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LA PLACE DU MAROC ET DE LA FRANCE DANS L'EURO-MEDITERRANEE

 

Le 10 mai 2001, S.E. M. H. ABOUYOUB a évoqué les difficultés rencontrées aujourd'hui par ce projet mythique de l'euro-méditérranée, mais aussi les espoirs et propositions marocains pour sortir de l'impasse actuelle, en s'appuyant notamment sur la qualité des relations bilatérales franco-marocaines.

 

Hassan ABOUYOUB

Ambassadeur du Maroc

   

    Les ministres des Affaires Etrangères du forum méditerranéen se réunissent en ce moment même à Tanger pour tenter de sortir ce processus de l'enlisement. La France et le Maroc, qui entretiennent des relations particulières, pourraient apporter une dynamique à ce projet.

Pourquoi ce qui fonctionne au niveau bilatéral ne fonctionne plus dès lors qu'il est vu sous un angle global et dans un processus inter-régional ?

 

Les raisons historiques de l'enlisement

Si les crises et les conflits, notamment celui du Moyen-Orient, ont toujours été et restent une hypothèque, les raisons de l'enlisement tiennent davantage à la construction même de la politique méditerranéenne de l'Europe et à la politique européenne des pays du Sud.

L'Europe des Six a mené, au départ, vis-à-vis des pays du Sud, une politique de continuation des relations économiques et surtout commerciales, entamées pendant

la période coloniale. Ce système a prévalu, jusqu'à ce que l'Espagne et le Portugal commencent à jouer pleinement leur rôle de partenaires au sein de l'Union. Le besoin d'une autre relation avec le sud de la méditerranée est alors apparu, notamment en vue de rééquilibrer des relations extérieures essentiellement tournées vers l'Est.

Cependant, les programmes de coopération européens avec des pays comme le Maroc et la Syrie, ont entraîné des crises entre le Parlement européen et la Commission. Les députés européens ont, en effet, pour la première fois, introduit une conditionnalité reposant sur le respect des standards des droits de l'homme et de la démocratie - discutable sur le plan de la légalité et des fondements - afin de rejeter des protocoles financiers.

Redoutant donc une dérive du législatif européen à propos du projet méditerranéen, l'Union européenne a créé les accords d'association "d'Euro-méditerranée". Ce concept, initié lors du sommet de Lisbonne, favorise un modèle de libre-échange. Le Maroc s'est illustré comme l'un des pays pionniers dans la réalisation de ces accords.

Les conditions des accords d'association

    L'origine de l'enlisement réside dans la façon avec laquelle nous avons construit ces accords d'association, ceux-ci reposant sur un certain nombre de conditions.

La première condition est politique. Il s'agit du respect des droits de l'Homme et d'un souci de fidélité au modèle occidental d'organisation sociale. Or, nous ne pouvons tous facilement satisfaire à ces normes.

La deuxième condition est économique. Elle repose sur l'ouverture quantitative des marchés, et la suppression des barrières au commerce. Or, les droits de douane constituent, dans les pays du Sud, une ressource importante aussi bien en volume que par la qualité et la facilité de sa perception. Par ailleurs, il sera difficile d'apporter une substitution crédible à ces rentrées douanières, susceptible de garantir un financement normal de l'activité économique de nos nations souveraines. Par exemple, une levée effective de l'impôt, sanction suprême d'un modèle démocratique qui fonctionne, nécessiterait de nombreux ajustements institutionnels et politiques.

La troisième condition est sociale. Les pays doivent s'attacher à mettre en place des mécanismes de protection et de gestion sociales qui garantissent le bien-être des travailleurs, avec un maximum de proximité avec le modèle européen et ce, notamment, dans le cadre du respect d'une concurrence équitable.

Enfin, la donnée culturelle est à prendre en compte face à des pays et à des sociétés libres, laïques, ouvertes à la libre expression, au pluralisme, au multipartisme…

Les différences de niveaux d'adhésion à des critères de démocratie ou de bonne gestion économique, sans oublier les conséquences d'autres considérations du type: environnement, gestion des ressources naturelles (la grande équation de l'eau) etc., restreignent nos capacités à nous unir collectivement autour de ce programme.

La relation franco-marocaine, une dynamique

    Le Maroc est aujourd'hui le premier partenaire de la France en Afrique et dans le monde arabe, pays pétroliers compris.

Il est le premier pays récipiendaire des flux d'investissements directs en stock. De plus, les quarante premiers groupes financiers et industriels français sont tous filialisés au Maroc.

Le Royaume chérifien est aussi le premier bénéficiaire en terme d'aide au développement. Il est le premier pays d'accueil du système de formation français.

Sur le plan des relations humaines, une communauté d'environ 1 million de marocains, s'est installée en France, dont près de la moitié détient la double nationalité. Environ 30 000 français vivent au Maroc. Ils constituent la première communauté française à l'étranger, en dehors de l'Union européenne.

Cependant, l'économie française est en pleine restructuration stratégique. Des mutations considérables sont en cours, notamment celles qui touchent à la multinationalisation du capital des principaux groupes français. Nous en avons une illustration directe au Maroc, à travers le comportement de ces groupes, soit positif, dans le cas de délocalisations au Maroc, soit négatif, lors de délocalisation depuis le Maroc vers d'autres pays.

De plus, certains secteurs privilégiés au cœur des relations franco-marocaines, autrefois à l'abri, résisteront-ils au libre-échange ? Nous réalisons qu'aujourd'hui, pratiquement tous les domaines sont concernés. Notre relation bilatérale d'exception ne risque t-elle pas d'être compromise par les conséquences des accords d'association ?

Ces considérations ne remettent pourtant pas en cause nos liens de partenariat exceptionnels avec la France. En effet, la nature de nos relations évolue dans le sens d'un réel partenariat stratégique.

Au niveau du dialogue euro-méditerranéen, cette relation bilatérale privilégiée pourrait peut-être créer la synergie nécessaire susceptible d'aider ce projet à gagner en crédibilité.

Les défis marocains

    Le Maroc s'est engagé à respecter cet accord d'association, en pleine connaissance des conséquences macro-économiques et sociales susceptibles d'advenir. Nous l'avons envisagé comme un aiguillon fondamental pour aller vers plus d'effort, de rigueur et de complicité.

Notre pays a donc notamment accepté d'ouvrir son économie, et de renforcer l'efficacité de son service public. Il a d'ores et déjà privatisé de nombreux secteurs : téléphonie, électricité…

    Le pays peut s'appuyer sur une ressource humaine de qualité. Cependant, il connaît aujourd'hui un besoin énorme en infrastructures, tant humaines que matérielles, en termes d'alphabétisation, de gestion de l'environnement et des ressources rares, d'électrification etc. Cela nécessite des moyens considérables.

Il souffre également d'un manque de technologie industrielle, sauf peut-être dans les phosphates et dans le domaine de la pièce détachée. Les transferts de technologie ont particulièrement fonctionné dans ce secteur. Dans de nombreuses branches, le Maroc est aujourd'hui leader en terme de fabrication et grand pourvoyeur de l'industrie européenne, américaine et japonaise.Nous sommes aussi dépendants pour ce qui est de l'énergie et des sous-produits nécessaires à la fabrication de pratiquement toutes les filières de transformation, même pour des produits emblématiques, comme la conserve de sardines. Notre capacité à développer de manière autonome des réponses managériales à des secteurs comme ceux des services, du tourisme et des télécommunications, est probablement la source et la réponse stratégique pour alimenter la croissance. Malheureusement, ces domaines sont gourmands en ressources humaines et financières.

Ces défis doivent être mesurés à l'aune de l'équation démographique, qui s'est significativement améliorée avec le démarrage de la transition démographique.

Marrakech - source : I.S.

Les fondements d'un partenariat rénové

    La politique française de coopération revisitée, à travers les zones de solidarité prioritaires, pourra-t-elle apporter la réponse étatique à ces besoins de développement ? Parallèlement, les réformes mises en place au Maroc, ont-elles vocation à drainer davantage d'investissements français vers le pays?

Sommes-nous prêts à gérer les données humaines et sociales qui caractérisent les relations entre nos deux pays ? En particulier, les défis humains représentés par la communauté marocaine en France, afin de répondre efficacement à ses besoins, et contribuer ainsi à la faire participer directement au développement et au rayonnement de la France et du Maroc ?

Peut-on faire abstraction du monde extérieur au sein de cette relation franco-marocaine rénovée ? Avons-nous les moyens de gérer les grands dossiers ( propriété intellectuelle, agriculture, environnement, commerce des services, etc) au niveau multilatéral européen et mondial (OMC), sans craindre des impacts directs négatifs sur notre partenariat ?

Par ailleurs, nous devons travailler ensemble dans un monde caractérisé par sa difficulté à gérer les grandes questions internationales, pour plusieurs raisons. En effet, nous sommes confrontés à une réelle crise du leadership parallèlement à un effritement du système Etat-nation, au profit d'une logique de réseau, favorisant de nouveaux acteurs tels que les ONG.

La déclaration commune, signée par les premiers ministres marocains et français la semaine dernière, a montré la volonté de nos gouvernements de revisiter notre partenariat, notamment en favorisant une coopération décentralisée. Une relation ex nihilo de réseaux se construit, dépassant les liens exclusivement inter-étatiques antérieurs.

Prenons l'exemple du secteur de la recherche. Si, pour le moment, notre réseau "extra-territorial", figure parmi les domaines porteurs, nous ne savons pas gérer cette multiplication extraordinaire d'initiatives privées et individuelles qui par conséquent ont tendance à se dupliquer et à s'arrêter une fois les résultats universitaires atteints, sans connaître de réels prolongements industriels. Nous n'avons aucune interface bilatérale commune, pour permettre de profiter dans les deux sens des progrès réalisés. Comment alors intégrer des projets inter-européens de recherche du type EUREKA ?

L'intégration régionale maghrébine ?

    Les pays du Maghreb sont-ils prêts, à l'exemple des pays européens à transcender leur histoire et dépasser les crises qui les divisent, comme le problème maroco-algérien du Sahara occidental, pour construire un projet maghrébin en concordance avec les accords euro-méditerranéens ?

L'Union européenne, qui est le seul exemple d'intégration régionale réussie à l'échelon mondial, résulte de la volonté des démocraties européennes à construire un avenir commun. Une relation causale existe entre l'existence de systèmes démocratiques et la capacité des nations qui les incarnent à abandonner une partie de leur souveraineté au profit d'exécutifs régionaux.

 

 

Casablanca - source : I.S

De plus, l'Union du Maghreb Arabe, est aujourd'hui fragilisée par la situation en Algérie. Il est impossible d'imaginer un Maroc prospère à côté d'une Algérie qui aurait des problèmes et réciproquement. Comme il est impossible, je crois, que de l'autre côté du détroit la prospérité existe en Andalousie, y compris grâce aux fonds de développement européens, et que nous ayons des problèmes basiques de développement dans les régions du nord du Maroc. L'Europe, qu'elle le veuille ou non, sera interpellée dans quelques années par les défis liés à la gestion de son voisinage.

Pour que la méditerranée ne soit pas oubliée, nous devons développer de chaque côté de ses rives, des dynamiques reliant Nord et Sud.

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