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LA MONDIALISATION ET LE JAPON

 

Le Japon est un terrain extraordinaire d'expérimentation dans sa recherche de maintien de valeurs traditionnelles et en même temps d'ouverture considérable sur le monde. Quelle est la position de ce pays, longtemps considéré comme un modèle, face à la mondialisation ? Le 11 octobre 2001, S.E. M. K. OGOURA nous a fait part de la perception des Japonais à ce sujet et, compte tenu des derniers événements, de leur vision du terrorisme.

 

Kazuo OGOURA

Ambassadeur du Japon

  

     En premier lieu, je vais essayer de clarifier et définir ce qu'est la mondialisation, en utilisant une méthodologie sectorielle séparant l'économique du politique.

Puis, je vous ferai part de la perception et des interrogations des japonais la concernant.

 

 

 

 

Source: Ambassade du Japon

 

Aspect économique de la mondialisation

    Nous pouvons différencier deux processus : le "processus d'internationalisation" d'un côté, et le "processus de spécialisation", de l'autre. Ce que j'appelle "processus d'internationalisation" est, en fait, un enchaînement conduisant à la disparition des frontières traditionnelles des Etats.

Lorsqu'une entreprise japonaise envisage de construire une nouvelle usine, par exemple en France, les dirigeants ne consultent plus la carte de la France, mais celle de l'Europe. Ainsi, leurs décisions sont prises en fonction de critères régionaux : faut-il s'implanter au nord, au centre ou à l'est de l'Europe ?

Ce changement d'état d'esprit des hommes d'affaires a entraîné un nouveau phénomène au niveau global : "l'internationalisation de la concurrence".

Ainsi, le pourcentage du chiffre d'affaire issu des ventes a atteint un niveau significatif pour certaines entreprises japonaises. L'investissement étranger a suivi la même logique, celui-ci étant passé de 8,3 milliards de yens en 1995 à 27 milliards en 2000. L'investissement européen vers le Japon, s'il n'était que de 1,2 milliards de yens en 1995, est passé à 6,9 milliards de yens en 2000.

Parallèlement au "processus d'internationalisation", se développe un "processus de spécialisation". Plus la concurrence s'internationalise, plus les pays se spécialisent dans le secteur où ils disposent d'avantages comparatifs.

Le Japon, par exemple, se spécialise dans les secteurs liés à la haute technologie et à l'électronique alors que la Chine se spécialise dans les secteurs textiles et les produits de la vie quotidienne.

Ce processus s'accompagne d'une situation d'interdépendance : alors que le Japon se spécialisait dans le secteur industriel, son taux d'autosuffisance alimentaire connaissait une baisse importante.

Aspect politique de la mondialisation

    Le rôle de l'Etat-nation est ici en jeu. Une avancée significative et très rapide en matière d'informatique et de transport, a changé radicalement le contexte de la vie politique. La mondialisation entraînant, entre autres, la libre circulation des personnes et des marchandises, il reste très peu de domaines à l'Etat-nation pour jouer un rôle "dominant et exclusif" sans tenir compte des politiques des autres pays. Les questions se posent aujourd'hui de plus en plus à l'échelle régionale et globale.

Ainsi, la plupart des problèmes auxquels nous devons faire face aujourd'hui nécessitent une coopération, non seulement entre les Etats, mais aussi entre et avec de nouveaux acteurs, dont le poids politique, ne cesse d'augmenter, tels que les ONG, les multinationales etc.

La baisse relative du rôle de l'Etat-nation fait apparaître une situation dans laquelle la gestion des risques des systèmes internationaux est une tâche de plus en plus délicate. Parallèlement, les sentiments d'incertitude et d'inégalité s'accroissent, notamment dans le tiers-monde.

Notre expérience de la crise économique en Asie nous a montré qu'un tel risque était bien réel!

L'inégalité existe entre les pays ainsi qu'au sein de chaque Etat. Les partisans de la mondialisation affirment que ces deux formes d'inégalité devraient logiquement disparaître grâce aux mécanismes des marchés. Or, ceci ne semble pas être le cas. Selon les statistiques des Nations Unies, le taux de croissance annuel du revenu par habitant entre 1980 et 1995, s'élevait à 1,4% pour les pays les plus industrialisés et à 3,1% pour les pays moyennement industrialisés, alors que celui des pays pauvres enregistrait un taux négatif de 0,4%.

La mondialisation est donc un phénomène regroupant deux mouvements simultanés : la croissance économique et la naissance d'instabilités (ou d'incertitudes) et d'inégalités.

Les Japonais face à la mondialisation

    Le "modèle économique japonais" présenté comme la clé de la réussite du Japon, a beaucoup fait parler de lui dans les années 80. Dans ce système, les employés sont très fidèles à leur entreprise et sont socialement très disciplinés, en contrepartie d'un emploi garanti à vie (SHUSHIN-KOY-SEI). Les entreprises, quant à elles, sont liées les unes aux autres et agissent sur un même axe stratégique (KEIRETSU).

Or, dans les années 90, ce même modèle a été perçu comme un échec. Les médias européens et américains ont, afin d'en expliquer les raisons, évoqué les mêmes critères que ceux utilisés dans les années 80 pour en présenter la réussite. Le Japon aurait ainsi échoué à cause du modèle japonais lui-même. Ceci montre combien les débats internationaux fondés sur le modèle japonais sont arbitraires ou, en tous les cas, "politiquement orientés". Aujourd'hui, il faut donc se demander quelle est la discussion la plus objective ou la plus significative à l'égard du modèle japonais.

Voici ma vision sur le véritable visage du modèle japonais. Comme nous l'avons constaté à l'égard des aspects politiques, la mondialisation de nos économies accroît les risques et aggrave les inégalités. C'est pour éviter ce piège que le modèle japonais a fonctionné aussi efficacement pendant les années 70 et 80, car il existait une certaine harmonie entre la croissance économique, la gestion des risques et la situation d'inégalité. Il a joué le rôle de moteur de la croissance, mais a aussi concouru à protéger les individus face aux inégalités. A partir des années 90, dès que le taux de croissance de l'économie japonaise s'est réduit, cette harmonie est tombée dans un cercle vicieux au lieu de produire un "cercle vertueux".

    Les dirigeants politiques et économiques japonais étaient alors conscients du besoin de réforme de certains secteurs (construction, banque, assurance, etc.). Le gouvernement a injecté beaucoup d'argent dans les investissements publics pour élever le taux de croissance. Cette politique a entraîné l'accumulation d'un important déficit, sans que les entreprises n'aient engagé de réformes. Le gouvernement a donc stoppé net les réformes pour éviter de dépasser la barre des 5% de chômeurs, tant il y aurait eu de faillites. Nous ne savons pas si la politique actuelle de restructuration comptabilisera des réussites, l'économie mondiale étant très fragile depuis le 11 septembre, d'autant plus que le taux de change du yen est peut-être trop apprécié. Nous ne pouvons corriger cela du fait de l'indexation de notre monnaie sur un taux d'intérêt actuellement à zéro.

De nombreux Japonais pensent que ce retournement est dû à l'avancée de la mondialisation. En effet, le Japon a connu, durant les années 90, un "processus d'internationalisation et de spécialisation".

Dans de nombreux secteurs, comme l'électroménager et l'automobile, le Japon est encore compétent et puissant. De façon concomitante, le Japon occupe la première place mondiale pour ce qui concerne l'espérance de vie, qui était de 84 ans pour les femmes et de 77,2 pour les hommes en 1998. Le Japon se démarque aussi par un taux de mortalité infantile parmi les plus bas du monde ainsi que par un taux de criminalité très bas de 1,2 homicide pour 100 000 habitants contre 6,3 aux Etats-Unis et 3,7 en France.

source: OCDE

 

La société japonaise reste donc un modèle malgré quelques difficultés rencontrées durant les années 90. Nous avons tenté de construire un Etat favorisant la croissance et le bien-être social, ce qui nécessite de trouver le bon équilibre entre la croissance, le dynamisme, l'inégalité ou l'instabilité et la justice sociale. Le Japon doit donc se demander comment assurer la justice sociale tout en stimulant le dynamisme économique. Le gouvernement japonais s'est engagé dans un processus de grandes réformes, à l'initiative du Premier Ministre Junichiro KOIZUMI, afin de réaliser cet objectif.

Les Japonais se demandent aussi, si la coopération régionale, selon le modèle européen, peut être applicable en Asie. Selon eux, le développement de la situation d'interdépendance, pour ce qui concerne les continents américain et européen, débute au niveau régional, bien avant que les économies ne soient "mondialisées", comme c'est le cas pour l'ALENA et l'Union Européenne.

Or, le Japon ne participe pas à une telle alliance économique dans sa région. Beaucoup de Japonais pensent donc qu'il est nécessaire d'entamer un processus d'adaptation à la mondialisation, parallèlement à des efforts régionaux. Le Japon se dirige dans cette direction. En effet, la part qu'occupe l'Asie dans le commerce extérieur japonais est de plus en plus importante et ce, surtout dans le domaine des importations : 54,7% de l'ensemble des importations japonaises proviennent de l'Asie en 2000, contre 44,9% en 1992. Ce changement d'orientation se traduit par les négociations en cours qui visent à la signature d'un accord de libre-échange entre le Japon, Singapour et la Corée du Sud.

Cependant, le niveau de développement économique de la région n'a pas atteint celui des pays de l'OCDE. Ces deux pays et Taïwan mis à part, le Japon n'a pas d'autre partenaire potentiel dans la région. N'oublions pas non plus deux autres considérations majeures : les distances et l'Histoire. L'Asie est un espace très vaste au passé encore très marqué. Cependant de nombreux éléments vont dans le sens de la coopération, non seulement dans le cadre de l'APEC, mais aussi, par exemple, de l'Union monétaire asiatique et de la sécurité collective de l'Asie dans le cadre de l'ASEAN.

Quelques mots sur la Chine : le Japon accorde la clause de la nation la plus favorisée aux produits chinois depuis des années. Son entrée à l'OMC, obligera les japonais à changer leur système commercial à son égard.

Aspect culturel de la mondialisation

    Les Français, bien plus que les Japonais considèrent que la mondialisation est souvent synonyme d'uniformisation, et même d'américanisation.

Il faut, selon moi, tenir compte de deux paramètres. Tout d'abord, la diversité des Etats-Unis ne cesse de se prononcer. Au vu de la revalorisation de la culture indienne et de l'importance reconnue et accordée à la langue espagnole, nous pouvons nous demander si les Etats-Unis n'entrent pas dans une nouvelle ère de tolérance et d'acceptation de la diversité. Dans ce cas, le phénomène "d'américanisation" ne signifierait pas la généralisation de la culture américaine, mais plutôt une "tendance" inévitable touchant les sociétés industrialisées du monde, y compris les Etats-Unis, l'Europe et le Japon.

Le second paramètre concerne plus directement le Japon. L'uniformisation n'est-elle pas, en fait, davantage un phénomène "d'occidentalisation" que d'américanisation ? Cette réflexion nous oblige, en tant que peuple d'Extrême Orient, à aborder la mondialisation sous un angle différent. Le processus d'américanisation que nous connaissons depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, nous apparaît aujourd'hui comme s'inscrivant dans la continuité d'un processus d'occidentalisation, dans lequel nous nous étions déjà engagés depuis le XVIIIè siècle.

Ces deux éléments nous amènent à aborder une dimension psychologique. Lorsque l'on évoque la mondialisation en France, c'est pour souligner soit un sentiment de "menace" extérieure, portant atteinte aux traditions, soit un sentiment "d'exclusion" des bénéfices de la croissance économique ou du développement technologique. Au Japon, la mondialisation n'est pas synonyme de menace, et ce peut-être parce que le Japon occupait traditionnellement, une position offensive en tant qu'exportateur et importateur sur le marché mondial.

S'il existe un sentiment de frustration et d'impatience au Japon, ce serait plus pour des raisons politico-militaires que pour des raisons économiques ou culturelles. La mondialisation a suscité dialogues, consultations et coordinations à l'échelle mondiale, mais pour des raisons historiques et géographiques, le Japon a souvent le sentiment qu'il ne participe pas pleinement au processus international.

Alors que l'économie japonaise s'intègre à l'économie mondiale, et que la jeunesse japonaise développe un fort sentiment de proximité culturelle avec les Occidentaux ou les américains, il existe un sentiment assez diffus que la population japonaise n'est pas pleinement "mondialisée". Le fossé entre l'homme et les biens qu'il produit, est peut-être l'essence même du problème posé par la mondialisation au Japon.

Compte tenu des derniers événements, je terminerai par quelques mots sur le terrorisme. Le Japon a connu, il y a quelques années, un dramatique attentat chimique dans le métro de Tokyo. Les citoyens japonais sont donc très sensibles à ce sujet et ont manifesté leur solidarité. Ils ont aussi souligné l'importance d'éviter tout amalgame, ayant à l'esprit les éventuelles répercussions en Asie

Comment s'adapter à la nouvelle situation du monde ? Le Japon réfléchit actuellement sur sa participation à d'éventuelles opérations de maintien de la paix.

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