FORUM DU FUTUR


"Peut-on réformer l'école ?"

Petit-déjeuner débat du 18 décembre 1996 


Jacques Baumel

 Un grand nombre de réformes ont résussi à transformer certains secteurs de notre société. Malheureusement, celui de l'Education Nationale, c'est-à-dire celui de la transmission du savoir aux jeunes générations n'a pas trouvé de véritables solutions positives.

 Ce problème est également important parce qu'il est probablement le seul en France, dont la solution dépend uniquement des Français et certainement pas de l'Europe, ni du Monde. Tous les autres problèmes français ont des corrélations avec les problèmes européens ou avec les problèmes de la mondialisation, sauf l'Education Nationale.

 Comme vous le savez, on est passé en cinquante ans de "l'éducation des élites" à la "formation des masses". Aujourd'hui, il y a plus d'étudiants en France qu'il n'y avait de lycéens et de collégiens il y a quarante ans. Et le résultat, c'est la  situation souvent catastrophique que connaissent les étudiants en sortant de leurs études. C'est d'autre part, un bilan qui est impressionnant :

 - 1 enfant sur 7 ne sait pas écrire ou lire en entrant en 6ème,

- 40 % d'échec dans le premier cycle de l'université après 3 ans,

- 250 000 jeunes sur 725 000 d'une classe d'age, sortent du système éducatif sans diplôme.

 Ce sont des chiffres consternants et l'on ne sent toujours pas, de la part de ceux qui ont aujourd'hui les responsabilités du pouvoir, de volonté réformatrice. C'est la raison pour laquelle, ce rapport, qui est une contribution extrêmement importante n'a pas reçu du Gouvernement l'accueil et le soutien qu'il aurait dû avoir. On modifie peu les choses, parce qu'on se heurte à des conservatismes, ou à des corporatismes et que dans la situation politique actuelle, parce qu'on est à la veille d'une campagne politique électorale, l'essentiel c'est de ne rien faire. C'est le drame de la démocratie.

 Voilà pourquoi nous avons pensé qu'il était opportun d'écouter Roger Fauroux nous exposer ses principes, ses idées, notamment sur la sauvegarde des savoirs fondamentaux, car finalement, à travers beaucoup de discours ambitieux ou d'études extrêmement sophistiquées, il est simplement question d'apprendre à de jeunes français qui seront les citoyens du XXIème siècle, de savoir lire, écrire, calculer, étudier, en y ajoutant la formation civique et la création d'un esprit de citoyenneté française. C'est là-dessus qu'il faut bâtir la réforme de l'éducation nationale. Ce sont les fondations pour toute réforme importante.

 

 Roger FAUROUX

 Merci Monsieur le Président de m'accueillir au Forum du Futur. Je vous remercie aussi d'avoir introduit mon exposé avec autant de franchise.

 Ce voyage à travers l'Education Nationale que j'ai effectué pendant presque une année m'a procuré beaucoup de surprises. Il y en a deux dont je voudrais vous en faire part d'emblée :

 La première, c'est que je suis très étonné de voir qu'avec des ressources humaines d'une aussi exceptionnelle qualité, car les professeurs sont en général très bons, l'Education Nationale ait des résultats médiocres. Les grandes sociétés industrielles ont un personnel de bonne qualité. IBM ou SAINT-GOBAIN, arrivent à fabriquer de bons produits, tandis que l'Education Nationale produit un nombre préoccupant de "cancres".

 Ma deuxième surprise c'est que  face à un problème aussi important et aussi populaire, la classe politique soit quasi muette. Lors de sa dernière conférence de presse, le Président de la République, a dû insister au moins trois fois vis-à-vis des journalistes pour réussir à trouver une lucarne au cours de laquelle, il a dit des choses, fort censées, sur le problème de l'éducation. Comme s'il s'agissait d'un surplus, le sujet à été relégué à la fin de la conférence de presse, et traité en cinq minutes.

 Ainsi, il est clair que l'Education Nationale est à l'amende de tous nos problèmes, qu'ils soient économiques ou politiques. Jean-Louis BEFFAT  mon successeur à la tête de SAINT GOBAIN, à déclaré un jour : "nous sommes en train de créer des groupes industriels qui seront des champions olympiques et qui pourront se mesurer avec les Japonais, les Coréens". A quoi tout cela servira-t-il si, entre temps, notre Société a explosé ? Une société mal instruite est une société qui risque d'exploser.

 Pendant l'année qu'a duré notre travail, nous sentions bien que progressivement, le Gouvernement était en train d'oublier les raisons pour lesquelles il nous avait mandaté. Ce n'était pas de nature à renforcer le moral de la commission mais, nous avons publié notre rapport et nous avons constaté qu'il était le seul sur le marché. Ceci revient à dire que, quelle qu'en soit sa qualité, bonne, moyenne ou médiocre, il est le seul document de référence sur le marché.  Ni les partis politiques, ni les syndicats et surtout les syndicats universitaires n'ont été capable de faire ce que nous avons réussi à faire en quelques mois.

 Ce problème n'est pas traité bien que tout le monde s'en inquiète, parce que tous se résignent à ce qu'il soit indéfiniment reporté.  L'exemple du déficit de la Sécurité Sociale est un problème à régler rapidement, sinon il sera en faillite. La réforme de l'éducation nationale est un problème que chaque Ministre peut repasser à son successeur comme un mauvais mistigri. De plus, je crois que la classe politique ne craint rien, sauf une masse étudiante en colère, on en a eu d'ailleurs quelques exemples dans un passé récent. Je suis là pour vous mobiliser parce que je suis convaincu que seule une mobilisation de l'opinion pourra faire bouger la classe politique, en tout cas les hommes et les femmes qui nous gouvernent.

 Notre système éducatif obéit à un schéma qui a fait sa gloire. "L'Ecole Républicaine" a certainement beaucoup contribué à créer le peuple français tel qu'il est aujourd'hui, mais elle a atteint ses limites.

 Premierement, nous sommes, le pays le plus illettré des nations européennes. Il y a eu un test qui a été fait, il y a trois ans, par l'OCDE, sur l'illéttrisme des adultes. La France y avait participé et puis, progressivement, s'est retirée sur la pointe des pieds en donnant comme alibi, l'inadéquation des tests qui avaient été choisis par rapport aux mentalités françaises (les tests convenaient aux mentalités des Wallons, des Belges, ou des Suisses Romans), mais pas aux français qui y participaient ... La vrai raison c'est que nous nous trouvions à peu près au rang de la Pologne. Devant une réalité de ce type là, certaines autorités ont préféré casser le thermomètre et cacher les morceaux...

 L'illéttrisme est un fléau que nous n'arrivons pas à éradiquer. Je vais citer quelques chiffres analysés dans le livre du professeur Alain Inquolila, enseignant à la Sorbonne. Il constate que 8 % des jeunes adultes sont illettrés, c'est-à-dire, "sont devant un texte français, comme dans la situation où nous nous trouvons devant un texte écrit dans une langue étrangère que nous possédons mal", c'est-à-dire que nous comprenons quelques mots,  éventuellement quelques phrases, mais nous sommes incapables d'en saisir le sens ou même, nous pouvons l'interpréter à l'envers.  Même s'il s'agit de textes aussi simples qu'une convocation administrative ou la brochure que l'on trouve dans une boîte de médicament.

 Ensuite, il y a 12 %  de jeunes adultes pour qui la lecture est "un exercice possible mais douloureux et extrêmement pénible", c'est-à-dire que s'il n'y a pas une contrainte extérieure, comme le maître d'école, ils ne liront plus et se trouveront, par rapport au monde, soumis au bouche à oreille ou au mieux, à l'information du journal télévisé.

 Au total donc, 20 % de la population, un citoyen sur cinq, se trouve dans cette situation à  différents degré de gravité.

 Le Ministère de l'Education Nationale informe, à juste titre, que la situation s'est améliorée par rapport à une trentaine d'années. Mais, il est aujourd'hui beaucoup plus grave d'être illettré qu'il y a 30 ans.  Par exemple, au début des années 70 après le premier choc pétrolier, dans les usines métallurgiques de l'Est, nous avons commencé à engager de vraies opérations de productivité et nous avons constaté qu'il y avait  une  proportion significative d'Ouvriers Spécialisés, qui ne savaient ni lire, ni écrire qui travaillaient là et qui ne s'en portaient pas mal parce qu'ils avaient bénéficié d'un savoir traditionnel acquis oralement. Les équipements n'étaient pas extraordinairement sophistiqués et donc ils étaient une main d'oeuvre employable. Ce n'est plus possible aujourd'hui. Cet exemple vaut également pour les fermes et les petits métiers et commerces de proximité. Aujourd'hui, les villages ont disparu.  Les grandes surfaces, les exploitations agricoles sont devenues des entreprises hautement sophistiquées tout comme les industries. Elles ne sont pas prêtes à embaucher des illettrés.

 Autrement dit, quelqu'un qui aujourd'hui ne sait pas, ou pas bien, lire, écrire, compter est voué dès le départ, à l'exclusion. C'est un problème dramatique.

 Deuxièmement, l'état de sous développement des filières professionnelles. Tout le monde sait depuis longtemps, qu'il est difficile d'y remédier. J'ai été pendant six ans maire d'une petite commune de dix mille habitants dans une région rurale du sud ouest avec deux lycées d'enseignement professionnel et un lycée d'enseignement général. Il était très difficile de faire accepter par les enfants, et par les familles, une orientation vers l'enseignement professionnel. Chaque année, l'Académie était obligée de créer des classes de seconde dans l'enseignement général pour accueillir des jeunes qui n'avaient aucune aptitude à faire des études conceptuelles et, les proviseurs des lycées d'enseignement professionnel, qui étaient de très bons lycées, se désolaient de ne pas pouvoir remplir leurs classes parce que dans les chromosomes des paysans de l'Ariège, il y avait cette vieille idée empruntée à l'ancien régime sur les travailleurs manuels. Nous en sommes encore là. J'espère que progressivement notre enseignement professionnel va s'améliorer, mais le rythme d'amélioration du système éducatif est  infiniment  plus lent que le rythme de l'évolution de la société. Par rapport à nos voisins européens, par rapport aux pays asiatiques comme Singapour ou Taïwan, qui ont tout misé sur l'éducation, nous allons nous trouver dans une position de grande infériorité.

 Troisièmement, la répartition des étudiants entre les différentes disciplines. En 1968, nous avions trois cent mille étudiants. Aujourd'hui, un million cinq cent mille en faculté, hors Grandes Ecoles. Sur ce million cinq cent mille, il y en a cinq cent vingt neuf mille dans les Facultés de Lettres  (Français, Histoire, Langues anciennes, Psychologie, Sociologie)  soit un tiers. Il y en a trois cent cinquante huit mille en Droit. Le total représente approximativement les deux tiers. J'ai beaucoup de respect pour les disciplines littéraires et juridiques, mais je trouve que pour un pays industriel, compter les deux tiers de ses étudiants dans des disciplines qui ne procurent pas les mêmes débouchés que procurent la physique, la chimie, les disciplines de la nature, ce n'est pas bon signe.

 Notre système présente des déficiences, il sécrète un trop grand nombre de non diplômés, ou de titulaires de diplômes, qui n'ont aucune valeur marchande. Un non diplômé se trouve avec un handicap sérieux lorsqu'il se présente dans un bureau d'embauche, mais quelqu'un qui a un diplôme,  même de  niveau élevé dans des disciplines relativement improbables, risque de se trouver à peu près dans la même situation.

 Le résumé de tout cela, je l'ai trouvé dans des zones dites d'éducation prioritaire. Tous les élus des grandes villes les connaissent. Ce sont des zones où le peuplement d'origine étrangère est très élevé. L'absence de service public s'est fait très cruellement sentir depuis longtemps. Et la seule institution capable de réaliser l'intégration de ces populations, de les assimiler à notre culture, de leur transmettre ce que nous avons, qui constitue  notre patrimoine : c'est l'école.

 Au cours des interviews que la commission à mené, les professeurs, les principaux, les proviseurs  qui enseignent dans ces établissements nous ont raconté des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête. Tous, à leur niveau de compétence, réalisent un travail héroïque.

 Notre première audition était celle du principal d'un collège de Seine Saint Denis. Il nous a indiqué que son travail commençait chaque matin par la mise en place d'une herse autour du lycée pour empêcher que les intrus ne puissent pénétrer, puis de faire en sorte que les enfants rejoignent les classes auxquelles ils avaient été acceptés et non pas les chefs de gangs qui se trouvaient dans une autre classe. Au quotidien il essayait de faire régner un début d'ordre républicain. Si un enfant avait manqué plus de deux jours, il téléphonait non pas aux parents, mais au Procureur de la République qui deux fois sur trois confirmait l'arrestation du jeune.

 Ces enfants sont nos concitoyens, ce sont nos enfants, ils sont français. Ils ne sont plus Maghrébins ni Algériens. Ils ne sont pas Chrétiens, mais ils ne sont plus que Musulmans. Ils sont chez nous, et notre seule issue, c'est d'en faire des Français. C'est très grave car sinon, ces enfants qui à 12 ans ou 13 ans,  trafiquent de la drogue, ou malmènent verbalement un enseignant sont des délinquants en puissance. La presse ne parle pas de cette violence ordinaire car elle ne parle de la violence que lorsqu'elle est criminelle. Mais il existe des faits qui sont entrés dans le paysage. Ceci était impensable il y a simplement 10 ans, inimaginable il y a 20 ans, or c'est une réalité aujourd'hui. Inutile de chercher les responsabilités, de remonter dans le passé, c'est un problème que notre génération a et qu'elle doit à tout prix résoudre. Le seul moyen de le résoudre, c'est l'école. Encore faut-il y mettre les moyens ce qui suppose  une formation des  maîtres plus adéquates que ce qu'elle est.

 Au cours d'une autre audition, une frêle jeune femme enseignante en français devait oeuvrer devant des gaillards plus grands et deux fois plus costaux qu'elle, se fichant éperdument de Baudelaire, ou Stendhal, nous indiquait qu'en une heure de classe, elle essayait de transmettre les connaissances durant une quinzaine de minutes, par exemple sur le passé composé, puis faisait la morale. Nous lui avons demandé ce que c'était que faire la morale. Sa réponse fut simple : "La morale, c'est ce que les familles n'ont pas fait" et de citer des exemples ; "Si tu laisses tomber ton cartable, tu le ramasses et tu évites de jurer au passage. Si ton voisin te bouscule, tu ne lui envoie pas ton poing dans la figure, tu essaies de lui dire quelques mots simplement pour lui parler,..." Ainsi, voyez vous, ces enseignants qui méritent le respect,  jouent un rôle d'éducateur auquel, ils n'ont été que très médiocrement préparés.

 Une autre personne nous a dit : "Je ne m'attendais pas, à un baptême de feu aussi rude". Moyennant quoi, au bout de quelques mois, elle assumait sa mission parce qu'elle était courageuse, qu'elle aimait les enfants, qu'elle aimait son métier et elle réussissait. Dans des cas qu'on peut considérer comme relativement homéopathiques, elle échouait et nous disait : "Beaucoup de mes élèves ne comprennent pas ce que je leur dis, mais j'ai essayé pendant six mois de leur apprendre le passé composé. Il ne se passait rien. Puis j'ai réussi à déclencher quelque chose, à les séduire, à les amuser et le passé composé, ils l'ont appris en quinze jours". Les jeunes n'apprenaient pas le passé composé non pas parce qu'ils ne comprenaient pas, ni parce qu'ils manquaient d'intelligence, mais parce que c'était pour eux une manière de dire à leur professeur : "Je n'ai rien à faire de ce que tu me racontes".

 Tous ces exemples sont des cas extrêmes. Je ne prétends pas que la majorité des écoles soit dans ce cas là mais, il y en a beaucoup plus que je ne le pensais. Il existe dans des localités moyennes, à l'écart des très grandes villes,  des îlots de non éducation de ce type là. Il y en a beaucoup. Ils sont dispersés. Il serait possible de les récupérer à condition d'y mettre les moyens. Il faut  faire en sorte que notre système éducatif s'adapte à la société telle qu'elle est.

 Nous vivons sur un système scolaire dont l'identité profonde est "l'école, c'est l'état". Cela veut dire que l'école c'est la République, c'est Jules Ferry. Ce ne sont pas les collectivités locales, ni les employeurs, ni les parents ni l'église, or, pour beaucoup de professeurs, il demeure l'idée que s'ils  ont été adoubés par la République qui leur a confié à la fois un diplôme et une mission, qu'ils doivent  remplir de manière exclusive, c'est très honorable. L'inconvénient, c'est que ce raisonnement les écarte de la société civile et de la société économique, et ils ne sauront pas suffisamment préparer à l'emploi. Pour ceux là, c'est encore aux Entreprises de faire l'ajustement selon un schéma qui à fonctionné longtemps : Les conventions collectives constataient et entérinaient les ajustements entre diplôme, fonction et salaire. Tout fonctionnait jusqu'à l'apparition du  chômage.

 Il est évident qu'entre cette école qui est figée, qui s'accroche à de vieux principes qui ont fait sa grandeur, et une société qui s'est pulvérisée, l'adéquation ne se fait plus. Autrefois, il était relativement facile de faire d'un Breton, ou d'un Ariégeois, un citoyen français. C'est arrivé à beaucoup de  nos familles. Les instituteurs  disaient : "si tu travailles bien, tu seras cheminot, gendarme, si tu travailles très bien, tu seras instituteur". Aujourd'hui il est impossible de dire : "si tu travailles bien" à un enfant qui n'a jamais vu son père travailler, parce qu'il est chômeur de longue durée. Et puis, cet enfant sait bien que, quoi qu'il fasse, son avenir est vraiment très incertain. Quand on se trouve devant des situations qui vous paraissent très bloquées, très verrouillées, je crois qu'il faut employer les grands moyens. Il faut refonder l'école. Il faut la reprendre depuis les fondations comme on le ferait d'un immeuble vétuste, pour le remettre sur pieds. Les pieds ce sont les opérateurs, les enseignants, la tête c'est l'administration centrale.

 Il faut donner la parole aux enseignants et aux établissements. Un président d'université nous a confié : "Nous arrivons à faire des choses, mais nous les faisons clandestinement et à la marge, parce que, si nous obéissions strictement aux circulaires, nous ne pourrions pratiquement rien faire". Or, il y a des idées, aussi bien à l'école maternelle, dans le secondaire ou dans l'enseignement supérieur. Malheureusement ces idées ou ces expériences ne sont pas reconnues, elles ne sont mêmes pas connues, car le système scolaire manque de système d'évaluation. A l'Education Nationale, on éduque le peuple français mais on ne sait pas où l'on va. Le système ne dispose plus de moyens d'évaluation fiables parce qu'il a été noyé par le nombre.

 Aujourd'hui, le nombre de salariés du Ministère de l'Education Nationale, enseignants et employés administratifs, dépasse le nombre d'agriculteurs. C'est le plus gros budget de l'Etat. C'est l'un des plus gros employeur de la République. On comprend fort bien que ce phénomène dû à l'explosion démographique, pose un certain nombre de problèmes et en particulier, qu'il ait endormi l'administration centrale qui se contente aujourd'hui, de gérer des établissements. Cela ne suffit pas. 

 La France a créée une école de cadres où passent tous les professeurs et tous les instituteurs. C'est là que l'on va apprendre aux enseignants des tâches nouvelles à transmettre à leurs élèves et des notions de citoyenneté ou de civilité pour un travail de remodelage des jeunes individus. Les directeurs des IUFM (Instituts Universitaires de Formation des Maîtres) se plaignent de n'avoir pas de pilotage pédagogique. On les paie, on les nomme, tout cela se passe parfaitement sur le plan de l'intendance, mais il n'y a pas de pilotage intellectuel. Il n'y a pas, au Ministère de l'Education Nationale, une Direction Générale de l'Enseignement Professionnel pour la formation interne des personnels. On vit encore dans une République de professeurs qui n'a pas vraiment intégré les formidables transformations de notre société, qu'elles soient culturelles ou techniques et encore moins internationales.

 Il faut être capable de donner aux équipes enseignantes, aux établissements, une liberté qui leur permettra d'épanouir toute leur bonne volonté. Je crois que le contenu de la réforme est là.

 Si l'on fait le recensement de toutes les innovations qui existent et qui ont déjà réussi, ou à demi réussi. Si après les avoir identifiées, on les expertise, on les compare, on les diffuse, nous avons beaucoup d'éléments pour une réforme. Je ne vais pas vous dire comment réformer la pédagogie, ou remodeler les programmes, parce que je n'en ai pas la compétence. Mais au cours de cette étude, j'ai tant vu, d'exemples à suivre : Des internats qui avaient été bricolés par des principaux astucieux avec la complicité de leur recteur et d'un inspecteur académique, devenus des modèles, qui avaient à la fois sauvé le collège en attirant des élèves et sauvé des enfants qui étaient  dans des familles en perdition. J'ai vu dans d'autres domaines des exemples d'orientation précoce pour éviter que les jeunes étudiants ne se perdent dans des disciplines sans débouchés. L'université, sous l'impulsion du recteur, avait mis en place des systèmes de préinscription au milieu de la terminale. Au cours d'entretiens personnalisés avec des adultes, on testait la motivation du jeune et ses aptitudes, on lui livrait de véritables informations sur ses choix afin qu'il décide au mieux. C'est un travail préventif, peu onéreux et intelligent. Avec cette bonne préparation, on arrive à orienter des enfants et à leur éviter des aventures désastreuses. J'ai vu en Alsace des exemples de coopération entre l'industrie et l'université ou le système scolaire qui sont exemplaires. Il y en aurait beaucoup d'autres.

 C'est en refaisant le puzzle, à condition de s'en donner la peine, que l'on arrivera à réformer ce système sans révolution. Simplement, en rendant justice aux opérateurs, aux enseignants, aux chefs d'établissement, aux recteurs et inspecteurs d'académie qui sont sur le terrain.

 L'école ce n'est pas seulement une affaire de spécialiste, c'est aussi l'affaire de tous les Français. C'est l'affaire des parents, des grands-parents, des employeurs et des citoyens. C'est une chose que personne ne fera à notre place, ni Bruxelles, ni nos voisins. Notre système scolaire, par définition vit en état d'apesanteur. S'il n'y a pas de pression extérieure, il ne bougera pas. Cette pression il faut la créer. Le système politique aujourd'hui est tel, qu'un Gouvernement ne peut vraiment agir que s'il sent qu'il y a une demande sociale forte, et s'il sent que la réforme est possible. Je vais m'éfforcer, de médiatiser les travaux de la commission. Nous souhaitons ouvrir des forums à tout le monde pour que chacun puisse s'exprimer. Toutes les auditions, et les témoignages recueillis devraient donner lieu à un certain nombre de propositions que nous livrerons au gouvernement pour le convaincre et agir par concensus sur ce  qui est devenu un drame national.

 

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Jacques Baumel : Après cette peinture sans concession de la situation actuelle de l'Education Nationale, nous allons recevoir un certain nombre de question que je souhaite très précises et très brèves parce que le temps nous manque.

 

Jean Sébastien Letourneur, de la Société Aluminium Péchiney : Monsieur le Ministre, merci de nous dire la vérité avec autant de talent. Je suis frappé par la modération de vos propos. D'une certaine façon, vous nous tracez un tableau qui est encore plus noir que ce que nous pensions et pourtant vous nous dites :  "les éléments sont réunis pour renverser la vapeur à condition de redonner l'espoir qu'il existe une façon de prendre le problème qui permette d'en sortir, c'est-à-dire notamment donner la parole aux enseignants". Quelle est la réaction des syndicats d'enseignants quand vous leur tenez ces propos ? Car d'où je suis, j'ai l'impression que, si le pouvoir n'aborde pas le sujet, c'est que les syndicats d'enseignants mobilisent leurs troupes immédiatement pour embouteiller les voies d'accès. Qu'en pensez-vous ?

 

Roger Fauroux : Le syndicat majoritaire dans l'enseignement du second degré et dans l'ensemble du corps enseignant c'est la FSU (Fédération Syndicale Unitaire). Avec le SNES (Syndicat National de l'Enseignement Secondaire), ils luttent farouchement contre toute tentative de décentralisation pour une raison de partage de pouvoir. Ils sont incapables de se déconcentrer eux-mêmes. Par exemple, si vous organisez une concertation au niveau des académies, le recteur obéira au ministre, mais le secrétaire de la fédération de région, qui a sa propre légitimité de secrétaire syndical n'obéira pas au secrétaire confédéral. C'est un problème d'organisation interne. Ils s'opposent à ce processus et refusent la déconcentration en s'abritant derrière tous les alibis possibles. En vérité il s'agit bel et bien d'une lutte de pouvoir.

 Les autres syndicats qui sont les syndicats minoritaires, entre autres la FEN  (Fédération de l'Education Nationale) et le SGEN (Syndicats Généraux de l'Education Nationale) qui est le bras universitaire de la CFDT sont beaucoup plus compréhensifs. C'est normal parce qu'ils subissent la suprématie du syndicat majoritaire, donc eux, seraient plutôt favorables à la déconcentration qui leur donnerait plus de liberté de manoeuvre, plus de pouvoir. Et j'ai eu avec le représentant de la FEN et de la SGEN des conversations tout-à-fait civilisées et même quelques surprises. J'ai été invité par des enseignants du SGEN à Lille, il y a quelques jours. Cela s'est passé très agréablement et c'était tellement agréable que dans mon propos, je me suis risqué à dire devant le public : "un mauvais enseignant exerce des effets beaucoup plus nocifs qu'un mauvais percepteur ou qu'un mauvais ingénieur de l'équipement parce qu'il sinistre des enfants. Un mauvais enseignant, on doit l'écarter de l'enseignement". Je m'attendais à me faire lincher ou à me faire huer, j'ai été applaudi. Au déjeuner qui a suivi, j'ai demandé à mes hôtes pourquoi mes propos ne les avaient pas choqués et ils m'ont indiqué qu'il y avait deux raisons à cela. La première c'est qu'ils souffraient dans leur dignité d'enseignant de la mauvaise réputation que leur attiraient les mauvais collègues. La deuxième parce qu'ils sont également parents et quand leurs enfants se trouvaient dans une mauvaise classe, ils retrouvaient des réflexes de parents aux antipodes des réflexes corporatistes. En conséquence, il y a bien une marge de manoeuvre. Les enseignants syndiqués sont aussi des adultes, citoyens, raisonnables. Je crois enfin que les ministres sont un peu dans la situation du dompteur qui a perdu son lion, et lorsqu'il qu'il a perdu son lion, le dompteur se fait manger. Il y a cette relation ambigüe que les autorités ont vis-à-vis d'autres pouvoirs. C'est une question de rapport de force, d'intelligence, de communication et de volonté, mais aucun problème n'est insoluble.

 

Yves Masfaraud, proviseur du Lycée Colbert à Paris : Monsieur le Ministre, peut-on réformer l'éducation de l'extérieur ? Parce que de l'intérieur, on ne réformera rien du tout. Ecoutez mon constat :  1947, le plan Langevin-Vallon, plan marxiste comme vous le savez, appliqué pendant 40 ans, cinquième République comprise. Un jour je m'entretenais de cette question avec Monsieur Olivier Guichard, et il me dit : "Vous oubliez quand même que j'étais le Ministre d'un lycée par  jour et d'un collège par jour". Et je lui ai répondu : "Mais qu'avez-vous mis dedant ? Qu'avez-vous fait pour eux ?". La réponse est le plan Langevin-Vallon, appliqué dans l'Education Nationale avec pour résultat de cette massification générale, cette médiocrisation des connaissances et  beaucoup de puissance aux syndicats.

 Tous les syndicats, y compris les minoritaires sont accrochés à leurs privilèges. Vous venez de parler du SGEN. Ce syndicat là est un syndicat qui refuse les inspections. Tout fonctionnaire, quel qu'il soit, accepte d'être vérifié, le SGEN refuse les inspections. Je donne un exemple très rapide qui concerne mon lycée. Un jeune agrégé de lettres classiques en 1987 refuse l'inspection. Aucune réaction de l'Académie. En 1989, pour le récompenser, on lui donne l'agrégation interne et puis il y a 2 ans parce "ces pauvres non inspectés" étaient pénalisés, il a été décidé de ne plus leur mettre 0 en note pédagogique, on leur a mis 13. Donc l'inspection générale de lettres classiques a décidé de mettre 13 aux gens qui refusent l'inspection. Moyennant quoi, ce monsieur est arrivé au lycée Colbert et maintenant il me déclare que, naturellement, au programme cette année en première, il y a l'étude de Malraux mais "Malraux : Facho" alors il ne l'enseignera pas. Voilà où nous en sommes...  Alors est-ce qu'il n'y a pas possibilité de bouger les choses de l'extérieur, peut-être par un référendum et quand décidera-t-on  de le faire ?"

 

Roger Fauroux : Il faut certainement un grand choc, c'est parfaitement clair. La commission a proposé de donner un plus grand pouvoir aux établissements et aux chefs d'établissements.  C'est-à-dire que, devant une situation comme celle-ci, c'est le chef d'établissement qui devrait avoir l'autorité nécessaire pour sanctionner l'enseignant.  On se réfugie derrière le statut général des fonctionnaires. Il est ce qu'il est, mais je connais d'autres administrations où l'on ne tolèrerait pas de telles choses. Dans l'administration des finances, un percepteur qui ne fait pas rentrer l'impôt, est sanctionné, c'est-à-dire qu'il est rétrogradé. Même les syndicats dans les instances disciplinaires n'acceptent pas ce genre de défaillance.

 A l'Education Nationale, c'est l'administration aggravée, la bureaucratie aggravée, fruit d'un certain nombre de défaillances et d'un laxisme général, qui produisent des situations aussi inadmissibles que celle que vous avez décrite.

 

Jean Braillon, retraité :  On nous dit que nos élèves ne sont pas formés pour qu'ils puissent entrer dans l'industrie tout en étant performants. Comment pensez-vous relancer la passerelle entre l'entreprise et les écoles techniques ? Ne pensez-vous pas qu'il faudrait un recyclage annuel des professeurs du technique, par exemple les obliger à faire un stage de deux ou trois mois dans les entreprises ou assister régulièrement aux salons professionnels pour rester en phase avec le progrès industriel ?

 

Roger Fauroux : Effectivement il faut  essayer de multiplier les passerelles et les occasions de contact entre les professeurs d'établissements techniques et les industriels. C'est possible parce que les barrières idéologiques sont quand même en grande partie tombées. Aujourd'hui, un professeur d'enseignement technique serait très heureux de faire un stage dans une entreprise, mais la difficulté est plutôt du côté des entreprises qui  ne sont pas du tout habituées à assumer des charges de co-éducation. Cette mentalité du côté des entreprises est encore très forte par rapport à l'Allemagne notamment où les entreprises même petites et moyennes considèrent de leur devoir de prendre en stage des jeunes et des enseignants. Les entreprises françaises sont majoritairement sourdes et muettes. Cela change doucement, je crois qu'une initiative va être prise par le CNPF qui devrait normalement être assez spectaculaire. Raymond LEVY avec Dominique STRAUSS-KAHN, ont monté une association pour développer l'esprit industriel dans la société française. La commission y pensait aussi en proposant des stages pour les professeurs, d'abord dans l'enseignement technique  mais éventuellement dans l'enseignement général et, également pour les chefs d'établissement, en tout cas au début de leur carrière. Il serait bon que les cadres et les chaînons les plus essentiels dans l'organisation universitaire, aient au moins une fois dans leur vie, une occasion de connaître l'entreprise. Cela va demander de la part des entreprises un effort considérable, parce que rien ne serait pire que des stages mal conçus. Si au bout de quelques mois le professeur revient en disant : "on m' a collé dans un coin du bureau et puis on m'a fait lire des statistiques", l'objectif sera raté et il en concervera une vraie animosité. Cela demandera un effort de bonne volonté de la part des entreprises.

 Je crois aussi que pour rapprocher les entreprises du système éducatif, il faut développer l'alternance dans l'enseignement. Il faut d'une manière permanente, systématique, que les élèves de l'enseignement professionnel soient appelés à passer du temps dans le système industriel économique. Il serait  significatif que de grandes écoles françaises intègrent à côté des élèves qui sortent des classes préparatoires, des jeunes moins diplômés,  mais qui ont un acquis professionnel que l'on validerait. L'ESSEC va mettre en place une filière d'admission pour des jeunes ayant un diplôme BAC, ou BAC+1 ou BAC+2, qui auraient passé 5 ans dans une entreprise industrielle et dont on validerait l'acquis professionnel. Il ne s'agit pas de baisser les exigences car il faudra que ces jeunes fassent un effort qui leur permette de se trouver au même niveau que ceux qui ont bénéficié de deux années préparatoires, mais que cela donnera en même temps une densité dans l'enseignement et une maturité que nos grandes écoles ne donnent pas toujours. Ce n'est pas un nouveau concept, il y a cinquante ans, Michel Debré a créé l'ENA suivant ce modèle. D'un côté des jeunes de Sciences-Po de l'autre un contingent à peu près équivalent, de fonctionnaires qui ont besogné dans les profondeurs de l'administration française et passé un concours spécial, qui se retrouvent sur un pied d'égalité à l'école. Je crois qu'il faudrait généraliser le système.

 

Madeleine JUBIN, directeur du groupe d'enseignement privé Fénelon : Je dirige un groupe d'établissement qui va du primaire aux classes préparatoires. Je ne suis pas fonctionnaire, je suis associée avec l'Etat. Je pense comme vous que la réforme ne peut venir que de l'intérieur. Je pense également que la décision appartient à tous les citoyens. Alors devant l'idée du référendum, je me demande sur quelle question ce référendum pourrait réellement porter ? Décider et organiser un référendum c'est constitutionnellement possible bien que difficile, mais savoir quelle question poser au peuple français sur  l'éducation, c'est encore plus difficile.  Quel  est votre avis ?

 

Roger Fauroux : Je ne suis pas un spécialiste de droit constitutionnel,  et la décision d'un  référendum appartient au Président de la République.

 L'avantage du référendum,  c'est que c'est l'arme absolue qui balayera tous les corporatismes et les bloquages. C'est le peuple français qui aura parlé.

 Malgré tout, ça n'est pas simple ; un référendum, ça se gagne ou ça se perd. En cas de non, la réforme est enterrée et pour longtemps. Vous soulignez la difficulté de la rédaction de la bonne question. Avec un texte type Maastrich, plutôt difficile, et très technique, la plupart des gens voteront en fonction de leur intuition ou de l'affection plus ou moins grande qu'ils porteront à l'initiateur du référendum. Pour avoir un référendum net, je pense qu'il faudrait rédiger un texte court sur les principes. Rappeler les principes républiquains, la responsabilité de l'Etat, la laïcité... Souligner la subsidiarité, c'est-à-dire, ne pas faire faire par Paris, ce qui peut être fait localement. Dire en quelques phrases, quelle est l'autorité qui va fixer les programmes, et rappeler brièvement que les programmes au lieu d'être définis par une concertation d'inspecteurs généraux, seraient confiés à une commission composée de représentants de la société civile et économique etc... Charge ensuite au législateur de décliner tout cela, mais en se limitant à un texte court. Il faut rappeler l'éducation est une des responsabilités première de l'Etat. Dire que la laïcité est un principe républiquain de base et que la neutralité de l'école vis-à-vis des opinions doit être maintenue, puis décliner les quelques principes qui sont de nature à subvertir complètement le système, à le transformer.

 

Michel Valdiguié, directeur de l'ONISEP : D'une façon générale, je suis un petit peu moins pessimiste que vous tous ici car je crois qu'il se passe beaucoup de choses dans l'Education Nationale et, à l'intérieur de l'Education Nationale. Je suis surpris en revanche, que parmis les auditions que vous avez menées il y ait eu si peu de jeunes. Pourquoi ne les avoir pas interrogés  davantage ? De même, j'ai remarqué personnellement que vous n'avez pas interrogé l'ONISEP, ni le CROUS, je trouve cela un peu dommage parce qu'il se passe pas mal de choses dans ces organismes depuis quelque temps. On entend souvent que s'il y a autant de jeunes sans emploi c'est parce qu'ils ont été mal éduqués ou mal orientés. Je crois que cela méritait une réflexion un peu plus approfondie.

 Deuxièment, quel rôle voulez-vous faire jouer aux collectivités locales ? La loi de décentralisation de 1982, prévoit  que les collèges et les lycées jouent un rôle de plus en plus important dans le domaine de l'éducation, ne serait-ce qu'au niveau des investissements ou du fonctionnement de ces établissements. Est-ce que vous pensez que, dans l'optique d'une déconcentration ou une décentralisation, cela permettrait de donner plus de place à ces expériences locales en donnant la parole aux établissements ou localement ? Quel est votre sentiment sur ce rôle à jouer par les collectivités locales avec un peu plus de flexibilité dans cette voie ?

 Enfin, est-ce que finalement, dans ce pays, ou l'on parle toujours de réforme et de révolution, il ne vaudrait pas mieux, au contraire, éviter de parler trop mais mener l'action sans trop le dire, de l'intérieur ou par voies de décentralisation avec les intéressés eux-mêmes ? En fait,  plutôt que de réforme, parler d'adaptation régulière et systématique du système éducatif, à la société qui évolue ?

 

Roger Fauroux : En ce qui concerne votre première remarque, je reconnais que nous sommes coupables mais les conditions d'exercice étaient telles  que nous avons fait ce rapport dans un cercle restreint. Nous avons auditionné beaucoup de gens. Nous étions un groupe de "sages vieillards" ; Nous avons fait des auditions tout azimut et nous avons beaucoup écouté. J'ai visité cent établissements. J'ai vu plusieurs milliers d'enseignants, de parents, d'élèves. Pour la suite, j'essaierai de tenir compte de votre remarque et en particulier, des deux organismes tout-à-fait respectables que vous avez cités.

 Sur l'action des collectivités locales, je crois que cela ne relève pas du décret. Il faudrait des textes lourds pour y arriver. Je pense qu'à partir du moment où l'on donnera une grande liberté aux universités, aux établissements pour traîter, contracter avec les collectivités locales, cela se fera. Plutôt que de prendre un texte constitutionnel ou législatif très lourd en le répartissant de nouvelle manière, quelque chose d'analogue à la loi de décentralisation qui risque de poser d'innombrables problèmes, j'essaierai de donner aux établissements, aux acteurs la possibilité de contracter avec leurs voisins. Tout cela doit se faire et j'arrive à votre troisième remarque, je crois que les relations courtes sont, à l'avenir, beaucoup plus efficaces que les relations longues. Dans une ville petite ou moyennese font encore mieux d'elle-même, parce que les gens se rencontrent dans un Rotary, dans un coktail, dans les salons de l'Hôtel de Ville et qu'ils ont toujours plein de choses à se dire.

 Enfin être plus réformiste que révolutionnaire ? Depuis 30 ans les ministres disent très naturellement et cela comporte une part de vérité : "Je fais la réforme sans le dire parce que,  si je le dis, le système va éclater".

 Le problème est que la réforme ne se fait pas ou qu'elle se fait trop lentement. Les Ministres n'ont pas le sens de l'urgence, les industriels ont le sens de l'urgence parce qu'ils voient apparaître le dragon chinois, japonais à leur porte et prendre leurs marchés.J'ai peur que les réformes qui ont été faites, soient autant d'alibis pour dissimuler une relative indifférence par rapport au temps. Le temps s'est formidablement accéléré ces dernières années, je crois qu'il faut faire savoir aux autorités gouvernementales qu'un an de perdu ne se rattrape pas.

 

Paul Camous, préfet honoraire : Un sondage sur l'éducation nationale qui a été très largement répris par les médias est en contradiction absolue avec la peinture que vous avez faite. D'autre part, le haut fonctionnaire responsable de l'évaluation au Ministère de l'Education Nationale, avec l'habitude des appréciations telles qu'elles sont faites à partir des chiffres qui sont donnés et fournis par le système des statistiques, déclarait que le niveau ne baissait pas.

Est-ce qu'il est possible de pouvoir faire avancer quelque chose au lieu de tirer sur le pianiste des politiques, ou bien au contraire, faut-il professer  comme vous militez aujourd'hui à partir du rapport et du travail que vous avez effectué parce que c'est celui du tantrisme ?  C'est professer qui fera avancer les choses. Avez-vous essayé de voir par exemple, à travers le succès de la vente du rapport, de demander à ceux qui sont actuellement dans l'élite française ou en situation de pouvoir, s'ils l'avaient réellement lu et même acheté ? Je me suis attaché à cela. Je me suis aperçu que c'est le type de livre qu'on achète pour le voir à loisir, que l'on feuillette une fois et que l'on met de côté. Comment arriver à faire prendre conscience aux Français de la situation dramatique que vous avez exposée ?

 

Roger Fauroux : Il faut savoir que ce sondage organisé par l'OFCE l'était dans une intention préélectorale. Une question qui était caractéristique : "Selon vous qu'elle est la finalité du système éducatif de l'instruction ?" Posée aux professeurs à 70 % la réponse était : "Développer l'esprit critique et développer l'esprit des choses". Même question posée aux parents, la réponse était : "Faciliter l'insertion professionnelle de nos enfants". C'est significatif, il y a chez les Français un attachement de l'institution. C'est plutôt rassurant parce que cela prouve qu'il y a encore quelques éléments de cohésion dans notre peuple.

 

Jacques Baumel : Nous arrivons à la fin de cette rencontre. Je crois qu'elle vous a prouvé que la réforme de l'Education Nationale est un problème fondamental pour notre avenir et qu'il faut s'y atteler en dépassant la discussion. Ce livre est un point de départ. Nous n'avancerons que si nous faisons une campagne nationale, avec, bien entendu, le concours des médias, mais avec surtout la mobilisation en dehors du monde politique et du monde administratif. Cette salle est un excellent exemple. Vous représentez un certain nombre de milieux. Si chacune ou chacun d'entre nous, vous consacrait deux heures par mois à essayer de faire de l'information sur ce sujet nous toucherions nos voisins, nos parents, nos villes et nos quartiers. Ce n'est pas fait parce que nous sommes pris par beaucoup de problèmes journaliers. Maire d'une ville importante et je n'y consacre pas sufisamment de temps. La participation de collectivités locales est essentielle dans ce domaine comme dans d'autres. Face à la mondialisation, les relations de proximité prennent de plus en plus d'importance. Il faut que nous prenions nous-mêmes cette affaire en mains. La réforme est à faire. Il faut faire une grande pression à la fois sur les hommes de pouvoir politique ou économique, sur les représentants professionnels ou syndicaux pour essayer enfin d'aboutir à une éducation nationale prête pour le XXIème siècle.

  

Peut-être les historiens de l'avenir constateront-ils avec regret, que s'il est un domaine où l'influence du Général de Gaulle n'a joué aucun rôle, c'est dans celui de l'éducation nationale. C'est une réforme ratée du gaullisme parce que le Général a confié les clés du temple à des gardiens vigilants, les défenseurs de tous ceux qui étaient à la fois des conservateurs ou des réformateurs audacieux. On devine, évidemment, que malgré cette volonté réformatrice du Général de Gaulle, on n'ait pas pu transformer, ou moderniser l'Education Nationale  comme c'était souhaitable.