réactions en ordre dispersé des pays européens ne peuvent que faciliter la tâche aux mastodontes d'outre-Atlantique et la construction d'un marché européen autocentré de la défense devient donc une nécessité vitale pour ceux qui sont attachés au libre-arbitre politique et stratégique de la France et de l'Europe.

 

         Un nouvel investissement politique

          Un des points déterminants de la mutation en cours, c'est le type de relations qui existe entre l'Etat (y compris dans sa représentation par la DGA) et les producteurs, c'est-à-dire la réalité du contrôle public sur le secteur de l'armement. Or, ce contrôle est loin d'être toujours proportionnel au capital détenu par l'Etat : L'Etat est depuis quinze ans majoritaire, en termes de droit de vote, dans la société Dassault-Aviation. Cela s'est-il véritablement traduit à ce jour dans la conduite de la firme ? Thomson-CSF est une entreprise nationalisée. En quoi sa politique de l'emploi a-t-elle été plus "publique" que "privée" quand les effectifs de la société-mère ont été divisés par deux en huit ans ? Plus généralement, comment le pouvoir (théoriquement) important de l'Etat s'est-il concrétisé en ce qui concerne le poids et le prix des programmes d'armement (qu'il s'agisse de la SNECMA, de GIAT Industries, de la SNPE...) dans la période passée ? on serait bien en peine de le montrer. Jusqu'à présent dans le secteur, le contrôle du capital a finalement plutôt abouti à ligoter les décisions de la Puissance publique (impossibilité de refuser un programme, chantage à l'emploi). Le véritable enjeu n'est peut-être pas tant dans la propriété juridique du capital que dans la volonté politique d'un contrôle global du système de l'armement qui rompe avec les faiblesses d'un certain colbertisme pointilliste. Le fait que trop longtemps l'Etat ait pris l'habitude se reposer sur la DGA en ce qui concerne la gestion des programmes a aboutit à réduire le triangle Etat - DGA - producteurs à un face-à-face DGA - producteurs. Or, la DGA avait besoin de pouvoir s'adosser à la capacité d'arbitraire de l'Etat pour faire pression efficacement sur les producteurs, en termes de prix. Faute de pouvoir utiliser cette contrainte, le système s'est révélé de moins en moins capable de maîtriser la dérive des prix des programmes d'armement, non pas par incapacité, et moins encore par insouciance évidemment, mais parce que cette maîtrise suppose une dureté de négociation que la DGA ne pouvait mettre en oeuvre seule. Cette complexité a été assez clairement formulée dans une phrase, passée inaperçue à l'époque, d'un ancien directeur du centre des hautes études de l'armement qui, voulant insister sur le sérieux dans le détail de la gestion des fonds par la DGA écrivait : "C'est sans doute le sort des décideurs en matière d'armement que d'optimiser l'emploi des centimes mais d'être réduits à l'empirisme pour les millions de francs". Finalement, une bonne part de l'enjeu de la révolution culturelle en cours dans le système français de production d'armement aujourd'hui se trouve dans ce constat : tant pour la DGA, que pour le pouvoir politique, que pour les producteurs, il s'agit de cesser de s'occuper des centimes et d'optimiser, non seulement les millions mais les milliards, dans une construction européenne qui donne les moyens de résister à la pression américaine et de préserver l'autonomie stratégique nécessaire sans céder à la désastreuse tentation exportationnaire qui s'exprime ici ou là.

 

         Mirage exportationnaire

          Il faut enfin souligner les dangers d'une éventuelle confiance naïve dans l'exportation comme moyen de résoudre les problèmes du secteur. Il faut redire tranquillement que les exportations d'armements n'ont de sens et d'importance que comme moyen d'une politique. C'est en fonction des intérêts stratégiques du pays que ces transferts doivent être pensés. L'analyse politique (convergence des choix politiques et démocratiques des pays acheteurs, contribution ou pas à la sécurité régionale, etc.) ne peut pas être subvertie par une apparence de calcul économique et ce d'autant moins, qu'en termes strictement économiques, la production et l'exportation d'armements sont loin d'apparaître comme les choix les plus rationnels quant à l'allocation des ressources. L'exportation d'armement ne peut même pas être pensée comme devant être principalement axée sur une "présence face aux Etats-Unis" sous peine d'entrer dans une forme de compétition où ce sont les choix technologiques (donc stratégiques) du producteur dominant qui s'impose pour les matériels de tous les compétiteurs. Ne se concevoir que comme challenger à l'exportation des Etats-Unis enfermerait les choix français dans un logiciel stratégique qui n'est pas nécessairement cohérent avec celui dont nous avons besoin. Ceci ne revient évidemment pas à renoncer aux exportations d'armements, mais à les soumettre d'abord au discernement politique et à les laisser ensuite à leur place, qui ne peut être que seconde, par rapport aux besoins nationaux et européens.

         Bref, l'enjeu aujourd'hui est de mettre partout la politique aux commandes pour tout ce qui touche aux choix d'armement de façon à construire une Europe qui non seulement ne dissolve pas ce que sont les principes irréductibles de l'autonomie stratégique de la France, mais étendent ceux-ci à un ensemble plus puissant et, par là même, plus apte à les mettre en oeuvre efficacement.

  

Jean-Paul HEBERT,

Ecole des hautes études en sciences sociales (Paris)