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L'INDE ET LE MONDE MULTIPOLAIRE

 

Dix ans après la chute du mur de Berlin et huit ans après la chute du communisme, la notion de multipolarité reste très controversée. Au cours d'une conférence, le 31 mai 1999, S.E. M. Kanwal SIBAL, Ambassadeur de l'Inde à Paris, a analysé pour nous la position de l'Inde dans ce nouvel équilibre mondial.

 

Kanwal SIBAL

Ambassadeur de l'Inde

                                                                                                                                                                                                                                                                              La multipolarité est synonyme de résistance à l'idée d'un monde dominé par les Etats-Unis et de préférence pour un monde où sont respectés les intérêts légitimes d'autres puissances majeures qui contribuent, elles aussi, à façonner les développements internationaux. Par conséquent, elle implique le partage du pouvoir et de l'influence, la préservation d'une autonomie de prise de décision par différents pays, le respect et l'acceptation de la diversité des idées, des concepts, des cultures et des modes de vie et d'existence de plusieurs centres de pouvoir à travers le globe.

 

Le refus des non-alignés

    L'Inde est l'un des pays a avoir refusé le concept réducteur d'un monde bipolaire, image d'un monde "euro-atlantico-centrique". Nehru était notamment contre l'idée que les relations internationales, après la deuxième guerre mondiale, reposaient sur deux blocs antagonistes. Une hostilité de bloc allant même à l'encontre des intérêts de l'Inde. Sa vision politique était celle de la conciliation, du respect des intérêts légitimes de tous les pays, d'une gestion collective des affaires du monde par des organisations internationales, comme les Nations Unies conçues pour élaborer compromis et consensus. Il prônait également la renaissance de l'Asie composée de géants comme l'Inde et la Chine, travaillant de concert pour faire prévaloir leur vrai poids dans cette région, dominée par les puissances coloniales au cours des siècles précédents.

Le mouvement des pays non-alignés, fondé par NEHRU, NASSER et TITO, a été une réponse à ce régime politique bipolaire. Les pays non-alignés, récemment indépendants, étaient politiquement inexpérimentés, économiquement faibles, dépendants des puissances coloniales d'autrefois. Ils ne pouvaient se tenir complètement à distance de la rivalité des superpuissances, les Etats-Unis et l'Union Soviétique essayant de les attirer dans leurs camps respectifs. Aujourd'hui, c'est la plus grande institution collective mondiale en dehors des Nations Unies.

Au sein des Nations Unies, sur les problèmes de décolonisation, d'apartheid, de désarmement, de développement, le mouvement des pays non alignés a joué un rôle prépondérant et influent. Il a été actif dans le cadre des négociations économiques internationales, le "groupe des 77" y tenant une place importante.

Pour l'Inde, le mouvement non-aligné et son rôle international ont été une assertion de multipolarité. Le pays y occupe une position particulière parmi les pays en voie de développement. En effet, c'est le deuxième pays du monde démographiquement, le septième par la taille géographique, le troisième réservoir au monde de main d'œuvre techniquement spécialisée. Sa civilisation remonte à 5 000 ans.

Non-alignement aux Etats-Unis ?

    Les occidentaux et certains politiciens américains estimaient que, pendant la guerre froide, l'Inde, malgré son non-alignement, était orientée vers l'ancienne Union Soviétique. Du point de vue indien, si l'Inde a développé une relation géopolitique étroite avec l'Union Soviétique, ce n'était que le résultat des politiques adoptées par les U.S.A. et la Grande Bretagne. A l'indépendance, l'Inde souhaitait entretenir des relations amicales avec tous les pays, et tout particulièrement avec ses proches voisins, la Russie et la Chine. Elle n'avait aucun intérêt à se laisser entraîner dans la guerre froide et à hypothéquer ses politiques étrangères et de défense d'un côté ou de l'autre. Les Etats-Unis ont amené la guerre froide à la porte de l'Inde en incorporant le Pakistan à des alliances militaires contre l'Union Soviétique à grand renfort d'aide militaire. Le Pakistan n'était pas en position de se confronter à l'Union Soviétique et avait beaucoup plus intérêt à renforcer sa sécurité vis-à-vis de l'Inde par des alliances et une assistance militaire. Ces politiques ont freiné la démocratie au Pakistan, entraîné de longues années de domination militaire et le maintien de relations hostiles avec l'Inde. L'intensification de cette menace à la sécurité indienne a augmenté les réticences de l'Inde et ouvert des portes à l'Union Soviétique, position renforcée par le conflit sino-indien et l'axe sino-américain de H. KISSINGER.

Cependant, dans plusieurs secteurs stratégiques essentiels, l'Inde a évité une sur-dépendance à l'égard de l'Union Soviétique en s'appuyant soit sur les pays occidentaux, soit sur ses propres ressources pour développer ses capacités. De plus, ses liens économiques, culturels, etc., ont toujours été plus étroits avec l'Occident. L'Inde a ainsi conservé un équilibre dans ses relations avec l'Est et l'Ouest et utilisé sa position de leader du monde des non-alignés pour promouvoir un monde multipolaire.

Vers un monde unipolaire ?

    De même que le monde n'était pas bipolaire, avec la chute de l'Union Soviétique, il n'est pas devenu unipolaire. Les avancées du processus de l'unité européenne ont augmenté la crédibilité de l'Europe en tant que pôle indépendant, surtout quant à la dimension économique de la multipolarité. L'Europe et le Japon, malgré les crises asiatiques, sont de grandes puissances que les Etats-Unis ne peuvent ignorer.

Cependant, la guerre du Golfe a marqué l'ascension des Etats-Unis et engendré des inquiétudes sur l'unipolarité.

Les dirigeants américains, grisés par leur victoire dans la Guerre Froide, les succès de la coalition internationale contre l'Irak, ne rencontrant ni l'opposition du Conseil de Sécurité des Nations Unies, ni celle d'une Russie "pliante", ont commencé à parler d'un Nouvel Ordre Mondial fondé sur une acceptation universelle des idées de démocratie et d'économie de marché, les piliers du modèle américain. La guerre en Irak, malgré les contradictions de la politique américaine à l'égard d'Israël d'un côté et les Arabes de l'autre, a donné des Etats-Unis l'image d'une superpuissance unique au monde. Cette perception a été renforcée par des mesures prises par les Etats-Unis pour réorganiser le monde d'après leurs valeurs. L'ingérence est devenue l'instrument d'orchestration globale des valeurs universelles, ébranlant ainsi le principe fondamental de souveraineté des Etats en droit international.

Les droits de l'homme

    L'utilisation politique des droits de l'homme est devenue un nouveau point de pression.

L'Inde est fortement engagée dans la protection des droits de l'homme. Sa constitution contient plusieurs articles garantissant ces droits, car la gestion paisible d'une société, si diverse et complexe dans le cadre d'une démocratie, nécessite le respect des droits de l'individu. Cependant, dans un monde multipolaire, les valeurs humaines devraient être le reflet de la contribution apportée par plusieurs civilisations au développement de la société humaine. Aucun pays, pas plus qu'un ensemble de pays, ne devrait dicter ce qu'elles devraient être. Ici encore, la vision "euro-atlantico-centrique" des droits de l'homme, qui serait l'aboutissement des propres développements historiques, culturels et économiques de cette région ne devrait pas devenir une arme intolérante pour frapper d'autres pays.

Une réforme nécessaire des Nations Unies

    Une réforme complète serait indispensable pour créer un monde multipolaire, car si l'ONU n'a pas pu se montrer efficace durant la Guerre Froide en raison des vetos russes et américains, elle l'est encore moins aujourd'hui, et ce, tant que les Etats-Unis seront en mesure de se servir des Nations Unies pour faire progresser leur ordre du jour global, bâti essentiellement autour de leurs intérêts. Du fait de la faiblesse de la Russie, d'un certain manque d'assurance de la Chine et de la contrainte de solidarité imposée à d'autres membres permanents par le jeu des alliances, la domination des Américains au sein du Conseil de Sécurité facilite l'unipolarité.

L'ONU compte aujourd'hui plus de 185 membres. En 1945, la responsabilité de la paix et de la sécurité internationale incombait aux vainqueurs de la Deuxième Guerre Mondiale, auxquels on avait donné, en tant que membres permanents, un droit de veto, supposant qu'un équilibre entre leurs intérêts et leurs zones d'influence suffirait à préserver la stabilité du monde. On n'avait pas prévu l'apparition d'autres centres de pouvoir et la nécessité de tenir compte de leurs intérêts légitimes. Le Conseil de sécurité n'est plus aujourd'hui représentatif, avec quatre membres permanents européens sur cinq. L'Asie, continent le plus vaste et le plus peuplé, est sous-représentée, l'Amérique Latine et l'Afrique sont absentes. Or, de plus en plus, les problèmes traités par l'ONU touchent les pays en voie de développement alors que ces pays n'ont pas une voix efficace dans l'élaboration des politiques globales.

L'association des grands pays en voie de développement, qui pourraient être en mesure d'aider à l'élaboration de l'ordre du jour global d'une façon plus équilibrée et plus équitable doit être promue dans un exercice de construction d'un monde multipolaire.

D'autre part, le renforcement de cette tendance américaine à intervenir sans l'autorisation du Conseil de Sécurité inquiète les pays situés en dehors des principaux blocs de sécurité régionale pour leur propre défense. Car cela les place dans l'obligation de se donner les moyens d'assurer leur sécurité à long terme.

Assurer sa propre sécurité : le nucléaire

    L'Inde a effectué une explosion nucléaire en 1974, mais a choisi, pendant vingt-quatre ans, de ne pas produire d'armes nucléaires en dépit de sa capacité reconnue. Au cours de ces mêmes années, malgré le traité de non prolifération, les arsenaux des grandes puissances ont augmenté plus de dix fois.

En 1988, l'Inde a présenté un plan d'action sur le désarmement nucléaire lors de la séance extraordinaire des Nations Unies consacrée à ce thème. Ce dernier prévoyait, avec l'accord de nombreux pays, l'élimination de ces armes pour 2010. Il n'a pas été pris en considération.

Après la guerre du Golfe, les Etats-Unis ont repoussé la politique de non prolifération avec une détermination accrue, dans le but de rendre permanent le monopole des cinq puissances nucléaires et de légitimer leur possession d'armes de ce type, tout en considérant comme immorale et illégitime toute tentative effectuée par d'autres pays pour développer de telles capacités. Ce traité discriminatoire de non prolifération a été prolongé indéfiniment et sans amendement en 1995, rendant ainsi l'exécution de l'article VI du Traité avec ses obligations de désarmement entièrement dépendant du bon vouloir politique des puissances nucléaires. On n'a pas tenu compte de la décision de la Cour Internationale de Justice contre la légalité des armes nucléaires.

A partir de 1992, les Etats-Unis ont commencé à déclarer ouvertement leur intention de geler, réduire et éliminer la capacité nucléaire indienne. Ils ont même déclaré que le TICE (Traité d'Interdiction Complet des Essais) avait été élaboré pour geler le programme de l'Inde. L'article XIV du TICE a constitué une tentative flagrante d'imposition du traité à l'Inde, contrairement au principe fondamental de la Loi des Traités selon lequel aucun Etat souverain ne peut être contraint de souscrire à un traité.

Au cœur d'une zone nucléarisée

    En plus des pressions exercées par les Etats-Unis pour des raisons de non-prolifération, l'Inde a du faire face à un programme nucléaire avancé de la Chine, un programme nucléaire du Pakistan déguisé, encore récemment, et une coopération étroite entre la Chine et le Pakistan dans les domaines nucléaires. L'Inde s'est donc trouvée dans une situation difficile sans aucune garantie.

Or, l'Inde est le seul grand pays qui ne bénéficie pas de la protection d'un bouclier nucléaire en dépit de ses deux voisins nucléaires et de la présence d'armes nucléaires dans la région voisine de l'Océan Indien. Avec le TICE, et plus tard le traité d'arrêt de production des matières fissiles à des fins militaires, élaboré pour éliminer la capacité nucléaire de l'Inde, elle n'a eu comme choix que de s'engager dans le nucléaire, lorsque cela était encore possible, et de mettre au point une capacité de lancement crédible, ce qu'elle est en train de faire avec des essais de missiles.

Notre objectif est d'avoir le minimum de force de dissuasion nucléaire d'une nature totalement défensive. L'Inde n'a pas l'intention de s'engager dans une course aux armements avec ses voisins. Elle a déjà proposé des mesures pour instaurer la confiance avec le Pakistan, dans les domaines à la fois nucléaire et non nucléaire. Après quelques problèmes initiaux, elle a ouvert les filières du dialogue avec la Chine, dans l'intention de restaurer des tendances positives dans les relations bilatérales.

Tout comme les pressions exercées par l'Amérique sur l'Inde sur la question nucléaire ont été la conséquence d'une vision américaine d'un monde unipolaire - les USA donnant le ton sur la sécurité globale et les problèmes politiques et économiques - la décision prise par l'Inde d'acquérir une certaine autonomie stratégique et une capacité pour contrer les pressions susceptibles de miner sa souveraineté, vient de sa vision d'un monde multipolaire.

 

                                  Indicateurs économiques de L'Inde

1995-1996

1996-1997

1997-1998

1998-1999

1999-2000

PNB (% de croissance annuelle)

7,6

7,8

5

6,8

6,4

Balance commerciale (milliards de dollars)

4,9

-5,6

-6,5

-9,2

-9,6

Réserves de devises (milliards de dollars)

17

22,3

25,9

29,5

35

Indice de production industrielle

122,3

129,1

137,6

143,1

154,8

Investissements étrangers (milliards de dollars)

4,8

6,1

5,3

2,4

2,6

Source : Statisical Outline of India, 2000-2001.

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