FORUM DU FUTUR


"Vers la démocratie à Taiwan"

Conférence du 10 mai 1996 


Jacques Baumel

 Mes Chers amis,

 Je suis très heureux de vous accueillir ici pour répondre à l'invitation du bureau de représentation de Taïpei à Paris, et venir à la rencontre de trois personnalités importantes de la vie politique à Taïwan.

 Après tous les évènements importants qui se sont déroulés là bas, qu'il s'agisse des élections présidentielles, des conséquences qu'elles ont eu sur l'environnement international et notamment l'épreuve de force vécue dans le détroit, il est opportun d'entendre ces hauts dignitaires afin de pouvoir prendre toute la mesure de ces évènements. Profitons du passage de cette délégation à Paris pour rencontrer :

 Monsieur Jason Chih-chiang HU qui est le directeur général de l'Office d'Information du Gouvernement qui tient lieu de ministère de l'information. Il est porte parole du gouvernement de la République Démocratique de Chine depuis 1991. Il est également membre du Kuomintang (KMT) qui est la formation majoritaire politique de Taïwan,

 Monsieur SU Chi  qui est vice président de la commission d'état pour les affaires continentales,

 Monsieur CHIAO Jen-ho qui est le secrétaire général de la fondation pour les échanges entre les deux rives du détroit,

 Je leur cède immédiatement la parole et je souhaite que leur intervention soit suivie d'un débat très franc. Nous ne sommes pas là pour prendre des positions mais bien pour écouter ces hommes qui comptent sur ce continent asiatique émergent et qui s'ouvre, de plus en plus, à l'économie de marché.

  

Jason Hu

 
Monsieur Baumel, Monsieur Chiou,

 
Je suis très honoré aujourd'hui de revenir à Paris pour vous rencontrer et vous parler de la situation de la République de Chine depuis l'élection présidentielle et de son effet  sur les deux rives du détroit.

 
Tout d'abord, je voudrais saluer la nation française dans son ensemble pour son attachement aux Droits de l'Homme, à la Démocratie et à la Liberté. Très souvent sur la scène internationale, nous entendons des discours qui ne sont pas suivis d'actes, cela n'est jamais le cas de la France. C'est en partant de ce constat que nous aimerions profiter de cette rencontre pour vous exposer le processus de démocratisation à Taïwan.

 Ces dernières années, nous avons eu l'occasion d'exposer ce processus à l'ensemble de la communauté internationale. C'est un élément majeur du développement de Taïwan. C'est un processus révolutionnaire et pacifique qui se passe en douceur sans être entaché de sang ni de violence et nous en sommes particulièrement fiers.

 Les élections présidentielles ont renouvelé l'élan démocratique. On parlait depuis longtemps d'élections au suffrage universel direct en République de Chine, mais il y a encore quatre ou cinq ans certains se montraient inquiets à l'évocation de cette idée, redoutant l'émergence de problèmes sociaux, craignant pour la stabilité ou pour la sécurité de Taïwan. Tout ceci était très nouveau, car en Chine populaire, il n'y avait jamais eu de suffrage universel direct, à l'exception peut-être de cas isolés d'élections législatives dans de minuscules circonscriptions.

 Avant les élections, on pensait que le parti Kuomitang avec à sa tête Monsieur Lee Teng-hui devait gagner mais personne n'était sur de l'issue du scrutin. Les sondages d'opinions qui annonçaient 40 ou 50 % d'intentions de vote pouvaient être faux. On ignorait également si une fois élu, le président pourrait réellement diriger le pays.

 Cette atmosphère d'incertitude a plané jusqu'au début des élections. Les communistes chinois ont essayé d'intimider Taïwan en allant jusqu'à faire des manoeuvres militaire la veille du jour du scrutin. Chacun se demandait jusqu'où irait l'autre, et si la date du 23 mars 1996 serait maintenue ; c'était le "bras de fer".

 D'autres incertitudes planaient sur l'organisation même du suffrage. C'était la première fois et personne ne savait dire si la société resterait stable à l'annonce des résultats, ni si le vote et le dépouillement s'effectueraient dans le respect des règles.

 La législation locale prévoyait  l'arrêt des activités électorales la veille du jour du scrutin à 22 h 00.  Le 22 mars au soir il y a eu beaucoup de manifestations dans les rues avec torches et pétards. Des dizaines de milliers de personnes encourageaient leurs candidats. A 22 h 00, toutes les manifestant se sont dispersés et  chacun est rentré chez soi. Aucun problème n'est survenu. Le 23 mars, après l'annonce des résultats, les perdants ont accepté la règle du suffrage universel direct et annoncé leur retour aux prochaines échéances. Il est important de saluer le succès de ce premier vote démocratique depuis cinq mille ans.

 Après les élections, les relations entre les deux rives sont entrées dans une nouvelle phase. Nous avons organisé les élections présidentielles. Le taux de participation a atteint 68 %. Monsieur Lee Teng-hui a obtenu 5,8 millions de voix soit 54 % des suffrages. Notre parti, le principal parti d'opposition démocrate et progressiste a obtenu 21 % des suffrages. Cela constitue une base solide pour la poursuite de notre développement. C'est un mandat très clair que le peuple nous a donné. L'autre parti, la principale force d'opposition, le Parti démocrate-progressiste, a obtenu 21 % des suffranges. Désormais, notre système politique compte trois partis : le premier, le KMT, représente 54 % des votes ; le second, le PDP, environ 20 ou 30  % et le troisième, le Nouveau parti, environ 13 %.

 
Que signifient ces élections ?

 Au parlement, le président de la République dispose de la moitié des sièges plus un. Autrement dit, s'il veut faire passer un projet, il doit obtenir le soutien du Parti Démocratique Progressiste. C'est la règle fixée par nos institutions. Ainsi donc, aujourd'hui, puisque l'investiture de la présidence à été fixée au 20 mai 1996, les observateurs se demandent s'il y aura des postes remis au principal parti d'opposition dans le gouvernement. 

 Les occidentaux pensent depuis toujours qu'il sera difficile de promouvoir la démocratie totale en Asie. Certains mêmes affirment que la démocratie est en opposition avec le Confucianisme. Force est de constater cette fois-ci, que sur le sol chinois, dans une société chinoise, la démocratie a joué. C'est la grande leçon de cette élection présidentielle.

 Après les élections comment va-t-on promouvoir les relations entre  les deux rives du détroit ?

 Si l'objectif des communistes chinois était d'empêcher, le bon déroulement des élections à Taïwan par des pressions militaires, alors ils ont échoué.
S'ils voulaient dissuader les électeurs de se rendre aux urnes, ils ont également échoué. Nous ne connaissons pas encore le but réel des manoeuvres militaires qui ont eu lieu. Mais en revanche, ce dont nous sommes sûrs, c'est qu'ils ont échoué dans leurs tentatives.

 L'an dernier avant le Nouvel An chinois, près de 23 % de la population de Taïwan souhaitait la réunification avec la Chine à la suite du discours de Jaing Zemin. Aujourd'hui, ce pourcentage n'est plus que de 14 %. Lorsque le nombre des partisans de la réunification diminue, celui des partisans de l'indépendance diminue aussi. Par conséquent  les manoeuvres militaires ont oeuvré pour le statut quo. Sans le savoir les communistes chinois ont réduit leur nombre de "partisans" à Taïwan.

 Tous les analystes s'accordrent pour montrer que Monsieur Lee Teng-hui devrait promouvoir de façon pacifique les relations entre les deux rives. On pense que son élection écrasante démontre bien que la population de Taïwan souhaite la stabilité.

 On note également que les relations entre les deux rives vont évoluer selon différents éléments :

 Taïwan aimerait vivement que le dialogue soit rétabli avec  la Chine et, notamment, par le biais de la fondation pour les échanges entre les deux rives du Détroit dont Monsieur Chiao est le secrétaire général.

 Il devrait être possible de réduire efficacement l'antagonisme entre ces deux rives parce qu'il y a une volonté naissante de part et d'autre ; la rive continentale du Détroit aimerait développer des échanges commerciaux directs avec Taïwan ; les deux sont favorables à l'organisation d'un sommet entre dirigeants des deux rives pour statuer sur les problèmes quotidiens auxquels ils sont confrontés.

 Nous espérons qu'après cette dernière crise, il ne subsistera plus de questions de principe à considérer avant de rétablir le dialogue. C'est sans doute plus par habitude que demeurent méfiance et hostilité réciproques car nous savons que la violence ne résout pas les crises mais, au contraire, risque de les envenimer.

 C'est un souhait raisonnable, et rationnel que de vouloir rétablir ces relations qui s'inscrit bel et bien dans le processus de démocratie consécutif aux élections. Une société chinoise stable, pacifique et développée serait profitable à toute la région asiatique et à l'ensemble de la planète.

 C'est le souhait que je tenais à formuler devant vous, et par ma voix l'ensemble de la communauté chinoise de Taïwan. Je me tiens à votre disposition avec mes collègues pour répondre à vos questions.

  

Jacques Baumel

 Merci de votre franchise et de votre témoignage.

 Vous l'avez remarqué c'est un tournant qui s'est produit avec cette élection présidentielle. La porte est ouverte vers un régime plus démocratique, l'économie de l'île est florissante ce sont des facteurs que nous, français, et nous, européens, devons prendre en considération. Ouvrons le dialogue dès maintenant.

 

Général Eyraud : Votre exposé monsieur Jason Hu a été tout a fait éclairant. J'aimerais savoir si dans la politique extérieure de Taïpei on maintient le désir d'obtenir un siège à l'assemblée générale de l'ONU et plus généralement, si l'on souhaite élargir les relations politiques et diplomatiques ? Est-ce que cet aspect là a été modifié par la crise ? Est-ce que c'est compatible avec une politique des deux rives "améliorée" ?

 

Jason Hu : La crise entre les deux rives nous a donné à réfléchir. Nous ne pouvons pas, si tôt après la crise, changer ce que le peuple nous demandait il y a très peu de temps. Si nous changeons notre position maintenant, cela pourrait être interprété comme un signe de faiblesse. Si les communistes devaient refaire des tentatives de pression, cela pourrait nous faire changer de politique ; ce n'est pas ce que nous voulons. Nous ne pouvons pas changer cette volonté flagrante du peuple qui a parlé. Le fait d'avoir un siège à l'ONU nous permettrait d'un point de vue plus large, d'attirer l'attention internationale sur les vingt et un millions d'habitants de Taïwan qui sont pour l'instant victimes de discrimination puisqu'ils ne sont membre d'aucune organisation internationale ni d'Interpol, ni de la Banque mondiale, ni du FMI. Nous ne sommes nulle part et ceci est un handicap considérable. Nous devons obtenir un droit de regard. Nous sommes la quatorzième puissance commerciale et nos réserves de devises sont les plus importantes au monde derrière le Japon. Le reste de la communauté internationale doit pouvoir accorder à ces vingt et un millions d'habitants un droit de regard. Juste après la menace militaire communiste nous ne pouvons pas décemment changer de position, ce serait trop manquer de recul.

 

Serge-William Colette : A l'occasion de deux missions d'étude que j'ai effectué en Chine continentale, j'ai pu constater que les autorités locales se plaisaient à dépeindre la situation du pays comme étant aussi bien réglée qu'une partition musicale. Or, les actions que j'ai pu avoir m'ont démontrées que la vitalité du peuple chinois était toute autre. Nous savons en démocratie, que sous l'apparence d'un certain désordre puisqu'il y a des oppositions et des discussions, il y a en réalité, et sans avoir besoin de la police, une force, une synergie générale qui créée des richesses et plaide en faveur du débat d'idées. Vous venez de choisir la démocratie, est-ce que vous pensez qu'un jour, de l'autre côté du détroit vos homologues seront capable d'emprunter cette voie de sagesse ?

 

Jason Hu : Je crois que l'expérience de Taïwan est la preuve que la démocratie est viable partout, même si c'est une idée qui n'est pas très admise en Occident. Dans une société démocratique, on vit mieux, avec plus de dignité. Je suis sûr que nos compatriotes continentaux aspirent également à une société pluraliste, libre et démocratique. Ces dernières années, ils ont entamé une ouverture et des réformes, je pense qu'il s'agit de signes positifs. S'ils continuent dans cette voie, la société continentale pourra, à terme, vivre de tels changements.

 

Mihaly Fulöp : J'aurais deux questions : Que pensez vous des changements qui vont intervenir d'ici un an à Hong Kong ? Quelles sont les priorités de Taïwan quant à sa politique extérieure vis à vis de l'Europe centrale et orientale ?

 

Jason Hu : Concernant Hong Kong, nous sommes très attentifs à ce qui s'y passe, sur tous les sujets, pas seulement dans le domaine économique. Est-ce qu'après le départ des britanniques, ses habitants pourront continuer à vivre de façon identique à aujourd'hui ? Nous aimerions le savoir. A priori, nous ne devrions pas changer nos positions sur place. Tous nos intérêts là-bas sont maintenus et notre politique extérieure à Hong Kong ne devrait pas être remise en cause en juillet 1997.

 Concernant notre politique extérieure vis à vis des PECO, nous n'avons pas aujourd'hui de relations diplomatiques avec ces pays. Nous avons en revanche des relations pragmatiques et nous y attachons beaucoup d'importance. Nous pouvons coopérer et, dans chacun des pays d'Europe centrale et orientale nos bureaux de représentation sont là pour promouvoir nos relations. Malheureusement, ces relations sont très récentes, tout au plus trois ou quatre ans d'existence ce qui ne leur permet pas d'être aujourd'hui de nature exceptionnelle. Nous n'avons pas de priorités si ce n'est de poursuivre ces relations dans le temps, en y consacrant autant de temps qu'il faudra. Ceci devrait profiter à l'ensemble de la communauté internationale

 

Jacques Baumel

 Messieurs, je vous remercie une fois encore pour la sincérité de votre propos, je forme des voeux pour le succès de la démocratie à Taïwan et pour le futur.

 Je remercie notre hôte Monsieur CHIOU Jong-nan le représentant permanent de Taïpei à Paris pour son hospitalité et pour son invitation à partager maintenant le verre de l'amitié au milieu d'oeuvres exceptionnelles des verriers d'art de Taïpei qui sont exposées dans les salles du musée.